![]() Le deuxième livre de Mar Swooney (10) Andrej Koymasky © 2007 écrit le 15 Août 1978 Traduit en français par Eric
CHAPITRE 19
Stratégies galactiques Plus le temps passait et plus Mar se sentait inquiet. Dans la galaxie la situation changeait sans qu'il puisse y participer directement. Maintenant le jour approchait où le petit qu'ils avaient adopté, à peine né leur serait envoyé par transtar de la planète Terre. Njeiry dans les derniers jours n'était pas très bien et il ressentait parfois des douleurs et des malaises. Vieux par contre s'éteignait inexorablement malgré tous les soins et toutes les attentions dont il était entouré. Vieux ne voulait pas s'éloigner du corps embaumé de sa compagne. "Non... ayez patience encore un peu... je m'en irai bientôt moi aussi, je le sens. Puis vous nous incinérerez ensemble. Ne me l'enlevez pas encore, s'il vous plait..." continuait-il à répéter chaque fois que quelqu'un essayait de l'éloigner. Mar était prostré de douleur à voir Vieux s'éteindre et, en même temps il était réconforté par la prochaine arrivée de son fils. Il était partagé entre l'enthousiasme pour les progrès de ses volontaires sur Boar et les incertitudes sur l'évolution de cette terrible guerre dans la galaxie. Et sur tous les fronts il se sentait passif, exclus et inutile. Il était comme un champion qui verrait se dérouler sous ses yeux plusieurs parties et défis et qui pour la première fois devrait n'être que spectateur, se taire, frissonner en silence. Au fond tout se déroulait sans lui... il n'en avait pas l'habitude. Vieux le fit appeler : "Mar, mon fils... je voulais te dire au revoir : je m'en vais !" "Non, Vieux, ne dis pas..." "Pourquoi ? A quoi bon feindre ? Je ne verrai pas ce soleil se coucher, je le sais. C'est bien de s'en aller ainsi, en s'en rendant compte. Soufflet m'attend..." "Tu... tu crois à un futur ?" "Oui, vaguement. Nous n'y avions jamais pensé sérieusement, mais maintenant je le sens. C'est curieux, Mar... seules deux choses sont vraiment importantes pour l'homme : l'existence de dieu et l'amour... et on n'en parle jamais... on ne s'aperçoit de leur vraie importance qu'au dernier moment... c'est mon seul regret." "Vieux, pourquoi veux-tu t'en aller ?" "Non... je n'ai pas décidé de naître, je ne décide pas de mourir... Mourir ! Quel mot difficile à dire. On parle de passage, de s'en aller, de mille autres choses... la vie et la mort : pourquoi ne pas donner leur vrai nom aux choses ? Je meurs, Vokka naît : la vie continue... n'est-ce pas beau ?" Mar serra une main de Vieux : "Je ne te quitte pas, tu sais ?" "Oui, Mar, je sais que tu es proche, mais va-t-en maintenant. Njeiry a plus besoin de toi que ce vieillard. Laisse-moi mourir tranquille. Et puis je ne suis pas seul, Soufflet est avec moi... oui, tu le sais ? Pas que son corps, tu sais ? Elle est là... je ne suis pas seul. Va, Mar." Mar ne bougea pas. "Va, je te dis... c'est la dernière faveur que je te demande. Quand deux époux veulent rester seuls... les autres doivent respecter leur désir, n'est-ce pas ? Va, Mar, va..." Mar se leva en silence et sortit. Une sensation d'oppression lui pesait sur les épaules. Il monta à la chambre de Njeiry. Lequel était assoupi avec près de lui un curateur et deux soldats. "Comment va-t-il ?" "Bien. Mais toi, plutôt ?" "Je ne sais pas..." "Vieux ?" "Il est en train de mourir. Il veut qu'on le laisse seul..." Il s'assit près de Njeiry et se mit à lui caresser une main. Le visage de son époux était serein : il retrouva un peu de paix en le regardant. Mais soudain Mar frémit violemment de tout son corps. Bien que ce soit la saison froide, ce n'était pas de froid... Il regarda un des soldats : "Va... Vieux n'a plus besoin de rien désormais, il est mort." Deux jours plus tard, le 3487/6,1 temps de Boar, eut lieu la cérémonie solennelle de crémation de Soufflet et Vieux. Quatre jours plus tard arriva enfin de Terre, via Niukétol, le petit Vokka. Njeiry était remis bien qu'il se sente encore un peu faible et il était heureux de l'arrivée de leur premier enfant tant désiré. C'était un garçon et Mar en fut content. N'étant né que de quelques heures, le petit était encore un peu cyanosé, l'air boudeur, la tête encore déformée. Mar s'exclama : "S'il n'était pas désormais notre fils, ce petit cafard, je dirais qu'il est laid !" Mais à peine quelque jours après, comme il arrive à tous les parents, ils le regardaient l'il adorateur. Maintenant Vokka était un petit poupon à la peau douce, souple et, dorée et avait deux grands yeux attentifs, prêts à capturer le monde. Mar, en lui donnant le biberon, le tenait dans ses bras et pensait que lui aussi avait été comme ça... ainsi que tous les autres autour de lui... même Biker et Kétol... que pourrait donc devenir Vokka, un jour ? Toute la vie est un mystère. Il repensa à Phyujel... serait-il capable de lire à livre ouvert même dans un-nouveau né ? Ou un nouveau-né était-il un livre dont toutes les pages sont blanches et restent à écrire ? Il embrassa le petit qui dormait encore. Puis il appela Medle et lui fit demander un rendez-vous à Kétol. Le Technocrate lui fit répondre qu'il l'attendait seize jours t.s.u. plus tard. Mar décida de mettre cette période à profit pour s'occuper de nouveau de la situation sur Boar. Tout d'abord il demanda à Teskar et Adlo s'ils voulaient s'installer à Ville-Close comme ses représentants. Ils acceptèrent volontiers. Aussi Mar donna-t-il à Teskar délégation, en le nommant Vice-gouverneur de Boar, pour qu'il puisse coordonner les opérations en son absence. Teskar et son époux partirent aussitôt. Puis il fit agrandir la grotte d'appontement du sous-marin sur l'île de Ross, pour y installer une permanence de communications radio avec Ville-Close. En effet, le mur de forces rendait impossible de communiquer depuis la Garnison avec la planète. Quatre groupes de trois soldats, par postes de deux heures et demi t.p. se relayaient en permanence dans ce nouvel endroit. Mar fit aussi prévoir un système de lien transmen entre la grotte et les deux maisons sur Boar. Pour le moment il n'avait pas de transmen disponible à utiliser et il ne pourrait en obtenir que de Kétol. Mais il ne savait pas comment lui en justifier la requête : il ne voulait pas encore parler à Kétol de ses explorations et infiltrations sur Boar, par crainte qu'il ne les interdise. Chaque jour il passait des heures avec Njeiry et Vokka, qui devenait de plus en plus beau. Il aimait le regarder gigoter ou lui donner son bain. Le petit ne reconnaissait certainement pas encore les voix, mais il souriait à qui venait près de lui. Arriva le jour du rendez-vous avec Kétol. Il se rendit à son Palais en transtar. Le secrétaire le conduisit aussitôt au bureau du Technocrate, lequel était vêtu de son habituelle chausse-maille rouge. "Swooney, j'ai peu de temps à t'accorder, mais je suis heureux de te revoir. Si tu as le temps, avant de retourner sur Ross, il y a ton protégé qui voudrait te rencontrer." "Mon... protégé ?" "Oui, Ayenzy." "Ah... bien." Kétol sourit imperceptiblement à l'expression d'émerveillement de Mar : "J'ai suivi ton conseil : jusqu'à présent je ne le regrette pas. Ayenzy sait que c'est à toi qu'il doit de s'en être sorti jusque là. Mais venons-en à nous." Kétol lui exposa succinctement l'évolution de la guerre dans la galaxie. Il annonça à Mar que bientôt arriveraient sur Ross d'importants prisonniers par le transtar. Tout d'abord le Secrtaire Général de l'UPO. Mar lui demanda qu'ils soient envoyés en narcose, pour faciliter leur transfert. Il demanda aussi qu'on lui envoie quelques transmen pour permettre de meilleures installations dans la Garnison. Puis il demanda aussi comment il pouvait faire enregistrer la naissance de Vokka pour qu'il puisse un jour avoir son 4C comme tout citoyen de la galaxie. Kétol lui dit que, la guerre finie, la Technocratie remplacerait les vieux 4C par de nouveaux modèles et qu'à cette occasion Vokka aussi aurait le sien. Enfin, il conduisit Mar sur la planète Stokko, siège actuel de la coordination militaire de la Technocratie, pour l'y mettre au courant de ses plans pour le secteur de Castor. "Voilà, vois-tu, d'ici un mois standard nous serons prêts à lancer une attaque contre Quaryel. Nous devons agir avant qu'ils ne soient en mesure d'activer le mur de force planétaire que nous savons qu'ils sont en train de faire. Quaryel est en effet l'une des cinq planètes qui produisent les armes de l'UPO et si nous ne les bloquons pas à temps, nous pourrions avoir de sérieux ennuis. Le plan d'attaque prévoit que tes six nefs appuient notre contingent de dix-huit nefs : cela devrait suffire. "Mais le plus grand problème est de faire arriver jusque là nos dix-huit nefs sans qu'elles soient interceptées par l'UPO. La voie la plus courte passe par le système de Klinjer, pour l'instant aux mains de l'UPO et bien défendu, puisqu'il compte vingt-trois nefs et pourrait facilement nous arrêter. Pour contourner Klinjer, il nous faudrait plus d'un mois et on risquerait d'arriver quand le mur de forces sera déjà actif..." "Quaryel, en ce moment, dispose de combien de nefs ?" "Sept, bien armées et de bonnes défenses tant à terre que sur la lune." Mar réfléchit : "L'UPO a utilisé quelle tactique jusque là dans les confrontations ?" "Le plus souvent elle agit par escarmouches en essayant de minimiser ses pertes." "Avez-vous jamais installé des transmens entre les nefs ?" "Non, c'est impossible." "Pourquoi ?" "La collinéation requiert une telle précision que seuls de longs calculs la permettraient. Or deux nefs changent bien trop vite de position relative pour pouvoir atteindre la collinéation." "Mais si les deux nefs effectuaient des manuvres coordonnées, pour rester toujours colinéaires ?" "Bien sûr, ce serait possible..." "Des problèmes de sources d'énergie ?" "Peu et surmontables. Mais je n'en vois pas l'utilité..." "Si l'UPO se trouvait face à des forces prépondérantes, que feraient-ils ?" "Nos simulateurs pourraient donner une réponse. Qu'as-tu en tête ?" "Essayons de demander comment se comporteraient les vingt-trois nefs de Klinjer face à... disons... une centaine de nefs de la Technocratie." "Nous ne sommes absolument pas en mesure d'amasser cent nefs en un mois sans affaiblir d'autres fronts importants." "Essaie cette simulation, néanmoins." "D'accord." Wole appela un technicien et lui soumit le problème. La réponse arriva peu après : ils attaqueraient en passant en hyper-vitesse en espérant faire des dommages sans subir de pertes sérieuses. "Sans affrontement direct ?" "Non, ils seraient sûrs de succomber ce qui ne leur convient pas. Au total ils ont moins de nefs que nous et ils doivent essayer d'en perdre le moins possible." "Très bien." Dit Mar. Kétol observait Mar, intrigué : "Alors, Swooney, peut-on savoir..." "Oui, bien sûr. Es-tu en mesure de faire construire une centaine de nefs leurres en un mois ?" "De quoi s'agit-il ?" "De nefs faites juste d'une légère enveloppe externe, quelques armes automatiques, un moteur léger et un transmen, un petit ordinateur pour la mire et tout le reste vide ?" "Oui, c'est possible, mais pourquoi ?" "Si chaque vraie nef avait six ou sept leurres, colinéaires avec elle, qui se déplacent en formations fixes, on pourrait faire croire à l'ennemi qu'on arrive avec une flotte supérieure à cent nefs, en n'en utilisant que dix-huit, comme prévu. Par transmen on peut envoyer sur chaque fantôme du personnel pour activer les armes. Chaque formation de six ou sept nef est indépendante des autres, tout en étant coordonnées. Pour un passage rapide, la ruse pourrait marcher... "Tu sais, je pense aux nefs fictives des holo-drames de guerre spatiale : elles sont belles, grandes et semblent bien armées. A l'intérieur il suffirait d'un ou deux hommes par leurre, il peut se servir de l'autonomie de la nef soit en utilisant ses armes soit en communiquant avec la nef-mère. De plus un leurre touché provoquerait un dommage mineur et un avantage insignifiant à l'ennemi. En effet il est difficile d'identifier une nef-mère : il n'y aurait que dix-huit pour cent de chances." Kétol l'écoutait, concentré. Il rappela le technicien et lui donna vite une série de problèmes à résoudre avec les simulateurs. A chaque réponse il dictait de nouveaux problèmes. L'idée de Mar prenait corps peu à peu. Kétol s'en convainquait. "C'est simple, si simple ! Comment n'y avons-nous pas pensé plus tôt ? ça devrait marcher, au moins tant que durera la surprise... Etant vide, la coque pourrait être très légère. Il est certain qu'au premier leurre touché ils comprendront le truc, mais c'est l'effet de surprise qui compte." "Pourquoi dis-tu que le truc serait découvert ?" "Une vraie nef, touchée, produit une énorme explosion." "Et en général, l'explosion est analysée ?" "Non, il n'y a pas de raisons. Mais la différence se voit à l'il nu." "Oui, mais dans les films..." "Exact, on pourrait les charger d'explosifs pour effets spéciaux. Ça pourrait berner les observateurs un peu plus longtemps. Mais il y a d'autres détails qui peuvent vendre la mèche." "Fais étudier ça, mais pas seulement par des militaires. Forme une équipe mixte de militaires et de bons truqueurs d'holos trois-D. C'est eux les vrais spécialistes. Tu verras, ça va marcher. Mais maintenant, tâchons de coordonner l'action de mes six nefs avec les autres quand elles seront près de Quaryel..." Ils passèrent quelques heures à en discuter. Mar fit venir Dake de Ross et Kétol réunit les commandants de l'opération Quaryel. Le plan fut mis au point et on en identifia les principales variantes. Enfin, Dake rentra sur Ross et Mar alla dans sa maison de Niukétol où l'attendaient Ayenzy et Ilay. La rencontre fut festive. "Comment vas-tu, Ayenzy ?" "Grâce à toi, tout ne va pas mal ... mais pas vraiment bien non plus." "Des problèmes ?" "Et bien oui. Ilay et moi voudrions vraiment passer un contrat de mariage, mais Wole s'y oppose. Il nous laisse nous retrouver, c'est vrai, mais il ne veut pas qu'un Kétol épouse un 'ordinaire' Treyve, un simple servant de la Famille... Ilay et moi voudrions pouvoir vivre ensemble au grand jour. Il ne nous suffit plus de passer les nuits ensemble avant de vivre le reste du jour si... éloignés, à des niveaux sociaux différents. Aussi ai-je décidé que dès que possible nous nous enfuirons..." "Tu abandonnerais ainsi tous tes privilèges ?" "Oui. A quoi servent-ils s'ils ne me permettent pas d'être heureux ?" "Kétol pourrait vous retrouver à tout instant et faire en sorte de vous séparer, tu le sais." Ils parlèrent longtemps et Mar chercha à dissuader Ayenzy par tous les moyens. Puis il eut une idée. Il ne leur en parla pas, il voulait d'abord l'avis de Njeiry. Il demanda à son ami de patienter un mois s.u. avant de prendre toute décision. "Après la bataille de Quaryel peut-être serai-je en mesure de vous trouver une solution. D'ici là, attendez... tu veux bien ?" Ayenzy hésitait mais Ilay insista tant qu'il finit par accepter. Alors Mar rentra sur Ross. Dake avait déjà informé les officiers et la Garnison de la prochaine bataille de Quaryel. Mar en discuta avec Njeiry. Puis il lui exposa aussi son idée pour aider Ayenzy et Ilay. Njeiry approuva immédiatement et proposa qu'Ayenzy demande à son grand-père de participer à l'expédition contre Quaryel. Puis Mar proposa à Njeiry de faire ensemble une brève incursion sur Boar. Entre temps étaient arrivés les transmen requis et un premier groupe de prisonniers. Mar et Njeiry confièrent Vokka au personnel de la Résidence et partirent en sous-marin à Ville-Close. Ils y retrouvèrent Anjil et Teskar qui avaient adopté Rel, et cinq nouveaux aides avec le premier contingent de volontaires de la Garnison. Ils venaient de lancer l'activité de volumistes. Leurs livres n'avaient pas encore un grand marché, mais ils commençaient à se faire un nom. Les Marchands du groupe Sperkol en particulier étaient devenus de remarquables clients. Leur méthode d'impression d'images colorés ou de textes suscitait la curiosité. Ils publiaient surtout des livres de récits fantastiques. Les textes avaient été préparés par l'équipe de psychologues de Ross et entre les lignes ils contenaient un message : l'union fait la force. Mais un autre message y était bien caché : un jour viendraient des hommes qui libèreraient les gens de Boar... Les prix étaient modestes, pas trop pour ne susciter aucun soupçon, mais assez pour favoriser la diffusion. Ils préparaient également une série d'opuscules sur les travaux artisanaux qui de temps à autre introduisaient une innovation bien mesurée. Mar et Njeiry s'informèrent sur les premiers essais d'infiltration des châteaux et des Temples de Shent. Ils rencontrèrent aussi des Artistes volontaires qui leurs donnèrent de très intéressantes nouvelles. Njeiry était fasciné par Boar : "Mar, quand pourrons-nous venir habiter ici ?" "Je ne sais pas, mon amour. Pas très vite, je le crains. Notre présence sur Ross est encore trop nécessaire. Teskar fait du bon travail ici pour l'instant et tu vois, nous ne sommes pas vraiment indispensables. Après la bataille de Quaryel, si son issue nous est favorable, nous pourrons faire un autre voyage d'exploration." Ils discutèrent avec Teskar et décidèrent d'acheter ou de faire bâtir une autre maison à Ville-Close pour séparer le siège des Volumistes de celui du coordinateur. L'argent ne manquait pas, puisque à Ross on pouvait en fabriquer de grandes quantités à envoyer sur Boar. Les contacts étaient plus difficiles avec les infiltrés des Temples. Les hommes de Mar étaient en fait presque tous devenus labass et Mar se souvenait bien comme la vie d'un labass devait être retirée. Le seul espoir était que certains d'entre eux puissent tôt ou tard devenir lecteur puis peut-être Shentiste. C'était du long terme, comme une poignée de pierres placées sur un échiquier de Go... qui pouvaient se révéler précieuses, mais à la longue. Puis Mar et Njeiry se transférèrent à Port-Escale. Là aussi ça se passait bien. Galéty, le vieux, était désormais un artisan respecté et plein de travail. Holyer était son premier aide et n'avait aucune difficulté à "faire venir" de nouvelles idées à Galéty. Trois des volontaires avaient déjà été "achetés" comme aides. Ils eurent aussi des nouvelles de l'Armée Walpek Bogany, c'est à dire du soldat Gaïthé. Elle s'était mariée à un autre Walpek et était à présent bien intégrée au château Wal. La production de marroues était en hausse, surtout depuis que châteaux et Temples en demandaient pour leurs courriers. Galéty avait étudié un modèle spécial, très léger, résistant et pliable. Le vieux vouait une espèce de vénération à Mar et fut heureux de rencontrer son époux. "Comment l'as-tu connu ?" demanda Galéty dans la conversation. Mar eut un instant de gêne mais Njeiry répondit vite : "Il m'a acheté aux Accueilleurs." "Ah, je vois." Répondit Galéty, satisfait par la réponse. Njeiry était heureux de ce bref voyage, mais tous les deux avaient hâte de revoir Vokka. Ils rentrèrent à la Garnison et trouvèrent Dake un peu alarmé. "Mar, il y a une intense activité sur Quaryel. Ils ont l'air d'installer le mur de force plus tôt que prévu." Mar étudia longuement les indices révélateurs : "Je crois bien que tu as raison. D'après toi combien de temps avant que leur mur ne soit actif ?" "Pas plus de dix jours, je le crains." "D'après tes indices le générateur serrait placé sur l'île de Shingou..." remarqua Mar. "Le principal. Mais je crois qu'il y en a des secondaires ailleurs. Quaryel est plus grande que Ross et un seul générateur ne suffirait pas." "Si on agit immédiatement, peut-être pouvons-nous les arrêter." "Oui, mais nous n'avons que six nefs à opposer à leur sept. Et puis ils ont de très bonnes défenses lunaires : ce serait du suicide." "Oui, mais si nous n'intervenons pas sans délai il sera presque impossible de conquérir Quaryel... Même cent vraies nefs n'y suffiraient pas. Tu as mis Kétol au courant ?" "Oui, mais sans réponse pour l'instant." Mar réfléchit intensément. "Le Secrétaire Général de l'UPO a déjà été interné sur Ross, n'est-ce pas ?" "Oui, bien sûr." "Et parmi les prisonniers à interner, y en a-t-il d'autres très importants ?" "Je vérifie tout de suite" dit Njeiry. "Voilà, il y a le Premier des Tlenkar de Grez... il s'appelle Shiwan." "Bien, alors voici mon plan. Nous ferons une attaque de diversion sur les usines d'armes près des antipodes de Shingou. Pendant que notre flotte manuvrera autour de la planète, Shiwan doit pouvoir s'enfuir avec ma navette personnelle. Une des six nefs feindra de chercher à l'intercepter de façon à ce que la navette se dirige vers l'île de Shingou. De la navette on lancera des missiles qui interrompront les travaux sur le générateur pour au moins trente jours..." "Mais les fugitifs ?" "Ils pourront se mettre en sécurité avec les tenues spatiales, j'espère... Ce n'est que l'ossature du plan. Il faut à présent bien en travailler les détails. Kubilach est encore aux arrêts à la Garnison, je pense ?" "Oui, ils sont encore tous ici. Aucun n'a demandé à être expédié sur Boar." Bien. A-t-on un ex-Agent de l'UPO assurément fidèle à nous ?" "Plus d'un." "Il en suffit d'un, Dake. Il devra se faire corrompre par Shiwan et libérer Kulibach de façon à ce qu'ils puissent fuir avec ma navette. Préparez tout et que dieu, s'il existe, nous aide ! Pendant ce temps continuez à essayer de me mettre en contact avec Kétol." Ils se mirent tous aussitôt au travail. Shiwan et les autres furent sortis de leur narcose et enfermés en cellules séparées. Un des geôliers était Kostar, un ex-agent UPO. La navette de Mar fut modifiée de façon à ce que rien ne se voit de dehors. Les réservoirs d'eau, d'air et d'énergie furent réduits au tiers et l'espace récupéré préparé pour recevoir des missiles de haut potentiel et cacher à bord un homme de Mar. Les contrôles des réservoirs indiquaient qu'ils n'étaient remplis qu'au tiers, mais cela suffisait largement pour un voyage de Ross à Quaryel. Un homme de Mar embarqua, le sous-officier Boldin. De sa cachette il pouvait interférer avec les commandes principales et lancer les missiles. Puis il lui faudrait se lancer dans le vide après avoir revêtu une tenue spatiale. Boldin était volontaire, et il savait n'avoir que vingt pour cent de chances de survivre à la mission. Kostar devait rester à terre pour "saboter" le système d'alarme. Mar espérait que les deux noms de Tlenkar ni Shiwan et du général Kubilach retiendraient les défenses de Quaryel de détruire la navette qui, de plus, était apparemment désarmée. Mar embarqua sur la nef qui devait la poursuivre. Il était déjà dans l'espace quand arriva la nouvelle que la navette avait "pris la fuite". Commença aussitôt une suite de communications entre les nef boariennes et la Garnison. Mar était sûr que Quaryel les écoutait toutes et ne perdait pas de vue leurs mouvements. "Etoile Verte à Navette : retournez immédiatement sur Ross ou nous vous abattons !" cria Mar dans le micro. La réponse arriva aussitôt : "Ohé, ex-Gouverneur ! Baisse d'un ton. Ici le général Kubilach. Abats-moi, si tu peux, mais je préfère mourir là-haut que rester entre tes mains répugnantes !" "Vous n'avez ni armes ni défenses. Faites marche arrière et rendez-vous !" "Nous avons la vitesse et l'envie de vivre et de vaincre. Viens, traître, arrête-nous si tu peux !" Mar vit que la navette se dirigeait rapidement vers Quaryel. Il savait que Boldin attendait la première approche de la nef de Mar pour corriger la route de la navette et la faire se diriger vers l'île de Shingou. Mar fit se détacher l'Etoile Verte de la formation et la mit en trajectoire de collision avec les fugitifs. Les cinq autres nefs de Boar continuèrent leur manuvre de diversion. Il fut vite signalé que les sept nef de Quaryel s'armaient et se préparaient à intercepter les cinq nefs de Ross. Mar suivait attentivement le déroulement de son plan. Quand il fut à portée il fit tirer une salve qui, avec art, affleura la navette et la fit vibrer dans l'espace. Aussitôt Boldin, de sa cachette, interféra sur les commandes et modifia la trajectoire de la navette pour la mettre sur une ligne de chute sur Shingou. Kubilach essaya de reprendre le contrôle. Il hurlait dans le micro des messages pour Quaryel et des insultes pour Mar. Shiwan lança un appel aux Anje. Même s'il fut reçu, aucune réponse ne parvint de Quaryel. Les sept nefs de Quaryel poursuivaient leur route d'interception des cinq nefs de Ross. Aucune ne se dérouta vers les fugitifs. Ou les autorités de Quaryel avaient décidé d'abandonner la navette à son sort, ou elles croyaient que les défenses terrestres suffiraient. L'Etoile Verte se remit en trajectoire de collision avec la navette. La possibilité réelle de l'intercepter était minime, mais la navette restait à portée de tir. La navette était à présent sur une route qui l'éloignait de l'île. Alors Mar fit lancer une seconde salve. Kubilach l'évita avec une extrême habilité mais Boldin profita du brusque écart pour dévier à nouveau la navette vers Shingou. Le sous officier devait agir à la vue puisqu'il ne disposait pas d'ordinateur et qu'il ne pouvait pas utiliser celui de bord. L'ordinateur de l'Etoile Verte calcula néanmoins que le sous officier faisait un travail exceptionnel. Maintenant la nef de Mar était haute au-dessus de Quaryel et entre elle et la planète la navette descendait rapidement. Mar fit lancer une troisième bordée. La navette fit encore un écart, l'évita et, grâce à l'intervention de Boldin, fila droit vers Shingou. De l'île partirent plusieurs rageuses salves vers le haut. Mar eut peur qu'elles soient dirigées vers la navette mais lâcha un soupir de soulagement quand il vit qu'elles étaient bien dirigée sur l'Etoile Verte : Quaryel avait décidé d'aider les fugitifs. La nef de Mar réussit à intercepter et à neutraliser le tir ennemi et elle inversa aussitôt sa course en remontant à pleine vitesse vers l'espace ouvert. Maintenant la navette aurait dû lancer ses missiles sur l'île, mais il ne se passait rien. Mar était perplexe. Pendant qu'il se dirigeait vers les cinq autres nefs de Ross, il étudiait l'étrange comportement de la navette. Il la vit planer sur l'île et descendre doucement. Il entendit la voix de Kubilach demander des instructions pour l'atterrissage. Quaryel répondit en les avertissant qu'ils étaient en ligne de tir et qu'ils devaient donc descendre lentement sur la piste de Shingou. Les cinq nefs de Ross avaient à présent dévié de route et approchaient de l'Etoile Verte, suivies des sept nefs de Quaryel. La navette était à environ cinq mille mètres à la verticale de la piste de Shingou et il ne se passait toujours rien. Mar fixait l'écran et murmurait : "Boldin... tire... vite, tire.. c'est le moment... tire..." Le technicien de l'ordinateur dit : "Peut-être a-t-il perdu le contrôle... peut-être qu'un dégât..." "Juste maintenant ? Non, pas maintenant...je t'en prie, Boldin..." La navette n'était plus qu'à trois cents mètres du sol. Mar transpirait. Il remarqua néanmoins, sur l'autre écran, que les nefs de Quaryel avaient commencé une manuvre d'encerclement. La voix de Dake cria : "En avant toute, dans le cercle ! serrez-vous, serrez-vous et en avant !" La forte accélération le projeta presque sur l'écran. La navette était à deux cents mètre du sol. Mar regarda l'autre écran et comprit l'ordre entendu : ils inversaient leur course pour filer dans le cercle des nefs ennemies dans un mouvement imprévu, qui rendrait difficile aux sept nefs de Quaryel de faire feu sans risquer de se toucher mutuellement. Le technicien cria : "Gouverneur, regarde !" Mar se tourna : sur l'écran, à la place de l'île de Shingou, il y avait une étrange et palpitante fleur de feu vert. "Soudain, à près de cent cinquante mètres, la navette s'est précipitée sur la piste..." expliqua le technicien la voix cassée. "Il l'a fait ! Et il a sauté en l'air avec tout... mon dieu, oh mon dieu !" Mar secouait la tête, incrédule. La fleur palpita quelques instants puis s'éteignit. A la place de l'île il ne restait plus qu'une espèce d'atoll effondré où la mer bouillait et dont au centre s'élevait une longue colonne de fumée grise. Dake n'avait pas perdu son sang froid. Quand ils furent dans l'anneau des nefs ennemies il fit tirer toutes ses batteries et donna soudain l'ordre de désengagement. Deux des nefs de Quaryel furent légèrement endommagées pendant que les leurs s'éloignaient rapidement vers Ross. Les cinq restantes tentèrent une poursuite mais les nefs de Mar en fuite ripostèrent avec toute leur puissance de feu. Les cinq nefs ennemies échappèrent à la terrible bordée mais se laissèrent distancer, puis renoncèrent à la poursuite, puisqu'en continuant elles risquaient se retrouver à portée de tir des satellites de défense de Ross. Les six nefs de la Garnison, indemnes, se dirigeaient à plein régime vers Ross. Les soldats de Mar, sains et saufs, étaient radieux. Mar par contre se taisait, sérieux. Le Commandant lui parla par le communicateur : "Mission accomplie. Un seul tombé dans la bataille, le sous officier Boldin. Aucune nef de bataille endommagée, deux nefs ennemies temporairement immobilisées, une navette civile de Ross perdue." "Oui, Commandant, je sais. Merci." Dit Mar puis il se tourna vers les présents : "Je ne suis pas un guerrier, je ne suis qu'un civil... J'ai besoin de me reposer, maintenant. Merci, les garçons... excusez-moi." Il se retira dans sa cabine, effondré. Combien de personnes étaient mortes ? se demandait-il. Il le savait bien avant de commencer... mais c'est une chose d'y penser, et une autre de voir l'enfer s'ouvrir... des remords pour Kubilach ? Non... pour Shiwan ? Même pas... Pour Boldin ? Pas vraiment. Et alors ? Pas de remords, peut-être, mais une sourde douleur à l'estomac, comme quand il avait vu mourir Felwoz, ou comme quand il avait vu Biker tuer cette pauvre fille, ou trouvé les cadavres des servants du temple et des Bandits, ou assisté à la bataille autour de Champs-Nouveaux... "Je n'arriverai jamais à voir un mort comme un chiffre de statistiques, la mort comme un fait accidentel... On dit que je suis bon stratège, mais je ne serai jamais un bon soldat..." Dieu sait pourquoi, en se faisant cette réflexion il revit son Vokka gigoter serein... et il se mit à pleurer en silence. Par chance le sommeil s'empara de lui. En atterrissant sur Ross, Mar était un peu plus serein. Il voulut aussitôt voir Vokka et Njeiry. Il parla longtemps avec son époux de ses sensations et Njeiry le laissa s'épandre en l'écoutant en silence. Au fond Mar ne voulait pas de réponse, il n'espérait pas une solution. Il était le seul à pouvoir répondre aux mille questions qui l'assaillaient. Dake n'était pas encore arrivé à se mettre en contact avec Kétol, mais le secrétaire attendait des nouvelles et il invita Mar à venir le rejoindre. Sur Nuikétol Mar raconta les événements : le Commandant Général des troupes de Kétol et le secrétaire le félicitèrent. Puis Mar, avec Njeiry et Vokka, se retira dans leur maison. Là ils rencontrèrent Ilay et son frère. Ayenzy était sur la planète Rikyo avec son grand-père et ils ignoraient quand il rentrerait. Alors Njeiry proposa aux deux frères ce qu'ils avaient pensé faire pour aider Ilay et Ayenzy. Les deux garçons furent étonnés et émus. "Je ne sais pas si ça suffira, mais merci de tout cur." Dit Ilay. "Alors, vous acceptez ?" "Mais pourquoi tous les deux ?" demanda Nymy. "C'est évident : vous êtes et vous restez frères, comme ça. Et après l'enregistrement de l'acte vous vivrez avec nous sur Ross. Laissez ici un message pour Ayenzy. S'il est d'accord lui aussi, je ferai la demande officielle à Kétol ni Wole aussitôt après la bataille de Quaryel... si nous y survivons !" Tous les cinq allèrent alors au Bureau d'Enregistrement de Niukétol. Mar et Njeiry adoptèrent en due forme les deux garçon qui dès lors s'appelaient donc Ilay et Nymy Swooney, de la famille de Mar Swooney, Gouverneur de la planète Ross. Mar remarqua le coup d'il surpris du secrétaire de Kétol quand il demanda d'utiliser le transtar pour retourner sur Ross à deux de plus. Deux jours après il reçut un message officiel du Grand Conseil de la Technocratie : "Le Conseil souligne son appréciation de l'action héroïque accomplie sur Quaryel par le Gouverneur Mar Swooney et ses hommes." C'était signé Kétol ni Wole, Président de la Technocratie. Etait joint une convocation pour Mar et Dake à la réunion où seraient mis au point les derniers détails stratégiques pour la désormais prochaine bataille de Quaryel. Ils y allèrent. Kétol était absent. Ils décidèrent des derniers détails de l'action combinée. L'attaque était prévue pour le 3415/2.3.2 t.s.u. Les six nefs de Mar devaient prendre des positions semblables à celles des nefs de la Technocratie et de leurs cinquante six leurres. La seule différence était que la formation rossienne, contrairement aux autres, ne serait composée que de vraies nefs autonomes. Aussi fut-il décidé que les six nefs de Ross occuperaient l'espace au-dessus de la capitale de Quaryel qui serait certainement l'un des points les mieux défendus. Ils discutèrent d'autres détails puis rentrèrent sur Ross. Njeiry conseilla à Mar de ne pas prendre part à la bataille mais de rester sur Ross, mais celui-ci refusa. Si mal qu'il puisse se sentir, si effondré que le laissent les actes de guerre, déclara Mar à son époux , ses hommes le regardaient comme leur Chef et il ne pouvait pas les décevoir. En outre la décision de prendre partie pour la Technocratie était la sienne et il ne pouvait pas faire risquer leur vie à ses hommes en restant en sécurité. Njeiry comprit et n'insista pas. Ainsi commencèrent les préparatifs de la bataille de Quaryel.
CHAPITRE 20
La bataille de Quaryel
Presque tous les soldats de la Garnison se portèrent volontaires pour la bataille de Quaryel. Le Commandant Dake chargea les officiers de choisir les hommes les plus aptes à former le contingent pour leurs nefs, les trois supercorsaires de guerre, l'Etoile Verte, Jaune et Bleue et les trois croiseurs rapides Rayon, Eclair et Foudre.
L'Etoile Jaune fut utilisée comme vaisseau amiral de la formation rossienne. Le vaisseau amiral de la Technocratie était la Grande Epine. Elle était commandée par le général des Vigiles de Kétol et en second Kétol ni Ayenzy. Le général avait pris le titre de Premier Amiro des forces unies de la Technocratie. Mar était à bord de l'Etoile Jaune, même si le commandement effectif était aux mains de Dake. La flotte Techno devait effleurer le système de Klinger en tâchant d'éviter la rencontre des forces UPO. Mar était déjà en orbite et suivait sur le canal Techno les rapports sur les phases d'approche de la flotte, pendant que ses autres nefs épiaient la situation sur Quaryel. A peine la flotte Techno entra-t-elle dans le secteur de Klinjer, on signala que la flotte UPO commençait à bouger. Comme prévu, ce ne fut pas une rencontre frontale. La flotte Techno eut de la chance : pendant son passage à vitesse maximale, ne furent touchées et détruites que cinq nefs fantôme. Les forces UPO par contre eurent deux nefs détruites et trois endommagées. Quaryel reçut l'alarme aussitôt : une centaine de nefs ennemies se dirigeait vers son système. La réaction fut immédiate : les sept nefs, à nouveau toutes en état de naviguer, se mirent en formation cubique autour de la planète, avec la lune comme dernier sommet. C'était la formation de moindre risque puisque chaque nef était en vue de cinq ou six autres et couvrait presque entièrement un hémisphère de la planète. Ainsi, chaque point de Quaryel était protégé par au moins quatre nefs. C'était clairement une position défensive. Toutefois, croyant qu'il arrivait une centaine de vraies nefs, cette défense était clairement désespérée. Les Anje à l'évidence n'avaient pas l'intention de se rendre, se dit Mar. Il avait espéré une reddition sans effusion de sang... mais il devait s'y attendre. Anje ni Neto était l'une des rares personnes honnêtes et convaincue au sein de l'UPO et il ne se serait jamais rendu sans combattre. Une confirmation indirecte parvint d'une communication terrestre interceptée par l'Etoile Verte : Anje ni Neto avait fait prévenir toute la population civile de s'éloigner des objectifs militaires : les usines d'armes, les quartiers des forces UPO, les arsenaux, les astroports, la capitale... Mar frissonna : cela signifiait défense à outrance. La flotte Techno s'éloignait de Klinjer et approchait vite de Castor, le soleil de Ross et Quaryel. Mar recommençait à se sentir tendu. Ils étaient dans l'espace depuis trois jours s.u. Les satellites de Ross avaient tous leurs moyens de visée pointés vers l'espace extérieur et transmettaient à l'Etoile Jaune les informations en temps réel. Pendant encore quatre jours s.u. l'espace sembla vide, à part les six nefs de Ross en formation près de leur planète et les sept de Quaryel en position dans l'espace. Puis il fut possible de détecter la flotte Techno par de sophistiqués moyens sub-électroniques. Mar, bien que sachant que seules dix-huit des nefs étaient vraies, frémit en voyant apparaître sur l'écran directionnel une centaine de points. A présent Quaryel aussi devait avoir détecté la flotte ennemie... Une centaine de nef : ça semble peu quand on y pense, mais ça semble trop quand elles remplissent un écran de points fluorescents. L'approche dura neuf jours s.u. Ce fut une durée épouvantablement longue. Mar et ses hommes vivaient à bord depuis maintenant quinze jours. La vie sur la nef n'était pas inconfortable mais la tension montait. A l'intérieur d'un système planétaire les nefs ne pouvaient pas utiliser la propulsion à distorsion spatiale et le voyage restaient relativement lent. Dans les meilleures conditions on ne pouvait pas dépasser les huit dixièmes de la vitesse de la lumière. Dans l'espace entre les systèmes, par contre, on pouvait se déplacer à des vitesses largement transluminiques sans risque et sans épuiser ses réserves d'énergie. Mar communiquait souvent avec Njeiry sur ligne fermée. Son époux allait bien, et Vokka aussi. Mar regarda au loin Boar sous lui : les boariens ignoraient tout du drame qui se préparait dans le système de Castor. De Boar, Quaryel n'était qu'un petit point dans le ciel... rien de plus qu'un petit point. Quand la flotte Techno rejoindrait l'orbite de Ross, la Garnison activerait le parapluie de force vers le ciel, isolant ainsi complètement la planète de l'espace. Mar attendait ce moment avec anxiété : il signerait sa séparation d'avec Njeiry et Vokka, qui sait pour combien de temps... peut-être à jamais. La flotte Techno n'était plus qu'à un jour de l'orbite de Ross. Sur Quaryel rien ne semblait se passer. Pour les quaryéniens ce devait être une attente énervante, surtout pour les forces armées : c'était l'attente de la mort ! A cette pensée, Mar frissonna jusqu'à la racine des cheveux. Aurait-il pu, lui, résister à l'attente d'une mort quasi certaine ? se demanda-t-il. La réponse surgit spontanément sans rien d'héroïque ni de fanatique : oui ! Après cette découverte, il se sentit plus proche de ses "ennemis". Lui comme eux, eux comme lui, ne souhaitaient pas la mort, au contraire ! mais ils l'attendaient et l'acceptaient. Il pensa à Vieux et il entendit ses mots : "Deux choses importent pour l'homme : l'existence d'un dieu et l'amour... et nous n'en parlons jamais..." Alors Mar regarda le sous officier chargé de l'écran de détection : "Tu es Catyle Veton, n'est-ce pas ?" "Oui, Gouverneur." Mar hésita un peu, puis demanda : "Tu crois qu'il existe quelque dieu ?" Le sous officier parut surpris par la question : "Et bien... je... je crois que oui." "Mais un dieu qui s'intéresse aux hommes ?" "Bien sûr, sinon pourquoi devrais-je m'intéresser à lui ?" Mar sourit : "Un dieu en particulier ?" "Comment ça ?" "Il a un nom, ton dieu ?" "Il s'appelle Godd." "Et... tu as envie de m'en parler ?" Le sous officier se passa la pointe des doigts sur un sourcil : "Je ne saurais pas... je ne suis pas habitué à parler de lui..." "Tu y penses, parfois ?" "Oui, bien sûr, même si ce n'est pas souvent." "Quand ?" "Et bien... quand j'ai des problèmes... ou de la douleur..." "Mais tu suis une religion particulière, un culte de ce Godd ?" "Plus ou moins, oui." "Et pourquoi crois-tu en lui ? Quelle preuve as-tu qu'il existe ?" "Aucune." "Mais tu y crois." "Bien sûr." "Pourquoi ?" "Ça, je me le suis demandé souvent. Voilà, c'est plus ou moins parce que... ou il existe ou il n'existe pas, n'est-ce pas ?" "Oui, et alors ?" "S'il n'existe pas et que je n'y crois pas, ça ne pose pas de problème." "C'est logique." "S'il n'existe pas et que j'y crois... bah je ne renonce à rien et j'y gagne un certaine sérénité tant que je vis. Pas vrai ?" "Plutôt." "Ou alors il existe. Il existe et, admettons, je n'y crois pas. Alors ce serait un beau gâchis, après ma mort. Je me retrouve face à lui et il me refuse comme je l'ai refusé dans ma vie. Tu ne crois pas ?" "C'est possible. Ça paraît logique." "Mais s'il existe et que j'y crois, tout va au mieux." "Oui." "Alors, fais le bilan : si j'y crois je m'en sors bien dans les deux cas, qu'il existe ou non. Si je n'y crois pas je peux soit mal m'en sortir ou bien ne rien y perdre ni y gagner selon le cas. Alors il vaut mieux croire, non ? " Mar sourit "Cela a l'air de se tenir, plus ou moins. Mais ça ne me semble pas suffisant pour se décider à y croire." "Bien sûr. En effet, d'abord vient la foi en dieu, puis cette réflexion qui te montre que ça vaut la peine de continuer à croire et de ne pas rejeter la foi que tu sens en toi... C'est ma conclusion." Mar réfléchit à cette théorie simple et claire : "Je n'y connais rien en religion, Catyle. Mais en ce moment je sens qu'un dieu doit quand même exister. Mais s'il existe, lui, que peut-il penser de cette guerre ? La veut-il ? Ne la veut-il pas ? S'en moque-t-il ? S'il existe, pourquoi ne te fait-il pas comprendre quel est son choix ?" "Dieu, en quelque sorte, parle à l'homme... c'est l'homme qui ne sait pas comprendre. Tu vois, Gouverneur, quand tu parles à ton fils, tu es comme un dieu : tu es, tu comprends, tu espères, tu penses, tu sais... et tu parles à ton bébé. Mais lui ne comprend pas, ne sait pas, ne peut pas comprendre, il vit sa vie comme si tu n'existais pas... à part que sentir que tu es là lui donne de la sécurité. Nous sommes ainsi face à dieu : des nouveau-nés incapables de comprendre. Mais sentir qu'il est là, même sans savoir ce qu'il nous dit, c'est un réconfort, une sécurité." "Oui... nous sommes des bébés... mais des bébés dangereux... armés." "Oh, mais ton fils l'est aussi, à sa façon. Il se salit et salit les choses autour de lui, comme nous salissons la vie. Il casse ce qui est à sa portée sans même se rendre compte des dommages qu'il fait, comme nous faisons le mal rien que pour affirmer notre existence... Nous sommes des bébés terribles et incapables, nous prenant pour qui sait quoi, peut-être parce que nous parlons de dieu ou parce que nous pouvons réunir une flotte de guerre..." il se tut puis reprit : "Pardon, Gouverneur, je ne voulais pas te manquer de respect." Mar sourit : "Non, ne crains rien. Ce que tu as dit est juste, en quelque sorte. Mais pourquoi ne parlons-nous jamais de dieu ? Pourquoi un discours comme celui-ci doit-il être si... si rare entre les hommes ?" "Bah, je ne sais pas. Peut-être parce que nous ne savons que baraguoiner, nous ne saurons jamais vraiment parler que quelque chose de si grand, de trop grand pour nous." "Et pourtant mon Vokka n'a pas honte de baraguoiner!" "Oui, mais lui il ne se croit pas encore un homme, un adulte. C'est notre point faible : on se prend toujours pour dieu sait qui, dieu sait quoi et pour ne pas perdre la face. Nous ne parlons jamais de ce qui est vraiment important. Tu sais, c'est la première fois depuis que je suis petit que je parle de choses si... personnelles." "Ça t'a déplu ?" "Non, au contraire !" Un signal interrompit leur conversation. "La flotte se met en phase avec nous." Mar appela aussitôt Ross. Il envoya un dernier salut à Njeiry et donna ordre à la Garnison de s'isoler : à présent commençait la phase critique. Njeiry répondit, donna les ordres nécessaires et son image disparut soudain du moniteur : Ross s'était enfermée dans son enveloppe protectrice. L'Etoile Jaune entra en communication avec la Grande Epine. "Premier Amiro, bienvenue dans l'espace de Ross." "Merci, Gouverneur. Je te prie de mettre le communicateur en position de conférence sur le canal fermé spécial. Nous commençons la vérification des plans." Mar sentit la tension l'abandonner graduellement. La partie commençait et le calme lui revenait. Il était dans son élément maintenant. "Dieu, si tu existes, fais en sorte que je ne fasse pas trop de bêtises... que je ne fasse pas trop de mal... que je ne salisse pas tout. Quel que soit ton nom, aide-moi ! Je ne te connais pas, mais si tu existes, tu me connais... Je ne suis qu'un nourrisson prétentieux... aide-moi, si tu le peux." Après sa prière silencieuse, Mar s'apprêta à bien jouer ses pierres. La conférence dura peu : l'opération 1.1. fut confirmée comme plan initial. Mar entrevit Ayenzy dans le dos du Premier Amiro et ils échangèrent un petit signe de reconnaissance. Il n'y avait pas le temps pour les choses privées. En uniforme, le garçon semblait plus grand, plus mûr, plus sérieux. Il n'avait pas perdu son air raffiné, mais à présent il paraissait plus décidé et plus sûr de lui. Peut-être était-ce la situation qui donnait cette impression, ou peut-être était-ce vrai, va savoir... Commencèrent aussitôt les contrôles, les ordres. Des voix se croisaient en l'air. Mar réalisa que son cerveau avait commencé à fonctionner sur des niveaux différents. Un niveau était tendu vers la bataille prochaine, vers la partie qu'il jouait. Un autre réfléchissait à ce qu'il voyait et qui l'entourait dans la nef. Un troisième niveau pensait à Ross et aux siens. Un quatrième niveau pensait à lui-même et à sa vie. Mais maintenant la partie débutait et Mar entra en concentration immanente en éloignant de lui les pensées des trois niveaux inférieurs et en amplifiant celles du premier niveau. Il rejoignit le Commandant sur le pont de commandement. "Prêt, Dake ?" "Oui, Gouverneur. Tout est opérationnel normalement. Nous attendons juste le signal du Premier Amiro. Installe-toi là, tu pourras suivre tous les détails confortablement. Mar s'assit, se fixa au plan anatomique et se mit à absorber les différents signaux des moniteurs, des instruments et de l'écran. Un petit viseur projetait la duplication de la situation de la flotte, vue depuis la Grande Epine. La flotte Techno se déployait en un grand éventail, comme un gigantesque filet, en direction de Quaryel. Les formations aux extrémités se déplaçaient rapidement pour fermer l'encerclement à distance de la planète ennemie. Les formations sur la route reliant Ross à Quaryel avançaient elles avec extrême lenteur. Sur un écran trois-D on voyait la scène de l'extérieur, transmise par les satellites artificiels de Ross. La flotte Techno ressemblait maintenant à une énorme main tendue pour saisir Quaryel, comme la main d'un nourrisson qui voudrait saisir une bille pour jouer... pour jouer à un jeu de mort et de destruction. Au fur et à mesure que la flotte Techno accomplissait, sans rencontrer d'opposition, l'encerclement de Quaryel à la distance de nombreux diamètres, le grand écran trois-D de chaque nef visait la planète et son satellite et s'allumaient aussi les petits points représentant les sept nefs de Quaryel. Puis, sur ordre de la Grande Epine, le simulateur augmenta l'échelle et projeta aussi les points représentant les nefs de la flotte Techno. Mar regardait fasciné ce jeu de points lumineux. L'encerclement achevé, la flotte se mit à tourner de façon à ce que chaque nef vienne se placer au zénith de son objectif. La formation rossienne était haute au-dessus de la capitale de Quaryel quand la flotte Techno arrêta sa rotation. Alors, en tenant sa position azimutale, chaque formation commença une lente et prudente approche. L'ordinateur signalait par une fine ligne de coordonnées la zone d'action de chaque formation Techno et la zone de protection de chaque nef UPO. Des signaux codés pleuvaient à rythme insistant de l'ordinateur de situation et du simulateur. Les sept nefs UPO commencèrent à se déplacer. Sous peu elles seraient à portée de tir. La tension montait de façon perceptible dans les nefs. Enfin, d'une des nefs Techno partirent les premières salves. Les nefs UPO s'écartèrent un peu et interceptèrent les projectiles Techno les faisant exploser dans le vide. Mar réfléchit : dans les films spatiaux les nefs filaient vite et les coups partaient lents mais inexorables et leur attente était spasmodique et pleine de tension. La réalité était exactement l'inverse : chaque nef, si rapide qu'elle soit, bougeait avec calme et lenteur apparente, sur des durées longues, trop longues, alors que les coups partaient et arrivaient vite et à l'improviste, sur des durées si courtes qu'elles ne laissaient pas place à la peur et que jamais l'homme n'aurait su les éviter ou les intercepter sans l'aide d'ordinateurs sophistiqués. Il s'était engagé une escarmouche de tirs entre les deux partis. La planète gardait le silence. Le Premier Amiro ordonna de passer à la variante 1.2. Aussitôt, chaque formation attaqua la nef UPO la plus proche dans une manuvre enveloppante. Chaque nef Quaryelienne se dirigea à pleine force vers l'espace extérieur, donc vers l'ennemi, en lançant des salves de missiles et de rayons à tort et à travers. A présent de terre aussi jaillissaient vague sur vague de missiles. Soudain ce fut le chaos. Des centaines et des centaines de fleurs de morts s'allumèrent ça et là dans l'espace, interceptées par de fulgurants rayons violets, verts ou blancs. Des grappes de petites explosions violettes et de grosses flammes jaunes violet éclosaient. Si ce n'avait pas été une danse de mort, Mar en aurait été fasciné. C'était un beau spectacle, dangereusement beau... la beauté de l'horreur qui trouble et attire à la fois. Une des nefs UPO fondait vers la formation de Ross. "Il ne doit pas passer... Il ne doit pas passer !" cria Dake. Les trois intercepteurs légers se lancèrent aussitôt à la rencontre de la nef ennemie dans de rapides mouvements en spirales asynchrones tandis que les trois supercorsaires anticipaient sa trajectoire et tentaient de l'arrêter par un intense tir de barrage. Des flèches vertes et de fleurs blanches explosèrent dans un périlleux bouquet. La nef ennemie semblait passer indemne entre les feux et les coups et répondait féroce et frénétique. Puis il y eut un sursaut : une des sections motrices avait été touchée. Mais elle ne s'avouait pas vaincu. Mar vit qu'elle tirait avec détermination, concentrant à présent toute sa puissance de feu sur un des supercorsaires, l'Etoile Verte. Laquelle réussit à éviter tant la première que la seconde bordée. La nef UPO fut à nouveau touchée superficiellement par l'Etoile Bleue mais lança une troisième bordée qui immobilisa l'Etoile Verte, bien que sans la détruire. Puis elle se lança de côté, vers l'Etoile Jaune. Mar vit la masse de la nef ennemie approcher en tournant follement et grandir sur l'écran. L'Etoile Jaune dévia sa trajectoire en lançant plusieurs bordées. Mais la rotation de le nef ennemie rendait plus difficile la visée, bien qu'elle rende aussi impossible la visée à la nef UPO. Un à un les trois croiseurs légers se ruèrent sur la nef en utilisant les longs rayons violets de leur superlasers. La nef sembla sursauter, blessée, et interrompit sa rotation. Un des croiseurs tourna, décidé, sur la proie qui soudain se cabra et se lança sur la trajectoire de collision avec l'agresseur. Ils étaient trop proches et trop rapides pour que le croiseur puisse dévier, aussi inéluctablement ils se rencontrèrent et disparurent dans un silencieux et effroyable holocauste de feu. L'onde de choc secoua l'Etoile Jaune et les autres nefs. Mar avait fermé les yeux, pas à cause de l'intensité de la lumière, mais de la violence des émotions. Quand il les rouvrit, les nefs survivantes de Ross se mettaient en formation en carré, laissant derrière elles les restes du désastre et l'Etoile Verte, vivante mais immobilisée. Ils reprirent ainsi leur position au-dessus de la capitale, attendant les ordres de la grande Epine. Mar regarda alors la situation sur la représentation trois-D de l'ordinateur. Sur les sept nefs de Quaryel, une seule résistait encore, décidée. Les six autres n'étaient plus. Mar tenta de calculer les pertes de la flotte Techno sur l'hologramme trois-D. A première vue elles lui parurent faibles, puis il se mit à remarquer ça et là des trous dans le filet. La lune de Quaryel aussi résistait encore, livrait bataille et tenait à distance les trois formations Techno voisines. Mar activa le communicateur : "Premier Amiro, ici le Gouverneur Swooney. Je propose le plan 2.5." "Ici le Premier Amiro. Encore une nef à éliminer. Après, on verra." Mar observa la partie de l'hologramme où la dernière nef de Quaryel était peu à peu entourée par une mâchoire faite de quatre nefs Techno et leur cortège de leurres. Apparemment il y avait vingt quatre nefs contre une. Mais la nef ennemi ne donnait pas signe de vouloir se rendre. L'escarmouche dura quelques minutes, mais avant de disparaître dans le feu, la nef quaryenniène arriva à faire exploser bien six leurres et une nef-mère. Les sept nefs UPO avaient immobilisées deux nefs Techno et huit fantômes et détruit trois nef et au moins dix-huit fantômes. Restaient à neutraliser la lune et les défenses terrestres encore presque complètement intactes. Le plan 2.5 concernait l'action contre la lune. Mais le Premier Amiro avait fait vérifier l'orbite de la lune de Quaryel et en conséquence il préféra appliquer le 3.2 qui fut accepté en mis en uvre. Toute la flotte Techno se mit en opposition de la lune et commença une série de bombardements massifs sur les objectifs militaires de la surface de la planète à l'opposé de la lune. Tour à tour, une formations descendait vers la planète et lançait sa charge destructrice, tandis que toutes les autres interceptaient et neutralisait les tirs de réponse de terre. L'horrible danse se poursuivit des heures durant. Au fur et à mesure que la planète tournait sous eux, ils laissaient de grands cratères et des nuages noirs de destruction, une carte irrégulière de blessures mortelles. De temps en temps quelques tirs de Quaryel faisaient aussi mouche, provoquant des dommages aux formations Techno. Dans l'espace d'une journée de Quaryel, presque toutes les défenses à terre et les objectifs stratégiques avaient été détruits et la flotte Techno n'avait perdu que six autres leurres et une nef-mère, outre une autre nef-mère immobilisée. Alors fut lancée l'opération contre la lune de Quaryel. Avant d'attaquer les bases lunaires, le Premier Amiro leur offrit la reddition, mais la lune refusa dédaigneusement. L'attaque fut lancée. Cette fois n'agirent que les dix-sept nefs Techno encore en état le manuvrer, en laissant dans l'espace leurs fantômes immobiles et vides. L'attaque fut rapide et agile. La lune fut vite réduite au silence et une seule nef Techno fut légèrement touchée. Alors les seize nefs reprirent leur position autour de Quaryel. Le Premier Amiral envoya une requête de reddition. Mar entendit dans le communicateur la voix fatiguée mais fière de la Première des Anje. "Descendez nous chercher ou détruisez nous tous. Nous combattrons à main nue et avec les pierres s'il le faut, mais nous ne nous rendrons pas." Mar frissonna. Il se demanda pourquoi le vieux Neto n'avait pas répondu... était-il mort ? Lusen, la Première, était donc la nouvelle Chef de Famille ? Et qu'en était-il de Fekas, le troisième et de Moder, le petit-fils et de tous les autres ? Mar demanda à l'ordinateur de situation une vue rapprochée de la capitale qui n'était plus dans son azimut : du Palais Anje s'élevaient de grandes volutes de fumée sombre dans un ciel immobile et gris. Les édifices des quartiers généraux de l'UPO étaient rasés au sol. De grands cratères défiguraient la ville effondrée et vide. Il demanda une vue de la zone où était sa Résidence : le jardin avec ses arbres de latza semblait intact, mais la maison était en ruines. Il entendit la voix du Premier Amiro sortir du communicateur : "Chaque nef se prépare à exécuter le plan 5.9." Mar se secoua et se frissonna, il saisit le communicateur et cria : "Non ! Premier Amiro, attends !" Un bref silence, puis la voix du Premier Amiro répondit : "Oui, Gouverneur Swooney ?" "Suspens le 5.9, s'il te plait, au moins pour l'instant." "Ici le Premier Amiro à toutes les nefs : suspension temporaire des actions." Puis sa voix dit à quelqu'un : "Ligne fermée avec l'Etoile Jaune." Mar sentait son cur battre follement. "Alors, Gouverneur Swooney ?" "Pardon, Premier Amiro, mais à quoi sert de détruire la planète systématiquement, de sacrifier des millions de vies humaines ?" "Tu as entendu la réponse, non ? Ils ont déclaré qu'ils résisteront jusqu'au dernier homme... alors, quand il n'y aura plus d'hommes sur Quaryel, la résistance cessera aussi. Cette solution était prévue, tu le sais." "Oui, mais attends, je t'en prie. J'ai vécu longtemps sur Quaryel. Les Anje et les Forces de Sécurité de l'UPO veulent peut-être vraiment résister jusqu'au dernier homme. Mais le reste des quaryenniens ne sont ni des Anje ni des Agents de l'UPO !" "Mais la population ne s'est jamais rebellée contre les Anje, elle est fidèle à la Famille." "Bien sûr, mais attends, laisse moi faire une tentative. Il n'est pas juste que toute la population paie pour la décision de quelques uns. De plus les Anje, bien qu'étant la Famille résidente, ne sont pas les maîtres de la planète. Il y a le Gouverneur Tani... c'est lui, l'autorité légale. Et puis il y a les Entreprises et le Commandement UPO. Laisse-moi essayer une autre voie. Je te demande trois jours s.u. pour cette dernière tentative..." "Explique-moi. Si tu arrives à me convaincre..." "Ecoute : je descends sur Quaryel avec un de mes croiseurs désarmé. Si dans trois jours ils ne se sont pas rendus, tu peux lancer le 5.9 ou faire du mieux que tu penses." "Tu veux descendre maintenant ? Désarmé ?" "Oui, je veux essayer." "Comme tu veux, je n'ai pas autorité sur toi, mais..." "Mais comme chef militaire tu peux m'en empêcher. Bien, pour une fois, traite-moi en civil et attends. Tu n'as rien à y perdre, après tout. Tu ne risque qu'une de mes nefs et une poignée de mes hommes. Le Premier Amiral ne répondit pas tout de suite. Puis il demanda quelques minutes à Mar et coupa la ligne. Mar se mit à marcher de long en large sur le pont de commandement. Dake le regardait en silence, avec attention. Puis vint l'appel de la Grande Epine. "Gouverneur Swooney, je t'accorde trois jours s.u. à partir de cet instant précis. Bonne chance... Et il est clair que la Technocratie n'assumera aucune responsabilité sur ton sort." "Oui, c'est clair." "Et que, si d'ici trois jour il n'y a pas reddition, je serai libre de faire ce que je pense le plus opportun, même si tu risques de succomber sur Quaryel avec la population de la planète." "Cela aussi est clair." "Bonne chance, alors, Gouverneur Swooney." "Merci." Mar coupa la communication. "Dake, fais arrimer le Rayon à l'Etoile Jaune et fais-le désarmer complètement. Entre temps essaie de former un équipage de volontaires pour le Rayon, en expliquant bien notre mission et le risque de ne pas en revenir vivants. Le tout le plus vite possible. Essaie aussi d'entrer en contact avec le Gouverneur Tani, avec autant d'Anje que possible et avec le Commandant de Secteur des Forces de Sécurité. A chaque contact que tu obtiens, passe-le moi dans ma cabine." Dake prit quelques notes et acquiesça. Mar le regarda. "Je ne t'ai pas demandé ce que tu penses de ma tentative..." Dake répondit avec sérieux : "Il faut le faire et tu es la personne la plus indiquée pour le faire... Tu as tout mon appui, Gouverneur." Puis il regarda à l'entour, scruta l'expression des présents sur le pont et ajouta : "Tu as tout notre appui, Gouverneur !" Mar remercia et il allait se retirer dans sa cabine. Mais il se tourna vers Dake : "Dès cet instant et jusqu'à mon éventuel retour je te délègue tous mes pouvoirs. Si je ne revenais pas... quand tu iras sur Ross ce sera Njeiry qui prendra toutes les charges de mon poste. Tu trouveras dans ma cabine les enregistrements officiels et personnels nécessaires... ne les ouvre que quand tu seras sûr de ma... de ma mort." Il se retourna de nouveau et s'en alla. Peu après arrivait la première liaison avec Quaryel. C'était le Gouverneur Tani. "Juste quelques mots : je souhaite descendre sur Quaryel, avec quelques amis, désarmés, pour pouvoir te parler à toi et à d'autres. M'acceptes-tu comme parlementaire ?" Tani le scruta longuement : "A quel titre viens-tu ?" "Personnel." "Tu sais que sur Quaryel tu es considéré comme un traître et qu'il y a ordre de te prendre, mort ou vif ?" "Je m'en doute. Je ne te demande qu'un sauf-conduit de trois jours s.u. Après, s'il le faut, je serai entre vos mains." "Tu demandes trois jours d'immunité ?" "Oui, pour parler avec toi et d'autres. Je répète, ma nef sera désarmée ainsi que mes hommes et moi. Tu peux aussi me faire surveiller jour et nuit par tes hommes, si tu me laisses libre de rencontrer et parler à qui je veux. J'ai trois jours s.u. à partir de maintenant, après... ou on aura trouvé ensemble une solution honorable ou je serai massacré avec vous et tout Quaryel. Alors que vous me passiez par les armes ou non, cela n'aura plus d'importance." Tani se gratta le menton : "Bien, Swooney. De ma part tu as trois jours d'immunité. Mais je ne peux te donner de garantie ni pour les Anje, ni pour le Commandant de Secteur. Où atterris-tu ?" "Dis-moi où je dois." "Je t'enverrai les coordonnées dès que possible. Mes hommes y seront, armés, pour t'attendre. Ils t'escorteront chez moi. Mais je t'avertis que je ferai réquisitionner ton vaisseau." "D'accord, j'accepte." Mar avait enregistré toute la conversation et il était sûr que Tani aussi. Puis vint le deuxième appel : c'était un Anje. "Ici Anje ni Kubal." "Ah, nous nous connaissons à peine, Kubal. Je suis Mar Swooney." "Oui, que veux-tu ?" "J'aurais préféré parler au Chef de Famille, avec Lusen." "Oui, mais Lusen n'a pas l'intention de te parler. Je suis son porte-parole, pour l'instant." "Bien, Anje ni Kubal, écoute. D'ici peu j'atterrirai sur Quaryel avec un croiseur désarmé, je répète, complètement désarmé. Je descendrai avec quelques hommes et nous serons tous désarmés. Je viens à titre personnel, pas officiel, parler avec Tani, les Anje et d'autres. La flotte de la Technocratie m'a accordé trois jours s.u. pendant lesquels il n'y aura aucune hostilité. Je demande aux Anje de m'assurer l'immunité, pour ces trois jours. Puis advienne que pourra. Je demande à parler avec vous les Anje pour la dernière fois..." "Quel sens cela a-t-il ? Lusen a déjà répondu clairement, il me semble." "Oui. Mais je voudrais encore lui parler en personne. Neto n'aurait pas refusé de m'écouter." "Vous avez tué Neto." "Oui, et avec lui des milliers d'autres quaryenniens. Je voudrais éviter que le massacre continue." "Vraiment ? Tu voudrais... après Shingou ?" "Ecoute, Kubal, il ne sert à rien de discuter maintenant à distance. Je veux juste une réponse : m'accordez-vous d'atterrir et de m'épargner pour ces trois seuls jours ?" "Je ne peux pas te répondre sur l'heure..." "Bien sûr. Parles-en à Lusen et aux autres Anje. Puis tu me donneras une réponse." "Bien. Je te rappellerai au plus tôt." Dit-il et il coupa la communication. Mar était tendu : "Dieu inconnu, active-toi ! Tout seul je n'y arriverai pas, mais si toi tu m'aides... va savoir ! Je ne sais pas comment on parle à un dieu... si tu étais un homme je saurais comment essayer.... Mais j'espère que tu m'écoutes..." Sa prière muette fut interrompue par le troisième appel : "Ici le Commandant de Secteur." "Oh, Général Fukaph ! Je suis Mar Swooney." "Tu as au moins le bon goût d'éviter le titre de Gouverneur." "Je te parle en citoyen privé, en fait." "Je n'ai pas de temps à perdre avec un traître. Si j'avais su que c'était toi qui appelais..." "Laisse tomber. Ecoute-moi plutôt. J'ai appelé pour avoir l'autorisation d'atterrir sur Qua..." "Tu es le vainqueur, non ? Quel besoin as-tu d'une autorisation ? Mais sache que nous nous défendrons jusqu..." "Laisse tomber, je te dit ! Je demande à descendre désarmé. Je me mets entre vos mains pour quelque chose de bien plus important que ma vie ou la tienne ! Essaie de comprendre. Je demande à ce que vous m'écoutiez, vous au Commandement, les Anje et Tani. Si on arrive à un accord, parfait. Sinon, je serai entre vos mains et vous ferez de moi ce que vous voudrez. Mais avant je veux être écouté. Ou avez-vous peur d'un homme désarmé ?" Fukaph serra nerveusement une main en poing : "Que voudrais-tu faire ici ? Tu sais ce qui t'attend : tant que l'un de nous sera vivant il te traitera de traître. Qu'espères-tu obtenir de nous ?" "Trois jours, maintenant entamés, de dialogue. Ma vie ne compte pas, je t'ai dit. Après vous ferez de moi ce que vous voulez. Je demande trois jours de colloque. Vous ne pouvez pas oublier trois jours que vous êtes face à un traître ? Je crois que tu as des devoirs plus élevés que d'arrêter un traître, non ?" "Tu veux m'apprendre quel est mon devoir ?" "Non. Mais je ne veux pas que tes décisions soient affectées par ta haine pour moi." "Je ne te hais pas. Il n'y a là rien de personnel. Mais tu es et tu restes un traître." "D'accord, d'accord. Le traître se rendra aux autorités d'ici trois jours... mais d'abord écoute l'homme..." Fukaph se mordilla la lèvre inférieure : "Où atterris-tu ?" "Je ne sais pas. J'attends que Tani me dise où. Demande-le-lui." "Ah... il t'a garanti l'immunité, lui ?" "Oui, mais pour le moment ni toi ni les Anje." "Et les Anje ?" "Je ne sais pas encore, j'attends leur réponse. Ecoute, Fulpach : à mon arrivée mon vaisseau sera séquestré par Tani, alors une fois débarqué mon sort sera lié à celui de Quaryel. Si notre colloque peut sauver la planète, je serai toujours entre vos mains. S'il n'aboutit pas... nous mourrons tous ensemble. Que te coûte de m'accorder ces trois jours d'immunité ?" "Pourquoi fais-tu cela ? Qu'y gagnes-tu ?" Mar sourit : "Je ne sais pas... peut-être regretterai-je... mais je sens que je dois le faire. Alors, acceptes-tu ?" "En ce qui me concerne, j'accepte." "A titre personnel ou en tant que Commandant des Forces de Sécurité ?" "A titre officiel. Mais passés ces trois jours, tu seras à nouveau traité en traître et déféré à la cour martiale." "D'accord." "Tu es d'accord ?" "Ça t'étonne ?" "Oui. Mais si ça te va..." "A bientôt, j'espère, Commandant Fukaph." "A bientôt." Mar coupa le contact et s'abandonna au plan anatomique. Puis arriva l'appel de Kubal : les Anje étaient prêts à le recevoir. Enfin Tani lui transmit les coordonnées du point d'atterrissage. Il l'informa aussi que lui et chacun de ses hommes seraient escorté par trois hommes armés : un de Tani, un Vigile Anje et un Agent UPO. Mar accepta. La nef aussi serait séquestrée et investie par des hommes des trois autorités. Mar accepta aussi. Retrouvez les autres textes d'Andrej sur : http://andrejkoymasky.com/
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