Le premier livre de Mar Swooney (1)
de Andrej Koymasky



Andrej Koymasky © 2007
écrit le 27 Août 1977
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 1
A la recherche d'un travail

Mar Swooney était le fils d'un petit fonctionnaire de l'ONU sur la planète Terre. Sa mère était la typique gratte papier, éternellement mécontente de ses revenus, du modeste appartement où ils habitaient, des habits falots qu'elle portait depuis des années. Elle n'avait jamais pu se permettre une Lumicape ni un télétrans domestique ou une chambre 3D. Pour Mar, son premier né (et le seul enfant permis par la loi à un fonctionnaire de niveau treize au revenu annuel inférieur à deux Obligations) elle rêvait de tout ce qu'elle-même n'avait pu avoir.
Les parents de Mar s'étaient formé une abondante bibliothèque sans dépenser le moindre crédit : des années durant ils avaient rassemblé des centaines et des centaines des déplimentaires distribués gratuitement par les Familles ou les Agences de Voyages sur les divers mondes colonisés par l'homme. Des Mondes lointains, merveilleux, mais ouverts seulement à quelques élus super spécialisés, ou super recommandés ou super-riches.
Mar était fasciné par les longs monologues de sa mère : quand elle parlait de Shunter ou de Primus ou de Fokley, elle n'était plus cette rond-de-cuir grisâtre à moitié chauve mais une magicienne qui savait ouvrir des horizons fantastiques. Elle parlait des heures durant des Héros qui avaient "maté" ces mondes.
Sa mère avait décidé, en accord avec son père, de l'inscrire au "Collège Supérieur de Mécanique Spatiale". C'était la voie royale vers l'infini, vers les mille mondes colonisés par l'homme et qui attendaient d'être découverts, vers l'évasion. Mar avait accepté avec enthousiasme la décision de ses parents et il avait étudié de toutes ses forces. C'est ainsi qu'à l'âge de seize années standards, il obtint le titre de "Mécanicien Spatial de Première Classe, Technicien Chef Polytechnicien" avec de bonnes notes et sans avoir jamais échoué au moindre examen.
Et le calvaire avait commencé.
Il s'était inscrit à la "Liste d'Attente d'Affectation" de plusieurs Familles et Sociétés de voyages ou de transports spatiaux. Il avait rempli des dizaines et des dizaines de formulaires standards de demande de travail. Dans ces fiches de saisie habituelles, pour la case "Références et rang du Recommandeur", il laissait un espace vide. Quand il remettait le formulaire à l'employé chargé de la saisie, il voyait l'habituel regard stupéfait, parfois suivi de la question incrédule quand pas narquoise :
"Mais vraiment, tu n'as pas de Recommandeur ?"
Mar, à chaque fois, baissait le regard, gêné... Et l'image de sa mère lui semblait perdre sa dimension magique, s'affadir. Il la voyait gênée, humiliée, avouer ne pas être assez importante pour lui trouver un Recommandeur. Ou parfois il la voyait dans un éclair de fierté et de rébellion déclarer ne pas être assez lèche-cul pour avoir un Recommandeur. Alors il entendait le ricanement impitoyable de son père et il voyait sa mère regarder partout autour d'elle, l'air effaré, presque craintive.
Il la voyait fermer les yeux et conclure dans un soupir: "Non, nous n'avons pas de Recommandeur..."
Et Mar répétait à l'employé, dans le même soupir : "Je n'ai pas de Recommandeur." Comme s'il devait avouer qui sait quelle infamie.
Il se sentait si humilié que les larmes lui venaient aux yeux. Mais il les retenait, soucieux d'appliquer ce que lui avait appris son professeur de "Socio-attitude".
L'employé secouait la tête, parfois il marmonnait quelque chose (l'un siffla : "Il y en a encore qui croient aux miracles !") et il saisissait la demande. Puis l'ordinateur la digérait, des voyants s'allumaient silencieusement, des bobines tournaient en cliquetant, et c'est tout juste s'il ne secouait pas la tête lui-aussi.
Enfin, dans un bruit de rafale, il sortait d'une fente à l'opposé un listing blanc avec la réponse d'une seule, petite, phrase habituelle : "Nous sommes au regret de vous informer..."
Les jours passaient. Sa mère s'aigrissait de jour en jour et s'enfermait dans le télé-achat, son père se taisait et le regardait avec ses grands yeux tristes en pressant son fricandeau de soja.
Un mois passa, puis deux, et aucun travail ne se présentait. Mar était de plus en plus taciturne. Parfois, en rentrant à la maison, il ne prenait pas le télétrans voisin mais il faisait un bout de chemin, de plus en plus long, à pieds. En chemin il s'attardait à regarder les enfants qui jouaient, heureux et insouciants, comme il l'avait été lui-même un temps.
Il se disait : "Et vous, vous en avez un de Recommandeur ?"
Parfois il s'accroupissait sur une touffe d'herbe miraculeusement épargnée et il les regardait jouer.
"Va savoir à quoi ils pensent ? Moi aussi j'étais comme ça... va savoir à quoi je pensais ? Ils ont l'air heureux, eux. Ils sont heureux ! Et pourtant peut-être qu'ils ont aussi des parents aigris avec une bibliothèque pleine de déplimetaires. Un père ou une mère grisâtre qui économise sur l'eau et les succémets. Moi aussi, j'étais heureux, un temps..."
Il rentrait tard à la maison, de plus en plus démoralisé.
Il se disait : "Si j'avais fait des études de vice sous secrétaire adjoint informatique, j'aurais sans doute trouvé un emploi... un emploi de merde, un boulot de merde, mais je ne serais pas sans emploi."
Le troisième mois passa. Il manquait encore trois mois et encore quatre-vingt dix-sept autres réponses négatives pour pouvoir demander l'aide aux chômeurs. On appelait ça le "présalaire d'attente" mais il savait que certains attendaient un vrai travail depuis plus de onze ans. Oui ! Avant, quand il voyait un "pré-salarié", il le regardait toujours de haut en bas, avec pitié, comme s'il regardait un parasite social. Bientôt lui aussi en serait un, de "PS.".
Le quatrième mois passa. Ses voyages en télétrans étaient de plus en plus courts et ses marches de plus en plus longues. Son père l'avait grondé, un jour, en lui démontrant que, dans certaines limites, une course de télétrans coûtait moins que la marche à pied.
"Au prix où sont les sandales de nos jours, tu es fou ? Si tu continues on devra bientôt t'en acheter des neuves ! Et qui devra les payer, hein ? Si au moins tu avais du travail, ou si ta mère (quand il était en colère ce n'était plus "maman") avait le courage de demander une augmentation aux Syndicats !"
Le cinquième mois s'achevait. Mar rentrait de plus en plus tard, les sandales attachées à la ceinture pour ne pas les user et les pieds de plus en plus fatigués. Il errait dans le quartier et quand les enfants rentraient chez eux, il s'asseyait sur les prés pelés et poussiéreux, entourés de murets faits de pots vides bétonnés ensemble, avec un portail en arc portant écrit en lettres polychromes : "Aire de jeu pour enfants".
Tout était sombre et silencieux. Quelques fenêtres éclairées ("la campagne d'autolimitation énergétique est efficace", pensait-il) derrières lesquelles de vagues ombres passaient parfois.
Un soir, assis sur une petite balançoire, les coudes appuyés sur les genoux, le visage entre les mains, il regardait au loin, dans le vide. Il ne lui maquait plus qu'un mois-standard et quarante-trois refus... Il n'espérait même plus désormais "La" réponse positive.
L'avenir était vide.
Mar avait de nouveau envie de pleurer, tant il se sentait seul, mais il se souvenait de mots de son professeur : "Un vrai homme ne pleure jamais !"
Une musique syncopée, au loin, lui arrivait par moments et disparaissait. Un passant sortait de temps en temps du télétrans voisin et rentrait en hâte chez lui, sans regarder à l'entour. Une fois chez lui, ce passant se plongerait dans la lecture des déplimentaires ou prendrait sa dose de publicité au télépanoramique. Ou alors il s'accorderait quelques minutes de plaisirs solitaires...Ou bien il irait dormir, tranquille, lui, puisqu'il avait une Recommandeur.
Nouveau grincement du télétrans, nouveaux bruits de pas atténués.
"Encore un qui a fini sa journée de travail..." pensa Mar.
Le bruit des pas continuait et semblait approcher.
"Il doit traverser l'aire de jeux pour rentrer..." pensait le garçon.
Mais le bruit des pas s'arrêta dans son dos.
"Tiens, que cherche-t-il celui-là ? Ce ne serait pas quelqu'un à la recherche d'un partenaire de baise ?" se demanda Mar, à présent tendu, mais sans se retourner.
Une voix lui parvint comme un murmure : "Songeur, mon garçon ?"
Mar, plus tendu encore, tourna lentement la tête et leva le regard : un petit homme terne, les tempes dégarnies (on aurait dit le petit frère de sa mère) portant une courte tunique grise, le regardait avec deux yeux perçants et l'ombre d'un sourire aux lèvres.
"Cette nuit s'écoule, citoyen." Mar le salua avec le formalisme courtois de rigueur.
"Cette nuit s'écoule, jeune homme..." répondit-il, "et tu restes là, dans l'obscurité..."
Mar s'inquiéta. Peut-être était-ce un vigile urbain qui allait se mettre à lui poser question sur question, s'il ne relevait pas sa rétine... non, ce n'était pas ça, le type ne portait pas de releveur.
"J'habite tout près, citoyen, et..."
"Oui, c'est bon. Je ne suis pas vigile, sois tranquille..." dit le petit homme. Il fit le tour de la balançoire et s'arrêta devant lui en accentuant son sourire : "Des soucis, c'est ça ?"
Mar le dévisagea, irrité : "Il veut quoi, celui-là," pensait-il, "s'il n'est pas vigile ? Une chose est sure, je ne vais pas baiser avec lui, vieux et laid comme il est..."
"Ce n'est pas la première fois que je te vois là, le soir, toujours seul, renfrogné, dans le noir. Au début je pensais que tu cherchais une compagne - ou un compagnon - à mettre dans ton lit, mais... mais après j'ai compris qu'il devait y avoir autre chose. Et je crois que je sais ton problème : tu ne trouves pas de travail, pas vrai ?"
Mar garda le silence un instant, comme pour chercher une réponse, mais il pensait à autre chose. "Si." Répondit-il mécaniquement.
Ses sandales se balançaient doucement à sa ceinture. Du gros orteil il dessinait des ronds sur le sol poussiéreux.
"Et tu ne sais plus vers où te tourner." Conclut le petit homme dans un soupir.
"C'est ça." Répondit Mar.
L'homme fouilla dans son sac : "Alors prends ceci." Dit-il en lui tendant une plasticarte de visite.
Mar la prit et la retourna entre ses doigts. Il faisait trop nuit pour arriver à la lire.
"Qu'est-ce que c'est ?" demanda-t-il.
Le petit homme le regarda, souriant maintenant ouvertement : "Il n'y a rien d'écrit, c'est enregistré. Rentre chez toi et écoute : c'est une possibilité."
Mar regardait le petit rectangle émerveillé : c'était un présentateur magnétique, un truc de riche. Pourtant le petit homme n'avait pas l'air riche. Mille questions se croisaient dans sa tête, mais avant qu'il ne puisse en articuler une seule, le petit homme s'était éloigné vers le télétrans voisin.
Mar sauta sur ses pieds : "Ohé, citoyen, attendez !" cria-t-il et il lui courut après.
Mais l'homme était déjà dans la cabine : "C'est une possibilité !" répéta-t-il, et il ferma la porte.
La lumière rouge du télétransfert s'alluma. Mar s'arrêta devant le télétrans et regarda la plasticarte en la retournant dans ses doigts. Le plastique luisant vert et noir brillait sans rien révéler. La lumière rouge s'éteignit et le vert signalant la cabine libre s'alluma pendant que sur la porte automatique s'affichait "Introduire le document de voyage."
Mar partit et se dirigea vers chez lui. Il posa la clé sur le mécano et la porte s'ouvrit dans un grincement. Son père mettait un voile de "Pulvérise et Répare" sur une vieille tunique de sa mère. Laquelle regardait le vieux télépanoramique et sur les viseurs télépanos qu'elle portait sur les yeux, les scènes colorées se reflétaient en d'étranges jeux de lumières. Aucun des deux ne leva le regard pour lui demander s'il y avait du nouveau : ce rite là avait pris fin depuis longtemps.
Mar prit le vidéophone, le mit en mode lecture et y inséra la plasticarte. Le son d'un carillon fut diffusé dans la chambre puis une voix chaude, d'un présentateur professionnel, se mit à parler.
"A la recherche d'un premier emploi ? Ne désespère pas, le bureau du Docteur Professeur Avocat t'attend. Des métiers adaptés à tous les types de diplômes, pour tous les hommes de bonne volonté. Gloire, gloire au Docteur Professeur Avocat !" Un autre carillon puis une voix de contralto persuasive et veloutée ajouta : "Insère cette carte dans le télétrans le plus proche et appuie sur le bouton de télétransfert. Les bureaux de notre bien-aimé Docteur Professeur Avocat sont ouverts à toute heure du jour ou de la nuit pour t'aider, mon jeune ami." Un autre carillon et la première voix revint : " A la recherche d'un premier emploi ? Ne désespère pas..."
Mar restait immobile, comme fasciné. Il réalisa vaguement que ses parents étaient maintenant derrière lui.
"...fesseur Avocat t'attend..."
La voix cassante de l'employé de saisie lui revint en tête : "Il y en a encore qui croient aux miracles."
"... télétrans le plus proche" disait la voix de velours, " et appuie sur le bouton..."
"Les reçus de réponses négatives ne te serviront plus !" pensa confusément Mar.
Il sentit que son père le prenait dans ses bras, par derrière, que sa mère lui tapait sur l'épaule, et la voix continuait : "... pour tous les hommes de bonne volonté..."
Ses parents s'étaient mis à parler en même temps et dans le chaos de leurs voix s'insinua de nouveau la voix de velours qui disait : "... à toute heure du jour ou de la nuit..."
Son père l'entraînait vers la table : "Mange quelque chose, Mar..."
"Puis va tout de suite voir Avocat, Mar, tout de suite..." ajouta sa mère.
"Mais va d'abord te laver les mains et les pieds." Le pressa son père.
"Mais non, lave-toi complètement !" corrigea sa mère.
Ainsi, pressé et bousculé, comme dans un rêve, Mar mangea, s'épongea complètement (il n'y avait même pas de pèlemolecules à la maison, alors une douche, encore moins) il mit ses sandales et son kilt d'étudiant et il se retrouva, avec la plasticarte magique à la main, devant le télétrans et sa lampe verte : "Introduisez le document de voyage."
Mar se sentit confus, puis il se mit à rire : "Quel idiot !" dit-il à voix haute, il fouilla dans son sac et en sortit sa carte de voyage jaune. Il l'inséra et la porte glissa sur le côté en grinçant. Il entra, la porte se referma et il retira la carte de dedans. Il regarda le clavier du panneau de contrôle : quel code devait-il entrer ? Mais peut-être que la carte avait un code enregistré ? Il l'inséra et apparut à l'écran : "Téltransfert imminent. Appuyez sur le bouton de voyage."
Mar posa l'index sur le gros bouton rouge, hésita un instant puis appuya avec résolution. La lueur bleu-violet habituelle, le fourmillement habituel du voyage (on disait que ce n'était qu'une illusion psychologique, mais Mar les sentait bien, à chaque fois) et il se retrouva devant un autre écran anonyme avec l'habituelle inscription "Bien arrivé, citoyen."
La porte s'ouvrit toute seule, en silence. Il sortit du télétrans d'un pas hésitant. La porte se referma dans son dos avec un léger appel d'air. Mar regarda autour de lui. Il vit cinq portes de télétrans, fermées, sans écrans ni voyants, et il comprit que ce n'étaient que des récepteurs. La petite pièce où il se trouvait avait un beau tapis moelleux étendu jusqu'aux murs et deux fenêtres par lesquelles on voyait de beaux hologrammes 3D. Les autres murs avaient deux portes en vrai bois, fermées.
Au sol il y avait des coussins et une table basse avec des boissons et des drogues, un vase avec une vraie fleur, très fraîche. Mar était étourdi par un tel luxe. Par terre, à côté des coussins, une pile de revues.
Une voix calme, profonde, surgit de nulle part : "Bienvenue chez le Docteur Professeur Avocat, citoyen. Tu es prié d'insérer ton codeur dans la prise entre les deux portes pour le contrôle d'identité, puis d'attendre quelques instants. Entre temps tu peux boire, fumer ou lire à ta guise."
Mar regarda partout mais ne vit pas de haut-parleur. Il sortit son codeur de son sac et le brancha à la prise qui cessa de clignoter. Puis il s'assit. Il regarda de nouveau autour de lui, il se dit qu'il serait mal élevé de se droguer ou de boire seul, même si la voix le lui avait proposé, et il s'intéressa aux revues : il y en avait même des pornos. Il en choisit une avec seulement des hommes baisant ensemble, comme il aimait. Il brancha le visualiseur 3D qui était sur la table et il commença à feuilleter distraitement en pensant au petit homme ("C'est une possibilité" avait-il dit).
La voix revint à l'improviste et Mar sauta sur ses pieds : "Jeune Mar Swooney, tu peux reprendre ton codeur et entrer par la porte de droite. Merci."
Mar reprit son codeur et poussa la porte de vrai bois. Il se retrouva dans une petite pièce toute de vert pastel, avec des meubles en bois foncé brillant. Derrière un bureau était assis un employé (jeune, charmant et souriant, nota Mar).
"Bienvenu, jeune Mar Swooney. L'entrevue aura lieu au studio numéro quatre. Le secrétaire particulier de notre bien-aimé Docteur Professeur Avocat t'attend."
Mar bredouilla un "Merci, Citoyen." Et partit dans la direction indiquée par l'employé.
Il remarqua alors les quatre portes vertes numérotées et il vit que la numéro quatre s'ouvrait silencieusement dans le mur. Derrière la porte apparut un citoyen dans la trentaine, grand, maigre, beau et élégant, portant un kilt et une cape de bureau gris perle, contrastant avec la peau bronzée et les cheveux blond platinés de l'homme.
"Entre, jeune Swooney, installe-toi !"
Mar lissa machinalement son vieux kilt noir d'étudiant et entra. La pièce était grande, avec de grandes fenêtre présentant des hologrammes séquentiels de vues du célèbre parc Epping. Un épais tapis d'herbe synthétique, les murs blancs et un lumiplafond, des meubles en bois authentique les grands fauteuils en cuir affichaient un luxe remarquable mais du meilleur goût.
Le secrétaire particulier lui fit un signe courtois pour l'inviter à s'asseoir sur le fauteuil face au bureau, pendant que la porte se refermait en silence. Mar s'installa dans ce profond fauteuil et il se retrouva avec les yeux au niveau du bureau. Le secrétaire s'assit en face, sur un siège haut. Mar se sentit un peu à son désavantage, assis si bas, dominé par la haute silhouette distinguée et définitivement sensuelle de cet homme. Le secrétaire sourit, amicalement : "Nerveux ? Il n'y a pas de quoi. Notre bien-aimé Avocat a voulu tout ceci pour aider des jeunes comme toi, à la recherche de leur premier emploi. Bien sûr, tu dois te demander pourquoi quelqu'un peut faire tout cela. Et bien la réponse est simple : Lui aussi, comme toi et comme nous tous ici, a su ce que signifiait ne pas avoir de Recommandeur. Lui aussi en a souffert, d'ailleurs Lui plus que nous tous. Mais quand enfin Il est arrivé, après une lutte dure et longue, Il n'a pas oublié, Il n'a pas pu oublier, Il n'a pas voulu oublier. Lui, béni soit Son nom, Il a investi la moitié de Sa fortune, la moitié de Son expérience, la moitié de Son temps et tout, tout Son cœur généreux dans cette Œuvre Humanitaire. (Mar entendait presque les majuscules dans les mots du secrétaire particulier). Oh, combien de jeunes Il a sauvé d'une vie d'échec ou au moins des terribles difficultés des débuts..."
Mar écoutait attentivement, les yeux magnétisés par le regard bleu-gris du vaillant secrétaire. Ce dernier modulait bien sa voix, avec des pauses et des accentuations bien mesurées, dans le plus élégant style oratoire.
"C'est pourquoi nous avons bien noté ton cas, les dizaines et les dizaines d'humiliants refus que tu as dû subir malgré ton brillant cursus scolaire... juste parce que tu n'as pas de Recommandeur ! C'est inhumain et injuste, plus, c'est anti-social !" affirma le secrétaire dans un savant crescendo de rythme et de ton. Puis, soudain, il baissa d'un octave : "Bien sûr, jamais nous n'aurions pu envisager de t'aider, sans ton curriculum universitaire si méritant, vois-tu ? Nous ne pouvons pas gâcher notre énergie et notre temps pour des incapables ou des gens mal préparés." Le ton remonta : "Mais pour toi il y a de bonnes possibilités, et même de la certitude."
Là le secrétaire particulier se tut, croisa les mains sur son giron et s'adossa au fauteuil, en souriant. Mar continua à le regarder un moment, puis il baissa les yeux sur la surface brillante du bureau sans trouver un seul point sur lequel fixer son attention. Le silence se poursuivit un instant, puis Mar releva les yeux et retrouva les yeux souriants de son bel interlocuteur.
Il déglutit et risqua sa question : "Pardon, Citoyen secrétaire, que dois-je faire pour être embauché ici ?"
Le jeune homme sourit en secouant la tête : "Nous n'embauchons pas, jeune Swooney. Nous ne sommes ni une Famille ni une Entreprise. Nous (et à chaque foi il appuyait ce "Nous") chercherons pour toi un bon Recommandeur qui avalisera ta demande auprès de l'Entreprise ou de la Famille où nous te trouverons ainsi un emploi. Bien sûr, tu comprendras que pour te trouver le travail qu'il te faut, et le Recommandeur adapté, il pourrait être nécessaire de faire de Longues Recherches et des Analyses Approfondies. Tu as sans doute toi-même remarqué combien il est difficile de trouver un bon emploi de nos jours.
"Naturellement, avec les moyens modernes, une telle recherche peut aussi être rapide, mais Assurément Coûteuse. Bien sûr, il te serait impossible de réunir la somme nécessaire et on ne pourrait pas s'attendre à ce que tu nous verses, ou que tes parents nous versent, les presque huit Actions nécessaires."
Mar sursauta et écarquilla les yeux : "Huit Actions ? Mais qui a jamais eu une telle fortune ?"
"Oh, mais ne t'en fais pas ! Nous sommes là justement pour ça, pour t'aider, je veux dire : c'est notre rôle. Maintenant je vais t'expliquer ce que tu dois faire : c'est très simple, tu verras. Pour commencer, tu vas aller au Bureau d'Enregistrement pour te faire attribuer ton code de Citoyen et le 4C. Tu sais bien que sans 4C aucun contrat n'est possible. Puis reviens nous voir, dès demain si tu veux, et on rédigera un contrat de Recherche. En quelques jours Nous te trouverons un Recommandeur et, le plus important, un contrat de travail.
"Après, avec le temps, tu paieras les dépenses. Mais, note-le bien, nous voulons vraiment t'aider. Aussi il n'y aura aucune échéance fixée aux paiements, tu paieras tout simplement petit à petit, quand tu seras en mesure de le faire, jusqu'à avoir éteint ta dette envers Nous. Jusqu'à présent personne n'a jamais trahis notre confiance et notre bien-aimé Docteur Professeur Avocat a déjà aidé des centaines de jeunes et sa Magnanimité a toujours été récompensée."
Mar digérait toute cette avalanche de mots. "Mais, je ne sais pas... Je ne pourrai avoir le 4C que dans un mois et je n'ai pas encore..."
"Les coupons de réponses négatives ! Oh, j'oubliais de te le dire. Il t'en manque quarante-trois, n'est-ce pas ?"
"Oui."
Le secrétaire pressa un bouton sous le bureau. L'employé de la réception entra en souriant, une enveloppe à la main.
"Voici." Dit le secrétaire en prenant l'enveloppe et en la tendant à Mar. "Là-dedans sont les quarante-trois coupons qui te manquent, tous renseignés à ton nom. On s'est permis de les faire en utilisant ton codeur, pendant que tu étais dans la salle d'attente. Comme tu le vois nous faisons tout pour aider Nos Amis. Tiens, tu peux vérifier."
Mar, stupéfait et incrédule, regarda l'enveloppe, la prit en main et en sortit une liasse de coupon standards, tous renseignés avec ses références, sous en-tête de différentes Familles et Entreprises, portant tous l'habituel "Nous sommes au regret..."
Mar regarda le secrétaire, regarda vers la porte par où l'employé était sorti en silence, puis de nouveau les coupons et ses yeux se voilèrent. Mais il retint ses larmes : un vrai homme ne pleure pas, même pas de joie.
"Notre Organisation travaille vite et bien, n'est-ce pas ? Bien, jeune Swooney, à toi de jouer maintenant."
Mar se leva : "Je vous demande pardon, citoyen secrétaire, mais..."
Le jeune homme se leva aussi, toujours souriant : "Quelque doute, mon jeune ami ?"
"Voilà, tout cela est si inattendu, c'est merveilleux, mais..."
Le secrétaire particulier fit le tour du bureau et s'approcha de lui. Il lui passa un bras sur l'épaule. Mar frémit à ce contact et sentit une très agréable érection arriver : il était très attiré par cet homme magnifique et si sensuel.
"S'il te reste des doutes tu dois m'en faire part et je ferai de mon mieux pour les dissiper..."
"Non, je ne sais pas... je suis... je suis content, certes, mais... quels seraient les termes du contrat ?"
Le secrétaire sourit encore : "Exact. Bien sûr, avant de le signer tu le liras attentivement et tu verras qu'il est convenable. Souviens-toi que Nous ne sommes pas une organisation d'affaire mais un Institut d'Utilité Sociale ! Maintenant va, fais la demande de ton 4C et pense bien à tout ce que je t'ai dit. Si tu es décidé, utilise cette plasticarte pour revenir chez nous et nous conclurons l'accord. Sinon, jette la plasticarte à la poubelle et oublie-nous. Mais ce serait une grosse bêtise."
Ce disant il le conduisit à une autre porte qui s'avéra être un télétrans seulement départ.
"Ta carte est inutile : compose juste le code du télétrans où tu veux aller et valide. Cette nuit s'écoule, jeune Swooney."
"Cette nuit s'écoule, Citoyen secrétaire, et... merci !"
Mar revint chez lui encore étourdi. Ses parents l'accueillirent avec une espèce d'impatience festive. Il leur raconta tout par le menu, plusieurs fois, s'attardant à décrire la splendeur de l'endroit et le déroulement des évènements. Il leur montra les quarante trois coupons manquants (son père les vérifia avec grand soin et conclut par une sentence digne d'un ordinateur : "Authentiques et valides !"). Sa mère remarqua que c'était une chance qu'il y ait au monde des personnes aussi bonnes et généreuses que le Docteur Professeur Avocat et elle se mit à parler de quand elle était jeune et que le Recommandeur n'était pas encore si déterminant et quand les choses se passaient autrement (mieux, évidemment).
Son père lui sortit une tunique de Citoyen presque neuve ("Maman ne l'a utilisée que deux ou trois fois"). Dans l'excitation du moment, aucun ne pensait à se reposer, bien que ce soit presque le matin. La sirène du second poste sonna au loin.
Son père sembla se secouer : "Il vaudrait mieux aller dormir un peu, maintenant. Maman doit aller travailler au quatrième et au cinquième poste, aujourd'hui. Il faut que l'on dorme au moins un poste. Toi, Mar, tu pourrais aller au Bureau d'Enregistrement à la fin du troisième tour, c'est là qu'il y a le moins de monde."
Ils rangèrent dans l'armoire la table et les chaises, sortirent les matelassacs et les déroulèrent sur le sol. Ils se déshabillèrent en continuant à parler, encore excités. Puis, une fois éteint, on entendit vite les ronflements sourds de sa mère. Son père parla encore un peu, la voix de plus en plus ensommeillée et d'un bâillement à l'autre il glissa doucement dans le sommeil. Mar n'arrivait pas à s'endormir. Il se tournait et se retournait et mille pensées fusaient dans sa tête.
Parfois il croyait s'endormir, mais soudain il était là à nouveau, les yeux grands ouverts dans le noir, entre le rythme des ronflements de sa mère et le froissement du matelassac où s'agitait son père. Mar repensait aux attentes interminables dans les bureaux et parfois s'y mêlaient de fugaces souvenirs de l'école (entre autres, le secrétaire particulier ressemblait à son professeur d'entraînement psycho-physique), puis il revoyait les bureaux d'Avocat, les traites... Un caléidoscope d'images, de couleurs, quelque chose à mi-chemin entre le rêve et les souvenirs.
Il repensa au splendide secrétaire d'Avocat et il fut de nouveau excité. Il commença alors à se masturber lentement en essayant d'imaginer à quoi il pouvait ressembler, nu.... Il n'avait pas encore eu de vraie expérience sexuelle, à part de petits flirts avec deux copains de classe, mais ils s'étaient limités à s'embrasser, se toucher et se masturber mutuellement. Mais Mar avait envie de trouver un homme, tôt ou tard, avec qui se mettre, à qui enfin il donnerait sa virginité...
Il entendit sonner le troisième poste et il vit le ciel s'éclaircir à la fenêtre. Puis il entendit des bruits venant de la rue et des appartements voisins. Enfin, le réveil sonna et la lumière s'alluma. Mar arrêta de se masturber sans avoir joui. Sa mère se leva en s'étirant paresseusement et en bâillant. Son père se retourna dans son matelassac, les yeux encore lourds de sommeil.
"Allez, vite, maman, il faut que Mar aille à la salle de bain après toi, et après ce sera moi."
Ils se levèrent et le rituel matinal commença. Mar entendait un étrange bourdonnement dans sa tête, comme un début de migraine. Il passa l'éponge sur son visage et ses mains, mis la tunique presque neuve de sa mère et mâcha longuement sa ration de premier déjeuner. Quand il fut prêt à sortir, il mit ses sandales, prit son sac et vérifia qu'il contenait bien le codeur et les coupons.
Sa mère s'éclaircit la voix, lui posa la main sur l'épaule et lui dit d'un ton solennel : "Va, Jeune Swooney, et reviens-nous Citoyen, avec un bon emploi ! Maintenant tu deviens adulte et... bonne chance, Mar."
Son père le regarda plein d'amour et lui dit : "Bonne chance, mon fils."
Mar sortit, descendit les escaliers et respira à pleins


CHAPITRE 2
Mar trouve un travail, et même deux

Arrivé au Bureau des Enregistrements, un portier automatique l'arrêta : "Motif de la visite." Demanda-t-il d'une voix neutre et impersonnelle.
Mar se rengorgea : "Je suis le Jeune Mar Swooney et je viens retirer mon 4C."
"Insérer votre codeur pour identification." Dit alors la voix électronique. Puis le portier cliqueta et, d'une autre voix, tout aussi neutre, il reprit : "Couloir 19, porte 48, guichet 15." Et la porte s'ouvrit.
Mar se retrouva dans un immense hall que plein de gens traversaient rapidement, l'air concentré. Il trouva une indication lumineuse "Couloirs 1 à 10" puis une autre "Couloirs 11 à 20". Il la suivit et se trouva devant un télétrans-élévateur. Il pressa la touche "Couloir 19" et il se retrouva instantanément au début d'un long et large couloir. A gauche clignotait : "Numéros impairs" et à droite "Numéros pairs". Il partit dans le couloir en se tenant à droite. "2-4-6". Il continua, laissant passer de temps en temps des Citoyens ou des employés affairés. "12-14". Il continuait à marcher en regardant le visage impénétrable des gens qu'il croisait. De temps en temps il remarquait quelque visage de garçon comme lui, l'air vaguement égaré. "24-26-28". Il serrait dans sa main l'enveloppe avec les coupons. "38-40" il se retourna et il vit qu'il était presque à la moitié du couloir.
Il arriva enfin au 48. Il entra dans une longue pièce dont un mur était plein de guichet. Les gens faisaient la queue, en silence. Il chercha des yeux le 15 et prit la queue devant. Il n'y avait presque que des jeunes de son âge. Chaque guichet était surmonté d'initiales. Le sien portait "de SUR à SZU" et sur le 16 était marqué "de TAA à TAL". La queue avançait assez vite. Tout le monde se taisait ou parlait en chuchotant. Mar recompta pour l'énième fois ses coupons.
Ce fut son tour. Il y avait un vrai employé derrière le guichet.
"Je viens..." commença Mar.
"Vous êtes tous là pour le 4C. Nouveau ou renouvellement ?"
"Nouveau, et..."
"Promesse ou coupons ?" le coupa l'employé.
"J'ai les coupon requis pour..."
"Donnes-les moi et branche ton codeur." Lâcha sèchement l'employé.
Mar s'exécuta. L'employé empila les coupons, les mit dans un trou et pressa sur des boutons. Un petit voyant clignota : "Valides et suffisants." L'employé appuya sur d'autres boutons et une petite carte perforée rouge sortit.
"Remets ton codeur, voici ton reçu. Salle 49. Suivant !"
"Je dois attendre..."
"Salle 49 ! On t'appellera. Allez, suivant !" brailla l'employé, coupant.
Tout le monde se tourna pour regarder. Mar se sentit rougir de honte et sortit vite de la salle. Il traversa le couloir et entra dans la salle 49. D'un côté il y avait un alignement de bancs où des gens attendaient, de l'autre une file de terminaux de l'ordinateur central. Là c'était un peu plus bruyant. Mar regarda partout, dans l'espoir de voir un copain de classe, mais il ne reconnut personne. Il s'assit sur le bout libre d'un banc. De temps en temps une voix métallique appelait un nom et donnait un numéro de terminal. Le temps passait. Mar était plongé dans ses pensées.
La voix appela : "Mar Swooney, terminal 7."
Mar n'entendit pas, il pensait au travail qui l'attendait, à l'astronef de fret, ou peut-être au transporteur, un yacht spatial voire une nef à passagers... il pensait aux mille planètes qu'il verrait, et qu'il visiterait peu-être...
La voix resurgit : "Mar Swooney, terminal 7. Second appel !" Mar se secoua : "C'est moi !" dit-il à voix haute.
Ils furent nombreux à se tourner pour le regarder et Mar, gêné s'approcha du terminal 7. Il inséra la carte perforée rouge dans la fente prévue pour, comme il avait vu les autres le faire. Une lumière clignota devant lui : "Contrôle d'identité rétinien." Mar appliqua les yeux au binoculaire et vit en dedans l'inscription "Appuyez sur le bouton latéral".
Il chercha le bouton à tâtons, le sentit sous ses doigts et le pressa. Une très brève lueur, puis une nouvelle inscription : "Identification correcte. Retirez le 4C à l'ouverture prévue pour."
Il se détacha du binoculaire et vit un nouveau 4C, flambant neuf dans la corbeille de livraison. Il le prit, ému, se l'attacha au cou, se retourna, regarda les autres garçons qui attendaient encore et sortit plastronnant, tremblant intérieurement autant de fierté que d'émotion. A peine sorti du Bureau d'Enregistrement, dans la rue, il s'arrêta. Il prit en main le 4C qui pendait sur sa poitrine et l'essaya.
Il pressa le bouton du premier C : "Chronographe". Apparut la double ligne du Temps Standard Universel et celle du temps-Terre. Il essaya le bouton "Caisse" et apparut une triste suite de zéros. Puis il essaya le "Computer" et l'appareil fut prêt à exécuter les opérations les plus complexes ou à fonctionner comme communicateur. Enfin, il appuya sur "Codeur" et ses données anagraphiques apparurent. Il le tourna et le retourna, l'essaya encore et encore... désormais lui aussi il était Citoyen. D'ici peu il aurait aussi un travail et la suite des zéros de la Caisse disparaîtrait pour indiquer le montant en sa possession.
Il se secoua. Il chercha dans son sac et y trouva la carte du Docteur Professeur Avocat. Il partit d'un pas décidé vers le télétrans le plus proche : sa vie était sur un seuil important, il le sentait. Il entra dans le télétrans et ressortit dans la salle d'attente des bureaux de l'Avocat.
La voix habituelle le salua : "Bienvenue chez le Docteur Professeur Avocat, Citoyen ! ("Cette fois c'est exact" pensa Mar). Tu es prié de brancher ton codeur à la prise entre les portes pour les contrôles d'identité et d'attendre quelques instants. Entre temps tu peux boire, fumer ou lire à ta guise."
Mar chercha encore à trouver le haut-parleur, mais rien ne trahissait sa position. Il enleva son 4C et le glissa dans la prise entre les deux portes.
Il se tourna pour s'asseoir, mais la voix reprit : "Citoyen Mar Swooney, vous êtes prié de compléter l'identification par un contrôle rétinien."
Mar se retourna encore et s'approcha du binoculaire.
La voix continua : "Contrôle positif. Vous pouvez reprendre le 4C et entrer par la porte de droite."
Mar entra et se retrouva face au même jeune et charmant employé.
"Bienvenue parmi nous, Citoyen Mar Swooney. Notre bien-aimé Docteur Professeur Avocat en personne t'attend. Porte numéro un, je te prie."
Mar remercia et se tourna vers la porte indiquée, qui s'ouvrait lentement. Sur le seuil le secrétaire particulier l'attendait.
"Bienvenue parmi nous, Citoyen Mar Swooney, entre."
Le bureau était presque identique à celui du secrétaire, mais presque deux fois plus long, avec un bureau plus majestueux au fond et des hologrammes séquentiels qui représentaient les vortex gazeux de Jupiter. Derrière le bureau était assis un citoyen aux cheveux d'argent et au regard bienveillant.
Le secrétaire s'adressa à lui respectueusement : "Docteur, voici le Citoyen Swooney dont je t'ai parlé."
"Je t'attendais, Mar, viens." Dit Avocat d'une voix chaude et profonde.
Mar le regardait, fasciné : ses yeux semblaient de l'or liquide et l'iris avait l'air de changer de couleur et de nuance avec les nuées gazeuses de l'hologramme. Son corps fin était souligné par un très souple tissu noir et luminescent. Le jeu des nuages de gaz de Jupiter s'éloignait dans un vortex en spirale dans son dos, créant comme une sorte d'auréole palpitante, vaguement hypnotique.
Avocat fit signe à Mar de s'asseoir. D'un autre signe il fit sortir le secrétaire. Mar avait l'impression d'être suspendu dans le vide et le seul point sur lequel son regard semblait pouvoir se poser était Avocat. Le regarder lui donnait une profonde sensation de sécurité.
Avocat parlait : "... et si d'ici trois jours standards tu n'as pas trouvé ton contrat de travail, des subsides spéciaux te seront données, en plus du pré-salaire que tu recevras de l'ONU. Mais il n'y a pas de problème. D'ici trois jour tu auras certainement un travail. Bien sûr, il n'est pas certain que tu puisses tout de suite trouver un emploi en accord avec ton titre universitaire, mais tôt ou tard, c'est certain, on te le trouvera. Maintenant l'important c'est de commencer à travailler, non ?"
Mar, convaincu, acquiesça.
Avocat continuait : "L'enregistrement du contrat de prêt n'est qu'une formalité, mais nécessaire de nos jours. Comme te l'a certainement expliqué Mirwan (le secrétaire particulier, pensa Mar), il n'y a pas d'échéance de remboursement, ce qui est le signe de ma confiance en toi. Evidemment, tu devras payer un petit intérêt sur la somme prêtée, un intérêt presque symbolique, juste 5%. Et certainement tout se passera au mieux. Le contrat est prêt, c'est un contrat-type que j'ai déjà fait à de nombreuses reprises. Il ne te reste qu'à le lire et à le signer en présence d'un scribe. Dans les trois jours de la signature tu auras ton premier emploi. Il va de soi que les frais d'enregistrement sont à ma charge."
Mar acquiesça à nouveau. Avocat se leva et au même instant le secrétaire particulier entra ("Comment l'a-t-il appelé, déjà ?" se demanda Mar).
"Bien, Citoyen Mar Swooney," dit Avocat, "Mirwan va t'accompagner chez le scribe. Puis rentre chez toi et attends le rapport d'embauche. Bonne route, Citoyen Swooney !"
Mar s'inclina : "Bonne route à vous, Docteur Professeur Avocat."
Mar suivit le secrétaire dans le télétrans. Il glissa une carte de destination et il sortirent dans une petite antichambre, impersonnelle mais propre.
Le secrétaire annonça à voix haute : "De la part du bien-aimé Docteur Professeur Avocat, Mirwan, secrétaire particulier et du Citoyen Swooney."
Le réceptionniste automatique répondit vite : "Bienvenue à l'étude du scribe de seconde classe Mikal Branx. Vous êtes priés de brancher vos codeurs aux prises, pour les contrôles."
Mirwan et Mar s'exécutèrent et la voix reprit presque tout de suite : "Merci, les contrôles sont achevés. Vous pouvez reprendre vos codeurs et entrer."
Une porte s'ouvrit, Mirwan et Mar entrèrent. Un Citoyen grassouillet entre deux âges était assis à un bureau-enregistreur polyvalent. Il avait un air un peu mielleux et servile que sa voix confirma pleinement.
"Quel grand honneur, citoyens. Secrétaire Mirwan, comment vas-tu ? Moi je ne peux pas me plaindre, même si l'âge avance sans pitié." Plaisanta-t-il en donnant de petites tapes sur son ventre d'obèse. "Voudrais-tu insérer ton 4C en mode Caisse pour les honoraires ? Oui, bien sûr, merci, c'est fait. A présent tu es client. Et toi, cher ami... Mar Swooney je lis ici, c'est cela ? Oui ? Tu me permets de t'appeler mon ami, n'est-ce pas ? Les amis de mes amis... tu sais, et ainsi de suite. Veux-tu insérer ton codeur ? Merci. Tu as déjà lu le contrat, n'est-ce pas ? Alors on peut commencer l'enregistrement. Oh, mais quel étourdi et quel exécrable hôte je fais ! Puis-je vous offrir quelque chose ? Non ? Sans façon ? Mais, bien, alors continuons. Donc je vais faire lecture du texte après avoir appuyé sur le bouton d'enregistrement, donc, silence, je vous prie, j'appuie, donc:
"Contrat de prêt personnel consenti sans échéance entre Kelton Mirwan, prêteur, et Mar Swooney, receveur. Prêt immédiat de huit Actions à intérêts composés à 5 % selon le pacte-convention 15 B alinéa 192 articles 2, 7, 18, tous les paragraphes sans omission. Données et références transcrites directement du codeur des intéressés avec identification rétinienne. (Mirwan et Mar, au signe du scribe, appliquèrent leurs yeux aux binoculaires installés). Codeur du prêteur (clic !) enregistré et codeur du receveur (clic !) enregistré en ma présence. J'enregistre mon codeur en tant que scribe de seconde classe habilité (clic !).
"Ce par quoi le présent acte, à partir de cet instant, entre en pleine validité légale (clic, clic, clic !). Bien, ça a été vite fait, pas vrai ? Mais vraiment je ne peux rien vous offrir ? Dommage, dommage." Dit-il et soudain il arrêta de parler.
Mar, s'il était déconcerté auparavant, l'était plus encore à présent. D'une fente sortirent deux plasticartes bleues que le scribe tendit cérémonieusement aux deux "contractants".
"Voici une copie authentifiée du contrat, pour toute circonstance. Bien, bien, Citoyen Mar Swooney, à ton service ! Cette journée s'écoule, n'est-ce pas ?"
"Cette journée s'écoule, Citoyen scribe." Répondit Mar en se levant.
Mirwan, se levant à son tour, dit : "Cette journée s'écoule, Citoyen scribe."
"Oui, oui, elle s'écoule, Citoyen Mirwan. Mes respects à ce cher Docteur Professeur Avocat, Citoyen Mirwan."
Ils retournèrent au télétrans de la salle d'attente.
Mirwan serra le bras de Mar : "Bien, c'est fait. Maintenant rentre chez toi et ne t'en éloignes pas. Comme promis, d'un moment à l'autre, d'ici trois jours standards, tu auras ton engagement. Nos chemins se séparent ici, mais nous serons toujours à ton service et nous veillerons sur toi. Prends le télétrans le premier."
"Merci, Citoyen secrétaire, merci. Je ne sais pas comment..."
"C'est mon travail, ce n'est que mon travail. Tu dois ta gratitude au bien-aimé Docteur Professeur Avocat. Bonne route, Citoyen Swooney."
"Bon chemin, Citoyen secrétaire." Répondit Mar et il rentra chez lui.
L'engagement arriva dans les délais promis. Ce n'était pas un poste de mécanicien spatial, d'ailleurs Avocat l'avait prévenu, mais un emploi de mélangeur de jets à la "Splendeur des Succémets" de Bojoul, en Eurun du Sud. Le lieu de travail était à près de deux mille kilomètres et le transport en télétrans était coûteux. Comme s'était sans doute un travail provisoire, en attendant de trouver un poste de mécanicien spatial, Mar, en accord avec ses parents, décida de s'installer à Bojoul et il y trouva une location dans une pension. C'était un grand appartement de six pièces et salles d'eaux dans un vieil immeuble du centre historique, chaque chambre disposait de quatre lits superposés, soit douze places par chambre.
Les chambres avaient encore de vieilles portes en plastique à gonds avec encore des poignées manuelles. Son lit était aussi utilisé par deux autres travailleurs avec des postes différents du sien. Et Mar avait le droit de l'utiliser du sixième au premier poste, tous les jours. Il avait une petite armoire métallique rien qu'à lui à serrure magnétique. Il avait aussi le droit d'utiliser un siège pendant quatre postes. Il devait payer huit Heures par mois, plus huit autres pour les repas et la moitié pour l'abonnement au télétrans. Son salaire était de huit Actions par an et Mar calcula qu'en faisant des économies, il pourrait rembourser sa dette en trois ou quatre ans.
Quand il se présenta au travail, on lui expliqua ce qu'il devait faire. On lui apprit comment se mettre la Spray-tenue et où insérer son 4C à chaque fois pour l'accréditation automatique de son salaire.
Mar au début fut étourdi par les odeurs pénétrantes et souvent nauséabondes de l'usine. Il apprit à terminer son travail en peu de temps : il devait seulement garder le contrôle de la machine mélangeuse et intervenir chaque fois que l'écran montrait de mauvais chiffres, pour augmenter ou diminuer la portée des jets. C'était une régulation ne demandant pas trop de précision, aussi préférait-on l'intervention d'un employé à un servomécanisme.
A chaque fois Mar était couvert d'éclats de matières visqueuses et avec d'étranges odeurs. Il voyait les autres travailleurs, entre les grosses machines ronflantes, bouger comme des automates. Au mieux arrivait-il de temps en temps à échanger entre eux un bref signe de salut, comme pour se confirmer à lui-même, bien plus qu'aux autres, "je suis un être vivant, je ne suis pas encore un robot".
Le travail n'était certes pas gratifiant, mais c'était bien un travail. Et puis, Mar pensait parfois aux centaines de milliers de personnes qui mangeaient ce Succémets et il sentait qu'il faisait quelque chose d'utile et de nécessaire à tous ces inconnus. Non pas que ça suffise à le rendre heureux, mais au moins le travail lui pesait moins et il arrivait à être, d'une certaine façon, serein.
Après ses deux postes, il allait au pèle-molécule. Il entrait avec d'autres "monstres visqueux" et quelques instants après il en sortait complètement nettoyé, redevenu un "respectable Citoyen". Le pèle-molécule retirait de sur lui d'abord toutes les matières organiques alimentaires, puis, petit à petit, la Spray-tenue. Alors il pouvait aussi enlever son pagne protecteur. Parfois il prenait aussi une douche rafraîchissante (pour huit sous) de vraie eau (même si certains disaient que c'était de l'eau recyclée, c'était quand même de l'eau), puis il retournait à son casier, remettait sa tunique et retirait son 4C où avaient été enregistrés les crédits de ses honoraires.
A son dixième jour de travail son débit avait légèrement diminué. Il commençait à connaître les autres hôtes de la pension, surtout ceux qui mangeaient au même service que lui. Parfois il croisait ses colocataires de lit. Celui de deux tours avant était un Citoyen assez jeune, un type étrange, très renfermé et sérieux, avec qui il échangeait parfois quelques propos de convenance. Par contre, celui qui prenait le tour d'après était un Citoyen d'âge moyen, presque toujours joyeux, même s'il semblait un peu loufoque. Les onze autres de sa chambre étaient presque tous ses compagnons de travail.
Avec l'un d'eux il sentit tout de suite une sympathie instinctive. A la façon qu'avait ce collègue de le regarder, Mar soupçonna que peut-être que lui aussi préférait les garçons aux filles. Alors un jour où ils étaient seuls, il le lui demanda. Le garçon, il s'appelait Zubel, lui dit que oui. Mar lui confia alors qu'il était encore vierge, et il lui dit qu'il aimerait perdre sa virginité avec lui. Mais Zubel, avec un sourire amical, lui dit qu'il n'était attiré que par les hommes mûrs et que d'ailleurs il lui semblait que le chef de poste de l'usine lui faisait du gringue... Mar fut un peu déçu, mais il dut bien accepter ce gentil refus.
Au vingtième jour de travail, la Caisse de Mar signalait un débit encore moindre. Au trentième jour, il avait fait et refait les comptes, il aurait dû être à moins sept Actions sept Crédits une Heure et six Sous, mais quand Mar vérifia la Caisse il vit que le débit était supérieur à sa valeur initiale ! Il re-vérifia puis il se dit que son 4C était en panne.
Alors il se précipita au Bureau de Vérification Caisse, inséra son 4C et demanda un relevé détaillé. Et il découvrit qu'un intérêt mensuel de 5% avait été retiré de son compte. Mar se sentit figé. C'était certainement une erreur, pensa-t-il, les 5% devaient être annuels, pas mensuels.
Alors Mar se rendit chez un Eclaireur des Lois en emmenant son contrat. L'homme l'inséra dans l'ordinateur et demanda à vérifier le texte du pacte-convention 15 B alinéa 192, articles 2, 7, 18. Et il expliqua à Mar, avec extrême patience et courtoisie, qu'il s'agissait bien d'un taux mensuel de 5% et que tout était en règle et légal. Il lui expliqua aussi que bien qu'il n'y avait pas d'échéance de remboursement, on retirerait automatiquement chaque mois ses intérêts de son compte.
Il lui expliqua aussi que si son compte atteignait un débit d'une Obligation et demie (soit trois fois son revenu annuel), il serait arrêté et condamné aux travaux forcés jusqu'au paiement de toute sa dette.
L'Eclaireur fut très courtois, ne demanda que huit Heures d'honoraires et le raccompagna en personne jusqu'au télétrans.
Mar rentra à la pension effondré. Il pensait que le drame qui l'atteignait se lisait sur son visage, mais il s'aperçut que tous le traitaient exactement comme avant, ni plus ni moins. Mar avait l'impression de défaillir.
A la fin du deuxième mois, sa dette avait encore augmenté. Il chercha des conseils, il vit le Syndicat, mais personne ne semblait pouvoir l'aider, le sauver. A la fin du troisième mois il en était déjà à moins huit Actions et demie. Mar décida d'économiser plus. Il renonça au lit et à un repas. Pour se reposer il arrivait à se trouver des endroits tranquilles, solitaires et éloignés, entre les piles de l'ancienne route surélevée abandonnée, dans des immeubles désaffectés et même dans des malles.
Il découvrit ainsi tout un monde souterrain de gens étranges, certains même privés de 4C et donc de codeur. Des gens qui survivaient grâce à des expédients. Mar cherchait à conserver l'apparence de la dignité, il essayait de rester propre et de ne pas faire savoir qu'il était sans abri. Il évitait soigneusement tous les endroit où il savait qu'il venait des vigiles. Mais, malgré tout, il s'abrutissait du dedans comme du dehors. Il fit des comptes sur son ordinateur et il vit avec terreur que dans un an il aurait inexorablement dépassé l'Obligation de débit.
Alors il appela chez lui pour demander de l'aide à ses parents. Mais ces derniers, plus perdus que jamais dans leur grisaille, ne surent rien faire d'autre que regretter et lui dire leur incapacité à l'aider. Mar se sentit perdu, mais cette fois encore il ne pleura pas, malgré toute l'envie qu'il en avait.
Il retourna au travail et il passa tout son temps libre à errer à la recherche d'une solution. Enfin, c'était le cinquième mois et son débit se rapprochait de plus en plus de la limite légale, il se décida à appeler Avocat. Mais il n'avait pas son code et il n'arriva à le trouver nulle part : il semblait s'être évanouis dans le vide.
Mais par l'enregistrement du contrat il retrouva les coordonnées du Citoyen Mirwan. Ce dernier, sur l'écran 3D, l'accueillit d'un sourire froid. Il lui dit (et chaque mot semblait démenti par l'expression narquoise de ses yeux) qu'il regrettait vraiment, mais que ce n'était pas de sa faute si Mar avait enregistré le contrat sans en vérifier d'abord toutes les clauses. Il dit qu'il ne savait pas quoi y faire et qu'il n'avait plus le code d'Avocat depuis qu'il ne travaillait plus pour lui. Il se fit paternel, en sortant je ne sais quel vieux proverbe et il alla jusqu'à lui proposer, pour un prix modique, une drogue qui l'aiderait à supporter la situation.
Mar, bouleversé, lui cria toute sa haine. L'homme l'écouta sans se démonter. Mar passa aux insultes et à tous les gros mots qu'il connaissait. Mirwan, amusé, riait. Mar sentit de cuisantes larmes de rage forcer ses yeux, mais il déglutit et il interrompit la communication avec violence. Peu à peu il se calma, mais il se serait giflé pour sa propre naïveté. Toute la journée il s'entendit se murmurer à lui même "quel imbécile je suis, quelle espèce de crétin..."
Il continuait à travailler à l'usine de Succémets et à chercher d'autres travaux. Il dormait sous des abris de fortune en fuyant les patrouilles de vigiles et il mangeait où et quand il le pouvait, grappillant les déchets de production à l'usine.
Au huitième mois il était maigre comme un squelette, il avait le regard halluciné et il était à la limite de sa résistance physique et psychique. Ses collègues avaient l'air de le fuir comme un pestiféré. Mar, dans ses rares rêves, voyait des enfants se moquer de lui tout en jouant insouciants et heureux, et l'hologramme des nuages de Jupiter l'attirait et cherchait à l'entraîner dans ses vortex... Il voyait son père lui donner des bouts de soja avarié que d'ailleurs il n'arrivait pas à atteindre et sa mère riait, riait, riait. Il se réveillait couvert de sueur froide et souvent en criant.
Il était presque au point de rupture physico-phsychique quand il reçut un appel au vidéophone de l'usine. C'était le Docteur Professeur Avocat. Mar resta là, niais, à regarder son visage sur l'écran 3D. Avocat le regardait d'un air sérieux. Il lui dit qu'il avait découvert ce qui s'était passé, que malheureusement il n'avait rien pu faire pour lui, puisque le contrat était légal. Mais qu'il avait renvoyé sur-le-champ ce criminel (malheureusement pas aux yeux de la loi, mais moralement) de secrétaire particulier qui avait profité non seulement de lui mais de sa bonne réputation et aussi de tant d'autres jeunes innocents...
Avocat était amer et sa voix vibrait de vraie indignation en disant cela. Jamais, l'assura-t-il, jamais une telle monstruosité n'était arrivée. Il ajouta que Mirwan, abusant de sa confiance, était aussi arrivé à s'en aller avec une bonne partie de ses liquidités et qu'en conséquence, et c'est ce qui lui cuisait le plus, il ne pourrait même pas annuler à temps ce contrat de prêt, comme il l'aurait voulu.
Mais il se sentait en dette envers Mar et il se sentait le devoir moral de faire tout son possible pour l'aider. Il avait quand même toujours des Connaissances Haut Placées et ainsi, assura Avocat, il chercherait pour Mar un emploi où il gagnerait assez pour se libérer de cette dette si imprudemment contractée.
Mar, au début, écouta tout ce flot de mots sans éprouver la moindre émotion, comme s'il ne s'agissait ni de lui ni d'Avocat. Puis il sentit une vague de rage le parcourir, monter en lui, sa respiration s'essouffla, un cercle sembla lui broyer la tête, ses veines se mirent à battre violemment. Mais graduellement, cette voix si humaine, si sensible et si peinée, si justement indignée, eut le pouvoir de le calmer.
Mar, encore méfiant, lui dit que cette fois-ci il voulait aller au fond des choses, qu'il voulait contrôler toutes les clauses d'un éventuel nouveau contrat parce que s'il avait été ingénu (si pas idiot) une fois, maintenant il avait ouvert les yeux. Mar, en disant cela par phrases hachées et parfois incohérentes, sentait ses tempes battre avec une telle violence qu'il lui semblait qu'elles voulaient éclater.
Avocat le laissa parler, acquiesçant gravement et l'assurant qu'il en avait toutes les raisons de l'univers. Il lui demanda (dans la mesure du possible) d'avoir encore un brin de confiance en lui qui ferait de son mieux pour l'aider.
Mar pensait qu'il était maintenant au fond du puits et que, de toute façon, ça ne pourrait pas aller plus mal que ça. Il dit à Avocat de faire quelque chose de concret, et vite, et qu'alors on verrait s'il était vraiment l'homme de bien qu'il se disait être. Avocat ne parut pas offensé, au plus un peu peiné par les mots du garçon. Il lui répondit d'attendre un autre appel ; il allait faire de son mieux pour l'aider.
A la fin de la conversation, Mar resta immobile quelques instants devant le vidéophone éteint, les mains le long du corps, les poings serrées si violemment que ses ongles avaient déchirée et lacérée la Spray-tenue. Lentement il retourna à son poste de travail, partagé entre agitation et soulagement, entre le poids écrasant de la situation et la lueur de l'espoir qui semblait pouvoir renaître.
Il passa cette journée et la suivante dans une espèce de transe catatonique. Il continuait à agir, à bouger, mais il semblait presque devenu un robot. En lui une tempête d'émotions, de pensées hachées, de sentiments s'agitait avec rage.
Jusqu'à ce que, à la fin d'un poste, lui parvienne sur son 4C une communication d'Avocat : "Au Citoyen Mar Swooney. Aujourd'hui, à la sortie de l'usine, tu trouveras un envoyé du Docteur Professeur Avocat avec une plasticarte vert-noir en main. Rends-toi au plus vite au bureau du Docteur pour prendre connaissance en personne de la possible solution à tes problèmes."
Mar lut et relut sur le petit écran le texte du message. Il se précipita dans le pèle-molécule et se lava dissolvant sa Spray-tenue. Il passa sa tunique et courut à la sortie de l'usine. A côté de la porte il vit un petit homme qui attendait avec une plasticarte vert-noir à la main, bien visible. Mar s'arrêta, il lui sembla reconnaître le petit homme qui l'avait abordé ce soir-là, il y avait presque six mois.
L'homme avança avec un sourire réservé : "Citoyen Swooney, n'est-ce pas ?"
"Oui. Oui, c'est moi."
Avec l'air de s'excuser, l'homme ajouta : "Je pourrais voir ton codeur, s'il te plait ?"
"Bien sûr, le voici."
Le petit homme regarda les données sur l'écran du 4C et fit oui : "Bien, parfait. Voici la plasticarte. Le bien-aimé Docteur-Professeur Avocat t'attend, Citoyen."
"Oui, oui." Répondit peu courtoisement Mar et, prenant la plasticarte, il entra dans un transmen voisin libre, sans ajouter d'autres mots, se transférant vite au bureau d'Avocat.
Tout son corps était parcouru d'un tremblement incontrôlable que Mar essayait en vain de maîtriser. Revoir cet endroit luxueux lui fit ressentir comme une douleur physique, mais aussi une sorte de soulagement. Avocat l'attendait à la porte du bureau, cette fois-ci vêtu d'une tunique blanche comme ses cheveux. Mar s'attendait à un accueil embarrassé ou alors exagérément chaleureux ou magnanime, peut-être ? Mais Avocat l'accueillit l'air sérieux, une tristesse à peine voilée dans le regard.
"Allons droit au but, Citoyen Swooney, entre et assieds-toi. Puissances Eternelles, dans quel état es-tu ! Je ne pourrai jamais me pardonner d'avoir accueilli au sein de mon organisation ce serpent venimeux de Mirwan. Mais il est inutile de souffler sur la main qu'on s'est brûlée. Je suis trop naïf, sans doute, malgré mon âge et mon expérience. Mais tu vois, l'honnête homme est une proie facile pour l'arnaqueur. Oh je sais, je sais bien ce que tu éprouves et je regrette de ne pouvoir prendre sur moi ne serait-ce qu'une part de tes tourments."
Mar l'écoutait dans un mélange d'espoir et de méfiance. L'hologramme des nuages de Jupiter semblait bouger plus lentement, cette fois, avec des couleurs plus foncées, comme si elles reflétaient l'état d'esprit de Mar.
Avocat continuait, en passant doucement une main décharnée dans ses cheveux d'argent : "Mais il est inutile de pleurer ses morts : les larmes ne leur redonneront pas la vie ! Donc écoute-moi bien. J'ai cherché une solution à tes problèmes mais ça n'a pas été aussi facile que je l'espérais. Enfin, il y a quand-même peut-être une possibilité. Tu sais, il n'est pas facile de te trouver un travail légal et bien payé, puisque c'est ce qu'il faut pour te sortir du pétrin où tu es. J'ai fait quelques comptes et j'en ai conclu qu'il te faudrait gagner au moins une Obligation par an. Au moins, je dis, pour supprimer ta dette. Mais normalement, à ton âge et avec tes qualifications, c'est pratiquement impossible."
Mar le regardait stupéfait, il n'arrivait pas encore à imaginer à quoi ce discours le préparait.
Avocat reprit : "Du moins c'est impossible pour les emplois habituels. Aussi, vois-tu, j'ai dû chercher dans les emplois un peu... comment dire... moins demandés et pour cela mieux payés. J'ai du fouiller le fin fond du monde du travail. Oh, bien entendu, rien d'illégal, ça tu peux en être sûr. Mais pas non plus un des métiers habituels auxquels on pense. Tu me suis ?"
Mar était tendu : "Je n'en suis pas certain ; si vous pouviez vous expliquer plus clairement..."
Avocat s'abandonna sur le dossier de son fauteuil, les mains posées sur son beau bureau, le regard fixé dans les yeux de Mar : "Vois-tu, c'est un travail honnête et respectable comme tant d'autres, mais tu pourrais avoir des tabous religieux... ou il est possible que tu ne sois pas prêt à accepter certaines pratiques... C'est ma crainte, ce qui me fait hésiter. Par ailleurs, malheureusement, je n'ai rien de mieux à te proposer."
Mar sentit des sueurs froides : "Bien... si ce n'est pas illégal... je ne vois pas comment..."
Avocat reprit : "Bien sûr qu'il n'y a rien d'illégal, je te l'ai déjà dit et je te l'assure. Mais ce travail pourrait ne pas te plaire, il pourrait te sembler inacceptable. D'autres le font et certains même avec plaisir, mais, bien sûr, nous ne sommes pas tous pareils..."
"En fait, il s'agit de quoi ?"
"Oui, oui, venons-en au fait. Tu es jeune, tu viens d'avoir dix-sept années terrestres, tu es bien bâti et tu as belle prestance, malgré des signes de malnutrition et d'épuisement, mais ça, on peut y remédier, et je me souviens très bien de comment tu étais à notre première malheureuse rencontre : un très beau garçon ! Même la beauté, tu le sais sans doute, a une valeur commerciale dans ce fol univers qui est le nôtre. Tu me suis ?"
"Vous me proposez un travail d'holo-modèle ?" demanda Mar presque avec soulagement.
"Et bien, pas vraiment. Tu pourrais le faire, c'est certain, mais de nos jours un holomodèle débutant gagne peu, les habituelles huit Actions par ans et avant d'atteindre la paie des quelques holomodèles connus il passe du temps, trop de temps, et puis très peu de ceux qui se lancent dans cette carrière arrivent à être connus et bien payés. Non, ce ne serait pas un travail utile pour toi, dans l'urgence où nous sommes. Quand je parlais de la valeur commerciale de ta beauté, je devrais plutôt parler de vendre ta... ta prestance et... j'entendais plus, tu comprends ?"
"Non, je ne comprends rien de rien..."
"Bien, pour parler clair, il s'agit de travailler comme entreteneur dans une Maison des Plaisirs. Là tu aurais un revenu minimum de douze Actions par an et avec un pourcentage sur les prestations fournies aux clients, tu pourrais facilement atteindre et dépasser une Obligation par an et donc rembourser assez vite ta dette. Après, tu pourras continuer à t'enrichir ou changer de métier si celui-ci te déplait. Mais bien sûr, il faut d'abord voir si tu te sens d'accepter un travail si... si particulier. Maintenant tu comprends peut-être pourquoi j'ai pris tant de détours..."
Mar se figea en silence, totalement pris au dépourvu par la surprise de cette proposition. Il n'ignorait pas l'existence des Maisons des Plaisirs, mais en fait il n'en avait jamais rien su de plus que ce qui se racontait entre étudiants, en brodant sur les quelques choses arrachées aux adultes ou lues ou vues dans des porno-revues 3D.
Avocat ajouta : "Je comprends que si tu as un tabou religieux ou si tu es résolument orienté vers l'un ou l'autre des sexes, ce travail ne t'ira pas mais, et je regrette d'avoir à le dire, je n'ai rien trouvé d'autre qui pourrait te sortir d'affaire. Malheureusement je n'ai rien à ajouter. A toi maintenant de prendre une décision."
Mar déglutit, péniblement, il se sentait la gorge sèche. "Voilà, c'est que je..." il rougit fortement, "je n'ai aucune expérience dans ce domaine et je ne sais pas si je serais capable..."
Avocat sourit pour la première fois : "A ton âge presque personne n'a de vraie expérience, y compris ceux qui se vantent de leurs expériences sexuelles. Si c'est là le seul problème, on peut y remédier facilement. Mais il y a peut-être d'autres problèmes ?"
Mar secoua la tête : "Non. Si ça peut être un moyen de me sortir de cette situation, je peux essayer... mais je ne saurais pas comment..."
Avocat sourit encore : "Ne t'en fais pas pour ça. Pendant trois mois tu seras l'hôte d'un Resanatorium, à mes frais bien sûr, pour te remettre en forme. Pendant ce temps tu suivras un cours de Sexualité Appliquée, au frais de l'Entreprise qui t'embauche et comme ça tu seras prêt pour ta nouvelle activité. Non, non, il est de mon devoir moral de remédier à ce qui t'est arrivé bien malgré moi. De plus, malheureusement je ne peux rien faire d'autre, mais cela au moins je le fais volontiers. Tu verras que c'est un bon travail, respectable et respecté comme tant d'autres, peut-être parfois pesant, mais aussi avec des côtés, comment dire, plaisants. Cette fois-ci je veux m'occuper en personne de tout pour être certain que tout se déroule de la façon la plus honnête, légale et morale qui soit. Tout est clair maintenant ?"
Mar répondit presque à voix basse : "Il faut que j'y réfléchisse... je ne saurais pas..."
"Bien sûr, bien sûr," le coupa Avocat, "il faut que tu y penses et tu dois supprimer le moindre doute, la moindre incertitude. Quant au contrat tu devras l'analyser avec soin et bien en comprendre chaque clause, peut-être avec l'aide préventive d'un Eclaireur des Lois de ton choix. Pour le moment je te conseille de ne pas encore démissionner de la Succémets Splendeur. Tu ne le feras qu'une fois certain et décidé pour le nouveau travail. Voici une copie fac-similé du contrat que m'a passé la Eden SPA pour enregistrement. Je te la remets pour que tu puises l'étudier à fond. Quand tu seras d'accord, et si tu l'es, nous irons ensemble à l'Eden SPA pour l'enregistrer. Alors tu pourras démisionner de la Succémets et je te trouverai le Resanatorium où tu commenceras tes cours. Non, tu ne me dois pas de remerciements. Ce que je désire le plus en ce moment, c'est que tu puisses penser à moi comme à un vrai ami." Avocat se leva. "Et si je peux me permettre un conseil, avant de prendre une décision, va demander conseil à tes parents."


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