Le deuxième livre de Mar Swooney (7)
de Andrej Koymasky



Andrej Koymasky © 2007
écrit le 15 Août 1978
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 13
Mar et le Technocratie


Mar rentra sur Ross. Il mit aussitôt Njeiry au courant de sa rencontre avec Wole et ils discutèrent la ligne de conduite à tenir.
Le lendemain atterrit le cargo et les cadres des forces de l'UPO accompagnés par un fonctionnaire du Commandement Général avec ses lettres de créance. Ce dernier présenta à Mar tous les officiers et les sous officiers et le général Strekh Kubilach, le nouveau Vice-gouverneur de Ross.
Kulibach était un homme dans la cinquantaine, cheveux très courts gris fer, sourcils blancs, yeux perçants, nez plat et grand, lèvres charnues, visage rond à double menton. Son corps était puissant, la poitrine gonflait l'uniforme de façon frappante. Il avait les doigts courts mais bien soignés. Il fut d'emblée antipathique à Mar. Il le salua avec une politesse formelle.
Kulibach lui remit le calendrier d'arrivée des six nefs, des quatre satellites ainsi que du contingent des Agents. Mar prit note et approuva. Puis le général annonça à Mar l'installation d'une ligne privée et fermée de vidéophone entre son bureau de Ross et le Commandement général sur Quaruyel. Mar en fut fort contrarié.
"Je t'avertis, général Kulibach, que je n'accepterai aucun ordre du Commandement que je n'aurai pas reçu moi personnellement de Quaryel." Lui dit Mar, glacial.
Le général le regarda, surpris, sembla vouloir le foudroyer du regard : "Je m'en souviendrai." Répondit-il d'une voix dépourvue d'émotion.
"En outre je te conseille de ne pas émettre d'ordre sans mon approbation préalable. Je pourrai être contraint à le révoquer..."
"Je me souviendrai de cela aussi."
"Enfin, au cas où je serais absent, le personnel de la Garnison sera aux ordres du Commandant Njeiry Leje et pas aux tiens, malgré ton titre de Vice-gouverneur. Tu ne pourras donner d'ordres aux troupes de l'UPO qu'en cas d'action défensive nécessaire suite à une attaque de l'extérieur."
"D'accord. As-tu d'autres points à préciser ?"
"Pas pour l'instant." Dit Mar.
Puis il regarda les officiers de l'UPO un à un : "J'étudierai dès que possible vos états de service. Rappelez-vous que vous êtes à mes ordres et au même niveau que les officiers de la Garnison de même rang. Pour tout malentendu ou incident avec le personnel de la Garnison, vous en référerez au Commandant."
Les officiers se regardèrent entre eux, puis regardèrent Kulibach, qui restait impassible, puis tour à tour ils acquiescèrent.
"Le sous officier Bogany va maintenant vous montrer vos quartiers. Si vous voulez entrer en contact avec moi, prenez rendez-vous avec mon secrétaire. Souvenez-vous que je ne recevrai jamais quelqu'un que je n'ai pas convoqué. Et cela vaut pour tous, est-ce clair ?" conclut-il en regardant fixement Kulibach.
Puis il sortit et rentra à la Résidence. Il resta sur Ross tout le temps de l'arrivée des troupes du contingent de l'UPO, mais resta enfermé dans la Résidence et laissa Njeiry s'occuper de tout. Lequel organisa les choses pour mélanger Agents et officiers de l'UPO au soldats et officiers de la Garnison. Comme ils le prévoyaient, Kulibach demanda vite au secrétaire de Mar une audience avec lui. Mar fixa un rendez-vous trois jours plus tard.
Quand finalement il reçut le général, ce dernier était comme toujours impassible, seuls ses yeux trahissaient sa rage : "Gouverneur, les officiers ont vivement protesté auprès de moi sur les dispositions prises par le Commandant pour former des équipes mixtes avec nos Agents et tes soldats. Je dois..."
"Général, quels officiers ? Ceux de la Garnison, peut-être ?"
"Mais non, ceux de l'UPO !"
"Oh oh ! Et c'est pour cette broutille que tu as tant pressé pour être reçu?"
"Bien sûr ! Ces dispositions n'étaient pas prévues ! Tu avais assuré le Grand Commandant Général en personne que tu ne changerais pas l'organigramme !"
"Serait-ce que certains Agents de l'UPO sont affectés à des charges sortant de leurs compétences ou fonctions ?"
"Non, mais..."
"Alors y en a--il qui ait un poste ou un rôle ne correspondant pas à son grade militaire ?"
"Mais non, mais non, mais il n'était pas prévu ce... mélange. Les équipes étaient déjà formées et..."
"Veux-tu dire que tes hommes répugnent à travailler avec nous ?" cria Mar en abandonnant soudain son attitude calme et souriante.
L'autre sursauta vivement : "Mais non, je n'ai pas dit ça, c'est juste que ce n'était pas prévu et qu'alors..."
Mar l'interrompit l'air contrarié : "Tu es en train de me dire que tu as des problèmes à cause de ton imprévoyance... j'en suis navré, mais je ne sais vraiment pas quoi y faire... ce n'est pas moi qui t'ai choisi pour occuper ton poste..."
Kulibach s'enflamma mais se retint : "Gouverneur, je ne vois pas l'utilité des dispositions prises par le Commandant et donc, au nom des officiers et des troupes..."
"Attention ! Je te rappelle que tu commets une grave infraction au règlement que je vous ai remis et que vous êtes tenus d'observer..."
"Je ne vois pas..."
"Ou tu manques de mémoire ou tu feins de ne pas comprendre. Enfin... Un : il y est écrit clairement que tout employé de l'UPO doit être au même niveau que les hommes de la Garnison et il est aussi précisé qu'il ne doit pas se former des groupes distincts ou, pire, antagonistes, sur Ross. Donc les arrangements du Commandant sont pleinement justifiés. Et deux : il est écrit que tout problème relatif aux rapports entre le personnel doit être reporté au Commandant. Et tu me dis qu'au contraire c'est à toi qu'on les rapporte ! Si cela devait se répéter, je serais contraint de prendre des sanctions disciplinaires pour insubordination. Pour cette fois je vais laisser tomber, mais sache que je ne tolère pas de parler sans être écouté. As-tu autre chose à me dire ?"
"Non, Gouverneur." Dit le général sèchement et il se leva.
"Je ne t'ai pas encore donné congé, général Kulibach !"
Il se rassit, toujours imperturbable.
"J'espère vivement que tu t'emploieras activement à aplanir toute les difficultés. C'est dans l'intérêt de tous. Je comprends qu'il puisse te peser de dépendre d'un civil, mais ce n'est pas moi qui ai demandé votre venue sur Ross, ni vous qui avez choisi d'y venir. J'espère que cette situation ne se prolongera pas outre mesure, mais tant qu'elle durera je ne veux pas que se créent sur Ross des tensions. Si tu n'as rien à ajouter, tu peux partir à présent."
Kulibach se leva, raide, salua et sortit. Mar se passa la main sur les yeux et se détendit. Puis il visionna l'enregistrement de l'entretien.
"Je ne l'envie pas. Il ne doit pas être agréable pour un militaire de carrière de son ancienneté d'être tenu en respect par un civil, et de plus si jeune." Pensa Mar.
Après les premiers jours de tension les chefs de cellule se mirent à rapporter que les Agents de l'UPO s'acclimataient et que leurs rapports avec les soldats devenaient, sinon cordiaux, du moins normaux. Les officier UPO étaient encore beaucoup sur leur dos. Puis les Agents commencèrent à remarquer la différence de comportement entre leurs officiers et ceux de la Garnison. Les leurs étaient hautains et parfois arrogants. Les autres par contre les traitaient... comme des hommes. La différence était surtout notable pendant les moments de loisir. Peu à peu certains Agents de l'UPO se mirent à rencontrer leurs collègues de la Garnison et à leur parler. Certains commençaient même à se plaindre du comportement des officiers de l'UPO.
Njeiry donna alors ordre aux chefs de cellules de travailler sur les Agents de l'UPO les plus sensibles pour les entraîner graduellement dans leur camp et contre l'UPO. C'était un travail lent et délicat. Entre les soldats de Mar et les Agents, on se mit à chuchoter au sujet de la situation politique de la Galaxie. Les soldats, sereins et unis, étaient regardés avec de plus en plus d'envie par les Agents. Les officiers de l'UPO se rendirent compte de la situation et s'en plaignirent à Njeiry.
Mais ils n'avaient aucun élément concret dont accuser les Agents, juste des présomptions, de sorte que Njeiry eut beau jeu de dire qu'il ne pouvait rien y faire et il alla même jusqu'à les accuser d'être eux-mêmes les premiers responsables de l'insatisfaction des Agents. Les officiers de l'UPO n'obtinrent donc pas satisfaction et au lieu de changer d'attitude ils devinrent encore plus rigides et tatillons, augmentant ainsi le mécontentement des troupes UPO.
Mar, qui suivait la situation, voyait les choses évoluer selon ses plans. Les choses changeaient lentement, imperceptiblement, mais sûrement en faveur du projet de Mar. Njeiry conseilla aux chefs de cellules de donner du temps au temps et de faire en sorte que les soldats aient toujours un comportement plus que correct envers les officiers UPO.
Mar passait une grande partie de son temps dans les souterrains de la Résidence, où il soignait la préparation des volontaires et se soumettait personnellement à une bonne part de leurs entraînements. Les contingents de prisonniers continuaient d'affluer régulièrement sur Ross, mais leur nombre avait légèrement augmenté.
L'invitation arriva par transtar de Kétol à Mar de se rendre à la réunion du Conseil Secret du Parti de la Technocratie. Mar se prépara, salua Njeiry dans une longue étreinte et se transféra sur Nuikétol.
Kétol ni Wole l'attendait : "Gouverneur Swooney, cet après midi s'écoule."
"Cet après midi s'écoule, Chef de Famille Kétol."
"La réunion se tiendra dans une heure standard. Mais avant, le chef de Famille Manjober désire te parler."
"Il est ici ?"
"Oui, il t'attend dans mon bureau. Suis-moi."
Wole lui ouvrit la route. Quand Mar entra il vit un inconnu dans les soixante cinq ans, plutôt replet. Il portait une cape de soie lybbyenne attachée à l'épaule et sur le côté par de grosses broches de platine. Il regardait Mar avec attention, comme s'il le scrutait et l'étudiait.
Mar, surpris, dit : "Pardon, mais je croyais trouver Manjober ni Raspo..."
"Oui, elle aurait voulu être ici, mais malheureusement... je suis le nouveau Chef de Famille Manjober ni Manjo. Ma mère, avant de nous quitter, nous a beaucoup parlé de toi. Quand elle s'est rendue compte qu'elle ne pourrait pas participer à cette réunion, elle m'a demandé de t'assurer de la protection inconditionnelle des Manjober."
"Raspo est morte ?"
Manjo parut désagréablement frappé par le mot : "Elle nous a quittés, oui."
"Quand ?"
"Il y a près de cinq jours standards. Elle m'a donné cet écrit pour toi... tiens."
Mar prit le pli scellé et l'ouvrit.
"Cher Gouverneur Mar Swooney, ici sur Embel c'est le printemps, mais pour moi l'hiver arrive déjà. Je ne pourrai sans doute pas être à la réunion et je le regrette. J'aurais été heureuse de te voir à nouveau. Je sens de grandes choses pour toi et je ne m'en étonne pas, d'ailleurs, dans un sens, je sais être une des pierres qui t'ont permis de devenir ce que tu es. Manjo, mon Premier, qui sera à ma place quand tu liras ceci, fera pour toi tout ce que j'aurais fait. Ce n'est pas un bon joueur de Go comme mon Karch, mais il est très bien et tu peux compter sur lui : c'est un garçon très bien.
"Je suis contente que tu aies choisi notre Parti : c'est un choix digne du bon joueur que je te sais être et c'est une vraie chance pour nous. J'ai placé quelques bonnes pierres en ta faveur, mais sois vigilant, quelqu'un cherche à fermer un double œil contre toi. Manjo t'expliquera. Pekka et Karch te saluent, comme moi aussi je te salue. Manjo a aussi un petit cadeau pour toi en souvenir de notre amitié. Je te laisse, cette foi pour toujours, Raspo."
Puis il y avait deux post-scriptum :
"J'ai joué toutes mes parties, je n'ai plus de pierres à placer. Même la plus belle partie, tôt ou tard, doit se terminer."
Puis encore :
"Ton ex chef de bureau est installé pour l'hiver. Il a essayé de faire le fourbe à mes dépens, comme tu prévoyais Maintenant il est tanneur : un travail dégoûtant et puant, qui lui va bien."
Mar referma le pli et le mit dans son sac : "Chef de Famille Manjober ni Manjo, il est si inattendu que Raspo nous ait laissés..."
"Oui, c'est arrivé en quelques jours, aucun de nous ne s'y attendait. Elle m'a dit de te remettre ceci, en souvenir d'elle."
Il lui tendit une petite boîte en bois, très lourde. Selon la coutume Mar remercia et la reposa sans l'ouvrir.
Ils s'assirent puis Manjo dit : "Ma mère tenait énormément à ton entrée au Parti. Elle s'est renseignée ça et là et elle a découvert que les Chavez étaient contre, sans comprendre pourquoi. Chavez ni Torkyd a dit qu'il s'expliquerait en séance, aujourd'hui. Raspo m'a dit de t'en avertir dès que je te verrais, pour que tu puisses t'y préparer."
Mar acquiesça, puis regarda Kétol.
Ce dernier le regardait les yeux mi-clos : "Swooney, as-tu idée de quoi il s'agit ?" demanda-t-il.
Mar acquiesça encore : "Bien sûr. Il y a une partie de ma vie que j'aurais voulu oublier mais qui malheureusement n'en finit pas de revenir..." dit-il et il raconta toute son histoire, en s'arrêtant sur l'homicide et le vol accomplis par Felwoz aux dépens des Chavez.
Puis il leur raconta son travail comme mécanicien spatial, sa partie avec Raspo, ses début en tant que Gouverneur de Ross. Il parla aussi de Biker et du complot des officiers. Il ne cacha que ses visites sur Boar.
Manjo et Wole écoutaient son récit avec attention.
Manjo fit non de la tête : "Il ne peut rien dire contre toi... Je ne vois pas comment..."
Mar l'interrompit : "Il dira simplement qu'il s'oppose à l'entrée au Parti d'un entreteneur de Maisons, époux d'un voleur homicide. Il mettra en doute ma moralité. Il me présentera comme un arriviste de basse extraction et même comme un..."
Wole confirma : "C'est certainement son intention. Mais as-tu idée de comment parer le coup ?"
Mar réfléchit, puis lâcha un grand soupir : "Qui présentera ma candidature au Conseil Secret ?"
"Tu devras en faire la requête toi-même. Puis quelqu'un parlera en ta faveur et quelqu'un contre, puis le débat sera ouvert. Puis on te fera sortir et la décision sera prise."
"Bien, alors je crois que le mieux à faire est de dire moi-même tout ce que Chavez pourrait dire pour me discréditer. Ainsi j'émousserai, au moins en partie, ses armes. Je ne sais pas encore précisément comment j'en parlerai ni ce que je dirai... je préfère improviser selon la situation. Vaille que vaille, je n'ai rien à me reprocher. Je regretterais juste pour Ross... Mais je ne me rendrai pas facilement."
"En cas de vote négatif, que feras-tu ? Tu passeras au parti de l'UPO ?" demanda Manjo.
Mar le regarda, surpris : "Moi ? Non ! ça ne m'effleurerait même pas. Je jouerai ma partie tout seul. Ce n'est pas une manche perdue qui signifie la défaite. Ta mère l'aurait compris."
Kétol insista : "Mais seul contre tous, que pourrais-tu faire ?"
"Je ne sais pas, mais je ne m'arrêterai pas au premier obstacle. D'autre part, dans le conflit qui se prépare, il ne sera pas possible de rester neutre. Et nul ne peut m'empêcher de prendre position au moment opportun."
Un grand gong résonna dans les couloirs du Palais.
Kétol se leva : "Il est temps d'y aller. Ah, au fait, en tant que Président du Grand Conseil des Familles et Technocrate du Parti, je ne pourrai pas parler en ta faveur. Mais nous nous sommes déjà mis d'accord avec Manjober qui lui interviendra. Allons-y."
Ils sortirent du bureau, traversèrent une vaste antichambre et arrivèrent à la porte de la salle du Conseil.
"Attends ici. On t'appellera d'ici peu."
A côté de la porte étaient des Vigiles des différentes Familles armés lourdement. Kétol et Manjo entrèrent. Des minutes passèrent, puis une demi-heure, puis une heure. Mar était resté debout, immobile, plongé en concentration vide. Ils l'appelèrent. Un officier des Vigiles de Kétol l'accompagna dans la salle et s'en alla.
C'était une vaste salle avec au centre une estrade en forme de parabole, ouverte vers lui, en bois apparemment d'une seule pièce. Au centre de la parabole siégeait un homme sur un siège plus haut que les autres. A sa droite et à sa gauche siégeaient neuf personne par côté. Dans leur dos, sur un mur complètement peint d'un noir velouté, ressortait une grande spirale représentant la galaxie, stylisée et composée de myriades de points vaguement lumineux.
Les deux murs latéraux, divergents, étaient blancs et opaques. La seule porte de la salle semblait être celle par laquelle Mar était entré. Le plafond répandait une lueur uniforme qui ne faisait presque pas d'ombres. Le sol, doux, était du même noir que le mur du fond. La grande estrade n'avait pas de pieds, elle était sans doute maintenue par un champ anti-gravité.
Chaque membre du Conseil avait devant lui un bloc moléculaire et un petit verre translucide, contenant probablement quelque boisson. Ils étaient tous vêtus d'une sobre chausse-maille argentée au col haut et large, et ils étaient masqués. L'homme au centre se détachait de tous, avec une chausse-maille rouge sans décoration, ce devait être le Chef de Famille Kétol.
Le Chef de Famille assis à sa droite se leva : "Conseillers, voici le Gouverneur Mar Swooney de la planète Ross. Il a une requête formelle à nous soumettre. Gouverneur, à toi la parole."
Mar s'inclina brièvement. Parler debout, seul, face à dix-neuf personnes assises, anonyme... était psychologiquement difficile. Mar le nota et se dit de bien garder ça en tête. Sa première impression avait été celle de l'élève devant ses jurés d'examen, ou de l'accusé devant ses juges. C'était sans doute la sensation voulue par les Chefs de Famille. Mais le professeur qui enseigne à ses élèves est aussi debout, le général qui illustre ses plans de bataille est debout devant ses officiers, le prêtre dans bien des religions est debout face à ses fidèles. C'était à lui d'inverser les rôles, s'il y arrivait.
Il resta debout, silencieux quelques instants. Puis il se mit à parler d'une voix claire, sans lever le ton, de façon à ce que tous entendent distinctement et fassent attention à ce qu'il disait.
Il commença avec un calme extrême : "Cet après-midi s'écoule, Conseillers. Je crois que bien peu d'entre vous me connaissent. Alors permettez-moi de me présenter : vous savez mon nom et mon rang. Je vous expliquerai par la suite comment et pourquoi je suis devenu Gouverneur de Ross. Pour l'instant, permettez-moi de vous dire plutôt pourquoi je suis à présent devant vous. Vous êtes tous bien au fait de la situation galactique. Le Gouvernement de l'UPO en est arrivé à un tel point d'inaptitude et de corruption qu'il mène à grands pas la civilisation vers le gouffre de la décadence. D'ailleurs, vous savez bien que nous sommes dans une ère de ténèbres montantes.
"L'humanité a déjà, à plusieurs reprises, pâti de périodes de troubles et d'obscurité. Mais c'est grâce à certains hommes qui ont eu le courage de risquer jusqu'à leur vie qu'à chaque fois elle s'est relevée vers de nouveaux sommets de splendeur, chaque sommet dépassant les précédents. De grands hommes. Mais aux côtés de ces grands hommes il y en a toujours eu une foule de petits qui ont donné leur soutien et rendu possible la renaissance de la civilisation. Vous êtes aujourd'hui les "uns" du nouveau système. Moi et bien des autres sommes les "zéros". Un un sera toujours un un, et un zéro un zéro. Mais un un suivit d'un zéro double sa valeur, bien que le zéro reste un zéro.
"Chacun de vous, en effet, domine un ou plusieurs mondes et une branche de la technologie de notre univers. Je ne domine rien. Mais je sens que je dois mettre mon zéro au service de vos uns. Mais bien sûr, les sages, avant d'accepter parmi eux un inconnu, veulent savoir qui est le nouvel arrivant, ce qu'il fait, ce qu'il veut. Si vous avez la patience de m'écouter, je répondrai à ces trois questions.
"Qui je suis : je suis né sur Terre il y a exactement vingt-quatre ans, deux mois et trois jours standard universel. Ma mère était fonctionnaire de treizième niveau de l'UPO et je suis donc son fils unique. Mon père, avant de tomber malade, était magasinier dans une entreprise de fabrication de lumivitres. A seize ans je commençais à chercher du travail. Mais je n'avais pas de Recommandeur, parce que mes parents sont des gens sans importance. Je n'ai pas trouvé de travail et cela me fit tomber dans les filets d'un trafiquant d'hommes, un de ceux qui achètent les enfants illégaux et qui arnaquent les jeunes naïfs comme je l'étais pour les vendre aux Maisons des Plaisirs.
"Dans mon cas il fit en sorte que je contracte une grosse dette que je ne pourrais jamais payer et il me céda à une Maison des Plaisirs à Porto sur Merryval, propriété de la Famille Merryen. Là je travaillais près d'un an comme 'entreteneur', c'est à dire prostitué. Peut-être que nombre d'entre vous ignorent ce que veut dire vivre dans une Maison des Plaisirs. C'était pour moi le comble de la dégradation. Etre utilisé comme un objet, usé et abusé, sans le moindre droit. Etre traité comme un sous-humain au service des plus obscènes vouloirs des riches et des puissants. Ne pas pouvoir dire non, ne pas pouvoir choisir. Mais le pire était de comprendre que c'était là un destin auquel je ne pourrai échapper de toute ma vie.
"Il n'y a que deux issues, disait-on là-bas : se suicider ou renoncer à être homme. Mais je ne pouvais pas me résigner. Je me sentais, malgré tout, un être vivant, humain et je n'avais pas l'intention d'y renoncer. Le suicide aussi me semblait impossible : cela aurait été une fuite, une reddition sans combat. Il me fallait sortir de là. J'essayais la fuite mais n'arrivais qu'à faire empirer ma situation. Alors je jouais sur l'astuce.
"Le seul bien, la seule richesse qui me restait était moi-même, mon corps. Je fis en sorte qu'un de mes clients tombe amoureux de moi, paie ma dette et m'emmène ainsi loin de là. Malheureusement, le plus humain, le plus sensible de mes clients n'était pas riche, même si je l'ignorais alors. Mon plan réussit, il paya ma dette et m'épousa. Mais pour payer ma dette il avait tué un porte-valeurs de la Famille Chavez pour le dépouiller. Aussi, après m'avoir sorti de la Maison et mené à l'astroport, il fut tué par les Vigiles de la Famille Merryen.
"J'étais effondré. C'est vrai, je ne l'aimais pas, mais j'avais pour lui du respect et de la gratitude de m'avoir sauvé. Je croyais que les Vigiles me recherchaient moi aussi. Je me cachais dans un cargo. Les propriétaires me trouvèrent après le départ, m'accueillirent avec humanité, m'assurèrent que je n'étais pas recherché et ils m'aidèrent. Nous sommes allés à Lybby où ils m'ont trouvé un bon emploi de mécanicien spatial de cinquième classe. Enfin j'avais un travail propre, honnête, tranquille, sur une belle nef de croisière. Je me trouvais bien à bord.
"Là, le Chef de Famille Manjober ni Raspo que vous avez sans doute tous connu, cherchait quelqu'un à défier au Go. L'Amiro me demanda d'accepter le défi. Nous avons joué et j'ai gagné. Dans l'enjeu de la partie il y avait entre autre la nomination de Gouverneur de Ross, en blanc.
"Souvent, en pensant aux injustices que j'avais subies, aux injustice que bien des gens d'humble condition, bien des zéros comme moi doivent subir chaque jour, j'avais pensé être sans défense parce que trop bas placé dans le mécanisme de la société. Mais un Gouverneur, à mes yeux de jeune homme, pouvait se considérer à un niveau plus haut, pouvait faire quelque chose.
"Je fis alors mettre à mon nom la nomination et à presque vingt ans je devenais Gouverneur. Mais je me trouvais aussitôt plongé dans la mer de corruption qui caractérise l'ordre de l'UPO. Alors j'ai commencé à me battre pour faire au moins un peu de ménage là où je me trouvais. Cela n'allait certes pas assainir la situation globale de la galaxie, ni rendre leur dignité à mes ex-collègues des Maisons. Mais c'était néanmoins une chose juste à faire. Et j'ai fait de mon mieux.
"Peut-être certains d'entre vous sont-ils au courant du scandale Biker ou de la tentative d'homicide perpétrée à mes dépens par les officiers de la Garnison de Ross. Mais la chance m'aida et je pus ainsi assainir la situation sur Ross, la planète placée sous ma responsabilité.
"Vous avez à présent la possibilité de faire quelque chose de bien plus grand et radical que jamais je n'aurais même osé rêver. Il est donc naturel que je me propose pour cette nouvelle entreprise. Je ne vois pas vos visages, mais j'imagine que certains d'entre vous se demandent : que pourrions-nous faire d'un ex-prostitué ? De l'époux par intérêt d'un voleur homicide ? Pouvons-nous accepter parmi nous un homme au passé si scabreux et honteux ? Certes, vous êtes Chefs de Familles et je ne suis rien. D'ailleurs, que pourrais-je apporter à votre cause ? Bien peu. Je n'ai ni armes ni pouvoir économique, ni richesses naturelles ni technologiques. D'ailleurs, après tout, Ross n'est même pas à moi.
"Faut-il nous y fier ? Peut-il être utile ? C'est à vous de répondre, pas à moi. En effet, chacun homme se croit digne de confiance et de respect, chacun a l'illusion de valoir quelque chose, donc sa réponse à ces questions n'a pas de valeur. Vous savez à présent qui je suis et ce que je fais. Mais ce que je veux ?
"J'offre peu et je demande peu : à l'issue du conflit avec l'UPO, s'il y a encore dans la Galaxie une planète appelée Ross et un homme appelé Mar Swooney, je demande que cet homme reste Gouverneur de Ross au nom du nouveau Gouvernement. Je ne sais pas si j'ai tout dit et si j'ai su m'exprimer correctement. Mais je suis à votre complète disposition pour tout éclaircissement que vous jugerez opportun."
Mar cessa de parler. Personne ne parla ni ne bougea mais tous étaient tournés vers lui. Les masques cachaient leur expression et Mar en fut déconcerté.
Kétol regarda les Conseillers : "Qui veut parler en faveur de la requête du Gouverneur Mar Swooney ?"
Deux Chefs de Familles se levèrent, se regardèrent, puis l'un se rassit.
"Je parle en sa faveur." Mar reconnut la voix de Manjo. "Ce qu'a été sa vie passée non seulement ne lui porte pas ombrage, puisqu'il s'est trouvé engagé dans des choses qu'il ne désirait pas mais qu'on lui imposa brutalement. Nul n'a le droit ni le motif de rien lui en reprocher. Il n'y a pas d'erreur de sa part. Quoi qu'il en soit, même s'il y en avait eu, lequel d'entre nous pourrait affirmer ici, honnêtement, ne s'être jamais trompé ? Ce qui importe est qu'il s'est toujours correctement comporté, ce qui compte est que brûle en lui une force positive, constructive, et c'est d'hommes de cette trempe qu'a besoin notre Parti. Je regrette que ma mère ne soit pas ici, elle qui l'a connu personnellement et l'a toujours énormément estimé.
"Je dis que si nous refusions des hommes comme le Gouverneur Mar Swooney, notre Parti serait voué à l'échec. Il dit qu'il a peu à offrir et donc qu'il demande peu : seule la seconde affirmation est vraie. Il demande très peu. Mais il a beaucoup à offrir, il se sous-estime : il a bien plus à offrir qu'il ne demande. Il ne s'agit ni d'armes ni de puissance, c'est vrai, mais n'oubliez pas qu'il a six nefs de guerre sous ses ordres. Il s'agit de sa propre valeur, de son intelligence, de son adresse. Il a une jeune vie à offrir prometteuse et surtout honnête. J'aimerais qu'à sa place sachent parler aussi bien nombre de nos Premiers !" dit Manjo et il s'assit en murmurant : "Quel dommage que ma mère ne soit pas là !"
Kétol regarda de nouveau l'assemblée : "Qui veut maintenant parler contre la requête du Gouverneur Mar Swooney ?"
Un homme se leva, au corps solide et musculeux, quelque chose de digne et majestueux dans le port : "Je parlerai contre." Annonça une voix basse et chaude.
Mar frémit : c'était un adversaire dangereux, il le sentait intensément. Il se demandait qui c'était : Chavez lui-même, peut-être.
"Le Gouverneur a bien parlé, très bien. Il sait vendre sa marchandise. Il devrait se faire représentant d'une Entreprise, plutôt que Gouverneur. C'est vrai, il nous l'a dit : ma marchandise est un peu avariée, mais elle n'est pas chère... et puis, des gens riches comme vous peuvent bien se permettre de dépenser quelques pièces. J'ai été entreteneur, c'est vrai, mais à ma place, qu'auriez-vous donc fait ? Il a même osé nous dire, bien qu'avec plus d'élégance que ça, que c'était nous qui voulions qu'il y ait des entreteneurs, pas lui ! Lui, le pauvre petit, était au service de l'obscène volonté des riches et des puissants. Alors, puisque nous sommes riches et puissants, il était lui de fait notre esclave ! Lui, apparemment, avait estime et gratitude pour ce pauvre capitaine qui a volé et tué par amour de lui. Oh comme un voleur meurtrier est plus digne d'estime qu'un riche et un puissant !
"On dirait presque le message d'un de ces hors-la-loi Krishtan... en serait-il un lui aussi ? Mais laissons tomber. Et, honnêtement, il a 'gagné' une charge de Gouverneur. L'UPO est répugnant, c'est vrai, mais il accepte de travailler pour l'UPO. De toute façon il pourra se retourner et tromper l'UPO comme il a trompé ce 'pauvre' capitaine homicide... et comme demain il pourra aussi nous tromper, nous et notre confiance. Il a rampé, triché, trahi et maintenant il joue au héros candide tout honnêteté et rectitude. Il a même à son actif une présomption de tentative de l'assassiner : voudrait-il aussi devenir un martyr ?
"Le Conseiller, mon collègue, a dit il y a peu que le passé ne comptait pas. Une construction aux fondations faibles est vouée à s'écrouler, mais le passé ne compte pas ! Il y a en lui une force positive, c'est vrai, celle d'arriver lui aussi à devenir, un jour, un 'un', celle de pouvoir s'asseoir entre les puissants pour pouvoir leur dire : tu as vu ? J'y suis arrivé ! Et croyez-vous qu'il s'arrêtera là ? Non ! Un 'un' vaut d'autant plus qu'il y a de zéros et de uns qui le suivent. Acceptez-le dans le Parti, et un jour nous devrons ramper à ses pieds !" dit-il et il s'assit.
Mar tremblait, il aurait voulu répondre mais il savait ne pas pouvoir parler sans être interpellé.
Kétol reprit la parole : "Nous avons entendu une opinion en faveur et un contraire. Un Conseiller a-t-il une question à poser au Gouverneur avant que nous ne passions au vote ?"
Un nouveau Conseiller se leva : "Notre collègue qui a parlé contre a usé d'une violence si subtile et d'une telle logique qu'il a dû tous nous impressionner. Sans doute le fait que le capitaine dont on parlait ai tué un de ses hommes justifie l'aigreur..."
Kétol l'interrompit : "Nous ne devons pas discuter les événements pour l'instant mais la requête du Gouverneur Swooney et lui demander d'éventuels éclaircissements. La discussion se tiendra après, en l'absence du candidat, avant le vote."
"Je vous demande pardon. Alors je vais poser une question. Gouverneur Swooney, que signifie pour toi la loyauté ?"
Mar sourit : "Je n'ai jamais songé à la définir, alors je te répondrai spontanément ce que je ressens. C'est rester fidèle à ce en quoi on croit, et être ainsi cohérent, quitte à payer de sa personne."
Un autre Conseiller se leva alors : "Si le capitaine n'avait pas été tué, tu serais resté avec lui ?"
Kétol intervint de nouveau : "Il n'est pas question de la vie privée du Gouverneur. La question sort du but de cette réunion. Le Gouverneur peut ne pas répondre."
Mar fit non de la tête : "Je vous demande pardon, mais il me semble que la question est pertinente, en effet, elle me permet de mieux expliquer mon concept de la loyauté. Même si l'histoire ne se fait pas avec des 'si', ayant passé avec le capitaine un contrat monogame de quatre ans, je serais certainement resté avec lui, en cherchant à être un bon époux, au moins pour quatre ans, même sans l'aimer. C'était le moins que je pouvais faire pour le remercier. Quatre ans plus tard, qui sait si j'aurais été heureux de reprendre ma liberté ou si je serais resté encore avec lui ? Je ne peux pas le savoir, je n'en ai pas la moindre idée."
Un autre Conseiller se leva : "Supposons que nous nous décidions à t'accepter, resterais-tu toujours fidèle au Parti ?"
"Toujours est un mot... absolu. Lequel d'entre vous peut garantir qu'il sera 'toujours' fidèle aux choix qu'il fait ? La vie est longue, et l'évolution continue et réserve bien des surprises. La seule chose que je puisse vous garantir est que, tant que je trouverai dans le Parti la meilleure solution pour faire avancer société et civilisation, malgré les inévitables défauts de toute organisation humaine, je resterai fidèle au Parti, bien que luttant contre ce qui me semble y être de défauts. Mais si un jour je trouvais une autre possibilité qui me paraisse pouvoir garantir mieux, ou plus durablement, ou plus vite la lutte contre l'injustice, alors ce jour-là je suivrais cette nouvelle possibilité et je quitterais le Parti."
Le Conseiller que Mar pensait être Chavez demanda, sans se lever : "Et cela n'est pas de l'opportunisme ?"
"Non, c'est de la cohérence. Je serais bien plus opportuniste à rester dans le Parti rien que pour conserver ma propre position de pouvoir. Chaque changement comporte un risque pour celui qui le provoque. Le conservatisme donne sécurité et tranquillité à qui les a déjà. En effet, en tant que mécanicien de cinquième classe, j'avais sécurité et tranquillité, mais je ne pouvais pas réaliser mes idées et donc tôt ou tard j'aurais dû les taire. J'ai eu la possibilité de changer et si je ne l'avais pas saisie j'aurais trahi mes idées et moi-même. Par la suite, comme Gouverneur d'une Garnison corrompue, j'aurais pu ramasser argent et honneurs, mais pas l'estime de moi-même. Maintenant j'ai une Garnison composée d'hommes honnêtes, qui m'estiment et me respectent et, je crois, m'aiment. J'ai un époux merveilleux et nous aurons bientôt notre premier enfant. Mais si je ne tentais pas cette nouvelle possibilité, un jour je pourrais en avoir honte devant mon enfant."
Plus personne ne prit la parole.
Kétol demanda : "Quelqu'un a encore quelque chose à dire ?"
Personne ne parla.
"Gouverneur Mar Swooney, as-tu quelque chose à ajouter ?"
Mar aurait voulu dire encore bien des chose. Mais il n'aurait plus pu, après, entendre les réactions à son dernier discours, alors il préféra se taire.
"Non, Président."
"Bien. Alors je te prie d'attendre dans l'antichambre. Maintenant le Conseil Secret va discuter ta requête et prendre une décision."
Mar sortit. Il ressentit le besoin de marcher de long en large pour calmer la grande nervosité qui l'envahissait, mais il se mit à une fenêtre, comme pour regarder au loin, et se plongea de nouveau en concentration vide. Quand un officier le fit entrer, Mar vit que tous les Conseillers avaient maintenant retiré leur masque et il comprit quelle avait été la décision.
Kétol se leva : "Gouverneur Mar Swooney, ta candidature a été acceptée par treize oui, deux non et quatre abstentions. Le Conseil a également décidé que lorsque sera instauré l'ordre de la Technocratie, tu seras confirmé Gouverneur de Ross avec une dotation doublée. Cela n'excluant pas que d'autres récompenses puissent t'être attribuées sur la base de tes futurs services. Prends ce collier et cet anneau : ils sont les symboles de ton appartenance au Parti de la Technocratie."
Mar prit le collier de platine et l'anneau à spirale en symbole de la galaxie et les mit. Il remercia tout le monde et sortit de nouveau. L'officier le conduisit au bureau de Kétol. Wole entra peu après.
"Gouverneur, mes compliments et félicitations."
"Merci... mais j'ai eu peur. J'ai été accepté de justesse. Je ne croyais pas arriver à les convaincre. Chavez (c'était bien lui ?) a très bien parlé contre moi."
"C'est vrai."
"Qu'est-ce qui les a convaincus ?"
"Tu devrais dire qui. Toi et une défense passionnée de la part de Wengel ni Buke."
"Wengel ? Les Wengel des Neldje des Maisons ?"
"Lui-même. Neldje était son ancêtre. Il a même fait valoir que si quelqu'un en votant tenait compte de ton passé dans les Maisons, il le prendrait comme une très grave offense lancée à sa Famille."
"Il faudrait que je le remercie..."
"Il ne faut pas. Retourne sur Ross, maintenant. Quand nous aurons besoin de toi, nous t'appellerons."
"Pardon, Kétol, une chose encore."
"Oui ?"
"Je voudrais avoir des nouvelles des Belmen."
"Les Belmen ?"
"Oui, la famille du technicien transtar que tu as envoyé comme prisonnier sur Ross."
"Ah, pourquoi t'intéressent-ils ?"
"J'ai promis à Belmen que je les chercherais et que je m'occuperais d'aux."
Kétol haussa les épaules : "D'accord, je les ferai chercher et je te mettrai en contact avec eux."
"Merci. Bonne route, Chef de Famille."
"Bon chemin, Gouverneur."
Mar rentra sur Ross. C'était encore le matin. Il raconta les événements à Njeiry, puis se mit tout de suite aux préparatifs de son troisième voyage sur Boar et il fit préparer trois nouveaux volontaires : Anjil Quolem et Elkar Introw qui avaient étudié la question des livres anciens et Holyer Luwex qui s'était penché sur la mécanique des véhicules primitifs.
Il fit préparer une grande quantité de monnaie boarienne, les nouvelles mini ceintures anti-gravité, baptisées "allégeurs de fatigue" mais que tous appelaient par son nom abrégé "alpha" en allusion à un antique symbole mathématique issu semblait-il d'une antique écriture terrestre.
Ils planifièrent un voyage de près de six semaines et partirent au crépuscule. La navette de Mar prit l'espace avec à bord un soldat maquillé en Mar, pour une "retraite restauratrice" de près de deux mois.
Njeiry les accompagna jusqu'à la grotte sous-marine où ils embarquèrent dans le submersible.
"Et voilà," pensa Mar, "L'entreteneur des Maisons, le mécanicien de cinquième classe, le Gouverneur de Ross, le conjuré de la Technocratie repart faire le Penseur sur Boar !"
CHAPITRE 14
La troisième sortie
Ils se rendirent par le système habituel à Port-Escale où ils allèrent à la cabane de Galéty. Là les choses marchaient très bien. Ils avaient déjà fait et vendu trois marroues et en avaient beaucoup en commande. Mar présenta le nouvel aide, Luwex et confia à Gaïthé une bonne part de l'argent.
"N'achète pas une maison mais fais-en construire une. En voici les plans. Comme tu vois, elle est dans le style local, et elle est conçue pour être agrandie à mesure que vous aurez plus de main d'œuvre. A chaque nouvel ajout il sera possible de creuser aussi des espaces et des passages secrets : un jour ça pourrait servir. Chaque ajout devra être fait par des artisans différents. La maison sera à mon nom et la profession sera Penseur. A mon retour, Gaïthé, tu rentreras avec moi à la Garnison."
"Mais Gouver... Mar, je pensais rester ici encore. Dans trois mois auront lieu les concours du château et j'aimerais essayer."
"Non, il est bon que tu rentres, cette fois. Après, si tu veux, je te ramènerai à temps pour les concours. Avoir l'un des nôtres chez les Armés pourrait être pratique."
Galéty voulait faire s'arrêter Mar plus longtemps, il voulait encore lui soumettre un nouveau prototype de marroue qu'il avait inventé lui-même. Mar le remercia mais lui dit qu'il devait partir tout de suite en voyage, mais il accepta une marroue.
Le vieil homme faisait non de la tête : "Ah, vous les jeunes, toujours pressés. Mais je vous comprends... Prends garde à la mer, une méchante tempête semble approcher. A cette saison trop de gens prennent la mer pour ne pas en revenir... Mon Follar aussi était parti à cette saison, il a pris le large bien qu'on attendait la tempête... et maintenant il dort là-dessous."
"Ne crains rien, Galéty. Nous ferons du cabotage et, en cas de danger, nous nous arrêterons."
"Mais vers le sud il y a plusieurs kilomètres de mer à traverser... Ma foi, je m'en fais sans doute pour rien : Fidh te protège !"
Ils se saluèrent, chargèrent la marroue sur l'embarcation et partirent. Au large, ils attendirent la nuit et commencèrent leur voyage en sous-marin. Quand ils furent en vue des falaises blanches, ils ne firent pas surface parce que la mer était déchaînée. Au fond, par contre, tout était étrangement calme.
Mar profita de ces trois jours d'escale forcée pour mettre au point avec les deux volontaires les derniers détails et se fit expliquer comment ils pensaient attaquer le travail sur les livres.
"Vois-tu, Mar, sur terre les premiers livres étaient tous écrits à la main comme sur Boar, un à un. Puis quelqu'un se mit à introduire les illustrations par tampon. On prenait une planchette en bois, on y gravait un dessin, on encrait et on tamponnait. Puis on eut l'idée de graver sur de plus petits morceaux de bois ou de métal les symboles phonétiques d'alors, de les monter pour composer des mots et des phrases et d'en tamponner plusieurs copies.
"Mais aujourd'hui il y a un problème : depuis qu'on utilise les locos, on n'écrit plus seulement des sons. Chacun de nos caractère est à la fois écriture phonétique et idéogramme. Pour les compositeurs électroniques il est très facile de les imprimer. Mais faire à la main un petit cube pour chaque loco imposerait de se perdre dans des milliers de prototypes. Mais si nous gravions une page entière, alors ça pourrait être plus simple, ce serait comme tamponner un dessin. C'est la voie qu'on compte suivre."
Ils discutèrent encore, vérifiant de temps en temps les conditions en surface. Le quatrième jour la mer se calma. Ils remontèrent et allèrent en barque à Ville-Close. Une fois là, vêtus en Artisans, ils allèrent à la maison de Mar. Ils s'installèrent, réorganisèrent à leur goût et selon leurs besoins le mobilier et les objets laissés par Dortzem, mangèrent ce qu'ils avaient emporté avec eux et allèrent se reposer.
Le lendemain matin, Mar les accompagna chez le volumiste : "Oskol, Goumonin à toi et aux tiens."
"Mais qui voilà ! Goumonin. Mais que reviens-tu faire ici ?"
"Je voudrais te demander une faveur, mais avant permets-moi de t'offrir un cadeau rapporté de mes voyages." Dit-il et il lui donna un paquet de papier rapporté de la Garnison. "Ceci est pour toi. Il paraît que ça vient de dehors."
Oskol regarda le papier, le jaugea des mains, le regarda en transparence : "C'est pas terrible. On dit qu'ils font des choses merveilleuses, dehors, mais le papier, c'est sûr, ils ne savent pas faire. Les papiers de Marécageuse sont toujours les meilleurs."
Cette grossièreté fit sourire Mar, mais il ne dit rien.
Oskol posa les feuilles dans un coin : "Et... la faveur ?"
"Ces deux amis à moi cherchent un travail et j'ai pensé que tu pourrais peut-être prendre au moins l'un dans ton laboratoire..."
Oskol fit une grimace : "Je n'en ai pas besoin."
"Mais je t'en serais très reconnaissant. Et à mon prochain voyage je t'apporterai un meilleur cadeau..."
"Peut-être que je pourrais en prendre un... mais bien sûr je ne pourrais pas le payer aussi bien que je te payais."
"Peu importe. Deux grains par jour peuvent suffire."
"Deux ? Vraiment, je pensais payer un grain par jour. Tu sais, les affaires ne marchent pas si bien."
Ils discutèrent encore un peu et se mirent d'accord. Elkar resta travailler chez le volumiste. Mar rentra chez lui, prit une lentille de très bon cristal et se rendit chez Fospes. Le curateur l'accueillit bien. Maintenant que Ville-Close comptait un curateur de moins, il avait plus de clients et les affaires marchaient mieux. Mar lui offrit la lentille et Fospes n'en finissait pas de le remercier.
"Mais dis-moi : as-tu fait d'autres rêves, depuis ?"
Mar sourit : "Oui, un petit et confus. J'ai rêvé que tu allais devenir un grand Curateur connu grâce à un livre."
Fospes parut flatté mais perplexe : "J'ai déjà tous les livres qui parlent du corps et des maladies et ce n'est pas beaucoup. Il y en a six en tout. Autrefois les Shentistes en rendaient un public de temps en temps. Mais il y a longtemps maintenant qu'ils ne divulguent plus rien dans ce domaine."
"Bah, je ne sais pas. Peut-être en écriront-ils encore, qui sait. Je t'ai dit que mon rêve était confus. Enfin, si tu me fais voir ceux que tu as, peut-être en trouverai-je d'autre dans mes voyages."
"Je ne crois pas, mais tu voyages beaucoup. Au fond tu es resté un Libre, même si maintenant tu es enregistré en ville comme... Penseur. Va-t-en savoir pourquoi tu as choisi une telle occupation."
"Penser est important, crois-moi."
"Oui, mais ça ne rapporte pas."
"Ce n'est pas certain. Maintenant, si ça ne te dérange pas, je voudrais voir tes livres."
"Bien sûr, bien sûr. Viens, monte, tu pourras les regarder en paix. Moi, pendant ce temps, j'ai des gens à soigner."
Il le mena à l'étage et le laissa seul avec les livres. Dès qu'il fut seul, Mar photographia toutes les pages avec son bracelet. Il descendit, salua Fospes et fit un tour en ville. La plus ancienne partie de la ville était faite en bois : piliers et poutres polis et bien encastrés, des murs de branches entrecroisées et couvertes de terre glaise mélangée à de longs brins d'herbe sèche, des toits couverts de petits paquets de paille bien taillés.
Puis, à mesure qu'on montait vers les nouveaux quartiers, les maisons étaient faites avec des poutres carrées pour la structure porteuse et les murs étaient en briques d'argile mêlée à de la paille, cuites au four et cimentées avec une espèce de mortier jaune. Les matières de base restaient les mêmes dans les nouveaux quartiers mais mieux raffinées et mieux finies. Les toits par ailleurs étaient de plus en plus souvent couverts de dalles de grès bien superposées par un ingénieux système de mortaises.
Les couleurs du bois, de l'argile crue ou cuite, de la paille et du grès étaient homogènes et donnaient à la ville une patine chaude, lumineuse et plaisante sous le soleil de Boar. Le temps devenait frais et les gens, sur leurs habits habituels, commençaient à porter de manteaux drapés de façons variées.
Mar réfléchit à la différence avec les grandes villes des planètes libres de la galaxie. Là, même la plus modeste des maisons était faite en matériaux synthétiques et montée par des systèmes industriels. Au fond ces maisonnettes étaient peut-être dépourvues de commodités mais moins anonymes, plus accueillantes et même sympathiquement irrationnelles. Dans les maisons du reste de la galaxie triomphait la présence de la machine, le souffle de la technologie. Ici triomphait l'apport humain, le souffle de la nature.
Mar se demandait si les deux choses étaient vraiment inconciliables. Chacun de ces système avait ses avantages et ses défauts. Ne pouvait-on pas prendre le meilleur de chacun et obtenir quelque chose qui vaille mieux ?
Mais ce qui opposait le plus les deux systèmes était la hauteur. Ici les maisons étaient toutes sur un ou deux niveaux. Sur les autres planètes jamais moins de quatre étages et souvent, pour les sièges d'Entreprises ou de bureaux du Gouvernement, bien plus de dix étages... des hauteurs vertigineuses. Ici les villes ne dépassaient guère le millier de maisons et étaient souvent plus petites. Dans la galaxie, rares étaient les agglomérations de quelques milliers de maisons. Et sur Terre, il y avait des villes avec des dizaines et des dizaines de millions d'habitants.
Et pourtant, grâce à la colonisation des planètes, l'homme avait désormais de l'espace en abondance et était libéré des problèmes de transport grâce au transmen.
Mar avait aussi remarqué que plus une ville était petite plus les gens semblaient sereins et humains. Dans les grandes cités au contraire, chacun pouvait se sentir "l'homme invisible".
Six jours plus tard, Oskol embauchait définitivement Elkar. Ils allèrent alors chez l'enregistreur et inscrivirent Elkar et Anjil comme époux, sous le nom Introw, résidant dans la maison de Mar.
Puis Mar et Anjil se préparèrent pour un voyage d'exploration vers l'intérieur. Ils laissèrent en ville les ceintures anti-gravité et n'emportèrent que deux alphas, l'anneau laser et un micro-espion volant. Ils chargèrent la marroue de nourriture en conserve et montèrent dessus : grâce aux alphas ils pouvaient aussi monter à deux sans la surcharger. Ils prirent assez d'argent et partirent tôt le matin.
En passant la porte de la ville ils furent regardés avec stupeur : c'était la première fois qu'on voyait une marroue à cet endroit et tous furent émerveillés par la rapidité à laquelle ils avançaient. Ils suivirent une piste tracée par des milliers de pieds sur des centaines d'années. Mar avait vu sur les cartes satellites qu'en direction du nord-est se trouvait une ville énorme, la plus grande de Boar.
Ils avançaient le long de la piste à allure soutenue et quand ils croisaient des voyageurs tous s'arrêtaient les regarder, étonnés. Ils croisèrent une caravane de Marchands qu'ils passèrent en saluant à grands gestes, puis la chaise à porteur d'un Shentiste de Shent du feu, avec tous les servants vêtus de rouge, un groupe d'Artisans chargés de matériaux et ils passèrent à côté d'un campement d'Artistes.
La piste à présent était flanquée d'une longue file d'arbres plantés à distance régulière par dieu sait qui. Ils décidèrent de s'arrêter pour les regarder. C'était des arbres avec un gros tronc, haut et lisse dont partait un éventail de branches. De chaque branche sortait des branchettes tordues qui s'entrecroisaient étroitement avec celles des arbres voisins, de sorte que les cimes formaient un toit uni, continu. Les branchettes avaient des feuilles jaune-vert en touffes que Mar prit d'abord pour des fleurs.
Alors qu'ils observaient les arbres, ils virent arriver un groupe d'Armés avec trois chaises à porteurs. Chacune était faite de deux longues perches portant une plate-forme couverte d'une espèce de grande ombrelle dont descendait, tout autour, voile épais. Derrière ces voiles on entrevoyait des silhouettes assises sur des coussins.
De la première chaise parvint un ordre sec et tout le cortège fit halte. Le voile s'écarta et en sortit un homme de quarante ans, vêtu d'un kilt et d'une cuculle gris bordés d'or. Il avait un bandeau autour de la tête et des sandales cyan.
L'homme s'approcha d'Anjil et de Mar en regardant, intrigué, la marroue : "Qu'est donc cette machinerie ?" demanda-t-il en les regardant par en dessous.
Mar le lui expliqua et, à sa demande, il fit un tour de démonstration.
L'homme paraissait intéressé : "Tu l'as fat toi-même ?"
"Non, c'est un artisan de Port-Escale qui l'a faite."
"Je n'avais jamais rien vu de tel. Avec ça on peut aller bien plus vite... tu permets que je l'essaie ?"
Mar lui expliqua comment l'enfourcher, comment pousser avec ses pied, comment tourner le guidon. L'autre essaya, d'abord malhabile et instable, puis peu à peu de plus en plus assuré jusqu'à se mettre à avancer avec toujours plus de hardiesse.
Pendant ce temps, Anjil, en parlant aux Armés, avait su que les trois personnages étaient trois Chefs-de-peuple des Armés qui revenaient de l'élection de leur Chef-de-nation.
Le Chef-de-peuple revint avec l'expression d'un enfant qui a découvert un nouveau jouet. Il était enthousiaste et le bonheur ruisselait par tous ses pores.
"Vous ne seriez pas disposés à la vendre, par hasard ?"
"Elle nous est indispensable..."
"Oui. Il faut que j'envoie un courrier au château des Wal pour qu'ils m'en procurent une. Comment as-tu dit que s'appelle ce machin ?"
"Marroue. Mais pourquoi t'adresser au château des Wal et pas à Port-Escale ? C'est là qu'on en vend."
Tous les Armés rirent et expliquèrent que Wal était le château de Port-Escale. Puis ils prirent congé et chacun reprit son chemin. Mar et Anjil passèrent vite près d'un village d'Agriculteurs avec son inévitable château. Ils poursuivirent leur route encore trois jours après le village. Les gens qu'ils rencontraient s'espaçaient. En dépassant un groupe de Mécaniciens ils leurs demandèrent ce qu'il y avait dans cette direction.
"Fritaön, la ville morte, et après, Vieux-Château.
Et à leur tour ils les questionnèrent sur la marroue, puis reprirent la route. Deux jours après ils arrivaient à une forêt épaisse, traversée par la piste qu'ils suivaient. La forêt pullulait de vie, en net contraste avec les terres traversées jusque là. Il y avait profusion de plantes étranges et merveilleuses, d'insectes bariolés, de petits animaux et d'oiseaux. Mar aurait aimé s'arrêter pour observer et filmer tout point par point. Il se contenta d'occasionnelles vidéomatrices avec son bracelet.
Cette longue route les avait fatigués. Malgré les alphas qui allégeaient leur poids, le mauvais état de la piste provoquait de continuels soubresauts de la marroue.
"Tâchons de sortir du bois, on se reposera après." Dit Anjil et ils se mirent tous deux à pédaler plus fort.
Soudain la forêt s'arrêta et ils se trouvèrent devant une vaste scène de ruines imposantes. Mar remarqua aussitôt que ce qui restait de la ville rappelait plus une ville de la galaxie que tout ce qu'il avait vu sur Boar jusque là, tant par la forme que par les dimensions. En approchant des ruines il vit qu'il n'y avait ni plasmétal ni autre matériau moderne dans ces édifices, mais seulement de grands blocs de pierre parfaitement carrés et encastrés. Mais le tout était agencé d'une façon qui rappelait le style des constructions galactiques.
"On dirait que c'est en ruine depuis des siècles." Dit Anjil, presque en chuchotant.
Certaines constructions portaient de grandes inscriptions sculptées, en partie encore lisibles : "Maison d. la Maf.." lut Mar. Et ailleurs : "Centr. d' .narchie". puis ils virent une date "2374,512 s.u."
"C'est une des plus antiques constructions de Boar, elle date des premiers contingents de prisonniers !" s'exclama Anjil.
Ils continuèrent en regardant autour d'eux jusqu'à trouver une grande place circulaire dont partaient plusieurs rues radiales. Ils virent sur un reste de tour quelques signes circulaires avec un trou au centre et des nombres autour. Sous chaque cercle était sculpté un nom "Primus, Fokley, Terre, Shunter, Kium..." Puis un plus grand avec écrit "Ross" et en-dessous "Boar".
"Cela devait être des marque-temps avec les dates locales des planètes de provenance des prisonniers." dit Anjil.
Ils poursuivirent l'exploration de la ville morte. Ils étaient impressionnés par le grandiose des ruines. Ça et là quelques constructions étaient encore partiellement intactes. Même les intérieurs rappelaient les maisons de la Galaxie. L'ensemble donnait une sensation mêlée d'admiration et de tristesse. Chaque coin semblait rappeler comme une désagrégation, de l'herbe poussait dans les fissures et sur les murs. Il ne restait plus aucune partie en bois, ni portes, ni fenêtres, ni escaliers. Vers la périphérie la pierre cédait, dans les intérieurs,de plus en plus le pas aux briques.
Le rues semblaient en terre mais en écartant certains buissons qui leurs barraient le passage, ils virent qu'en fait elles étaient dallées de pierres.
Mar essaya de se remémorer ce qu'il avait lu sur l'histoire de Boar. Juste après sa conversion en prison, quand Ross n'était pas encore isolée par le mur de force, les autorités avaient construit deux ou trois villes pour les premiers prisonniers, sans utiliser ni métaux ni matériaux modernes qui puissent être utilisés par les prisonniers pour développer une technologie, de façon à ce qu'ils ne puissent pas fabriquer d'armes modernes ni moins encore de véhicules spatiaux avec lesquels tenter une évasion.
En ce temps là, une nef atterrissait sur la planète, déchargeait les prisonniers et repartait simplement. Mais un jour les anciens prisonniers étaient arrivés à porter une puissante attaque contre une nef qui, sans être capturée, avait dû repartir en hâte, portes ouvertes, en laissant à terre et en brûlant vif avec ses réacteurs de poussée (en ce temps là les nefs étaient encore à carburant), outre bien des prisonniers, les Agents descendus avec eux.
Il fut alors décidé de construire une garnison fixe qui défende l'Astroport d'atterrissage. Elle fut construite sur l'île sur laquelle elle est encore. Mais elle resta soumise à d'incessantes attaques qui ne cessèrent qu'à l'invention et l'installation du mur de force. Depuis lors, à part les Accueilleurs, nul sur Boar ne s'intéressa plus à la Garnison, désormais inattaquable.
Mais si profond que Mar se plonge en concentration immanente, il ne retrouva ni les noms ni les localisations de ces premières villes. Ceci devait néanmoins être l'une d'elles. Ils passèrent deux jours à explorer et prendre des vues des ruines désertes, puis ils reprirent leur chemin.
Après la ville, ils trouvèrent une autre forêt. Ils la traversèrent et juste à l'orée ils trouvèrent un village d'Artisans : c'était des tailleurs de bois. Le village s'appelait Boisé et avait bien sûr son château.
Ces artisans avaient une curieuse façon d'abattre les arbres : ils enduisaient la base du tronc avec une résine spéciale en faisant un anneau d'épaisseur remarquable. Puis juste au-dessus, presque au contact de l'anneau de résine, ils enduisaient un autre anneau épais, mais cette fois d'argile. Puis ils mettaient le feu à la résine qui brûlait avec force et attaquait le bois sur une certaine profondeur. Une fois le feu éteint, ils enlevaient la partie de bois carbonisé et étalaient encore de la résine et y mettaient aussi le feu, en dosant la quantité pour qu'il en brûle plus en un point qu'aux autres. A la fin, l'arbre restait en équilibre sur une étroite section du tronc. Alors ils liaient la partie haute, vers le feuillage, et tiraient à beaucoup, faisant tomber l'arbre et casser le bout de tronc qui restait.
Puis ils l'élaguaient, enlevaient l'écorce et le laissaient sécher. Une fois bien sec, avec quelques fils métalliques hélicoïdaux, sous la surveillance des Armés du château, ils le coupaient et en faisaient des planches ou de poutres. Chacun de ces précieux fils, bien que ne pesant que cinq poids, était vendu par le Temple de Shent du Feu pour quatre ou cinq fois cette valeur. Si un fil cassait, il était revendu au Temple pour à peine cinq poids, soit le prix du métal non travaillé.
Ils quittèrent Boisé suivi par une nuée d'enfants excités de voir la marroue. Après encore quatre jours de voyage ils arrivèrent en vue d'une agglomération plantée sur une grande plate-forme rocheuse qui surgissait soudain de la plaine.
C'était un ensemble d'édifices entièrement faits de pierres roses. Un escalier étroit taillé dans la pierre sinuait dans le roc et disparaissait dans une courbe. En bas de l'escalier il y avait deux constructions parallèles et basses avec quelques Armés, tout de blanc vêtus, sans symboles ni emblèmes. D'autres silhouettes blanches apparaissaient parfois entre les constructions sur le roc. Un étendard rouge avec un symbole d'or, difficile à distinguer d'en bas, flottait droit sur un haut mat.
Quand Mar et Anjil approchèrent de l'escalier, les armés leurs barrèrent le passage.
"Que cherchez-vous à Vieux-Château ?"
"Rien, nous voulons juste voir la ville."
"La voir ? Bien, vous l'avez vue maintenant. Alors allez-vous-en !"
"Nous voudrions visiter l'intérieur..."
"L'intérieur ? Seuls les châtelains y sont admis, et leur escorte reste ici, dehors.. Comment crois-tu pouvoir y entrer toi qui n'es même pas un Armé ? Même si tu étais le Grand Luminaire de Shent en personne tu ne pourrais pas entrer !"
Mar et Anjil s'éloignèrent avec la marroue. Ils firent le tour du roc en observant attentivement. De toute part il était entouré de raides surplombs, la partie la plus basse devait faire quarante mètres, la plus haute soixante. Le périmètre complet faisait près de deux kilomètres. Du côté le plus bas tombait une petite cascade d'eau qui formait après un ruisseau gargouillant.
Ils décidèrent de s'arrêter à côté du ruisseau et d'attendre la nuit pour pouvoir utiliser le micro-espion volant pour survoler le château. La nuit tombée, il y avait deux lunes presque pleines, la bleue et la jaune.
"Il ne fera pas trop clair ?" demanda Anjil ?
"Peut-être que si, mais même s'ils le voyaient ils le prendraient pour un oiseau de nuit. J'ai vu au-dessus de la ville morte des oiseaux de nuit ou quelque chose qui survolait les ruines."
"Oui, mais eux lancent des cris et ne s'arrêtent jamais en l'air..."
"Bah, autant prendre le risque..."
Ils envoyèrent l'espion et le manœuvrèrent pour qu'il survole l'objectif. Le roc avait un peu la forme d'un haricot, avec l'escalier dans la partie concave et la cascade à une extrémité. Le château était construit tout autour, dans le style de la ville morte. Au centre il y avait des champs cultivés, des jardins, des esplanades et quelques constructions basses.
"Le château est immense... c'est une ville, il peut sans doute abriter six mille habitants et il est tout à fait autosuffisant, avec cette eau et ces champs. Et avant tout le site a une position pratiquement imprenable. Serait-ce le siège de la première garnison ?" demanda Anjil.
"Pas sûr, à mon avis c'était plutôt une des premières villes. Ce serait intéressant d'en connaître l'histoire. A présent faisons un peu descendre l'espion pour voir plus en détail."
Mar actionnait le commandes quand Anjil l'appela à voix basse : "Attention, des gens arrivent !"
Mar fit remonter et arrêta le micro-espion, ferma la télécommande qui reprit l'aspect du talisman. Derrière quelques petits buissons, il vit des ombres approcher. C'était un groupe d'Armés vêtus de blanc.
"Qui êtes-vous ? Que faites-vous là ?"
Mar se leva : "Nous sommes deux artisans et nous nous installons pour la nuit..."
"Vous devez vous éloigner, vous ne pouvez pas rester ici, vous êtes trop proches de Vieux-Château."
"Nous l'ignorions. Voyager de nuit peut être dangereux... dans quelle direction pouvons-nous aller ?"
"Ça dépend si vous voulez aller à Marécageuse, Maisons-Vieilles ou à Château-Premier."
Mar s'illumina d'un coup : "On doit aller à Château-Premier."
"Alors prenez par là."
"Mais on doit s'arrêter quelque part pour la nuit..."
"Marchez au moins un kilomètre et, si vous voulez, arrêtez-vous"
Anjil et Mar ramassèrent leurs affaires, chargèrent la marroue et s'éloignèrent sous le regard attentif des Armés. Quand ils furent assez loin, Mar rappela le micro-espion avant de risquer d'en perdre le contrôle. Quand ils trouvèrent quelques gros rochers ils s'arrêtèrent et s'installèrent pour dormir. Entre temps la lune rouge aussi s'était levée.
"Tu vois, Anjil, celle-là c'est la lune de l'amour, ici sur Boar."
"......"
"Tu as un amoureux ?"
"Non, pas pour l'instant."
"Moi si..."
"Je sais et tu as de la chance. Le Commandant Leje est quelqu'un d'extraordinaire."
"Va savoir s'il n'est pas aussi en train de regarder la lune rouge en pensant à moi..."
"Il te manque ?"
"Beaucoup."
"Alors pourquoi viens-tu sur Boar, pourquoi le laisses-tu seul ?"
"Oui, je me le demande souvent, moi aussi. Tu ne le ferais pas ?"
"Je ne sais pas."
"Tu n'as jamais été amoureuse ?"
"Si, quand j'étais gamine. C'était un copain de l'université, très beau... fascinant."
"Vous étiez amants ?"
"Non, je ne l'intéressais pas."
"Etrange, pourtant tu es très agréable, autant physiquement que de caractère."
"Mais je ne l'intéressais pas. Pas moi en particulier, mais toutes les filles. D'ailleurs après il a épousé un garçon. Ça m'a fait mal, tu sais. Je n'arrive pas à comprendre ce que deux personnes du même sexe peuvent ressentir à être ensemble, enfin, je veux dire, à faire l'amour."
"Bah, chacun a sa propre sexualité et choisit ce qui lui plait le plus. Il y a des bisexuels, des mono-sexuels des deux genres. Au fond ce qui est beau dans la galaxie c'est la variété. J'ai eu une amie qui a été près de me demander de l'épouser."
"Tu aurais accepté ?"
"Je crois que non."
"Mais tu n'as pas de tabous religieux."
"Mais non ! Mais c'est que, pour ce que je me connais, je suis mono-sexuel orienté vers mon propre sexe."
"Tu n'as jamais essayé... autre chose ?"
"Non..." répondit Mar.
Puis il se dit que ce n'était pas vrai, qu'il avait menti. A la Maison des Plaisirs il avait dû s'adapter et couchers avec des gens des deux sexes. Mais à part le fait que le choix n'était pas vraiment le sien, avec aucun client, ni même Felwoz, il n'avait jamais éprouvé ni vrai plaisir ni même la moindre attirance. Même s'il avait dû simuler l'un et l'autre. Aurait-il jamais pu tomber amoureux d'une femme ? Il pensait que non, mais honnêtement il ne pouvait pas l'exclure.
"On ne peut pas hypothéquer l'avenir." Dit-il à voix haute.
Anjil ne répondit pas. Mar la regarda : elle dormait. Alors lui aussi s'abandonna au sommeil.

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