Le deuxième livre de Mar Swooney (3)
de Andrej Koymasky



Andrej Koymasky © 2007
écrit le 15 Août 1978
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 5
Le voyage avec Chuik
Le campement des Marchands était proche des limites des champs. Il était formé de toiles liées deux à deux de façon à former des abris disposés en cercles. Dans chaque cercle, devant chaque tente, des marchandises étaient posées. Les petits et les vieux étaient assis entre tentes et marchandises. D'un côté se trouvait le Marchand, de l'autre son défenseur. Au milieu de chaque cercle brûlait un feu surmonté d'un chevalet auquel étaient suspendues les marmites. Le tout était disposé dans une espèce d'ordre approximatif et aléatoire.
Les Agriculteurs entrèrent dans les différents cercles et se mirent à tourner pour voir la marchandise exposée. Quand un article les intéressait, ils offraient en échange de leurs produits et les négociations commençaient. Bientôt de fortes vociférations s'élevaient du camps des Marchands.
Chuik avait obtenu de son groupe quelques produits et objets d'artisanat à vendre. Avec Mar, qui observait tout, fasciné, il se mit à tourner et à offrir ses produits en demandant en échange non des biens mais de l'argent. Il eut vite tout vendu contre trois clous et six grains. Tout autour négociations et marchandages continuaient sans répit. Chaque fois qu'une transaction était conclue, on mettait à terre les articles à échanger, puis les deux parties appelaient deux témoins pour le "repas" c'est à dire le contrat. Les Marchands offraient un bol d'eau et une feuille de milenth. Chaque contractant et chaque témoin détachait un bout de la feuille, la mâchait et buvait une gorgée d'eau. Ce qui concluait le contrat et chaque partie devenait propriétaire des biens ou marchandises acquis ou échangés.
Les négociations arrivaient à leur terme quand Mar s'arrêta devant un Marchand qui passait près d'eux et lui demanda : "Oh, pardon, qui est votre chef ?"
Le Marchand s'arrêta, le scruta de cap en pied et répondit : "Nous n'avons aucun chef, nous."
Chuik intervint : "Il veut savoir qui est votre Conciliateur."
"Ah, lui, là-bas."
"Ce Marchand qui compte les boîtes de graines ?"
"Non, son défenseur."
Mar et Chuik allèrent vers la personne désignée : "Pardon, Conciliateur, pourrions-nous vous parler ?"
"De quoi s'agit-il ?"
"Si tu veux bien sortir un instant de ce tumulte..."
"Attendez, dès que cette affaire est conclue je vous suis."
Mar et son ami s'éloignèrent de quelques pas. Peu après le Conciliateur les rejoignit.
"Alors, de quoi s'agit-il, une plainte ?" demanda-t-il avec défiance.
"Non, non, c'est juste pour discuter un contrat un peu inhabituel."
Le Conciliateur, encore un peu méfiant, se gratta le lobe de l'oreille : "Nous écoutons..."
Mar regarda Chuik, puis prit la parole : "Tous les deux nous voudrions aller vers la mer, dans n'importe quel port où on vende des barques. Nous voudrions faire route avec votre caravane. Nous vous proposons de vous aider pendant tout le voyage et nous demandons en échange les rondelles qu'il faut pour acheter une barque."
"C'est tout ?"
"Oui."
"C'est une demande inhabituelle... et puis une barque c'est cher... et la mer n'est pas si loin... le port le plus proche est à six jours..."
"Il est grand, ce port ?"
"Non, plutôt petit."
"Et pour aller à un grand port ?"
"Dix-huit jours de marche."
"Pour dix-huit jours de notre travail, peut-on conclure l'affaire ?"
"A deux vous ne pourrez pas porter grand-chose, pas même une charge entière... il faudrait que vous fassiez autre chose, un service par exemple, comme chercher de l'eau et du bois, monter et démonter au moins dix tentes, faire la vaisselle d'au moins vingt personnes..."
Chuik rit bruyamment : "Et peut-être aussi vous moucher le nez le long de la route ! Tu en demandes trop. Au plus on pourrait allumer les feux, monter et démonter quatre tentes et faire la vaisselle pour six."
"Non, non : là on ne s'y retrouverait pas ! Il faudrait au moins..."
Et le marchandage continua longtemps avant qu'ils ne se mettent d'accord, ils firent le "repas" et conclurent l'affaire. Pendant ce temps les Agriculteurs avaient fini leurs marchandages et étaient partis. Mar avait fait du reste de sa toile une petite tunique et Chuik en portait une d'Agriculteur.
Ils aidèrent à démonter le camp, puis le Conciliateur fit un paquet, d'un peu moins d'une charge, et le confia aux deux amis. N'étant pas capables de le transporter en équilibre sur leur tête comme faisaient les marchands, ils s'étaient procuré un long bâton, y avait attaché le paquet et le portaient sur les épaules.
Le Conciliateur avait confié les armes défensives à son compagnon et portait la houppelande. Il donna à tous l'ordre de marche, se fit hisser sa charge sur la tête et partit, avec son défenseur à gauche et les accompagnateurs à droite. Ils suivaient les autres Marchands en file indienne, un défenseur à gauche et le suivant à droite, et les accompagnateurs du côté opposé.
Mar et Chuik avaient été placé à mi-caravane. Ils avaient devant un vieux Marchand avec un défenseur du même âge et sans accompagnateur. Derrière, un Marchand d'âge mûr et un défenseur du même âge et en accompagnateurs, un vieux et trois petits. L'ensemble de la caravane comptait une centaine de couples, plus presque autant accompagnateurs, pour un total de près de quatre cents entre les petits, les vieux, les porteurs et les armés. Ils marchaient espacés d'environ un mètre et la caravane s'étalait sur plus de cent mètres de longs et quatre ou cinq de large.
Tous avançaient d'un pas régulier, rapide et assuré. Mar nota leur démarche particulière : ils levaient peu les pieds, les posaient à plat et faisaient des pas courts mais rapides, de sorte qu'ils avaient l'air de glisser sur le chemin. Il essaya de les imiter. Au début ce fut dur, et à plusieurs reprises on lui cria de derrière d'avancer. Mais peu à peu il y arriva et il trouva la marche plus facile et plus sûre.
De temps en temps il y avait une courte halte pendant laquelle porteurs et défenseurs changeaient de rôle, aidés par les accompagnateurs. Les deux amis en profitaient pour s'étirer les muscles et changer le pesant bâton d'épaule. Ils arrivèrent à leur étape. A gauche, pas loin, dominait le Temple où Mar avait vécu et au-delà on voyait les rochers surplombant la mer. Ils montèrent les tentes.
La nuit elles étaient regroupées en cercles plus serrés. Après le dîner, une fois tout rangé et nettoyé, ils se retrouvèrent tous autour d'un grand feu pour bavarder et chanter. Puis peu à peu chacun se retira dans sa tente, avec son ballot de marchandises. Un Marchand veillait une partie de la nuit, puis son compagnon le relevait et il dormait jusqu'au matin. Et il y avait toujours une centaine de défenseurs éveillés tout autour du camp.
Mar et Chuik n'avaient pas de tente et ils dormirent à la belle étoile. Avant de s'endormir ils parlèrent longtemps. Chuik lui racontait sa vie, ses rêves, ses désirs... Mar posait des questions, donnait ses impressions, parfois il parlait à Chuik de la vie sur les planètes, des astronefs ou des autres merveilles de la technologie.
Chuik était fasciné, surtout par l'idée du transmen et du transplanète. Il n'arrivait pas à accepter qu'un corps humain puisse être "lu", dissocié, transmis puis "reconstitué" en un temps infinitésimal et sur des distances incroyables. Il posait question sur question, même s'il parfois il ne comprenait pas les explications trop techniques de Mar.
Souvent il concluait par un : "Si tu le dis !" qui faisait sourire Mar.
Autre chose fascinait Chuik : les récits sur la vie et les aventures des explorateurs spatiaux mythiques et sur la découverte des planètes.
Ils voyageaient déjà depuis cinq jours, longeant toujours la côte, quand ils commencèrent à apercevoir au loin le petit port près duquel la caravane devait en rencontrer une autre pour un "échange". C'était une crique naturelle très resserrée vers la mer, plus large à l'intérieur. D'un côté la pierre blanche, d'abord en surplomb, descendait doucement vers une petite plage calme qui se terminait sur un promontoire long et étroit.
A la pointe du promontoire se trouvait une petite ville d'environ deux cents maisons. Du côté terre, le village était surmonté par un petit château en pierres blanches. Pour entrer dans l'agglomération, il fallait passer sous le château à travers une suite d'arches défendues de côté et de dessus. Les maisons étaient toutes construites sur des pilotis qui émergeaient de la mer. Sous les maisons, entre les pilotis, étaient amarrées quelques barques à deux coques : une plus large, l'autre étroite et longue. Mar, pendant qu'ils approchaient, observait tous ces détails.
Le village grouillait d'activité. Une petite tour haute, en bois, s'élevait dans le château, trois Armés y faisaient le guet. L'un deux souffla dans un long tube et en tira un son vibrant et triste. Non loin du château un autre groupe de marchands était déjà installé. De la direction opposée à la leur arrivait une autre caravane.
Le Conciliateur donna le signal d'accélérer le pas pour arriver avant l'autre caravane et choisir ainsi le meilleur endroit pour dresser le camp. La caravane de Mar et Chuik ne s'arrêta même pas pour déjeuner et arriva la première. Ils montèrent tout de suite les tentes dans les cercles habituels mais cette fois-ci ils n'exposèrent pas les marchandises. L'air portait une ferveur animée et inhabituelle. Un groupe alla près du torrent laver toutes les tuniques de la caravane. Pour la première fois Mar vit tous les membres de sa caravane défaire leur tresse et aller se baigner. C'était étrange de voir tous ces gens avec leurs cheveux si longs flotter dans l'eau, pendant qu'ils les lavaient avec soin.
Revenus au rivage, à deux ils se peignaient l'un l'autre avec soin, lissant les cheveux avec des peignes de bois parfumés, trempés dans un liquide odorant contenu dans d'élégants flacons en verre coloré. Peu à peu ils rassemblaient les cheveux sur la nuque en y passant et repassant le peigne, puis ils refaisaient la tresse. Quelques jeunes tissaient aussi quelques fils rouges avec les cheveux. La longue tresse était laissée libre et leur pendait dans le dos.
Une fois les tuniques séchées au soleil, ils les mirent et serrèrent à leur taille une ceinture en tissus de couleurs variées : certaines blanches, rouges pour ceux au fil rouge dans les cheveux, noires pour les petits et jaunes pour tous les autres. Seul le Conciliateur avait une ceinture tressée des quatre couleurs, et des fils des mêmes couleurs tressés dans les cheveux. La tresse de certains marchands leur arrivait aux chevilles. Certains vieux, n'ayant plus beaucoup de cheveux, avaient mêlé à leur tresse des brins de laine pour conserver l'épaisseur et la longueur requise.
Le soir, la troisième caravane aussi s'était installée. Aux trois campements on chanta et on dansa, on raconta des légendes, on mangea et on but avec une joie particulière. Les Marchands, en dansant, tournaient la tête pour soulever leur tresse et lui faire faire une suite de grands cercles de plus en plus vite.
En pleine nuit les trois Conciliateurs se retrouvèrent sous un grand arbre tordu et pelé qui se dressait, imposant, dans le pré voisin. Ils eurent une discussion animée en se donnant de vigoureuses claques sur leurs bras musclés et en riant. Puis ils rentrèrent à leur campement.
Le Conciliateur demanda le silence et informa sa caravane du programme : "Nous avons dix célibataires prêts, les Baetz douze et les Herkes huit. Donc chacun de nous peut donner sept préférences avec au plus quatre points à chacune, selon le système habituel."
Il continua en expliquant les accords passés. A la fin tous explosèrent dans un cri de joie. La nuit fut pleine de feux et de cris et presque personne ne dormit.
Au matin, seuls les défenseurs restèrent au campement et tous les autres formèrent un grand cercle autour du vieil arbre et s'assirent par terre. Quelques Pêcheurs et quelques Armés du village voisin aussi étaient déjà arrivés pour regarder et faisaient un cercle autour, debout.
Les Conciliateurs allèrent sous l'arbre. Chacun des trois versa une amphore de liqueur sur les racines en chantant : "Buvez, vieux Marchands, rejoignez notre fête." Puis ils cassèrent les amphores par terre.
Tous les Marchands se mirent alors à chanter la "Saga du Marchand". Les petits se mirent debout et commencèrent à danser en formant un long serpent guidé par le plus vieux de chacune des trois caravanes. Peu à peu, toujours au pas de danse, le long serpent approchait de l'arbre. De temps en temps un des trois vieux prenait un petit par la tresse et le sortait de la file pour le présenter aux Conciliateurs. Lesquels le faisaient rester debout et lui passaient la tresse sur l'épaule et la tiraient vers le bas par devant. Si le bout de la tresse touchait le nombril ou le dépassait, un cri montait du chœur. On retirait la ceinture noire du petit et on lui en passait une jaune : il était officiellement un Marchand. On lui enroulait alors la tresse sur la tête en cymbale et il restait debout, chacun derrière son Conciliateur.
Quand tous les petits furent passés, les nouveaux Marchands furent chargés d'un gros paquet puis on les fit danser. Ils devaient essayer de le garder en équilibre sur leur tête sans le faire tomber et sans s'aider des mains. Les danses se firent de plus en plus rapides et frénétiques jusqu'à ce que plus qu'enfin, un seul ait encore sa charge sur la tête. Ayant ainsi obtenu un rang, chaque présent fit quelque cadeau aux nouveaux Marchands : le gagnant obtint la plus grande dotation et le dernier la plus petite, suffisante néanmoins pour commencer à commercer.
Après cette partie de la fête, les jeunes à la ceinture rouge se levèrent : c'étaient ceux en âge de faire "l'échange", à savoir de se marier. Le mariage, chez les Marchands, était exogame et suivait un long rituel.
Au pas de course chacun des jeunes retourna à son camp et y prit la charge de ses propres marchandises. Ce grand ballot en équilibre sur la tête, ils revinrent au cercle. Commença alors une danse aux pas rapides et difficiles : un vrai numéro d'acrobatie. Bien que la danse soit de plus en plus frénétique, personne ne perdit sa charge. Quand un des jeunes accomplissait un mouvement particulièrement difficile et périlleux sans perdre sa charge, tous hurlaient en signe de joie et d'approbation. Les jeunes transpiraient mais poursuivaient imperturbables.
Soudain la danse cessa. On remit à chaque jeune un bâton et une escarmouche débuta. Chacun devait essayer de faire tomber la charge de ceux des autres caravanes sans perdre la sienne. C'était clairement le simulacre d'une attaque de Pillards. Celui qui perdait sa charge devenait aussitôt le défenseur de ses compagnons. Quand exactement la moitié des charges fut à terre, le jeu s'acheva et une course d'obstacle commença, toujours avec les ballots en équilibre sur la tête.
Chacun supportait son propre champion dont il hurlait le nom à pleins poumons. Pêcheurs et Armés s'amusaient et commentaient la course à voix haute, faisant même des paris entre eux.
Enfin les jeunes furent laissés sous l'arbre pour commencer à faire la connaissance de ceux des autres caravanes. Ils mangèrent, burent et bavardèrent tout l'après-midi pendant que dans les trois camps se déroulaient marchandages et accords entre les membres des trois caravanes. Les gens du village aussi apportaient leurs produits et faisaient des échanges.
Le soir venu on monta quinze tentes pour les jeunes que l'on disposa autour de l'arbre, dans le cercle habituel. Les trois Conciliateurs se mirent au centre et tirèrent au sort pour la moitié des jeunes une tente où ils entrèrent chacun. L'autre moitié se mit debout, un à côté de chaque tente. Les Conciliateurs se mirent à battre en rythme des bâtons creux. Ceux de dehors se glissèrent dans les tentes : la série des "rencontres" commençaient.
Quand les Conciliateurs arrêtaient de jouer, chaque jeune changeait de tente, la moitié en sens horaire, l'autre anti-horaire. Les rencontres durèrent toute la nuit à un rythme tel que chacun put passer un court moment avec tous ceux des autres caravanes.
Mar demanda à un Marchant ce qui se passait sous les tentes.
"Pour l'instant bien peu. Ils se disent leur nom, se parlent, se caressent un peu s'ils en ont envie... Ils commencent à faire connaissance, à s'évaluer. Le meilleur vient plus tard..." conclut-il avec un petit rire.
Le lendemain matin ce fut la "vanterie". Chaque jeune à son tour ouvrit son ballot et montra ses marchandises aux autres jeunes, en expliquant parfois comment ils les avaient eues. C'était un concours pour montrer leur habilité et leur adresse de Marchand. Malgré la présence d'étrangers, ils parlaient sans problèmes des astuces utilisées, en fait les étrangers ne pouvaient pas comprendre. Ils parlaient par métaphores ou allusions et à mots couverts.
Par exemple un jeune suscita de grandes clameurs parmi les Marchands et de vigoureuses approbations en se vantant d'avoir eu un de ses articles d'un Shentiste, "avec la méthode des deux fiches". Chacun admirait les articles des autres et, Mar en était sûr, en calculait mentalement la valeur. Un jeune montra un ciseau de métal bien forgé, que beaucoup demandèrent l'autorisation de toucher, avec des gestes émerveillés.
La "vanterie" prit toute la matinée et une bonne partie de l'après-midi. Ils étaient tous excités. Mar était intéressé au début mais il perdit progressivement tout intérêt et il se mit à bavarder avec un des Pêcheurs et à s'informer sur le prix d'une barque. Il sut ainsi qu'elles coûtaient entre deux et sept clous selon la taille et la robustesse. Il se fit aussi longuement expliquer ce que devait être une bonne barque et les défauts.
Peu après il avait autour de lui plusieurs Pêcheurs intrigués par le fait qu'un Agriculteur, pour qui ils le prenaient à cause de la couleur de sa peau et de sa coupe de cheveux, malgré sa tunique bleue, s'intéresse à un tel sujet. Vite, ils lui donnèrent tous des masses d'informations.
Pendant la nuit eut lieu la deuxième tournée de rencontres, plus lentes, cette fois. Le troisième jour débutèrent les "taquineries". Chaque caravane présentait ses jeunes par tours en chantant leurs louanges et qualités. Ceux des autres caravanes répondaient, toujours en chantant, et critiquaient et pointant les défauts de chaque jeune. Parfois fusaient des allusions lourdes que Mar jugeait de mauvais goût, mais qui semblaient les amuser tous.
L'après-midi les jeunes retournèrent à leur campement et dormirent pour récupérer les deux nuits perdues, tandis que les membres des caravanes se retrouvaient de façon informelle pour bavarder longuement.
La nuit rotations et rencontres continuèrent, avec des étapes plus longues encore que les deux fois d'avant. Le lendemain ils se réunirent à nouveau tous sous le grand arbre. Chaque Conciliateur distribua aux jeunes des deux autres caravanes la liste des noms de ses propres jeunes. Chacun se trouva donc avec deux listes en main. Puis chaque jeune fut appelé, un à un, par son nom et le Conciliateur, à chaque jeune appelé, répétait la formule : "Regardez-le bien, pour pouvoir faire votre choix !"
Des commentaires à voix basse couraient entre les Marchands. Puis tous les jeunes allèrent vers l'intérieur, s'isolant. La coutume voulait que personne, sous aucun prétexte, ne puisse les approcher tant qu'ils avaient les listes en main.
Les Marchands restés autour entonnèrent des chants à répons dont le thème poursuivait les "taquineries" de la veille, mais cette fois entre les caravanes. Après le repas, les jeunes furent rappelés par le chœur uni des membres des trois caravanes. Un à un les jeunes déposèrent leur liste dans un panier aux pieds des trois Conciliateurs. Sur chaque liste ils avaient écrit leur propre nom et noté des points de un à quatre à côté de sept noms en tout. Quand le dernier fut déposé, on compta les feuilles.
"Elles y sont toutes. Allez aux campements et attendez."
Pendant que les Marchands rentraient aux camps, les jeunes démontaient leurs tentes et les montaient en triangle autour de l'arbre. Les Conciliateurs lisaient les listes, notaient les noms, additionnaient les points et comparaient les résultats. Enfin, ils dressèrent une nouvelle liste et brûlèrent toutes les autres. Puis ils réunirent tous les jeunes et leur indiquèrent le résultat. Quand un couple était formé, on demandait confirmation aux intéressés.
Ceux qui n'étaient pas sorti en couple démontèrent leur tente et retournèrent au camp. Chuik s'émerveillait de ce que ces derniers ne soient pas tristes, ni même embêtés, mais un des Marchands lui expliqua que c'était bien comme ça, et qu'il valait mieux ne pas se marier que mal se marier. Le fait de n'avoir pas trouvé de compagnon dans cet "échange" ne signifiait pas qu'ils n'étaient pas bons à marier, mais juste qu'ils n'avaient pas trouvé le bon partenaire. Ils le trouveraient certainement à une autre occasion.
Mar intervint : "Et si quelqu'un ne trouve jamais le bon époux, soit qu'il soit trop difficile, soit qu'il ne plaise à personne ?"
"C'est très rare, mais ça arrive parfois. Alors il peut acheter un compagnon aux Accueilleurs, ou s'il préfère, rester seul."
"Mais alors il n'a ni défenseur ni accompagnateur." Objecta Mar.
"Non, il y a toujours quelqu'un de la caravane à côté de lui quelques temps. Aucun Marchand ne reste jamais seul dans une caravane."
Peu après sonna encore l'appel des Conciliateurs : une espèce de fort sifflement lancé en même temps par les trois. Tous accoururent. Les Conciliateurs lurent la liste des couples formés. De bruyants commentaires fusèrent aussitôt. La nuit tombaient et le jeunes étaient debout près d'une tente, en couples. Beaucoup sautèrent sur les couples et les attachèrent ensemble, assis dos à dos, puis les poussèrent sous les tentes.
Ils avaient toute la nuit pour parler, et que pour parler, pour la rituelle "seconde pensée". Au matin on les délia et on leur demanda s'ils étaient encore bien décidés à se marier. Tous confirmèrent. Mar demanda s'il leur était vraiment encore possible de dire non et on lui répondit que ça arrivait parfois.
Alors commença un grand repas qui scella les unions. Manger ensemble dans la même assiette équivalait, pour les Marchands, à la sanction officielle d'un contrat. Le repas prit une grande partie de la journée, interrompu par des jeux, des blagues, des chants et des danses.
Cela fut l'occasion de bonnes affaires pour les Pêcheurs qui vendirent panier sur panier de poisson frais. Le soir ils étaient tous rassasiés et contents et chaque couple fut accompagné pour s'installer dans sa tente montée sous l'arbre sacré. Puis les Conciliateurs s'entendirent sur la destination des nouveaux couples. Dans la caravane de Mar, sur dix jeunes qui s'étaient présentés aux "échanges" six avaient trouvé un conjoint, alors trois d'entre eux devaient quitter la caravane et les trois autres y emmèneraient leur partenaire.
Le Conciliateur de la caravane Baetz, qui comptait déjà plus de quatre cents têtes, c'est à dire de Marchands valides, avait suggéré de fonder une nouvelle caravane, mais le Conciliateur Herkès, n'ayant que cent huit têtes, refusa parce qu'il leur fallait encore s'accroître. Il proposa plutôt aux Baetz de se dédoubler, mais ces derniers n'y étaient pas encore prêts. Les Conciliateurs discutèrent encore de changer le parcours des caravanes, mais là non plus ils n'arrivèrent à rien. Le lendemain, les Baetz comme les Oster, la caravane de Mar, démontaient leurs tentes et partaient. La troisième caravane resta un jour de plus.
Dans la caravane de Mar, les trois nouveaux couples eurent, selon l'usage, les premières places après le Conciliateur, place qu'ils garderaient un mois, c'est à dire jusqu'à ce qu'ils retirent les fils rouges de leur cheveux.
Ils recommencèrent à suivre la côte, mais sur un chemin plus large. Pendant le trajet, le quatrième jour, un des accompagnateurs les plus âgés se sentit mal. La caravane s'arrêta. Un des Marchands alla voir le vieil homme : il n'était pas curateur, mais ce qu'il y avait de plus proche dans la caravane.
"Il est fini ?" demanda le Conciliateur.
"Je crois que oui."
"En es-tu sûr ?"
"Non, mais..."
"Il peut marcher ?"
"Non."
Le Conciliateur se tourna vers la colonne des Marchands : "Qui s'offre pour le transporter ?"
Un des marchands ajouta : "Pour deux jours, jusqu'à la ville des Mécaniciens."
"Bah," observa un autre, "les Mécaniciens ne l'accueilleront pas. Il faudrait le transporter quatre jours, jusqu'à la zone des Libres. S'ils y sont encore, ils le prendront. Mais s'ils ne sont plus là ?"
"Alors, qui s'offre pour le transporter ?" demanda encore le Conciliateur.
Personne ne bougea.
Le Conciliateur se pencha vers le vieil homme : "Tu as le compagnon du bon passage, Sterry ?"
L'homme acquiesça péniblement.
"Bon passage, alors."
Mar regardait abasourdi : "Qu'est-ce que ça veut dire ?" demanda-t-il à voix haute.
Quelqu'un répondit : "Il va rejoindre la Grande Caravane."
"Tu veux dire que vous le laissez mourir ici ? Que vous ne ferez rien pour lui ?"
"Mais non, il a le compagnon du bon passage avec lui."
"Qui est ce compagnon ?"
"Pas qui, mais quoi. C'est une poudre... quand nous partirons, il la prendra et il passera sans souffrir."
"Mais... mais c'est monstrueux ! Se peut-il que de vous tous personne ne veuille l'aider ?"
Personne ne répondit.
"Mais c'est l'un des vôtres ! Demain ça pourrait arriver à n'importe lequel d'entre vous..."
"Il n'a plus la tresse, à présent, il ne porte plus de charge."
"Ça n'a aucun sens ! Vous... vous ne pouvez pas... vous ne pouvez pas le jeter comme un objet usé !"
Nul ne dit un mot mais la caravane commença à se reformer.
"Vous êtes en train de le tuer, vous serez responsables de sa mort si vous ne l'aidez pas."
Ils se mirent en marche en colonne. Seuls Mar et Chuik étaient restés à côté du vieil homme qui râlait à terre. Mar se pencha vers lui.
"N'aie pas peur, nous restons avec toi..."
Le vieillard ouvrit les yeux. Ils étaient clairs, presque délavés et déjà un peu ternes. Il leva lentement une main et chercha à l'approcher de sa bouche. Mar l'arrêta.
"Attends ! Tu n'as pas compris ? Nous t'aiderons..."
L'homme secoua la tête et une larme glissa du coin de son œil vers l'oreille.
"Nous ne te quitterons pas, tu comprends ?" lui dit Chuik.
Il secoua encore la tête, fronça le front comme s'il faisait un effort, ouvrit la bouche et râla : "Cassez-vous, connards, chieurs à têtes plates !"
Mar regarda Chuik, incrédule, puis de nouveau l'homme : "Mais... mais tu veux mourir ?"
Le vieillard sembla s'essouffler, puis péniblement il dit : "J'ai... j'ai fini. Ne me casse pas... fous-moi la paix..."
Mar se leva et regarda de nouveau Chuik, comme pour lui demander conseil, puis il lui dit : "Toi tu te sens de le transporter, en plus de la charge ?"
Chuik, regardait le vieil homme. De la tête il le désigna à son ami. Mar se tourna : une poudre blanche lui tâchait les lèvres, sa main tenait encore un petit cornet de bois près de sa bouche, un sourire satisfait se forma sur son visage. Mar fut pétrifié sur place. Le vieil homme eut un long tremblement, son regard se figea et il ne bougea plus. Mar se pencha pour écouter son cœur : il ne battait plus.
Il se releva lentement. La caravane était déjà en marche. Mar prit alors une extrémité du bâton l'air abattu, Chuik l'autre, ils le chargèrent sur les épaules et reprirent leur place dans la caravane. Sans se retourner, tous reprirent la marche. Mar était secoué. Il marchait en silence, au rythme des autres. Il pensait à la vie et à la mort : quel sens avaient-elles ? Pouvait-on être si indifférent face à la mort ? Pas un n'avait versé une larme. Etaient-ils encore des hommes, ceux-là ? Et comment le vieil homme pouvait-il sourire en mourant ?
CHAPITRE 6
La rencontre avec les Libres
Après deux jours ils arrivèrent au village des Mécaniciens. Là aussi il y avait un château, mais juste au centre. Les maisons, ouvertes vers le château, avaient un mur en pierres vers l'extérieur, surmonté par un chemin de ronde.
Mar, encore plongé dans ses pensées, n'assista pas aux échanges et ne s'informa ni sur les mécaniciens ni sur leur vie. Ils passèrent la nuit près du village et reprirent la route le lendemain. Ils arrivèrent à la zone des Libres deux jours plus tard. C'était des gens d'origines variées. Certains étaient enfants de Libres, d'autres venaient des villes ou communautés les plus diverses.
Les Libres menaient une existence semi-nomade en groupes allant de quelques uns à quelques centaines. Ils se nourrissaient de la cueillette des plantes sauvages, de chasse et de pêche. Ils n'avaient ni travail ni activité fixe, ni occupation. On disait qu'ils n'avaient même pas de nom. Ils ignoraient aussi le concept de famille, il n'y avait pas de mariage chez eux, et les enfants restaient avec qui en prenait soin, tant qu'ils en avaient envie.
Ils avaient de très légères "maisons" d'une seule pièce, montées sur quatre roues, qu'ils construisaient seuls. Quand deux ou plus décidaient de vivre ensemble, ils rapprochaient leurs pièces et les réunissaient, tant que l'union durait. A part ces pièces mobiles, ils ne possédaient presque rien, du moins rien de valeur. C'est pourquoi jamais les Pilleurs ou les bandits ne les attaquaient.
Les Libres connaissaient des myriades de légendes, ce pourquoi ils étaient toujours les bienvenus dans nombre de communautés. Et de plus on n'avait jamais entendu dire qu'un Libre ait volé ou endommagé le bien d'autrui.
Mar passa presque tout le temps de la halte avec eux : il était fasciné par leur mode de vie. Parfois ils faisaient un petit boulot pour quelqu'un, en échange ils en tiraient de la nourriture ou l'étoffe pour changer un habit trop usé. Chacun s'habillait et se coiffait à sa guise. Ils n'avaient ni organisation ni chefs ni religion ni rien d'autre qui les unissent que leur mode de vie. Ils s'entraidaient tous quand besoin était et s'ils en avaient envie et ils accueillaient parmi eux quiconque voulait devenir un Libre et ils l'aidaient à ses débuts.
Quand ils partaient en voyage, chacun prenait sa chambre et la traînait grâce à une longue tige. La chambre, ou maison, qu'ils appelaient "carapace", était de forme variable mais proche d'un cube de deux mètres de côté. Mais parfois aussi cylindrique ou pyramidale ou patatoïde selon le caprice de son créateur. La structure était faite d'un tressage léger de roseaux ou autre matière très légère, avec des feuilles, du papier ou toute autre matière analogue, collées dessus à la résine.
L'ensemble était imperméable, très léger mais assez résistant. En cas de vent fort, ils bloquaient les roues et les tiges de traîne avec des pierres et mettaient toutes les carapaces l'une contre l'autre. En cas de grêle, ils couvraient les toits de branches ou de mousse pour amortir les coups. Il y avait dedans une toile pour dormir, deux ou trois outils grossiers et rien d'autre.
En été ils allaient vers les pôles et l'hiver vers l'équateur, si ça leur disait. Au fond, ils étaient vraiment et pleinement libres. Bien sûr, leur vie connaissait la misère, souvent ils souffraient du froid et de la faim, pourtant ils semblaient heureux.
Mar essaya de leur faire voir les mille difficultés et contradictions qu'une telle vie entraînait : "Mais quand vous n'aurez plus la force physique pour mener cette vie ?"
"Quelqu'un y pourvoira."
"Et si personne n'y pourvoit ?"
"Tant pis."
"Mais si quelqu'un vous attaque et vous vole ?"
"Mais nous vole quoi ?"
"Mais, je ne sais pas... la carapace, les bols, les habits..."
"Ils faudrait qu'ils soient bien pauvres, alors."
"Mais s'ils le faisaient ?"
"On les laisserait tout prendre et on essaierait de trouver comment en faire d'autres."
"Et si quelqu'un vous attaquait pour vous faire du mal ?"
"On s'enfuirait."
"Et s'ils vous rattrapaient ?"
"On les laisserait faire."
"Mais ça n'a aucun sens !"
"Pourquoi ? Si quelqu'un de plus fort et plus puissant que toi te veut du mal, ne le fait-il pas sans que tu puisses t'y opposer ? Cela ne t'es jamais arrivé ?"
"Si, c'est vrai... mais..."
"Alors, tu vois, c'est pareil. Si tu peux, tu évites, sinon, tu subis. C'est pareil pour toi."
"Mais si quelqu'un vous oblige à faire quelque chose que vous ne voulez pas faire ?"
"C'est impossible."
"Mais si, c'est possible !"
"Donne-moi un exemple. Essaie de nous faire faire quelque chose qu'on ne veut pas faire."
"Et bien, par exemple, faites ça ou je détruis toutes vos affaires."
"On te dirait non."
"Et bien alors je détruirais tout et..."
"Et nous n'aurions pas fait ce que tu voulais. Alors tu n'y aurais rien gagné."
"Mais si quelqu'un vous dit : faites ça ou je vous tue."
"On lui dirait : tue-nous. C'est la même chose : j'y perdrais la vie, mais l'autre n'y gagnerait rien."
"Mais s'il avait dit : fais ça ou je tue ton enfant ?"
"Ça n'aurait rien changé."
"Et vous laisseriez tuer vos enfants ?"
"Dans ce cas, oui. Plutôt mourir libre que vivre en esclavage. Mais ça n'est jamais arrivé, peut-être bien parce qu'on sait que ça ne changerait rien. Tu sais, celui qui a des biens est faible, a peur, est vulnérable, mais celui qui n'a rien, même pas la vie... que peut-il craindre ?"
Mar était déconcerté. Tout cela lui semblait irréel, absurde, pourtant c'était là, devant ses yeux. Il fit quand même une dernière tentative.
"Mais si je disais : je vous donne tout ce dont vous pouvez rêver, tout : argent, métal, maison, tout, si vous faites ce que je veux."
Ils se mirent à rire : "Mais ça n'a aucun sens, tu ne le vois pas ? Nous ne voulons rien, nous..."
Le raisonnement se tenait, mais Mar n'était pas convaincu. Ils parlèrent encore longtemps puis Mar, fatigué, alla dormir avec un furieux mal de tête.
Le lendemain la caravane repartit. Mar aurait voulu rester avec les Libres plus longtemps, mais son désir de rentrer à la Garnison et de retrouver Njeiry, était trop fort. Mais il se promit de passer plus de temps avec eux, lors d'un prochain voyage, pour mieux les comprendre.
Le jugement de Chuik sur les Libres fut laconique : "Ils sont fous !"
Les deux amis commençaient à fatiguer, mais ils approchaient du but du voyage : le grand port où ils quitteraient les Marchands et obtiendraient la barque promise n'était plus qu'à trois jours et demi de marche.
Mar se demandait comment se comporter avec Chuik. Il espérait que son ami le quitterait au port, parce que plus près ils iraient ensemble de la Garnison, plus gênante deviendrait la situation. Il ne pouvait vraiment pas l'emmener avec lui à la Garnison. Il se dit que le mieux serait sans doute l'emmener jusqu'à l'île et de l'inviter à en repartir seul. Mais s'il voulait le suivre à tout prix ? Mar se mit à faire projet sur projet et les écarta tous un à un, aucun ne lui paraissant assez fiable.
Peut-être que le mieux était de sonder Chuik sur ses intentions. Alors, l'air de rien, il posa quelques questions. Mais Chuik resta évasif : il ne s'était pas encore posé la question et il n'avait pas les idées claires.
Le soleil se levait à peine quand ils arrivèrent en vue du port. Le miroir de l'eau renvoyait un incendie de lumières oranges et dorées si resplendissant qu'il était impossible de distinguer la ligne qui séparait le ciel de la mer.
Côté collines une brume légère se soulevait lentement pour se dissiper aux rayons du soleil, dévoilant peu à peu les douces courbes du paysage. Ça et là apparaissaient villages et temples, tantôt perchés en haut des cols, tantôt au fond des vallées, à côté d'une rivière. A l'arrière plan les rocs blancs resplendissaient de reflets rosés et à droite, au loin, de sombres montagnes s'illuminaient peu à peu sous les rayons du soleil levant.
Mar regardait ce paysage varié, vaste et resplendissant, l'air absorbé. Le regard pouvait se perdre sans obstacle à l'infini, dans toutes les directions. Les couleurs, encore ténues, se révélaient peu à peu. Une nuée de paillons s'élevèrent simultanément, en sifflant, et se mirent à planer et prendre de l'altitude, comme en rythme, puis à se disperser dans des directions différentes et chacun à sa vitesse.
Le port s'étendait sur la rive de la baie et c'était la plus grande agglomération que Mar ait vue de ce premier voyage sur Boar. Elle comptait un millier de maisons éparses, disposées presque au hasard sur une aire en gros triangulaire dont la mer léchait l'hypoténuse concave. Le plus petit côté était surplombé par un groupe d'édifices puissants entourés de murs dans un schéma géométrique parfait. C'était l'inévitable château, composé d'une centaine de petites constructions et de quelques grandes, le long du périmètre intérieur.
L'ensemble de la ville tirait sur un ocre indéfinissable, avec des tâches gris-bleu et noires et le château était fait en pierres claires gris-bleu, uniforme, à part un seul édifice blanc, au coin du mur, entre la ville et la mer. La rade comptait des embarcations par dizaines, de tailles, formes et couleurs diverses, dominées par un grand bateau fin, un quatre mats aux voiles claires bordées d'or et qui s'éloignait majestueusement du port. Mar demanda ce qu'était ce navire.
"C'est celui du Fédéral des Armés."
"Et qui est-ce ?"
"C'est le chef suprême de tous les Armés de Boar. On dit que le nouveau Fédéral était le Chef de nation résident de ce château. A présent il va certainement s'installer à Château-Premier. Ce navire doit transporter tous les Chefs de nation de Boar. Si on était arrivé quelques jours plus tôt, nul doute qu'on aurait fait de bonnes affaires."
Ils descendirent vers le port. Une fois là, ils n'attendirent pas hors de la ville comme de coutume mais ils entrèrent. Mar regardait autour de lui. Les rues étaient flanquées de files de maisons à un ou deux étages, souvent avec une pièce complètement ouverte sur la rue où des gens s'occupaient aux activités les plus variées. Chaque maison possédait un petit jardin, devant ou derrière et plus ou moins grand. Habits et couleurs étaient variés.
Les bruits du travail, un bavardage animé, ça et là quelques voix qui chantaient, des odeurs variées alternaient sur leur parcours. Beaucoup arrêtaient leurs occupations et se tournaient vers la rue pour voir passer les Marchands. Lesquels poursuivaient leur marche en occupant presque toute la rue.
Enfin ils arrivèrent à une place entourée d'arcades basses séparant des étals. Un puits et un groupe de trois petits arbres étaient au centre. Chaque Marchand s'installa à un étal avec son défenseur et ses accompagnateurs et y installa sa marchandise. Un groupe d'Armés passa avec une coupelle en bois où chaque groupe versa deux grains pour l'étal et un par personne.
Mar et Chuik allèrent voir le Conciliateur : "Ici se séparent nos routes. Paie-nous et donne-nous l'argent qu'il faut pour nous acheter une barque."
Le Conciliateur accepta, enleva le collier de monnaie qu'il portait au cou, l'ouvrit, compta un clou et huit grains, les enleva et les tendit à Mar.
"Voilà votre paie. Faites un bon achat pour votre bateau."
Mar fronça les sourcils : "Tu plaisantes ? Ceci est au plus la part de l'un de nous. D'ailleurs, tu dois nous acheter la barque. Tel était le pacte, nous avons fait le repas et il y a des témoins !"
"Non, car vous avez bien mangé avec nous, notre nourriture, toute la durée du voyage."
"Ça on le savait, c'était dans le marché. Et puis tu peux même reprendre l'argent, mais achète-nous une barque. Ou alors, si tu préfères, donne-nous encore au moins cinq autres clous."
Le Conciliateur éclata de rire : "Non ! Ou vous prenez le clou et les huit grains que je vous offre, ou je ne vous donne rien. Et n'insistez pas ou je vous fais bastonner par la caravane."
Mar serra son amulette dans une main et, sans se faire voir, il en déplaça deux boucles pour mettre l'anneau laser en état prêt à tirer.
"Pour la dernière fois, Conciliateur, ou tu nous paies cinq clous de plus... ou tu t'en repentiras."
Pendant ce temps un attroupement de Marchands s'était formé et ils se mirent tous à rire et à se moquer de Mar. Chuik était épouvanté.
Il murmura à Mar : "Laisse tomber, prends ce qu'il te donne et allons-nous en."
Mar le regarda et fit non de la tête. Puis il dit : "Alors, Conciliateur ?"
L'homme enleva sa houppelande et l'accrocha à une cheville sur une colonne. Puis il se tourna, prit en main un des pieux de tente et commença à le lever l'air menaçant et amusé. Les Marchands l'encourageaient en riant.
Mar parla durement : "Ne fais pas de bêtises, Conciliateur. J'ai sur moi un puissant talisman qui peut te causer de grands maux, si tu insistes. Et maintenant ta dette est montée à sept clous !"
Ils rirent tous grassement et s'écartèrent pour que le Conciliateur ait la place de frapper. Ce dernier levait encore lentement son bâton qu'il tenait maintenant droit au-dessus de sa tête, prêt à l'abaisser avec force. Mar actionna une autre boucle et bougea imperceptiblement le talisman pour lancer le rayon laser juste au-dessus de la tête de l'homme. Comme il l'avait réglé à puissance minimale, on ne vit pas le rayon, mais le bâton tomba à terre, tranché net à quelques centimètres des mains du Conciliateur.
D'un coup le silence s'abattit sur la place. Le Conciliateur baissa lentement les mains, regarda les yeux écarquillés le tronçon restant, coupé net, pâlit et le laissa tomber. Mar regarda la houppelande. Il n'y avait pas d'obstacle entre elle et lui. Il pressa de nouveau la boucle en bougeant le talisman de haut en bas. Personne n'avait remarqué son geste et la houppelande pendait encore, apparemment intacte.
"Conciliateur, regarde !" dit Mar. Il montra la houppelande du doigt puis le bougea de haut en bas. "Je l'ai coupée en deux. Maintenant discutons, si tu ne veux pas que je mette ta charge en charpie et si tu ne veux pas que je te mette toi aussi en charpie."
Il n'y eut pas un mot. Le Conciliateur alla vers la houppelande et l'enleva. Un "Oh..." émerveillé monta de cent bouches. L'habit était coupé net verticalement et ne tenait plus que par quelques centimètres de tissus. Les marchandises gardées dans une poche, qui avait aussi été coupée, tombèrent à terre dans le mouvement, certaines aussi coupées en deux. Le Conciliateur se tourna vers Mar, la terreur se lisait sur son visage.
La voix rauque il demanda : "Es-tu un mage ?"
"Peut-être. J'ai certains pouvoirs que tu n'as pas. C'est tout."
Chuik n'était pas moins stupéfait que les autres. Le Conciliateur enleva à nouveau son collier et en retira six autres clous.
"Voilà votre part. Mais partez loin de nous, nous ne voulons plus jamais rien à voir avec toi."
Chuik tendit la main et prit les rondelles, puis Mar et lui s'en allèrent. Ils errèrent au hasard dans les rues de la ville jusqu'à arriver à la mer. Chuik ne parla pas avant qu'ils s'arrêtent.
"Pardon, Mar, mais tu es vraiment un mage ?" Mar sourit : "Mais non, c'est le talisman que tu m'as fait, uni au mien, qui m'a protégé."
"Mais jamais je n'ai vu aucun talisman agir si directement ni avec une telle puissance."
"Et bien, tu sais... sur les planètes libres il y a... des Shentistes très doués, je te l'ai dit. De toute façon on a nos sept clous et on peut acheter une bonne barque... à moins que tu ne veuilles rester ici."
"Non, pas maintenant. Si les Marchands me trouvaient sans toi ils se vengeraient. Je crois que c'est la première fois qu'ils perdent sur un contrat et je ne pense pas qu'ils l'oublieront si facilement."
Ils marchèrent longtemps sur la plage puis deux Armés les arrêtèrent.
"Vous êtes étrangers." Dit l'un d'eux.
Ce n'était pas une question, mais pas non plus un constat : on aurait dit une accusation. Mar le regarda et ne répondit pas, et même il serra d'une main le poignet de Chuik qui allait parler. Le geste ne passa pas inaperçu.
L'autre Armé demanda : "Pourquoi traînez-vous par ici ?"
Mar répondit : "Ce serait interdit d'être ici ?"
L'Armé répondit : "Que faites-vous dans notre ville ?"
Mar répondit : "Pourquoi toutes ces questions ?"
L'autre bougonna : "Arrête de poser des questions et réponds aux nôtres !"
Mar sourit : "Volontiers, si vous nous parlez sur un autre ton."
Les deux Armés se regardèrent, perplexes : "Qui es-tu pour parler avec une telle assurance ? Ne sais-tu pas que nous pourrions te chasser de la ville ?"
Mar sourit encore : "Non, vous ne ferez pas ça ! Je suis l'envoyé du grand Foz de Dewaley !"
Les Armés étaient hésitants : "Et... pourquoi t'envoie-t-il ?" demanda l'un d'eux d'un ton plus courtois.
"Très simple. Je dois voir les barques fabriquées dans votre ville pour décider si en acheter ici ou ailleurs."
Les deux Armés acquiescèrent d'un air entendu, puis l'un demanda : "Et combien en achèterait-il ?"
"Pour l'instant, une seule, pour l'essayer. S'il en est satisfait, après il lui en faudra cent sept." Répondit Mar, l'air indifférent.
Alors l'autre Armé, le ton maintenant obséquieux, dit : "Si vous voulez bien nous suivre, nous vous conduirons au quartier des charpentiers. Ce n'est pas loin d'ici."
Mar remercia, bref mais poli et il les suivit avec Chuik.
Ce dernier regarda Mar et lui murmura : "Mais qui donc peux-tu bien être ?"
Mar sourit : "Je t'expliquerai, après..."
Une fois au quartier, les Armés prirent congé. Les deux amis commencèrent à tourner entre les artisans qui travaillaient sur la plage.
Mar expliqua alors à Chuik : "J'ai tout inventé. Avec ces gens-là il suffit de se montrer sûr de soi et important et ils te respectent. Sinon ils te traitent en misérable." Dit-il en riant.
Chuik écarquilla les yeux : "Mais si ça n'avait pas marché ?"
"J'ai toujours le talisman, n'est-ce pas ? Et puis ça a marché."
Ils continuèrent à marcher, en riant et en plaisantant. A un moment ils virent un vieil homme qui travaillait seul, contrairement aux autres charpentiers, toujours en groupe, sans doute par cellules familiales. Ils le regardèrent travailler. Il manœuvrait ses outils le geste précis, sec et rapide, il obtenait des résultats qui tenaient du miracle, vue l'extrême simplicité de ses outils. De temps en temps, l'homme essuyait la transpiration de ses mains sur une sorte de tablier d'épaisse toile grise, toujours au même endroit, si bien que la toile était brillante et usée jusqu'à la trame par ce geste répété à l'infini.
Le vieil homme avait le visage glabre et quelques cheveux frisés, blonds autrefois, en auréole. A l'intérieur, le crâne était chauve et brillant. Son corps maigre n'était que nerfs glissants et muscles secs. La peau ressemblait à du cuir tanné. Deux sourcils blancs, longs et broussailleux, lui protégeaient les yeux du soleil. Le nez plutôt court et fin, semblait planté en force sur son visage anguleux. De ses yeux irradiaient de petites rides et deux rides profondes partaient de la base du nez vers le coin de la bouche. Laquelle était grande, droite, aux lèvres pâles et fines.
Ils le regardaient depuis longtemps mais l'homme continuait à travailler sans les regarder. Mar fit un pas en avant.
"Tu travailles bien, vieil homme."
L'homme poursuivit son travail au même rythme et, sans bouger les yeux, il répondit : "Je connais le métier. Mais désormais ma technique est dépassée. Travailler bien sert peu, les affaires vont de mal en pis. Les jeunes," et il leva la main pour montrer autour de lui d'un geste sec et rapide avant de se remettre aussitôt au travail, "ont des techniques plus rapides et tant de bras et de force fraîche... Quand mes fils étaient avec moi, les choses allaient mieux."
"Et ils sont où tes fils, maintenant ?"
"Qui le sait ? L'un a voulu faire le concours du château, je crois. Deux sont mariés en ville et mon dernier est mort en mer... aussi je suis seul, maintenant."
"Mais ceux qui sont en ville ne viennent pas te voir ?"
"Si, si, ils viendraient, mais moi je ne veux plus. Si mon travail, qui est celui de mes parents et de mes ancêtres, ne les intéresse plus, et bien, qu'ils fassent leur route."
Mar secoua la tête. Bien sûr ils ne pouvaient pas parler d'amour filial, lui qui avait presque oublié ses parents et Chuik qui venait de les quitter.
"Et... dis-moi, vieil homme, tu n'aurais pas une bonne barque à vendre ?"
L'homme leva le regard et arrêta de travailler : "Pourquoi me le demander à moi, avec tant de barques à choisir là autour ?"
"Je ne sais pas, j'aime comment tu travailles. Tu aimes ton travail et je crois que tes barques sont solides et sûres."
"Oh, ça tu peux en être sûr !" répondit-il avec orgueil.
"Tu sais," continua Mar, "ni mon ami ni moi ne savons nager, et nous ne sommes jamais montés sur une barque, alors on en veut une qui soit sûre."
L'homme les regarda en plissant les yeux : "Vous n'êtes jamais montés sur une barque, vous ne savez pas nager et vous voulez prendre la mer ? C'est d'une grande imprudence. Et où voulez-vous aller, si je peux vous le demander ?"
"A l'île des Accueuilleurs."
"C'est loin... Vous êtes pressés ?"
"Et bien, assez."
"J'ai peut-être ce qu'il vous faut, mais si je peux vous donner un conseil, vous devriez d'abord apprendre à ramer et sinon à nager, au moins à rester en surface."
"Il faudra longtemps ?"
"Je ne sais pas, ça dépend de votre attention et de vos capacités. Si vous n'avez pas peur de l'eau, ce sera plus facile."
"Et qui peut nous apprendre ?"
"Moi même, contre une petit compensation."
"Nous n'avons pas beaucoup de rondelles avec nous et nous devons aussi acheter des provisions..."
"Alors voyons les choses une à une. Voulez-vous d'abord voir la barque ? En ce moment j'en ai trois de finies, mais je crois qu'une seule pourra faire l'affaire pour vous. Venez."
Pas loin, les trois barques mouillaient attachées à un pieux où un nom était peint : Galety Etoh.
"C'est ton nom ?"
"Oui."
"Moi c'est Mar Swooney et lui, Chuik des Beyryl."
L'homme fit oui de la tête, puis dit : "Voici : celle-ci ne vous ira pas parce qu'elle est à voile et difficile à manœuvrer. Celle-là est trop fine et instable, c'est bien pour une course, mais il faut être très habile. Aussi je vous conseille celle-là. Elle est large et sûre, même si pas très rapide. Et puis elle est moins chère que les autres."
"Combien en veux-tu ?"
"Trois clous et sept grains."
"J'ai sept clous et huit grains. Ça suffira à payer tes leçons et les provisions nécessaires au voyage ?"
"Si vous vous contentez de peu, ça suffira."
Chuik intervint : "Mais je..."
Mar l'arrêta d'un clin d'œil : "Si on te donne cinq clous, tu nous donnes la barque et les cours pour la manœuvrer et apprendre à nager ?"
L'homme réfléchit un instant : "Ça pourrait se faire..."
"Et puis, les deux ou trois jours où on restera ici pour apprendre, si tu nous héberges on pourra faire de petits travaux pour toi."
"Cela aussi, ça peut se faire. Mais je ne sais pas si vous y arriverez en trois jours..."
"Et bien, on essaiera." Répondit Mar.
"Avant de conclure, vous ne voulez pas regarder ailleurs si vous trouvez mieux ?"
"Non, nous ça nous va bien comme ça, n'est-ce pas, Chuik ?"
Ils s'installèrent chez Galety. En trois jours ils apprirent à manœuvrer la barque décemment et, sinon à nager, du moins à rester en surface. Le vieil homme parlait beaucoup, comme s'il avait besoin de s'ouvrir à quelqu'un, et leur raconta toute son histoire et celle de la ville, laquelle était, du moins à ses dire, une des plus anciennes de Boar. Elle avait été fondée comme un noyau de Pêcheurs, mais s'était après agrandie en accueillant divers autres groupes, si bien qu'il n'y avait presque plus de Pêcheurs maintenant. Le Châtelain était aussi le Chef de la ville, mais un représentant de chaque métier l'assistait pour les décisions les plus importantes.
A la fin du troisième jour, Galety leur procura les provisions et les aida à les installer dans la barque et à les accrocher.
"Etes-vous sûrs de vouloir partir le soir ? Vous n'arriverez pas à la première île avant la pleine nuit. C'est vrai que les trois lunes sont levées et que la mer est calme... mais si vous partiez demain matin ?"
"Non, nous avons déjà trop pris sur notre temps. Merci pour tout, Galety, Goudivin."
"Goudivin, les garçons. Souvenez-vous de souvent changer les rames de main pour ne pas prendre des ampoules. Et si le vent se lève, éloignez-vous des rochers, étendez-vous au fond et videz vite l'eau qui entre. Essayez toujours de longer les îles et n'allez pas trop au large si le ciel est noir. Mangez et buvez le moins possible et sur les plus grandes îles tâchez de renouveler votre eau et de chercher des baies... et... et bien... goudivin, les garçons."
Mar et Chuik montèrent sur la barque et s'éloignèrent de la rive. Chuik prit le premier quart de rames. Le vieux resta sur la côte à les regarder jusqu'à se qu'ils se confondent avec l'ombre lointaine. Chuik ramait à bon rythme, sur une mer d'huile, les trois lunes étaient déjà levées et se réverbéraient en une myriade d'éclairs scintillants et colorés. Le seul bruit était le clapotis des rames dans l'eau. L'air était frais et le vent très doux.
Mar s'étendit pour se reposer avant de prendre son quart. Il n'avait pas envie de dormir et il regardait le ciel constellé d'étoiles. Dans sa position il voyait une des trois lunes, la rouge. "La lune de l'amour..." pensa-t-il et il fut envahi de la nostalgie mordante de son Njeiry. "Est-il déjà au lit, en ce moment ?" se demanda-t-il.
La lune rouge était pleine, d'un cercle parfait. En fait elle n'était pas vraiment rouge mais rose orangé clair, tâchée de gris, l'ombre de montagnes ou peut-être de cratères. Ces tâches étaient pâles à présent et de contours confus. Quand la lune était aux trois quarts, elles étaient plus nettes et plus sombres et les gens de Boar disaient y voir deux amants accouplés. Mar y voyait plutôt un homme à cheval, mais il n'y avait pas de chevaux sur Boar, alors les indigènes ne pouvaient pas partager son impression...
"C'est peut-être un cavalier qui court chez son amant..." se dit-il paresseusement.
Il ne s'était jamais autant fatigué que sur Boar, et il n'avait jamais vu autant de choses étranges et variées en si peu de temps. Mais il se sentait vraiment bien.
"Si j'étais avec mon Nje, au lieu de Chuik, que ce serait bien ! Peut-être que Nje aussi regarde la lune rouge en ce moment et que nos regards vont s'y croiser..."
Chuik demanda : "Tu me relaies ?"
"Bien sûr."
Ils changèrent de place prudemment. Mar prit fermement les rames et se mit à ramer. Chuik se coucha et s'endormit vite. Mar avait l'impression que sa peau n'avait plus la même couleur que celle du garçon, qu'elle éclaircissait un peu. Il regarda son ami. Quand il dormait il semblait plus jeune et sans défenses qu'il ne l'était vraiment. Il aurait pu être son petit frère...
"C'est bête d'être enfant unique. Si Nje est d'accord, on adoptera au moins trois enfants..."
Chuik avait le sommeil agité. Mar prit une toile et l'en couvrit, ressentant de la tendresse pour le garçon. Il sentit que, s'il n'avait pas été amoureux de Nje, il aurait fait la cour à Chuik, ce garçon lui plaisait vraiment.
La lune jaune aussi arrivait haut maintenant, alors que la bleue approchait de l'horizon.
"Force, amour et chance jouent à se poursuivre tous les jours. Les lunes se lèvent puis se couchent... c'est la vie. Il est très rare que toutes les trois soient pleines et hautes dans le ciel..."
Mar pensait à Chuik. Il n'avait pas encore trouvé la meilleure façon de se séparer de lui.
"Une fois sur l'île, il faut que je trouve la façon de le renvoyer avec la barque. Y arriverai-je ? Je dois trouver le moyen..."

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