Le premier livre de Mar Swooney (10)
de Andrej Koymasky
CHAPITRE 19
Un projet hardi
Une dizaine de jours après la célébration des mariages, Mar demanda à être reçu au Palais Anje et au Commandement Central des Forces de Sécurité, dont il dépendait administrativement.
Au Palais Anje, il expliqua à Neto ses programmes de rénovation et d'amélioration de la Garnison de Ross et fit valoir qu'avec la faible dotation qu'il recevait de l'UPO, il lui serait très difficile de faire un travail sérieux. Aussi lui demandait-il d'appuyer, ne serait-ce que de façon discrète et officieuse, ses demandes à l'UPO. Comme les Anje étaient un des fournisseurs officiels de matériel de défense et de contrôle de l'UPO, un seul mot de leur part pèserait lourd sur leur décision. Neto se fit expliquer en détail les intentions de Mar, puis il lui promit de s'employer, dans les limites du raisonnable, à l'appuyer.
Puis Mar se rendit au rendez-vous avec le Grand Commandant Général. Cette dernière, depuis l'affaire des obsèques, traitait Mar avec moins de froideur et plus de respect. Elle écouta avec attention les projets de Mar et ses demandes. Elle admit que la dotation de Mar était une des plus faibles, sinon la plus faible de toutes celles des Gouverneurs de l'UPO. Mais elle fit valoir qu'elle ne pouvait pas, elle, décider de changer le montant de sa dotation.
C'était de la responsabilité du Grand Conseil Général de l'UPO, dont elle était membre. Enfin, elle assura Mar que, pour ce qui était en son pouvoir, elle ferait en sorte de permettre à Mar de travailler dans de meilleures conditions.
Mar n'arriva pas à se convaincre de si les mots du Grand Commandant Général n'étaient que de pure formalité de courtoisie ou d'intérêt réel: la femme avait, comme toujours, une expression impénétrable. Mar ne l'avait jamais vue sourire, ni jamais s'assombrir : c'était un vrai masque d'impassibilité. Quoi qu'il en soit, il la remercia et s'en alla.
Revenu à la Résidence, il se mit immédiatement au travail sur la réorganisation de la Garnison de Ross et des bureaux sur Quayrel. Il travaillait avec Vieux et Soufflet, Teskar et Njeiry. Pour commencer ils réformèrent le système d'enrôlement selon le projet de Vieux, de façon à pouvoir choisir eux les soldats et arriver à faire augmenter le taux des soldats en engagement à durée indéterminée par rapport à ceux à contrat annuel. Ils soignèrent particulièrement les pourcentages des différentes spécialités, pour pouvoir former de vraies équipes efficaces. Puis ils se mirent à revoir l'organisation de la Garnison.
Ils ne pouvaient pas changer les effectifs, mais ils pouvaient les structurer autrement. Mar créa une série d'unités indépendantes, surtout des équipes de spécialistes, de façon à ce que chacune fixe elle-même ses rotations et son rythme de travail. Les officiers supérieurs ne devaient s'occuper que de les coordonner et le Commandant de la supervision générale.
Puis ils passèrent à la restructuration des logements. Au lieu d'utiliser les quartiers de façon hiérarchique, ils imaginèrent une série de petits complexes autosuffisants pour chaque service, avec des logements pour les soldats, les gradés et les officiers, des bureaux et des services dans le même complexe. Cela devrait augmenter l'esprit d'équipe à la Garnison et la rendrait moins proche d'une caserne anonyme. Bien sûr, cela signifiait détruire et restructurer une grande partie des édifices existants et représenterait une grosse dépense. Mais avec l'aide des hommes de la Garnison et avec le temps, surtout si les augmentations de fonds attendues arrivaient, il serait possible d'y arriver.
Enfin, dernier détail, Mar décida de changer la couleur des uniformes pour marquer d'un symbole visible la rupture avec le passé. Au lieu du noir il décida d'utiliser des spray-tenues bleues pour les soldats, avec des accessoires blancs. Pour les employés civils, des tunicelles bleues avec aussi des accessoires blancs.
Puis ils se mirent à établir la liste pour le remplacement des cadres. Njeiry fut nommé Commandant ; parmi les chefs de cellules on choisit trois officiers supérieurs et six officiers ainsi que les dix-huit sous officiers. Pour les gradés, on convint que chaque groupe de dix soldats élirait son gradé pour un mandat d'un an renouvelable.
Mar avait encore un gros problème, surtout depuis qu'il avait épousé Njeiry : la question des déplacements entre Ross et Quayrel. On n'envisageait pas d'installer un transplanète, c'était encore trop coûteux. Mais le cargo qui faisait le voyage tous les trois mois, en neuf jours s.u. de voyage en moyenne, était un lien lent, peu commode et inadéquat. Mar avait décidé de passer trois mois sur Quaryel et trois sur Ross, mais évidemment cette solution était très pesante pour les deux jeunes mariés.
Ils étaient encore plongés dans ces travaux, projets et réflexions, quand Mar reçut un appel de Moder.
"Neto m'a dit de te dire qu'il a parlé au Grand Commandant Général et qu'il a bon espoir que tu aies une réponse au moins partiellement positive."
Quelques jours après Mar fut convoqué au Commandement Central. Il lui fut indiqué qu'il n'avait pas été possible d'obtenir l'augmentation de sa dotation personnelle. Mais l'UPO avait alloué une somme de deux Fonds et trois Capitaux et par ailleurs affectait à Mar une navette interplanétaire de dernière génération, très rapide, qui lui permettrait de se rendre sur Ross en moins de trois jours quand les deux planètes étaient en opposition. Et on lui verserait une ligne de crédit pour payer deux pilotes pour la navette ainsi que le coût de quatre voyages par mois. Mar était content.
Soufflet et Vieux avaient fermé l'ancien Bureau de Recrutement et Vérification et en avaient ouvert un nouveau, près du grand Parc des Piastres d'Or. C'était un bâtiment aux salles et aux bureaux grands et lumineux. Ils s'y installèrent avec leurs nouveaux employés et, tous ensemble, ils établirent un plan de propagande à présenter aux universités de la planète pour inciter à s'engager les techniciens nécessaires, avant qu'ils n'aient obtenu leur diplôme.
Mar sentait que les spécialités nécessaires au bon fonctionnement de la Garnison se dessineraient peu à peu, quand il pourrait retourner sur Ross avec Njeiry et enfin prendre en main les rennes de la nouvelle configuration. Puis Mar et Njeiry se préparèrent à se rendre à la Garnison avec la nouvelle navette, Njeiry fut le premier à endosser le nouvel uniforme.
A leur arrivée sur Ross, toute la Garnison les attendait au garde à vous puis porta en triomphe Mar et le nouveau Commandant sur le kilomètre qui séparait le petit astroport du palais du Commandement. Mar convoqua les chefs de cellule et fit toutes les nouvelles nominations. Puis il leur exposa ses projets et Njeiry commença tout de suite à organiser toutes les transformations et les changements prévus.
Il se présenta vite un problème : convenait-il de laisser leurs biens aux prisonniers ? Au-delà de la Porte, qu'en feraient-ils ? Et puis, que faire de tout le "butin" réquisitionné avant ? Mar décida que pour l'instant il fallait poursuivre les réquisitions, sous réserve que chaque bien soit répertorié et catalogué avec le nom du prisonnier et stocké dans l'attente d'une décision. En outre il fut établi que les exilés seraient réveillés et envoyés sur la planète en petits groupes, sans les soumettre à aucune pratique dégradante.
Mar annonça aux officiers qu'il comptait encourager le mariage entre soldats, dans le but explicite de s'orienter, autant que possible, vers un personnel stable à la Garnison. Et il édicta que chaque couple aurait le droit d'avoir deux enfants, naturels ou adoptés, ce pourquoi seraient créées les structures nécessaires aux enfants, dès que possible, entre autres écoles et activités ludiques et sportives. Puis il partit, avec Njeiry, à la Résidence.
"Nje... Je sens qu'il faut que je trouve le moyen de visiter la planète pour me rendre compte des conditions de vie là-bas. Je sens que ma responsabilité ne prend pas fin au moment où les exilés passent la Porte. Nous ne pourrons rien faire d'utile pour eux, tant que nous n'avons pas les idées claires. Alors je crois qu'il faut que j'aille personnellement sur Ross."
Njeiry acquiesça : "J'attendais le moment où tu me dirais ça... Je te comprends, mon amour, même si ça me fait un peu peur et que ça me pèse. D'ailleurs tu as parlé au singulier, peut-être à raison, parce que ma place est là; à la Résidence. Mais nul avant toi n'a jamais pu, ou voulu, tenter d'explorer l'état de ce monde et je t'avoue que ça m'inquiète. Il faut qu'on étudie soigneusement le problème et les solutions possibles. Aller sur la planète est très facile, mais en sortir, revenir à la Garnison, est virtuellement impossible. Tu as des idées en tête ?"
Mar secoua la tête : "Je n'ai pas encore vraiment considéré ce côté du problème. Et j'ai besoin de ton aide, et de celle de tous les techniciens de la Garnison. Il doit bien y avoir une façon que j'entre et que je sorte librement..."
Ils réunirent tous les techniciens pour examiner la question. La plus simple façon de passer sur la planète serait la Porte. Mais ils n'étaient pas sûr de la voie à suivre pour rentrer à la Garnison. Mar devrait sortir avec les autres prisonniers en se faisant passer pour un exilé quelconque, de façon à bien se rendre compte de ce qu'était l'insertion sur la planète. Mais il ne pourrait le faire qu'une seule fois. Après il faudrait qu'il puisse entrer et sortir de la Garnison et de la planète souvent, mais de façon à ce qu'aucun prisonnier ou descendant indigène des anciens exilés n'en sache rien.
Mais surtout, il fallait un système d'entrée et de sortie utilisable par Mar mais par nul autre, sous aucun prétexte. Il était essentiel que nul sur la planète ne soupçonne jamais qu'il était le gouverneur. Et il était important que personne ne sache, sur Quaryel non plus, ce que Mar comptait faire, puisque c'était illégal. Et d'ailleurs, si ça s'était su, quelqu'un à la Garnison pourrait essayer d'utiliser cette voie pour faire évader un exilé.
Quelqu'un suggéra d'envoyer d'abord des volontaires pour ne pas risquer l'existence de Mar, mais ce dernier refusa résolument. Ils prirent donc enfin en considération le problème du retour de la planète vers la Garnison. Pour commencer, Mar voulait se rendre compte de comment marchait le système des murs de forces. Au centre du territoire de la Garnison était installée une grosse centrale énergétique complètement autonome. Elle alimentait tous les services de la Garnison, mais réservait 92% de son énergie au générateur de champs de forces des murs.
Ce générateur produisait un champ de force en forme de cloche renversée : Il délimitait un rayon au sol de cent kilomètres et plongeait à 10 kilomètres vers le centre de la planète pour se refermer. Au-dessus, le mur montait sur près de dix kilomètres presque à la verticale puis s'incurvait pour envelopper toute la planète à environ quatre vingt dix kilomètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer.
Ce champ de force entourait presque toute l'île et une partie de la mer qui l'entourait, isolant ainsi la Garnison du reste de la planète mais laissant ouvertes ses communications avec l'espace extérieur. En cas d'attaque de l'espace, on pouvait aussi activer un autre mur de force, un "parapluie" au-dessus de la garnison. Le champ de forces pouvait être annulé, mais par une dépense d'énergie remarquable, sur une zone plus ou moins vaste, comme pour les faisceaux de communication atmosphériques à neuf kilomètres d'altitude ou pour ouvrir la Porte.
Tout objet qui aurait tenté de forcer le mur de force, autant de dehors que de dedans, en aurait heurté l'invisible surface sans lui infliger le moindre dommage ni la pénétrer. Seule la lumière pouvait la traverser. Le mur arrêtait aussi les ondes radio, aussi les communications n'étaient possibles que par les fréquences comprises entre l'ultraviolet et l'infrarouge. Les lasers et la lumière polarisée le franchissaient sans grande difficulté.
On chercha alors le long du périmètre de la garnison les endroits les mieux adaptés à l'ouverture d'un passage secret, loin du village des Accueilleurs. Si Mar se présentait à un de ces points et signalait sa présence, on pourrait de l'intérieur annuler une petite partie du mur de forces le temps nécessaire à ce que Mar rentre. La même voie pourrait être utilisée pour les sorties ultérieures. Ces endroits devaient répondre à certains critères : ne pas être visibles du village des Accueilleurs ni de ses abords immédiats, mais être visible depuis un périmètre important dans la Garnison pour être certain que Mar ne soit ni suivi ni vu quand il s'apprêterait à entrer ou sortir.
Ils trouvèrent trois points dans les montagnes et un près de la mer. On creusa à ces quatre endroits un tunnel d'un diamètre d'à peu près trois mètres, jusqu'au mur de force. Puis on l'annula localement pour permettre de continuer le tunnel jusqu'à une sortie extérieure. L'entrée de ces tunnels à l'extérieur de la Garnison fut dissimulée par un astucieux système de pierres pivotantes, qui ne s'ouvrait qu'en touchant plusieurs points dans une séquence prédéterminée.
A l'intérieur du tunnel, derrière le mur de force, était installé un appareil photoélectrique que Mar, en dirigeant un rayon laser vers lui, pouvait utiliser pour appeler l'équipe "d'admission". Laquelle, arrivée sur place et ayant reconnu Mar, pouvait annuler un instant la zone du mur de force de l'intérieur et le faire entrer.
Réaliser la lampe laser de Mar avait été un problème. Chaque prisonnier entrait sur la planète sans rien, complètement nu. Comment faire pour dissimuler le laser et surtout ne pas se le faire voler pendant l'exploration de la planète ? Il fut décidé de le cacher dans certaines des entrées secrètes, à des endroits convenus et démontés en pièces détachées qui ne fonctionneraient que remontées dans un certain ordre.
Enfin, le dernier problème était les seuls prisonniers qui connaissaient Mar : les sept officiers condamnés pour son attentat et les six complices de Biker. Mais on admit que, tant à cause de l'étendue de la planète que du fait qu'il arrivait comme exilé, le risque d'une mauvaise rencontre était faible. Mais alors Njeiry insista pour que Mar ait une arme avec lui pendant son exploration de la planète. Mais comment introduire une arme, et surtout, comment la dissimuler ?
C'est l'officier médecin qui résolut le problème. Les exilés étaient radiographiés, avant qu'on leur fasse passer la porte, pour être sûr qu'ils n'emportaient rien dissimulé dans leur corps. Ce qui signifiait qu'il serait possible de le faire. Ainsi imaginèrent-il un petit mini-pistolet laser en forme d'anneau de bois, divisé en segments dans une capsule faite pour cela, et que Mar devrait s'enfiler dans l'anus juste avant de passer la Porte et qu'il pourrait récupérer dès qu'elle sortirait de son corps. Le système n'était guère compliqué, mais il était sûr, et permettrait aussi de cacher l'arme chaque fois qu'il risquerait d'être découvert.
Une fois tous les plans et détails mis au point, Mar fit commencer les travaux : Il retourna sur Quaryel et demanda à Moder de lui faire fabriquer l'anneau laser par les laboratoires Anje. Un mois et demi après, en temps de Quaryel, tout était prêt.
Mar voulut alors s'isoler quelques jours avec Njeiry. Ils montèrent dans les montagnes de la Garnison. Il faisait beau. Une brume légère flottait sur la cime des montagnes et les voilait de mille nuances gris-rose. Ils marchaient tous les deux en se tenant par la main, légers, entre les rochers. Ils se taisaient et suivaient chacun le cours de ses pensées. Des fleurs de kiunjen courbaient leurs longs pétales orangés sous les timides caresses du soleil.
"Njeiry ?"
"..."
"C'est bon d'être là-haut, ensemble, même si juste pour peu."
"La-haut, avec toi, tout est bon."
"Tu m'attendras ?"
"Tu me le demandes, Mar ?"
"Oui."
Ils continuaient à marcher, attentifs à où ils mettaient les pieds. Mar regardait les sommets et les sentait durs, froids et sévères. Puis il regardait les fleurs de kiunjen et en savourait la douceur contrastante.
"Sur Terre il y a des fleurs avec de très longs pétales, très blancs, souvent frisés comme les pétales de kiunjen... Elles font partie de la famille des chrysanthèmes. J'aimais les regarder... et j'aime te regarder toi."
"..."
"Tu es plus beau qu'une kiunjen, plus beau que mille chrysanthèmes blancs."
"Oui." Répondit simplement Njeiry.
"Je devrai te rendre ton anneau, je ne peux pas le porter sur Ross... Mais je le regrette, tu sais ? Tu voudras le porter toi, pendant mon absence ?"
"Mhmh."
Mar enleva l'anneau et le retourna entre ses doigts : "Que tu es resté peu de temps à mon doigt..." murmura-t-il et il l'embrassa avant de le tendre à son époux. "Oui, qu'on a été ensemble peu de temps, toi et moi; Njeiry !" ajouta Mar.
Leurs ombres se projetaient sur les rochers et suivaient tous les plis du terrain devant eux. Njeiry les regardait en passant à son doigt l'anneau de Mar.
"Elles s'embrassent, tu vois ?" dit Njeiry en les désignant.
"..."
"Viens, mon amour, il y a de la mousse ici. Arrêtons-nous."
Njeiry s'assit et attira Mar vers lui. Mar se coucha à coté de son amant et regarda le ciel.
"Je ne t'ai jamais parlé de ma vie, des mes... expériences passées avant de devenir Gouverneur."
"Et qu'importe ? Ce sont des histoires du passé. Nous sommes ici, dans le présent. Toi non plus tu ne sais rien de mon passé."
"Il pourrait y avoir de sales affaires, dans le mien..." insista Mar.
Njeiry se tourna sur le côté en s'appuyant sur un coude. De la pointe des doigts il se mit à effleurer la belle poitrine virile de Mar.
"Le présent est beau, et c'est aussi le passé qui a permis ceci. Le reste n'a aucune importance."
Mar continua : "Il y a si longtemps que je pense à te dire, te raconter..."
Njeiry se pencha sur lui et l'embrassa, le faisant se taire. Puis il se détacha de lui et s'étendit de nouveau.
"Tais-toi, idiot." Lui dit-il tendrement.
"Alors embrasse-moi encore. C'est si bon..."
"On a tout le temps, il n'y a pas d'urgence."
Un paillon planait en silence dans l'air, puis il se cabra et lança son sifflement bref mais aigu.
"Sur Terre il n'y a pas de paillons. Mais il y a des papillons, très colorés, légers et élégants... qui se posent sur les fleurs, légers, en battant des ailes."
"Tu es mon papillon, Mar..." murmura Njeiry.
"Et toi ma fleur.." pensa Mar, mais il ne dit rien.
Il sentait le corps ferme de son époux près du sien et des vagues de plaisir et de désir se réveillaient et montaient en lui. Il n'avait pas envie de retourner dans la vallée.
"Nje ?"
"Oui..."
"Installons-nous ici."
"..."
"Nje !"
"Oui."
Mar regardait les sommets au-dessus d'eux : on les aurait crus à l'envers, se réfléchissant dans le lac du ciel.
"Elles sont belles, ces montagnes. Elles sont fortes, elles sont solides... Quand nous adopterons un enfant, enfin, des enfants, ils devront être comme elles."
"Quand..."
"Quand je reviendrai, si tu es d'accord toi aussi."
"Bien sûr."
La brume rosée se levait lentement et toute la nature semblait se raviver en couleurs et en sons.
"Il commence à faire chaud, tu sens ?"
"Oui, Nje."
"Je t'aime."
"Redis-le-moi."
"Je t'aime, je t'aime, je t'aime..."
"Moi aussi. Et pourtant je te quitte bientôt."
Njeiry retint un soupir. De la mousse, réveillé par le soleil plus fort, émanait un intense parfum enivrant. Mar la sentait sous lui, douce et odorante.
"Le bleu te va bien, Nje... mais ta peau nue aussi te va bien..."
"C'est toi qui me vas bien, mon amour..."
Mar se tourna sur le côté : "Viens..."
Ils s'enlacèrent. Mar regardait, derrière la tête de son époux, la mer de brins d'herbe et, encore derrière, les montagnes. Il ferma les yeux.
"Les journées sont longues, mon amour, mais jamais assez..."
"Jamais assez !" confirma Njeiry en se serrant contre lui.
Ils se déshabillèrent l'un l'autre, se caressant et s'embrassant sur tout le corps, jusqu'à ce que leurs érections soient complètement réveillées. Puis ils commencèrent à faire l'amour, comme toujours, se prenant tour à tour avec calme et vigueur, donnant corps à leur désir mutuel et cherchant chacun à donner à l'autre le plus possible de plaisir et de jouissance. Comme les autres fois, leur échange d'amour les mena vite à cet endroit spécial, illuminé d'amour, réchauffé par l'extase, que seuls deux êtres profondément amoureux ont le privilège de connaître. A travers l'union de leurs corps, leurs âmes aussi se réunissaient.
A leur retour à la Garnison ils commencèrent les préparatifs du départ vers l'intérieur de la planète. Mar guetta le réveil et le comportement d'un groupe d'exilés jusqu'à leur transfert à la Porte. Puis il réunit les officiers et donna à Njeiry délégation de toutes ses fonctions de Gouverneur. Ils se dirent au revoir.
Njeiry le prit dans ses bras : "Bonne chance... je t'attends, mon grand amour !"
Mar entra dans le local des prisonniers, se déshabilla et s'installa sur une couchette vide au milieu d'un groupe de prisonniers encore endormis. Le sous officier médecin injecta un stimulant à tous les prisonniers de ce groupe qui devaient être transférés. Les soldats, dos au mur, paralysateurs pointés, attendaient en silence. Quelques prisonniers commencèrent à bouger et certains s'assirent. Mar aussi s'assit et commença à regarder autour de lui. Les prisonniers regardaient le dortoir, les soldats, le sous officier. Mar regardait les autres prisonniers, les étudiait un à un.
Leurs corps complètement nus contrastaient de façon étrange avec ceux des soldats, gainés de bleu. Il y avait une vingtaine d'exilés, des plus divers âges, sexes et conditions sociales, provenant des planètes les plus lointaines de la galaxie, condamnés pour les faits les plus variés. Il avait décidé de garder son nom. Il était donc Mar Swooney, de la planète Terre, diplômé en mécanique spatiale, entreteneur dans une Maison des Plaisirs, condamné pour le meurtre d'un client très important. Les officiers avaient approuvé son histoire sans soupçonner le moins du monde la part de vérité qu'elle contenait.
Le silence régnait dans ce grand dortoir, un silence chargé de désespoir résigné. Mar se demandait quelles pouvaient être les pensées et les émotions des prisonniers autour de lui.
Quand tout le groupe fut réveillé, le sous officier prit la parole : "Bientôt vous serez accompagnés à la Porte de transit qui mène de la Garnison vers la planète Ross. Là vous devrez rester dans la première pièce jusqu'à la fermeture de l'accès à la Garnison. Alors un accès s'ouvrira en face. Vous devrez alors aller dans la deuxième pièce. Quand vous y serez tous, la deuxième porte se fermera et il s'en ouvrira une autre qui donne sur la dernière pièce. Quand vous serez tous dans cette dernière pièce, la troisième porte se fermera et s'ouvrira la dernière, qui donne sur l'extérieur. Vous sortirez tous sur la planète et la dernière porte se fermera aussi.
"Dès cet instant vous serez libres sur la planète Ross et vous pourrez commencer votre nouvelle vie. Je vous déconseille d'opposer toute résistance pendant le transfert, cela nous obligerait à utiliser les paralysateurs. Vous devrez faire le parcours de ces pièces le plus vite possible : il ne faut pas y rester trop longtemps, elles ne contiennent ni vivres ni boissons et la réserve d'air y sont limitée.
"Avant le début du transfert je vais faire l'appel et, un à la fois, vous viendrez vérifier vos affaires personnelles, nous avons fait la liste de tous les biens personnels que vous avez apportés avec vous. Vous contrôlerez la liste et vous la signerez. Vos biens seront envoyés sur la planète dès que possible. Je vous rappelle juste que qui ferait obstacle au bon déroulement du transfert serait frappé par des rayons paralysants mais également porté hors de la Garnison, sur la planète."
Mar écouta ce discours et essaya de deviner comment un exilé pouvait l'entendre. Il regarda les autres et vit sur leurs visages les expressions les plus diverses, des visages angoissés, d'autres impénétrables, apathiques ou effrayés, voire épouvantés. L'un même était fier, remarqua-t-il émerveillé, il semblait presque amusé, cynique.
Le sous officier commença l'appel. Quand ce fut le tour de Mar, il se comporta comme tous les autres, suivant les consignes reçues. A la fin de l'appel, ayant reposé les listes, le sous officier reprit la parole.
"Maintenant mettez-vous en rang par deux et suivez-moi."
Lentement la file se forma, entourée de soldats, et sortit du dortoir. Un court trajet les séparait de la Porte que d'autres soldats bordaient. Mar regarda partout dans l'espoir de voir Njeiry. Il était sûr qu'il était quelque part, qu'il le regardait, mais il n'arriva pas à le voir. Il sentit comme une angoisse l'envahir. Il savait qu'il pourrait rentrer quand il voudrait, mais la mise en scène était si réaliste qu'il ne pouvait s'empêcher d'en sentir tout le poids.
Il entra avec les autres exilés dans la première pièce et quand la première porte se referma dans un sifflement au rétablissement du champ de force, Mar faillit se sentir mal. Pour les autres, pour lesquels, pensait Mar, ce n'est pas une fiction, comment ce sifflement pouvait-il résonner dans leur cerveau ? Il était la voix qui prononçait la sentence ultime, sans appel, qui déclarait : "tu n'es plus un libre Citoyen de la galaxie, tu n'es plus un être humain, tu es confiné à jamais dans cette poubelle de l'humanité, tu es un misérable parmi les misérables."
Et puis aussi, une planète entière, tellement plus grande qu'une prison normale ! Y refaire sa vie ? Oui, mais cela voulait aussi dire que la vie qu'ils avaient vécue jusque là était irrémédiablement finie, pour toujours. Et "toujours" est un mot grave.
Même lui, quand Njeiry lui avait demandé : "Tu m'aimeras toujours ?" il n'avait pas eu le courage de lui dire le "oui" qui lui venait aux lèvres, qui lui jaillissait de son cur.
Il avait répondu : "Non, mon amour, pas toujours, mais tant que j'en serai capable."
Un des prisonniers eut une crise de nerfs et se jeta à terre en hurlant : "Je ne bouge plus, je ne bouge plus, non, non, non..."
Mais ses voisins l'avaient vite saisi solidement et l'avaient traîné en avant avec eux. Ils traversèrent ces grandes pièces mornes, froides, en plasmétal lisse et brillant. Enfin s'ouvrit la dernière porte. Le paysage était celui qu'on voyait de la Garnison, et pourtant il semblait différent, étrange et inconnu. Mar, avec les autres, passa aussi la dernière porte et il sentit que son cordon ombilical était coupé.
Quand il entendit le sifflement, à la fermeture de la dernière porte, un homme se détacha du groupe encore compact, se retourna et courut en hurlant le long de l'édifice de la Porte. Puis soudain il s'effondra : il avait heurté le mur invisible. Le genoux à terre il se mit à frapper des deux poings l'invisible surface sans en sortir aucun son, malgré la violence de chacun de ses coups.
Mar et les autres détournèrent le regard de cette scène hallucinante et ils partirent tous vers le village indigène voisin.
CHAPITRE 20
Les Accueilleurs
Entre les arbres on commençait à voir les maisons d'un village où entrait la route de terre battue. Les pieds nus des exilés, peu habitués, sentaient avec peine toutes les aspérités du chemin et ils étaient tous si occupés à essayer d'éviter les petits cailloux pointus qu'ils ne remarquèrent pas tout de suite l'approche d'un groupe d'indigènes, jusqu'à ce que l'un d'eux les aperçoive et lance une exclamation de surprise.
Le petit groupe d'exilés s'arrêta et regarda, attentif et inquiet. Cinq types, grands et musclés, approchaient, la peau ambrée. Ils étaient tous vêtus d'une espèce de petites jupes grossières et d'espèces de pèlerines dans divers tons de vert blême. Ils avançaient côte à côte, en ligne, pieds nus, d'un pas assuré. Le type du milieu avait un petit bâton, long et léger dans sa main gauche, appuyé presque à la verticale sur une épaule. Au bout du bâton il y avait une touffe de lanières souples jaune miel.
Les cinq indigènes avaient les cheveux longs, rassemblés par un nud au-dessus de leur tête, au centre, noué de façon à ce qu'ils se rouvrent après en une crinière souple qui ondulait à chaque pas. Mar remarqua qu'ils souriaient.
A quelques pas d'eux ils s'arrêtèrent tous les cinq. Celui du milieu fit quelques pas de plus et s'arrêta à son tour.
Il s'inclina : "Bienvenus sur Ross, que nous appelons Boar. Nous sommes les Accueilleurs et nous habitons cette ville." Dit-il, et il pointa derrière lui son bâton, mais sans se retourner. "Vous êtes tous, dès à présent, des citoyens de Boar et notre charge est de vous aider à vous intégrer au mieux à la vie de notre planète."
Mar se dit qu'il avait l'air de réciter un discours appris par cur. C'était sans doute le cas : ce petit discours il devait le répéter à chaque groupe d'exilé qui sortait de la Garnison par la Porte.
"La planète est assez grande et il y a des milliers de groupes qui seraient heureux de vous avoir avec eux, aussi chacun de vous trouvera certainement le milieu le mieux adapté pour lui. Ici, qui vous étiez ne compte plus, ni ce que vous avez fait : la seule chose qu'on vous demande est de respecter les règles du groupe dont vous ferez partie. Ici il n'y a pas de prisonniers, si vous n'êtes pas bien dans un groupe à cause de ses règles, vous en choisirez tout simplement un autre avec d'autres règles. Ou même, éventuellement, vous fonderez votre groupe avec vos règles : il y a de la place pour tout le monde, ici sur Boar.
"Quand deux groupes ont des règles contradictoires et inconciliables, ils s'évitent simplement mutuellement et vivent à leur manière. Mais ce n'est ni le lieu ni le moment de vous expliquer tout ceci. Si vous voulez bien nous suivre, vous êtes attendus dans notre ville. Nous vous donnerons vêtements et nourriture et vous aiderons à trouver l'installation que vous préférerez. Ah, j'oubliais," ajouta-t-il, toujours l'air de réciter, "mon nom est Tuken Bakol et je suis le chef élu de la ville des Accueilleurs. Maintenant, si vous le voulez bien, nous pouvons y aller."
Il allait se retourner mais de nombreuses voix surgirent en même temps du groupe des exilés avec différentes questions.
Le chef sourit : "Pour vos questions nous aurons tout le temps en ville. A cinq, nous ne pourrions pas vous répondre à tous. Nous sommes nombreux à la ville des Accueilleurs et nous serons tous à votre disposition."
Mais un des prisonniers répéta sa question : "Et nos biens, quand la Garnison va-t-elle nous les restituer ?"
Le chef sourit, presque amusé : "Oh, vous ne les verrez plus jamais. Ceux de la garnison, à ma connaissance, n'ont jamais rien donné. Ils gardent tout : c'est la dernière tromperie que la galaxie nous offre. Mais ici sur cette planète vous n'aurez besoin de rien, je vous le garantis. Maintenant, partons."
Il se tourna et partit vers le village qu'il venait pompeusement d'appeler "ville". Les quatre autres s'écartèrent pour laisser passer le chef puis le groupe d'exilés, avec des sourires et des gestes aimables. Puis eux aussi suivirent le groupe.
A l'approche du village Mar remarqua qu'au bord de la route les fourrés s'épaississaient et formaient un épais et inextricable rideau d'épineux, apparemment robustes. Puis il vit que les premières maisons surgissaient soudain au centre d'une vaste clairière et formaient une série de cercles concentriques compacts, percés radialement par la route où ils marchaient. Les murs extérieurs étaient en pierre, sans fenêtres. Le tout donnait l'impression d'un village fortifié, qui ne cadrait pas avec la vision idyllique présentée peu avant par le chef.
Le centre du village était une vaste place circulaire. Les façades des maisons donnant sur la place étaient élégantes et toutes construites en bois. Au centre de la place se dressait un arbre unique, très haut, avec une grande échelle de corde qui se perdait en haut dans ses branches fournies. Mar n'avait jamais vu un arbre si haut de sa vie, avec un tronc qui en proportion semblait fin et lisse. Il n'arrivait pas à distinguer la forme de feuilles, tellement elles étaient hautes. Sous l'arbre il y avait une grande toile avec dessus, en vrac, beaucoup d'habits bariolés.
Le chef reprit la parole : "Avant tout choisissez un habit à votre goût et mettez-le. Ces habits sont un cadeau de bienvenue des habitants de Boar à leurs nouveaux frères. C'est la coutume que chaque année chaque groupe de Boar donne un habit aux Accueilleurs dans ce but. Comme vous voyez, il y en a beaucoup plus que vous n'êtes, alors chacun de vous pourra en choisir un à son goût. Je vous prie, mes frères, de vous servir librement."
Mar regarda les autres prisonniers, puis autour de lui : à part eux et les cinq Acueilleurs, il n'avait encore vu personne du village. Tous les nouveaux exilés se servaient et certains étaient déjà habillés. Mar approcha du tas et se mit à choisir. C'étaient tous des habits d'une étoffe assez raffinée, faits d'une fibre sans doute végétale qu'il ne connaissait pas. Au touché ils étaient assez doux, mais semblaient résistants. Mar remarqua aussi que, bien qu'ils aient l'air neuf, ils ne l'étaient pas.
Il choisit une toile violette qu'il se drapa autour des hanches. Il nota aussi qu'aucun des habits mis à disposition n'était vert. De sorte que, pensa-t-il, aucun des exilés, coiffure mise à part, ne pourrait être pris pour un Accueilleur.
Quand ils furent tous habillés, le chef fit un signe à un de ses compagnons. Lequel prit la toile par les quatre coins, en fit un paquet renfermant les habits restants et l'emporta.
"Maintenant" dit le chef, "il vous sera offert un bon repas et les Accueilleurs seront à votre disposition toute la journée. Permettez-moi d'appeler mes concitoyens."
Il porta la poignée de son long bâton à ses lèvres et y souffla. Un long sifflement modulé en sortit et rebondit entre les maisons de la place. Des portes des maisons, et des deux routes du village, commencèrent à affluer des dizaines d'Accueilleurs portant de grands paniers et des amphores.
"Asseyez-vous par terre et acceptez ce repas, mes frères." Dit alors le chef en faisant un ample geste circulaire avec son bâton.
Les Accueilleurs continuaient à affluer, tous souriants. Il y avait des gens de tout âge et des deux sexes, divisés en petits groupes qui donnaient l'impression d'être des familles. Mar fut abordé par un petit groupe compact.
Un vieil homme s'inclina devant lui : "Frère, voici ma famille et nous serions honorés si tu acceptais notre nourriture et notre hospitalité. Nous sommes tous à ta disposition. Je suis Kaber Otono, voici mon épouse Vekun et eux sont mes enfants Fabe, Germ, Eber, Drah, Deman et Kubil."
Mar s'inclina à son tour, en les regardant. Ils avaient tous l'air ouvert et franc. Kubil, le plus petit, devait avoir six ans s.u. ; Fabe, le plus grand, allait sur la trentaine. Ils étaient tous minces mais robustes. La famille l'entoura festivement et le fit s'asseoir. Ils lui offrirent des fruits très doux, de fines tranches de viande fumée, de savoureuses baies et des boissons aromatisées. Il croyait rêver. Ce n'était que véritable nourriture, sans un seul plat synthétique ou allégé. Les goûts étaient nets, marqués, presque enivrants.
Mar mangea de bon cur : même le Palais Anje ne proposait pas de plats si purs et si bons. Tout en mangeant il commença à demander des informations. Ses hôtes aussi l'inondaient de questions, surtout sur son travail, ses capacités. Ils lui expliquèrent que c'était pour mieux le conseiller et Mar répondit sereinement. Les parents, en particulier, semblaient ne pas perdre un seul mot de ses réponses.
Le chahut sur la place était de plus en plus fort : des rires, des chants et des bavardages se mêlaient dans un tumulte de voix excitées. Quand tous eurent mangé à satiété, le chef se leva et siffla de nouveau. Tout le monde fit silence.
"C'est notre coutume, pour cette journée de bienvenue, de nous amuser jusque tard dans la nuit. Demain on pourra commencer pourvoir à votre installation. Pour l'instant, si cela vous convient, place aux jeux, aux danses et aux concours. Comme c'est la coutume, nous commençons par des jeux d'astuce et d'intelligence."
Quelques Accueilleurs apportèrent de grands plateaux avec dessus un assortiment d'objets. Chaque famille expliqua à leur hôte qu'il serait le champion de la famille et donc qu'il lui fallait passer l'épreuve pour apporter des points à la famille. A la fin de toutes les compétitions, le vainqueur leur donnerait les points gagnés et cela repaierait largement ses hôtes.
Otono murmura à Mar : "Il y a longtemps que notre famille n'a pas gagné le trophée. Fais-nous honneur, je t'en prie... si tu obtiens un bon score, nous t'en serons tous reconnaissants."
Mar se leva : "Je ferai de mon mieux, si cela peut vous récompenser de votre très aimable accueil."
Les compétitions commencèrent. Mar, bien qu'absorbé par les épreuves, se prit à penser que tout cela ressemblait étrangement, même si de façon différente et plus originale, à des tests d'aptitude. D'ailleurs, pensa-t-il, au fond les tests d'aptitude ne sont rien d'autre que des jeux. A la fin Mar était quatrième. Il remit ses points à Otono, l'air navré.
"J'ai fait de mon mieux, crois moi..." se justifia-t-il.
"Oh, merci, merci. C'est un très bon résultat et nous en sommes contents. Et puis les épreuves et les fêtes ne sont pas finies."
On lui offrit encore à boire et à manger. Eber, qui avait presque son âge, lui parlait et lui posait des questions avec grand intérêt. Peu après le chef souffla encore dans son sifflet.
"Maintenant, si vous voulez bien, faisons un peu de musique et de danse."
Plusieurs instruments de musique furent apporté et les danses commencèrent.
"Tu sais jouer de quelque chose ?" demanda Eber à Mar.
"Non, je ne sais pas, mais j'aime bien danser."
"Dansons, alors !"
Chacun des exilés était servi, suivi, observé, étudié par la famille qui l'hébergeait. Mar trouvait étrange une si sincère curiosité de la part de personnes qui, après tout, voyaient ce rite se répéter si souvent.
Au début, les plus âgés des prisonniers ne prirent pas part aux danses, mais l'insistance des Accueilleurs fut telle et si forte qu'à la fin ils dansaient tous, sans se soucier de s'ils dansaient plus ou moins bien ou avec plus ou moins d'élégance.
Quand enfin cessèrent les danses, il régnait sur la place une humeur de joie insouciante. Le chef donna alors le signal du début des concours d'habilité physique et d'adresse. Là, Mar se plaça sixième, avec quinze points qu'il remit aussi à Otono. Quelqu'un se mit à chanter et vite tous voulurent participer aux chants. Certains avaient une belle voix, d'autres moins. Les Accueilleurs aussi chantèrent des churs sur la fraternité et l'amitié. Mar chanta quelques chansons d'amour apprises quand il travaillait à la Maison des Plaisirs. Puis ils mangèrent et burent encore.
La journée passait, heure après heure, et le soleil rouge disparaissait déjà derrière la cime des arbres. Le chef lança les épreuves de force, auxquelles participèrent aussi certains Accueilleurs. Les jeux individuels alternaient avec les collectifs. Mar finit septième. Il se sentait fatigué et en nage, mais, réalisa-t-il, heureux.
Tous les gains furent additionnés et Mar, à sa grande surprise, se retrouva second. La famille Kaber paraissait défaillir de joie. Mar recevait de grandes claques dans le dos, des compliments, et on lui serrait le bras.
Le petit Deman cria, heureux, en sautillant : "Nous sommes riches, nous sommes riches !"
Mar, amusé, ne vit pas le coup d'il que Vekun avait lancé au petit, il le prit dans ses bras en le soulevant haut et ils rirent tous les deux. Peu après toute la famille riait avec eux.
La fête continua jusqu'à ce qu'il fasse noir. Puis, après le coucher du soleil, le chef demanda le silence.
"Frères, je crois que nous avons passé une bonne journée ensemble. Il est l'heure maintenant que chacun de vous soit accueilli dans la maison qui l'héberge. Bon repos à tous. Demain nous commencerons à discuter de votre installation sur notre planète. Gounaï, frères."
Otono prit Mar par le bras : "Viens dans notre maison, frère. Accepte notre humble hospitalité."
Ils s'éloignèrent. Les Kaber habitaient une maison du troisième cercle. Elle était, comme toutes les autres, sur un seul niveau avec deux rangées de chambres, une avec des fenêtres vers la rue, l'autre sans fenêtres, vers le mur d'enceinte en pierres. On donna à Mar la chambre centrale donnant sur l'arrière de la maison. Il n'avait pas l'habitude de dormir dans une chambre obscure et sans fenêtre mais, se dit-il, pour une nuit ou deux il était logique qu'on lui donne une moins belle chambre.
La chambre était grande et un peu dépouillée : elle n'était meublée que d'un lit en bois avec des couvertures moelleuses et plusieurs lampes étaient accrochées aux murs. Otono y entra avec Mar. Quand ils furent seuls, il le fit s'asseoir sur le lit et resta debout. La lumière des lampes brillait dans ses yeux en mille reflets dansants.
"Frère, c'est l'usage chez nous que notre hôte ait aussi une nuit heureuse. Aussi je te prie de choisir l'un quelconque de mes enfants, celui qui a le plus attiré ton regard, ou même plus d'un si tu préfères, pour qu'il puisse partager ton lit et rendre ton repos plaisant."
Mar resta de marbre : "Otono, je te remercie de tout cur, mais je souhaite passer la nuit seul et me reposer vraiment."
L'homme ferma à demi les yeux et plissa le front : "Tu ne nous feras pas cet affront, j'espère. Qu'ont donc mes enfants qui ne va pas ? Il y en a des deux sexes et d'âges variés et tu peux choisir librement qui tu veux."
Mar secoua la tête : "Tu as des enfants magnifiques, tous les six. Ce n'est pas la question. A un autre moment j'aurais été flatté par ton offre, je te l'assure. Mais je te répète que je ne me sens pas d'accepter."
Otono serra les poings et sortis, en colère. De l'autre côté on entendit un échange de peu de mots animés, puis Fabe, le fils aîné, entra dans la chambre.
"Excuse-moi, frère, mais mon père est furieux. Tu dois accepter, c'est l'usage. Si tu n'acceptais pas, mon père et ma mère seraient capables de... de... de te faire du mal pour laver l'offense. Nous aussi nous attendons ton choix. Réfléchis, s'il te plait !" et il sortit.
Mar était agité : "Adapte-toi aux traditions ! Bah, si il le faut, je peux en choisir un et le faire dormir dans cette chambre..."
Otono revint : cette fois il serrait dans sa main une longue épine pointue en bois sombre et brillant. "Frère, j'espère que tu t'es décidé !" dit-il menaçant.
Mar frémit mais essaya de sourire : "Bien sûr, Otono, j'ai réfléchi. Si c'est ton souhait, tu peux envoyer un de tes enfants ici..."
"Lequel ?"
"Et bien... celui qui s'appelle Gerd."
Otono s'illumina d'un grand sourire : "Germ, tu veux dire ?"
"Oui, c'est ça, Germ."
"Merci mon frère, Germ en sera très honoré. Je savais que tu ne me ferais pas cette grande offense."
Otono sortit et Mar soupira. Peu après Germ entrait dans la chambre et fermait soigneusement le rideau derrière lui, le fixant par des lacets aux montants. Puis il se tourna vers Mar et le regarda, les yeux souriants.
"Me voici, frère. Je suis très content que tu m'aies choisi."
Il s'approcha et, en approchant, par de petits gestes légers il fit tomber par terre kilt et pèlerine. Mar sauta sur ses pieds.
"Attends, Germ. Essaie de comprendre. Je ne veux offenser ni toi ni ta famille... Mais je n'ai pas l'intention de... de profiter de cette situation. Alors soit, dors dans cette chambre, sur le lit si tu veux, je dormirai par terre et demain tu pourras dire que j'ai passé la nuit avec toi."
Germ écarquilla les yeux : "Tu te moques de moi ? Tu veux m'offenser et offenser toute ma famille ?"
"Baisse la voix, s'il te plait. Je te jure que je ne veux vraiment offenser personne."
"Alors, si je ne te plais pas, pourquoi m'as-tu choisi. Tu pouvais choisir tout autre de mes frères et surs..."
"Non, non, sincèrement, tu es celui qui me plait le plus des six, mais je n'ai pas envie de faire l'amour, ni avec toi ni avec un autre, cette nuit."
"Bien." Dit Germ en se rhabillant, "je vais dire à mon père et ma mère qu'ils viennent laver l'offense !"
Mar le retint par un bras : "Non, attends. Mais se peut-il que tu ne comprennes pas ? Viens ici. Je te dis et je te répète n'avoir pas la moindre envie d'offenser personne et que tu me plais mais que..."
"Alors faisons l'amour..."
"Je n'en ai pas envie, tu ne peux pas m'y obliger, vous ne pouvez pas..."
"C'est la tradition et tu dois la respecter, sinon tu le paieras cher."
"Mais si seul toi et moi savons qu'il ne s'est rien passé..."
"Non. Je dois le dire à ma famille et eux doivent te punir."
Mar se sentit perdu : il soupçonna ce "punir" de vouloir dire "tuer".
"D'accord, Germ. Viens ici sur le lit. Faisons l'amour." Dit Mar résigné et il alla sur le lit. Eteins les lumières." Ajouta-t-il.
"Oh non, on ne peut pas. Elles doivent rester allumées toute la nuit. C'est la tradition."
"Alors d'accord, ne les éteins pas. Finissons-en une bonne fois."
Germ arriva lestement près de lui et se coucha à côté de lui, immobile : "Dis-moi ce que je dois faire."
"Ce que tu veux." Répondit Mar, fatigué et résigné.
"Oh non, c'est toi l'hôte, alors tu dois me dire ce que tu veux que je fasse et je le ferai."
Mar soupira, et la longue nuit commença.
"Déshabille-moi, va." Dit-il au garçon, et à son tour il le déshabilla.
Germ avait déjà une belle érection. Mar s'appliqua à la tâche et le contact du beau corps doux du garçon provoqua vite son érection et réveilla son désir. Petit à petit l'excitation eut le dessus et Mar, encouragé par le garçon, se retrouva vite à le chevaucher avec un indéniable plaisir. Il l'avait pénétré sans difficulté et il eut l'impression que Germ aimait être pris, d'ailleurs il avait cessé d'avoir une attitude passive et maintenant il participait avec un enthousiasme certain.
Quand enfin Mar arriva à l'orgasme, il dit au garçon : "Maintenant je peux enfin dormir ?"
"Tu ne veux pas qu'on fasse encore quelque chose ?" demanda le garçon et l'air malicieux et, vite, il se baissa pour sucer Mar.
Ils continuèrent ainsi, d'abord à se sucer l'un l'autre et Mar dut admettre que le garçon savait faire, il avait d'ailleurs très vite réveillé le désir de Mar. Ainsi Mar remit ça. Comme il avait déjà joui, cette fois leur étreinte dura plus longtemps : Germ gémissait de plaisir et s'agitait avec une expression heureuse.
Le garçon essaya aussi d'embrasser Mar, mais celui-ci n'avait pas envie : son cur était plein de Njeiry et il sentit qu'embrasser Germ aurait fait de ce rapport physique, auquel il avait été contraint, quelque chose de plus intime dont il ne voulait à aucun prix. C'est donc bien en vain que Germ essaya plusieurs fois de se faire embrasser.
Quand Mar put enfin s'endormir il était vraiment épuisé, plus intérieurement que physiquement. Il espérait pouvoir s'éloigner vite de ce village.
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