Le premier livre de Mar Swooney (11)
de Andrej Koymasky



CHAPITRE 21
Une espèce d'enchère

Le lendemain matin Mar se réveilla et s'aperçut qu'il était seul sur le lit. Il voulut s'étirer : il sentit que quelque chose le retenait. Il se souleva d'un coup mais il retomba. Il avait les chevilles et les poignets attachés aux quatre coins du lit, sur lequel son corps nu formait comme un grand X.
"Oh, par toutes les Puissances, que se passe-t-il ici ?" se demanda-t-il à mi-voix.
Il essaya de tirer, de se détacher. Le lit grinçait mais il n'arriva pas à se libérer. Il essaya encore, avec plus de force, jusqu'à se faire mal, mais à part les grincements du lit, il n'obtint rien.
Il s'aperçut que quelqu'un entrait dans la chambre et tourna la tête : c'était Deman, le petit d'environ dix ans.
"Ohé, toi, s'il te plait, détache-moi de là !" lui dit Mar.
"Je suis pas fou !" répondit le garçon et il s'arrêta pour le regarder.
"C'est toi qui m'as joué ce tour ? Allez, détache-moi, maintenant."
"Mais non, c'était mon père, ma mère, Fabe et Germ. Ils sont forts et si tu t'étais réveillé pendant qu'ils t'attachaient ils auraient pu te tenir fort pour que tu ne t'échappes pas. Et puis nous, Eber, Drah, Kubil et moi, on était prêt derrière la porte pour donner un coup de main s'il avait fallu."
Mar secoua la tête, incrédule : "Et pourquoi vous m'avez attaché ? Qu'est-ce que j'ai fait de mal, cette fois ?"
"Rien. Au contraire, tu es le meilleur hôte qu'on ai jamais eu dans la famille. J'ai entendu mon papa le dire."
"Mais alors, pourquoi vous m'avez attaché ?"
Deman rit : "Ben, parce que c'est comme ça qu'on fait, non ?"
Mar n'arrivait pas à comprendre : "Comment, on fait comme ça ?"
"Avec les hôtes."
"Mais pourquoi ?"
"Ben, sinon ils essaient de s'enfuir."
"Je ne vois pas pourquoi je devrais fuir. J'ai été bien, avec vous."
"Eh, on a fait de notre mieux pour te faire sentir bien avec nous. Ma mère dit qu'il faut toujours être très gentil avec les hôtes, le premier jour."
"Le premier jour ? Et le deuxième ?"
"C'est aujourd'hui."
"Oui, je sais, mais qu'arrive-t-il, aujourd'hui ?"
"Aujourd'hui viennent les acheteurs et avec toi, enfin, on pourra faire plein d'argent."
Mar se sentit foudroyé : "Tu veux dire que vous allez me vendre, aujourd'hui ?"
"Bien sûr."
"Comme un esclave ?"
"C'est quoi, un esclave ?"
"Un homme qui est vendu et acheté et qui doit travailler pour son maître."
"Ah, alors oui : comme un esclave."
"Et vous faites toujours ça, avec tous les hôtes ?"
"Bien sûr, sinon comment on ferait pour vivre ?"
"Et à qui vous me vendrez ?"
"Je ne sais pas. Mais cette fois avec toi on gagnera bien : tu as fait deuxième aux compétitions. Ce ne sera pas la peine de te donner aux Marchants contre quelques restes."
Mar ferma les yeux : c'était trop absurde pour n'être pas vrai. Il rouvrit les yeux et regarda le plafond. Les grosses poutres appuyées sur les trois murs de pierre semblaient planer au dessus de lui. Il essaya de lever la tête et regarda vers la porte. Le rideau était à présent ouvert, ainsi que la porte sur la rue. Des Acceuilleurs allaient et venaient, affairés. Sur le mur de devant, l'arrière de la maison du second cercle, il vit la toge violette qu'il avait choisie la veille étendue à sécher.
"Ils la préparent pour les prochains hôtes, pour les prochains frères." Pensa Mar, et il demanda au petit : "Où sont les autres ?"
"A la place. Ils attendent les acheteurs."
Mar se sentait détendu, détaché, comme si tout ça ne le regardait pas personnellement, comme s'il n'était que le spectateur d'un, holo-drame.
"Ils arriveront quand ?"
"Certains sont déjà là."
"Je n'ai encore vu aucun acheteur..."
"Bah, on attend d'abord qu'ils soient tous arrivés. Puis, quand le soleil est haut et que l'ombre de l'arbre est plus courte, on ferme la ville et on commence les tractations."
Mar leva encore la tête pour voir la longueur des ombres : "Il y en a encore pour longtemps ?"
"Non, non ! Le temps de chanter trois fois le Chi-ké-do."
Mar ne comprit pas de quoi il pouvait parler, mais il se dit qu'autant valait se détendre et attendre. Il regardait le garçon et pensait à ce que son naturel et sa tranquillité étaient étranges. Il lui parlait de sa propre vente comme si c'était la plus banale des choses qui soit, comme s'il parlait du temps ou du repas.
Au fond, se disait Mar, pour ces gens cela est vraiment "naturel". Il repensa aux cours d'Histoire de la Civilisation. Le professeur avait expliqué que l'esclavage avait été une pratique courante sur Terre dans des temps reculés, lors de l'histoire primitive de la planète, mais qu'il avait été complètement aboli depuis mille ou mille cinq cents ans...Mar y avait cru, alors. Mais il avait découvert, bien chèrement, qu'au contraire cela existait encore, même si sous des formes différentes, tant sur Terre que dans toute la galaxie. Ici, c'était plus explicite.
Il se demanda aussi comment réagissaient les autres exilés en découvrant être devenus des objets de commerce. La réponse lui arriva de Deman.
"Tu es tranquille, tu n'es pas comme les autres hôtes qu'on a eu."
"Pourquoi, ils étaient comment, les autres ?"
"Ben, il y en a eu qui hurlaient, qui pleuraient, certains étaient étranges... Toi tu es le plus 'homme' de tous."
Mar sourit : "Merci. C'est un compliment."
"Tu sais, je crois que tu pourrais même devenir un bon Accueuilleur."
"Je ne crois pas. Non, je ne crois vraiment pas."
"Et pourquoi ?"
"Tu sais, je ne crois pas que ça me plairait de vendre des hommes, comme vous les Accueilleurs le faites."
Deman dressa fièrement les épaules et la tête : "Alors tu n'es pas un vrai homme, je me trompais. Nous les Accueuilleurs nous sommes les seuls vrais hommes de Boar." Dit-il puis il se retourna et sortit.
Mar resta étendu et détendu. "Un début en vaut un autre," se dit-il, "Mais il est sûr que pour les autres, les vrais exilés, cette situation doit être terrible..."
Quand il avait décidé de visiter la planète, il n'avait pas pu faire de plan concret, puisqu'il ignorait quelle y était la situation, qui d'ailleurs n'était connue de personne dans la galaxie. Près de huit cents ans de complet isolement, en dehors du flux constant de nouveaux arrivants, devait avoir créé une étrange civilisation, bien différente de celle diffusée dans la galaxie. Et la différence de civilisation devait s'être accrue du fait de l'extrême pauvreté en minéraux et de l'absence de technologie. Pour autant qu'il ait pu le constater au village des Accueilleurs, il n'y avait aucun objet métallique.
Mar était plongé dans ces réflexions quand il entendit un nouveau bruit dans la maison. Il regarda : Germ entrait. Mar le salua de la formule d'usage dans la galaxie.
"Cette matinée s'écoule, Citoyen Germ."
Le jeune homme le regarda d'un air bizarre : "Toutes les matinées s'écoulent, toutes plus ou moins pareil," répondit-il maussade, "et moi je suis un Accueilleur, pas un citoyen."
Mar rit : "Comment vous vous saluez, vous les Acceuilleurs ?"
"Comme tout le monde se salue : goumonin."
"Bien. Goumonin, alors, Accueilleur."
Germ le dévisageait : "Deman m'a dit que tu es un type spécial. Moi je ne sais pas. Cette nuit tu m'as paru très normal. On a eu des hôtes meilleurs que toi au lit, avant toi. Bof, mais j'en ai eu de bien pires que toi. De toute façon tu m'es sympathique, alors j'ai dit à mes parents que tu es assez bon."
Mar le regarda intrigué : "C'est si important ?"
"Ça pourrait l'être. On ne sait pas encore qui va t'acheter. Peut-être que j'ai mal fait d'exagérer. Nous les Accueilleurs sommes toujours très honnêtes, sans quoi on ne pourrait pas vendre bien. Mais je n'ai pas trop exagéré et je crois que personne ne s'en rendra compte."
Mar repensa, très mal à l'aise, à la Maison des Plaisirs.
"Tu as idée de qui va m'acheter, Germ ?"
"Ben... dur à dire. Tu t'es montré plutôt de bon niveau bon dans tous les domaines, à la fête d'hier. Alors beaucoup d'acheteurs pourraient s'intéresser à toi... et ça fera monter le prix..."
Mar posa encore la tête sur le lit parce que les muscles de ses épaules et son cou commençaient à lui faire mal : "Il y en a encore pour longtemps ?" demanda-t-il.
"Avant quoi ? Ah, le début des négociations ? Non, le temps de chanter une fois le Chi-ké-do."
"C'est quoi, le Chi-ké-do ?"
"C'est notre chant long qui raconte l'histoire du village."
"Vous l'avez chanté, hier ?"
"Bien sûr que non, on ne le chante jamais devant les étrangers. Seuls les Accueilleurs adultes peuvent le chanter, moi je ne peux pas encore, je peux juste rester l'écouter."
"Et quand un Accueilleur devient-il adulte ?"
"Quand il a son premier enfant."
"Alors certains peuvent ne jamais devenir adultes."
"Mais ne dis pas de bêtises !"
"Parfois il arrive qu'on ne puisse pas avoir d'enfants."
"On peut toujours en adopter un."
"Et à quel âge on peut adopter un enfant ?"
"Quand on est capable se soulever seul la poutre qui ferme la porte de la ville."
Une fois encore, Mar n'en savait pas plus. "Mais dis-moi donc, dans ta fratrie, qui est déjà adulte ?"
"Personne. On est tous encore chez les parents, non ?"
"Mais vous n'avez pas la force de soulever la poutre ?"
"Bien sûr que si, mais ça ne nous intéresse pas encore. Il n'y a que Fabe, il semble qu'il fabrique son tambour."
"Son tambour ?"
"Son tambour, oui. Ah oui, tu es étranger. Ici chez nous, si on veut quitter la maison et se marier, on doit faire un tambour en grand secret. Puis on monte sur l'arbre et on se met à en jouer. Alors tous ceux qu'on intéresse essaient de construire un tambour pareil, s'asseyent sous l'arbre et en jouent. Quand quelqu'un arrive à produire un son identique, le chef le fait monter sur l'arbre. Si les tambours sont vraiment pareils, ils descendent ensemble et vont soulever la poutre. Alors ils peuvent avoir un enfant, ou en adopter un s'ils sont du même sexe, et donc devenir majeurs et former une nouvelle famille. Si non on jette le tambour et il se casse et celui qui est monté redescend et il ne peut plus essayer."
"Mais c'est très difficile..."
"Non, pas tellement."
"Et puis il pourrait monter sur l'arbre quelqu'un avec le bon tambour qui n'est pas celui qu'on voudrait..."
"Il suffit de faire savoir à qui t'intéresse comment sera ton tambour..."
Mar sourit : c'était une façon comme une autre de choisir son compagnon.
"Mais si personne ne construit de tambour pareil, qu'arrive-t-il ?"
"Oh, alors là oui, c'est triste. Il ne te reste qu'à acheter un hôte pour fonder une famille ou alors à quitter la ville et ne plus être un Accueilleur."
"Et toi, tu le prépares ton tambour ?"
"Ça ne se fait pas de poser cette question ! Et puis, tu n'es même pas un Accueilleur."
Mar, forcé depuis plusieurs heures à rester dans cette position, commençait à sentir ses muscles s'engourdir.
"Je suis fatigué d'être comme ça. Tu ne pourrais pas au moins me libérer un bras ou une jambe ?"
"Eh, non. On n'a jamais vu ça, tu sais."
"Il y en a encore pour longtemps avant les... les négociations ?"
"Plus trop, maintenant."
Mar tendit et relâcha ses muscles plusieurs fois pour atténuer la douleur qui l'envahissait. Un sifflement modulé flotta sur les maisons du village.
"Que se passe-t-il ?" demanda Mar.
"Ils ferment les portes de la ville maintenant et les négociations commencent."
"Ils vont venir maintenant ?"
"Bien sûr. Tout d'abord les intéressés font le tour des maisons pour voir les hôtes. Puis ils discutent avec les familles le prix de base, puis ceux qui sont encore intéressés reviennent à la maison, font l'examen et offrent plus. Le mieux disant paie et part avec l'hôte. Mais maintenant je dois partir : les négociations sont la partie la plus intéressante et je ne veux pas rater ça. Gouddei !"
"Gouddei, Germ."
Mar se retrouva encore seul et recommença à attendre. Il se demandait si il pourrait se retrouver assez libre pour rentrer à la Garnison, et quand. Il pensa à son Njeiry et pour la première fois depuis le début de cette étrange aventure, il se sentit mal.
"Va savoir ce qu'il peut faire en ce moment mon Nje ? On est encore si proche, et pourtant si lointains. Quand arriverai-je à le revoir ?"
Il ferma les yeux et revit l'image de son aimé. Il le revit souriant, tendre, lumineux. Il soupira profondément et rouvrit les yeux. Le sombre plafond de poutres était encore là...
Il entendit des voix approcher. Bien des gens entraient dans la maison Kaber. La voix de la mère, Vekun, déclinait les qualités de leur hôte, c'est à dire les siennes, celles de Mar.
"... et il est fort, vraiment robuste, vous verrez. Et il a eu quarante six points, à peine six de moins que le vainqueur. Et c'est un type calme, ce qui ne doit pas être sous-évalué..."
Vekun était avec son mari Otono, suivis par une dizaine de personnes et leurs six enfants. Mar comprit pourquoi cette chambre était si grande et si dépouillée, et le lit si haut. Il regarda les acquéreurs. Très différents les uns des autres. Il les observa attentivement, intrigué.
Il y avait trois types vêtus d'une espèce de longue houppelande large, bouclée sur le devant, couvertes partout de grandes poches gonflées, même sur les manches. Les houppelandes étaient du même modèle, mais de couleurs différentes. Cet habit avait un grand capuchon. Ils avaient tous trois les cheveux noués et une grosse et longue tresse enroulée au-dessus de la tête en forme de bouée.
Et deux autres étaient vêtus d'une grande tunique flottante cyan, aux grandes manches et une cuculle à col rigide, bas sur le devant et remontant par derrière sur la nuque. Attaché sur la nuque, ils portaient un court cylindre à garnitures, du même tissu et de même couleur que la tunique. Tous deux avaient les cheveux dénoués, longs jusqu'aux épaules.
Et il y en avait un autre qui portait une tunicelle à capuche refermable et deux jambières d'une toile légère et blanchâtre. Ses cheveux étaient très courts, pas plus d'un doigt. Il portait en bandoulière une solide corde enroulée et aux poignets deux bracelets de cordes entrelacées.
Deux autres portaient un court pagne noir, des bracelets et une étroite cuculle noir à peine assez large pour leur couvrir les épaules, faite d'une matière épaisse qui ressemblait à du plastique mais qui devait être du cuir.
Un autre avait l'air élégant, les cheveux noués par une bande brillante, une espèce de petite tunique très courte fixée à la taille par une bande de la même matière que celle des cheveux, et un kilt souple plissé d'un tissu très léger, couleur émeraude. Un autre au contraire portait un grand manteau gris perle, une large écharpe lombaire, rouge orangée, lui ceignait les flancs et pendait jusqu'à ses chevilles.
Enfin venaient deux types vêtus d'une très simple petite tunique marron, sans manches, ouverte sur les côtés, arrivant aux genoux et fixée à la taille par une ceinture de la même étoffe.
Ils étaient tous autour du lit et observaient Mar avec attention. Celui au cylindre et à la tunique cyan se tourna vers Otono.
"Tu as dit que c'est un mécanicien, celui-là, c'est ça ?"
Otono s'inclina avec déférence : "Oui, Shentiste, c'est le mécanicien dont je parlais."
L'homme se tourna vers Mar : "Tu es mécanicien théoricien ou pratique ?"
Mar l'observa un instant avant de répondre : "Je dirais plutôt pratique, bien que je connaisse bien la théorie."
"Quelle est ta spécialité ?"
"La mécanique spatiale."
Un des deux hommes en noir demanda : "Tu sais travailler la matière juste avec des machines ou aussi de tes mains ?"
Mar tourna la tête pour le regarder : "Presque uniquement avec des machines..."
L'un des hommes en houppelande s'approcha et se mit à lui palper les muscles, vérifier ses organes génitaux puis ses yeux en lui retournant les paupières et enfin la bouche et les dents. Mar était gêné de se sentir touché et vérifié de façon si intime et il le regarda méchamment, mais l'homme continua imperturbable.
D'autres lui posèrent d'autres questions, d'autres l'observèrent de près et testèrent ses muscles, pendant que Vekun continuait à chanter ses mérites. Puis ils sortirent tous.
Mar lâcha un soupir de soulagement. Il commençait à se sentir fatigué et irrité, et à ne plus être aussi indifférent à ce qui lui arrivait. D'ailleurs cette position forcée prolongée sur ce lit devenait vraiment insupportable.
Peu après toute la famille rentra. Certains avaient en main une espèce de poignard en bois. Fabe s'approcha du lit et commença à libérer une cheville de Mar.
"Oh," dit ce dernier, "je n'en pouvais plus. Vous m'avez déjà vendu ?"
"Non," répondit Fabe, "on a juste fixé le prix de base avec les intéressés par ton achat. Dès qu'ils auront fini leur tour, ils reviendront et les négociations commenceront."
"Et quelle est ma cote ?" demanda Mar pendant que Fabe lui libérait l'autre cheville.
"Elle est bonne, on part d'un poids et deux grains."
Les autres ne le perdaient pas de vue, prêts à intervenir si Mar avait essayé de fuir. Mais ce dernier n'y songeait pas, autant parce qu'il voyait qu'il n'avait pas la moindre possibilité de fuite que parce qu'il voulait voir jusqu'au bout comment cela se passerait.
Quand enfin ils lui libérèrent aussi les poignets, Mar put se relever et étirer ses muscles.
"Et maintenant ?" demanda-t-il.
Fabé avait maintenant en main un étrange bidule fait de bois et de cordes. Il lui prit les bras et les attacha dans son dos. Puis il attacha aussi ses chevilles de façon à ce qu'il ne puisse faire que de petits pas. Enfin, il lui mit au cou une corde avec un nœud ingénieux conçu pour que, en tirant la corde, il lui serre le cou sans risquer de l'étrangler. C'était une façon simple mais efficace de le tenir en respect.
"Je peux m'asseoir ?" demanda Mar.
Fabé acquiesça et l'aida à s'asseoir au coin du lit.
Peu après, revinrent certains des acquéreurs que Mar avait vus avant. Il y avait celui en cyan qui avait été appelé Shentiste, un des ceux en noir, un de ceux avec la grande houppelande rouille avec des poches, et un des deux élégants. Fabé porta dans la chambre une tablette divisée en seize par seize trous carrés sculptés. Il utilisa de petites tablettes pour couvrir douze lignes de trous. Chaque acquéreur potentiel mit son symbole dans celui des quatre trous de son côté et quelques pierres de couleurs prises de trois grands récipients en bois apportés par Fabé : une pierre blanche et deux noires chacun.
Puis l'élégant posa deux pierres noires dans le deuxième trou de son côté. Celui en cuir noir en posa quatre noires. L'homme à la houppelande en mit cinq noires. Le Shentiste y fit tomber une rouge. Tour à tour ils continuèrent en se regardant, en s'étudiant l'un l'autre, parfois hésitant, parfois décidé, parfois indifférent. Mar regardait, il était fasciné.
Parfois les cailloux étaient ajoutés d'un geste rapide et décidé, parfois après longue réflexion. Dans le silence général on n'entendait que le cliquettement des pierres tombant dans les trous. Cela continua un moment. L'élégant semblait de plus en plus hésitant et perplexe, le Shentiste impénétrable, le type à la houppelande se torturait le menton. Peu après l'élégant soupira et enleva son symbole de la tablette.
Otono intervint immédiatement : "Artiste, je t'en prie, ne quitte pas si vite le concours. C'est un bon danseur, je t'assure, on l'a tous vu. Et puis à la compétition d'habilité il a gagné quinze points et tu sais que ce n'est pas peu..."
"Oui, mais au fond je n'en ai pas vraiment besoin et payer un poids et un quart d'abondant pour lui n'a aucun sens. Non, non, ce sera pour une autre fois."
Fabé parla : "Mais regarde cette corpulence mince, élégante et fine. Regarde son visage intelligent et expressif..."
L'Artiste secoua la tête : "Non, non, Que les autres poursuivent, moi je me retire. Goudivin à tous." Dit-il et il sortit d'un pas élégant mais décidé.
Otono regarda Fabé et haussa les épaules : "Poursuivez, je vous en prie..."
L'homme à la houppelande misa encore, d'un geste hésitant, quatre cailloux noirs dans le septième trou. Les deux autres continuaient, décidés, à faire leur offre. Puis l'homme à la houppelande tendit le bras pour retirer son symbole, mais Otono l'arrêta d'un geste.
"Attends, Marchand. Nous avons toujours fait de bonnes affaires avec toi et tu sais que je suis ton client fidèle, autant pour les tissus que la nourriture et le reste... fais encore une enchère, s'il te plait..."
Le marchand semblait indécis et perplexe : "Mais la dernière fois vous ne m'avez rien acheté."
"Mais si cette vente marche bien, on achètera, c'est sûr..."
Le Marchand plissa les lèvres : "Quoi que donnent les enchères ? Et pour combien m'achèterez-vous ?"
Otono parut mal à l'aise : "Oh, tu ne seras pas déçu, tu verras... Au moins six, six et demi, parole d'Accueilleur."
Le Marchand surenchérit : "Moitié moitié ?"
"Bon... sept seizièmes..."
"C'est ça ou rien."
"D'accord, la moitié."
Le Marchand acquiesça, regarda Mar et l'étudia longuement, il regarda ses deux compétiteurs et finit par poser une pierre rouge sur la dixième case. Le Shentiste en posa une rouge et deux noires. L'homme au pagne noir, sans ciller, une rouge et quatre noires.
Le Marchand enleva son symbole : "J'ai fait tout ce que je pouvais. Je t'attends sur la place pour te vendre ma marchandise, ne me fais pas défaut !"
"Sois certain que je viendrai, Marchand. Les Kaber ont toujours honoré leur parole."
"Goudivin à tous." Dit le Marchand et il sortit en faisant onduler sa large houppelande.
Le Shentiste se remit tout de suite à surenchérir, jusqu'à ce que l'autre hausse les épaules et enlève son symbole de la tablette.
"Otono, inutile d'insister. Le Shentiste a gagné."
Otono s'inclina un peu avec un geste résigné : "Merci quand même, Mécanicien. J'espère que tu pourras trouver quelqu'un de bien chez moi une autre fois. Goudivin, Mécanicien."
"Goudivin à tous." Et le Mécanicien sortit lui aussi.
Fabé avait fait les comptes pendant ce temps : "Seize noires qui font une rouge et il reste deux noires pour ton symbole. Seize rouges font une blanche. Donc en tout tu as offert deux poids, un clou et quatre grains."
Le Shentiste fit un signe d'assentiment, mit une main dans sa grande manche et en sortit un étui de toile qu'il ouvrit. Il avait trois poches. Le Shentiste en sortit deux grandes rondelles de métal, une moyenne et deux petites, les posa sur la dernière case de son côté et retira son symbole qu'il remit, dans la toile, dans la manche. Otono prit les rondelles et les passa à une corde qu'il noua à son poignet.
"Il est à Lui. qu'il prenne la corde et qu'il l'emmène, Shentiste. Nous sommes heureux qu'il nous ait honoré. Avant de partir, il pourrait nous donner la bénédiction de Shent ? Nous n'avons pas de temple sur cette île, alors..."
Le Shentiste les regarda l'air sévère : "Vous n'êtes pas fidèles du Temple, je ne peux pas vous donner la bénédiction de Shent. Mais aujourd'hui je veux vous faire plaisir : je peux réciter pour vous une invocation de protection."
Le vieil Otono baissa la tête : " Oh, je le prie de nous pardonner..."
Le Shentiste joignit les mains devant lui, auriculaire contre auriculaire, les paumes en dessus, comme un livre. Il les leva lentement et dit d'une voix atone : "Shent qui tout connaît, vaincs l'ignorance de ces esprits. Shent qui peut tout, protège cette maison et ces gens." Puis il leva la voix d'une octave et chanta : "Shent est, Shent sait, Shent voit, Shent peut, Shent fait, Shent règne !"
Il sépara les mains et les étendit dans un grand geste circulaire. Toute la famille s'approcha alors et toucha l'habit du Shentiste.
Après ce court rituel, il dit : "Gardez encore cet homme un instant. Je reviens tout de suite."


CHAPITRE 22
Le voyage vers le Temple

Dès que le Shentiste fut sorti, un grand vacarme éclata dans la maison.
"Ça a bien marché, ça a bien marché !"
"Fais moi toucher... 2.1.4. plus du double !"
"Oui, mais maintenant il faut que j'achète pour 1.0.10 au Marchand." Bougonna Otono mécontent.
"Bah, nous avons besoin de tant de choses, et aussi de nourriture pour ceux de derrière la Porte et de toute façon il nous reste 1.0.10 pour nous. On a eu de la chance, cette fois-ci !"
Mar les regardait, amusé.
Germ s'approcha : "Toi aussi tu as de la chance. On est bien avec les Shentistes, dit-on. Ça m'aurait déplu que le Marchand t'achète."
Mar le regarda : "Quand on est acheté, un maître en vaut un autre."
"Oh non ! Si le Shentiste a autant dépensé pour toi, ça veut dire qu'il ne te fera pas faire le servant. Mais d'ailleurs même les servants sont bien, au Temple. Les Marchands au contraire sont durs et rusés... et je n'aimais pas la façon que celui-ci avait de te regarder. Il aurait peut-être mieux valu que l'Artiste t'achète, mais ils sont pingres."
"Dis-moi, il est loin le Temple où il m'emmène ?" demanda Mar.
"Je n'en ai aucune idée."
"Et dis-moi... Pourquoi vous parlez au Shentiste comme s'il était quelqu'un d'autre ?"
"Que veux-tu dire ?"
"Au lieu de lui dire tu, vous disiez il, comme si vous parliez d'un autre."
"C'est l'usage. On dit qu'un Shentiste n'est pas comme nous, qu'il devient un autre... je crois que c'est pour ça qu'on dit il et pas tu. Mais je ne sais pas."
A cet instant le Shentiste revint suivi d'un homme portant le même tissu cyan, mais vêtu juste d'un fin scapulaire descendant à mi-cuisse, attaché à la taille par une ceinture de la même couleur.
"Délie-le." Ordonna le Shentiste.
Mar fut libéré et étira de nouveau les jambes. Le servant du Shentiste s'approcha et le vêtit d'un scapulaire identique au sien, lui ceignit la taille d'une ceinture puis lui remit la corde au cou, mais lui laissa mains et pieds libres et il l'emmena avec lui. Le Shentiste les suivit.
Mar regarda encore les membres de cette étrange famille qui l'avaient accueilli et vendu.
Il les salua d'un timide "Goudivin à tous." Comme il avait entendu dire.
Ils éclatèrent tous de rire mais répondirent joyeusement en chœur : "Goudivin".
Arrivés à la place, ils trouvèrent une foule de gens de tous types qui parlaient avec animation et de Marchands avec leurs marchandises exposées. Le Shentiste retrouva deux autres servants au centre de la place. Il les appela d'un signe et ils se mirent vite au côté de leur maître. Ces deux-là portaient à la ceinture un étrange machin en bois dur, formé de tubes superposés en alignant leur diamètre, avec des cannelures sur le côté. A un bout étaient attachés par une petite corde quelques bâtons droits d'un bois différent et qui passaient à travers les cannelures. Mar pensa que ça devait être des instruments de musique.
Tous les cinq se dirigèrent vers la sortie du village, s'y arrêtèrent et les Accueilleurs ouvrirent un étroit passage dans la porte. Une fois hors du village, le Shentiste sortit deux petits bâtons de sa manche et les frappa l'un contre l'autre plusieurs fois dans un étrange rythme. Huit autres servants sortirent aussitôt des haies : deux d'entre eux portaient une espèce de demi-panier contenant quelques coussins et deux longs bâtons sur le côté. Le Shentiste s'assit dedans et ils posèrent au-dessus de lui un autre panier renversé, avec de petits trous, qui le couvrait entièrement.
Mar eut envie de rire en voyant cet homme enfermé dans cette espèce de boite, mais il resta sérieux. La corde attachée au cou de Mar fut nouée à l'un des deux bâtons. Puis quatre hommes soulevèrent le panier en le portant par les bâtons. Les autres se placèrent des deux côtés et celui qui avait accompagné Mar ouvrait le cortège. Un coup sourd donné avec les petits bâtons parvint du panier et ils partirent tous au pas de course.
Mar se sentit vite tiré par le cou et il se mit aussitôt au même pas que les autres, même si ça lui valait quelques difficultés. Ils furent vite loin du village. Les arbres s'éclaircissaient et Mar put voir qu'ils descendaient vers le bord de mer. Il y avait là plusieurs bateaux en attente, certains grands et robustes, d'autres petits, mouillant dans autant de criques naturelles. Une embarcation de taille moyenne avait deux voiles cyan, de la même couleur que les habits du Shentiste et de ses hommes et Mar comprit qu'il devait s'agir du bateau où ils allaient embarquer.
C'était un petit deux mâts à la ligne fine et fuselée. On voyait à bord bouger d'autres petites figures bleues. Mar pensa que ses hommes aussi, à la Garnison, avaient une tenue bleue et blanche, mais ce bleu-là était plus intense.
Mar, à cause du pas rapide, commençait à avoir mal à ses pieds nus. Les hommes du Shentiste semblaient complètement indifférents aux aspérités du terrain. Mar remarqua aussi que le panier ne balançait pas et qu'il avançait sans secousses, comme s'il flottait. Les hommes avaient tous le crâne rasé et le visage glabre. Ils portaient au front un signe cyan en forme de cercle.
La route descendait maintenant en lacets serrés vers la plage. Deux tournants en dessous d'eux se trouvaient cinq hommes à grande houppelande qui discutaient avec animation, accompagnés de cinq autres avec la même coiffure mais portant une courte tunique et un bâton à la facture compliquée à l'épaule. Ce bâton avait à une extrémité un gros nœud avec des pointes aiguës réparties en demi-sphère, dont une pointe plus longue et robuste que les autres, et de l'autre côté du nœud surgissait une chose plate en forme de triangle isocèle, planté par la pointe dans le nœud et au bord extérieur apparemment affûté. L'ensemble semblait une arme redoutable.
Ils portaient aussi en bandoulière deux cordes enroulées : l'une était nouée à un petit bâton, l'autre aux extrémités à deux grosses pierres percées. Mar se demanda s'il s'agissait aussi d'armes et comment on pouvait s'en servir. A côté d'eux étaient posés cinq gros fagots et deux esclaves étaient bien ligotés. Mar pensa que s'ils se déplaçaient si bien armé, le chemin ne devait pas être si sûr que ça.
Ils les dépassèrent, toujours au pas de course, alors que les Marchands leurs faisaient place et s'inclinaient. Mar remarqua que, bien qu'ils soient tous gros, le corps de ceux sans houppelande semblaient solides et robustes, peut-être un peu trapu mais pas vraiment gras.
Ils dépassèrent ensuite un type seul, vêtu d'une série de tissus de couleurs variées liées à un anneau autour de son cou. Il tirait derrière lui un des exilés, la corde au cou et les mains attachées, mais les pieds libres. Mar reconnut en lui un jeune homme dans les dix-huit ans standards, de belle prestance, qui avait très bien chanté et dansé pendant la fête, la veille. Le jeune avait l'air effondré et il suivait son maître comme un chien battu. Mar le regarda et il en eu pitié.
Ils poursuivirent leur chemin. Ils étaient presque au bord de la mer à présent. Mar respira à fond et regarda les yeux mi-clos la réverbération du soleil sur l'eau. C'était une incroyable symphonie de couleurs, des stries aux teintes pastel allaient du mauve près de la rive au turquoise et tournaient lentement au rose puis au violet foncé au large. L'ensemble était animé de myriades de reflets d'argent et des scintillements tremblants. A mesure qu'ils descendaient ces couleurs se fondaient, les scintillements se rejoignaient et fusionnaient en un seul grand ruban lumineux.
Le groupe où était Mar approchait de l'embarcation qui se détachait maintenant à contre jour. On voyait à bord de rapides silhouettes affairées aux préparatifs du départ. De petites vagues caressaient le rivage et mouraient sur la plage. Du bateau parvint le bruit rythmé de bois frappés et quelques hommes s'arrêtèrent et regardèrent vers la rive. Ayant vu le siège à porteurs du Shentiste, ils se précipitèrent à la poupe et descendirent jusqu'à la rive une longue passerelle renforcée dont l'extrémité tomba dans un bruit sourd sur le sable humide.
Peu après le petit cortège, toujours d'un pas rapide, abordait la passerelle et montait à bord. Pendant que la passerelle était retirée, Mar se passa la plante des pieds sur le mollet de l'autre jambe en essayant de calmer la douleur due à cette marche rapide et il regarda autour de lui.
Il n'avait jamais vu un tel navire, entièrement fait en bois jaunâtre, aux raccords parfaitement jointifs et finis. Il remarqua que tout avait été construit et encastré sans utiliser un seul clou. Le pont, lisse et brillant, aurait presque ressemblé à un miroir.
Les hommes du navire s'étaient tous disposés en trois files devant le siège à porteurs encore fermé et l'un deux, avec un scapulaire long jusqu'aux chevilles et une bande de cheveux courts du front jusqu'à la nuque, frappa deux bâtons. Deux hommes à côté du siège en soulevèrent la partie haute et le Shentiste se leva.
Il tendit les bras en joignant les mains en livre et, les tenant hautes, il entonna : "Shent vous illumine et vous protège."
Tous alors mirent les mains en livre au niveau de leur front et reprirent en chœur : "La lumière de Shent est en lui."
Une douce brise soulevait les voiles et les scapulaires des hommes, causant un froufroutement dans toutes ces toiles cyan.
Le Shentiste s'adressa à l'homme au scapulaire long : "Nous voici revenus à bord, labass Klune. Donne les ordres aux servants pour le départ. Puis donne à manger à ce servant, rase-lui la tête et emmène-le-moi."
"Comme Il commande, Shentiste Phyujel."
Le Shentiste s'éloigna à pas rapides vers le centre du navire où il disparut en descendant une échelle. L'homme nommé Klune prit deux bâtons qui pendaient à sa ceinture et commença à battre une série d'ordres. Aussitôt les hommes se mirent au travail, tendirent les voiles, tirèrent à bord une grosse pierre attachée à une amarre et le navire commença lentement à s'éloigner de la rive.
Puis Klune fit signe à Mar qui le suivit et descendit par une autre échelle parallèle à celle qu'avait pris le Shentiste. Ils arrivèrent dans une grande salle avec deux murs droits, un courbé en vertical et un courbé à l'horizontal. Le mur en courbe verticale comprenait plusieurs fentes hautes, protégée par du verre épais, par où filtraient des rayons de soleil. Les deux murs droits comportaient quatre portes, le mur en courbe horizontal avait en une cinquième.
Le labass dit à Mar, lui indiquant un tabouret bas à trois pieds écartés: "Assieds-toi et attends." Et il sortit par une des portes du mur droit devant l'échelle.
Il revint peu après, suivi par un servant. Ce dernier enleva la corde du cou de Mar puis lui étala une crème jaune sur les cheveux, y versa quelques gouttes d'eau et commença à le frictionner. Mar se laissait faire, intrigué. Sa surprise augmenta un peu quand il s'aperçut qu'une soyeuse mousse blanche descendait de ses cheveux sur son front. Puis le servant ouvrit un bel étui de bois ouvragé et en sortit une longue lame de verre noir qu'il posa sur la tête de Mar. Lequel sentit une légère pression, puis la lame de verre noir courir légère sur la peau de sa tête comme s'il n'y avait pas de cheveux, et il les vit tomber en touffes avec la mousse. Rapidement sa tête fut complètement rasée.
Le servant prit une serviette humide et essuya toute la mousse qui restait sur sa tête. Mar y passa la main et sentit, à la place de ses cheveux, une calotte de peau lisse. Le servant nettoya tout, rangea les instruments et sortit.
Le labass Klune, entre temps, s'était assis face à Mar : "Tu as faim ?" lui demanda-t-il.
"Oui, je n'ai pas mangé depuis hier."
"Sous peu tu pourras te nourrir."
"Pardon... ton nom c'est Klune, c'est ça ?"
L'homme fronça les sourcils puis sourit : "Tu viens de loin, alors je t'excuse. Mais souviens-toi : tous tes supérieurs en rang, tu dois toujours les appeler Lui et donner leur titre avant leur nom. Tu aurais donc dû me dire : pardon, Lui s'appelle bien labbass Klune, je crois. Tu as compris ?"
Mar acquiesça : "Et... pardon, que signifie labass ?"
"Un labas est l'assistant d'un Shentiste."
"Je comprends. Et Lui est aussi l'esclave du Shentiste ? Oh, pardon, esclave signifie..."
"Je sais ce que ça veut dire. Les Shentistes n'ont pas d'esclaves. Ils ont des servants, des labass et des lecteurs."
"Mais moi j'ai été acheté, alors je suis un esclave."
"Non, pour l'instant tu es un servant. Mais comme le Shentist Phuyel ne m'a pas ordonné de te dessiner le cercle sur le front, c'est sans doute qu'il a l'intention de faire de toi un labass."
Mar essayait de mettre ses ides en ordre : "Mais chez vous, quelle différence y a-t-il entre un servant et un esclave ?"
"Beaucoup. Un servant ne peut pas être revendu, il peut épouser qui il veut, tant que c'est un autre servant, et après une période d'honorables services il peut soit rester servant soit demander à partir... Bien que peu fassent ce choix. Par ailleurs un servant peut être puni mais pas battu. Et s'il décide de quitter le temple, il reçoit un petit don en biens ou en argent, en fonction de son ancienneté et de ses bons services. Tu vois, c'est très différent."
"Mais si je voulais partir maintenant, je le pourrais ?"
"Oui, bien sûr, mais je te le déconseille parce que tu n'aurais aucune prime et nul ne t'accorderait l'hospitalité à part peut-être les Pillards ou les Disciplinés."
Mar avait envie de demander qui étaient ces Pillards et ces Disciplinés, mais il pensa qu'il aurait bien le temps d'apprendre tout cela et qu'il ne pouvait pas poser toutes les questions tout de suite.
Les rayons de soleil avaient changé de direction, le navire avait donc viré. Le roulis était faible et il n'y avait aucun tangage. Un servant était entré en portant un plateau soutenu par trois hauts pieds avec de la nourriture dessus. Mar regarda vers Klune.
"Puis-je manger, labass Klune ? Lui mange avec moi ?"
Klune secoua la tête : "Seuls les pairs mangent ensemble. Mais tu peux manger. Mais fais vite, le Shentiste nous attend."
Le plateau portait cinq bols de bois poli, un avec un bouillon vert, un avec d'étranges légumes noirâtres, un avec des tranches carrées grises, un avec des tranches rondes blanches et vertes et le dernier avec des billes jaune orangé. Mar goûta un peu de chaque bol : c'étaient des plats au goût simple et inhabituel, mais agréable. Puis il regarda de nouveau Klune.
"Il y a une façon ou un ordre spécial pour manger ceci ?"
Le labass sourit : "Ta question est intelligente, elle montre que tu es une bonne acquisition." Dit-il et il lui expliqua comment manger.
C'était presque un rite et Mar fit de son mieux pour le respecter comme indiqué. Il mangea vite et à mesure qu'il vidait un bol, il le retournait pour indiquer qu'il n'en voulait plus. Quand il eut fini, le labass se leva et frappa les bâtons. Des pièces voisines arrivèrent quelques battements en réponse.
"Le Shentiste nous attend. Viens."
Ils passèrent la porte du mur en courbe horizontale et se trouvèrent dans une pièce ronde. Au centre, sur une plate-forme ronde elle aussi, était assis Phyujel. Sa cape drapée avec élégance cachait le siège bas. Le Shentiste semblait plongé dans de profondes pensées, le regard dirigé devant lui, vers le bas, les yeux mi-clos, le torse redressé et immobile, les mains jointes en livre sur son giron.
Klune s'inclina vite et, sans parler, il sortit. Mar resta debout devant le Shentiste, en silence, attendant d'être interpellé. Le temps passait vite mais il n'arrivait rien, pas un geste, pas un bruit. En dehors des légers mouvements, à peine perceptibles, de la respiration profonde et régulière du Shentiste, Mar aurait pu se croire face à une statue. Il commençait à se sentir mal à l'aise, mais il resta lui aussi immobile, le regard fixé sur les mains de l'homme, les bras relâchés sur les côtés.
Le temps s'écoulait toujours, mais plus lentement maintenant semblait-il. Mar commença à penser à son Nje et peu à peu il s'arracha de la situation irréelle où il se trouvait. Il faisait froid dans cette pièce ronde : Mar frissonna en revenant à la réalité. Le Shentiste restait toujours immobile et silencieux. Il était de plus en plus difficile à Mar de rester immobile et debout. Mais il sentait vaguement qu'il était important de résister.
Il se demandait si la pièce avait été savamment insonorisée pour arriver à faire flotter cette impression simultanée de force et de quiétude. Il était comme fasciné, il sentait que l'homme devant lui avait une puissante énergie et de profondes connaissances. Mais le corps de Mar commençait à céder. Ses muscles des mollets se mirent à trembler un peu. Il n'était pas sûr de pouvoir résister longtemps, immobile dans cette position.
Comme s'il avait lu en lui, le Shentiste parla : "Assieds-toi. Nous pouvons commencer notre dialogue, maintenant."
Ses mots glissèrent tranquilles et se dispersèrent dans l'air. Mar ne réagit pas aussitôt, il finit par entendre et comprendre, mais ses réflexes semblaient ralentis. Puis enfin il s'assit sur le plancher brillant.
"Tu ferais un bon labass, peut-être pourrais-tu être un bon lecteur, voire... Tu n'étais pas qu'un simple entreteneur des Maisons et un modeste mécanicien spatial comme tu l'as dit aux Kaber... Tu es sans aucun doute né pour une bien plus haute destinée. C'est peut-être un bien que tu sois venu ici, sur Boar, un bien autant pour toi que pour nous..."
Mar l'écoutait et restait de marbre. Il continua : "Pourtant tu ne seras jamais Shentiste, non... Ton chemin est plus ardu et plus haut, et c'est un chemin double, je le vois... Tu ne passeras avec nous qu'une parenthèse qui pourrait t'être très utile... tu es habile, très habile..."
Mar l'écoutait, de plus en plus émerveillé.
"Tu as beaucoup de questions à poser, mais tu ne les poseras pas encore. Chaque chose en son temps." C'était plus un constat qu'un conseil ou un ordre. "Non, ne crois pas que je sois prophète. Je ne suis qu'un Servant de Shent, le Grand Mécanicien. Ton œuvre pourrait être utile au Temple... quelques temps. Et la vie au Temple pourra t'être utile en donnant de meilleures fondations à ton œuvre, dans le futur. Essaie de donner tout ce que tu as et de prendre tout ce qui te manque."
Phyujel se tut encore longuement. Mar était toujours immobile et silencieux mais une horde de pensées se bousculaient maintenant en lui.
Puis le Shentiste reprit : "Souviens-toi toujours de ceci. Il est écrit : personne ne peut se sauver de lui-même ! Va maintenant. Tu seras l'hôte de Klune, qui t'a pris en sympathie. Il sera ton guide : suis ses enseignements avec intelligence."
Phyujel sortit d'une manche deux bâtons qu'il battit dans une rapide succession de coups arythmiques. Aussitôt Klune entra, s'inclina devant le Shentiste et regarda Mar.
"Lève-toi et suis-le." Dit Phyujel.
Ils sortirent et revinrent dans la pièce précédente. Mar se sentait déconcerté.
Klune lui sourit : "Le colloque a été positif !"
"Mais je n'ai pas dit un mot."
"C'est ce que tu crois, mais notre Shentiste t'a longuement écouté, car tu avais beaucoup à lui dire. Viens maintenant que je te montre ton espace. Tu seras à côté de ma cabine pour toute la durée du voyage."
On remit à Mar une couverture douce et pliée, pour dormir, cinq bols, un rouleau de papier blanc et un crayon. Klune passa beaucoup de temps avec lui pour lui apprendre rites et conventions, signes et formules pour qu'il puisse arriver préparé au Temple. Mar apprit qu'il deviendrait labass lui aussi et qu'une partie de son travail consisterait à lire les textes de mécanique conservés au Temple et de les mettre à jour avec les notions qu'il avait et dont le Temple manquait encore.
Les Shentistes achetaient, à n'importe quel prix, tous les scientifiques et techniciens exilés, pour être toujours au courant des évolutions et des progrès des sciences humaines et technologiques du reste de la galaxie.
"Ce n'est qu'ainsi que, un jour, Boar pourra entrer dans le règne de Shent." Lui expliqua Klune.
Chaque Shentiste devait étudier et connaître à fond une partie des textes du Temple. Après quoi il devait en tirer tous les enseignements aptes à rendre la vie sur Boar moins dure et moins primitive. Bien sûr, surtout dans certains domaines scientifiques, une bonne part des notions n'était pas applicable, vu l'extrême pauvreté de la planète en métaux et donc en possibilité d'appareils technologiques.
Mais les Temples émettaient sans cesse des suggestions, des propositions utiles au progrès de la civilisation. Ce pourquoi la population de Boar vénérait et respectait les Shentistes et faisait d'abondants dons pour entretenir les Temples.
De tout le voyage, Mar ne rencontra plus le Shentiste. Souvent il allait sur le pont d'où il contemplait la vaste étendue de la mer. En peu de jours l'île de la Garnison avait disparu à l'horizon et on ne voyait plus aucune terre, à part un chapelet d'îles semi-désertiques qui s'égrenaient indéfiniment. Parfois ils croisaient un autre bateau, au loin, parfois des grands en haute mer, parfois de vraies coquilles de noix qui longeaient les îlots.
Enfin surgit à l'horizon une longue bande grise, très découpée. Klune lui dit que c'était le continent où ils allaient et que le Temple de Shent le Grand Mécanicien se dressait sur cette terre, sur un haut rocher en à-pic sur la mer. Mar partageait son temps entre l'enseignement de Klune, les bavardages avec les servants et la contemplation de la mer et de cette terre qui approchait.
La bande s'agrandissait et déjà on distinguait clairement le profil de la terre ferme. Les îlots grandissaient et étaient de plus en plus fertiles, mais le navire les contournait et les laissait à bâbord. Sur une île Mar crut voir quelques maisons et Klune lui confirma qu'elle était habitée par des pêcheurs. La mer, à part quelques tâches roses, était d'un violet intense parfois strié de longs moutons d'écume blanche. Mar aimait la regarder se reformer continuellement. Parfois sous l'eau couraient des ombres sinueuses, parfois des bandes de petits points rouges et argent.
Dans le ciel, des groupes de nuages roses et ocre clair voilaient parfois brièvement le soleil. La lune rouge et la lune bleue étaient loin l'une de l'autre et leur distance augmentait nuit après nuit.
Enfin ils ne furent plus qu'à un jour de navigation de la côte. Le vent qui avait poussé le bateau sur toute la distance sembla faiblir, mais il suffisait encore à faire avancer le navire vers la côte. Les montagnes se dressaient en pics au-dessus de la mer, de blanches murailles escarpées, tâchées parfois de touffes de buissons. Sur une de ces plates-formes blanches se dressait une haute construction faite de la même pierre que la montagne. C'était un cylindre parfait, percé d'ouvertures rondes, équidistantes, plus petites vers la base et plus grandes au sommet. On ne voyait pas le toit. Sur la corniche un grand mat portait un drapeau bleu qui flottait au vent. Et tous les contours des fenêtres étaient aussi peints en cyan.
Le navire arriva au pied des montagnes et le Temple ne fut plus visible. Cette raide falaise de pierre avait une étroite ouverture dans laquelle s'enfila le navire. Mar crut impossible que le navire puisse passer sans toucher les falaises, mais il fila avec une exceptionnelle adresse droit dans l'ouverture. Ils débouchèrent dans un bras de mer quasi circulaire avec une grosse barque à une seule voile et au fond une crique en demi-lune de sable blanc très fin. Autour, de tous les côtés, la haute montagne les dominait, formant comme un puits avec une seule ouverture vers la pleine mer.
Mar se rendit compte que de là-haut il était très facile de défendre ce petit port. Mais il ne voyait aucune voie de sortie. Il pensa qu'il devait être possible d'escalader, mais à grand peine et à grand danger.
Le bateau amarra et baissa toutes ses voiles. Puis Klune prit ses bâtons et les frappa à répétition. L'écho s'évanouit dans la hauteur. Soudain des têtes apparurent. Un son similaire répondit d'en haut. Ils descendirent tous du navire à terre et cette fois le Shentiste descendit à pieds. Il apparut là-haut un grand pylône qui tourna et commença à se balancer. Il en descendit un objet qui s'avéra être un grand panier cylindrique avec une porte et plusieurs fenêtres, attaché à de solides cordages.
Le panier se posa sur la petite plage, ils y entrèrent, puis il se mit à remonter lentement, en tanguant. Mar, qui restait tout près d'une fenêtre, regardait la plage et le navire s'éloigner inexorablement et, vu l'apparente fragilité de l'ensemble, il avait peur. Puis il vit le calme et l'indifférence des autres et il chercha à se détendre. Devant ses yeux défilait la muraille raide et monotone.
Quand ils furent en haut, le pylône pivota et ils touchèrent terre. Quand Mar descendit, ses jambes tremblaient un peu et il fut content de sentir de nouveau la terre ferme sous ses pieds. Le Temple se dressait, calme et majestueux, sous ses yeux.
Le lendemain de son arrivée, Mar fut conduit devant le Doyen du Temple, un vieux Shentiste appelé Ussin. Ce dernier l'interrogea en présence de Phyujel. Mar se crut revenu à l'université, pour l'examen final. Après près d'une heure de questions, le Doyen approuva l'acquisition. Mar avait vraiment des connaissances utiles, même si elles n'étaient pas révolutionnaires, pour mettre à jour les textes sacrés du Temple. Il chargea donc Phyujel d'organiser la cérémonie d'admission de Mar au premier degré des internes, c'est à dire au rang de labass.

FIN DU PREMIER LIVRE


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