L'histoire de Tom
de Adrien


"Adrien ! … Adrien, tu rêves ?"
La voix de ma prof de français me tire péniblement de mon doux songe. Les élèves me toisent d'un regard mi-amusé, mi-surpris. " Tu es sûr que ça va ? " me souffle Sarah, ma voisine de gauche et grande confidente. Un petit sourire et un clin d’œil discret la rassurent. Le cours reprend et tout le monde est réabsorbé dans ses tâches. Mais je reste pantois. De quoi rêvais-je, déjà ? Ah oui ! Je me replonge dans mon petit monde à moi, oubliant totalement le discours soporifique que je suis censé assimiler. Je m'affale sur mon pupitre et regarde mes camarades, mes yeux s'arrêtant sur certains visages ou certains corps, glissant sur d'autres, toujours en suivant le grand " U " que l'alignement de nos tables forme. Ouais, celui-là… Bof, pas terrible. De ma place, presque tout au bout de notre "fer à cheval", mon champ de vision est dégagé. Ainsi, personne ne remarque mon petit manège. Enfin, je le croyais. " Alors, tu mates, Adrien ? "
Je sursaute presque et me tourne. Ça a l'air de l'amuser. Tom m'adresse un sourire complice. Et quel sourire ! C'est à lui que je perds mes après-midi, en songe-creux que je suis ! Je lui réponds avec une petite moue ironique :
"Si tu savais qui… !"
Que je m'explique : Tom est mon voisin de table, et c'est un garçon très, disons… euh… ténébreux, mais terriblement beau dans son genre. Premièrement, il a des cheveux très courts, moirés, d'un noir d'ébène qui irradie tout ce qui se trouve aux alentours, une peau assez claire, pas exactement laiteuse, mais plutôt crémeuse - qui tire d'ailleurs sur la crème brûlée lorsque les beaux jours sont là. Presque un peu trop mince, il est pourtant délicieusement proportionné.
Son visage se fend facilement d'un large sourire, mis en valeur par ses prunelles opalescentes, d'un bleu ciel irisé, qui me font un peu penser aux geishas nippones : d'une beauté sans pareil, leur tréfonds n'en reste pas moins inaccessible à la grande majorité des gens. Ajoutons encore qu'il a environ une quinzaine d'années, tout comme moi. Il a en lui un côté petit garçon timide, qui cohabite avec son humour et sa gentillesse. Tout en lui respire le charme. Qui pourrait résister à tout cela ? Eh bien, je ne peux : ça fait maintenant des mois que je suis comme possédé par lui. Mon esprit n'essaie même plus de m'en détacher, car cela relève de l'impossible. Il me fait me surprendre à m'accrocher à des chimères, et je me réveille souvent la nuit, pensant à Tom qui dort, Tom qui rit, Tom qui parle, Tom tout court. Et je le retrouve tous les matins, comme si de rien n'était. Il me fait vivre le supplice de Tantale, sans s'en rendre compte : perpétuellement entrain de vivre devant moi, mais impossible de s'en repaître. J'aimerais tant pouvoir lui dire combien je l'aime ! Et pourtant, alors que c'est parfois difficile à supporter, j'adore être en sa compagnie. On discute beaucoup, on plaisante, on se chamaille tels des enfants, ce qui donne fréquemment lieu à des contacts physiques de toutes sortes. Et ça n'a pas l'air de le gêner, en dépit du fait qu'il soit au courant de mon homosexualité (comme tout le monde dans mon collège d'ailleurs… Cette histoire sera pour une prochaine fois) ! Il arrive même qu'il se rapproche — volontairement ? je l'espère en tout cas ! — de moi, décalant sa chaise, ou passant son bras autour de moi pour emprunter un taille-crayon ou une gomme, et s'attardant légèrement sur mon dos, ou encore me donnant des coups de poing "affectifs" sur les jambes et les bras, toujours sur le ton de la plaisanterie. Mais d'autres jours, son attitude est à l'opposé. Il s'éloigne de moi, ne me parle pas, c'est à peine s'il me dit bonjour. Et pas question de badinages, d'enfantillages ou d'attouchements quels qu'ils soient ! Dans le cas où je me laisserais tenter par un frôlement, si dénué de sous-entendus soit-il, j'ai droit à une petite remontrance, ou à une réaction de recul, dans le genre de "J'suis pas pédé, moi !", tantôt avec un ris forcé, tantôt sur un ton mi-figue mi-raisin. En ces moments-là, je me réfugie dans mes illusions utopiques d'un Amour parfait, laissant les autres à leur triste sort, sur leur triste planète de travail et d'argent. Je me berce du phantasme qu'il livre un combat avec lui-même, qu'une partie de lui-même l'empêche de s'avouer ses attirances pour moi, que peut-être bientôt je serais sien. Ce matin, il est entre les deux extrêmes, ni trop distant ni trop proche. Il est absorbé par son travail - il faut d'ailleurs savoir qu'il n'est pas exactement paresseux, et c'est un euphémisme. Je profite de son assiduité pour le contempler secrètement. Je ne m'en lasse pas, et décide de pousser la chose un soupçon plus loin. Je m'empare de mon stylo, commence par lui tapoter le bras avec, puis le crâne ; ne constatant pas de fulgurante réaction, je passe au plan B : les chatouilles ! Au bout de dix secondes, il se tortille comme un ver :
"Arrête, s'il te plaît ! Hihihi héhéhé hahahaha !" Mais, me prenant au jeu avec plus d'ardeur, je ne me rends pas compte du retournement de situation qui a lieu :
"Alors, on cherche la bête, la petite bête, qui monte, qui monte… " Désormais, c'est lui qui, sourire aux lèvres, m'enserre les poignets et qui me saute dessus, à mon plus grand plaisir du reste… C'est particulièrement agréable de le sentir me toucher, de voir son corps et son visage si près du mien, j'ai la cruelle impression que toute cette agitation pourrait se muer en tendresse, alors que ça n'a que peu de chances de se produire. Ma charmante prof de français qui vient interrompre nos "ébats" :
"Dites donc, Tom, Adrien, vous voulez de l'aide ?" Elle vient d'associer nos deux noms… Quel délice !
Je considère un instant Sarah, à ma gauche, qui m'adresse un regard complice et amusé. Évidemment, ça doit être cocasse pour elle qui connaît en détail mes moindres sentiments à l'égard de Tom…

***

29 Juin 2003

Avec l'été qui arrive, mon large panel d'occupations estivales reviennent aussi : elles couvrent aussi bien les ballades dans les prés, les bois ou au bord du lac Léman, où je fais parfois de la voile, que mes lectures champêtres, sous un vieux chêne, regardant l'aurore poindre derrière les Alpes, somme toute assez proches. Dès que j'ai un peu de temps libre, je m'en vais à la chasse aux rêves dans ma belle contrée. Tout ici me porte plaisir et satisfaction, je m'enivre de l'infinité de saveurs olfactives et visuelles qui m'entourent. Chacun de mes songes - qu'ils soient diurnes ou nocturnes - stimule intensément mon imagination. Je les consigne généralement sur papier, en vue d'une relecture ultérieure. Je pense toujours autant à Tom, à vrai dire je ne compte même plus les heures de méditation passées à son adoration. Je crois bien que je l'aime !

***

Ce midi, je suis avec quelques amis au bord du lac, et nous fêtons notre réussite aux examens annuels. David a amené une stéréo, qui diffuse maintenant Bob Marley à plein tubes ; Fredéric, quant à lui, procède à la cuisson des grillades. Chacun grignote en attendant la pitance, chips, pop-corn ou salade, tout y passe. Les boissons fraîches coulent à flot, dans des gosiers desséchés par la chaleur étouffante qui règne ici. Pas un souffle de vent. Nous sommes pourtant à l'ombre d'un saule pleureur, mais rien n'y fait. Les moustiques, tout à l'heure peu nombreux, s'agglutinent par nuées autour de nous, nous encerclant, comme s'ils assiégeaient une quelconque ville antique. L'ambiance perd peu à peu de son ampleur. Il faut faire quelque chose, enfin ! Tom prend la parole :
"On pourrait aller nager dans le lac, on dirait que l'eau est bonne, non ?"
Nous considérons l'eau du regard. Par endroits, elle est verdâtre d'algues et quelques détritus nagent tranquillement à sa surface, sans se soucier des rares baigneurs qui osent s'y aventurer…
"Euh…Excuse nous Tom, mais pour la baignade, on repassera !"
Soudain, David me demande :
"Tu n'avais pas un petit voilier, Adrien ? Si on pouvait aller plus au large, peut-être que l'eau serait plus propre."
"Oui ! Bien sûr ! Mon bateau est amarré au ponton familial, à quelques centaines de mètres d'ici! Il suffirait de s'y rendre. Je suis bête de ne pas y avoir pensé plus tôt !"
"Mangeons nos grillades et ensuite, en route !" conclut Fredéric.
Après avoir rangé et nettoyé notre lieu de villégiature, nous partons donc en direction de mon embarcation. Le temps est toujours au beau fixe, et le surplus d'affaires que nous portons n'arrange pas notre situation. En fait, chacun d'entre nous transpire, si bien que quand nous atteignons le petit embarcadère, je leur propose de se mettre en maillot de bain, dans la remise à outils qui se trouve juste à côté.
Une fois que tout le monde est fin prêt, moi y compris, nous larguons les amarres. Malheureusement, aucun vent à l'horizon ! Coincés ? Eh non ! Le petit moteur que j'avais installé l'année dernière est en très bon état, et il y a suffisamment de carburant dans le réservoir pour traverser le lac au moins deux fois. C'est donc avec le petit propulseur que l'on part au large. Je jette l'ancre à environ une centaine de mètres de la rive, la où la profondeur des eaux est déjà grande de bien quelques mètres.
Plouf ! fait mon plongeon. La fraîcheur de l'eau me donne comme un coup de fouet. Le paysage lacustre est magnifique, même tout près de la surface. Les algues, d'un vert tendre, en tiges souples et ondulantes, viennent jusque-là pour y puiser leur lumière vitale, sortant de l'obscurité, en dessous de moi. Je croise la route d'un banc de truites arc-en-ciel, qui finissent par disparaître dans l'éternité bleutée. Des petites bulles de gaz remontent en colonnes, se retournant en tout sens. Sous l'eau, les sons sont plus purs, parfois presque décalés, et tout est si calme ! On dirait que rien n'a changé depuis mille ans… Je me laisse bercer un instant, spectateur de ce monde magique. Ce moment restera gravé dans ma mémoire.
Je remonte pour respirer. Je vois l'ombre du bateau, les autres, en flou, comme brouillés par une vitre dépolie. La surface est toute proche, mais je ne peux l'atteindre. Je m'affole. Quelque chose ne va pas ! Je gigote dans tous les sens, je panique, j'essaie encore, l'air me manque, je tente encore de sortir de l'eau, je ne veux pas mourir ici ! Hé, les mecs, je suis là, je me noie, ça se voit pas ? Au secours ! J'essaie de crier, espérant qu'ils m'entendent, mais je n'avale que de l'eau, qui me brûle les poumons. Nooon ! Je vais couler. Je… Je… Impossible de respirer. Un dernier regard vers les vivants sur le bateau, et tout devient noir.

***

Le corps d'Adrien lévite dans ce monde qu'il a tant admiré quelques minutes plus tôt, parmi les tiges vertes un peu collantes et les poissons aux écailles gluantes. Ses yeux sont fermés. Il ne respire plus désormais, son esprit voyage quelque part, dans une nébuleuse à l'autre bout du Cosmos. La vie, elle s'en va aussi facilement qu'elle vient, sans jamais demander. Et on a la prétention de croire qu'on la contrôle !

***

Une main agrippe le bras déjà refroidi du cadavre d'Adrien, et le tire violemment vers le haut, l'arrachant à cet univers d'une froide beauté.

***

Un contact de lèvres et une bouffée d'air me réveillent.
"Adrien, bordel, réveille-toi, reviens, s'il te plaît, ne pars pas comme ça !"
De fortes pressions répétées sur ma poitrine glacée et cyanosée. Le sol du bateau. Je suis sur le sol du bateau. Mes paupières se soulèvent.
"Il est là, il est là !"
"On a eu chaud !"
Un soupir général les parcourt. Mais je reste hébété. Je ne sais pas, je ne peux plus penser peut-être. Tom est là, penché sur moi. Lui aussi, il me regarde. Ses lèvres, elles sont… C'est elles que j'ai senti sur les miennes. Ses mains sur mon torse. Dans ses pupilles, je lis. Je lis l'incompréhension de quelque chose qui est arrivé trop vite. Le temps s'arrête parfois, et c'est le cas maintenant. Les reflets de ses iris parlent. Ils disent combien tout change vite, comment l'amitié peut se muer en amour, en un claquement de doigts. Ils disent son hésitation. Tout en lui hésite, il ne sait pas non plus. Moi ou c'est trop insensé ? Il décide.
"Heureux de te revoir, mec ! Cette saloperie d'algue…"
Arrêt sur image, il me fixe dix secondes. Les dix plus longues secondes de ma vie.
"… elle s'est enroulée autour de ta cheville. Reste tranquille et respire."
J'articule à grand peine.
"Je… voudrais… te dire…"
Mais ses yeux ont changé.
"…te dire… merci… merci de m'avoir sauvé."
J'ai bien vu qu'il avait choisi et je n'ai pas osé. Tout est redevenu conventionnel. Mais se pourra-t-il une fois qu'il se repose la question ? Je n'en sais rien. Mon être doute. En fait, je ne crois plus à rien. Je suis triste.

***

Les mois ont passé, la fin des vacances, la rentrée scolaire, tout s'est déroulé assez vite et sans anicroches, mais un peu comme si c'était irréel. J'ai
ma vie quotidienne de travail scolaire, et mes nuits, faites de fous rires avec Sarah, de sorties, de soirées, de distractions en tout genre, et pourtant quelque chose en moi est mort, comme une vieille branche d'arbre.
Mon amitié avec Tom s'est renforcée depuis l'été dernier. On se voit très souvent, on se raconte nos vies - et je peux vous dire qu'il ne la raconte pas à grand monde, sa vie, réservé comme il est ! - notre relation est passée à un stade supérieur dans l'amitié, celui où on ne doute plus jamais de l'autre, celui où on pourrait presque communiquer par télépathie, pour peu que cela existe. Mais vous devez certainement cerner la chose.
Il n'y a qu'un seul sujet dont nous ne parlons pas ou peu, c'est l'éternel sujet de l'homosexualité. Nous évitons le sujet l'un et l'autre, tous deux par gêne, je suppose. Je ne veux pas en discuter avec lui parce que, si j'en parlais, mon amour pour lui transparaîtrait à travers mes propos.
J'ai parfois peur de perdre notre amitié, alors je ne dis rien, je suis joyeux, je parle, je rigole, mais derrière tout ça, c'est mon cœur qui verse d'amères larmes. Il ne me fait aucun signe, rien que de la pure amitié tout le temps, et j'en saigne abondamment. Je finirai par rendre mes entrailles, ou bien je vendrai mon âme au Diable, mais je ne tiendrai pas de longs mois supplémentaires. Et le lacis d'émotions diverses que j'éprouve me désoriente, à tel point que des jours, je ne sais même pas pourquoi je me mets à pleurer. Résister à une passion si dévastatrice, c'est totalement déraisonnable. Déraisonnable et absurde, certes, pourtant je ne puis faire autrement. Je suis pathétique, vraiment. D'autres fois, mes sentiments à son égard se modèrent, et rien que de le voir à mes côtés me fait plaisir, sa simple présence me comble.
Oui, je dois dire que quoiqu'il me supplicie, j'adore être avec lui. On est si proches désormais !

***

Quel supplice ! Quel bonheur ! Aujourd'hui, il a passé l'après-midi chez moi ! On devait préparer un exposé quelconque, mais ce n'était qu'un prétexte pour moi. Il vient de partir. Je suis ivre de lui ; il s'est même allongé sur mon lit et a appuyé sa tête sur mon oreiller. Je respire son odeur à pleins poumons, la tête dans le traversin. Je refais tous ses gestes. J'ai mis "Around the world" de Daft Punk à fond et je tourbillonne sur le parquet, je chante et je crie mon amour pour lui. Il était là toute la journée, souriant, parlant, et moi je buvais ses paroles, je le déifiais, je t'aime Tom ! J'ai même pu prendre des photos de lui, sous prétexte que mon film ne comprenait plus que deux ou trois poses et que je devais le terminer. Je vais faire un tirage format poster de ces clichés, je crois ! A un moment, on était étendus sur le lit, côte à côte, pour mieux voir l'écran de l'ordinateur portable sur lequel nous travaillions. Dire que nos bras et nos jambes se touchaient dans toute leur longueur, dire que la chaleur de son corps flirtait avec la mienne, que les courants énergétiques s'échangeaient ! Si proches !
Nos mains se sont frôlées à plusieurs reprises. J'ai dû ronger mon frein comme un cheval dans une pente abrupte. Je ne peux pas me permettre quoi que ce soit, auquel cas je briserais le rêve, je froisserais la page de papier glacé, je risquerais de rendre blet le fruit de cette amitié particulière.
Oh ! J'ai juste envie de beugler mon amour à travers ma maison vide !
"Tooooooom !…"

***

Finies les idées noires ! Tom, si je ne peux t'aimer comme je le souhaite, si je ne peux te serrer dans mes bras, je serai ton meilleur ami, le plus fidèle, toujours là pour toi, je serai ton Patrocle, ton éternel ange gardien. Je demeurerai auprès de toi, pour te prêter assistance lorsque les temps seront durs, pour te soutenir dans ses projets, de quelque nature qu'ils soient. Et qui sait, peut-être que l'Amour finira par éclater au grand jour…

***

31 décembre 2003

Ce soir, fête du tonnerre de Dieu chez Fredéric ! Ses parents vont chez des amis pour le premier de l'an, et lui laissent la maison familiale, "à condition que tout soit propre le lendemain", ont-ils dit. Donc, tout notre petit groupe d'amis se retrouve chez lui autour de bouteilles de spiritueux, de joints, de musique, c'est la totale. On bouffe des crêpes, on raconte des conneries, on mate un film, on descend des bières, on rebouffe une crêpe et deux bières, on passe au martini-coca et au malibu pur, la musique fait trembler les murs, on est heureux, puis vient la bouteille de Smirnoff pure elle aussi, on se lève et tombe parterre, on rampe jusqu'au frigo en quête d'une nouvelle bière, on glisse sur une crêpe, on va pisser un coup dans la salle de bains. On est tellement bourré que les amis nous balancent par deux fois dans la douche et nous aspergent d'eau froide, pour essayer de nous remettre les idées en place. Mais ça marche pas. On vit comme si c'était une sorte de rêve, sans lendemain, sans passé ni avenir, on est juste heureux. Tout va plus lentement, ou plus vite peut-être. On fait des choses dont on se rappelle même plus le lendemain, on grille clope sur clope alors qu'on est non-fumeur, tandis que les accros invétérés jurent de supprimer leur première sèche du matin.
La nuit est longue, très longue. Et toujours cette musique profonde, inlassable, incontrôlable, simplement belle, qui nous porte toujours plus loin dans la clairvoyance ; elle qui semble venir des entrailles de la Terre, elle ne peut être qu'œuvre divine ou diabolique.
On s'endort enfin vers six heures du matin sur un coin de parquet, la tête dans les cumulus, rayons de soleil et gouttes de pluie dans un monde doux et sans limites. La vie est si belle, on ne se soucie de rien, même les Tom on les oublie.

***

1er janvier 2004

Je me réveille douloureusement. Mon dos est en lambeaux, ma gorge est sèche et irritée. Mon esprit est confus, dissipé dans aux quatre coins de la pièce.
Je vais voir les autres, tous dorment poings fermés, mon petit fauve à moi aussi. Ma musique ! Je m'empresse d'aller mettre un disque lent et sensuel sur la platine. Je me mets à faire le ménage, je retrouve notamment une crêpe derrière le canapé et une chaussette dans l'abat-jour ! Mes souvenirs ne remontent pas plus loin que dix minutes plus tôt. J'ai mal partout.
Ma douleur s'estompe lorsque je me rends sur le balcon. Je regarde le panorama qui s'offre à moi : les monts du Jura, le ciel bleu, les champs givrés, et une seule image, la plus belle qui soit sur cette planète : Tom. Il est là, souriant, me disant qu'il m'aime et que durant tous ces mois il ne rêvait que de moi, sans rien dire par peur de me perdre… J'entends sa voix qui me chuchote qu'il m'aime, et mes murmures lui répondent. L'horizon m'apparaît sans nuages, je souris au vent. Je suis heureux de voir mon petit mignon, alors qu'il n'est même pas là.
"Alors, Adrien, t'es debout ? Dis, tu veux pas une saucisse pour le p'tit déj, il y en a enc…" commence Frédéric.
"Hahaha, fort le coup de la saucisse ! Enfin, c'est vrai que tu dois avoir l'habitude après ce que tu as sucé hier soir ! Hein Adrien ?" l'interrompt David. Leurs rires me tirent de mon apathie. Je ne comprends pas.
"Quoi ? Qu'est qui s'est passé hier soir ?"
Ils se marrent encore plus.
Tom entre dans le salon à ce moment, et je ne peux que l'admirer. Il est vraiment très à mon goût vêtu ainsi, juste en caleçon. Il n'a pas l'air trop hagard pour quelqu'un qui a bu la veille. Je lui lance un "salut" qui se veut jovial. Pas de réponse. Il y a quelque chose qui cloche. Sur le tourne-disque, la chanson se termine, laissant place aux légers crissements du vinyle. Fred et David gardent le silence, apparemment hésitants sur la conduite à tenir. Je commence à flipper, je ne sais pas ce qui se passe !
"Qu'est ce qui s'est passé hier soir ? Tom, pourquoi tu me fais la gueule ?"
Un bref regard, juste assez long pour que je puisse y entr'apercevoir de la déception. Il sort, toujours sans rien dire, claquant la porte.
"Putain, mais y a quoi ?"
La vérité m'arrive dessus comme un coup de massue. Oh non ! Non ! Merde ! Triple merde ! J'ai pas fait ça, quand même ! ? Je me souviens de tout maintenant : hier soir, j'ai craqué. Je l'ai embrassé longuement et à plusieurs reprises, mais à quels compagnons de beuverie ça n'est jamais arrivé ? Je suis allé trop loin. Le pouvoir désinhibant de l'alcool est bien plus fort que ma maigre volonté. Je l'ai sucé. Parterre, sur le sol de la salle de bains. Je lui ai quasiment arraché son pantalon, on est tombés les deux sur le carrelage. Il s'est laissé faire, il me tenait même par les épaules. Mais on était tellement saouls qu'à nous deux, on devait totaliser vingt grammes d'éthanol par litre de sang. Je ne me rappelle plus de grand-chose. A un moment, il m'a regardé avec un sourire. Juste cette image de nous deux, et ensuite celle des autres qui entrent dans la salle de bains :
"Hé, matez- moi ça, ils se sucent, ces dégueulasses !"
Des flashes d'appareil photo.
"Oh ! La vache ! Fred, je crois que y a des gays dans tes chiottes !"
Tom se dégage de mon étreinte, se lève précipitamment, comme si une mouche l'avait piqué, et pousse la porte avec une violence totalement à l'opposé de sa douceur envers moi, deux minutes plus tôt. Il veut éviter l'humiliation, mais tout le monde rit aux éclats, moi en premier. Je suis affalé sur le tapis en tissu-éponge, et je me plie en deux, vaincu par ce qu'on appelle eau-de-vie. On se passe un pétard. Je m'esclaffe, sans comprendre que je viens de perdre des mois d'une belle amitié qui était en plein essor, tout ça pour un misérable jet de foutre, qui n'a même pas eu lieu.

***

Je ne boirai plus jamais.

***

Comme pour déverser tout le vin que je n'aurais dû ingérer, je me mets à pleurer et à vomir. Je suis rentré chez moi, je suis tout seul maintenant, dans mon lit, ce ridicule théâtre de toutes mes branlettes passées. J'ai mis la bande originale du film " Parle avec Elle ", mais je me sens toujours aussi seul et amer. Je ne sais même pas à qui en vouloir, à moi qui me suis laissé prendre par l'alcool, ou aux autres qui nous ont fait irruption à un moment magique, rompant définitivement le charme ? Tom ! Qu'est ce que j'ai fait ? Je suis si mal loin de toi. Si tu savais combien tu me manques, rien que de te parler… S'il te plaît, laisse-moi une chance ! Personne ne répond à mes appels, pourtant presque criés par émotion. Je t'aime !
Toujours personne. Une larme se met à rouler sur ma joue, une larme de désespoir. Je le vois devant moi, son dernier regard, chargé de tristesse et de désillusion. Il disait " Pourquoi ? ". Je me roule sur mon tapis, je me tape la tête contre les murs, il ne revient pas. J'ai du mal à inspirer. Je songe à tous les instants passés. Comment pourrais-je encore supporter de le contempler ? J'en ai pourtant tant besoin. Je suis au plus bas, sans raison d'être. Il fait nuit, et par ma fenêtre entr'ouverte, on entend les voitures passer à vive allure quelques étages en dessous. Je n'en peux plus. Le glas de la mort se fait ouïr, je ne résiste même pas à son appel. Je passe de l'autre côté de la petite balustrade. Le carillon funèbre m'assourdit. Je dois mourir. Il le faut. La voix de la Faucheuse chuchote à mon oreille, et on dirait presque que son timbre m'est familier.

***

Un vertige inouï, puis une main qui me retient, je ne comprends plus ce qui m'arrive. Des paroles.

***

Sarah me tient dans ses bras, et je vide mon cœur exsangue de tout mon chagrin. Sa voix douce est la seule chose qui compte sur le moment. Elle m'aide à tenir. Il reste cinq jours avant la rentrée, le lundi 5 janvier. Ce seront les cinq jours les pires de ma vie, des journées de souffrances atroces, durant lesquelles je ne pourrai simplement pas arrêter de penser à Lui. Lui, toujours et encore, me retenant prisonnier, accroché comme une bête sangsue au corps d'un patient. Les heures ne comptent plus. Il n'est plus là, Il ne veut plus me voir, Il ne veut plus me parler. Des fois, je suis pris de fous rires hystériques devant l'absurdité de la situation, je tente désespérément de me convaincre que tout ceci n'est qu'illusoire ou passager, mais à quoi bon ? J'ai tout foutu parterre, aussi rapidement que son pantalon dans cette maudite salle de bains.

Suite


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