![]() Le deuxième livre de Mar Swooney (1) Andrej Koymasky © 2007 écrit le 15 Août 1978 Traduit en français par Eric
CHAPITRE 1
Le temple de Shent
Ce fut pour Mar le début d'une période d'apprentissage intense de la compilation des écrits et de la vie du Temple. Le leçons reçues de Klune sur le navire lui furent très utiles, mais il réalisa qu'il avait encore beaucoup à apprendre, surtout en ce qui concernait la "concentration immanente".
Il s'agissait d'une méthode qui lui permettait de se remettre en mémoire des choses qu'il croyait oubliées de longue date et surtout qui lui permettaient de se focaliser sur une pensée, une seule, et d'éliminer toute pensée étrangère, sans pour autant se détacher de la réalité, et de suivre cette pensée pleinement et avec cohérence. En moins d'un mois il fut en mesure d'arriver à des résultats appréciables. Pendant ce temps ses cheveux repoussaient. Enfin vint le jour de l'Admission solennelle et tout le personnel du Temple fut réuni. Dans la grande salle circulaire du rez-de-chaussée prirent d'abord place tous les servants qui se placèrent debout contre le mur, sur tout son long. Puis vinrent tous les labass qui s'assirent en deux files parallèles devant la Grande Entrée. Puis les lecteurs prirent place, debout sur deux files devant les labass, disposant avec soin leurs larges tuniques en plis élégants. Enfin entrèrent aussi les Shentistes, menés par le Doyen, qui entourèrent le grand pupitre au centre, sur lequel était posé le Sommaire des Ecritures. Le Doyen monta devant le pupitre et commença la lecture des Index. A chaque titre, tous scandaient en chur : "Shent, le Grand Mécanicien, est avec nous !" Après le dernier titre le Doyen ferma le Sommaire, le posa sur l'étagère d'honneur dont il tira un autre volume. Il l'ouvrit à la dernière page écrite et il montra à tous la partie encore blanche, en levant bien haut le registre et en tournant sur lui-même. Il le posa sur le pupitre puis sortit deux petits bâtons de sa manche et se mit à battre le rythme "Etudiez, oh internes !" Tous les Shentistes sortirent leurs bâtons et battirent ensemble le rythme : "Le savoir augmente." Puis Klune se leva de la file des labass et battit le rythme : "Nouvelle lumière". Le Doyen entonna alors l'hymne "Shent puissant." Klune avança jusqu'au pupitre et battit : "Appelé par Shent", puis sortit pour prendre Mar qui attendait dehors et l'introduisit dans la grand-salle du Temple. Après quoi le Doyen battit le rythme "Shent accueille". Puis il demanda à Mar : "Que demandes-tu ?" Mar avait étudié le rituel, il tendit les bras devant lui en joignant ses mains en V et répondit : "Suivre Shent." "Avez-vous entendu, Shentistes ? Que lui répondent-ils ?" Les Shentistes entamèrent, en canon, les "dissuasions" : "Qui suit Shent n'a plus de temps pour rien d'autre !" "Mon temps est pour Shent." chanta Mar d'un ton grave en réponse. "Qui suit Shent ne suit pas d'autres pensées !" "Mes pensées sont pour Shent." Répondit Mar un ton plus haut. "Qui suit Shent est au service de ses fidèles !" Encore plus haut, Mar chanta : "Je n'ai d'autres désirs que de suivre Shent !" Et cela continua ainsi, un ton plus haut à chaque réplique. Enfin, le Doyen appela un servant et fit raser le crâne de Mar pour qu'il ne lui reste qu'une bande de cheveux du milieu du front à la nuque. Puis son court scapulaire de servant fut enlevé et on lui mit le long scapulaire de labass. Pendant cela, tous les lecteurs entonnaient l'hymne : "Lois de Shent, le Grand Mécanicien", en alternance avec le chur des labass "Formules de Shent, le Grand Mécanicien". Après l'habillage et les chants, tous les Shentistes, les mains ouvertes en V, tendues sur la tête de Mar, entonnèrent le canon "Lumière de Shent, disperse en lui les ténèbres." Après la cérémonie on assigna à Mar un bureau adjacent au laboratoire à l'étage des labass. Commença alors son travail de concentration immanente et, jour après jour, il commença à écrire page après page toutes les notions qu'il avait apprises à l'université non encore contenues dans les textes sacrés. Il était émerveillé de comme lui revenait en tête tout ce qu'il avait étudié, les paroles de ses professeurs, les choses vues et faites en travaux pratiques comme si cela s'était passé quelques minutes avant. Il remplissait rapidement des pages et des pages de notes, schémas, dessins, diagrammes et formules. Sa journée était divisée en tours. Il commençait tôt le matin par un tour de lecture de textes sacrés pour vérifier les notions déjà connues. Puis il retrouvait les autres labass pour le premier repas. Puis commençait le tour de concentration immanente et d'écriture qui s'achevait à l'heure du second repas. Il avait alors un tour de repos, pendant lequel il faisait d'habitude de longues promenades, explorant les lieux, parfois seul et parfois avec d'autres labass. Après venait le troisième repas puis le tour de révision où il ordonnait et recopiait le travail de la journée. Avant d'aller dormir, il allait souvent sur le toit du Temple d'où il aimait observer le panorama changer de couleur à la tombée de la nuit, les trois lunes suivre leur immuable chemin et les constellations s'allumer peu à peu. C'était parfois aussi l'occasion d'intéressants colloques avec un Shentiste ou un lecteur. Enfin, il revenait à son bureau, déroulait sa couverture et s'étendait pour dormir. Le rythme méthodique de ses occupations et la quiétude de l'ambiance lui donnèrent vite un grand calme intérieur. D'ailleurs les exercices de concentration immanente développaient en lui la capacité d'analyser plus à fond arguments et situations. Les autres labass faisaient un travail différent du sien. Des Shentistes ou des lecteurs leur donnaient des programmes de travail ou des plans de recherche et ils devaient tenter de construire de nouvelles machines ou d'améliorer les existantes. A cette époque par exemple, trois labass guidés par un lecteur cherchaient à réaliser une horloge à poids avec des matériaux de porcelaine, qui soit plus petite que les grandes horloges de bois alors utilisées, mais plus précise et résistante à l'usure. Un autre groupe s'attaquait au problème de construire un ressort non métallique qui puisse rapidement accumuler de l'énergie et la restituer après lentement, de façon contrôlée. Mar réalisait l'énorme difficulté que représentait la quasi totale absence de métaux. Le très rare métal disponible servait en majeure partie à frapper les rondelles qui formaient la monnaie, servait en partie au Shentistes pour leurs études et pour réaliser de précieux appareils expérimentaux et en très faible partie pour faire des décorations, des armes ou des ustensiles en possession de très rares et très riches privilégiés. Mar vint à apprendre que le Temple de Shent de l'Eclair était le plus riche en métal, parce qu'on y faisait de recherches sur l'électricité et les systèmes de transmission. C'est pourquoi le Temple était parfois attaqué par des bandes de pillards, mais qui n'avaient jamais réussi à le prendre. Le Temple de Shent le Grand Mécanicien disposait lui aussi d'une notable réserve de métal. Sa position se justifiait par le besoin de défense. Un côté était en surplomb de la mer et l'autre, était d'une part défendu par un profond canyon où coulait un torrent tumultueux et enfin par un fossé artificiel bordé de hauts massifs de plantes-épines. Il s'agissait d'une plante qui grandissait très lentement. C'était un arbuste semi rampant, au bois très dur, avec des épines qui pouvaient atteindre jusqu'à la longueur de deux paumes. Mar reconnut en ces épines les "poignards" des Accueilleurs. La plante grandissait en s'entourant sur elle-même et vers le haut, formant un épais et compact entrelacement qui pouvait dépasser la taille d'un homme. A l'intérieur de cet enchevêtrement poussaient de douces et tendres feuilles comestibles et des baies jaunes dont on tirait une agréable boisson alcoolisée. Mar remarqua que les épines rendaient presque impossible d'en cueillir sans utiliser les instruments appropriés. Il avait un jour essayé d'arracher une des épines mais il s'était blessé sans même arriver à la tordre. Pour les détacher, il fallait utiliser une petite scie en fer, et il y en avait bien peu sur la planète. Le seul accès au Temple, à part depuis la mer, était un étroit pont mobile jeté sur le canyon et actionné depuis le Temple. Les temples de Shent étaient nombreux et chacun était dédié à l'un des "multiples aspects de Shent" et dirigé par un Doyen. Tous les temples dédiés au même aspect de Shent étaient coordonnés par un Recteur. Il y avait sur Ross trente quatre Temples de Shent le Grand Mécanicien, y compris celui où Mar avait été emmené. Tous les Recteurs se réunissaient pour élire le Grand Luminaire de Shent qui résidait au Grand Temple. Toutes les charges étaient à vie. Du toit du Temple où était Mar, on voyait deux autres Temples, celui de Shent des Astres et celui de Shent le Soigneur. Sur le toit, outre le mât avec l'étendard, il y avait une plate-forme pour les "ballons volants" et un grand miroir en verre courbe dont on disait qu'il servait à communiquer d'un Temple à l'autre grâce aux rayons du soleil. Les jours passaient et Mar commençait à sentir de plus en plus l'urgence de quitter le Temple pour explorer une autre partie de la planète puis retourner à la Garnison. Il ne voulait pas en être absent plus de trois ou quatre mois, et plus d'un mois était déjà passé. Phyujel rencontra un soir Mar sur le toit du Temple. Ce dernier était appuyé au parapet et regardait vers l'intérieur du continent. "Labass Swooney, ta contribution avance bien mais ces derniers jours elle est moins ordonnée que d'habitude. Quelque chose trouble ton esprit et ce n'est pas bien. Je crois que tu comptes les jours avant de nous quitter." Mar parut confus : "Lui sait lire les esprit, Shentiste Phyujel !" "Non, mais je sais lire les événements. Ecoute mon conseil : essaie de terminer ton travail dans le calme et cela te prendra moins de temps. Ainsi tu pourras partir plus tôt. Souviens-toi : une seule chose à la fois, et bien faite. Tel est le premier enseignement de Shent." Mar inclina la tête : "Mais quand pourrai-je à nouveau être libre ?" "Tu es libre, labass Swooney, mais tu n'es pas encore prêt. Trop souvent tu utilises les pouvoirs de la concentration immanente pour suivre tes souvenirs et des désirs personnels." Mar se sentit rougir : c'était vrai, souvent il utilisait ses nouveaux pouvoirs pour revivre les plus beaux moments passés avec Nje... Phyujel continua : "C'est beau d'aimer, mais malheureusement pour toi il n'y a aucun espoir de retour. Vis le jour qui vient, pas celui qui va. Ouvre ton cur et ton intellect et vis. Ne te replies pas sur toi-même. La vie t'attend, elle a beaucoup à t'offrir, mais tu ne le verras pas si tu n'es pas réceptif." Mar se sentait vidé, devant Phyujel : il avait de plus en plus la forte impression qu'il lisait en lui à livre ouvert. "C'est donc mal de désirer l'aimé ?" "Aucun désir n'est mauvais, s'il est bien utilisé. Tous sont mauvais s'ils détournent notre énergie et nos capacités. Par ailleurs il est toujours mauvais de désirer l'impossible : c'est la mort assurée. Mais tu vivras, labass Swooney, même si pour l'instant tu es distrait par tes désirs. La vie est en toi et tu es dans la vie : ouvre ton il intérieur !" et le Shentiste s'en alla sur ces mots. Mar retourna regarder l'obscurité de la nuit. Le Shentiste l'avait secoué avec détermination, même si c'était sans âpreté. Il sentait que Phyujel avait raison. Il s'assit sur le plancher et fixa son regard sur une étoile basse sur l'horizon. Il posa sur ses cuisses les mains ouvertes en V et se plongea dans la méditation immanente. Il trouva dans ses pensées une question: qu'est donc la vie ? Il considéra la question avec un détachement croissant et il commença à la voir avec une plus grande clarté. C'était une étrange vision, similaire à la mer parcourue par les reflets des trois lunes : de petits éclairs scintillant de trois couleurs, palpitant comme un lumi-tissu. Mar vit qu'il pouvait se tracer différents chemins, parmi lesquels en existait un plus difficile, mais qui menait plus loin. Une chose le troubla : là où avant brillait une lumière était apparu un abysse d'obscurité, comme si la lumière s'était éteinte ou avait disparue. En se concentrant plus encore, Mar réalisa que la lumière ne s'était que déplacée et qu'en fait l'obscurité n'existait pas... de même qu'en fait la lumière n'existait pas non plus. Tout n'était qu'un mouvement de l'éther, une position dans l'espace, un point de vue. Dans le même temps, s'il fixait son regard intérieur sur une de ces lumières, il pouvait la suivre. De plus, pour chaque lumière qui semblait disparaître, cent apparaissaient. Mar augmenta sa concentration et vit que les mille lumières étaient une seule et que chacune était toutes les autres... Il sentit qu'on lui touchait l'épaule et la vision se fragmenta en mille reflets et Mar revit l'étoile. Mar regarda en l'air. Un servant s'inclina vers lui. "Labass Swooney, le Shentiste Phyujel m'a dit de venir ici et de dire à Lui qu'il est temps de se reposer. Il m'a dit de dire à Lui : la lumière ne s'éteint pas, elle continue à briller même si nous fermons les yeux : ne regarde pas trop longtemps la lumière, labass Swooney, sinon tu ne sauras plus distinguer les ténèbres. Tels étaient textuellement ses mots, labass." Mar se reprit. Il se leva et s'éloigna en silence vers sa cellule. Les jours suivants il travailla de nouveau avec entrain et passa de longues heures en concentration. Enfin il lui sembla qu'il n'avait plus rien à écrire. Il relut alors toutes ses notes, les remit en ordre et les envoya au Doyen. Peu après un servant entra dans sa cellule. "Le Doyen Ussin L'attend dans la salle des écrivains, labass Swooney." Mar se leva et suivit le servant. Dans la grande salle beaucoup de lecteurs écrivaient. Le Doyen avait les notes de Mar en main. "Labass Swooney, j'ai vu tes feuillets : c'est un bon travail. Le premier écrivain les ajoutera aux écritures sacrées, puis on en publiera la lecture, puis on en fera copie pour les autres Temples de Shent le Grand Mécanicien et une pour le Grand Temple de Shent, que tu y porteras en personne. Une fois là te sera offerte la possibilité de devenir lecteur... ou de nous quitter. D'ici là réfléchis : la Cellule de la Voix de Shent est à ta disposition." Mar s'inclina. Le Grand Temple de Shent était éloigné de près de vingt jours de marche, donc d'ici près d'un mois il serait libre. Il lui semblait long d'attendre encore un mois, mais il décida de jouer le jeu jusqu'au bout. Une fois au Grand Temple, il demanderait la liberté et reprendrait enfin le chemin de la Garnison. Si tout se passait bien, son absence durerait moins de quatre mois. Le jour même il se rendit à la Cellule de la Voix, un petit édifice hémisphérique, isolée du Temple par un grand mur circulaire, où se reposer et méditer. Trois fois par jour viendrait un servant avec un repas, et battrait trois fois ses bâtons pour l'en avertir, Mar devrait alors se retirer dans sa cellule pendant que le servant déposerait le plateau repas devant la porte fermée, prendrait les restes du précédent et s'en irait. Une fois hors de vue, il battrait à nouveau ses bâtons et Mar pourrait ouvrir la porte et prendre son repas. Mar passa presque tout son temps en concentration vide. Peu à peu il se sentit régénérer. Le servant vint trois fois avec un repas et le premier jour s'acheva. Ainsi passèrent le second et le troisième jour. Le quatrième, alors qu'il était en concentration vide, un frou-frou bleu pénétra son champ de vue. Mar se secoua et se trouva devant Phyujel. "Tu n'arriveras pas au Grand Temple. Un des servants qui t'accompagnera est un courrier : tu lui donneras tes écrits et tu suivras ta route, qui est déjà tracée." Mar se leva, stupéfait : "Quand, et pourquoi cela adviendra-t-il ? Et où irai-je ?" "Quand, ce sont les événements qui te le diront. Pourquoi, seule ta vie peut le dire. Quant à où, il n'est pas en mon pouvoir de le savoir." Mar allait répondre, mais le Shentiste n'était plus devant lui. Il le chercha : il ne pouvait pas s'être évanoui dans le vide. Il courut dehors : personne. Il retourna dans la cellule mais il n'y était pas caché et il n'y avait pas d'autre issue visible. Il pensa avoir rêvé. Parfois, dans les moments de concentration vide, les débutants comme lui pouvaient même avoir des hallucinations. Mar se sentait agité. Il se rassit et se concentra sur ce fait. Il se souvint et revit la figure du Shentiste, réentendit ses mots, et revit sa soudaine mystérieuse disparition. Troublé, il répéta l'expérience, avec toujours le même résultat, mais de plus en plus convaincu qu'il ne s'agissait pas d'une hallucination. Le lendemain était son dernier jour d'isolement. Il le passa en concentration immanente. Le temps coulait autour de lui, jusqu'à ce que résonne au Temple le signal qui l'appelait au salon de cérémonie. L'y attendait tout le personnel du Temple mais, nota Mar, Phyujel était absent. Le Doyen lui remit la copie pour le Grand Temple puis commença à déclamer à haute voix les parties ajoutées grâce au travail de Mar, lequel suivait sur sa copie. Après la lecture tous entonnèrent l'hymne "Grâce soit rendue à Shent et à sa Lumière". Tandis que le chant se poursuivait, bas et cadencé, Mar sortit, accompagné par quatre servants. Deux portaient sur le côté le harnais en bois dur avec les tubes et les cordes dont Mar avait découvert que c'était une arme pouvant lancer à grande vitesse une série d'épines empoisonnées. C'était une des armes les plus mortelles mises au point au Temple de Shent le Fort. Alors que la psalmodie continuait, basse et puissante, ils sortirent du Temple et allèrent vers le pont pivotant. Là se trouvait Phyujel avec les six servants chargés de la manuvre. Mar eut l'impulsion de demander au Shentiste des explications sur son message et sa mystérieuse apparition. Mais ce dernier l'en empêcha. "Ne pose pas de questions, suis ton chemin et veille à ne pas te tromper. Souviens-toi : vis le jour qui vient et non celui qui va. Shent t'illumine, Mar Swooney." Suivant le rituel, Mar répondit : "La lumière de Shent est sur Lui." Et il s'éloigna sur le pont. Alors qu'il marchait sur la travée élastique, il prit conscience que le Shentiste n'avait pas utilisé l'appellation habituelle, qu'il ne l'avait pas appelé "labass Swooney", mais qu'il avait utilisé son nom et son prénom. Le message était clair. Pour Phyujel il était déjà sorti de l'ordre des Shentistes. Mar marchait vite, accompagné des quatre hommes de son escorte qui marchaient à son pas, deux devant et deux derrière. Un des homme devant lui avait un petit conteneur cylindrique attaché sur la côté. Mar réalisa que ce cylindre contiendrait exactement son manuscrit mis en rouleau, manuscrit que pour l'instant il portait dans un sac sous son scapulaire. Ils marchèrent tout l'après-midi. Ils s'arrêtèrent au bord de la route dans une maison de paysans qui les restaurèrent avec respect. Un des paysans, en lui tendant le bol de nourriture, désigna les quatre servant qui, selon l'usage, attendaient leur nourriture en retrait. Le paysan murmura : "Il est le premier à qui je donnerai le bol." Et il s'éloigna rapidement. Mar essaya de le retenir mais l'homme tendait déjà un bol de nourriture au servant avec la boîte cylindrique au côté. Mar comprit qu'il était le courrier. On disait que les courriers du Temple connaissaient parfaitement les terrains qu'ils traversaient, les pistes et les raccourcis et qu'ils pouvaient parcourir en un seul jour la distance entre deux Temples quand tout autre homme aurait eu besoin d'à peu près quatre jours de marche. Mar se demandait quand il devrait lui remettre le manuscrit. En mangeant il l'observa, mais le servant paraissait des plus indifférents. Mar sortit les feuilles de son sac et les parcourut. Il sursauta : elles étaient toutes blanches ! Pourtant lui-même les avait lues pendant la cérémonie, au Temple, il les avait rangées lui-même dans son sac et personne ne s'était approché assez de lui pour l'effleurer, personne n'avait touché son sac, il en était sûr. Il les tourna et le retourna... Les mystères commençaient un peu trop à s'épaissir. Il rangea les feuilles dans son sac. Il s'assit en concentration immanente et chercha à résoudre le problème des feuilles blanches : elles étaient écrites, avant, c'était sûr, et assurément personne n'avait pu les échanger. Mar se concentra plus et considéra le problème sous un autre angle. Comment un écrit pouvait-il disparaître, et pourquoi ? Le pourquoi lui apparut soudain : au cas où ces feuilles seraient tombées en mains étrangères, nul n'aurait pu les lire. C'était une mesure de sécurité. Mais le comment... cela restait un mystère. Il devait quand même exister une façon de faire réapparaître les caractères, au Grand Temple. Cette copie, par qui et comment avait-elle été écrite ? Il ne trouva pas de réponse certaine, mais il se souvint qu'un des écrivains avait un instrument différent des autres et écrivait différemment. Il ne l'avait pas réalisé, avant, mais il revoyait maintenant clairement le tout. Il se releva, remercia les paysans pour la nourriture et reprit la route avec ses quatre hommes d'escorte. La nuit tombait mais la lumière de la lune jaune et de la bleue permettait la marche en signalant chaque aspérité par deux reflets atténués. Le servant au cylindre de bois marchait un peu devant les autres et cela confirma à Mar qu'il s'agissait du courrier. On disait que les courriers savaient trouver leur chemin même dans le noir absolu. Ils arrivèrent à un carrefour. A droite s'étendait une brousse fournie et obscure. A gauche par contre il y avait une vaste prairie avec peu d'arbustes et de grosses pierres. Le courrier prit vers la prairie et les autres le suivirent. Après quelque pas, ils se trouvèrent près d'un gros rocher creusé sur un côté d'une espèce d'étroite niche horizontale. Les deux servants armés montèrent au sommet et s'y assirent dos à dos. Le courrier s'inclina vers Mar : "Qu'Il se repose ici. Nous veillerons par quarts." Le courrier non plus, bien que lui donnant du "il", n'avait pas utilisé son rang. Mar acquiesça et, sans parler, il se coucha dans la niche, y déroula sa toile et s'enveloppa dedans. Il regardait l'ombre immobile du courrier. Devait-il faire le premier pas ou attendre ? Et attendre quoi ? A la question de quand il devrait remettre le manuscrit au courrier, le Shentiste avait répondu "ce seront les événements qui le diront." Mar n'avait pas l'habitude d'attendre les événements, il préférait au contraire les provoquer. Mais depuis son entrée sur Boar il avait toujours été ballotté par les événements, assez passivement. Il commença même à se demander qui était vraiment Phyujel et s'il était sage de suivre ses conseils. Il ne connaissait rien encore à cette curieuse société... mais il sentit que le Shentiste, avec ses étranges pouvoirs, était une pierre importante dans un jeu à découvrir. Puis il réalisa que cette fois lui aussi n'était qu'une pierre, et pas un joueur. Mais alors, qui étaient les joueurs ? Il continuait à réfléchir. Les lunes parcouraient le ciel et tout était silencieux à l'entour. Non, Mar s'aperçut qu'il y avait des bruits assourdis. Loin, un ronflement qui semblait d'un moteur s'épandait monotone. Mais, du moins à ce qu'il avait vu, il n'y avait pas de moteurs sur Ross. Il ne pouvait pas y en avoir sans métal ni plasmétal. Il se souvint alors des insectes sur Terre. Une fois, au Parc de Shurtval, il avait entendu des cigales chanter. Les cigales émettaient le bruit strident d'une perceuse qui mord le métal. Il semblait impossible qu'une si petite créature puisse produire un bruit si strident. Ici aussi il devait s'agir de quelque insecte ou animal. Il repensa à la Terre. Comme la vie était différente, là-haut (ou là-bas ? se demanda-t-il). La Terre était la planète la plus peuplée de la galaxie, la Planète Mère, comme disaient les textes. La vie était dure, sur Terre. Des gens comme lui et sa famille n'avaient jamais pu manger de vraie nourriture. Les villes étaient énormes et se rejoignaient. Le reste de la planète était réservé aux immenses industries ou de petites fermes closes et automatisées. Rares étaient les endroits libres, non utilisés, sur la planète. Sur les autres planètes, au contraire, il y avait de grands espaces ouverts, parfois même non cultivés ! Ross, du moins à ce qu'il en avait vu, était une planète encore intacte. Et puis... les gens ! Sur Terre Mar n'avait jamais vu que des visages sévères, fermés, souvent soucieux. Sur les autres planètes, dans la galaxie, les gens lui avaient paru plus sereins, voire joyeux parfois, même parmi les classes les plus humbles et les plus pauvres. La Terre était une planète fermée. L'ONU, le gouvernement terrestre, semblait avoir tout planifié. Non que la planification soit absente des autres planètes, mais elles présentaient de fait plus d'espace libre, et pas seulement physiquement. Ross restait encore toute à découvrir, pour Mar. Jusque là il n'avait qu'entrevu la vie des Accueilleurs, qui semblaient des gens heureux. Il avait aussi eu une bonne expérience de le vie des Temples. Là Mar avait trouvé beaucoup de sérénité, malgré un rythme de vie sévère. Au Temple s'écoulait une vie très remplie mais calme. Pour la première fois de sa vie, Mar avait trouvé une communauté qui vivait, en groupe, une sorte de spiritualité. Non que tout ce qu'il y avait vu soit idéal, mais c'était ce qu'il avait expérimenté de mieux jusque là. Mar vit le courrier se lever et relever l'un des hommes assis sur le rocher, pendant que ce dernier redescendait et allait se coucher dans l'herbe, devant la niche de Mar. L'homme bailla et ferma les yeux. Mar se demanda de quoi les servants du Temple le protégeaient : tout semblait si tranquille. En attendant le sommeil, il repensa à Njeiry. C'était une sensation douce, pleine de nostalgie et de désir. Il aurait voulu l'avoir là, avec lui. Plongé dans ce sentiment, lentement, il s'abandonna au sommeil, en espérant que ses rêves poursuivent le cours de ses pensées. Il se réveilla avant le lever du soleil, mais le ciel s'éclaircissait déjà. La lune jaune se couchait, basse, sur la cime des arbres. Couché devant lui, un des servants du Temple dormait encore. Mar avait un peu froid. Son sommeil avait été lourd, sans rêves... ou du moins ne se souvenait-il d'aucun. Il se passa plusieurs fois les doigts sur les yeux, se leva et replia la toile. Il s'étira dans l'air frais, il frissonna mais il se sentait bien. Les deux servants descendirent du rocher et réveillèrent leurs compagnons. Personne ne parla et ils reprirent le même chemin qui tantôt se déroulait entre les arbres, tantôt traversait la prairie sauvage. Après quelques heures de marche, ils s'arrêtèrent à l'ombre d'un arbre aux énormes feuilles en forme de curs. Un des servants s'éloigna de quelques pas et se pencha entre les herbes des sous-bois. Il s'arrêta, saisit quelques branches basses, adhérant au terrain, et tira avec force. Il répéta plusieurs fois l'opération et revint avec quelques racines jaunâtre fuselées. Il prit une branche morte qu'il cassa plusieurs fois jusqu'à obtenir un morceau effilé avec lequel il commença à éplucher les fuseaux. Puis il en tendit un peu à Mar et à ses compagnons. Les quatre servants s'éloignèrent de Mar, selon l'étiquette, et se mirent à manger. Mar essaya d'en mordre un : c'était tendre et croquant, au goût un peu acide mais agréable. Il les mangea avec plaisir, les mâchant longtemps comme il voyait le faire les servants. Puis ils se relevèrent et reprirent leur marche. Le haut plateau commença à s'abaisser doucement vers un grand fleuve qui coulait paresseusement en grandes boucles et anses. Sur l'autre rive le terrain remontait un peu plus vite jusqu'à une falaise de pierres sombres. Sur les rochers on voyait un autre édifice cylindrique, le Temple de Shent des Astres. Ils devaient monter jusque là, se reposer, puis poursuivre. A mi-vallée commençait vers l'aval une vaste étendue cultivée et au-delà on voyait un village dominé par une basse et puissante construction. Mar la désigna et demanda : "Qu'est donc cela ?" "Une ville d'Agriculteurs." "Oui, mais le grand édifice ?" "Le château de défense." "Défense contre qui ?" "Contre les pillards, les désaxés et les Marchants." "Les Marchands ?" "Oui, parfois quand les affaires vont mal, ils essaient de faire une razzia ça ou là, surtout dans les zones où ils ne sont pas connus. S'il n'y avait pas le château, ils essaieraient encore plus souvent." Mar ne s'y faisait pas. Ross semblait un monde tranquille, mais ici aussi régnait la violence. Une violence plus primitive, moins sophistiquée et moins planifiée que sur les planètes de l'UPO, moins sournoise et "légale" que sur Terre, mais néanmoins toujours de la violence. Il se demanda si, au fond, une forme de violence plus ouverte et évidente comme celle des pillards n'était pas plus... honnête. Au moins, sur Ross, on savait de qui il fallait se garder. La loi, née pour éviter les abus, servait trop souvent à couvrir d'autres formes d'abus. N'y avait-il pas de la violence à embrouiller de jeunes naïfs pour les enfermer dans les Maisons des Plaisirs, ou à profiter d'une quelconque façon du faible pour l'utiliser à ses fins ? N'y avait-il pas de la violence à ce que certains s'enrichissent et mènent la belle vie aux frais de gens qui devaient faire attention à épargner même sur l'eau et devaient manger des succé-mets ? Où était la limite entre violence et planification, entre violence et loi, entre violence et vie, tout simplement ? L'homme pouvait-il vivre à côté de son prochain sans user de violence ? La vraie et complète liberté existait-elle ? Mar n'avait jamais sérieusement réfléchi à cela et toutes ces questions soudain le confondaient. Lui-même n'avait-il pas usé de la violence plusieurs fois ? Oh, bien sûr, chaque fois il s'était senti justifié par un but "supérieur", mais... Sa violence n'avait jamais été comparable à celles contre lesquelles il luttait, et pourtant... Mar, plongé dans ces réflexions, continuait à marcher vite. Le soleil était maintenant haut dans le ciel et les ombres roses raccourcissaient de plus en plus. Mar commençait à sentir l'appétit revenir mais la marche se poursuivait en silence et il préféra attendre. Dans un premier temps il sembla qu'ils approchaient de la ville, puis soudain ils prirent une direction opposée et descendirent plus vers le fleuve. Arrivés à la berge, ils s'arrêtèrent. Il n'y avait pas un brin d'ombre mais les servants ne semblaient pas s'en inquiéter. Deux d'entre eux se déshabillèrent et entrèrent dans l'eau. A mains nues, ils se mirent à faire de soudains plongeons, puis ils ressortaient et restaient immobiles, jusqu'à replonger à l'improviste. Peu après un des deux ressortit avec un gros animal entre les mains. C'était un poison. Mar le reconnut, bien qu'il soit différent de tous ceux qu'il avait vus dans les aquariums ou fontaines des villes d'autres planètes. Il était fin, de section triangulaire, avec une espèce d'éventail sur les nageoires, un trou en entonnoir fermé par une sorte de sphincter à une extrémité, deux yeux cruciformes déjà voilés et un long dard à l'extrémité postérieure. Il frétillait entre le mains du servant, cherchant en vain à le frapper de son dard. Le servant le jeta sur la rive et reprit sa pêche. Un autre servant prit le poisson et l'embrocha sur tout son long avec une branche verte. Le poisson fit encore un sursaut et resta immobile. Entre temps le courrier avait fait un feu de camp, en frottant un petit bâton avec un grumeau noir au bout, dont il sortit une flammèche violette et fumante. Ils commencèrent à tourner le poisson sur le feu et un fumet extraordinaire s'en dégagea rapidement. Mar sentait maintenant une certaine langueur qui se transformait en faim. Quand le poisson fut cuit il avait pris une étrange couleur brun noir, brillante. Le servant prit une pierre lisse et l'y posa, puis avec une autre pierre il commença à le frapper à petits coups mesurés. La croûte noire éclata sur toute la longueur et s'ouvrit dans un crépitement sec et tomba en entraînant avec elle les nageoires et le dard. Il restait une espèce de cylindre rose foncé dont montait une légère vapeur parfumée. Ils l'offrirent à Mar qui goûta avec curiosité : le goût était délicat et la chair tendre, bien qu'un peu visqueuse. A l'intérieur il y avait des parties blanches et dures, comme des anneaux aux bords tranchants, attachés en un point de leur circonférence à une série de petits cylindres articulés que Mar dut écarter. Il demanda le nom de ce savoureux poisson et apprit que c'était un stiryn. Après le repas Mar alla vers la rive et, prenant un peu d'eau dans les mains, il but avec plaisir. Il lui semblait impossible qu'autant d'eau puisse s'écouler librement, inutilisée. Il était fasciné par l'énorme quantité d'eau qui s'écoulait, écumante, limpide et fraîche. Pendant que les servants mangeaient encore, Mar marcha le long de la rive, s'assit et mit avec précautions un pied dans l'eau. Le courtant était fort et frais et lui tirait le pied vers l'aval en contournant son mollet. Il y mit aussi l'autre pied et fut envahi par une impression de soulagement. Ses pieds, bien que maintenant habitués à la marche, étaient fatigués et semblaient tirer des forces du contact de l'eau fraîche. Le fort murmure de l'eau qui s'écoulait rapide entre les pierres, emplissait l'air et produisait en lui une impression de calme et d'abandon. Il éprouva le désir irrépressible de se laisser glisser et de se faire transporter par l'eau vers l'aval, au hasard. Mais il sentait que ça pourrait être dangereux. Il avait peur, mais en même temps il désirait se laisser porter par le fleuve. "C'est comme une drogue." Pensa-t-il confusément pendant qu'il se laissait aller en arrière et s'étendait sur l'herbe de la berge. Au-dessus de lui le ciel était limpide et éclatant, d'un turquoise intense tendant sur le violet. Le soleil était alors d'un bel orange vif, immense, haut dans le ciel. Il sentit une douce somnolence l'envahir et lentement, il ferma les yeux. Soudain, à travers ses paupière closes, il vit une ombre. Il rouvrit les yeux. Le courrier était à côté de sa tête, à contre jour. Sa silhouette se détachait sombre devant le soleil et il semblait porter une auréole d'éclairs rouges. L'homme parla : "Pardon, mais nous devons traverser le fleuve. Lui sait nager ?" "Nager ?" demanda Mar sans se lever, "Qu'est-ce que ça veut dire ?" "Traverser l'eau comme... comme les poissons, en battant les bras et les jambes." "Je ne crois pas, je n'ai jamais essayé. C'est difficile ?" "S'Il n'a jamais essayé, oui. Ici l'eau est rapide et profonde et elle peut l'entraîner loin. Il vaudrait mieux allonger la route vers l'amont et chercher un gué. Allons-y." Mar se leva. Le feu avait été éteint avec de l'eau et couvert de terre et de cailloux, en retirant toute trace. Ils reprirent le chemin qui longeait le fleuve, vers l'amont. Plus tard le courrier s'arrêta : "Voilà, il y a ici des pierres qui affleurent, assez proches entre elles. Qu'Il suive mes pas, mais d'abord, il vaut mieux qu'Il me donne les feuilles pour que je les mette dans ma boîte. Si elles tombaient à l'eau au moins elles ne seraient pas mouillées." Mar acquiesça et se souvint des mots du Shentiste : "Quand, ce sont les événements qui le diront." Il sortit les feuilles de son sac et les tendit au courrier. Lequel en fit un rouleau serré qu'il enfila dans le cylindre en bois avant de le refermer énergiquement, en frappant plusieurs fois le couvercle. Puis, à petits sauts, il se lança de pierre en pierre pour traverser le fleuve. Mar sentit un instant d'incertitude, puis le suivit attentif mais résolu. Il regardait bien où il posait les pieds et voyait l'eau tourbillonner sous lui. Après quelques interminables instants ils furent sur l'autre rive et Mar soupira de soulagement. Il pensa à redemander les feuilles, mais laissa tomber. Si le courrier les lui rendait, parfait, sinon, ça voudrait dire que le premier pas était franchi.
CHAPITRE 2
L'attaque des Pilleurs
Ils redescendirent le fleuve puis se mirent à monter sur le versant opposé de la vallée. Le sentier à peine signalé passait entre deux massifs de végétation contrastée. D'un côté étaient quelques buissons bas aux branches tordues avec de belles fleurs rouges et des feuilles triangulaires, d'un vert intense, brillantes, mises de profil par rapport au soleil. De l'autre, de hauts arbustes hérissés surmontaient le terrain de leur panache, avec de longues feuilles étroites, gris-vert clair, et au centre un tronc qui grandissait en fuseau et se terminait en pointe, moins haut qu'un homme.
Le courrier expliqua à Mar qu'il s'agissait là de plantes assez dangereuses. On les appelait "plantes assassines" et c'était la variété "suce-vie" qui, une fois mure, faisait exploser les fuseaux en lançant tout autour sur plusieurs mètres de minuscules aiguilles. Si un être vivant, attiré par le parfum intense du fuseau mûr, approchait de la plante, la moindre vibration due aux pas de l'animal faisait exploser le fuseau et les aiguilles se plantaient dans son corps. Chaque aiguille était une graine et éclosait peu après, et naissait ainsi une nouvelle plante. Laquelle, dans la première phase de sa vie, s'alimentait du corps de la victime, la faisant mourir peu à peu. Quand la victime gisait morte à terre, la plante prolongeait ses racines jusqu'à atteindre la terre et commençait la deuxième phase de son développement et de sa croissance. Mar demanda s'ils étaient en danger, mais le servant secoua la tête et lui expliqua que les fuseaux n'étaient pas encore murs. Le fruit mûr se reconnaissait à sa couleur. Violet pour la variété "bombarde" qui lançait de petits grains durs, dangereux seulement à courte distance, rouge sang pour la variété "suce-vie" et jaune vif pour la "furie" qui dispersait un impalpable nuage de poudre jaune qui, si inhalée en grande quantité, provoquait une folie furieuse qui conduisait à la mort. Mar frissonna et inconsciemment, bien que les fuseaux ne soient pas murs, il marcha au plus loin d'eux. "Même la nature est violente." Pensa-t-il, consterné, "Et l'homme, ne fait-il pas partie de la nature ? Mais l'homme est libre de choisir d'user de la violence ou non, alors que le reste de la nature n'a pas ce choix..." Ils montaient progressivement et Mar commençait à sentir ses jambes endolories. Quand enfin ils s'arrêtèrent, cette fois à l'ombre d'un grand buisson, Mar s'approcha du courrier. "Toi aussi tu as été acheté par le Temple ?" lui demanda-t-il. "Non, je suis né ici, sur Boar." "Tu es né au Temple ?" "Oui, mais pas dans celui-là. Mon père et ma mère étaient Shentistes au Temple de Shent de la Planète." "Et toi ? Pourquoi n'es-tu pas toi aussi Shentiste ?" "Parce que je n'en ai pas les capacités." "Mais les enfants des Shentistes peuvent être servants ?" "Bien sûr, comme les enfants des servants peuvent être Shentistes, quand ils le méritent." "Et ça ne te déplait pas de n'être que servant ?" "Pourquoi, ça devrait ? De toute façon si je n'étais pas content, je pourrais quitter le Temple. Et puis... il y a aussi des avantages à ne pas avoir de responsabilité, au Temple." "Et que ferais-tu, si tu voulais quitter le Temple ?" "Je ne sais pas, je n'y ai jamais pensé. Il y en a qui ont rejoint les Agriculteurs, d'autres les Artistes, d'autres les Marchands... ça ne dépend que de ce qu'on sait faire et de ce qu'on veut faire." "Quand est-ce qu'on peut choisir de s'en aller ?" "Quand on est adulte et qu'on a compris que sa vie et ailleurs." "Et quand devient-on adulte, au Temple ?" "Quand les lunes sont pour la septième fois comme au jour de sa naissance." "Ce qui arrive combien de temps après la naissance ?" "Deux cycles, donc neuf ans plus neuf ans." Mar acquiesça. Il n'avait pas son 4C et ne pouvait donc pas calculer l'équivalent s.u., et moins encore en temps Terre. Dans toute la galaxie on devenait en général majeur à seize ans s.u., mais ici sur Ross il semblait que chaque groupe avait une règle différente. "Tu sais quand et pourquoi tes parents sont venus sur Ross ?" lui demanda Mar. "Où ?" "Sur Boar, je veux dire." "Ah. Non, je ne sais pas. Nous ne sommes pas comme les Armés." "Les Armés ?" "Oui, ceux qui sont dans les châteaux de défense des villes. Ils écrivent toujours toute les descendances, ils y tiennent beaucoup. Ils enregistrent tout. Moi je sais juste que je m'appelle Seshener et cela signifie que mes parents devaient s'appeler ainsi." Mar, pendant son séjour au Temple, avait été très occupé et n'avait presque jamais pu parler de ces choses, alors maintenant il donnait libre cours à sa curiosité. "Mais vous prenez le nom de votre père ou de votre mère ?" "Les garçons, celui du père, les filles, celui de la mère." "Ah, je comprends. Mais pourquoi n'utilisez-vous que le prénom et pas le nom ?" "A quoi sert d'avoir deux noms ?" "S'il y a plusieurs personnes de la même famille..." "On ajoute une syllabe provisoire au nom des plus jeunes, qui se perd s'il s'en va ou s'il devient le plus vieux du groupe. Moi par exemple, petit on m'appelait Seshenerde. Mais maintenant, dans mon Temple, je suis le seul et alors je suis de nouveau Seshener tout court. Comme ça, aucun risque de confusion. Mais il est temps de reprendre la route, maintenant." Ils se levèrent et repartirent. Mar aurait voulu poser mille autres questions, mais il respecta l'usage de ne pas parler en chemin. Ils se remirent à monter. Le maquis des plantes assassines cessa. A présent c'était une zone de rochers arrondis couverts de mousse rougeâtre, séparés ça et là par des étendues désertes. Les rochers étaient de tailles différentes et le sentier se déroulait entre eux en d'incessants tournants. Au sommet des rochers la mousse semblait décolorée, elle était gris poussière. La mousse ne poussait pas à terre mais ça et là il y avait des cousins d'herbe courte, vert -rougeâtre, parsemée de minuscules fleurs blanches. La pente était de plus en plus raide à mesure qu'ils avançaient. Mar repensait aux fêtes sur Quaryel. Quels abysses le séparaient maintenant de ce milieu sophistiqué et corrompu, vide et superficiel. Depuis qu'il était sur Ross il n'avait pas eu le temps de s'ennuyer bien qu'ayant eu, en un sens, une vie plus tranquille que sur Quaryel. Les ombres commençaient à s'allonger mais l'air restait chaud et calme, presque engourdi. Mar pensa au transmen : tout ce long voyage lui aurait été épargné si on avait pu construire des transmens sur Ross... mais dans ce cas il aurait eu peu de temps pour réfléchir ; aussi décida-t-il en lui-même qu'au fond à quelque chose malheur est bon. Il avait toujours aimé marcher, tout petit déjà ; mais c'était bien autre chose là, au milieu de la nature, que sur Terre, entre d'interminables myriades de maisons, de murs et de barrières. Il suivait ces pensées quand le courrier, vite imité par les autres servants, s'immobilisa. Mar rentra presque dans le servant qui le précédait. Ce dernier chargea son arme et la souleva, tendant l'oreille et scrutant les alentours. Le courrier approcha de Mar : "Va entre les rochers, cache-toi, essaie de te couvrir de terre ou de mousse... ne parle pas, ne bouge pas, quoi qu'il se passe." Mar le regard, surpris : "Que se passe-t-il ?" "Des bruits étranges... va, maintenant !" "Je reste avec vous." "Non ! Phyujel a dit qu'on devait te sauver à tout prix." Mar ne réalisa qu'alors que le courrier le tutoyait maintenant. Il sentit que cela était plus explicite même que les ordres : il n'était plus, dès cet instant, un membre du Temple. Il s'éloigna entre les rochers, plié en deux, prenant garde à n'être pas visible, bien qu'ignorant de quel côté pouvait venir le danger. Il courut à l'aveuglette jusqu'à trouver un grand rocher, avec un espace libre en dessous, vers le sol. Il s'éloigna un peu, déplia sa toile et y rassembla des touffes de mousse. Il revint au rocher, se glissa dessous, approcha la toile de son corps puis, commençant par ses pieds, il se couvrit entièrement de mousse et resta immobile. On n'entendait pas un bruit. Soudain des cris sauvages et aigus semblèrent jaillir de toutes parts, ricochant de rocher en rocher. Il entendit les coups secs des armes des servants et des hurlements très forts, de douleur ou de rage se casser à mi-cri. Puis des coups sourds, d'autres cris inhumain. Mar restait immobile, retenant sa respiration, le cur battant furieusement dans sa poitrine. A travers la mousse posée devant son visage filtrait un peu de lumière mais rien ne bougeait dans son champ de vision limité. Il sentit le désir de sortir, de voir, de faire quelque chose. Mais le courrier avait été péremptoire :"Tu dois être sauvé à tout prix." Il resta immobile. Encore un cri étouffé, puis des gémissements qui s'affaiblissaient, des voix agitées et enfin, soudain, le silence. Mar, avec des gestes lents, prit sa ceinture, la décousit, en sortit l'anneau laser qu'il avait remontée en secret au Temple et se le passa au doigt. Le silence régnait encore. Il repensa à l'époque où il s'était caché dans le cargo de Soufflet et Vieux. "Jusqu'à quand l'homme devra-t-il avoir peur de l'homme, se cacher, souffrir ?" se demanda-t-il. Peut-être toujours... Ces cris résonnaient encore dans sa tête, réveillant la mémoire des cris des victimes de Biker. Lui, Mar, avait réussi à en arrêter un, mais combien d'autres Biker comptait l'humanité ? Comment un homme peut-il prendre plaisir de la douleur, fonder sa vie sur la mort des autres ? Qui est l'homme pour se sentir autorisé à décider du destin et de la vie d'autres hommes ? D'autre interrogations s'ajoutaient à la liste déjà longue et Mar s'apercevait qu'il était incapable de trouver une réponse, si partielle qu'elle soit... Le temps passait et Mar sentit ses membre s'engourdir. La mousse qui le cachait était maintenant complètement à l'ombre. Seul le rocher d'en face, qu'il entrevoyait à peine, avait le sommet enflammé des rouges rayons du soleil. Tout était silencieux, peut-être pourrait-il sortir, maintenant. Il secoua la mousse et rampa hors de son étroite cachette en regardant sans cesse tout autour. Tout était immobile. Il nettoya la toile de son mieux et la replia. En se tenant caché, il essaya de revenir au sentier. Les petits coussins d'herbe verte rougeâtre et leurs minuscules fleurs blanches lui semblaient moins beaux maintenant. Il vit le sentier et s'arrêta. Silence, encore. Il se leva avec précaution et vit quelques corps nus étendus sur le sentier dans d'étranges positions. Il se recoucha d'un coup, le cur serré puis se releva tout doucement. Les corps étaient immobiles. Il approcha et reconnut trois des servants du Temple et cinq inconnus. Ces derniers avaient de longues épines émergeant à peine du corps, avec une tâche rouge autour. Les servants eux avaient la tête fracassée et l'un avait un long bâton planté entre les côtes. Mar se retourna effondré, puis regarda de nouveau. Aucun des cadavres n'avait plus le moindre habit, ni arme, ni aucun objet : ils avaient été tués et dépouillés. Il réalisa que le courrier n'était pas parmi les morts : peut-être avait-il réussi à se mettre en sécurité, en courant, pendant que ses compagnons se battaient. Les inconnus avaient de longs cheveux rassemblés sur la nuque par un lacet. L'un d'eux tenait encore en main un caillou tranchant et noir, maculé de sang : c'était une jeune femme. Mar se pencha et essaya de lui retirer la pierre de la main, en vain. Il pensa qu'il ne pouvait pas les laisser là, au milieu du chemin, mais il ne pouvait pas non plus brûler leur corps, il n'avait pas de quoi allumer un feu et moins encore de quoi l'alimenter. Il aurait pu les brûler avec son anneau laser, mais il en aurait épuisé la charge peut-être avant même d'avoir pu tous les brûler. Il les prit un à un par les aisselles et les tira avec peine loin du sentier, entre les rochers, alignés l'un à côté de l'autre. Ils s'étaient massacrés les uns les autres, pensa Mar, et maintenant ils gisaient ensemble. Quelle cérémonie funèbre pouvaient-ils avoir ? Avant de les quitter, il sentit qu'il devait faire quelque chose. Il devait au moins dire la "proclamation de deuil" qui était d'usage sur les planètes présumées civilisées. Il respira à fond, expira longuement, puis cria dans le vent : "Ils étaient huit vies, huit humains... Qu'en est-il d'eux ? Ils ont aimé, agi, haï, pensé, pour arriver à cela ? Leurs mères les ont-elles donc mis au monde pour les offrir au néant ? Pas l'un d'eux n'était encore au bout du chemin... et maintenant ils sont là, inutiles, abandonnés et peut-être oubliés ! Soleil, hâte-toi de descendre, pour ne pas voir cette honte..." Mar s'appuya à un rocher. Il se sentait effondré. Sa vie devrait-elle être toujours parsemée de morts ? Et à quelle fin ? Comme un automate, il enleva son scapulaire et le déchira en longues bandes. Il s'en servit pour lier les poignets des morts deux à deux, chacun à son voisin, formant ainsi une seule chaîne. "Vous étiez ennemis, vous voilà liés en un destin unique..." murmura-t-il en guise de conclusion, secouant tristement la tête. Il déplia la toile et y fit un trou au milieu, il y passa la tête et avec la sangle du sac il se l'attacha autour de la taille puis reprit le chemin en redescendant vers le fleuve. Il ne savait pas où aller, mais il savait vaguement la direction de la Garnison. Il descendait à grands pas pendant que le soleil disparaissait derrière les sommets obscurs, incendiant le ciel de rouge. Un seul nuage long et étroit s'illumina dans le ciel, devant Mar. Le chant de l'eau montait jusqu'à lui comme s'il cherchait à atténuer sa sourde douleur. La toile bleue s'agitait entre ses jambes et le sac vide lui battait le côté à chaque pas. Il se retrouva à passer près des buissons de plantes assassines qui lui parurent alors des buissons d'épines venimeuses plantés à la surface de la planète pour le tuer. Toutes brunissaient peu à peu. Mar continuait à descendre et un tumulte de sentiments se pressaient dans son cur, mille questions, mille émotions. Le fleuve était proche maintenant. Il le remonta jusqu'au gué et, sautant de pierre en pierre, il le traversa vite maintenant que la douleur ne laissait plus d'espace à la peur. Arrivé sur l'autre rive, il descendit la vallée jusqu'à ce que l'obscurité ne l'empêche de continuer. Il se jeta à terre, le regard perdu dans le ciel désormais presque noir qui flottait sur lui et il vit les étoiles apparaître une à une. Chaque étoile était entourée de plusieurs planètes, la plupart mortes et hostiles à la vie. C'était un bien si rare et si précieux, la vie, présente dans un seul système solaire sur mille, dans rien qu'une planète sur dix mille... pourquoi la gâcher ainsi ? Les constellations resplendissaient, apparemment immobiles, mystérieuses et inconnues. Il en vit une qui lui évoqua un visage triste et en lui il la baptisa : "Le Pleureur". Une des étoiles était plus brillante que les autres et placée sous un des deux amas stellaires qui constituaient les yeux du visage et Mar l'appel "La Larme". Lui aussi sentait se yeux se mouiller et les étoiles tremblèrent et se brouillèrent. Mar ferma les paupières et s'endormit vite. Cette nuit là il rêva beaucoup, des rêves confus et déplaisants, sans couleurs. Des rêves tristes comme son âme. Il se réveilla en sursaut. C'était tôt le matin. Autour de lui il y avait un groupe d'hommes uniquement vêtus d'une longue bande de toile marron passée entre les jambes et nouée à la taille. Ils avaient en main des instruments de travail qu'ils brandissaient l'air menaçant. Mar se redressa pour s'asseoir, appuyant les bras à terre : "Paix, paix, mes frères." D'exclama-t-il impulsivement. Un des hommes répondit : "Nous ne sommes pas tes frères. Qui es-tu, que fais-tu ici, que veux-tu ?" Mar regarda les autres visages : ils avaient tous une expression dure, entre l'hostilité et la défiance. "Je m'appelle Mar Swooney, je suis labass du Temple. Je cherche..." dit-il, mais il s'interrompit. Il ne pouvait certes pas dire qu'il cherchait la Garnison, et il n'avait pas l'intention de retourner au Temple. Un des hommes se tourna vers les autres : "Je vous avais dit que ce n'était pas un pillard ! Regardez ses cheveux, c'est clairement la bande d'un labass." "Oui, mais alors pourquoi il est habillé comme ça ? Et que fait un labass tout seul, sans escorte ?" "Bah, ce n'est pas un pillard mais il m'a tout l'air d'être un désaxé. Il n'a même pas de scapulaire !" Mar se leva très lentement et les hommes reculèrent d'un pas, sans le perdre de vue. "Je suis labass, vous dis-je !" s'exclama-t-il le ton dur et décidé. "Les pillards ont attaqué et tué mon escorte et seule la protection de Shent m'a sauvé. Si vous n'êtes pas lâches, si vous n'avez pas peur, montez là-haut," dit-il en montrant le versant opposé, "et vous trouverez les servants du Temple massacrés et cinq pillards morts. Si vous respectez et craignez Shent, respectez et craignez-moi, moi aussi, même si je ne suis qu'un ex-labass." Les hommes parurent hésitants, sinon intimidés, par le ton et les mots de Mar, à présent debout avec assurance au milieu d'eux. Mais un des hommes reprit : "Si tu es un ex-labass, pourquoi parles-tu avec tant d'assurance de la protection de Shent ? Pourquoi au lieu de retourner au Temple l'as-tu abandonné ?" "Je n'ai rien abandonné. J'ai juste fini ma période de travail et je suis maintenant libre de suivre ma route avec la bénédiction de Shent et l'approbation du Doyen Ussin. Et maintenant, une fois pour toutes, soit vous m'accueillez avec respect, soit vous me laissez poursuivre ma route. Il n'y a qu'une chose que je vous déconseille : ne vous mettez pas sur mon chemin sans quoi les éclairs de Shent s'abattraient sur ce lieu." Mar se disait d'ailleurs que, si les choses tournaient mal, il pourrait utiliser l'anneau laser qu'il avait encore au doigt, mais il espérait que ce ne serait pas nécessaire. Les hommes se regardèrent incertains, puis regardèrent le visage de Mar et virent son air décidé et sûr de lui. "Mais... ben... euh... parle toi, Ysoh." Le dénommé Ysoh avança d'un pas : "Nous n'avons rien contre toi et nous respectons Shent et tous ses protégés, même s'il a bien peu fait pour nous, dernièrement, je dois dire. Si tu demandes à poursuivre ton chemin, tant que tu ne passes pas dans nos terres, nul ne lèvera un doigt contre toi, je t'en assure. Mais si tu voulais entrer en ville, alors, ce ne serait plus à nous de dire oui ou non... il faudrait le demander aux Vieux, au Sage et au Séparé. Alors dis-nous ce que tu demandes, que nous sachions comment nous comporter avec toi." Mar acquiesça : "Je ne vous cache pas que j'ai besoin de repos et de me restaurer, ce pourquoi je voudrais pouvoir rester quelques jours dans votre ville. Mon chemin sera encore long, difficile et fatigant et je ne peux pas l'affronter sans l'énergie et la tranquillité nécessaires après l'attaque que j'ai subie. D'ailleurs je n'ai pas de nourriture avec moi et je ne connais pas les plantes comestibles qui poussent sur cette terre. Dites-moi ce que je dois faire pour obtenir l'hospitalité, si vous savez offrir l'hospitalité." "Attends ici, alors. L'un de nous ira en ville et en rapportera la réponse." Mar accepta et s'assit de nouveau. Les hommes s'éloignèrent vers la ville voisine et, à peine furent-ils à quelques pas de lui, ils commencèrent à parler entre eux très vite et à voix basse. Quand ils furent hors de vue, Mar retira l'anneau laser et le cacha de nouveau dans sa ceinture. Le soleil se levait et tout revenait progressivement à la vie. Mar aussi se sentit un peu mieux. La tension qui l'avait saisi pendant la rencontre avec les hommes de la ville le quittait lentement. Il se demanda comment il pourrait retourner à l'île de la Garnison. Il devait se procurer une barque mais il n'avait rien avec lui pour en acheter éventuellement une. Peut-être pourrait-il trouver quelqu'un qui l'y emmène avec lui, mais il n'avait pas idée de qui pourrait l'aider sur cette planète encore étrangère pour lui. Il connaissait encore trop peu la vie de Ross. D'ailleurs, pour en savoir plus, il lui aurait fallu passer plus de temps loin de la Garnison, et donc de Njeiry. Quelqu'un arrivait de la ville. Mar reconnut un des hommes avec qui il avait parlé, un type trapu, qui cette fois portait une tunique marron descendant aux genoux. Ses cheveux noirs et courts prenaient des reflets métalliques sous la lumière du soleil. Mar se leva et l'attendit, scrutant son expression. L'homme approcha, se plaça devant lui et lui tendit un paquet en feuilles : "Un peu de nourriture ne se refuse pas à qui vient en paix, dit le Séparé. Quant à l'hospitalité, le Sage rassemble les Vieux et ils t'écouteront avant de décider. Alors mange maintenant, puis suis-moi." Mar prit le paquet, s'accroupit et l'ouvrit. Il contenait une espèce de sphère douce, blanche et parfumée et quelques herbes cuites. Il goûta, hésitant, mais se mit vite à manger avec appétit. A la fin il couvrit de quelques pierres les feuilles qui avaient servi de contenant, se leva, essuya ses doigts sur la toile qui lui servait de veste. "Je suis prêt." Dit-il à l'homme. Ce dernier se retourna et partit vers la ville en silence, sans jamais se retourner pour voir si Mar suivait. Vite ils se trouvèrent proches d'une haie basse d'herbe-épine plantée depuis peu et qui délimitait un grand rectangle de terre encore en jachère. En poursuivant ils longèrent une haute haie d'herbe-épine plus vieille qui entourait une série de champs cultivés avec soin. Le sentier, maintenant plus marqué, courait parallèle à la haie. En chemin ils croisèrent quatre personnes : c'était une patrouille d'Armés, des hommes agiles, grands et musclés, vêtus de simples short-kilt jaunes au bord noir avec un dessin noir au milieu. Ils avaient de sandales légères et portaient des armes compliquées. Les champs étaient pleins de gens, penchés, au travail. A mesure que Mar et son guide passaient, les travailleurs se relevaient et les regardaient longuement, en silence, pour après retourner à leurs occupations. Tous ne portaient que la longue toile marron passée entre les jambes puis nouée autour des reins. Leur peau était foncée et brillait au soleil. De temps en temps quelqu'un se déplaçait pour allez à côté d'une pierre carrée, prenait un carafe en terre cuite à laquelle il buvait, puis retournait vite au travail. La haie était percée et le sentier tournait pour entrer et s'éloigner entre les champs. Deux Armés flanquaient le passage. Ils étaient vêtus comme les autres, mais eux avaient un bord rouge. Eux aussi les regardèrent passer, scrutant attentivement Mar, sans un mot. Son guide entra d'un pas décidé, toujours sans se retourner pour voir si Mar suivait. Mar observait tout avec une extrême attention. Ils passaient à présent plus près des gens qui travaillaient aux champs. Mar observa leurs outils. Ils étaient surtout en bois, à part quelques pointes en obsidienne ou en porcelaine vitrifiée. Ils les utilisaient avec adresse, ici pour désherber, là pour alléger la terre autour de racines, ailleurs pour planter ou cueillir plantes et fruits. Les ramasseurs utilisaient des paniers finement tressés : chacun était un petit chef-d'uvre. Quand ils passaient à côté de gens au travail, tous arrêtaient un instant leur occupation pour les regarder passer. Dans leurs yeux Mar ne vit ni défiance ni chaleur mais juste une curiosité à peine marquée. Il remarqua aussi que la main d'uvre ne semblait pas manquer. De petits canaux d'eau couraient en formant un réseau d'irrigation précisément calculé. Le flux était régulé par de petites écluses en bois travaillées finement et avec élégance. Non seulement les encastrement semblaient parfaits, mais chaque pièce était couverte de légères décorations géométriques sculptées en bas-reliefs. Chaque parcelle de terre était cultivée avec soin avec des plantes que Mar ne connaissait pas. Les champs étaient tous en faible pente et on voyait au-dessus les maisons alignées. Derrière les maisons se dressait le château. Les maisons étaient en bois foncé avec des toits couverts d'étranges écailles qui rappelaient la peau d'un serpent. Les toits, hauts et raides, en forme de pyramides aux arrêtes arrondies, formaient tout autour des maisons un portique soutenu par des piliers cylindriques. En approchant, Mar remarqua que de nombreux piliers étaient finement sculptés de bas-reliefs, mais pas tous, ni complètement. Ils arrivèrent aux premières maisons et continuèrent entre elles. Même les montants des portes et des fenêtres carrées étaient couverts de bas-reliefs et de caractères sculptés et vivement colorés. Il lut ça et là : "Cette fenêtre a été sculptée par Wyndem le jour où Fenmyo est né" ou bien "Cette porte a été sculptée par Malen pour accueillir Shon" Les maisons semblaient désertes. Ils arrivèrent enfin à une grande place rectangulaire. Ses côtés étroits et l'un de longs étaient bordés de maisons similaires à celles vues dans le reste du village. Le dernier côté ne comptait que trois édifices. Celui de droite était plus grand et plus soigné que les autres, mais du même style, avec devant la porte un grand arbre très vieux, couvert de fils noués aux branches. Celui de gauche était de la même taille que les autres mais il était sur des pilotis en bois et on y accédait par une échelle. Entre les colonnes du portique et les pilotis étaient nouées de grosses cordes tendues, tordues, d'où pendaient d'étroites bandes de paille tressée. Au centre se trouvait un étrange édifice long, tout construit en utilisant des montant de portes et de fenêtre encastrés ensemble, sans véranda, avec un toit construit comme tous ceux du village mais qui se terminait au droit des murs. Sur la place se dressait une série de pierres sculptées à d'étranges effigies. On aurait dit de grosses têtes oblongues, à peine ébauchées avec le dessus plat et le menton appuyé par terre. A la place des yeux il y avait deux profonds trous noirs. Juste au centre de la place il y avait un mur bas et rond, d'environ deux mètres de diamètre, qui protégeait un puits profond. Entre le puits et la maison faite de portes se trouvait une pierre basse et longue, carrée, avec une partie plus haute au centre. A droite de la pierre il y en avait une autre, cubique, parfaitement polie. Sur la partie surélevée de la longue pierre était assis un homme de la soixantaine, cheveux courts et blancs, vêtu de la tunique marron, un cercle de feuilles filiformes sur la tête et une sphère de bois à la main. A côté de lui, des hommes étaient assis, cinq de chaque côté, tous avec l'habituelle tunique, tous tenant une sphère en bois à la main, mais plus petite. Sur le cube était assis, ou plutôt perché, un homme dont la tunique marron arrivait aux pieds et portant une couronne de baies rouges. A ses pieds se trouvait une balance, en équilibre sur un coin en bois, avec deux bols fixés aux bouts, un de bois clair et l'autre de bois foncé. Son guide s'arrêta, Mar aussi derrière lui. "Pères, voici l'étranger qui demande l'hospitalité." Dit l'homme et, sans rien ajouter d'autre, il s'en alla. L'homme assis au centre, dont Mar se dit qu'il était le Sage, prit la parole : "Qui es-tu et d'où viens-tu ?" "Je m'appelle Mar Swooney et je viens du Temple de Shent le Grand Mécanicien." "Qu'est-ce qui te conduit à notre ville ?" "J'ai besoin de repos et d'aide." Les Vieux se regardèrent entre eux. Un d'eux prit la parole : "Mais pourquoi devrions-nous t'aider, et en quoi ?" Mar réfléchit longtemps avant de répondre. Puis il dit : "Un jour un homme marchait le long du fleuve. Il regardait la rive léchée par l'eau et il vit, à son émerveillement, un stiryn qui s'agitait sur la rive, au sec. Ce poisson est mourant, se dit l'homme, dois-je le remettre à l'eau ou bien puis-je le manger ? Il n'arrivait pas à se décider. Surtout il était surpris par l'étrangeté de trouver un stiryn au sec. Aussi s'assit-il sur une pierre et se mit-il à penser, en cherchant une explication. "Mais ce stiryn était un poisson spécial, parce qu'il savait parler. Alors il parla et dit à l'homme : jette-moi à l'eau ou mange-moi, je t'en prie, mais ne me laisse pas mourir ici de cette mort lente et atroce, de façon si stupide. L'homme se tourna vers le poisson et lui demanda : mais dis-moi d'abord, pourquoi es-tu au sec ? Le poisson répondit : c'est une histoire longue et compliquée et je ne pense pas pouvoir te l'expliquer avant de mourir asphyxié. Alors, pour la dernière fois, je t'en prie, jette-moi à l'eau ou mange-moi, mais fais vite. L'histoire ne dit pas ce que l'homme décida de faire. Mais vous, à sa place, qu'auriez-vous fait ?" Tous se turent jusqu'à ce qu'un autre Vieux prenne la parole : "Si c'était un homme sage, il l'aura remis à l'eau ou mangé sans perdre plus de temps." Mar espérait cette réponse et sourit : "Et vous, êtes-vous des hommes sages ?" Les Vieux se regardèrent de nouveau les uns les autres et se mirent à murmurer entre eux. Le Sage leva la main et tous se turent. "On m'appelle le Sage et j'ai compris le sens de ton histoire. Il s'agit maintenant de savoir si cet homme avait besoin de manger ou non. Veux-tu nous éclairer, étranger, sur ce que signifierait dans notre cas avoir ou n'avoir pas... faim ?" Mar acquiesça : "A la ville des Accueilleurs on voit parfois aussi des hommes qui viennent de villes d'Agriculteurs comme la vôtre. Ils sont là parce qu'ils ont faim de nouveaux bras pour travailler dans leurs champs, alors ils vont en acheter. Maintenant je suis là, moi. Si vous avez faim de bras, vous n'avez rien à dépenser..." et ce disant il étendit les bras en signe d'absence de défense. Un des Vieux parla à son tour : "L'étranger a répondu à la question de Megnès sur pourquoi on devrait l'aider. Je crois que maintenant c'est à nous de répondre. Je pense qu'on peut l'accueillir entre nous quelques temps, après on verra. Je mets le poids de ma décision sur le plateau du oui." Il descendit de la pierre, approcha du Séparé et déposa sa sphère sur le plateau foncé qui descendit jusqu'à toucher terre. "Faites peser votre décision, maintenant !" déclara le Séparé. Un à un les autres aussi se levèrent et allèrent déposer leur sphère. Six étaient sur le plateau du oui et quatre sur celui du non. Il manquait encore la sphère su Sage, qui pesait plus que les autres. Mar se demandait si cette dernière sphère pesait assez pour faire toucher terre au plateau clair. Le Sage approcha de la pierre du Séparé et déposa sa sphère. Mar ne vit pas tout de suite de quel côté il l'avait posée, mais quand le Sage regagna sa place, il vit que le plateau n'avait pas bougé et que la dernière sphère était sur le plateau foncé. Le Séparé se leva alors et tous les autre s'assirent. "Etranger, ta demande est acceptée. Mais il s'agit à présent de voir qui t'offre l'hospitalité. Assieds-toi devant cette pierre et attends, avec ce bol devant toi. Celui qui le remplira de nourriture t'accueillera aussi dans sa maison. Attends avec confiance, l'hospitalité promise ne manquera pas." Mar remercia d'un grand geste. Tous partirent, solennels. Mar s'assit par terre au milieu de la place, le bol devant lui, et commença à attendre pendant que le soleil montait haut dans le ciel dégagé et pur. Retrouvez les autres textes d'Andrej sur : http://andrejkoymasky.com/
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