Les amours fauves (3)
de Alain Meyer
CHAPITRE V
LA MEUTE
Nous entrions dans la deuxième semaine de mon extraordinaire séjour. Les jours avaient passé à une vitesse extraordinaire. Le moment approchait où jallais devoir prendre une décision. Intelligemment, Loup nétait pas revenu sur le sujet. A peine avait-il eu deux ou trois allusions qui traduisaient sa certitude de me voir rester à ses côtés.
Pour ma part, je pensais à Paris qui mattendait, à ses rues froides et grises, à la foule envahissante, à la circulation étouffante, à ma solitude que jallais y retrouver. Ici, tout était calme et repos. Les couleurs chantaient, partout où je posais les yeux. Seul le chant des oiseaux troublait le silence. Le bruit dun seul moteur faisait sursauter tant il jetait une note discordante dans cette nature épanouie. Le climat restait favorable et embellissait tout. Certes, avec les frimas, la vie devait être difficile, souvent ennuyeuse mais, avec Loup à mes côtés, ne pouvait-elle pas être la plus merveilleuse du monde ? Car, plus que tout, il y avait Loup qui me tenaillait lesprit, qui membrasait le corps. Je nétais plus sûr du tout de trouver la force de labandonner pour replonger, seul, dans la tristesse de mon quotidien.
Depuis la veille, mon nouvel amour semblait nerveux, tendu. Il ne tenait pas en place. Il tournait dans la maison sans trouver à quoi soccuper. Brusquement, il se précipitait à lextérieur pour scruter, je ne sais quoi, dans le lointain. Parfois, tous les sens aux aguets, je le voyais frémir sans pouvoir en deviner la raison. Ou bien encore, les yeux fermés, sans plus faire un geste, il me donnait limpression découter, dans le murmure du vent, un obscur message qui mettait de lextase sur son visage. Mes baisers, mes caresses, ne parvenaient pas à dissiper cette tension, bien quil sefforçât de la dissimuler.
Puis, aujourdhui, vers midi, tout avait cessé comme par enchantement. Javais retrouvé mon Loup, joyeux, attentionné, exclusivement préoccupé de ma présence. Nous venions de faire lamour, il était encore nu entre mes bras lorsquil me dit :
Mon cur, tu mas complètement tourné la tête. Javais presque oublié
Je vais être absent pendant deux jours
Des travaux que javais promis de faire à La Celle-Dunoise, chez des amis.
Je tombais des nues. Lidée quil allait me délaisser, même pour si peu de temps, métait, tout à coup, insupportable.
Tu vas me laisser seul ? Que vas-tu faire là-bas ? Tu pourrais reporter ou annuler
Je comprends ta déception, je ny vais pas de gaîté de cur, je vais être malheureux de te savoir loin de moi. Mais, je ne peux pas me dédire, surtout si tardivement. Mes amis comptent trop sur moi, je nai jamais failli à ma parole. Pardonne-moi, je ten prie, ne me fais pas cette si triste figure. Quarante-huit heures, cest si vite passé. Je te promets des retrouvailles merveilleuses. Allez viens ! Embrasse-moi.
Je mabandonnais à ses lèvres avec réticence. Il aurait pu mavertir bien avant, penser que nous navions plus quune semaine à nous aimer et renoncer pour ne se consacrer quà moi. Bon, il me fallait aussi faire la part des choses. Je venais de débouler dans sa vie, il ne pouvait changer ses habitudes dun jour à lautre. Au bout que quelques mois, il en serait autrement
Merde ! Mon inconscient venait de parler à mon oreille. La pensée métait venue spontanément
Jenvisageais de faire le chemin avec lui, un chemin le plus long possible. A linstant même, mon baiser se fit plus fougueux.
Je te laisse, mon amour. Il faut que je rentre chez moi préparer les affaires dont jai besoin.
Il sétait habillé rapidement. Encore sous le coup de mon émotion, je ne minquiétais pas de sa hâte à me quitter. Je dis, simplement :
Reviens-moi vite. Les heures vont être longues sans toi.
*
* *
Je me retrouvais seul, un peu désoeuvré. Je navais pas envie dune ballade solitaire. En désespoir de cause, je passais laprès midi à faire quelques rangements dans le gîte. Je dînais sur le pouce puis, pour la première fois depuis mon arrivée, jallumais la télévision sans trop la regarder. Enfin, le sommeil venant, je regagnais mon lit. Il me parût bien vide, bien froid.
Au matin, jétais en pleine forme. Javais dormi dun bon sommeil profond. Jen avais eu besoin, les jeux de lamour sont exaltants, à trop sy adonner, le corps se fatigue.
Lestomac calé, propre dune bonne douche, je décidais dexplorer la forêt qui se trouvait derrière le gîte. Elle était tout proche, je ny avais pas encore mis les pieds, elle moffrait la perspective dune agréable promenade matinale. Après le repas de midi, ma voiture me conduirait vers des découvertes touristiques plus lointaines.
Javançais dans le sous-bois. Il y régnait une fraîcheur agréable. Je marchais sur un tapis de feuilles mortes qui craquait sous mes pas. Lair sentait lhumus et le champignon. Bien sûr, ce nétait pas encore la saison des cèpes, des pieds de mouton ou des chanterelles dont jétais particulièrement friand, mais, tout autour de moi, sur des branches pourrissant sur le sol, sur les troncs, dans lombre humide, foisonnait une multitude despèces qui métaient inconnues que je me gardais bien de cueillir. Curieux de tout, jessayais de reconnaître les arbres dans leur infinie variété. Il y avait des chênes qui métaient familiers, des hêtres et des frênes. Quand aux autres essences, je nétais pas assez doué en sylviculture pour mhasarder à y mettre un nom.
Ma progression nétait pas facile. Je suivais les traces dun sentier qui ne devait pas être souvent emprunté. Des buissons de noisetiers, dépineux, parfois même des ronces, lavaient envahi et ralentissaient ma marche. Jévitais, je contournais ou jécartais avec une branche ramassée afin de me frayer mon chemin. Malgré ces précautions, je métais griffé les jambes à des mûriers sauvages, cétait un des petits inconvénients des ballades en forêt. Il en était un autre beaucoup plus énervant : la myriade dinsectes qui voletaient autour de moi. Je navais rien contre les moucherons, me contentant de les chasser de la main. Il en allait autrement des moustiques et de quelques taons aux piqûres douloureuses.
A lestime, je devais avoir parcouru plus dun kilomètre lorsque je maperçus quà lexception de ces bestioles omniprésentes, je navais pas vu le moindre petit animal, écureuil, lapin, musaraigne, qui peuplent nos sous-bois. En outre, aucun chant doiseau ne me parvenait des frondaisons. Le paysage était superbe avec les rayons de lumière qui perçaient les ramures mais, il semblait vide de toute vie. Je souris en pensant que jétais probablement le responsable du profond silence. Ma seule présence et le bruit de mes pas qui laccompagnait devait faire taire, ou fuir, la petite faune forestière.
Javançais encore de quelques pas avant de marrêter brusquement en poussant un cri de surprise. Je venais datteindre lorée de la forêt qui, sans transition, finissait sur une pente abrupte, presque un gouffre au fond duquel, une cinquantaine de mètres plus bas, coulait la Creuse. Distrait par mes réflexions, je navais pas prêté attention, deux pas de plus, et je chutais dans le ravin
Bonjour les dégâts.
Prudemment, un peu tremblant, je penchais la tête en avant. Cétait superbe et vertigineux, si vertigineux que je reculais précipitamment. Leau, tout au fond, était un torrent furieux qui creusait son chemin dans les roches aux arêtes vives et resserrées. La tête me tournant légèrement, je madossais au premier tronc darbre derrière moi. Maintenant, je savais pourquoi le site avait été choisi pour y construire les trois barrages que javais visités, en amont, au début de mon séjour. Limage de Loup, souriant, moffrant une boîte de bière au bord du lac, revint à ma mémoire. Quelques heures après cette rencontre, nous nous étions aimés pour la première fois. Le souvenir me donna une brutale bouffée de chaleur. Le regret de son absence me revint. Il me manquait au-delà des mots. Je sus, alors, que jallais rester ici, auprès de lui.
Certes, il me faudrait retourner sur Paris pour prendre toutes les dispositions nécessaires. Mon patron ferait la gueule en voyant ma démission. Il y aurait aussi ma location à résilier, mon déménagement à prévoir, mes amis et ma famille à prévenir
Après
après, ce serait bien le diable si, dans une ville comme Guéret, je ne trouvais pas un employeur à la recherche de linformaticien aguerri que jétais. Il me tardait dannoncer ma décision à Loup. Il allait être fou de joie, se jeter dans mes
Des bruits de pas sur les feuilles du sous-bois, derrière moi, volatilisèrent mon euphorie.
*
* *
Je me retournais, un peu inquiet, sur mes gardes.
Il y a quelquun ?
Je neus pas de réponse. Le bruit cessa immédiatement, un lourd silence lui succéda.
Je
je vous ai entendu. Ne soyez pas stupide, montrez-vous.
Toujours rien. Pourtant, jétais certain que quelquun ou quelque chose était là, dissimulé dans le fouillis de la végétation. Un sanglier ? Un animal sauvage ? Un homme ?
Les deux secondes qui suivirent me parurent interminables. Face à moi, il y eut le craquement de branches quon écarte, une silhouette apparut au milieu des buissons. Jeus un soupir de soulagement en reconnaissant Marcel Toupin, le propriétaire de Rex, ce chien qui mavait flanqué une belle frayeur, ma première nuit.
Alors, parisien, on dirait que je vous ai fait peur ? Dit-il dun ton gouailleur qui eut lart de ménerver.
Si cétait une farce, je ne la trouve pas drôle. Je me croyais seul, vous auriez pu vous manifester plus directement.
Eh, là ! Du calme, mon joli touriste, la forêt est à tout le monde, je ne pouvais pas deviner que jallais vous y trouver. Les gars, vous pouvez vous montrer, il est là !
Quest ce que cela signifiait ? Qui appelait-il ? Il venait de dire quil ignorait ma présence et il interpellait des inconnus invisibles pour leur faire savoir, haut et fort, quil mavait trouvé. En fait, il avait dû me suivre sans que je men aperçoive.
Ils étaient quatre qui venaient dapparaître comme par magie : deux à ma gauche, deux sur ma droite. Avec Toupin, au centre, ils formaient un arc de cercle qui mentourait. Jétais piègé. Ils avaient Fait en sorte de me fermer toute issue. Derrière moi, cétait le vide. Un coup dil circulaire me permit didentifier le patron du bistro de Champsanglard accompagné des trois autres joueurs de cartes, Jeannot, Maurice, le dernier dont je ne connaissais pas le nom, qui mavaient laissé une si désagréable impression lors de notre rencontre dans le bar.
Alors, Laurent, jtavais bien dit quon sreverrait !
Cétait Jeannot qui venait de mapostropher, un mauvais sourire sur les lèvres. Ils étaient face à moi, javais la nette perception dune menace que je ne comprenais pas.
Tu découvres le pays ? Tu devrais pas taventurer seul dans les bois, cest toujours dangereux quand on ne connaît pas. Il peut roder des bêtes.
Fernand ! Tu veux faire peur au monsieur ? Interrompit Marcel Toupin. Puis, sadressant à moi : Cest vrai, quoi ? Tit Loup nest plus là pour te protéger, il pourrait tarriver nimporte quoi.
Que voulez-vous quil marrive ? Je suis libre de me promener, je ne crois pas avoir violé une propriété privée. Quant à Loup, je ne vois pas de quel danger il pourrait me protéger.
Depuis une semaine, il est toujours avec toi, il te couve comme une petite poule. Nous, on le voit plus, cétait notre meilleur raba
élément. Il est temps que tu foutes le camp du pays !
Je ne comprenais rien à cette haine qui transpirait à chaque mot. Ils avaient le visage mauvais, lattitude menaçante. Je ne pouvais imaginer Loup au milieu de cette bande dêtres frustres et grossiers. Quest-ce que cela signifiait ? Les muscles tendus, ils semblaient prêts à me bondir dessus. Je reculais dun pas, le vide, derrière moi, marrêta.
Tu pues la peur, étranger, reprit Toupin. On va pas être méchant avec toi. Pas vrai les gars ? Pas aujourdhui
On veut juste te donner un avertissement, le premier et le dernier. Alors, écoute bien : demain matin, tu fais tes bagages et tu ten vas ! On veut plus te voir au pays, compris ?
Ils étaient fous ! Je navais pas dautre explication. Je ne pouvais concevoir une telle xénophobie. Lindignation passa par-dessus ma peur. Ils voulaient que je parte, que je menfuie lâchement ? Pas question ! Dès cet après midi, jirai à la gendarmerie du coin pour déposer plainte. Et puis, foutre le camp, au moment même où, par amour, je venais de décider de minstaller définitivement auprès de Loup ! Les mots jaillirent, malgré moi :
Mais pour qui vous prenez-vous ? Cest facile, à cinq, de me menacer. Vous êtes des lâches ! Allez-y, venez ! Vous crevez denvie de me faire basculer dans le gouffre. Vous avez toutes les chances dy parvenir mais, je ne serai pas le seul à mécraser, jen entraînerai bien un ou deux avec moi, en enfer. Je suis prêt à me battre, je vous attends !
Cétait pure bravade de ma part. Certes, javais quelques notions darts martiaux qui dataient de ma jeunesse, il ne men restait plus que de vagues réminiscences. Néanmoins, ma rébellion soudaine produisit un flottement parmi les brutes.
On ta dit que cétait un avertissement. Demain matin, tu disparais, sinon
Sinon, quoi ? Vous allez me torturer, me tuer ? Vous êtes complètement fous ! Navré de vous décevoir, messieurs. Non seulement vos menaces ne me font pas peur, je ne partirai pas, mais, en plus, en dépit de vôtre si chaleureux accueil, jai décidé de rester ici
de minstaller dé-fi-ni-ti-ve-ment !
Ils poussèrent un rugissement. Je crus quils allaient bondir, que ma dernière heure était venue. Toupin, en écartant les bras, interrompit leur élan.
Attendez, les gars, on risque trop gros. Cest pas encore lheure, on ne peut pas nous
Seul, le jeune a la possibilité
à nimporte quel moment.
Puis, dadressant à moi :
Toi, tu perds rien pour attendre, ce nest que partie remise, tant pis pour toi. On sreverra ! Jeannot ! Jai dit plus tard !
Il émit une sorte de feulement qui stoppa net celui qui venait davancer, les bras tendus, pour me pousser en arrière.
Maurice ! Fernand ! Charles ! Jeannot ! On arrête ! Laissons-le, on verra demain
Il y eut une ultime hésitation du groupe des interpellés, puis, avec un ensemble parfait, ils tournèrent les talons et disparurent dans les sous-bois.
*
* *
Cétait hallucinant. Je ne pouvais croire à la scène que je venais de vivre. Seuls, mon cur à la déroute, mes jambes tremblantes, témoignaient que tout cela était bien réel. Incapable de me tenir debout, je me laissais glisser à terre, à moins dun mètre du précipice. Jattendis, quelques minutes, que ma panique se dissipe. Alors, seulement, je pus ramper pour mécarter du vide.
Je restais là, sur le sol, prostré, incapable de réagir. Ces gens avaient voulu me tuer, cétait certain. Je narrivais pas à me persuader que cétait uniquement parce que jétais un étranger quils haïssaient. Il y avait dautres raisons obscures qui me demeuraient inconnues. Javais beau chercher, je ne trouvais pas dexplication rationnelle. En tout cas, une chose était certaine, Marcel Toupin était le chef de cette bande. Heureusement pour moi, ils lui avaient obéi, autrement
Jeus un frisson de terreur rétrospective. Décidemment, Champsanglard nétait pas aussi accueillant que le disait lannonce.
Un instant, je fus sur le point de céder aux menaces, de plier bagage sans plus attendre et de fuir vers Paris, loin de ce cauchemar qui me rappelait celui de la nuit de mon arrivée où il mavait bien semblé être la proie de quelque fauve. Limage de Loup, amoureux, tendre aimant, fut à nouveau présente. Me fallait-il renoncer à lui ? Devais-je quitter celui que javais toujours recherché et enfin trouvé ? Devais-je, à cause de lhostilité dune poignée de paysans, replonger dans le néant sentimental et, dans quelques années, me retrouver comme un vieux loup solitaire, le cur vide et malheureux ?
Un premier chant doiseau naquit dans les branches, au-dessus de ma tête. Dautres lui répondirent. Un écureuil, curieux et frémissant, surgit, sur le tronc dun arbre, devant moi. Une caille, suivie du pépiement dune dizaine de petits, sortit de dessous un buisson pour aller se réfugier sous un autre. Ebahi, je voyais la forêt se mettre à revivre sous mes yeux. Le spectacle, bucolique, dilua mes appréhensions. La nature me disait que tout danger était écarté, que je ne risquais plus rien. Alors, seulement, je me mis debout.
A laffût du moindre bruit suspect, je repris le chemin du gîte. Quand je débouchais sur létang, devant la maison, jeus un soupir de soulagement, mon trajet sétait effectué sans incident. Je retrouvais avec le plaisir quon imagine, labri des murs épais. Sur le chemin du retour, bien que préoccupé par ma sécurité, javais eu le temps de remettre mes idées en place. Je savais ce que jallais faire.
Dabord, en urgence, prendre contact avec la gendarmerie pour, à défaut dune plainte, porter à leur connaissance les harcèlements et les menaces dont jétais lobjet. Ensuite, quitte à rester terré chez moi, attendre patiemment le retour de Loup. Bien évidemment, je linformerai de mon désir de rester vivre à ses côtés et je ne doutais pas de la joie qui serait la sienne. Je lui ferai savoir également le comportement hostile des ses concitoyens à mon égard avec les ombres que cela risquait de jeter sur notre relation. Après tout, il devait connaître ces gens depuis toujours, à ce quil semblait ; il serait plus à même que moi pour expliquer le pourquoi et le comment de leur attitude. Je ne doutais pas quil puisse intervenir pour que jaie, enfin, le calme et la tranquillité. Il saurait y faire sachant quil y allait de mon bonheur, comme du sien.
Je navais pas le cur à faire la cuisine. Je me contentais dun repas froid. Sitôt ces modestes agapes terminées, je pris ma voiture pour filer vers Saint-Vaury où je savais trouver la maréchaussée. Je navais pas la science infuse, je devais cette connaissance à un petit guide des adresses utiles trouvé dans le gîte, à lintention des locataires.
Sur place, je trouvais facilement le bâtiment orné dun drapeau tricolore. La porte était fermée dune solide grille et tout me sembla bien calme. Jactionnais le poussoir dune sonnette surmontée dun interphone. Une voix grésillante répondit à mon appel :
Cest pourquoi ?
Heu
pour signaler un incident
La gendarmerie est fermée aujourdhui. Elle nest ouverte que les lundi, mercredi et vendredi. Si cest urgent, poussez jusquà Guéret.
Jen étais baba. Cétait bien ma veine, nous étions samedi.
Mais
Au revoir, monsieur.
Le gendarme venait de couper la communication. Je restais comme deux ronds de flan, ne sachant plus trop quoi faire. Aller à Guéret où ils nen auraient rien à foutre des avatars dun petit touriste parisien ? Au mieux, ils feraient une main courante, au pire, jaurai droit à leur scepticisme ou à leurs sarcasmes. Il valait mieux remettre ma démarche à lundi. De tout façon, dici là, Loup serait de retour. Je préférais donc aller traîner mes roues dans les environs pour découvrir dautres charmes de la Creuse.
*
* *
En fin daprès midi, jétais de retour et javais faim. Il faisait si doux, que je ne résistais pas à la tentation de dresser mon couvert sur la table de la terrasse. Ensuite, je mactivais aux fourneaux.
Avec un plat de spaghettis comme je les aime, un copieux plateau de fromages et une bouteille de vin rosé glacé, devant moi, je savourais linstant présent. Le soir tombait doucement sur le paysage, létang, tout proche, reflétait les quelques nuages roses et mauves qui couraient dans le ciel déjà plus tout à fait bleu. A louest, le soleil couchant faisait des lueurs dincendie sur lhorizon. Cétait lheure bénie où le temps semble sarrêter, où la nature sendort, où le silence sinstalle. Je marrachais à ma béatitude pour attaquer dune fourchette vigoureuse, une première assiette de pâtes.
La bouteille était vide, les spaghettis et le fromage remplissaient mon estomac dune bienheureuse somnolence. Je pensais quil ne me restait quune journée dattente et je reverrai Loup. Nous ferions lamour, nous parlerions davenir.
La nuit était tombée, une blanche pleine lune occupait tout le ciel, dissimulant les étoiles sous sa lumière. Sa pâle clarté faisait quon y voyait comme dans la journée. Je narrivais pas à me repaître du spectacle féerique et je reculais linstant daller me coucher. Il fallait que je me secoue. Je me levais après un dernier étirement et mapprêtais à débarrasser la table.
Le geste en suspens, je me figeais net. Je venais dentendre distinctement des grognements, tout près, sur ma droite, dans lobscurité de la forêt.
CHAPITRE VI
EPOUVANTE
Jétais paralysé, la peur mavait saisi les tripes. Le cauchemar recommençait ! Avant même davoir aperçu le moindre danger, je savais quil y avait là, prête à bondir, une menace mortelle. Cétait les cinq malades de ce matin ! Ce ne pouvait être queux, jen étais certain. Ils mettaient leur sinistre promesse à exécution. Ils allaient surgir, armés de fusils et
Il y eut un bruit de branches cassées, de nouveaux grognements avec des halètements. La lumière nocturne me révéla une forme fuyante qui filait à ras de terre dans ma direction avant de faire demi-tour pour être absorbée par lombre des arbres. Rex ! Le chien
Ils avaient amené leur clébard pour me faire la peau. Les yeux fixés sur le rideau noir du bois, je cherchais fébrilement, à tâtons, le couteau, à côté de mon assiette. Ma main rencontra la bouteille de vin vide. Je saisis cette arme dérisoire et la cassais, dun coup sec, sur le bord de la table.
Léclatement du verre déclencha le signal de lattaque. De lombre, venait de surgir un animal impossible à identifier. Un deuxième parut à son tour, puis plusieurs autres. Ils étaient cinq, immobiles, qui me fixaient, les yeux phosphorescents. Lun deux leva la tête vers le ciel. Un hurlement déchira lair. Les autres hurlèrent aussi, limpensable concert déferla sur moi.
Des loups ! Cétaient des loups ! Cétait impossible, mais cétait des loups. Après leurs cris, je reconnaissais maintenant, en dépit du clair-obscur, ces carnivores aux pelages sombres, aux oreilles pointues, leurs gueules aux babines retroussées, agressives, qui révélaient des dents prêtes à mordre, à déchirer. Cétait une hallucination ! Des loups ! En France, au vingt et unième siècle, ça ne pouvait pas être !
Je navais plus le temps de mattarder sur de telles considérations. Ils étaient là, à moins de cinquante mètres, ils commençaient à se déployer pour donner lassaut. Trois dentre eux disparurent derrière le gîte. Je compris aussitôt ! Ils allaient contourner le bâtiment, pour me prendre à revers, sur ma gauche, du côté de la route. Les deux autres se mirent à avancer lentement, léchine basse, lil rivé sur moi.
Dégrisé, je reculais pour me mettre à labri de la maison. Ma panique monta dun cran. Comme un con, javais laissé toutes les portes et fenêtres ouvertes
Jamais, je naurai le temps de tout fermer et de me barricader. Devant moi, létang ! Cétait le seul recours possible qui soffrait. Déjà, je mélançais pour plonger. Cétait une folie ! Ces monstres pouvaient nager ! Leau leur répugnait, je le savais. Mais, pour traquer leur proie, ils nhésiteraient pas à surmonter cette aversion. Jétais leur proie, jétais perdu ! Avec lintelligence diabolique de la meute, ils allaient fermer le cercle, je navais plus dissue.
Si ! Jen avais une ! Mes chances étaient infimes, presque inexistantes. Je navais pas dautre choix ! Certain de voir les trois loups disparus derrière le gîte, apparaître, prêts à bondir, je métais tourné sur ma gauche. Là, à cinq mètres à peine, ma voiture était garée sur le chemin daccès à la maison. Je ne lavais pas fermée à clé, jen étais sûr ! Malheureusement, mon trousseau était resté dans la cuisine. Hors de question daller le chercher, impossible de démarrer. Faute de pouvoir fuir, jy serai provisoirement à labri. Le métal et les vitres moffriraient-ils une protection suffisante ? Je navais plus le temps de réfléchir, cétait maintenant ou jamais.
Je pris mon élan et fis un bond fantastique, comme je ne men serais jamais cru capable. Une deuxième enjambée, ma main agrippait déjà la portière. Derrière moi, ils sétaient mis à courir, jentendais leur halètement rageur. Devant, les trois autres venaient de surgir. Jouvris à linstant où une haleine fétide soufflait sur ma nuque. Je mengouffrais dans le véhicule, maffalant sur les sièges avant. Le plus rapide était déjà sur moi, la gueule ouverte bavant sur mes vêtements. Je levais mon bras pour me protéger le visage et la gorge. Le fauve empestait la charogne. Dans un dernier sursaut, par instinct de survie, je lançais mes jambes en avant. Je sentis le corps mou de lanimal sous mes pieds. Je poussais désespérément., en même temps que je hurlais de douleur : dans un ultime effort pour sagripper, la bête me labourait la cuisse avec ses griffes. Je poussais une dernière fois avec un cri de victoire : le fauve avait lâché prise. Hagard, je constatais que javais refermé la portière dans un réflexe de survie.
Je neus pas le temps de me remettre. Il y eut un choc violent. Sous mes yeux hallucinés, un des loups venait, dun bond, de sauter sur le pare brise. Par transparence, javais la vision du ventre blanc, du sexe, dans son fourreau poilu, aplati contre la vitre. Incapable de trouver prise sur la surface lisse, lentement, je voyais le corps, puis les pattes glisser jusque sur le capot. Il était là, devant moi, à quelques centimètres, les yeux injectés de sang, lécume à la gueule, essayant vainement de mordre le verre. Jentendais les autres grogner sourdement en griffant le métal des portes.
Hâtivement, la folie dans la tête, je fis jouer les sécurités. Aucune patte ne pourrait ouvrir par le hasard malencontreux dune pression. Le siège dément commença.
*
* *
Ils étaient cinq et ils étaient partout à la fois. Ils sacharnaient à vouloir pénétrer dans lhabitacle. Griffes et crocs rayaient la tôle. Comme dans une cage de verre, je pouvais les voir séloigner pour prendre leur élan avant de se ruer à lassaut de mon misérable abri. Lun deux, dans un saut gigantesque, atterrit sur la toiture. Il y eut un bruit sourd et, tout de suite après, le grattement des pattes qui sefforçaient de creuser un impossible trou dans le métal.
A bout de nerf, je fermais les yeux, me bouchais les oreilles et criais ma terreur. Je ne voulais plus voir, je ne voulais plus entendre lhorreur présente, limpensable délire.
Cela dura longtemps, quelques minutes qui furent plus longues que les siècles. Puis, comme par enchantement, tout se tut. Un silence mortel succéda à la folie. Je ne pouvais y croire, la voiture avait résisté à tous les assauts. Ils avaient renoncé, ils étaient partis. Incrédule, josais ouvrir un il, josais jeter un regard autour de moi. La désillusion fut cruelle, Jétouffais un gémissement.
Ils étaient toujours là, assis en arc de cercle, à mobserver lil féroce, comme un plateau de viande posé sur une table. Leur langue pendante, la buée de leur souffle, leur halètement, disaient leur épuisement. Javais compris ! Ils se reposaient avant de reprendre la chasse. Il fallait que je profite de cet instant de répit.
Jeus une idée démente : dans les films, javais vu comment des voleurs faisaient démarrer une voiture. Je devais être capable den faire autant. Le moteur en route, je prendrai la fuite, ils pourraient toujours courir, ils ne me rattraperaient jamais. Jirai jusquà Guéret, sil le fallait, trouver du secours. Fébrilement, jarrachais les fils du démarreur, sous le volant. Mes doigts tremblaient tellement que je narrivais pas à les mettre en contact pour produire létincelle salutaire. Enfin, jy parvins. Le cur battant, jattendis le miracle.
La mécanique fit un petit toussotement puis, en dépit de mes efforts, resta inerte. Je macharnais quelques secondes. En vain. Jeus un ricanement de dépit : je nétais pas doué pour voler des voitures ! A bout de résistance nerveuse je renonçais à ma folle entreprise.
Cest à croire que les monstres avaient perçu mon découragement. Ils se regardèrent comme sils se concertaient. La seconde daprès, dun seul élan, la meute se rua sur le flanc de mon véhicule. Le choc fut terrible. Je me retrouvais projeté sur le siège passager au moment où, dans un long craquement, je voyais ma portière plier sous limpact. Les fauves refluèrent. Ils étaient le diable ! Aucun dentre eux ne semblait avoir souffert alors que le métal sétait tordu.
Je ne pouvais que constater les dégâts. Par quel miracle, la vitre navait-elle pas explosée ? Jétais incapable de le dire, lessentiel est quelle avait tenu. Elle ne supporterait pas un nouveau choc. Par contre, la porte commençait à se dégonder. Au prochain assaut
Ce serait la fin. Je sentis lépouvante me submerger.
*
* *
A nouveau, ils sélancèrent une dernière fois pour la curée. Une nouvelle fois, le métal le métal craqua sans céder, une nouvelle fois, la vitre résista. Seul, avec la déformation de lencadrement, le pare brise explosa, me noyant déclats de verre. Je fermais les yeux pour ne pas être aveuglé. Lair frais de lextérieur me fouetta le visage. La brèche était ouverte, ils allaient pouvoir se ruer pour le festin.
Laurent ! Naies pas peur, jarrive !
La voix avait jailli, venue je ne sais doù. Au milieu de mon cauchemar, il me semblait rêver. Jouvris des yeux incrédules. Loup était là, devant la voiture, écartant les bras pour faire reculer la meute. Il était fou ! Quallait-il pouvoir faire, seul, sans arme, contre ces bêtes sauvages et sanguinaires.
Pourtant, les fauves, surpris par cette apparition, hésitaient. Très vite, ils allaient se reprendre. Je devais faire quelque chose.
Fuis, Loup ! Fuis, ils vont te déchirer.
Il ne parut pas mécouter, au contraire, il avança, bravant le danger.
Bande de salauds ! Vous maviez promis de ne pas y toucher. Foutez le camp ! Fumiers ! Ordures !
Il était fou ! Il sadressait aux bêtes comme si elles pouvaient le comprendre. Non ! Cétait moi qui sombrais dans la folie quand il continua :
Marcel, je vais tétrangler de mes propres mains ! Laurent, tavais pas le droit de ten approcher et là, tu allais le tuer.
Un des monstres, le plus massif, poussa un sourd grognement, tout en reculant. Cétait impensable, ce qui me venait à lesprit était dément, complètement dément. Marcel, Maurice et les autres
ils étaient cinq
Il y avait cinq loups. Non ! Cétait impossible, totalement impossible. Ce nétaient que des légendes, des contes
Et Loup, mon Loup à moi, quel était son rôle ? Pourquoi navait-il pas peur ? Pourquoi
Le loup trapu cessa de reculer. Il poussa un jappement bref. Cétait manifestement un ordre. Les cinq bondirent en même temps.
Loup ! Attention, ils vont te tuer !
Je venais de hurler. Trop tard, ils étaient déjà sur lui. Je vis une gueule se refermer sur un bras, les crocs mordre la chair avant que Loup disparaisse sous la masse de muscles et de poils.
Cen était trop, Loup, pour me sauver, allait périr sous mes yeux. Je ne pouvais rester sans rien faire. Inconscient du péril, je déverrouillais la portière derrière mon dos
Dans mon coffre il y avait une manivelle
Cétait dérisoire, mais cétait mieux que rien. Jeus à peine le temps de sortir de la voiture avant dassister au plus incroyable.
Avec des cris de douleurs, les assaillants sécartaient. Geignant de blessures sanglantes, ils desserraient létau. Je me précipitais pour finir de dégager Loup des gueules et des griffes. Je scrutais vainement lespace découvert par le recul de la meute. Il
il avait disparu. Ses vêtement étaient là, lacérés, sur le sol, mais lui nétait plus là. A sa place, un jeune loup gris, une patte blessée, sarcboutait, en position de défense.
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