Les amours fauves (3)
de Alain Meyer


CHAPITRE V
LA MEUTE

Nous entrions dans la deuxième semaine de mon extraordinaire séjour. Les jours avaient passé à une vitesse extraordinaire. Le moment approchait où j’allais devoir prendre une décision. Intelligemment, Loup n’était pas revenu sur le sujet. A peine avait-il eu deux ou trois allusions qui traduisaient sa certitude de me voir rester à ses côtés.
Pour ma part, je pensais à Paris qui m’attendait, à ses rues froides et grises, à la foule envahissante, à la circulation étouffante, à ma solitude que j’allais y retrouver. Ici, tout était calme et repos. Les couleurs chantaient, partout où je posais les yeux. Seul le chant des oiseaux troublait le silence. Le bruit d’un seul moteur faisait sursauter tant il jetait une note discordante dans cette nature épanouie. Le climat restait favorable et embellissait tout. Certes, avec les frimas, la vie devait être difficile, souvent ennuyeuse mais, avec Loup à mes côtés, ne pouvait-elle pas être la plus merveilleuse du monde ? Car, plus que tout, il y avait Loup qui me tenaillait l’esprit, qui m’embrasait le corps. Je n’étais plus sûr du tout de trouver la force de l’abandonner pour replonger, seul, dans la tristesse de mon quotidien.
Depuis la veille, mon nouvel amour semblait nerveux, tendu. Il ne tenait pas en place. Il tournait dans la maison sans trouver à quoi s’occuper. Brusquement, il se précipitait à l’extérieur pour scruter, je ne sais quoi, dans le lointain. Parfois, tous les sens aux aguets, je le voyais frémir sans pouvoir en deviner la raison. Ou bien encore, les yeux fermés, sans plus faire un geste, il me donnait l’impression d’écouter, dans le murmure du vent, un obscur message qui mettait de l’extase sur son visage. Mes baisers, mes caresses, ne parvenaient pas à dissiper cette tension, bien qu’il s’efforçât de la dissimuler.
Puis, aujourd’hui, vers midi, tout avait cessé comme par enchantement. J’avais retrouvé mon Loup, joyeux, attentionné, exclusivement préoccupé de ma présence. Nous venions de faire l’amour, il était encore nu entre mes bras lorsqu’il me dit :
— Mon cœur, tu m’as complètement tourné la tête. J’avais presque oublié… Je vais être absent pendant deux jours… Des travaux que j’avais promis de faire à La Celle-Dunoise, chez des amis.
Je tombais des nues. L’idée qu’il allait me délaisser, même pour si peu de temps, m’était, tout à coup, insupportable.
— Tu vas me laisser seul ? Que vas-tu faire là-bas ? Tu pourrais reporter ou annuler…
— Je comprends ta déception, je n’y vais pas de gaîté de cœur, je vais être malheureux de te savoir loin de moi. Mais, je ne peux pas me dédire, surtout si tardivement. Mes amis comptent trop sur moi, je n’ai jamais failli à ma parole. Pardonne-moi, je t’en prie, ne me fais pas cette si triste figure. Quarante-huit heures, c’est si vite passé. Je te promets des retrouvailles merveilleuses. Allez viens ! Embrasse-moi.
Je m’abandonnais à ses lèvres avec réticence. Il aurait pu m’avertir bien avant, penser que nous n’avions plus qu’une semaine à nous aimer et renoncer pour ne se consacrer qu’à moi. Bon, il me fallait aussi faire la part des choses. Je venais de débouler dans sa vie, il ne pouvait changer ses habitudes d’un jour à l’autre. Au bout que quelques mois, il en serait autrement…
Merde ! Mon inconscient venait de parler à mon oreille. La pensée m’était venue spontanément… J’envisageais de faire le chemin avec lui, un chemin le plus long possible. A l’instant même, mon baiser se fit plus fougueux.
— Je te laisse, mon amour. Il faut que je rentre chez moi préparer les affaires dont j’ai besoin.
Il s’était habillé rapidement. Encore sous le coup de mon émotion, je ne m’inquiétais pas de sa hâte à me quitter. Je dis, simplement :
— Reviens-moi vite. Les heures vont être longues sans toi.

*
* *

Je me retrouvais seul, un peu désoeuvré. Je n’avais pas envie d’une ballade solitaire. En désespoir de cause, je passais l’après midi à faire quelques rangements dans le gîte. Je dînais sur le pouce puis, pour la première fois depuis mon arrivée, j’allumais la télévision sans trop la regarder. Enfin, le sommeil venant, je regagnais mon lit. Il me parût bien vide, bien froid.
Au matin, j’étais en pleine forme. J’avais dormi d’un bon sommeil profond. J’en avais eu besoin, les jeux de l’amour sont exaltants, à trop s’y adonner, le corps se fatigue.
L’estomac calé, propre d’une bonne douche, je décidais d’explorer la forêt qui se trouvait derrière le gîte. Elle était tout proche, je n’y avais pas encore mis les pieds, elle m’offrait la perspective d’une agréable promenade matinale. Après le repas de midi, ma voiture me conduirait vers des découvertes touristiques plus lointaines.
J’avançais dans le sous-bois. Il y régnait une fraîcheur agréable. Je marchais sur un tapis de feuilles mortes qui craquait sous mes pas. L’air sentait l’humus et le champignon. Bien sûr, ce n’était pas encore la saison des cèpes, des pieds de mouton ou des chanterelles dont j’étais particulièrement friand, mais, tout autour de moi, sur des branches pourrissant sur le sol, sur les troncs, dans l’ombre humide, foisonnait une multitude d’espèces qui m’étaient inconnues que je me gardais bien de cueillir. Curieux de tout, j’essayais de reconnaître les arbres dans leur infinie variété. Il y avait des chênes qui m’étaient familiers, des hêtres et des frênes. Quand aux autres essences, je n’étais pas assez doué en sylviculture pour m’hasarder à y mettre un nom.
Ma progression n’était pas facile. Je suivais les traces d’un sentier qui ne devait pas être souvent emprunté. Des buissons de noisetiers, d’épineux, parfois même des ronces, l’avaient envahi et ralentissaient ma marche. J’évitais, je contournais ou j’écartais avec une branche ramassée afin de me frayer mon chemin. Malgré ces précautions, je m’étais griffé les jambes à des mûriers sauvages, c’était un des petits inconvénients des ballades en forêt. Il en était un autre beaucoup plus énervant : la myriade d’insectes qui voletaient autour de moi. Je n’avais rien contre les moucherons, me contentant de les chasser de la main. Il en allait autrement des moustiques et de quelques taons aux piqûres douloureuses.
A l’estime, je devais avoir parcouru plus d’un kilomètre lorsque je m’aperçus qu’à l’exception de ces bestioles omniprésentes, je n’avais pas vu le moindre petit animal, écureuil, lapin, musaraigne, qui peuplent nos sous-bois. En outre, aucun chant d’oiseau ne me parvenait des frondaisons. Le paysage était superbe avec les rayons de lumière qui perçaient les ramures mais, il semblait vide de toute vie. Je souris en pensant que j’étais probablement le responsable du profond silence. Ma seule présence et le bruit de mes pas qui l’accompagnait devait faire taire, ou fuir, la petite faune forestière.
J’avançais encore de quelques pas avant de m’arrêter brusquement en poussant un cri de surprise. Je venais d’atteindre l’orée de la forêt qui, sans transition, finissait sur une pente abrupte, presque un gouffre au fond duquel, une cinquantaine de mètres plus bas, coulait la Creuse. Distrait par mes réflexions, je n’avais pas prêté attention, deux pas de plus, et je chutais dans le ravin… Bonjour les dégâts.
Prudemment, un peu tremblant, je penchais la tête en avant. C’était superbe et vertigineux, si vertigineux que je reculais précipitamment. L’eau, tout au fond, était un torrent furieux qui creusait son chemin dans les roches aux arêtes vives et resserrées. La tête me tournant légèrement, je m’adossais au premier tronc d’arbre derrière moi. Maintenant, je savais pourquoi le site avait été choisi pour y construire les trois barrages que j’avais visités, en amont, au début de mon séjour. L’image de Loup, souriant, m’offrant une boîte de bière au bord du lac, revint à ma mémoire. Quelques heures après cette rencontre, nous nous étions aimés pour la première fois. Le souvenir me donna une brutale bouffée de chaleur. Le regret de son absence me revint. Il me manquait au-delà des mots. Je sus, alors, que j’allais rester ici, auprès de lui.
Certes, il me faudrait retourner sur Paris pour prendre toutes les dispositions nécessaires. Mon patron ferait la gueule en voyant ma démission. Il y aurait aussi ma location à résilier, mon déménagement à prévoir, mes amis et ma famille à prévenir… Après… après, ce serait bien le diable si, dans une ville comme Guéret, je ne trouvais pas un employeur à la recherche de l’informaticien aguerri que j’étais. Il me tardait d’annoncer ma décision à Loup. Il allait être fou de joie, se jeter dans mes…
Des bruits de pas sur les feuilles du sous-bois, derrière moi, volatilisèrent mon euphorie.

*
* *

Je me retournais, un peu inquiet, sur mes gardes.
— Il y a quelqu’un ?
Je n’eus pas de réponse. Le bruit cessa immédiatement, un lourd silence lui succéda.
— Je… je vous ai entendu. Ne soyez pas stupide, montrez-vous.
Toujours rien. Pourtant, j’étais certain que quelqu’un ou quelque chose était là, dissimulé dans le fouillis de la végétation. Un sanglier ? Un animal sauvage ? Un homme ?
Les deux secondes qui suivirent me parurent interminables. Face à moi, il y eut le craquement de branches qu’on écarte, une silhouette apparut au milieu des buissons. J’eus un soupir de soulagement en reconnaissant Marcel Toupin, le propriétaire de Rex, ce chien qui m’avait flanqué une belle frayeur, ma première nuit.
— Alors, parisien, on dirait que je vous ai fait peur ? Dit-il d’un ton gouailleur qui eut l‘art de m’énerver.
— Si c’était une farce, je ne la trouve pas drôle. Je me croyais seul, vous auriez pu vous manifester plus directement.
— Eh, là ! Du calme, mon joli touriste, la forêt est à tout le monde, je ne pouvais pas deviner que j’allais vous y trouver. Les gars, vous pouvez vous montrer, il est là !
Qu’est ce que cela signifiait ? Qui appelait-il ? Il venait de dire qu’il ignorait ma présence et il interpellait des inconnus invisibles pour leur faire savoir, haut et fort, qu’il m’avait trouvé. En fait, il avait dû me suivre sans que je m’en aperçoive.
Ils étaient quatre qui venaient d’apparaître comme par magie : deux à ma gauche, deux sur ma droite. Avec Toupin, au centre, ils formaient un arc de cercle qui m’entourait. J’étais piègé. Ils avaient Fait en sorte de me fermer toute issue. Derrière moi, c’était le vide. Un coup d’œil circulaire me permit d’identifier le patron du bistro de Champsanglard accompagné des trois autres joueurs de cartes, Jeannot, Maurice, le dernier dont je ne connaissais pas le nom, qui m‘avaient laissé une si désagréable impression lors de notre rencontre dans le bar.
— Alors, Laurent, j’tavais bien dit qu’on s’reverrait !
C’était Jeannot qui venait de m’apostropher, un mauvais sourire sur les lèvres. Ils étaient face à moi, j’avais la nette perception d’une menace que je ne comprenais pas.
— Tu découvres le pays ? Tu devrais pas t’aventurer seul dans les bois, c’est toujours dangereux quand on ne connaît pas. Il peut roder des bêtes.
— Fernand ! Tu veux faire peur au monsieur ? Interrompit Marcel Toupin. Puis, s’adressant à moi : C’est vrai, quoi ? Tit Loup n’est plus là pour te protéger, il pourrait t’arriver n’importe quoi.
— Que voulez-vous qu’il m’arrive ? Je suis libre de me promener, je ne crois pas avoir violé une propriété privée. Quant à Loup, je ne vois pas de quel danger il pourrait me protéger.
— Depuis une semaine, il est toujours avec toi, il te couve comme une petite poule. Nous, on le voit plus, c’était notre meilleur raba… élément. Il est temps que tu foutes le camp du pays !
Je ne comprenais rien à cette haine qui transpirait à chaque mot. Ils avaient le visage mauvais, l’attitude menaçante. Je ne pouvais imaginer Loup au milieu de cette bande d’êtres frustres et grossiers. Qu’est-ce que cela signifiait ? Les muscles tendus, ils semblaient prêts à me bondir dessus. Je reculais d’un pas, le vide, derrière moi, m’arrêta.
—Tu pues la peur, étranger, reprit Toupin. On va pas être méchant avec toi. Pas vrai les gars ? Pas aujourd’hui… On veut juste te donner un avertissement, le premier et le dernier. Alors, écoute bien : demain matin, tu fais tes bagages et tu t’en vas ! On veut plus te voir au pays, compris ?
Ils étaient fous ! Je n’avais pas d’autre explication. Je ne pouvais concevoir une telle xénophobie. L’indignation passa par-dessus ma peur. Ils voulaient que je parte, que je m’enfuie lâchement ? Pas question ! Dès cet après midi, j’irai à la gendarmerie du coin pour déposer plainte. Et puis, foutre le camp, au moment même où, par amour, je venais de décider de m’installer définitivement auprès de Loup ! Les mots jaillirent, malgré moi :
— Mais pour qui vous prenez-vous ? C’est facile, à cinq, de me menacer. Vous êtes des lâches ! Allez-y, venez ! Vous crevez d’envie de me faire basculer dans le gouffre. Vous avez toutes les chances d’y parvenir mais, je ne serai pas le seul à m’écraser, j’en entraînerai bien un ou deux avec moi, en enfer. Je suis prêt à me battre, je vous attends !
C’était pure bravade de ma part. Certes, j’avais quelques notions d’arts martiaux qui dataient de ma jeunesse, il ne m’en restait plus que de vagues réminiscences. Néanmoins, ma rébellion soudaine produisit un flottement parmi les brutes.
— On t’a dit que c’était un avertissement. Demain matin, tu disparais, sinon…
— Sinon, quoi ? Vous allez me torturer, me tuer ? Vous êtes complètement fous ! Navré de vous décevoir, messieurs. Non seulement vos menaces ne me font pas peur, je ne partirai pas, mais, en plus, en dépit de vôtre si chaleureux accueil, j’ai décidé de rester ici… de m’installer dé-fi-ni-ti-ve-ment !
Ils poussèrent un rugissement. Je crus qu’ils allaient bondir, que ma dernière heure était venue. Toupin, en écartant les bras, interrompit leur élan.
— Attendez, les gars, on risque trop gros. C’est pas encore l’heure, on ne peut pas nous… Seul, le jeune a la possibilité… à n’importe quel moment.
Puis, d’adressant à moi :
— Toi, tu perds rien pour attendre, ce n’est que partie remise, tant pis pour toi. On s’reverra ! Jeannot ! J’ai dit plus tard !
Il émit une sorte de feulement qui stoppa net celui qui venait d’avancer, les bras tendus, pour me pousser en arrière.
— Maurice ! Fernand ! Charles ! Jeannot ! On arrête ! Laissons-le, on verra demain…
Il y eut une ultime hésitation du groupe des interpellés, puis, avec un ensemble parfait, ils tournèrent les talons et disparurent dans les sous-bois.

*
* *

C’était hallucinant. Je ne pouvais croire à la scène que je venais de vivre. Seuls, mon cœur à la déroute, mes jambes tremblantes, témoignaient que tout cela était bien réel. Incapable de me tenir debout, je me laissais glisser à terre, à moins d’un mètre du précipice. J’attendis, quelques minutes, que ma panique se dissipe. Alors, seulement, je pus ramper pour m’écarter du vide.
Je restais là, sur le sol, prostré, incapable de réagir. Ces gens avaient voulu me tuer, c’était certain. Je n’arrivais pas à me persuader que c’était uniquement parce que j’étais un étranger qu’ils haïssaient. Il y avait d’autres raisons obscures qui me demeuraient inconnues. J’avais beau chercher, je ne trouvais pas d’explication rationnelle. En tout cas, une chose était certaine, Marcel Toupin était le chef de cette bande. Heureusement pour moi, ils lui avaient obéi, autrement… J’eus un frisson de terreur rétrospective. Décidemment, Champsanglard n’était pas aussi accueillant que le disait l’annonce.
Un instant, je fus sur le point de céder aux menaces, de plier bagage sans plus attendre et de fuir vers Paris, loin de ce cauchemar qui me rappelait celui de la nuit de mon arrivée où il m’avait bien semblé être la proie de quelque fauve. L’image de Loup, amoureux, tendre aimant, fut à nouveau présente. Me fallait-il renoncer à lui ? Devais-je quitter celui que j’avais toujours recherché et enfin trouvé ? Devais-je, à cause de l’hostilité d’une poignée de paysans, replonger dans le néant sentimental et, dans quelques années, me retrouver comme un vieux loup solitaire, le cœur vide et malheureux ?
Un premier chant d’oiseau naquit dans les branches, au-dessus de ma tête. D’autres lui répondirent. Un écureuil, curieux et frémissant, surgit, sur le tronc d’un arbre, devant moi. Une caille, suivie du pépiement d’une dizaine de petits, sortit de dessous un buisson pour aller se réfugier sous un autre. Ebahi, je voyais la forêt se mettre à revivre sous mes yeux. Le spectacle, bucolique, dilua mes appréhensions. La nature me disait que tout danger était écarté, que je ne risquais plus rien. Alors, seulement, je me mis debout.
A l’affût du moindre bruit suspect, je repris le chemin du gîte. Quand je débouchais sur l’étang, devant la maison, j’eus un soupir de soulagement, mon trajet s’était effectué sans incident. Je retrouvais avec le plaisir qu’on imagine, l’abri des murs épais. Sur le chemin du retour, bien que préoccupé par ma sécurité, j’avais eu le temps de remettre mes idées en place. Je savais ce que j’allais faire.
D’abord, en urgence, prendre contact avec la gendarmerie pour, à défaut d’une plainte, porter à leur connaissance les harcèlements et les menaces dont j’étais l’objet. Ensuite, quitte à rester terré chez moi, attendre patiemment le retour de Loup. Bien évidemment, je l’informerai de mon désir de rester vivre à ses côtés et je ne doutais pas de la joie qui serait la sienne. Je lui ferai savoir également le comportement hostile des ses concitoyens à mon égard avec les ombres que cela risquait de jeter sur notre relation. Après tout, il devait connaître ces gens depuis toujours, à ce qu’il semblait ; il serait plus à même que moi pour expliquer le pourquoi et le comment de leur attitude. Je ne doutais pas qu’il puisse intervenir pour que j’aie, enfin, le calme et la tranquillité. Il saurait y faire sachant qu’il y allait de mon bonheur, comme du sien.
Je n’avais pas le cœur à faire la cuisine. Je me contentais d’un repas froid. Sitôt ces modestes agapes terminées, je pris ma voiture pour filer vers Saint-Vaury où je savais trouver la maréchaussée. Je n’avais pas la science infuse, je devais cette connaissance à un petit guide des adresses utiles trouvé dans le gîte, à l’intention des locataires.
Sur place, je trouvais facilement le bâtiment orné d’un drapeau tricolore. La porte était fermée d’une solide grille et tout me sembla bien calme. J’actionnais le poussoir d’une sonnette surmontée d’un interphone. Une voix grésillante répondit à mon appel :
— C’est pourquoi ?
— Heu… pour signaler un incident…
— La gendarmerie est fermée aujourd’hui. Elle n’est ouverte que les lundi, mercredi et vendredi. Si c’est urgent, poussez jusqu’à Guéret.
J’en étais baba. C’était bien ma veine, nous étions samedi.
— Mais…
— Au revoir, monsieur.
Le gendarme venait de couper la communication. Je restais comme deux ronds de flan, ne sachant plus trop quoi faire. Aller à Guéret où ils n’en auraient rien à foutre des avatars d’un petit touriste parisien ? Au mieux, ils feraient une main courante, au pire, j’aurai droit à leur scepticisme ou à leurs sarcasmes. Il valait mieux remettre ma démarche à lundi. De tout façon, d’ici là, Loup serait de retour. Je préférais donc aller traîner mes roues dans les environs pour découvrir d’autres charmes de la Creuse.

*
* *

En fin d’après midi, j’étais de retour et j’avais faim. Il faisait si doux, que je ne résistais pas à la tentation de dresser mon couvert sur la table de la terrasse. Ensuite, je m’activais aux fourneaux.
Avec un plat de spaghettis comme je les aime, un copieux plateau de fromages et une bouteille de vin rosé glacé, devant moi, je savourais l’instant présent. Le soir tombait doucement sur le paysage, l’étang, tout proche, reflétait les quelques nuages roses et mauves qui couraient dans le ciel déjà plus tout à fait bleu. A l’ouest, le soleil couchant faisait des lueurs d’incendie sur l’horizon. C’était l’heure bénie où le temps semble s’arrêter, où la nature s’endort, où le silence s’installe. Je m’arrachais à ma béatitude pour attaquer d’une fourchette vigoureuse, une première assiette de pâtes.
La bouteille était vide, les spaghettis et le fromage remplissaient mon estomac d’une bienheureuse somnolence. Je pensais qu’il ne me restait qu’une journée d’attente et je reverrai Loup. Nous ferions l’amour, nous parlerions d’avenir.
La nuit était tombée, une blanche pleine lune occupait tout le ciel, dissimulant les étoiles sous sa lumière. Sa pâle clarté faisait qu’on y voyait comme dans la journée. Je n’arrivais pas à me repaître du spectacle féerique et je reculais l’instant d’aller me coucher. Il fallait que je me secoue. Je me levais après un dernier étirement et m’apprêtais à débarrasser la table.
Le geste en suspens, je me figeais net. Je venais d’entendre distinctement des grognements, tout près, sur ma droite, dans l’obscurité de la forêt.

CHAPITRE VI
EPOUVANTE

J’étais paralysé, la peur m’avait saisi les tripes. Le cauchemar recommençait ! Avant même d’avoir aperçu le moindre danger, je savais qu’il y avait là, prête à bondir, une menace mortelle. C’était les cinq malades de ce matin ! Ce ne pouvait être qu’eux, j’en étais certain. Ils mettaient leur sinistre promesse à exécution. Ils allaient surgir, armés de fusils et…
Il y eut un bruit de branches cassées, de nouveaux grognements avec des halètements. La lumière nocturne me révéla une forme fuyante qui filait à ras de terre dans ma direction avant de faire demi-tour pour être absorbée par l’ombre des arbres. Rex ! Le chien… Ils avaient amené leur clébard pour me faire la peau. Les yeux fixés sur le rideau noir du bois, je cherchais fébrilement, à tâtons, le couteau, à côté de mon assiette. Ma main rencontra la bouteille de vin vide. Je saisis cette arme dérisoire et la cassais, d’un coup sec, sur le bord de la table.
L’éclatement du verre déclencha le signal de l’attaque. De l’ombre, venait de surgir un animal impossible à identifier. Un deuxième parut à son tour, puis plusieurs autres. Ils étaient cinq, immobiles, qui me fixaient, les yeux phosphorescents. L’un d’eux leva la tête vers le ciel. Un hurlement déchira l’air. Les autres hurlèrent aussi, l’impensable concert déferla sur moi.
Des loups ! C’étaient des loups ! C’était impossible, mais c’était des loups. Après leurs cris, je reconnaissais maintenant, en dépit du clair-obscur, ces carnivores aux pelages sombres, aux oreilles pointues, leurs gueules aux babines retroussées, agressives, qui révélaient des dents prêtes à mordre, à déchirer. C’était une hallucination ! Des loups ! En France, au vingt et unième siècle, ça ne pouvait pas être !
Je n’avais plus le temps de m’attarder sur de telles considérations. Ils étaient là, à moins de cinquante mètres, ils commençaient à se déployer pour donner l’assaut. Trois d’entre eux disparurent derrière le gîte. Je compris aussitôt ! Ils allaient contourner le bâtiment, pour me prendre à revers, sur ma gauche, du côté de la route. Les deux autres se mirent à avancer lentement, l’échine basse, l’œil rivé sur moi.
Dégrisé, je reculais pour me mettre à l’abri de la maison. Ma panique monta d’un cran. Comme un con, j’avais laissé toutes les portes et fenêtres ouvertes… Jamais, je n’aurai le temps de tout fermer et de me barricader. Devant moi, l’étang ! C’était le seul recours possible qui s’offrait. Déjà, je m’élançais pour plonger. C’était une folie ! Ces monstres pouvaient nager ! L’eau leur répugnait, je le savais. Mais, pour traquer leur proie, ils n’hésiteraient pas à surmonter cette aversion. J’étais leur proie, j’étais perdu ! Avec l’intelligence diabolique de la meute, ils allaient fermer le cercle, je n’avais plus d’issue.
Si ! J’en avais une ! Mes chances étaient infimes, presque inexistantes. Je n’avais pas d’autre choix ! Certain de voir les trois loups disparus derrière le gîte, apparaître, prêts à bondir, je m’étais tourné sur ma gauche. Là, à cinq mètres à peine, ma voiture était garée sur le chemin d’accès à la maison. Je ne l’avais pas fermée à clé, j’en étais sûr ! Malheureusement, mon trousseau était resté dans la cuisine. Hors de question d’aller le chercher, impossible de démarrer. Faute de pouvoir fuir, j’y serai provisoirement à l’abri. Le métal et les vitres m’offriraient-ils une protection suffisante ? Je n’avais plus le temps de réfléchir, c’était maintenant ou jamais.
Je pris mon élan et fis un bond fantastique, comme je ne m’en serais jamais cru capable. Une deuxième enjambée, ma main agrippait déjà la portière. Derrière moi, ils s’étaient mis à courir, j’entendais leur halètement rageur. Devant, les trois autres venaient de surgir. J’ouvris à l’instant où une haleine fétide soufflait sur ma nuque. Je m’engouffrais dans le véhicule, m’affalant sur les sièges avant. Le plus rapide était déjà sur moi, la gueule ouverte bavant sur mes vêtements. Je levais mon bras pour me protéger le visage et la gorge. Le fauve empestait la charogne. Dans un dernier sursaut, par instinct de survie, je lançais mes jambes en avant. Je sentis le corps mou de l’animal sous mes pieds. Je poussais désespérément., en même temps que je hurlais de douleur : dans un ultime effort pour s’agripper, la bête me labourait la cuisse avec ses griffes. Je poussais une dernière fois avec un cri de victoire : le fauve avait lâché prise. Hagard, je constatais que j’avais refermé la portière dans un réflexe de survie.
Je n’eus pas le temps de me remettre. Il y eut un choc violent. Sous mes yeux hallucinés, un des loups venait, d’un bond, de sauter sur le pare brise. Par transparence, j’avais la vision du ventre blanc, du sexe, dans son fourreau poilu, aplati contre la vitre. Incapable de trouver prise sur la surface lisse, lentement, je voyais le corps, puis les pattes glisser jusque sur le capot. Il était là, devant moi, à quelques centimètres, les yeux injectés de sang, l’écume à la gueule, essayant vainement de mordre le verre. J’entendais les autres grogner sourdement en griffant le métal des portes.
Hâtivement, la folie dans la tête, je fis jouer les sécurités. Aucune patte ne pourrait ouvrir par le hasard malencontreux d’une pression. Le siège dément commença.

*
* *

Ils étaient cinq et ils étaient partout à la fois. Ils s’acharnaient à vouloir pénétrer dans l’habitacle. Griffes et crocs rayaient la tôle. Comme dans une cage de verre, je pouvais les voir s’éloigner pour prendre leur élan avant de se ruer à l’assaut de mon misérable abri. L’un d’eux, dans un saut gigantesque, atterrit sur la toiture. Il y eut un bruit sourd et, tout de suite après, le grattement des pattes qui s’efforçaient de creuser un impossible trou dans le métal.
A bout de nerf, je fermais les yeux, me bouchais les oreilles et criais ma terreur. Je ne voulais plus voir, je ne voulais plus entendre l’horreur présente, l’impensable délire.
Cela dura longtemps, quelques minutes qui furent plus longues que les siècles. Puis, comme par enchantement, tout se tut. Un silence mortel succéda à la folie. Je ne pouvais y croire, la voiture avait résisté à tous les assauts. Ils avaient renoncé, ils étaient partis. Incrédule, j’osais ouvrir un œil, j’osais jeter un regard autour de moi. La désillusion fut cruelle, J’étouffais un gémissement.
Ils étaient toujours là, assis en arc de cercle, à m’observer l’œil féroce, comme un plateau de viande posé sur une table. Leur langue pendante, la buée de leur souffle, leur halètement, disaient leur épuisement. J’avais compris ! Ils se reposaient avant de reprendre la chasse. Il fallait que je profite de cet instant de répit.
J’eus une idée démente : dans les films, j’avais vu comment des voleurs faisaient démarrer une voiture. Je devais être capable d’en faire autant. Le moteur en route, je prendrai la fuite, ils pourraient toujours courir, ils ne me rattraperaient jamais. J’irai jusqu’à Guéret, s’il le fallait, trouver du secours. Fébrilement, j’arrachais les fils du démarreur, sous le volant. Mes doigts tremblaient tellement que je n’arrivais pas à les mettre en contact pour produire l’étincelle salutaire. Enfin, j’y parvins. Le cœur battant, j’attendis le miracle.
La mécanique fit un petit toussotement puis, en dépit de mes efforts, resta inerte. Je m’acharnais quelques secondes. En vain. J’eus un ricanement de dépit : je n’étais pas doué pour voler des voitures ! A bout de résistance nerveuse je renonçais à ma folle entreprise.
C’est à croire que les monstres avaient perçu mon découragement. Ils se regardèrent comme s’ils se concertaient. La seconde d’après, d’un seul élan, la meute se rua sur le flanc de mon véhicule. Le choc fut terrible. Je me retrouvais projeté sur le siège passager au moment où, dans un long craquement, je voyais ma portière plier sous l’impact. Les fauves refluèrent. Ils étaient le diable ! Aucun d’entre eux ne semblait avoir souffert alors que le métal s’était tordu.
Je ne pouvais que constater les dégâts. Par quel miracle, la vitre n’avait-elle pas explosée ? J’étais incapable de le dire, l’essentiel est qu’elle avait tenu. Elle ne supporterait pas un nouveau choc. Par contre, la porte commençait à se dégonder. Au prochain assaut… Ce serait la fin. Je sentis l’épouvante me submerger.

*
* *

A nouveau, ils s’élancèrent une dernière fois pour la curée. Une nouvelle fois, le métal le métal craqua sans céder, une nouvelle fois, la vitre résista. Seul, avec la déformation de l’encadrement, le pare brise explosa, me noyant d’éclats de verre. Je fermais les yeux pour ne pas être aveuglé. L’air frais de l’extérieur me fouetta le visage. La brèche était ouverte, ils allaient pouvoir se ruer pour le festin.
— Laurent ! N’aies pas peur, j’arrive !
La voix avait jailli, venue je ne sais d’où. Au milieu de mon cauchemar, il me semblait rêver. J’ouvris des yeux incrédules. Loup était là, devant la voiture, écartant les bras pour faire reculer la meute. Il était fou ! Qu’allait-il pouvoir faire, seul, sans arme, contre ces bêtes sauvages et sanguinaires.
Pourtant, les fauves, surpris par cette apparition, hésitaient. Très vite, ils allaient se reprendre. Je devais faire quelque chose.
— Fuis, Loup ! Fuis, ils vont te déchirer.
Il ne parut pas m’écouter, au contraire, il avança, bravant le danger.
— Bande de salauds ! Vous m’aviez promis de ne pas y toucher. Foutez le camp ! Fumiers ! Ordures !
Il était fou ! Il s’adressait aux bêtes comme si elles pouvaient le comprendre. Non ! C’était moi qui sombrais dans la folie quand il continua :
— Marcel, je vais t’étrangler de mes propres mains ! Laurent, t’avais pas le droit de t’en approcher et là, tu allais le tuer.
Un des monstres, le plus massif, poussa un sourd grognement, tout en reculant. C’était impensable, ce qui me venait à l’esprit était dément, complètement dément. Marcel, Maurice et les autres… ils étaient cinq… Il y avait cinq loups. Non ! C’était impossible, totalement impossible. Ce n’étaient que des légendes, des contes… Et Loup, mon Loup à moi, quel était son rôle ? Pourquoi n’avait-il pas peur ? Pourquoi…
Le loup trapu cessa de reculer. Il poussa un jappement bref. C’était manifestement un ordre. Les cinq bondirent en même temps.
— Loup ! Attention, ils vont te tuer !
Je venais de hurler. Trop tard, ils étaient déjà sur lui. Je vis une gueule se refermer sur un bras, les crocs mordre la chair avant que Loup disparaisse sous la masse de muscles et de poils.
C’en était trop, Loup, pour me sauver, allait périr sous mes yeux. Je ne pouvais rester sans rien faire. Inconscient du péril, je déverrouillais la portière derrière mon dos… Dans mon coffre il y avait une manivelle… C’était dérisoire, mais c’était mieux que rien. J’eus à peine le temps de sortir de la voiture avant d’assister au plus incroyable.
Avec des cris de douleurs, les assaillants s’écartaient. Geignant de blessures sanglantes, ils desserraient l’étau. Je me précipitais pour finir de dégager Loup des gueules et des griffes. Je scrutais vainement l’espace découvert par le recul de la meute. Il… il avait disparu. Ses vêtement étaient là, lacérés, sur le sol, mais lui n’était plus là. A sa place, un jeune loup gris, une patte blessée, s’arcboutait, en position de défense.

Suite


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