Le deuxième livre de Mar Swooney (11)
de Andrej Koymasky



Andrej Koymasky © 2007
écrit le 15 Août 1978
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 21
La reddition de Quaryel


Après cet appel, Mar retourna sur le pont de commandement. Dake l'informa que le Rayon était presque prêt et que trente-sept volontaires étaient prêts à l'accompagner. Mar remercia mais demanda que l'équipage soit réduit au minimum indispensable : chacun d'eux risquait en effet un voyage sans retour. Après bien des protestations de la part des volontaires, l'équipage fut réduit à onze hommes Mar était ému par l'affection et l'enthousiasme des volontaires.
Il rentra à sa cabine, enregistra plusieurs messages officiels et personnels, les scella, ferma la cabine et en confia le mécanisme d'ouverture à Dake. Puis il demanda que tous les hommes mettent ce qu'il y avait de plus proche d'un habit civil qu'on puisse trouver à bord et il se transféra avec les volontaires sur le Rayon, à présent complètement désarmé. Il s'assura qu'il n'y avait absolument aucune arme à bord, pas même un laser ou un paralysateur. Puis il donna l'ordre de départ.
Quelques heures après ils atterrissaient au lieu indiqué par Tani. C'était un grand pré limitrophe d'une résidence de repos des Anje, une villa éloignée de tout centre militaire, industriel ou civil.
Une voix résonna dans le communicateur :"Combien y a-t-il d'hommes à bord ?"
"Douze en tout."
"Ouvrez l'issue principale de débarquement et sortez tous en file, complètement nus; les mains levées, paumes visibles et doigts écartés. Avancez lentement. Que Mar Swooney sorte le premier."
"Reçu. Nous nous exécutons."
"Je vous avertis : s'il reste un seul homme dans la nef, il sera tué. De même, si l'un d'entre vous fait un geste suspect, il sera tué immédiatement."
"D'accord."
Mar se mit nu et les onze autres aussi. Puis, lentement, les mains levées, il se présenta à l'issue ouverte. Il fut vite approché par une machine automotrice avec une longue échelle télescopique. Mar commença à descendre. Derrière lui il entrevit le premier de ses hommes le suivre. Une fois à terre, il regarda autour de lui, incertain. De la villa arriva une voix amplifiée.
"Marchez vers la maison, toujours en file et à bonne distance."
Dans cette partie de Quaryel c'était le début de la quatrième saison et le climat était encore agréable, aussi, malgré sa nudité, Mar se sentait bien. Il avança tranquillement, même si ses bras levés commençaient à lui peser. Quand il fut à une centaine de pas de la villa, il entendit de nouveau la voix.
"Arrêtez-vous tous !"
Mar avait envie de se tourner pour voir ses compagnons, mais il pensa plus prudent de d'en abstenir. Une des grandes portes à diaphragme de la villa s'ouvrit et plusieurs hommes en sortirent en file par trois. Les trois files se composaient des hommes du Gouverneur Tani en livrée grise et orange, de Vigiles des Anje en spray-tenue bleu-clair à finitions noires et d'Agent d l'UPO en spray-tenue noires. Tous étaient armés de lasers lourds et pas un d'eux n'avait de paralysateur en main. Il était clair qu'au moindre doute ils seraient tous tués.
Chaque groupe de trois hommes entoura un volontaire de Mar. Lequel fut aussi entouré, mais par six hommes. Un d'eux lui pressa son laser dans le dos.
"En avant, lentement."
Il entra ainsi dans la villa. Il fut fouillé et vérifié minutieusement avec de complexes détecteurs à rayons. Puis une voix dit : "Assis. On va bientôt t'apporter un habit."
Il s'assit et regarda lentement autour de lui. Les six hommes ne le perdaient pas de vue un instant, les lasers toujours prêts. Il nota dans leurs yeux les expressions les plus diverses : froideur, curiosité, détermination, mais il ne trouva ni hostilité ni amitié. Bien sûr, il aurait été étrange d'y lire de l'amitié. Mais il lui parut curieux qu'aucun ne soit hostile. Il était quand même un ennemi, un traître, un massacreur, pour eux.
Peu après entra un serviteur des Anje apportant une courte tunique crème. C'était un habit civil qui n'indiquait ni rang ni fonction ni rôle particuliers. Il n'était ni riche ni pauvre. Un habit neutre, dans un sens. Cela lui fit plaisir : ils ne voulaient ni l'honorer ni le mépriser : c'était un bon début.
Dès qu'il fut habillé, le serviteur sortit. Entrèrent alors trois personnes qui se présentèrent : le secrétaire de Tani, le secrétaire du Chef de Famille Anje et le second du Commandant. Ils s'assirent face à Mar.
Celui-ci demanda aussitôt : "Qu'en est-il de mes hommes ?"
"Pour l'instant ils jouissent de l'immunité comme toi. Ils sont confinés dans l'aile de la villa qui t'est assignée pour le temps qui reste, toujours surveillés à vue. Ils restent à ton service pour cette durée, après, on verra. Ils devraient suivre ton sort, quel qu'il soit.
"Merci. Et à présent allons-nous parler de ces deux jours standards qui nous restent ?"
"Bien sûr. C'est toi qui as demandé ces rencontres, à toi donc de faire des propositions."
Mar acquiesça : "Oui. Je demande à rencontrer tout de suite les personnes que vous représentez pour exposer clairement le motif de ma visite et nous accorder sur l'éventuelle poursuite des colloques. Je demande aussi, pour ma tranquillité et la leur, que tout ce qui sera dit pendant ces rencontres soit enregistré en quatre copies. Cela pourra nous aider à éviter équivoques et malentendus. Je n'ai rien d'autre à demander."
"Ne peux-tu pas nous annoncer de quoi il s'agira ?"
"Non. Ce n'est pas par défiance, mais juste parce que si j'avais voulu parler par personnes interposées il n'aurait pas été nécessaire que je vienne sur Quaryel !"
Le secrétaire de Tani acquiesça : "Cela me semble logique. Il ne nous reste qu'à aller en référer. Nous te prions d'attendre."
Ils se levèrent tous les trois et sortirent. Quelques instant plus tard, Mar fut escorté dans une autre pièce :c'était un bureau bien arrangé et lumineux. Derrière un grand bureau sculpté de marqueterie étaient assis Tani, Lusen et Fukaph. Sur le côté se trouvaient leurs trois secrétaires avec quatre enregistreurs numériques de son et d'images. On fit s'installer Mar sur un siège au centre de la pièce et les six hommes armés se placèrent contre le mur derrière lui.
"Bien, Swooney, nous sommes prêts à t'écouter." Dit Tani.
"Merci, citoyens. Je n'en espérais pas tant, quand j'ai essayé. Le fait d'être ici me semble un bon début. Je serai bref et concis. La bataille de Quaryel n'a pas été favorable à vos forces, bien que vous vous soyez battus avec honneur, adresse et détermination. Je crois qu'à votre place, moi aussi j'aurais agi comme vous. Mais maintenant, vous le savez, la dernière arme qui vous reste est votre vie, contre une flotte encore pleinement opérationnelle.
"Le Premier Amiro vous a offert la reddition et son intention serait de ne pas sacrifier d'autres vies, surtout parmi la population désarmée de Quaryel. Mais face à votre décision de résister jusqu'au dernier homme il ne lui resterait d'autre solution que d'anéantir toute la population de Quaryel... jusqu'au dernier homme. Mais quel sens cela aurait-il ? Chaque guerre coûte bien des vies humaines, trop... pourquoi en élever le prix sans aucune contrepartie ?
"Voyez-vous, moi, en venant ici, je risque consciemment ma vie. Et risquent aussi la leur les onze hommes venus avec moi, mais c'était notre choix, un choix libre, en effet ils sont tous volontaires. Il s'en était présentés trente sept, mais j'ai demandé de les réduire leur nombre au minimum pour minimiser les risques inutiles de vies. Tel est le fond de mon discours : essayons de ne pas jouer une seule vie de plus que celles qui ont déjà été éteintes."
Un long silence suivi la déclaration de Mar.
Puis Fukaph prit la parole : "Ce n'est pas l'UPO qui a voulu cette guerre. Nous et nous seuls sommes la légalité."
"Je ne suis pas venu parler de ça, cela ne me regarde pas. Evidemment, du fait même que nous sommes dans des partis opposés nos conceptions sur la légalité divergent ..."
Fukaph insista : "Je ne suis pas intéressé par les conceptions d'un traître..."
Mar l'interrompit : "Je t'en prie, Commandant Général. L'objet de cette rencontre n'est pas non plus ma personne. Il s'agit, je crois, de choses bien plus importantes que les idées politiques et le point de vue d'un seul homme. Nous parlons ici de la vie de centaines de millions de personnes !"
Tani acquiesça : "Oui mes amis, je vous en prie, essayons de passer, au moins pour deux jours, sur les idées politiques et le cas d'une personne. J'ai accepté cette rencontre et je crois plus important de discuter du destin des quaryenniens encore en vie. Si les Puissances Eternelles nous assistent, il y a encore au moins quatre vingt dix à quatre vingt quinze pour cent de la population qui ne sait pas encore quel sera son destin. Je dois admettre que l'ennemi, dans cette bataille, a attaqué essentiellement des objectifs militaires et non civils, à part quelques inévitables erreurs. Alors essayons de recentrer le débat."
Lusen se taisait. Fukaph reprit la parole : "J'ai juré fidélité à l'UPO, pas à la population civile de Quaryel !"
Mar leva un sourcil : "Mais... excuse-moi, qu'est-ce donc que l'UPO ? Si je me souviens bien ça veut dire Organisation des Planètes Unies. Et toutes les autorités de l'UPO, sans exception, sauf erreur de ma part, ont toujours affirmé agir au nom et dans l'intérêt des peuples unis des planètes de la Galaxie. Comment peux-tu affirmer maintenant être fidèle à l'UPO et te désintéresser du sort du peuple qui en est la partie essentielle ? C'est absurde, tu ne crois pas ?"
Fukaph s'agitait, mal à l'aise : "Il ne s'agit pas de la population de la galaxie, mais juste d'une petite partie..."
"Mais quelle différence ? Vous êtes justement responsables de cette petite partie, pas de la galaxie tout entière. Votre devoir est justement envers les habitants de Quaryel."
Finalement, Lusen prit la parole : "Swooney, est-ce bien toi qui essaies de nous apprendre la morale ?"
"Si ce que je dis est vrai, le fait que ce soit un traître qui le dise le rend-il moins vrai ? Si un homme droit disait que tu es un homme et qu'au contraire un homme corrompu disait que tu es une femme, n'en serait-il pas moins vrai que l'homme droit ment cette fois alors que le corrompu pour une fois dit la vérité ?"
"Mais les Anje nous ne pouvons pas nous rendre à l'ennemi : nous préférons mourir dans la bataille."
"Nobles paroles, Lusen. Mais... je voudrais que me les disent chacun des Anje, ainsi que chaque homme allié aux Anje. Et nous serions encore bien loin du total des habitants de Quaryel. Qui es-tu, Lusen, pour décider de la vie et de la mort de centaines de millions de personnes ? Serais-tu dieu, par hasard ? Non, Lusen, ne prends pas ces mots pour une offense. Je ne suis pas ici pour offenser, je n'en ai ni le droit, ni la volonté, ni l'intérêt."
Tani eut un sourire amer : "Il est étrange que l'ennemi de Quaryel se dresse à présent comme son défenseur."
Mar répondit vite : " C'est bien étrange, en effet. Ce devrait être à vous de défendre la vie de cette planète, et pas juste avec les armes tant que vous en aviez, mais par tout autre moyen. La défendre jusqu'au dernier homme pour qu'il vive, pas pour qu'il meure. En outre, permets-moi, Gouverneur Tani : Celui qui vous parle n'est en rien l'ennemi de Quaryel, ni des Anje, ni de Tani ou de Fukaph... il n'est l'ennemi que d'un système qu'il n'aimait pas et que pour autant il n'a ni respecté ni défendu ... C'est différent, me semble-t-il. Mais je retombe dans des sujets personnels et je vous prie de m'en excuser."
Autre long silence.
Puis Mar reprit la parole : "Ecoutez-moi, je ne vous demande pas une réponse immédiate. Il nous reste près de deux jours standards. Réfléchissez à ce que je vous ai dit. Si vous le pensez opportun, je peux parler avec des membres de la Famille Anje et avec l'Etat Major des Forces de Sécurité, et avec tes conseillers, Tani... Essayons de faire quelque chose, quoi que ce soit, mais évitons un massacre inutile."
Lusen le regarda durement : "On ne peut pas renoncer à ses idéaux par la seule envie de vivre."
"Oui. Mais on ne peut pas non plus défendre en vain ses propres idéaux au prix de millions de vies qui ne nous appartiennent même pas ! Essaie, Lusen, de demander à tes hommes, au plus humble travailleur, s'ils préfère mourir pour les Anje ou vivre sous un gouvernement ennemi... Mais ne le leur demandes pas en tant que Chef de Famille. Déguises-toi en travailleur, demande-le à qui ne te reconnaît pas... et penses-y. Je viens d'en bas, Lusen. J'ai souffert et je crois savoir quelle serait leur réponse.
"Un de tes anciens employés est à présent mon collaborateur sur Ross. Certes, il est fidèle aux Anje qui ont toujours défendu son existence, sa vie, sa famille... Mais il n'accepterait jamais d'être utilisé comme un pion à dépenser et à perdre les yeux fermés pour un idéal qu'il ne partage peut-être pas. Lusen, réfléchis, s'il te plait. Je suis certain que si Moder était ici, il comprendrait ce que je veux dire, même s'il est encore jeune."
Lusen éclata : "Lui aussi est prêt à mourir plutôt que se rendre !"
Mar sourit : "Bien. Veux-tu l'appeler ici, maintenant ?"
Lusen eut un sourire sarcastique : "Et bien vois-tu, même si c'est très secondaire, l'idée m'amuse de te démontrer à quelle point tu te trompes." Dit-elle et elle pressa un bouton : "Retrouvez Anje ni Moder qu'il vienne ici au plus vite. Priorité absolue sur tous les transmens de famille."
Mar regarda autour de lui. Les secrétaires et les hommes armés étaient impassibles. Tani jouait avec une plasticarde orange. Fukaph avait les lèvres serrées, un poing appuyé sur le plan du bureau, les yeux baissés presque clos et restait immobile. Lusen s'appuyait à son siège-senseur, qui s'adapta vite à son dos, elle regardait Mar intensément.
Mar regarda alors de nouveau Tani : "Gouverneur, tu es le représentant civil de l'UPO sur Quaryel... dans un sens tu es l'intermédiaire entre les quaryenniens et la structure de l'UPO. Ta fidélité à l'UPO est indiscutable, et de fait tu es encore le Gouverneur de Quaryel. Dans cette situation, quelle est ta décision ?"
Tani posa la plasticarde et regarda Mar : "Un Gouverneur, tu le sais bien, n'est pas puissant : ce n'est qu'un bureaucrate. Sa mission est de garantir l'application des lois, pas de prendre des décisions politiques. Mais mon avis en tant que citoyen et, j'insiste, pas comme Gouverneur de Quaryel, est qu'il faut discuter d'une reddition honorable, en essayant de sauver ce qui peut l'être."
Fukaph le regarda, surpris. Tani sourit : "Oui, Commandant Général. Et si cela suffit à m'accuser de... de trahison, je te dirai qu'à présent peu m'importe de mourir par tes hommes ou par ceux de l'ennemi. Mort pour mort, ou prison pour prison, la différence est faible."
Mar insista : "Mais, Gouverneur, n'est-ce pas un de tes devoirs que de garantir que toute la population puisse jouir pleinement de ses droits ?"
"Oui, c'est vrai dans un sens."
"Et la Charte Fondatrice de l'UPO ne stipule-t-elle pas que le premier droit inviolable de chaque citoyen est le droit à la vie ? C'est bien pour ça qu'a été abolie dans toute la galaxie toute peine de mort; si tu te souviens."
"C'est vrai, c'est exactement ça."
"Et te voici devant un vrai cas de condamnation à mort d'une planète entière, de la planète dont tu es Gouverneur, et tu ne réagis pas ? Ne manquerais-tu pas à tes devoirs en laissant exécuter une telle sentence, une telle violation de la Charte Fondatrice de l'UPO sans même essayer de l'éviter ?"
Un autre silence suivit, chargé de tension. Fukaph allait parler quand fut annoncée l'arrivée de Moder.
"Faites-le entrer tout de suite !" ordonna Lusen.
La porte s'ouvrit. Moder était debout, immobile et immédiatement son regard croisa celui de Mar. Qui tenta de lire dans ce regard droit et ferme une émotion quelconque, mais en vain. Moder avança dans la pièce en regardant à présent sa Chef de Famille.
"Me voici, Lusen, j'ai fait le plus vite possible."
"Merci, Moder. Voici Swooney que tu connais bien. Il va te poser une question, je te prie de lui répondre en toute franchise."
Moder regarda de nouveau Mar : "Cet après-midi s'écoule, Mar."
C'était le premier, sur Quaryel, à le saluer avec la formule rituelle.
Mar fit un sourire : "Oui, elle s'écoule encore, Moder. Ecoute-moi avec attention : les forces de la Technocratie et Quaryel ont joué leurs coups. Tu connais bien la situation actuelle. Le Premier Amiro des forces qui vous sont ennemies a proposé la reddition à Quaryel. Toi, que ferais-tu si la décision ne dépendait que de toi ?"
Moder fit un petit signe pour faire comprendre à Mar qu'il avait compris la subtile allusion à une partie de Go.
Puis il dit, à voix basse : "Je perds en treize coups !" Puis il ajouta d'un ton normal : "La partie est gagnée par la Technocratie, c'est clair. Il ne servirait à rien de la poursuivre : la déconfiture est certaine et ne peut plus être évitée. Si ça dépendait de moi, je déclarerais la reddition immédiate."
Le visage de Lusen parut blêmir, sans donner signe de si c'était de surprise ou de rage.
Moder continua : "Mais la décision n'est pas dans mes mains. Si le Chef de Famille décide de continuer la partie jusqu'à la dernière pierre, il ne m'appartient pas de m'y refuser. Je lui dois loyauté et obéissance et je suis prêt à donner ma vie pour ça... même en sachant que c'est complètement inutile."
Ce disant il s'inclina rapidement vers Lusen puis se tut.
Mar regarda Moder, puis Lusen, puis il dit : "C'est bien la réponse que j'attendais d'Anje ni Moder et elle est digne de lui et d'un Anje. En substance il dit que lui, comme individu, trouve inutile le bain de sang que tu as en tête. Réfléchis, Lusen, suis mon conseil. Réunis le Conseil de Famille avant de confirmer ta décision."
Alors Tani se leva : "Je propose que nous nous réunissions avec nos conseillers pour discuter la question en trois groupes séparés, avec ou sans la présence de Mar Swooney comme vous préférez puis de nous retrouver pour prendre une décision définitive.
Fukaph aussi se leva : "Je suis d'accord, mais fixons un terme."
"On pourrait se retrouver d'ici... disons cinq heures temps local ?"
Lusen se leva à son tour : "D'accord" puis elle se tourna vers les hommes armés : "Accompagnez Swooney dans la pièce qui lui est réservée. A part ses hommes, et toujours en votre présence, il ne doit parler avec personne d'autre, sauf si l'un de nous trois le convoque."
Les hommes d'armes s'approchèrent de Mar qui se leva à son tour.
Moder demanda alors : "Chef de Famille Lusen, je te prie de m'accorder de parler avec Swooney quelques minutes."
Lusen fronça le front : "D'accord, accordé. Mais toujours en présence de l'escorte."
"Merci, Lusen."
Mar fut accompagné au second niveau et Moder le suivit. Une fois dans la pièce, Mar s'assit et fit signe à Moder de s'installer.
"Mar, c'est une surprise de te revoir... maintenant."
"Vraiment ?"
"Et bien... en partie."
"Que voulais-tu me dire, Moder ?"
"Ecoute, ce que tu fais es noble, même si c'est un peu fou. Quelle que soit la réponse, tu risques d'être arrêté, traduit en cour martiale et condamné. Tu sais qu'en temps de guerre la peine de mort est rétablie pour les traîtres ... et même si on se rendait... ils feraient en sorte d'exécuter la sentence avant la signature de la reddition soit. Personne ne peut te sauver... Je dois obéissance à ma Famille et je ne peux rien pour toi... et je le regrette beaucoup. Voilà, je voulais juste que tu le saches."
Mar fit non de la tête en souriant : "Je le sais, Moder, et je te remercie. Je ne m'attendais à aucune aide pour ce qui est de ma vie. Je savais que je la perdrais certainement. Mais tu as déjà fait beaucoup avec ce que tu as dit à Lusen. Essaie de faire en sorte que si ça me coûte la vie ça ne soit pas en vain."
"Bien sûr, Mar, je ferai de mon mieux. Et... Mar ?"
"Oui ?"
"Merci pour cette dernière magnifique leçon. Tant que je vivrai, je te le jure, je n'oublierai pas cette leçon."
Moder sortit précipitamment de la pièce pour ne pas laisser voir l'émotion qui s'emparait de lui. Mar demanda alors à rencontrer ses hommes. Il les mit au courant de ce qui s'était passé et leur demanda comment ils avaient été traités. Ils parlèrent un peu puis ils décidèrent de se reposer quelques heures.
Mar venait de s'endormir quand il fut secoué et réveillé.
"Le Gouverneur Tani et son Conseil t'attendent."
Mar se leva vite et descendit sous escorte. Tani était dans un petit salon du rez-de-chaussée avec son secrétaire et quatre conseillers. Par la fenêtre on voyait le ciel s'assombrir et la lune se lever, pâle et rose.
"Swooney, notre réunion a été brève. Nous avons abordé deux sujets : la reddition et ta situation. Pour la première nous sommes tous d'accord que c'est notre devoir, dans ces circonstances, d'accepter la demande de reddition. Aussi mon avis, pour autant qu'il puisse peser, sera dans le sens de ta proposition.
"Merci, Gouverneur Tani."
"Oui. Quant à ta personne..."
"Le problème est secondaire. Je n'ai rien à demander pour moi. Ma seule demande est que mes hommes n'aient pas à suivre mon sort. Ils ne sont là que parce que je n'aurais pas pu venir sans eux."
"Pour eux on verra ce qu'on peut faire. Pour toi, disais-je, échue l'immunité promise... je devrai ordonner ton arrestation et la formation d'un tribunal spécial. La seule chose que je peux tenter est de demander la clémence en tenant compte de ta mission actuelle... mais je ne sais pas si ça servira. En d'autres circonstances peut-être y aurait-il la possibilité de ne pas te condamner à mort. Mais ne pas le faire, si on se rend, équivaudrait à ne pas te condamner du tout. Par ailleurs si on ne se rend pas, ne pas te condamner à mort serait te faire mourir avec nous sous l'œuvre de la flotte Technocrate. Tu vois que la situation est sans issue."
Mar acquiesça.
"Avant de te quitter, quoi qu'il en soit, permets que chacun de nous te salue... Gouverneur Swooney."
Mar le regarda surpris : depuis son arrivée sur Quaryel c'était la première fois que quelqu'un reconnaissait son rang.
"Pourquoi m'appelles-tu Gouverneur ?" demanda-t-il à mi-voix.
"Tant que tu n'as pas été jugé, ton rang te revient de droit. Et je n'ai pas d'autre moyen, là, de t'exprimer mon estime."
Mar fut raccompagné dans sa chambre.
Moder entre temps avait rejoint Lusen qui réunissait le Conseil de Famille. Quand tous furent présents, elle fit écouter l'enregistrement du colloque avec Mar. Quelqu'un fit remarquer que la suggestion de Mar d'écouter les gens du peuple était intéressante. Un autre répondit que, même si c'était intéressant, ils n'en avaient matériellement pas le temps. En outre un simple sondage fait sur un petit échantillon ne pourrait être considéré comme probant.
Moder réalisa qu'il ne sortait du Conseil aucun éclaircissement net et précis. Même ceux qui déclaraient leur choix le faisaient avec tant de fioritures, pour des raisons si diverses, qu'il semblait impossible d'arriver à une décision unanime. Alors Moder s'éloigna avec quelques membres du Conseil qui lui semblaient les plus proches de ses idées.
"Nous devons demander que Swooney vienne ici... il sait bien parler, lui, il sait être convaincant..."
Aussi, après un bref débat, la proposition fut mise aux voix et acceptée. Mar fut de nouveau réveillé et convoqué. Lusen lui donna la parole. Mar se concentra un instant, puis prit la parole. Il parla presque une heure, le ton calme, mesuré mais passionné et sincère. Il gardait un ton respectueux mais assuré et parfois cru. Son maintien était digne mais simple. Il démonta les objections une à une au fur et à mesure qu'on les lui présentait. Il posa des questions, parla de principes, prit des exemples et insista sur certains points clés.
Enfin il conclut : "Pour la Famille, c'est clair, je n'ai rien à vous proposer qui vous convienne. Ne vous rendez pas et les Anje cesseront d'exister avec Quaryel. Rendez-vous et vous serez très certainement exilés sur Ross. Dans les deux cas c'est la fin de la Famille Anje dans la galaxie. J'aimerais pouvoir vous présenter un meilleur choix, mais en avancer un serait mentir. Mais, je vous le demande, êtes-vous ici pour décider du sort de la Famille et de ses seize siècles d'histoire, ou sur le sort de dizaines et de dizaines de millions de quaryenniens qui ont fidèlement servi les Anje ? Peut-être affirmeriez-vous que la vie d'un seul Anje vaut la vie de près d'un million de quaryenniens ? Tout le problème est là. Si vous êtes convaincus que la vie d'un des vôtres vaut autant, et bien... j'espère que les Anje seront exterminés. Sinon... agissez en conséquence. Si vous n'avez rien d'autre à me demander, moi je n'ai rien à ajouter. Je ne ferais que me répéter."
Un lourd silence s'abattit sur la salle.
Puis Giakish, un des plus vieux, demanda la parole : "Dis-nous, Swooney, que gagnerais-tu, toi, à notre reddition ?"
Mar le regarda, surpris : "Moi ? Y gagner ? Je ne sais pas, franchement. Je n'y ai pas pensé. J'ai pensé à ce que je risquais en venant ici, bien sûr. Mais pas à ce que je pouvais y gagner. Peut-être... peut-être la satisfaction de conclure ma vie en homme... peut-être l'illusion d'être ainsi vraiment un être humain et non le simple rouage d'un système, pas le simple chiffre d'un code... mais je ne sais pas. Peut-être d'avoir l'estime de ceux qui me connaissent, mais surtout l'estime de moi-même. Chaque jour, au réveil, je me suis demandé si je pouvais avoir de l'estime pour moi. Il fut une époque de ma vie où cette question me brûlait et je croyais que la réponse était non. Mais depuis quelques temps la réponse est oui... et maintenant encore. Certes, l'estime des autre est importante, mais l'estime de soi est essentielle. Je ne sais pas si j'ai autre chose à y gagner, en dehord d'une mort certaine."
Lusen le pressa : "Mais n'est-il pas séduisant de se sentir le martyr d'une juste cause ?"
Mar sourit : "Oui, et tu le sais bien, Lusen. Mais c'est une séduction qu'il faut fuir comme la peste !"
Lusen détourna le regard, gênée. Un fort bruit de voix parcourait la salle et le ton montait. Lusen se leva.
"Assez. Silence. Swooney nous a dit ce qu'il avait à dire. Qu'il soit raccompagné à sa chambre. Nous allons prendre notre décision."
Mar, sous escorte, se jeta épuisé sur le lit, mais il fut encore vite réveillé.
"Les cinq heures ont passé..."
Mar rouvrit des yeux rouges de fatigue. Ils étaient déjà tous au bureau. A l'arrivée de Mar on lança les enregistreurs et la séance commença.
Lusen prit aussitôt la parole : "Moi, Chef de Famille Anje ni Lusen, après consultation de mon Conseil de Famille, déclare être prête à négocier la reddition avec les autorités de la Technocratie."
Tani acquiesça : "Moi, Gouverneur Estee Tani, après avoir entendu mes collaborateurs, me déclare prêt à signer la reddition sans conditions !"
Lusen le regarda, surprise : "Sans conditions ?"
"Bien sûr : nous ne sommes pas armés pour poser des conditions, soyons réalistes !"
Fukaph était impassible. Sans bouger, à voix basse, il dit : "Les Forces de Sécurité n'acceptent aucune reddition. Je vous rappelle qu'en temps de guerre tout le pouvoir est aux mains des militaires et que donc les décisions de Tani et des Anje n'ont aucune valeur légale."
Lusen et Tani sautèrent sur leurs pieds.
Tani protesta vivement : "Ma charge de Gouverneur est toujours valide, je représente le Gouvernement Central à qui l'autorité militaire est soumise. Aussi mon avis ne peut-il être privé de sa valeur légale et légitime ! Ceci est un véritable abus ! En outre, il était tacitement convenu, lorsque nous nous sommes réunis pour écouter le Gouverneur Swooney, que la décision serait prise à la majorité entre nous trois !"
Lusen ajouta : "La coutume que les Anje fassent peser leur décision sur l'administration de la planète Quaryel est millénaire. Si le Commandement abolit cette coutume, ce sera la guerre civile !"
Mar remarqua que les six hommes d'armes se regardaient entre eux indécis et inquiets. Alors, sans bouger de son siège, il intervint à voix haute.
"Excusez-moi ! Ce n'est pas le moment de vous mettre à vous battre entre vous ! Fukaph, n'oublie pas qu'ici, dans cette pièce, tu ne disposes que de deux lasers contre quatre ! Essayons de nous calmer et de réfléchir !"
Fukaph était resté assis, apparemment sûr de lui. Mais un léger tremblement rythmique du coin de sa bouche trahissait sa tension : "Mes hommes, tant ici que sur le reste de la planète, sont prêts à mourir pour faire respecter mes ordres." Dit-il.
Mar fit non de la tête : "Se peut-il qu'il faille encore parler de mort et pas de vie ? Certes, admettons que tu dises vrai, tu as ici deux hommes prêts à mourir contre quatre hommes qui se battront pour vivre. A lutter pour vivre on a deux fois plus d'énergie qu'en sachant que de toute façon on va mourir. Mais ce n'est pas la question. La faiblesse de l'UPO, mon cher Fukaph, est justement sa division interne, c'est justement le fait qu'on y parle de vie et de mort avec la même légèreté que pour jouer avec les 1 et les 0 de la logique binaire. Sais-tu pourquoi la majorité des Agents UPO placés sur Ross ont abandonné leurs officier pour rallier mes troupes ? Non ? Tu ne te l'es pas demandé ? Mais tes Agents ici se le sont peut-être demandé.
"La réponse est simple : les officiers de l'UPO les traitaient comme des numéros, mes officiers comme des êtres humains, des personnes. Tu demandes à tes hommes de mourir pour des idéaux abstraits et une paie. Les miens, à l'étage au-dessus, sont venus avec moi, prêts à mourir, de leur libre choix, pour leur idéal personnel. Voici la différence. A ce stade, Fukaph, je veux jouer ma dernière pierre : donne l'ordre à tes hommes de me tuer, de tuer Lusen et Tani. Donne cet ordre, là, à froid, tout comme tu as décidé, à froid, de la mort de tes hommes et de tout Quaryel !"
Fukaph siffla : "Je n'ai pas de raison de donner un ordre si absurde. Ne me provoque pas !"
"C'est toi qui forces la situation, Fukaph. C'est toi qui as déjà décidé de donner cet ordre, de fait. Quelques morts quelques heures plus tôt, quelle différence ça fait ? Ah, je comprends, dans un cas tu peux dire que c'était la cruauté de l'ennemi qui nous a tués... oui, l'alibi est commode..."
Mar, du coin de l'œil, guettait les réactions des six hommes armés. Les deux Agents UPO hésitaient, le laser levé mais dirigé dans le vide, tendus, prêts à tirer sur n'importe quoi. Les quatre autres par contre avaient les laser en direction des deux Agents, même s'ils ne les visaient pas. Mar vit que Fukaph aussi avait remarqué le changement. Comment allait-il réagir ?
Puis il remarqua que Lusen se rasseyait, lentement, appuyant les mains sur le bureau brillant, les doigts écartés, bien en vue, comme pour caresser la marqueterie du bureau. Puis soudain ses deux mains bougèrent nerveusement, imperceptiblement et tous ses doigts pressèrent avec force. Mar vit l'éclat d'un laser et perdit connaissance.
Il se réveilla en sentant un fourmillement dans tout son corps. Il essaya de focaliser le regard et il vit Moder penché sur lui et plusieurs Vigiles des Anje dans son dos.
La voix empâtée il arriva à demander : "Moder ?"
"Oui, Mar, tu es encore vivant."
"Que... que s'est-il passé ?"
"Lusen a actionné un système caché de paralysateurs et vous êtes tous tombés, sauf elle. Fukaph est notre prisonnier. Lusen et Tani ont transmis à la flotte de la Technocratie un message de reddition. Ils attendent une nef Techno qui les prendra à bord. Je suis chargé de te surveiller. Je ne sais pas pourquoi Lusen m'a choisi moi... justement moi..."
"Et les forces de l'UPO ?"
"Pour l'instant elles sont calmes, elles ne savent pas encore ce qui s'est passé, même s'il y a deux heures qu'elles n'ont pas de nouvelles de leur Commandant. Lui aussi embarquera sur la nef."
"D'ici combien de temps ?"
"D'ici une heure, temps local."
"Et moi, je reste ici ?"
"Oui, malheureusement, mais..."
"Mais ?"
"Rien, Mar, ne me demandes rien d'autre, s'il te plait."
"D'accord, Moder. Tu peux m'aider à me relever ?"
"Oui, bien sûr." Dit Moder et, lui passant le bras autour de la taille, il l'aida.
"Comment vas-tu, Mar ?"
"Bien, juste un peu faible." Mar fit un sourire fatigué. "Peut-être qu'on y est arrivé, Moder. Combien reste-t-il avant l'échéance des trois jours standards ?"
"Tu as encore quinze heures s.u. d'immunité, Mar."
"Alors encore quinze heures pleines de vie... ça te dirait de faire une dernière partie de Go avec moi, Moder ?"
Moder fit non de la tête : "Non, pas maintenant, Mar... je ne pourrais pas..." répondit-il, la gorge nouée.
CHAPITRE 22
Moder se rend
Peu à peu Mar récupéra ses forces. On lui apporta à manger, il dormit un peu, puis parla avec Moder. Les heures passaient lentement. Moder se procura deux spray-tenues UPO et deux livrées de Tani et les fit mettre à ses hommes, de sorte que Mar retrouva son escorte formée, en apparence, d'hommes des trois autorités.
Moder maintenant ne s'éloignait plus de Mar que pour de rapides passages au centre de communications de la villa. Ils attendaient avec anxiété la signature de la reddition. Son immunité ne durerait plus qu'une heure et on ne savait toujours rien.
Arriva un appel du Commandement des Forces de Sécurité : il annonçait qu'à l'échéance de l'immunité d'autres Agents UPO viendraient arrêter Mar. Moder essaya de tergiverser en affirmant que l'arrestation devait être faite par des hommes du Gouverneur. Mais la réponse fut péremptoire : d'ici une heure ils viendraient arrêter Mar !
Moder prit alors le transmen pour aller dans une résidence où se trouvaient encore beaucoup d'Anje. En accord avec eux, il revint avec une forte escorte de Vigiles, tous armés de lasers légers et de puissants paralysateurs. Puis il retourna auprès de Mar.
"Toujours pas de nouvelles de la reddition..." dit-il.
"Attendons."
"Il ne reste plus que quelques minutes avant ton arrestation, Mar."
"Patience."
"Comment peux-tu être si tranquille ? C'est ta vie qui est en jeu !"
"Je sais... mais à quoi bon s'inquiéter sur des choses sur lesquelles on n'a aucun pouvoir ?"
Moder se leva, inquiet, et sortit. Mais il se heurta à un de ses hommes.
"Anje ni Moder ! C'est arrivé ! La Communication est arrivée !"
"Oui ?"
"Le Chef de Famille Anje ni Lusen a confirmé que la reddition est signée."
Moder s'illumina : "Dans combien de temps Lusen revient ?"
"Environ sept heures t.p."
"Trop... bien trop..."il activa son 4C. "On n'a que dix minutes et trois instants... Mar, viens au centre de communications".
Ils sortirent escortés par les hommes d'arme. Ils arrivèrent au centre presque au pas de course.
"Isolez complètement l'aile des prisonniers !" ordonna Moder.
"Fait."
"Mettez-moi en communication avec toutes les pièces de la villa."
"Fait."
"Donne-moi le communicateur." Il prit un ton officiel : "Ici Anje ni Moder. Que tous les hommes fidèles aux Anje soient sur leurs gardes. Inhibez tout accès à la villa et assurez-vous que personne n'entre ou ne sorte sans mon autorisation. Vous devez défendre la villa contre toute attaque extérieure par tous les moyens. Le Chef de Famille Lusen a confirmé personnellement la signature de la reddition. Dès cet instant, Quaryel est aux mains de la Technocratie. Et en conséquence cette villa est aux mains du Gouverneur de Ross, Mar Swooney, à qui je me rends officiellement, en mon nom et au vôtre. Mes ordres précédents ne peuvent donc être annulés que par le Gouverneur Swooney en personne." Il se tourna vers Mar et lui tendit son laser : "Mar, je suis ton prisonnier, prends le commandement."
Mar le regarda, stupéfait. Puis il accepta le laser de Moder. Le garçon se retourna vers ses assistants.
"Obéissez à tous ses ordres, c'est clair ?"
Tous acquiescèrent. Mar regarda autour de lui, puis prit le communicateur.
"A tous les hommes des Anje qui m'écoutent : jusqu'à nouvel ordre chacun d'entre vous conserve son grade et sa charge. Ainsi que les armes qui lui sont affectées. Mais vous devrez me les remettre à moi en personne ou aux autorités de la Technocratie, sur demande. Je confirme tous les ordres donnés jusque là par Anje ni Moder. Fin de la communication."
Le technicien éteignit le communicateur.
Mar ordonna : "Bloquez immédiatement tous les transmen de la villa."
"Oui, Gouverneur." Dit un homme en partant en courant.
"Maintenant il nous faut libérer mes hommes. Moder, prends mon escorte. Un à un, fais descendre mes hommes avec leur escorte. Bloque les trois escortes au paralysateur et remets les lasers des Agents de l'UPO à mes hommes. Je ne bouge pas d'ici. Tâche d'éviter l'utilisation du laser, pour l'instant."
"J'y vais tout de suite." Dit Moder et il sortit vite.
Puis Mar s'adressa au technicien des communications : "Dis au Commandement de l'UPO et au Bureau du Gouverneur que Moder, mon escorte et moi, nous transférons en transmen à... trouve-nous un endroit lointain."
"Oui, Gouverneur."
Un vigile entra en courant : "Les Agents de l'UPO sont dehors et demandent à entrer".
"Réponds-leur que les prisonniers ne sont plus là."
"Bien." Il sortit mais revint peu après : "Ils insistent pour entrer."
"Ils sont combien ?"
"Vingt, y compris deux officiers."
"Et nos forces ?"
"Soixante Vigiles, les serviteurs et tes hommes."
"Ils sont armés comment, les Agents UPO ?"
"Lasers lourds."
"Ils ont un perforateur ?"
"Non, apparemment pas."
" Combien de temps une porte extérieure peut-elle résister à un laser lourd ?"
"Si on tire de près, une dizaine de minutes."
"Alors ne les faites pas approcher. Appelez-moi Moder."
Peu après le garçon arriva : "Huit de tes hommes sont déjà libérés, sans incident."
"Très bien. Ecoute, cette maison a-t-elle un quelconque système de défense automatique ?"
"Non, je ne crois pas."
"Vous avez un mur de force portatif ?"
"Je ne crois vraiment pas, mais je peux demander."
"Non. Il y a une sortie secondaire, secrète ou quelque chose de ce genre ?"
"Attends, peut-être bien... Je demande aux hommes de la villa." Il sortit et rentra peu après avec un serviteur : "Il y a un passage souterrain qui conduit aux entrepôts et de là à l'extérieur."
"Parfait. Un de tes vigiles vêtu en Agent UPO doit sortir et révéler que nous sommes encore là, dire qu'il est possible de nous prendre par surprise et les guider. Fais placer beaucoup de tes hommes dans le souterrain avec des paralysateurs, sur tout le parcours. S'ils mordent à l'hameçon, quand les Agents seront entrés, nous pourrons les prendre par surprise et les paralyser."
Moder approuva : "Très bien. Toi et toi, suivez-moi."
Mar fit appeler ses hommes déjà libérés. Peu après les huit entraient.
Mar les salua : "Content de vous revoir, mes amis."
"Mais, Gouverneur, que se passe-t-il ?"
"La reddition de Quaryel est signée et Anje ni Moder s'est personnellement rendu à moi."
"Oui, mais... ils ont tous encore leurs armes, même s'ils nous en ont donné à nous aussi... nous ne comprenons pas..."
Mar leur expliqua toute la situation et conclut par : "Il faut nous défendre contre les agents UPO venus nous arrêter... Alors, pour l'instant au moins, les hommes des Anje conservent leurs armes."
"Où sont les trois derniers des nôtres ?"
"Encore sous escorte mixte. Sous peu ils seront libérés comme vous. Pour l'instant ne bougez pas d'ici."
"Nous sommes sauvés, alors."
"Pas encore, les Forces de Sécurité de l'UPO veulent encore ma tête. Mais si on agit bien, on s'en tirera peut-être."
Moder revint : "Le piège est prêt, espérons qu'ils y tombent... Je vais libérer tes autres hommes, Mar ?"
"Oui, merci."
Moder ressortit. Tous les sens de Mar étaient en alerte. Dans les holo-films historiques les armes antiques faisaient à chaque tir de grands sifflements et des coups bruyants spectaculaires. Mais les armes modernes étaient silencieuses. Aussi rien ne permettait de savoir si le piège marchait ou non.
Un vigile entra : "Gouverneur, les Agents UPO n'ont laissé que quelques hommes de garde à la villa et ils se dirigent vers l'entrepôt."
"Et les deux officiers ?"
"Eux aussi viennent ici."
"Il en reste combien, dehors ?"
"Huit, si j'ai bien vu."
"Bien, il ne nous reste qu'à attendre." Mar vérifia son 4C. "Encore près de six heures."
L'agent de communication attira son attention : "Demande de liaison des bureaux du Gouverneur."
"Combien de temps faut-il, sans transmen, de là-bas à ici ?"
"Je ne sais pas, ça dépend du moyen de déplacement disponible. Je crois un minimum d'une demi-heure et un maximum d'une heure et demi t.p."
"Bien, communication refusée, sans motif."
Les appels se répétèrent au moins quinze minutes, puis cessèrent.
Entre temps Moder était revenu : "Tes hommes sont tous libres et ils viennent ici."
"Moder, peux-tu demander aux membres de ta famille de..."
Un vigile entra en courant : "Le piège a marché. Dix agents et deux officiers UPO sont entre nos mains, paralysés. Un blessé grave chez nous, un coup de laser de biais."
"Essaie de le faire soigner vite. Les Agents avaient des ceintures anti-gravité ?"
"Oui."
"Parfait ! Enlevez les leur et donnez-les à mes hommes. C'est un signe du destin, on en a juste douze." Puis il s'adressa à un de ses hommes : "Toi, Rekor, mets les trois autres au courant. Tu prends le commandement du contingent rossien. Prenez les ceintures et faites-vous donner des paralysateurs. Vous devez prendre par surprise, d'en haut, les huit Agents UPO autour de la villa et les paralyser."
"Non, Mar, ça doit être possible pour les trois ou quatre derrière la villa, mais pas pour les autres, l'attaque serait vue de ta nef."
"Exact. Enfin, faites ce que vous pouvez, puis revenez ici avec les ceintures anti-gravité. Dis-moi, Moder, il y a combien d'hommes à bord de ma nef ?"
"Douze : quatre par autorité."
"Donc juste quatre à toi ?"
"Oui, c'est ça."
"Donc en tout il reste près de neuf Agents UPO et quatre hommes de Tani."
"Oui."
"Je voudrais éviter une confrontation directe. Mais si c'est la seule façon, j'attaquerai avec mes onze hommes."
"Il y a aussi les miens..."
"Non, Moder. Dans le vaisseau il y a aussi quatre de tes hommes et je ne veux pas que les tiens aient à combattre entre eux..."
"Mais ils seront onze contre douze, en comptant aussi mes hommes !"
"C'est un risque à courir."
"Mais ils sont tous armés de lasers lourds !"
"Je sais, mais je ne vois pas d'autre solu..." Mar s'interrompit, "La villa a un communicateur extérieur amplifié, n'et-ce pas ?"
"Oui..."
"Bien ! Mes hommes sortiront en passant par l'entrepôt et par une grande boucle ils se rapprocheront de ma nef en essayant de ne pas être vus. Nous avons douze ceintures, alors..."
"Non, Mar, s'ils réussissent à paralyser aussi ne serait-ce qu'un Agent UPO dehors, on aura une ceinture de plus qu'il faut."
"La ceinture qu'il faut ?"
"Oui, bien sûr. Je suis ton prisonnier, rappelle-toi, pas celui de la Technocratie... alors je voudrais venir avec toi."
"Mais... mais j'appartiens au Parti de la Technocratie."
"Oui, mais toi je te fais confiance."
"Je devrai te remettre aux autorités de le Technocratie."
"Tu feras ce que tu penseras opportun."
Mar réfléchit : "On s'occupera de ce problème après. Pour l'instant attendons mes hommes."
Quelques minutes après ces derniers revenaient : "Nous sommes arrivés à en paralyser cinq."
"Vous avez leurs ceintures ?"
"Les voilà."
"Et les Agents ?"
"Immobilisés et enfermés avec les autres, surveillés par les hommes des Anje."
"Parfait. Alors donnez aussi une ceinture à Moder ainsi qu'à quelqu'un de la villa qui connaît très bien les alentours et qui pourra nous guider. D'ici cinq minutes le chargé de communication lancera l'alarme à l'extérieur en disant qu'il y a dans la villa une tentative de réaction armée de la part des prisonniers et de leurs complices. Si les hommes du séquestre ne quittent pas la nef, il donnera ordre aux quatre Vigiles Anje de venir prêter main forte ici. Alors nous attaquerons ceux qui restent : nous serons quatorze contre huit et nous jouirons du facteur surprise. On devrait y arriver."
Moder approuva.
"Tu nous guides," ajouta Mar à l'attention du serviteur, "on doit voler bas, à couvert de la cime des arbres et contourner le pré. Ce serait bien pendant ce temps d'attirer l'attention des douze hommes vers la villa par une diversion... S'il le faut, incendiez une aile de la villa. Ça devrait suffire. Allons-y !"
Leur guide passa la ceinture et leur fit par gestes : "Par ici, venez."
Alors qu'ils émergeaient de la porte de l'entrepôt, le communicateur amplifié lança : "Alarme, alarme ! Tentative de révolte armée en cours. Les prisonniers Techno livrent bataille. A tous les hommes en arme, accourez. Alarme, alarme !"
Des échos du message revenaient de partout. Le groupe furtif, pendant ce temps, s'était caché entre les arbres. D'ailleurs la fin d'après-midi portait de longues ombres qui facilitaient la fuite. Le groupe ne voyait encore ni la nef ni les hommes du séquestre. Ils continuaient à se déplacer en changeant sans cesse de vitesse, de direction et d'altitude, s'arrêtant soudain à l'abri de la cime d'un arbre et se glissant soudain derrière un autre abri. La voix de stentor répétait son alarme. Du premier étage de la villa montaient déjà de denses colonnes de fumée.
Ils en étaient presque au tiers du parcours. La voix amplifiée continuait à répéter sa fausse alarme, monotone et irritante. A présent le groupe pouvait avancer plus vite. Bientôt ils purent entrevoir entre les arbres le haut du Rayon. Commença la dernière partie de l'approche, avec encore plus de précautions.
La voix se mit à lancer un ordre : "Tous les vigiles Anje à la villa immédiatement, ordre de Anje ni Virkoy !" Le nouveau message fut répété plusieurs fois. Mar comprit que le contingent de séquestre n'avait toujours pas bougé. Il espérait qu'au moins les quatre Vigiles obéiraient. Le groupe monta derrière la nef, haut, passa au-dessus et arriva à l'aplomb du séquestre : il ne restait que huit hommes. Lesquels n'eurent le temps de se rendre compte de rien avant de tomber à terre, neutralisés par une dizaine de paralysateurs.
Mar lâcha un soupir de soulagement. Ils descendirent, désarmèrent les huit hommes, ouvrirent la porte de la nef et y entrèrent vite. Chacun des hommes de Mar gagna aussitôt son poste de manœuvre et ils se préparèrent au décollage.
Mar se tourna vers leur guide : "Si tu veux, tu peux repartir, à présent."
Le serviteur regarda Moder qui lui dit : "Oui, va, rentre à la villa. Mais souviens-toi : je ne suis pas dans ce vaisseau !"
L'homme acquiesça, réactiva sa ceinture et sortit prestement. Mar regarda son ami.
"Pourquoi ce dernier ordre ?"
"Je ne sais pas, c'était une impulsion..."
Mar haussa les épaules : "Parés au décollage ?"
"Parés."
"Départ !"
Le Rayon se mit à vibrer et la porte se ferma. Mar emmena Moder dans sa cabine où ils s'attachèrent, l'un à la couchette et l'autre à la table anatomique.
"Merci, Moder."
"J'ai fait mon devoir."
"Mais tu nous as libérés."
"Je n'aurais pas pu le faire sans la signature de la reddition."
"Vraiment ? Tu en es sûr ?"
Moder ne répondit pas tout de suite, puis dit à voix basse : "Non, Mar, je n'en suis pas sûr."
Mar sourit : "Merci, quoi qu'il en soit."
La voix du premier pilote arriva par l'interphone : "Cinq instants avant décollage, quatre, trois, deux, un, départ !"
Le Rayon vibra plus fort. Mar se sentit violemment écrasé contre la couchette. Il ferma les yeux et fut pris par quelque chose entre un rire et un sanglot, vite bloqué par la pression croissante de la poussée. Le Rayon fraya vite dans le ciel ouvert, vers l'espace de Quaryel, alors que la nef contenant Anje ni Lusen, Tani et Fukaph, en plus des représentants des troupes d'occupation, descendait non loin des ruines de la capitale.
Le communicateur du Rayon annonça le retour de Mar mais sur ordre de ce dernier ne dit rien de la présence de Moder. Le Premier Amiro et Dake voulurent féliciter Mar. Lequel sortit de sa cabine et alla sur le pont de commandement.
Le Premier Amiro était ravi : "Gouverneur Swooney, accepte mes compliments et mes félicitations au nom de la Technocratie et au mien. Cette journée est en grande partie la tienne. Nous nous verrons sur Quaryel, je suppose que pour l'instant ce qu'il te faut c'est du repos."
"Merci, Premier Amiro, merci."
"Ah et... mon second, Kétol ni Ayenzy, sollicite l'honneur de te parler."
"Bien sûr, volontiers."
L'image du Premier Amiro fut remplacée par celle de son second : "Mar... tu es grand. Tu es extraordinaire et je ne sais pas comment te remercier... tu sais à quoi je fais allusion."
Mar sourit : "Cette bataille-là n'est pas encore gagnée, tu le sais."
"Oui, c'est vrai. Mais avec toi à mes côtés je me sens un autre. Merci, Mar."
"Oui, Ayenzy. On se voit sur Quaryel ou sur Kétol..."
"Ici tout le monde ne parle que de toi... et aussi ailleurs, bientôt, du héros de Quaryel, Mar Swooney !"
Mar sourit et rougit un peu : "N'exagérons rien. A bientôt, Ayenzy."
"A bientôt, mon ami !"
Puis il fut mis en communication avec Dake : "Quel soulagement ! Bon retour parmi les vivants, Gouverneur !"
Mar rit : "Holà, holà, je n'ai jamais eu d'autres intentions..."
"Tes hommes sont en délire. Nous sommes fiers de toi, nous sommes fiers d'être les hommes du Gouverneur Swooney. Nous t'attendons avec impatience pour célébrer ça."
"Dake ?"
"Oui ?"
"Voudrais-tu faire quelque chose pour moi ?"
"Mais bien sûr, quoi que ce soit."
"Alors accorde-moi deux jours de repos, j'en ai vraiment besoin. Après, c'est promis, on fera la fête tous ensemble."
Dake rit : "C'est tout ? D'accord, Gouverneur."
"Avez-vous pu secourir l'Etoile Verte ?"
"Pas encore, mais pour l'instant ils n'ont besoin de rien. La nef est immobilisée mais la vie à bord suit son cours normal. On lui viendra en aide après, quand la reddition de Quaryel sera effective."
"D'accord. Alors à bientôt. Prépare tout pour le transbordement et pour réarmer le Rayon."
"Tout est déjà prêt, Gouverneur."
"Et arrête de m'appeler Gouverneur en dehors des cérémonies officielles."
"Bien sûr... Mar."
Après cette communication, Mar appela Moder : "Les seuls qui sachent que tu es à bord sont mes onze hommes, ici. Si un autre le savait je serais obligé de te remettre à la Technocratie, et tu n'as pas l'air de souhaiter ça. Mais je ne peux t'offrir d'autre liberté que sur Ross..."
"Bien sûr, c'est évident, Mar." Répondit Moder.
Un homme de Mar intervint alors : "Gouverneur, on pourrait lui proposer d'aller sur Boar avec les nôtres... au fond on lui doit la vie et c'est bien le moins qu'on puisse faire pour lui."
Mar réfléchit : "Oui, peut-être." Dit-il et il expliqua à Moder son projet pour Ross-Boar.
A la fin son ami lui demanda, stupéfait : "Mais vraiment, tu voudrais que je collabore à ton Opération Boar ?"
"Bien sûr, c'est bien peu, et toujours un exil que je te propose..."
Moder sourit : "J'accepte de tout cœur, jamais je n'aurais rien rêvé de mieux."
"Alors tu es des nôtres, Anje ni Moder ?" demanda un homme.
Moder sourit encore : "Bien sûr, mais si vraiment vous me voulez parmi vous, je ne suis plus que Moder Anje."
Le Rayon arriva près des trois autres nefs rossiennes. Les treize hommes se transférèrent sur l'Etoile Jaune. Plus d'un fut surpris de la présence de Moder. Mar leur expliqua ce qui avait été décidé à son égard.
Alors Dake le prit à part : "Ce que tu as décidé... est décidé. Mais es-tu sûr de pouvoir lui faire confiance ? Il reste un ennemi et tu veux en faire ton collaborateur sur Boar ? As-tu bien réfléchi ?"
Mar confirma : Bien sûr. Moder est un vrai ami, au-delà des hasards qui nous ont jetés dans des camps ennemis. D'ailleurs, vois-tu, j'ai longuement joué au Go avec lui. En jouant si longtemps au Go avec quelqu'un, on appréhende bien sa valeur et ses qualités. J'en suis certain : celui qui est honnête dans la vie l'est aussi au jeu et celui qui est malhonnête au jeu l'est aussi dans la vie. Je suis sûr de pouvoir compter sur lui."
Dake acquiesça : "J'ai confiance en ton jugement. Aucun d'entre nous ne dira rien de sa présence ici."
"Bien, Dake. Maintenant ce qu'il nous faut à tous les treize c'est un bon repos."
On assigna à Moder une cellule à côté de celle de Mar. Dake donna ordre à tous de se référer à Moder en utilisant le nom d'un des hommes tombés dans la bataille, un certain Melk Arwen. A son réveil, on donna à Moder un uniforme de soldat rossien.
Toutes les nefs reçurent l'ordre d'atterrir sur Quaryel. Moder-Melk fut consigné à bord. Ses onze compagnons s'étaient accordés avec Mar sur la version selon laquelle Moder avait disparu lors de la phase d'approche pendant leur fuite vers le Rayon.
Sur Quaryel Mar fut grandement félicité par tout le corps officiel de la flotte Techno. Puis il demanda l'autorisation de rentrer sur Ross. Le Rayon partit avec à bord Mar, Moder-Melk et trente-six autres hommes. Après un voyage de deux jours et demi s.u., ils arrivèrent au-dessus de la Garnison. Ils se firent reconnaître par signaux lumineux et le parapluie de protection fut éteint. Aussitôt arriva un appel de la Garnison.
"Mar... oh, Mar... Mar !" dit Njeiry, visiblement ému.
"Je suis rentré, mon amour."
"Oui, enfin. J'ai cru mourir. Si tu savais combien de fois j'ai été tenté d'arrêter le parapluie pour entrer en contact avec toi, pour avoir de tes nouvelles. Comment est-ce allé, mon amour ?"
"Nous avons vaincu. Nous avons perdu la Foudre et son équipage. Près de douze millions de Quaryenniens sont mort... c'était terrible."
"J'avais hâte de... Je t'aime, Mar, ah, si tu savais comme je t'aime !"
Ils atterrirent sur Ross et tout le personnel de la Garnison les attendait en rangs. Le début eut un air de cérémonie officielle mais graduellement cela devint vite une manifestation spontanée d'enthousiasme. Avec peine Mar réussit à se soustraire à la joie de ses hommes et enfin il put se retirer à sa Résidence où il étreignit Njeiry et Vokka.
Au cours des jours suivants on l'informa sur Boar. Peu à peu les hommes de Quaryel revenaient ainsi que les quatre autres nefs.
Puis un jour arriva un appel de Kétol ni Wole. Mar se rendit vite sur Nuikétol avec Njeiry et Vokka. Le secrétaire de Wole les attendait à la porte du transtar.
"Cette journée s'écoule, Gouverneur Swooney. Bienvenue au Palais Kétol. Le Chef de Famille a dit de vous emmener tout de suite auprès de lui. Suivez-moi."
Mar s'aperçut qu'on ne l'emmenait pas au bureau de l'homme d'Etat mais dans les appartements privés. On les fit s'installer dans un salon arrangé simplement au goût de Kétol ni Wole. Lequel entra peu après et, pour la première fois, Mar le vit sans sa chausse-maille rouge mais avec une simple tunicelle de la même couleur.
"Bienvenus chez moi, mes amis. J'ai su tes exploits et je dois t'en remercier, Mar. Tu auras aussi droit, après, à des reconnaissances officielles méritées. Mais maintenant je voudrais être le premier des Chefs de Famille de la Technocratie à t'exprimer mon profond respect. Permets-moi donc de t'offrir un signe concret de mon estime. S'il y a quelque chose que je puisse faire pour toi..."
Mar s'inclina légèrement : "Et bien, Kétol ni Wole... il y aurait bien une chose que je voudrais te demander... je sais que je te force la main et j'espère que tu me pardonneras si... si j'ose tant..."
Un sourire fugace éclaira un instant le regard de Wole : "Demande, le pire que tu risque est une réponse négative."
"Et tu n'en seras pas offensé ?"
"Si c'est ce que j'imagine, je ne crois pas."
Mar le regarda intrigué : "Ce que tu imagines ?"
"Bien sûr. J'ai un très bon service de renseignement. Il y a peu de choses qui m'intéressent personnellement que j'ignore."
Mar, perplexe, regarda Njeiry qui lui fit un signe pour l'encourager.
"Un jour tu m'as dit ne pas vouloir que je me mêle de ce qui regarde ta Famille..."
"Oui... Continue."
"Et bien, une dernière fois je vais le faire. Je te demande formellement de donner ton autorisation au mariage de Kétol ni Ayenzy avec Ilay Swooney."
Un nouveau sourire fugace traversa le regard de Wole : "Tu es astucieux, Mar Swooney. Mais si je refusais ?"
"Tu es le Chef de la Famille Kétol et ta parole est la loi pour ta Famille."
"Ilay n'est qu'un servant, même s'il s'appelle à présent Swooney."
"Bien sûr, tout comme moi je suis toujours un garçon des faubourgs aux origines obscures et au passé peu honorable que tu connais, même si aujourd'hui on m'appelle Gouverneur."
Kétol sourit : "Mais aujourd'hui tu es le héros de Quaryel."
"Et aujourd'hui Ilay est affilié au héros de Quaryel." Répondit Mar, serein, et il ajouta : "Et pourtant le héros de Quaryel et le garçon exploité, tu le sais bien, sont la même personne. Je ne crois pas que l'étiquette soit si importante, c'est le contenu qui compte."
"Exact. Mais alors pourquoi as-tu donné ton nom, une étiquette au fond, à cet Ilay ?"
"Parce que je pensais que tu donnais plus de poids à l'étiquette qu'au contenu... sans vouloir t'offenser, Chef de Famille."
"Tu n'arrêteras pas de me surprendre, Mar. Je t'offre un signe concret de mon estime pour la victoire de Quaryel... et tu me demandes quelque chose qui ne te donne rien... hors la satisfaction d'avoir fait plier le Chef de Famille des Kétol. Un autre à ta place aurait demandé une montagne de crédits, ou une charge, ou que sais-je... des honneurs ! A moins que ce ne soit que pour voir le nom des Swooney lié à celui des Kétol."
Mar rougit : "Ce n'est pas pour ça, je n'y avais même pas pensé, je te prie de le croire !"
Kétol sourit, amusé : "Je te crois, je te crois... mais enfin, peux-tu m'expliquer ton intérêt pour Ayenzy et Ilay ?"
Njeiry prit la parole : "Permets que ce soit moi qui te réponde, Kétol ni Wole..."
"Bien sûr, alors dis-le moi."
"Mar, malgré les apparences, est un instinctif. Quand quelqu'un lui est sympathique, il fait tout pour le voir heureux. Si par contre quelqu'un lui est antipathique, il l'ignore simplement ; jamais il ne ferait volontairement du mal. Son bonheur consiste à voir les gens qui l'entourent heureux... C'est un romantique, mon Mar, même si c'est un romantique avec les pieds sur terre. Sa force est justement de ne rien vouloir pour lui. C'est pour ça que je l'aime, c'est pour ça que ses homme lui sont si affectionnés. C'est un romantique et quand il voit deux personnes qui s'aiment, il désire, il cherche leur bonheur. Mais il y a un domaine pourtant où il est ingénu : par rapport à ceux qu'il aime. Il est adroit pour manipuler ceux qu'ils n'estime pas, ses ennemis. Mais il est incapable de manipuler quelqu'un qu'il estime ou qui est son ami."
Kétol l'interrompit : "Oui, je suis d'accord avec toi. Mais ton époux ne m'a toujours pas donné une bonne raison pour marier Ayenzy et Ilay."
Mar fit non de la tête : "La seule vraie raison est qu'ils ne vivent pas une... passade, comme tu as dit un jour, mais un vrai amour. Et pourquoi deux êtres qui s'aiment ne devraient pas se marier ?"
"Bien des mariages qui sont bâtis sur l'amour s'effondrent. Bien des mariages sont bâtis sur l'intérêt et se révèlent solides."
"Peut-être est-ce vrai... Mais le choix ne devrait relever que des intéressés, pas de leur entourage. Quoi qu'il en soit, Kétol ni Wole, je t'ai dit ma requête suite à ton offre généreuse... j'attends à présent ton bon vouloir."
"Oh, oh, notre héros devient brusque !"
Njeiry serra le bras de Mar : "Non, Chef de Famille Kétol, Mar sait bien qu'il ne peut faire valoir aucun droit sur toi. Nous te demandons pardon pour le dérangement..."
Kétol se leva, et Mar et Njeiry aussi.
"C'est votre Vokka, n'est-ce pas ?" demanda Wole.
"Oui, notre premier enfant."
"Si vous voulez accepter un petit cadeau... j'aimerais que quand il sera en âge, il vienne étudier à l'école de la Famille des Kétol."
Njeiry ébaucha un sourire et regarda Mar. Qui semblait confus.
"C'est un honneur, Chef de Famille..." murmura Mar.
"Vous acceptez ?"
Ce fut Njeiry qui répondit : "Oui, bien sûr. Merci."
"Je dois partir maintenant. Si vous voulez bien attendre un instant ici, il reste une formalité à accomplir."
Wole sortit. Peu après son secrétaire entrait.
"Gouverneur Swooney, il y a un membre de la Famille Kétol qui te demande audience."
"Je suis l'hôte des Kétol. Il est le bienvenu."
Le secrétaire ouvrit la porte et fit un signe. Ayenzy entra.
"Ayenzy !"
"Mar... Njeiry... merci, de tout cœur, merci pour tout."
Njeiry secoua la tête : "On a essayé, Ayenzy, on a fait de notre mieux..."
"Je sais et grâce à vous je peux maintenant venir sur Ross chercher mon Ilay et l'emmener sur Niukétol sans subterfuge. D'ici trois jours sera établi notre contrat de mariage !"
"Sera... dans trois jours ? Mais Wole... on aurait dit que..."
"Avant de vous convoquer, il m'avait déjà donné l'autorisation de me marier, mais il m'avait imposé de ne pas vous le dire ni vous le faire savoir."
"Mais alors, pourquoi..."
"Il est comme ça. Il voulait s'amuser à entendre comment vous essaieriez de le convaincre."
Ils se serrèrent dans leurs bras et, dans cet air de fête, le petit Vokka rit.
Ils retournèrent tous sur Ros et Ayenzy ramena sur Nuikétol Ilay et son frère Nymy. Mar parla alors aux prisonniers UPO de Ross et leur proposa une alternative : être exilés sur Boar ou emmenés sur Quaryel pour y être remis aux autorités d'occupation de la Technocratie. Presque tous choisirent le retour sur Quaryel. Là, pendant ce temps, le Premier Amiro réorganisait la planète. Toutes les armes furent confisquées et on arrêta les personnes les plus importantes de la planète, environ six mille personnes. Les moins importantes furent exilés sur de lointaines planètes, les autres envoyés sur Ross par petits groupes.

FIN DU DEUXIEME LIVRE

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