Le deuxième livre de Mar Swooney (2)
de Andrej Koymasky



Andrej Koymasky © 2007
écrit le 15 Août 1978
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 3
La ville des agriculteurs
Le soleil, implacable, dardait sur la place de Champs-nouveaux. Le blanc des pierres et le marron du bois des maisons formaient un cadre surréaliste. Mar s'était mis en concentration vide et il attendait, immobile. Quand le soleil fut au zénith il entendit résonner des sons profonds : cela ressemblait au roulement d'un gros tambour mais le son était plus sec et plus varié.
Les hommes aux champs quittèrent leur travail et abandonnèrent leur poste pour remonter au village. A la maison ils trouvèrent les Vieux qui leur parlèrent de l'étranger et pendant qu'ils dressaient la table pour le déjeuner, dans toutes les maisons s'engagea une discussion sur l'opportunité d'héberger l'inconnu ou non.
Dans une des maisons des Beyryl, la discussion était intense. Le Vieux avait fait peser sa décision pour accueillir Mar dans la ville et maintenant il insistait auprès de son groupe sur l'intérêt de l'accueillir chez eux. Mais les différents chefs de famille ne semblaient pas bien disposés à écouter son avis.
Seul le jeune Chuik continuait à insister pour accueillir l'étranger, qu'il serait bête de rater une telle occasion et que si on ne se dépêchait pas, d'autres arriveraient avant... Mais Chuik était connu de tous comme un type bizarre, un rêveur, et il était peu écouté. D'ailleurs, n'eussent été son expertise au travail et la protection du Vieux, il y a longtemps qu'ils l'auraient éloigné du groupe.
Les gens de Champs-Nouveaux formaient une société fermée et statique qui avait trouvé son équilibre interne et cherchait à éliminer, ou au moins à neutraliser et éviter, toute nouveauté qui puisse troubler la stabilité du groupe. Chuik était perçu par beaucoup un peu comme une menace. D'ailleurs le jeune semblait mal s'adapter aux traditions et continuait à toujours poser des questions, à faire des propositions, à discuter sur tout et avec tout le monde.
Sa mère avait souvent commenté son comportement avec sévérité : "C'est un rêveur, un littéraire... mais les mots ne nourrissent pas !"
Le Vieux le défendait et le gardait souvent près de lui, de sorte que personne n'avait le courage de se dresser ouvertement contre lui. Mais peu à peu, Chuik se retrouvait de plus en plus isolé.
Ils mangeaient et discutaient de l'étranger avec calme et pondération, mais le garçon ne tenait plus en place. A un moment il se leva, prit son bol de nourriture et s'apprêta à sortir. Le chef Kribet sauta sur ses pieds et bloqua la porte de son corps.
"Ce que tu veux lui offrir n'est pas notre nourriture, alors ça ne vaut pas." S'exclama-t-il d'un ton décidé.
Chuik plissa les yeux : "Se peut-il qu'aucun d'entre vous ne comprenne ce qu'on perd ? Si vous ne savez pas vous décider, je déciderai moi !"
Le Vieux leva une main : "Kribet a raison. Alors, si tu veux offrir ta nourriture, ce sera ton hôte et non celui du groupe. Ce qui signifie que tu devras partager avec lui ta nourriture, ton lit, ton espace et ton temps contre la volonté du groupe, ce qui n'est pas bien."
Le jeune acquiesça et essaya encore de sortir.
Mais le frère de Chuik se leva aussi : "Holà, mais tu ne peux pas introduire un étranger chez nous sans notre approbation, même si tu décides de tout partager avec cet étranger qu'aucun de nous ne connaît. Comment peux-tu dire, Chuik, qu'on ferait bien de l'avoir avec nous, sans même le connaître ?"
Le garçon réfléchit : "Mais on ne peut pas le connaître sans l'héberger et tu dis qu'on ne peut pas l'héberger sans le connaître. Ça ne mène à rien. On devient comme la plante-épine qui grandit seule et s'isole, menaçant tout et tout le monde de ses épines !"
Le Vieux approuva d'un signe de la tête : "Chuik, sur ce point tu as raison, mais vous aussi vous avez raison... Et bien, à ce stade vous devez choisir : c'est soit tous les deux, soit aucun des deux !"
Le garçon comprit que maintenant sa propre présence dans le groupe était aussi en jeu. Ça devait arriver, tôt ou tard, il le sentait, et en un sens il était content que ce soit à l'occasion d'un enjeu à ses yeux si important. Sauf que bien sûr, si le groupe décidait de le rejeter, il perdrait aussi la possibilité de connaître l'étranger.
Aussi prit-il vite la parole : "Laissez-moi essayer. Si tout se passe bien, vous n'en serez pas fâchés, sinon, je quitterai le groupe avec l'étranger. Et puis, aussi longtemps qu'il restera à la maison, il ne vous coûtera rien, puisque je suis décidé à partager ma part avec lui."
Le Vieux sourit à peine, en le regardant dans les yeux. Puis il se tourna vers les chefs de famille.
"Cela me semble une proposition honnête. Vous n'avez rien à perdre et peut-être quelque chose à gagner, quoi qu'il advienne. Je fais peser mon avis en faveur de la proposition de Chuik en me levant. Maintenant, à vous de faire peser les vôtres."
Ceux qui étaient d'accord se levèrent, les autres restèrent assis ou s'assirent. Le Vieux compta à haute voix en donnant les noms.
"Bien, Chuik, maintenant tu peux y aller. Mais avant, attends, j'ajoute ma nourriture à la tienne. Voilà. Personne d'autre ne veut ajouter sa nourriture ?"
Un seul des chefs présents tendit son bol. Chuik sortit et courut le plus vite possible vers la place. L'étranger était encore assis là, immobile et son bol était encore vide. Le jeune homme s'arrêta haletant et le regarda : l'étranger lui parut très beau, il avait la peau claire, les cheveux châtain et soyeux, plus longs au centre, montrant clairement la tonsure de labass, ses sourcils étaient fins et bien séparés ; les yeux, un peu en amandes, étaient noisette avec des paillettes dorées, le nez fin, les lèvres droites, le visage bien dessiné et une légère fossette sur le menton.
Il plut tout de suite à Chuik, qui s'accroupit devant lui et vida le contenu de son bol dans celui de Mar. Ce dernier ouvrit les yeux, rencontra le regard vif et souriant du garçon et répondit à son sourire.
"Mon nom est Mar Swooney... merci..."
"Moi c'est Chuik, Chuik des Beyryl. Je suis content de... Le rencontrer ?" demanda-t-il, hésitant sur le pronom.
"Non, plus maintenant, je n'appartiens plus au Temple à présent."
"Oh, d'accord... de te rencontrer, alors."
A cet instant deux autres personnes arrivèrent sur la place, presque en même temps, un bol de nourriture en main.
Chuik se leva et cria joyeusement : "Vous êtes en retard, les Foltz, et vous aussi, les Eriss. L'étranger est chez les Beyryl !" Les deux arrivants s'arrêtèrent et Chuik continua : "Mais toi, Tahn des Foltz et toi, Joryst des Eriss, vous serez les bienvenus à chaque fois que vous voudrez parler avec l'étr... avec Mar Swooney."
Tous les deux firent un signe d'acceptation et l'un cria en réponse : "Merci, Chuik, je m'en souviendrai."
Mar se leva et le garçon lui fit signe de le suivre. Côte à côte ils partirent entre les maisons. Aux fenêtres bien des gens les observaient en silence. Chuik arrangea son pagne avec un air d'importance, puis se retourna vers Mar.
"Les gens de notre groupe pourront te sembler étranges, mais le Vieux et moi serons heureux de t'aider autant qu'on le pourra. Il y a si longtemps qu'aucun étranger n'est passé par ici, à part les Marchands et quelques Artistes. Mais moi aussi j'ai un peu voyagé, tu sais. Tu viens de loin?"
"Oui, de très loin."
"Très bien! On aura le temps d'en parler, si tu veux. Je me suis engagé auprès du groupe à partager toute ma part avec toi, alors on aura du temps à passer ensemble. Bon, peut-être que pour toi ce sera un peu incommode, parce que tu auras peu d'intimité, mais... Voilà, par là ce sont toutes les maisons de notre groupe... Pour l'instant nous allons à la maison du Vieux où tous les chefs de famille sont réunis aujourd'hui. Tu es nouveau dans la région?"
"Oui, et vous devrez m'excuser si, ignorant vos usages, je me trompe souvent."
"Ne t'en fais pas, je serai toujours avec toi. Mais dis-moi, tu viens d'où?"
"Du Temple de Shent le Mécanicien, près d'ici..." Chuik l'écoutait avec attention, "Mais je n'y ai passé qu'un mois, Avant..."
"Avant, tu faisais quoi ?" lui demanda le garçon, intéressé.
"Et bien, avant j'étais au village des Accueilleurs et..."
"Alors tu es un Accueilleur ? Mais on dit qu'ils ne..."
"Non, non, je viens d'arriver. Les Accueilleurs m'ont vendu aux Shentistes."
"Mais alors, tu es un nouveau, toi !"
"Oui..."
"Alors tu viens de dehors. Tu viens vraiment de loin, toi !"
"C'est sûr..."
"Par la terre fertile ! Alors ça, oui, en voilà une chance !" s'exclama Chuik à mi-voix. Puis il réalisa sa gaffe : "Oh, pardon... pour toi c'est différent... tu aurais sans doute préféré rester loin d'ici... je ne voulais pas..."
"Peu importe, c'est la vie ! De toute façon, maintenant je suis ici et c'est bien comme ça."
"C'est bien ? Tu veux dire que tu n'es pas malheureux qu'on t'ai enfermé ici sur Boar ?"
Mar acquiesça : "Je suis là et... et c'est tout."
"Pourtant on dit que les nouveaux sont toujours mécontents. Tu es différent."
"Chacun de nous est différent, à sa façon. Et puis..."
"Oui, tu as raison. Moi aussi, dit-on, je suis différent et donc je te comprends. Parfois c'est gênant d'être différent mais moi je m'en moque, vraiment. Tu sais, je crois qu'on va bien s'entendre tous les deux."
"Oui, je l'espère aussi."
Ils s'arrêtèrent devant une des maisons et Mar reconnut à la porte un des Vieux qu'il avait vus sur la place, celui qui avait voté pour lui le premier.
"Voici l'étranger. Son nom est Mar Swooney." Dit Chuik avec une certaine fierté.
Le Vieux acquiesça : "On s'est déjà vus. Voici ma maison, étranger. Peut-être la seule qui te soit ouverte, à Champs-Nouveaux ..."
"Oh non, les Foltz et les Eriss allaient aussi l'inviter, mais on a été plus rapides !" dit Chuik, joyeux.
Le Vieux ébaucha un sourire : "Tant mieux. Alors entre. Ah, Chuik, J'ai pensé qu'il vaudrait mieux que tu portes ton lit chez moi, au moins tant que l'étranger reste avec nous. J'en ai déjà parlé à ta famille et ils sont d'accord. Va vite prendre tes affaires et installe-toi chez moi. Toi, étranger, entre."
Chuik partit en courant et Mar suivit le Vieux dans la maison. C'était une pièce unique, avec un grand pilier central qui soutenait la partie haute du toit et huit autres, plus bas, tout autour, qui étayaient les murs. Entre le milieu du mur face à la porte et le pilier central il y avait une cloison basse faite de légers bardeaux tressés.
Bien des gens étaient assis par terre autour d'une longue table basse couverte de gros bols et de paniers remplis de nourriture et chacun avait devant soi un petit bol dans lequel il mangeait. Quand Mar entra ils arrêtèrent tous de manger et se tournèrent pour le regarder, sans se lever de table.
Mar pensa saluer mais ne connaissant pas leurs formules de politesse il improvisa : "Que la terre de votre groupe soit toujours fertile."
L'un des présents regarda les autres et dit avec ironie : "Quelle étrange façon de saluer !"
Le Vieux intervint vite : "C'est un salut inhabituel mais très beau et très aimable. Cet homme s'appelle Mar Swooney et il partagera mon toit pour quelques temps. Maintenant, Mar, assieds-toi avec nous, pose ton bol et mange. Après tu nous raconteras ton histoire."
Mar remercia mais vit qu'il n'y avait aucune place libre autour de la table et il resta debout, indécis. Un homme d'âge moyen s'écarta un peu. Mar remercia et il allait s'asseoir quand il vit que le Vieux était encore debout, alors il s'arrêta et le regarda.
"Si vous poussez un peu vos gros culs, je pourrai m'asseoir moi aussi !" tonna le Vieux.
Celui qui s'était poussé répondit, la bouche pleine : "Cette place est pour toi."
Le Vieux ne bougea pas : "Swooney, assieds-toi, je te cède ma place."
Mar ne bougea pas : "Je peux aussi manger ici... assieds-toi, toi."
Le Vieux tonna encore : "Que le toit tombe sur vos sales caboches! Alors tout le monde debout !"
Ils se tournèrent tous pour le regarder puis, un à un, ils se levèrent, hésitants. Le Vieux prit son bol sur la table : "Mon bol est vide, vous voyez, j'ai déjà eu ma part. Que ceux qui veulent encore se bâfrer de ma nourriture remplissent leur bol et rentrent chez eux !"
Quelqu'un se resservit et tous sortirent en silence. A ce moment Chuik rentra, portant ses affaires. Il attendit ébahi que tous soient sortis et il rentra.
"Que se passe-t-il, Beyryl ?" demanda-t-il, stupéfait, au Vieux.
"Rien. La maison était trop pleine, ils sont partis manger chez eux. Asseyez-vous, maintenant, il y a enfin de la place pour trois."
Ils mangèrent en silence, puis le Vieux se leva : "Nous avons encore un peu de temps avant qu'on ne donne le signal du travail. Quand nous serons aux champs, je te conseille de rester à la maison, Swooney. Si quelqu'un entre laisse-le faire ce qu'il a à faire et s'il te parle ne lui réponds que si tu le veux. Tu es l'hôte de Chuik et le mien et lui, et lui seul répondra pour toi. Ils sont malpolis mais pas méchants et personne ne te fera de mal ni ne te dérangera. Ils ne sont pas habitués aux étrangers et en un sens ils ne les aiment pas, mais ils n'ont aucune raison de mal te traiter, puisque tu as été accueilli officiellement chez les Beyryls. Le pire qu'ils puissent faire est de t'ignorer... dans ce cas fais de même."
Mar acquiesça et remercia.
Chuik dit alors au Vieux : "Mais si je dois aller travailler, j'aurai bien peu de temps pour parler avec lui..."
"Chuik, tu ne peux pas manquer le travail. Tu dois t'acquitter par toi-même de ta part."
"Oui, je sais. Mais juste quelques jours..."
"Un jour ou quelques uns ça ne change rien. Le groupe t'entretient et il a le droit de prétendre à ce que tu fasses ta part de travail. Bien sûr que..."
"Que ?" demanda aussitôt Chuik.
"Et bien, si notre hôte t'aidait à accomplir ta tâche, tu finirais plus tôt et alors tu serais libre et personne n'aurait rien à y redire."
Le jeune regarda Mar, les yeux pleins d'une prière muette.
Lequel réfléchit un instant : "Vous me donnez toit et nourriture et je dois vous en remercier d'une façon ou d'une autre. Mais je ne sais rien de votre travail, malheureusement, et je ne sais pas si je serais vraiment capable d'aider... Mais si vous m'apprenez..."
Chuik se leva, content : "Ce n'est pas difficile, tu verras. D'ailleurs, allons-y avant que le signal sonne, que je te montre ce que tu peux faire. Tu es d'accord, Beyryl ?"
"Bien sûr, bien sûr, allez-y. On se voit ce soir, les garçons."
Les deux jeunes sortirent. Chuik, outils de travail en main, descendit avec Mar jusqu'à son lieu de travail.
"Voilà, aujourd'hui je dois tailler ce champ de stramédies. Je coupe, c'est le plus difficile, et toi tu ramasses les branches coupées et tu les mets dans ce panier, bien en ordre, l'une contre l'autre. Mais prends garde à ne pas casser les branches, en bougeant comme ça avec ton habit étrange etencombrant."
Mar acquiesça. Mais les plants étaient très proches les uns des autres.
Alors Mar proposa : "Il vaudrait peut-être mieux que j'enlève cette toile de sur moi. Mais je n'ai pas de pagne, et..."
Chuik prit un couteau d'obsidienne dans le panier : "Je peux t'en faire un en taillant une bande de ton habit, si tu veux."
Mar accepta. Il enleva le sac qui lui servait de ceinture passa la toile au-dessus de sa tête et resta nu. Son corps pâle contrastait avec celui bronzé du jeune Agriculteur, mais côté muscles il n'avait rien à lui envier. Chuik replia un bord de la toile bleue et en coupa une bande large comme la paume sur toute la longueur.
Il en tendit une extrémité à Mar : "Tiens prends ce bout et coince-le avec le menton contre ta poitrine."
Mar s'exécuta. Chuik lui fit passer la bande entre les jambes d'une main, pendant que l'autre lui arrangeait le sexe. Mar eut un petit sursaut au contact froid et intime de cette main, par ailleurs agréable. Depuis qu'il avait quitté la Maison des Plaisirs, c'était la première fois, à part Chanul, puis son Njeiry, que quelqu'un de son sexe, ou de l'autre, touchait son membre, mais Chuik agissait avec une spontanéité si simple que Mar se traita d'idiot et se détendit.
Le garçon lui passa la bande de toile derrière et commença à la tortiller, puis la souleva, la lui fit passer sur le côté, autour de la taille et l'enfila de nouveau derrière sous la partie tortillée en tirant et en l'entrelaçant. Puis il fit retomber la partie tenue sous le menton, la passa aussi entre les jambes de Mar et en tortilla l'extrémité et la bloqua de derrière en l'entrelaçant avec l'autre.
"C'est fait. Maintenant tu as toi aussi un pagne comme le mien. Maintenant plie la toile et mets-la avec le sac au fond du panier. Nous pouvons commencer."
Le garçon commença à tailler les petits plantsde stramédies, un après l'autre, à petits gestes secs et experts. Mar le suivait avec le panier où il mettait les branches en ordre, comme il lui avait été expliqué. Courbés sur les plants, ils parcouraient le grand champ de bas en haut. Ils étaient déjà à la troisième rangée quand sonna le début du travail et du village essaimèrent tous les Agriculteurs avec des outils dans une main et des paniers ou des brocs dans l'autre et chacun gagna son poste et se mit au travail.
Les deux jeunes avançaient côte à côte, à rythme soutenu. Mar faisait très attention à sa façon de se déplacer pour ne pas ruiner les plants. Chuik par contre avançait le geste sûr, mais sans jamais effleurer par erreur une seule plante, si serrées qu'elles soient. Mar commençait à transpirer. Ils étaient à la moitié de la huitième rangée et déjà il sentait ses reins endoloris par la position courbée à laquelle il n'était pas habitué. Chuik continuait, infatigable. Mar résista et continua son travail.
De temps en temps il regardait les champs qui descendaient vers le fleuve. Il voyait hommes et plantes trembler sous l'effet de l'air chaud qui montait de la terre. La transpiration, toujours plus copieuse, courait entre ses sourcils et lui irritait les yeux puis coulait le long de son nez et sur les joues, puis le menton, le cou et le corps. La sensation était gênante mais il continuait, passant de temps en temps le dos de sa main sur le front et les sourcils. Chuik semblait ne pas presque transpirer : une seule goutte brillait sur ses favoris.
Arrivés à la dix-huitième rangée, Chuik se redressa : "Attends-moi ici, je vais prendre notre part de veltik."
Ils s'éloigna à grands pas, sauta le petit canal d'irrigation et prit un broc sur une pierre. Il revint vers Mar et souleva le broc.
"Ouvre la bouche et n'en fais pas tomber. J'ai droit à quatre goulées, donc deux sont pour toi et deux pour moi."
"Non, bois d'abord, comme ça je verrai comment on fait."
Chuik accepta, tourna le pommeau rond vers lui, inclina le broc puis le redressa. Du trou sous le pommeau jaillit un jet de liquide vert transparent qui tomba droit dans la bouche ouverte du garçon. Lequel déglutit trois fois et recommença l'opération.
"Voilà c'est fait. A toi maintenant. Je verse, sois prêt."
Mar pencha la tête en arrière et ouvrit la bouche. Un jet de liquide la lui remplit et il but. Ça avait un goût fort et pétillait légèrement.
"C'est quoi ?"
"Du veltik. Ça fait du bien, ça désaltère et donne de l'énergie."
"Oui, mais c'est quoi ?"
"C'est du suc de vellen fermenté. Tu n'en avais jamais bu ?"
"Non. Si on en boit beaucoup, ça fait du mal ?"
"Si on vide le broc seul et vite, oui ça peut aussi faire du mal. Ça tourne la tête et on fait de choses étranges, parfois on a envie de vomir, on reste éveillé plusieurs jours avec mal au ventre et à la tête... Mais la bonne dose, par contre, fait beaucoup de bien. Allez, bois un autre jet !"
"Je ne sais pas... Peut-être vaut-il mieux que tu le boives toi. Moi je n'y suis pas habitué, peut-être vaut-il mieux que je boive de l'eau à la rive."
"Oh non, l'eau c'est juste pour les plantes et les animaux et puis ça fait transpirer. Un homme boit autre chose... sinon tout le monde se moque de lui."
"Bon, peu importe. Moi pour l'instant je ne bois plus."
Chuik haussa les épaules et but un troisième jet, puis rapporta le broc à sa place. Mar remarqua que plusieurs personnes le regardaient.
"Peut-être craignent-ils qu'on boive plus que la part de Chuik..." pensa-t-il.
D'ailleurs, dès que le garçon eut posé le broc, les autres se penchèrent à nouveau et s'occupèrent de leur travail.
Le liquide commençait à faire effet sur Mar qui se sentait un peu mieux. Le garçon revint et ils se remirent au travail. Les rangées suivaient les rangées et semblaient interminables. Le soleil continuait sa course et les ombres tournaient peu à peu. Mar se retourna pour voir le travail déjà fait. Le Vieux Beyryl vérifiait entre les plants, se penchant de temps en temps pour regarder de plus près. Mar recommença à ramasser les branches coupées et à les mettre dans le panier, maintenant à moitié plein.
Il pensa que, à son âge, il avait déjà plusieurs fois changé de métier et il sourit à l'idée : c'était déjà son sixième. A un moment la lumière baissa. Surpris, il leva les yeux vers le ciel : un seul petit nuage cachait le soleil et resplendissait comme un joyau de lumiverre sur le fond violet limpide du ciel. Le nuage bougea et le soleil rouge de Boar réapparut, éclatant. Mar reprit le travail de bon cœur.
Il était agréable de travailler au milieu de la nature, même si physiquement c'était dur.
"Beau travail que celui-ci." Dit-il en guise de conclusion de ses pensées.
Chuik continuait son travail sans le regarder : "Tu trouves ? Moi ça me semble toujours pareil, si monotone. Je voudrais changer... mais c'est mon travail, le seul que je sais bien faire."
Mar se dit que lui aussi c'était peut-être plus la nouveauté qu'autre chose qui lui plaisait dans ce travail et il se demanda si dans un mois, un an ou une vie, il penserait pareil. Il regarda les mains du garçon bouger, sûres, à petits gestes identiques, puis il regarda son beau visage. Il avait l'air heureux, au moins serein.
"Pourtant ce travail a l'air de te plaire..." insista-t-il alors.
"Et bien, oui et non. Il faut le faire et je le fais, c'est tout."
Mar acquiesça et continua à ramasser les petites branches : "Mais tu ne fais que ça, ou d'autres travaux aussi ?" demanda-t-il.
"Ça dépend... le travail change avec la saison. A la morte saison on doit réparer les outils, on doit aider à réparer les maisons ou à en faire une nouvelle, tisser les toiles, préparer les provisions en conserve... bof, plein de choses différentes, quoi. Moi j'aime beaucoup sculpter."
"Tout le monde tisse et sculpte ?"
"Non, chacun a sa spécialité : certains tissent, d'autres sculptent, ou modèlent des vases... chacun fait quelque chose de différent, d'habitude."
"Et comment vous partagez-vous le travail ?"
"On fait ce qui est utile et qu'on sait le mieux faire, plus ou moins. Mais maintenant tâchons de finir le travail d'aujourd'hui, après on pourra parler tant que tu voudras."
Ils reprirent la taille. Mar avait vraiment mal aux reins maintenant.
"Ohé, Chuik, le panier est plein..."
"Non, pousse vers le bas. C'est tes affaires au fond qui prennent de la place. On doit encore faire ces rangées et, pour aujourd'hui, on pourra arrêter. Avec ton aide on finira assez tôt."
Mar regarda le morceau de champ montré par le garçon et se sentit mal : y arriverait-il ? Il poussa les branches au fond et le niveau du panier s'abaissa. Il tendit les muscles du torse deux ou trois fois.
"Fatigué ?" lui demanda le garçon en le regardant.
"Un peu... avançons, de toute façon."
Ils continuèrent. Mar sentait l'odeur piquante de la sève qui s'accumulait à la taille des branches, l'odeur fade de la terre, celle âcre de son corps en sueur. C'étaient des odeurs nouvelles, comme tout pour lui sur Ross, mais pas désagréables.
Ils firent une nouvelle halte pour boire du veltik et cette fois Mar en accepta deux jets et en profita pour s'étirer et se détendre tous les muscles du corps un à un. Le liquide était vraiment tonique et Mar arriva à mener à terme son travail avec Chuik.
"Voilà qui est fait. Jusqu'au dîner on est libres. Après, on devra juste nettoyer les maisons puis on sera libres jusqu'à demain matin. Donne-moi le panier et rentrons."
Ils remontèrent au village, passèrent entre les maisons, traversèrent la place et furent devant le grand édifice central. Là Chuik prit une des petites branches et la déposa sur une pierre concave, sur un amas de feuilles, fruits, racines et baies sèches, puis il regarda vers le ciel, puis vers la terre et frappa trois fois ses mains. Ils entrèrent dans l'édifice. Il y avait dedans des rangées et des rangées de grands paniers, de caisses en bois et de grands vases en terre cuite.
Chuik retira le contenu de leur panier et l'installa en petits tas compacts dans une grande bassine en pierre qui en contenait déjà des fanées et des sèches, mélangeant le tout à la main. Puis il couvrit la bassine avec un couvercle en bois travaillé et ils ressortirent.
"A quoi servent ces branches ?" demanda Mar.
"A faire des balles de backal."
"C'est quoi, et à quoi ça sert ?"
"On fait bien sécher des branches de stramédies comme celles qu'on vient de rapporter, puis on les broie à la meule et on mélange la poudre obtenue à de la résine de backum et on en fait des sphères grosses comme le poing qu'on met à sécher à l'ombre. Une fois sèches elles font un très bon combustible pour cuire les vases en terre, cuisiner et réchauffer les maisons en hiver."
"C'est pour ça que vous cultivez les staré..."
"Les stramédies ? Non, pas seulement. Elles donnent aussi de très bons fruits, c'est pour ça qu'il faut les tailler bien avant la floraison. Le fruit est très apprécié et les Marchands en achètent volontiers. Les bonnes années ça rapporte bien, si la récolte n'est pas détruite par la grêle ou les virches."
"C'est quoi la grêle et les virches ?"
"Il n'y en a pas, d'où tu viens ?"
"Je ne sais pas, je n'ai jamais entendu ces mots."
"La grêle c'est quand plein de glaçons tombent du ciel."
"Des glaçons ? Du ciel ?"
"Oui, comme une pluie gelée, mais bien plus gros. Il n'y avait pas de pluie sur ta planète ?"
"Si, quand le bureau météorologique décidait qu'elle tombe, les satellites la faisaient tomber. Mais de la glace ! A quoi ça sert ?"
"Tu veux dire que sur ta planète il ne pleut que quand vous voulez ?"
"C'est comme ça sur toutes les planètes civilisées : il pleut où et quand c'est nécessaire, évidemment."
"Mais tu me fais marcher !"
"Non, non, je t'assure. C'est la technologie, tu comprends ?"
"Mais, et cette techno-magie comme tu dis..."
"Technologie, pas magie. Et les virches ?"
"Oh, ce sont des insectes qui naissent à la saison chaude et qui sont friands de stramédies et de certaines plantes. Ils arrivent parfois par milliers et milliers, en rampant, et si on ne répand pas de poudre de pelt tout autour des champs, la récolte est perdue en quelques heures."
"Mais la poudre que tu as dit peut les arrêter, non ?"
"Oui, mais elle est très chère et on n'arrive pas toujours à en acheter assez au Temple de Shent. Maintenant il paraît que les Shentistes étudient une façon pour que les virches ne naissent plus... Pourvu que ce soit vrai ! Mais les Shentistes parlent, parlent... Oh, pardon, tu étais l'un d'eux..."
"Ça ne fait rien. Tu l'as dit : je l'étais."
Ils étaient revenus à la maison du Vieux Byeryl. Mar déroula sa toile et se coucha par terre, épuisé.
"Fatigué ?"
"Oui. C'est que je ne suis pas habitué à ce genre de travail."
"Alors tu n'as peut-être pas trop envie de parler, maintenant..."
"Non, ce sont mes muscles qui sont fatigués, pas ma langue ni mon cerveau !" dit Mar en riant.
Chuik s'assit à côté de lui et ils continuèrent à parler. Mar lui parlait de la galaxie et Chuik de son village et de leurs coutumes.
La peau de Mar était rouge et il sentait une étrange chaleur sur lui.
"Mar, quand tu es arrivé ici tu avais la peau blanche comme un Marchand, maintenant par contre elle est rouge comme un nouveau né... c'est bizarre."
"Oui ! Et je me sens tout chaud comme si j'avais de la fièvre... et je me sens rompu, épuisé. Mais à part tout ce qui tourne mal... je vais bien."
Chuik rit et posa une main sur les épaules qui étaient plus rouges : "Mais tu brûles vraiment ! On ferait mieux d'aller chez le Séparé. Viens, peut-être saura-t-il ce que tu as et s'il faut faire quelque chose."
Chuik prit dans son sac le manche d'un couteau en bois sculpté et ils sortirent. Une fois sur la place, le Sage sonnait la fin du travail sur une grosse sphère creuse en bois, ouverte sur une demi-circonférence d'une large fente, avec deux bâtons dont un bout était couvert de cordes entrelacées. Selon là où il frappait il en tirait des notes différentes, toutes basses et prolongées. C'était ça le bruit ressemblant à un battement de tambours que Mar avait déjà entendu.
Ils marchèrent jusqu'en bas de l'échelle qui montait sur la plate-forme de la maison du Séparé.
Chuik frappa les mains et cria : "Chuik des Beyryl demande écoute et aide !"
De l'intérieur de la maison arriva une voix étrange : "Qu'offres-tu pour que je t'écoute ?"
"Un manche de couteau que j'ai sculpté moi-même."
Un tête sortit de l'ombre de la maison : c'était l'apprenti du Séparé, un garçon de l'âge de Chuik, vêtu du classique pagne marron, mais avec une couronne de baies rouges sur la tête.
"Le Séparé rentrera bientôt. Monte et attends-le sur la plate-forme."
"Nous sommes deux, apprentis."
"Mais tu n'as apporté qu'un seul don ?"
"Oui, parce qu'il n'y aura qu'une seule question."
L'apprenti se gratta la tête : "Ce n'est pas l'étranger, lui ?"
"Si, lui-même."
"Montez, on verra après."
En escaladant l'échelle, ils montèrent sur la plate-forme et s'assirent sur son bord, les pieds pendant dans le vide. Mar en profita pour mieux regarder la maison du Séparé. Les colonnes étaient sculptées, comme d'habitude, mais avec des dessins plus fins et minutieux et sans couleurs. Leurs bases par contre n'avaient pas de décoration, mais juste des caractères gravés.
Mar lut : "Bokerry I, 3 tours et deux ans - Starmel II, 2 tours et un an - Vortha III, 5 tours et un an - Pukaly IV, ...."
Il se tourna vers Chuik et lui demanda : "Pukaly est le Séparé actuel ?"
"Oui, bien sûr."
"Et depuis combien de temps ?"
"Depuis presque deux tours."
"Mais alors, il y a cent dix huit ans, il n'y avait pas de Séparé ?"
"Bien sûr que non."
"Et pourquoi ?"
"Notre ville n'existait pas encore."
"Et comment a-t-elle été fondée ?"
"Comme toutes les autres. Une autre ville était trop pleine, elle allait arriver au dix millième habitant, alors dix groupes en sont sortis, sont allés à Château-Premier demander des Armés puis ils ont cherché un bon terrain pas cultivé et ils s'y sont installés."
"Dix groupe ? C'est à dire combien de personnes ?"
"Dans notre cas ils étaient exactement quatre vingt dix sept adultes, sans compter les petits, qui étaient trois cents vingt et un, si je me souviens biens des histoires."
Ils continuèrent à parler de l'histoire du village jusqu'à ce qu'arrive Pukaly le Séparé. Ce dernier accepta l'offre de Chuik puis examina la peau de Mar.
"Tu n'es pas malade, mais tu es en danger." Annonça-t-il.
"En danger ? Pourquoi ?"
"Le soleil a posé les yeux sur toi, s'est épris de toi et veut te faire sien. C'est pourquoi tu deviens rouge et chaud toi aussi. Si tu ne veux pas qu'il capture ton esprit, tu as deux solutions : ou tu caches ton corps pour qu'il ne puisse plus le voir et le caresser, comme font les Marchands et les autres, ou tu le rends déplaisant au soleil. Tu vois, le corps des Agriculteurs ne plait pas au soleil parce qu'il est de la couleur de la terre fertile. Alors, si tu veux, je peux t'aider, mais je dois te faire un enchantement pour te faire appartenir à la terre."
Mar acquiesça. Il ne croyait pas un mot de ce qu'avait dit le Séparé, mais il était curieux de voir ce qu'il ferait. Le Séparé congédia Chuik et fit entrer Mar dans la maison. Elle était formée d'une pièce unique, faite avec les habituels neuf poteaux mais sans la cloison basse intérieure et avec une seule porte et une seule fenêtre. Les murs portaient des étagères et des étagères pleines de boîtes, vases, bols, amphores et conteneurs en tous genres. D'étranges odeurs contrastées et pénétrantes imprégnaient tout. Le sol était couvert de caisses en bois encastrées et sculptées avec d'étranges objets sur les couvercles.
Le Séparé prit une grosse toile de l'habituel tissus marron et la déroula par terre.
"Enlève ton pagne et étends-toi ici." Dit-il.
Il posa autour du corps nu de Mar neuf bols pleins d'un épais liquide huileux, jaunâtre. Dans chaque bol il fit flotter un petit disque de bois avec gravé dessus le symbole du soleil et avec un trou traversé d'un petit bout de corde. Puis il prit une double plaque de bois attachéé par une charnière et la ferma d'un coup sec en faisant jaillir des étincelles dont il alluma une des petites cordes sur les bols. Un après l'autre, par la même méthode, il alluma toutes les autres.
Puis il fit descendre un lourd rideau qui ferma aussi bien la porte que la fenêtre. Les flammèches tremblantes remplissaient toute la pièce de mystérieuses ombres glissantes.
"Tu es entouré par le soleil, tu es menacé, tu ne peux pas fuir." Expliqua le Séparé.
Commença alors un chant sur une note très haute. C'était une suite de mots apparemment dépourvus de sens, rythmés et tremblants. Le Séparé se mit à bouger lentement, avec des ondoiements de plus en plus amples et raides et loin des lumières tremblantes. Petit à petit, il en arriva à un paroxysme de notes et de gestes. Mar regardait, fasciné. Soudain le Séparé enleva sa tunique et la jeta dans un coin de la pièce, dans le noir. Il s'approcha alors et éteignit une des lumières d'un coup rapide entre le pouce et l'index, avant de se retirer rapidement.
Il prit un vase en pierre et y versa une espèce de terre noire qu'il tira d'un sac. Il prit le bol éteint, en retira le disque avec le symbole du soleil qu'il posa sur une étagère en bois et il versa le liquide huileux dans le grand vase. L'apprenti prit le vase entre les jambes et les bras, accroupis par terre et le Séparé, avec un bâton arrondi à un bout, commença à pétrir et mélanger le tout jusqu'à obtenir une consistance homogène et crémeuse.
Pendant qu'il pétrissait en rythme il murmurait une lente litanie aux notes très basses, reprise en écho grave par l'apprenti. Puis il posa le vase à la place du bol qu'il avait éteint, reprit le premier chant au ton haut et la danse, pendant que l'apprenti se retirait dans l'obscurité. Ils répétèrent tout le rituel, parfaitement à l'identique, l'escalade des aigus puis les litanies graves et lentes, jusqu'à ce que le dernier bol soit éteint et qu'ils se trouvent dans le noir le plus complet.
Mar les sentit près de lui. Malgré l'obscurité, il sentait leurs regards sur lui.
La voix du Séparé dit : "Es-tu certain de ne pas vouloir appartenir au soleil ?"
Mar s'entendit murmurer, d'une voix étrange : "Oui, poursuis."
Le Séparé se mit alors à réciter d'étranges formules et Mar sentit la pointe des doigts de l'homme courir sur son corps et lui masser la peau avec l'onguent fluide, à gestes précis et mesurés, comme s'il voyait parfaitement. Chaque geste était accompagné d'une courte formule chantée dans une étrange langue inconnue.
Mar ressentit aussitôt une impression de bien-être et de rafraîchissement aux endroits traités et massé mais aussi une certaine excitation sexuelle s'emparer de lui sous ces attouchements. Le Séparé continuait, inlassable, centimètre par centimètre. Mar se sentit peu à peu sombrer dans une impression irréelle de flottement. Il se croyait en lévitation, flottant en l'air, comme en apesanteur dans l'espace.
Le Séparé tournait, revenait sur son corps de façon à ne pas laisser découvert un seul millimètre de sa peau. Puis il sentit les corps nus du Séparé et de son assistant frotter contre lui leurs érections et les presser contre lui. Il était à la fois gêné et excité, il ne savait que faire et il décida de rester immobile.
Le rituel dura longtemps. A la fin l'assistant releva le lourd rideau et la lumière des lunes entra par la porte. Alors l'assistant prit une amphore cylindrique, y versa de l'eau et la ferma avec un gros bouchon en bois traversé par un petit bâton. Il sortit et entra plusieurs fois le petit bâton, puis enleva un minuscule bouchon devant l'amphore il la frappa une seule fois avec le truc à étincelles. Soudain apparut une grande flamme, très blanche, comme un doigt aveuglant. Mar cligna des yeux pour s'habituer à cette étrange lueur sifflante.
Le Séparé prit un brûleur, l'alluma et y versa une poudre. Soudain s'élevèrent de lourdes fumées blanches puissamment odorantes. Le Séparé et son assistant s'accroupirent à côté du brûle-parfums et se mirent à chanter un hymne à deux voix à répons, tout en remuant à grands gestes les volutes de fumées parfumées qu'ils poussaient, dans des gestes lents et solennels, vers le corps de Mar.
Mar ne voyait rien sortir de leurs mains mais les gestes étaient éloquents. Le parfum était de plus en plus intense et Mar en respirait des vagues de plus en plus épaisses. Les deux autres continuaient imperturbables et Mar se sentit sombrer dans le sommeil.
CHAPITRE 4
Mar et Chuik quittent Champs-Nouveaux
Quand il se réveilla c'était le matin et il n'était plus dans la maison du Séparé mais dans celle du Vieux Beyryl. Il était étendu dans une étrange pièce de vannerie : un grand tore elliptique fait de fines branches élastiques entrelacées. Entre ce tore élastique et son corps il y avait une toile douce. Sa tête, ses épaules et ses bras étaient appuyés sur les bords. Son derrière appuyait par terre, au centre du tore. Ses cuisses étaient à cheval sur le bord et jambes et pieds pendaient à l'extérieur, ses talons touchaient terre.
Il tourna la tête : dans un tore identique dormait le Vieux et, par terre, sur une toile repliée, Chuik. Mar pensa que c'était une façon inhabituelle de dormir, mais loin d'être inconfortable. Il se redressa pour s'asseoir et vit que ses bras et ses jambes avaient la même couleur que le corps des agriculteurs. D'un doigt il tenta enlever la couleur en grattant, mais il n'y arriva pas. D'ailleurs sa peau ne brûlait plus et il se sentait même frais et reposé.
La voix du Vieux s'éleva : "Maintenant tu as vraiment l'air d'un des nôtres. Il suffira de t'arranger les cheveux et ce sera parfait."
"Oh, tu ne dormais pas ?"
"A mon âge on dort peu."
"Cette couleur partira dès que je me laverai..."
"Oh non, il n'est pas d'eau qui puisse l'enlever."
"Je resterai toujours de cette couleur ?"
"Autant que je sache, oui. Ceci est notre couleur, la couleur de ceux qui appartiennent à la terre et pas au soleil."
Mar se sentit un peu mal. Il essaya encore avec un peu de salive puis il abandonna : il n'avait pas prévu de changer de couleur de peau. Il pensa à son Nje : comment réagirait-il en retrouvant un époux parti la peau claire qui lui revenait d'une autre couleur ? Il regarda de nouveau son corps, puis la peau de Chuik, c'était vraiment la même couleur. Elle n'était pas mal, au contraire, elle avait quelque chose de sain, de beau et même de sensuel.
Le Vieux se leva et alla secouer Chuik : "Debout, garçon, il faut préparer la nourriture pour la journée puis aller au travail. Le premier signal a déjà sonné."
Chuik s'étira voluptueusement, puis regarda Mar : "Comment te sens-tu ?"
"Très bien... et coloré."
Chuik se leva en riant : "Aujourd'hui on a un travail un peu plus difficile à faire. On doit alléger la terre à la binette autour des plants de stramédies et enlever toutes les mauvaises herbes. Vieux, tu peux prêter ta binette à Mar ?"
"Oui, bien sûr, je n'en ai pas besoin aujourd'hui."
Ils préparèrent à manger, prirent le premier repas puis, dès que le signal sonna, ils allèrent aux champs. Chuik apprit à Mar comment utiliser la binette et le mit en garde contre le risque de casser les racines. Accroupis par terre et se tenant sur la plante des pieds, ils se mirent au travail. Chuik allait beaucoup plus vite que Mar. Lorsqu'il finit la première plante le garçon commençait déjà la quatrième.
Le Vieux arriva presque aussitôt et contrôla le travail de Mar attentivement: "Ce n'est pas mal. Mais si tu tiens la binette comme ça et si tu sarcles plus en diagonale, voilà, tu vois ? C'est fait mieux et plus vite."
"Merci. J'essaierai."
Chuik avait déjà fini sa rangée et Mar en avait fait un peu plus du tiers. Chuik entama la troisième rangée par le fond. Ils se croisèrent.
"Tout va bien, Mar ?"
"J'espère. Mais je suis si lent..."
"Peu importe. C'est la première fois et tu ne peux pas faire mieux. L'important est que tu fasses du bon travail, la vitesse ne compte pas. Si lentement que tu ailles, on finira quand même plus tôt que si j'étais seul. J'ai un paquet de questions à te poser..."
Ils continuèrent, s'éloignant de nouveau. Mar transpirait moins, cette fois. Il leva les yeux vers le ciel : il y avait deux ou trois groupes de petits nuages.
"Les amants du soleil sont voués à perdre l'esprit." Pensa-t-il. "Je n'avais jamais rien entendu de tel, avant. Mais hier soir j'allais mal et aujourd'hui non. Ces gens n'ont aucune idée des commodités et des techniques de la galaxie, mais on ne peut pas dire qu'ils ne sont pas civilisés. Ils ont d'étranges réponses aux problèmes qu'ils rencontrent, mais elle marchent ! A part les écrits sur les colonnes, qui prouvent qu'ils savent lire et écrire, je n'ai pas encore vu un texte, une feuille écrite, rien..."
Mar poursuivait son travail avec soin et il avait l'impression que, petit à petit, il s'améliorait. Chuik, quand ils se reposaient entre deux tours, avait mille questions à lui poser et l'écoutait fasciné et heureux. Mar aussi apprenait de son jeune ami d'intéressantes notions sur la vie des Agriculteurs.
Il se leva et, tout en se dégourdissant les muscles des jambes, il regarda vers le château. Le toit supportait une haute plate-forme d'où un Armé surveillait les alentours. A l'entrée des champs des paires d'Armés montaient la garde tandis que des groupes de quatre, régulièrement espacés faisaient des rondes autour du périmètre des champs et de la ville. Pourtant Mar, pendant ces presque trois jours, n'avait encore vu aucun étranger approcher.
La matinée passa et ils montèrent manger au village. Pendant ce seconde déjeuner un des Foltz et deux des Beyryls demandèrent au Vieux l'autorisation d'apporter leur nourriture et de la partager, pour pouvoir parler à son hôte. Le Foltz apporta aussi un morceau de bois de belm pour Mar, pour qu'il puisse s'en faire un talisman.
"Je l'ai taillé quand les trois lunes étaient en conjonction, alors il est très puissant." Expliqua-t-il.
"C'est un cadeau précieux !" affirma Chuik, puis il ajouta : "Si tu permets, Mar, je le sculpterai moi, pour toi, cette nuit même."
Ils parlèrent longtemps, puis ce fut l'heure de retourner travailler. Au passage de Mar beaucoup encore se levaient pour le regarder, mais maintenant certains commençaient à ébaucher un salut ou un signe de reconnaissance. Peut-être parce qu'il travaillait comme eux, peut-être parce que sa peau maintenant avait la même couleur que la leur, ils semblaient un peu moins le considérer comme un étranger. Seuls le distinguaient le bleu de son pagne et la drôle de raie de cheveux plus longs sur sa tête.
Mais le soir même, après le dîner et à sa demande, le Vieux, lui égalisa les cheveux. Sa coiffure était à présent uniforme, bien que très courte. Ils expédièrent le nettoyage des outils et de la maison, la préparation des repas du lendemain et Chuik prit ses outils de sculpteur, Mar son morceau de bois de belm et ils sortirent.
"Il faut sculpter de nuit, au bon endroit, sinon il perd ses pouvoirs. Cette nuit il n'y a que la lune jaune, celle de la chance. Alors ton talisman accentuera ta chance."
Ils sortirent de l'enceinte du village en passant les sentinelles et descendirent vers le fleuve. Mar ne s'était pas lavé à fond depuis longtemps et sentit le besoin de le faire.
"Chuik, on va se baigner dans le fleuve, d'abord ?"
"Oui et lavons aussi nos pagnes."
Il enlevait son pagne quand Mar se souvint de l'anneau laser qu'il avait caché dedans. Il s'arrêta au milieu de son geste.
"Chuik ?"
"Oui ?" répondit le garçon qui était déjà nu.
"Attends. Avant qu'on se baigne, je dois te parler."
"..."
"Assieds-toi. Tu sais, j'ai un secret que je voudrais te dire, si tu me promets de n'en parler à personne..."
Chuik posa la main sur son sexe : "Que deviennent stériles moi et ma terre si jamais j'ouvre la bouche !" s'exclama-t-il solennel.
Mar sourit : "C'est un serment, ça ?"
"Le plus solennel serment qui soit."
"Bien. Alors écoute. J'ai un précieux talisman. Il est si précieux que je ne le montre jamais à personne de peur qu'on me le vole."
"C'est un talisman de chance, de force ou d'amour ?"
Mar resta interdit : l'idée d'évoquer l'anneau laser comme un talisman lui était à peine venue... "Un talisman de force. Je voudrais que tu sculptes le nouveau talisman de façon à ce que je puisse cacher le mien dedans. Tu peux le faire ?"
"Peut-être, mais il faudrait que je voie d'abord le tien, si c'est possible."
Mar acquiesça. Il finit d'enlever son pagne et en sortit l'anneau.
"Le voici." Et il le lui tendit.
Chuik l'observa, le soupesa, puis écarquilla les yeux : "Ouah... mais c'est du métal ! C'est vraiment précieux. C'est un étrange anneau, à le voir on dirait du bois et pourtant... Ce doit être un talisman vraiment puissant."
"Oui, il l'est. Alors, tu vois, il faudrait que tu sculptes un talisman creux, mais bien fermé pour que personne ne puisse soupçonner qu'il contient un autre talisman. D'autre part..." dit-il, et il continua à expliquer comment le faire, de façon à ce qu'il puisse actionner le laser sans l'enlever du nouveau talisman et sans le casser. Bien sûr il ne dit pas à Chuik qu'en fait l'anneau était une arme, mais il n'en parla jamais que comme d'un talisman très puissant et conclut en disant : "Mon petit talisman peut être très utile, mais il peut aussi être très dangereux."
Chuik acquiesça avec sérieux : "Bien sûr. Comme tous les talismans, et plus ils sont puissants plus ils sont dangereux. Et celui que je vais te faire en bois, tu verras, il sera aussi très puissant. Ce soir brille la lune de la chance et si tu ajoutes la force dedans... Dommage quand même s'il y avait aussi la lune de l'amour, ce serait un talisman vraiment complet et parfait. Si tu veux on peut attendre d'avoir une nuit calme avec les deux autres lunes..."
"Non, ce soir est parfait. Mais quelle est la lune de l'amour ?"
"La rouge."
"Alors, la bleue est celle de la force ?"
"Exact."
"Bien. Baignons-nous, maintenant."
Ils plongèrent dans l'eau froide et se mirent à patauger, insouciants comme des gamins, se frottant fort pour se laver et pour atténuer le froid et s'aspergeant joyeusement en jouant. Puis ils lavèrent soigneusement leur pagne et après les avoir bien essorés ils les étendirent sur l'herbe pour les sécher. Mar regardait le corps nu de son ami et pensait qu'il était désirable....
Chuik regardait le ciel : "ça se voile, mais on aura assez de lumière pour travailler."
"On y voit même quand la lune est couverte, les nuages sont très fins."
"Oui, mais une lune couverte ne donne pas de puissance au talisman."
Chuik prit le petit bloc de bois bariolé et le posa sur une grosse pierre plate. A côté du bloc il aligna en bon ordre tous ses outils. Puis il regarda longtemps le bout de bois, le tourna et le retourna dans ses mains. Enfin il le replaça sur la pierre, retourna au bord du fleuve, prit un peu d'eau dans ses mains et en versa sur tout le tour de la pierre, puis sur ses outils et enfin sur le petit bloc de belm, en murmurant quelque mots et incantations magiques.
Mar, assis sur une autre pierre, tournait son anneau sur son doigt et observait en silence. Chuik prit un outil et commença à sculpter avec adresse. Chaque fois qu'un nuage voilait la lune, il arrêtait de travailler, recherchait de l'eau et répétait son rituel magique.
L'objet prenait forme graduellement. C'était une sorte de cylindre court, couvert d'une forêt de riches hauts-reliefs qui ressemblaient à des boucles entrelacées. Il termina son travail en un temps remarquablement court, ce qui montrait à quel point il était expert en la matière.
"C'est fini ?" demanda Mar.
"Presque. A présent je dois polir et éclaircir, puis le fixer au feu. Aide-moi à ramasser un peu de ces herbes sèches, maintenant."
Mar regarda et se mit à en chercher. Il s'agissait de tubes jaunes, secs, segmentés, à l'extérieur finement rugueux. Chuik en roulait deux ou trois segments en boule et il les frottait sur la surface de bois en soulevant une impalpable poudre grise.
Peu après il dit : "Voilà, c'est fait."
Il reprit de l'eau et en aspergea copieusement le talisman en bois. Puis il chercha une longue branche verte, la cassa et la passa dans un des boucles du cylindre de bois.
"Maintenant il faut qu'on allume un feu."
Mar l'aida à chercher du bois et Chuik prit une pierre au sol et en sortit une brillante de son sac à outils, les frappa plusieurs fois ensemble et en fit jaillir des étincelles jusqu'à ce qu'elles tombent sur l'amadou qu'il avait préparé et le bois prit feu. Quand le feu fut fort, il y posa le talisman qu'il tenait par la longue branche et qu'il tournait lentement. Du bois de belm s'éleva une légère fumée âcre.
"Eh, mais il va brûler !" dit Mar, inquiet.
"Non, il se fixe seulement."
"C'est à dire ?"
"C'est à dire qu'après ce ne sera plus du bois tendre et qu'il sera presque impossible de le retravailler. Et les veines de couleur seront intenses et bien visibles, tu verras. Il sera plus beau."
Quand il finit par le sortir du feu, le talisman avait de magnifiques couleurs allant du jaune orangé au marron en passant par le vert selon la veine. Alors Chuik arracha un long fil au pagne de Mar et le tressa pour faire un cordon qu'il fit passer dans une des boucles et noua sur lui-même. Puis il se mit à le faire tourner en l'air, vertigineusement, en chantant doucement une mélopée.
"Air, eau et feu te donnent énergie, efficacité et durée." Répétait-il en ritournelle.
Enfin il le tendit à Mar. Lequel le prit et l'admira longuement.
"Il est vraiment très beau, merci."
Chuik lui montra comment l'ouvrir et le refermer. Mar y glissa son anneau laser après avoir réglé le rayon au diamètre minimal, en faisant en sorte que la sortie du rayon coïncide avec le petit trou prévu sur le talisman en bois, et que le contact d'activation touche une boucle mobile dotée elle aussi d'une sorte de sécurité. Puis il referma le talisman et le bloqua, et il passa le cordon à son cou. Il avait envie d'essayer le laser, mais il ne voulait pas le faire en présence de son ami.
"Merci, Chuik, il est vraiment splendide."
Le garçon regarda son ami avec un sourire satisfait. Puis il leva les yeux vers le ciel.
"Il se fait tard et les nuages arrivent. On ferait mieux de remonter se coucher. Nos pagnes sont encore humides, mais peu importe. Viens, prends le tien et allons-y."
Ils rentrèrent au village comme ils étaient, nus et allèrent se coucher. Leurs pagnes finirent de sécher pendant la nuit.
Le lendemain ils furent nombreux à regarder le nouveau talisman de Mar. Chuik lui expliqua qu'ici on ne portait son talisman que les jours spéciaux ou de fête.
"Il vaut peut-être mieux que tu le laisses à la maison, quand on va aux champs." Suggéra-t-il.
"Je ne voudrais pas que quelqu'un..."
"Personne ne le touchera, sois tranquille. Ça porte malheur de toucher un talisman à l'insu de son propriétaire et contre sa volonté. Sur les autres ils ont l'effet inverse et personne n'essaie."
Mar sourit : c'était une superstition idiote, se dit-il, mais elle était bien commode, en l'occurrence.
Il travaillèrent jusqu'à l'heure du repas. Le ciel se couvrait de nuages de plus en plus épais et sombres. Le Vieux Beyryl regardait en l'air, inquiet.
"Ça sent la tempête !" déclara-t-il en faisant la grimace.
Mar sourit encore. C'était une nouvelle bizarrerie : une odeur de tempête ! Après la pause, ils retournèrent aux champs pour le travail de l'après-midi. L'air se faisait frais. Maintenant ils étaient beaucoup à regarder le ciel de plus en plus souvent, de plus en plus inquiets.
Soudain arriva du château un son profond et plaintif accompagné de brefs sons aigus répétés à rythme rapide. Tous interrompirent leur travail et regardèrent vers le château. Chuik rejoignit Mar au pas de course.
"Ils ont repéré une bande de Pillards !" lui cria-t-il.
Mar regarda au loin, mais il ne vit rien. Le son profond et les aigus rythmés continuaient, pressants. Puis s'y ajouta aussi le son rythmé de la sphère de bois de la place du village.
"Ils viennent vers nous. On doit rentrer à la maison maintenant."
"Mais comment, s'ils attaquent, ne doit-on pas..."
"C'est le problème des Armés. Ils sont là pour ça, ils se préparent. Viens."
Ils remontèrent en hâte et tous les Agriculteurs rentraient vite. Du château commençaient à sortir des Armés, descendant du côté opposé au leur. Les Agriculteurs rejoignirent leurs maisons mais n'y entrèrent pas : ils se regroupèrent tous sous les porches de la première rangée et se mirent en silence à regarder vers la vallée.
Une horde d'homme bariolés approchait au loin. Certains fermèrent l'accès à leur maison. Soudain il se mit à pleuvoir et de petits glaçons tombaient avec la pluie. Pluie et grêlons formaient de violentes bourrasques tourbillonnantes dans un grand bruit sec et crépitant, tandis que de sourds coups de tonnerre éclataient entre les nuages. La grêle rebondissait par terre et sur les toits et formait comme un épais rideau de grands jets d'eau.
Le vent poussait des nuées de gouttelettes gelées sous les vérandas, contre les murs et sur les gens amassés. Mais personne ne se mit à l'abri, tous continuaient à regarder vers la colonne de Pillards même si on ne voyait plus désormais qu'à quelques mètres des maisons. Ça et là on entendait aussi quelques commentaires marmonnés entre les dents.
"Le vent se lève..."
"On dirait la fin du Monde..."
"Ecoute ce tonnerre, même les maisons tremblent !"
Mar écoutait les commentaires et frissonnait sous l'assaut des intempéries. Le grondement de la tempête continuait assourdissant.
"Va savoir si les Pillards se sont enfuis..."
"D''après moi ça ne durera pas..."
"Si ça continue ça fera de gros dégâts aux champs..."
"Mieux vaut l'orage que les pillards..."
La grêle, par chance, cessa vite, mais la pluie continuait à tomber violemment. Mar essaya de s'essuyer le visage de la main.
"Au fond c'est beau..." lui murmura Chuik à l'oreille, "J'aurais bien envie de courir là dedans, mais après ils me croiraient encore plus fou qu'ils ne le croient aujourd'hui." Ajouta-t-il en rigolant.
Mar aussi sourit : "Ça arrive souvent ?" demanda-t-il.
"Quoi, qu'ils me croient fou ?"
"Non, ces orages."
"Non, heureusement. Le dernier c'était à la fête de ma majorité. C'est peut-être parce que je suis différent que ma fête aussi a été différente." Commenta Chuik en souriant.
Aussi soudain qu'elle était arrivée, la pluie cessa. Aussi purent-ils voir de nouveau : les Armés étaient arrêtés à plusieurs passages et le long de la haie d'herbe-épines, ruisselant d'eau comme s'ils sortaient du fleuve. Des Pillards il n'y avait pas la moindre trace.
"C'est fini..."
"Non, ils peuvent revenir."
"Mais ils étaient loin avant l'orage et maintenant on ne les voit plus."
"On verra bien."
"Le château n'a pas sonné la fin du danger."
Le vent nettoya vite les nuages et progressivement réapparut le soleil, d'abord timide puis de plus en plus éclatant. Un signal parvint du château et aussitôt les Agriculteurs coururent aux champs constater les dégâts. Quelques feuilles déchiquetées, quelques plants à terre, mais comme Chuik avait prévu avec raison, il n'y avait pas grand mal.
L'air était encore frais et Mar frissonna. Il se mit de la boue jusqu'aux genoux : la terre semblait vouloir le retenir à chaque pas, collant à ses pieds comme une ventouse. Chaque fois qu'il soulevait un pied il entendait un bruit de succion auquel faisait écho le grondement lointain du tonnerre. Maintenant un voile de bruine cohabitait avec le soleil qui le faisait briller comme le plus précieux des lumi-rideaux.
Les Armés restaient à leur poste, imperturbables. Les Agriculteurs continuaient à vérifier l'étendue des dégâts. Peu de temps après arriva du château le son bas et le rythme aigu.
"Ils reviennent, ils reviennent !" s'exclama Chuik, inquiet.
"Mais dans un terrain si trempé et glissant ils auront du mal."
"Oui, mais les Armés aussi."
L'appel résonna pour la seconde fois de la place et tous coururent à nouveau au village.
"Par chance; les champs ont peu souffert."
"Pour autant que les pillards échouent, cette fois-ci."
"Regardez, il y en a tellement."
"Ils sont plus nombreux que nos Armés !"
"Mais nos Armés sont plus habiles..."
"Espérons-le..."
Phrases et commentaires se croisaient pendant que la bande des Pilleurs approchait de plus en plus. Il devait y en avoir près de trois cents, estima Mar.
Il demanda alors : "Combien sont nos Armés ?"
"Cent trois ou cent quatre, je ne sais pas."
"Mais alors, ils ne pourront pas résister à l'attaque !"
"Ils ont de meilleures armes et ils sont mieux entraînés."
"Oui, mais pourquoi ne pas nous battre nous aussi ? Nous sommes plus de mille, on pourrait..." dit Mar.
Tout le monde se tut et détourna ostensiblement le regard.
Chuik dit à voix haute : "Il n'y a pas d'offense, mes frères... mon ami est étranger..." puis il dit à voix basse à Mar : "Un Agriculteur ne se bat pas, nous sommes civilisés ! Et puis les Armés seraient offensés et nous quitteraient. A chacun sa charge !"
Mar le regarda stupéfait : "Mais pourquoi ? Ça ne rime à rien !" répondit-il agité dans un murmure.
Chuik acquiesça : "Tu n'as peut-être pas tort, mais il en est ainsi. Chacun doit faire son travail. C'est comme si je voulais être le Séparé, ou que... comme si un homme voulait accoucher et allaiter !"
Mar secoua la tête, incrédule. Les Armés attendaient immobiles, par groupes de huit, près des passages dans les haies. Mar se sentait de plus en plus agité. Si la bande avait attaqué en un seul point, ça aurait été huit Armés contre trois cents pillards. Mar ne connaissait pas leurs techniques de combats, mais le rapport de force n'en était pas moins absurde.
D'autres alarmes parvinrent du château.
"C'est une seule bande." Traduisit un Agriculteur.
Tous les Armés, sauf deux par passage, quittèrent leur poste et marchèrent vers la bande de Pillards en formant peu à peu un front en coin d'environ quatre vingt hommes. Mar regardait, fasciné, en se mordillant une lèvre. Soudain, les Pillards partirent en courant à l'attaque, hurlants et agitant des bâtons noueux et des massues. Les Armés levèrent des armes semblables à celles des servants de Shent, observèrent et se mirent à lancer des nuées de minuscules épines. Le premier rang des Pillards tomba en hurlant.
Les autres continuaient à avancer à terrain découvert. L'arrière garde des Pillards changea de direction et commença une manœuvre d'encerclement. Les Armés ne pouvaient pas les voir, mais des signaux stridents partirent du château. Le front d'Armés recula vite et forma un cercle. Les Pillards, avec des frondes en lacets, commencèrent à jeter de petites pierres. Dans leur fougue ils faisaient rarement mouche, et plus rarement encore à des points vitaux, mais quelques Armés commencèrent à tomber.
Un nouveau signal parvint du château et les Armés se mirent à hurler soudain tous ensemble et partirent en courant à l'assaut des Pillards. Ils arrivèrent à casser l'encerclement, passèrent la troupe ennemie et se tournèrent vers le village en se mettant en ligne, espacés et firent tourner de longues cordes portant de grosses pierres.
Les Pillards s'étaient retournés pour affronter les Armés mais durent reculer, sans cesser d'envoyer des cailloux avec leurs frondes. A un moment ils s'aperçurent qu'ils étaient repoussés contre les haies d'herbe-épines. Alors, brandissant leurs bâtons, ils tentèrent d'intercepter au vol pierres et cordes tournantes pour arrêter l'avancée de l'ennemi. Entre temps, parmi les Armés qui faisaient tourner les pierres, d'autres s'étaient infiltrés avec de longs bâtons pointus dans une main et une espèce de poignard dans l'autre. Dès qu'une pierre était arrêtée, ces derniers sautaient et se lançaient sur les pillards. Vite s'engagèrent de féroces corps à corps.
Mar regardait et se sentait à la fois horrifié et fasciné. Sans le moindre doute les Armés étaient plus habiles et surtout mieux coordonnés et il tombait plus de pillards que de défenseurs. Mais parmi les Armés, petit à petit, le nombre de morts et de blessés hors d'état de se battre augmentait. Mar estima que les pertes devaient tourner à une vingtaine d'Armés et soixante pillards : pas loin de cent morts et blessés graves en si peu de temps.
La guerre avait disparu depuis des siècles dans la galaxie, mais pas dans ce coin oublié. Il n'en est pas moins vrai, pensa Mar, que la galaxie a éliminé la guerre mais pas la violence. Au lieu d'une guerre entre les peuples, cette galaxie civilisée abritait une guerre invisible mais quotidienne entre individus.
Qu'est-ce qui est pire, se demanda-t-il, un poison concentré bu en une gorgée ou le même, bu goutte à goutte, à chaque instant ? Aucun : tous deux mènent à une mort certaine.
Mais ce qui troublait le plus Mar était qu'à côté d'un dégoût raisonné pour la violence, il ressentait comme une fascination devant cette lutte sans quartiers entre hommes.
"Comment puis-je être fasciné par ces horreurs ? Comment ce contresens est-il possible ?" se demandait-il.
Il regarda encore le champs de bataille. Les Armés prenaient lentement le dessus, repoussant toujours plus les pillards contre les herbe-épines. Certains pillards des derniers rangs, voyant diminuer leur espace de manœuvre, prirent leur élan et essayèrent de sauter au-dessus des herbes-épines dans les champs. Sur trois qui essayèrent, un seul réussit à sauter dans un champ. Les deux autres retombèrent sur les haies et furent transpercés par les longues épines mortelles.
Mar détourna le regard.
A côté de lui quelqu'un dit d'une voix tranquille : "Il faut qu'on élargisse les haies..."
L'homme arrivé dans le champ se releva et regarda autour de lui. Seul, là-dedans, il était piégé. Un groupe aurait pu forcer le passage et fuir à l'abri. Il commença à hurler et gesticuler vers ses compagnons. Quelques uns se retournèrent pour regarder et semblèrent indécis. Mais des passages voisins arrivaient quelques Armés qui attaquèrent le pillard solitaire et le laissèrent étendu à terre pour après regagner leur poste dans le calme.
Les pillards, pendant ce temps, se voyant inexorablement acculés aux haies, dans une ultime réaction, se regroupèrent en hurlant pour tenter de forcer un point unique. Certains arrivèrent à casser l'encerclement et à fuir, en abandonnant leurs armes, à toutes jambes. Beaucoup furent à nouveaux engagés dans de furieux corps à corps. Graduellement, il devenait clair que les Armés prenaient le dessus. Tant qu'il resta un seul pillard vivant, la bataille se poursuivit sans pitié.
Puis sonna un nouveau signal du château et tout cessa. Les Agriculteurs retournèrent aux champs, indifférents, comme s'il ne s'était rien passé.
"Chuik, je... je vais là-bas... il reste peut-être quelqu'un en vie..."
"Non, n'y va pas. Les pillards qui n'ont pas fui sont morts, tous, c'est sûr... Et les Armés soigneront les Armés. Viens travailler, ça vaut mieux."
Mar suivit son ami et chercha à se plonger dans le travail, tentant de ne pas penser. Mais alors qu'il soignait ces petits plants, il ne pouvait pas faire moins que de réaliser que la nourriture qu'on en tirerait ne serait pas que le fruit de soins, de fatigue et de sueur, mais aussi celui de souffrances, sang, violences et morts. Tout ce que les gens utilisent aujourd'hui dans la galaxie, chaque jour, est le fruit de soin et de techniques, mais aussi d'injustices, de violences, souffrances et parfois même de morts, ne serait-ce que par accident du travail. Et qui le réalise ? Qui y pense jamais ?
L'après-midi passa. Mar vit des enfants et des vieux Armés sortir du château, aller sur le champ de bataille, rassembler du bois et former un grand bûcher. Pendant que les Armés encore valides secouraient leurs compagnons blessés et les emmenaient au château. Puis ils transportèrent aussi leurs compagnons morts.
Le bûcher terminé, les corps des pillards furent dépouillés de tout et jetés sur les bûches. Puis on y mit le feu. Une haute colonne de fumée s'en éleva, dense, âcre et noire, qui montait en diagonale vers le ciel, dispersée peu à peu par la faible brise, et rejoignant les derniers nuages qui s'éloignaient vers le levant. Les affaires prises aux pillards furent triées et certaines, inutiles, jetées au feu. Le reste fut mis dans de grandes toiles et monté au château.
Mar travaillait toujours, mais il sentait l'humidité lui pénétrer les os et le cœur.
"C'est une planète de condamnés..." pensa-t-il un peu comme en excuse, "mais elle n'est pas pire que le reste de la galaxie."
La journée termina et Mar était sombre. Chuik et le Vieux le virent bien, mais ils ne comprenaient pas pourquoi et Mar ne l'expliqua pas.
"Ils ne peuvent pas comprendre," pensait-il, "pour eux il en a toujours été ainsi, ils ne voient pas d'alternative, ils ne peuvent pas en voir ou peut-être n'en ont-ils pas... mais cela pourrait être mon rôle sur Ross. Faire en sorte qu'un jour une alternative existe et qu'ils puissent faire un meilleur choix. Mais le puis-je ? Moi tout seul, qu'est-ce que je vaux, qui suis-je ? Oui, je suis le 'Gouverneur de Ross', bien écrit en caractères violets... pourtant je ne suis qu'un homme seul ! Je n'ai vu qu'une part infime de la planète et combien de choses étranges... mauvaises. Bonnes aussi... mais si différentes ! Un seul homme peut-il changer toute une planète ? Certainement, si... mais même si je pouvais dire 'je décrète...', au fond je ne ferais que placer ma violence à la place d'une autre violence... Y a-t-il une solution ?"
Ce soir-là, Chuik respecta le silence de Mar. Il comprenait qu'il valait mieux le laisser seul.
Mar sortit et marcha jusqu'au champ de bataille et au bûcher. Aux passages se tenaient les habituelles paires de sentinelles, debout dans la nuit froide, immobiles comme toujours. On avait retourné les bûches et le tout ressemblait maintenant à un vaste brasier. Mar en absorbait les vagues de chaleur. Il resta longtemps immobile, les yeux rivés sur les braises rougissantes. Soudain il sentit une présence dans son dos. Il se retourna : c'était Chuik.
Le garçon lui sourit, presque timidement : "Viens, il est tard, allons nous reposer."
"Oui, il vaut mieux. La vie continue... au moins pour nous."
Mar sentait la chaleur amicale du garçon et son silence attentif, et il lui en fut gré.
Le sommeil soulagea Mar qui au matin se sentait un peu mieux. Il alla au travail avec son ami. Le garçon semblait heureux de le voir plus serein. Pendant la matinée montèrent du château des sons et des chants lents, puis s'élevèrent vers le ciel une série de panaches de fumée et cela se poursuivit toute la journée et toute la nuit, toujours bercé de chants et de sons tristes. Mar apprit que trente sept Armés étaient morts, ainsi qu'environ deux cents vingt Pillards.
Le lendemain cinq courriers partirent du château dans différentes directions : ils allaient à des châteaux voisins chercher de nouveaux Armés pour renforcer leurs défenses. Le Sage et les Vieux avaient accepté la demande du château d'élever le nombre total des Armés à cent quarante. Des jours passèrent.
Mar se dit qu'il était temps de partir et il en parla à son ami. Chuik ne sembla ni surpris ni chagriné.
"Attends encore deux jours, Mar. Les Marchands doivent arriver et on pourrait partir avec eux. Ce sera plus sûr."
"On pourrait, tu as dit ?" demanda Mar, surpris.
"Oui... ça fait des jours que j'y pense. Je ne suis pas bien, ici, ça ne me dit pas de rester. Et tu me plais beaucoup. Alors, si tu veux, je pense venir avec toi."
Mar le regarda : "Et que penses-tu faire, loin d'ici ?"
"Je ne sais pas... et toi ?"
"Moi non plus. Je sais juste que je veux retourner à l'île des Accueilleurs."
"Un endroit en vaut un autre. Tu veux bien de moi avec toi ?"
"Tu es libre de faire ce que tu veux. Je n'ai pas à te dire oui ou non."
"Mais... ça ne t'ennuierait pas que je fasse la route avec toi ?"
"Non, je ne crois pas. Mais les Marchands voudront-ils de nous ?"
"S'ils en voient l'avantage, oui."
"Tu en as déjà parlé à ton groupe ou au Vieux ?"
"Non, je leur en parlerai ce soir même. Tu seras là. D'accord ?"
"Oui, c'est d'accord."
Le soir, après avoir fini toutes ses tâches, Chuik parla au Vieux.
"Après-demain arrivent les Marchands, n'est-ce pas ?"
Le Vieux regarda dehors, vers les étoiles : "Oui, ça doit être dans deux jours."
Chuik acquiesça : "Vieux, Mar et moi nous partirons avec eux."
"Toi aussi ? Tu y as bien pensé ?"
"Oui."
Le Vieux Beyryl se tut longuement, jouant avec un brin d'herbe entre ses doigts, noyé dans des pensées inconnues.
"Chuik, avant que tu ne décides définitivement de partir, et que tu le dises aussi au groupe, je voudrais que tu m'écoutes attentivement..."
"Mais je..."
"Je pourrais te dire des choses qui te feront changer d'avis."
"Peut-être..."
"Alors, tu veux bien m'écouter ?"
"Bien sûr."
Le Vieux alluma une lampe : "Venez. Tous les deux."
Ils sortirent et le suivirent jusqu'à la place. Le Vieux approcha d'un des visages de pierre.
"Lui, c'est nous, les Beyryls." Dit-il, plus tourné vers Mar que vers Chuik, mais il était clair qu'il parlait pour le garçon. "Sur cette tête il y a un trou et dedans sont les cendres de tous les ancêtres de notre groupe. Dans quelques cycles les miennes aussi y seront. Alors un autre devra devenir le Vieux du groupe à ma place. Quand j'étais jeune, j'étais comme Chuik : je me sentais à l'étroit et mal à l'aise dans cette ville. Je voyais tous mes copains qui, à peine majeurs, s'installaient, vieillissaient, perdaient toute leur curiosité naturelle, leur envie de tout changer, de refaire le monde : ils changeaient. Non, ce n'était pas moi qui étais différent, comme ils le disaient, mais eux. Ils ne se demandaient plus le pourquoi des choses... C'est notre travail qui nous pousse à ça et peut-être est-il bon qu'il en soit ainsi.
"J'ai pensé à m'en aller... peut-être même à rejoindre les Pillards, rien que pour changer. J'étais, je crois, encore plus gênant que Chuik pour le groupe, et j'ai vraiment cru ne pas pouvoir résister. Mais le Vieux des Beyryls d'alors m'appela un jour et me dit d'aller parler au Séparé qui m'attendait. Emerveillé, j'y suis allé. Ce dernier me raconta une longue histoire et me fit comprendre bien des choses. Si une ville d'Agriculteurs peut vivre, disait en substance son histoire, c'est parce qu'il y a un Séparé qui est toujours un type différent, étrange, voir fou selon l'avis général, mais dont la parole pèse dans la vie du simple Agriculteur plus que toute autre. Mais cela seul ne suffirait pas. Pour la vie de la ville, pour les grandes décisions, la parole du Séparé ne pèse rien. Tu l'as bien vu : il a la balance mais pas les sphères. Il faut aussi qu'entre les 'Vieux' se trouve toujours un bon nombre de 'différents'.
"Et lui, le Séparé, avait décidé que je pourrais devenir un bon Vieux, utile au groupe et à la ville, le jour où notre Vieux d'alors mourrait. Alors il me demanda de prendre patience, d'attendre, de résister, de m'efforcer de dire le mot juste au bon moment, ni avant ni après. Quand le Vieux sentit sa fin approcher, il demanda au groupe de donner des noms pour sa succession. Le Vieux a toujours, entre les chefs de famille, quelqu'un qui l'estime. Alors il put demander à celui-là de donner un certain nom. Puis la liste fut remise au Séparé qui fait des enchantements pour faire décider au sort le nom qui va sortir. Mais le Séparé connaît mille trucs et sait faire sortir le nom qu'il veut. D'habitude celui de quelqu'un de bien.
"Alors je restais. Quand le Vieux mourut, mon nom était sur la liste. Personne ne s'en étonna parce que j'avais appris à me taire et à 'bien' me comporter. Puis on procéda au rituel et on tira au sort, selon le cérémonial complexe et en présence de tout le groupe... et mon nom est sorti. Voilà. Je voudrais que tu sois le prochain Vieux, j'en ai déjà parlé au Séparé et lui aussi est d'accord. Mais si tu pars..." conclut-il en se retournant vers Chuik et en le regardant dans les yeux.
Le garçon gardait le silence. Mar les regardait tous les deux.
"Puis-je parler moi aussi ?" demanda Mar. Les deux acceptèrent. "Le Vieux a raison. J'ai compris moi aussi que si on veut changer quelque chose il faut le faire de l'intérieur. Mais il faut aussi en avoir la volonté, sinon il vaut mieux laisser tomber et s'en aller..."
Le Vieux acquiesça : "Oui, ça aussi, c'est vrai. Réfléchis, Chuik, et demain tu me donneras une réponse."
Ils rentrèrent à la maison et se couchèrent.
Le lendemain Chuik confirma sa décision de partir et en fit part au groupe. Personne ne sembla surpris, personne ne chercha à l'en dissuader.
Quand il fut seul avec Mar, Chuik lui dit : "Tu sais, ça ne me dit rien de rester. Le Vieux est sage et patient... moi pas, du moins pas encore, mais je crois que je ne le serai jamais. Tu me désapprouves, Mar ?"
"Non, peut-être que tu fais bien. De toute façon il est inutile, une fois prise une décision, de penser aux 'si'. Essaie de faire ton chemin du mieux que tu peux et puis... va où tu veux aller. Moi non plus je ne sais pas encore comment ça ira, mais je vais de l'avant. Des erreurs ? On en fait tous et on en fera toujours. L'important, je crois, c'est juste d'essayer de ne pas en faire."
La journée passa, puis une autre encore. Les Marchand arrivèrent un jour en retard. Leur colonne fut signalée du château. Ils s'arrêtèrent hors du village pour camper. Cinq Marchands désarmés se présentèrent aux limites de Champs-Nouveaux et invitèrent les Agriculteurs à leur campement le lendemain.
Le lendemain, les Vieux et les chefs, accompagnés d'hommes chargés de paniers de nourriture et de divers objets, descendirent au campement des Marchands, escortés d'un groupe d'Armés.
Mar et Chuik les suivaient.

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