![]() Le deuxième livre de Mar Swooney (8) Andrej Koymasky © 2007 écrit le 15 Août 1978 Traduit en français par Eric
CHAPITRE 15
La capture de Mar Le lendemain ils reprirent le chemin. Ils sentaient le besoin de se laver, de prendre un bain. S'ils n'avaient pas dû s'éloigner si vite de Vieux-Château ils auraient profité du ruisseau. Les gens de Boar ne se lavaient pas souvent. Mar se sentait mal à l'aise les habits si poussiéreux et la peau sale. Heureusement il ne faisait pas chaud, alors il ne transpirait pas. Quand ils s'arrêtèrent pour manger, il sortit la carte et essaya de comprendre où ils étaient. Sauf erreur de sa part, en continuant dans cette direction, il devraient rencontrer un torrent. Quelque animal chantait au loin. Anjil mangeait avec appétit : "La nourriture est vraiment bonne sur Boar. La seule chose qui me manque c'est la viande. On en trouve rarement." "Moi ça ne me manque pas, je ne suis pas loin d'être végétarien." Répondit Mar en posant la carte et en prenant sa portion du repas. Devant eux la végétation se raréfiait et le terrain descendait lentement en devenant plus sombre. Sur la gauche se dressaient de hautes montagnes découpées, comme des suites de tours en pierre foncée, presque noire, avec des tâches passant du bleu-vert foncé au rouille. Mar se demanda si ce changements de couleur étaient dus à la végétation ou à la composition des roches. Ces formes inaccessibles, dures et acérées, majestueuses, avaient quelque chose de fascinant et de mystérieux. On aurait dit un château cyclopéen et on n'aurait pas été étonné de voir un géant passer la tête au-dessus des cimes. Au fond, l'homme à toujours eu besoin du fantastique, se dit-il. Ce n'est pas par hasard qu'il y a des fleuves de littérature de fanta-science qui parlent de vies étranges dans d'autres galaxies. L'homme a besoin de connaître, d'explorer, mais plus il en sait plus il réalise qu'il a aussi besoin du mystère, de l'inexplicable, de l'étranger. Alors il s'invente de nouveaux mondes, différents, d'étranges civilisations auxquelles se confronter. Le jour où l'humanité se sera aussi dispersée dans les autres galaxies, dans tout l'univers, le jour où la réalité ne laissera plus de place à la fantaisie ni dans le microcosme ni dans le macrocosme, alors l'homme mourra d'ennui, d'inanition intellectuelle. Mar, plongé dans ces pensées conclut en se disant que lui, c'était sûr, ne serait jamais capable de mourir d'ennui. Ils montèrent sur la marroue et reprirent le chemin. Bien vite ils se retrouvèrent à traverser une immense étendue désertique de sable violet-noir parsemée de rochers. Ils durent descendre et poursuivre à pieds en poussant la marroue. Le sentier n'était plus visible à présent, mais de temps en temps de grands cairns indiquaient le chemin à suivre. Anjil remarqua que ça et là poussaient de petites touffes d'une herbe courte et blanchâtre avec de minuscules fleurs rouges. "Regarde, Mar, la vie résiste et continue même dans les déserts les plus arides." Mar se pencha pour regarder : c'étaient des touffes de la taille de la paume d'une main, composées de centaines de brins fins avec comme un petit plumeau de même couleur au sommet. Les petites fleurs se composaient d'un long tube qui brusquement s'ouvrait en couronne. Il en sortait un fin pistil finissant, au centre de la couronne rouge, par une petite boule jaune. Mar les filma. Le chemin était long et monotone, le paysage immuable. De temps en temps ils s'arrêtaient ajouter quelques pierres aux plus petits cairns. Après tout, si l'on pouvait suivre le chemin sans se perdre, c'était grâce au fait que, depuis des siècles, des milliers de voyageurs avaient pensé à ceux qui les suivraient. "Qui sait qui a commencé à faire ces cairns ? S'ils avaient eu le transmen ici, tout cela n'aurait pas été nécessaire, les voyages auraient été plus anonymes et on n'aurait pas connu cette sensation de collaborer avec des milliers d'inconnus au fil des siècles..." dit Mar. Anjil le regarda : "Mais le transmen aussi est le fruit de petites conquêtes, de petits travaux accumulés siècle après siècle par des milliers d'hommes." "C'est vrai. Mais la différence est là : ici, dans le désert, ou ailleurs, quand je dois accomplir lentement de longs voyages, j'ai le temps de penser, de réfléchir, de remercier tous ces inconnus qui ont rendu le chemin possible. Avec le transmen, tout se passe en un instant, je n'ai même pas le temps de penser au voyage." Ainsi passèrent les heures, entre pensées et échanges d'idées, et la nuit tomba. Le ciel était parsemé de milliers d'étoiles scintillant faiblement. Mar chercha le dessin de constellations connues. Le ciel de Boar était pour lui un livre ouvert, certes, mais écrit dans des caractères inconnus. Un seul groupe d'étoile lui était familier : le Pleureur avec sa Larme. Il les montra à Anjil. Les longues heures passées ensemble faisaient ressortir leurs nombreuses affinités et voyaient naître une solide amitié entre eux. Pour Anjil, au début, c'était clair : Mar était le Gouverneur, son supérieur. Mais progressivement ils apprenaient à se connaître l'un l'autre. Anjil lui raconta sa vie de fille des faubourgs, ses expériences, ses idées, ses aspirations. Mar ne se sentait pas encore de raconter sa vie, surtout ses premières tristes aventures. Dans un sens il le regrettait, il lui semblait porter un masque, ne pas se monter sous son vrai visage. Alors il se contentait de parler de ses idéaux, de ses projets pour l'avenir sur le plan personnel et familial. Il sentait d'un côté l'impulsion de tout lui raconter, de ses premières expériences à sa nomination comme Gouverneur, en passant par sa vie de Gouverneur, ses contacts avec Kétol, les plans les plus secrets. Mais d'un autre côté il savait ne pas pouvoir en parler. "Pourrai-je jamais avoir un vrai ami ? Quelqu'un qui connaisse même les recoins les plus secrets de ma vie et de mes pensées ?" se demandait Mar. Oui, il y avait eu Lidje. Maintenant il y avait Vieux et Soufflet, même s'ils étaient loin. Mais pourquoi pas aussi Chanul ou Teskar ou Anjil ? Pourquoi même Njeiry n'avait rien voulu savoir de son passé ? N'était-ce de sa part que prudence et pudeur, ou alors manque de courage ? Peur d'être jugé et peut-être même rejeté ? Pourtant avec les inconnus du Conseil il n'avait pas hésité à tout dire... mais ils n'étaient que des étrangers anonymes et masqués... "Tu es songeur." Remarqua Anjil. "Mhmh !" "Triste ?" "Non, pas vraiment." Mar s'allongea par terre. "Comme c'est beau de regarder les étoiles et les lunes passer, infatigables. Tu vois, celle-ci est celle de la chance... celle-là celle de la force. Parfois elles sont visibles, parfois pas, parfois elles sont pleines, ou croissantes, ou décroissantes, elles se lèvent et se couchent, tout comme la vie. Chacune a son rythme, ses présences et sa force." "Tu y crois, Mar ?" "Non, mais ce sont de symboles bien choisis. Ici, sur Boar, tout invite à la réflexion. Ici règne le symbole." "Tout invite à la réflexion, partout, pour qui veut réfléchir. Parfois il semble que les gens ne veulent pas ou ne savent pas penser." "Celui qui pense doit se remettre en cause et ce n'est pas toujours facile, Anjil. J'en sais quelque chose..." "Mais pourtant tu penses beaucoup." "Celui qui ne réfléchit pas sur les choses et la vie est un vieux, quel que soit son âge. Quoi qu'il fasse, il est... mort." "Tu as peur de la mort, toi ?" "Je ne sais pas, Anjil, je ne crois pas, mais ce n'est peut-être que parce qu'elle me paraît encore si loin. Si l'on savait ce qu'il y a après, peut-être serait-il plus facile de l'accepter ou de la refuser, de la chercher ou de tenter de la fuir, de l'attendre sereinement ou de la craindre. Mais je ne sais pas ce qu'il y a après." "Moi, il m'est plus facile de penser sereinement à ma mort qu'à celle d'une personne qui compte pour moi." "C'est vrai, Anjil, c'est très vrai." Cette nuit encore se passa dans un sommeil tranquille, sans rêves. Mar était désormais habitué à dormir par terre avec juste une toile pour s'abriter du froid de la nuit. Il ne lui arrivait plus de s'éveiller endoloris, peut-être bien parce qu'il savait mieux choisir les coins les meilleurs pour se coucher. "C'est certain, Anjil, c'est sacrément différent des excursions qu'on faisait à la Garnison, là on partait équipés : pneumo-tentes, matelas de voyage, repas prêts et fours à ultrasons... tant qu'on avait la plate-forme anti-gravité qui portait tout en nous suivant en mode automatique, docile comme un chiot... Ah, sur Kubi peut-être n'avez-vous pas de chiens. C'est un..." "Oui, j'en ai vu au zoo de ma ville. D'ailleurs le Secrétaire Syndical en avait deux dans son jardin." "Ta mère était Représentante Syndicale sur Kubi, c'est ça ? Comment se fait-il que tu te sois enrôlée à la Garnison ?" "Bah..." "Si tu n'as pas envie d'en parler..." "Non, peu importe. Mon père nous a quittés quand j'étais petite, à l'échéance du contrat de mariage parce que maman voulait épouser un syndicaliste. J'avais une grande admiration pour ma mère. C'était quelqu'un de fascinant, toujours très recherchée dans les fêtes et les salons, écoutée aux réunions syndicales. A mesure que je grandissais, ma mère, qui faisait carrière au Syndicat, m'a présentée dans le milieu. J'ignore si les Syndicats de toutes les planètes marchent de la même façon, mais j'ai vite réalisé que sur Kubi, c'était bizarre. Il était financé par les travailleurs de la Famille et enrichi par des dons de la Famille elle-même... du moins les gros poissons. Il recevait de droite et de gauche. Je me souviens de quand ma mère est rentrée en disant : "Le Chef de Famille dit que les travailleurs s'énervent et perdent en productivité. Il m'a demandé d'organiser une protestation des travailleurs et de les mener à faire un jour de grève illégal, puisque les trois jours de grève légaux ont déjà été utilisés, de sorte qu'on puisse arrêter les plus agités et dangereux. En échange il paiera lui-même l'amende du Syndicat, avec les fonds secrets. Puis il donnera aux travailleurs un jour férié de plus et augmentera la durée de travail d'une prime par jour. Il faudra bien préparer cette action et, si tout marche comme le veut le Chef de Famille, il nous offrira des billets pour une croisière spatiale d'un mois standard ! "Moi, à cette époque, j'étudiais un vieux texte : 'Histoire du Syndicalisme pré-Familial' et je me rendais compte que le Syndicat était né sur des bases bien autres. J'objectais à ma mère qu'ainsi nous trahissions les travailleurs. Mais elle a ri et m'a dit que les travailleurs, ignorant tout, seraient contents. "Ainsi, petit à petit, je perdais mon estime et ma confiance pour le Syndicat... et aussi pour ma mère. Commença alors une période de litiges à la maison. Surtout que ma mère sautait d'une relation à l'autre, d'une aventure à l'autre. Au fond c'est ses affaires, me disais-je. Mais il n'était pas rare que ces hommes veuillent aussi mettre leur nez mes affaires. Pour moi ils n'étaient que des étrangers aussi je réagissais mal et les litiges empiraient. "Alors, quand cette croisière s'est faite, à trois et pas comme elle m'avait promis juste elle et moi, en passant par Quaryel j'ai fait mes plans. A Quaryel je ne suis pas remontée dans la nef mais je me suis présentée au Commandement Général des Forces de Sécurité UPO. Mais j'y ai découvert que pour être enrôlée il aurait fallu donner un copieux dessus de table à l'officier recruteur. Je refusais et ma demande fut rejetée. Alors j'ai entendu parler de Ross. Je me suis présentée au bureau et... me voilà ici." Le désert cédait progressivement le pas à une terre moins aride. Ça et là poussaient des buissons de plantes assassines, d'autres plantes et même quelques rares arbres malingres. Sur le sol compact et poudreux la piste était à nouveau visible. La marroue laissait derrière elle une longue ligne double, entrecroisée. Ils vérifièrent de nouveau la carte réalisée avec les photos satellites. "Si je ne me trompe pas nous sommes là, maintenant. Tu vois cette haute montagne au sommet aplati... ça doit être un volcan éteint. Si on continue dans cette direction, en une demi-journée de marche on devrait atteindre ce torrent. Puis on pourra le suivre jusqu'à ce qu'il se jette dans ce fleuve qui est celui qui passe à Ville-Close. Si tous va bien nous pourrons y être d'ici cinq à six jours et donc être de retour sur Ross en huit à dix jours, comme prévu au programme. "Nous avons parcouru un grand arc, avec cette petite déviation. Nous pourrions continuer vers Château-Premier, qui devrait être cette agglomération là, mais ça nous demanderait trop de temps. Ce sera pour une autre fois, peut-être. Il faudrait qu'on trouve un moyen de déplacement rapide en surface... Mais la ceinture anti-gravité est trop volumineuse et difficile à cacher." Anjil ajouta : "Si seulement on pouvait installer des transmens !" "Les transmens ? Il faudrait les apporter, les installer, les calibrer et le tout sans se faire voir. Ce n'est pas facile. On a déjà assez de problèmes avec de plus petites choses comme les micro-espions et les alphas... Il est trop tôt pour y penser. Un jour, peut-être, on pourra relier les différentes maisons entre elles et ce sera un grand pas en avant. Mais pour l'instant c'est impossible. Pour l'instant il vaut sans doute mieux se fier au sous-marin et voir juste les côtes en ne faisant que de courtes incartades à l'intérieur des terres." Anjil fut d'accord : "D'autant plus, Mar, que les photos aériennes semblent montrer que la principale concentration de centres habités est le long des côtes et des grands fleuves." Ils poursuivirent le long de la piste avec la marroue. Le terrain commençait à montrer de profondes fentes, presque des petits canyons, de plus en plus grands et fréquents. De grandes plaques s'étaient effondrées et le terrain se faisait accidenté, comme de grandes terrasses irrégulières. La piste devenait sinueuse et parfois était interrompue. Pour passer ces sauts de lave stratifiée en vertical, comme des orgues de basalte, ils devaient souvent porter la marroue en l'attachant. Les buissons s'épaississaient et le terrain était de plus en plus herbeux. Ils descendaient vers une vallée étroite et ça et là entre les arbres on commençait à entrevoir le ruban argenté du torrent. "Enfin on peut se laver," dit Anjil joyeuse, "j'en ai vraiment envie." "Peut-être pouvons-nous aussi pécher et manger un peu de nourriture fraîche." Ajouta Mar. La descente devenait moins difficile, mais ils devaient encore continuer à pieds. Les alphas, les rendant plus légers, leurs permettaient des pas et des bonds qui auraient été dangereux sans leur aide. Ils arrivèrent à un bosquet de backum et ils entendaient déjà de bruit de l'eau. Ils quittèrent le sentier et arrivèrent au bord du torrent. L'eau s'écoulait rapidement et se brisait sur le roc. "Là le courant est trop fort." Cria Mar en essayant de surmonter le bruit de l'eau. "Il faut descendre plus en aval, à un endroit plus calme." Ils continuèrent à descendre le long de la rive, sur des rochers arrosés de jets d'eau froide. Parfois, de petites cascades écumantes se levaient de légers voile de gouttelettes d'eau qui les enveloppaient. Ils furent vite complètement trempés, mais pour eux c'était déjà un petit soulagement. Mais ils devaient faire attention parce que les rochers étaient glissants. Ils se passaient la marroue avec grandes précautions. "Peut-être qu'il vaut mieux s'éloigner du torrent jusqu'à ce que les rives soient plus praticables." Cria Mar. "Non... c'est si beau, ici ! Continuons, ça en vaut la peine." Cria Anjil en réponse. "D'accord, mais il faut qu'on fasse très attention. Si la marroue tombe dans le torrent, on perd tout !" Enfin le torrent parut se calmer, se faire moins rapide et moins tumultueux. "On va encore plus loin ?" demanda Anjil. "Oui, cherchons un coin plat et tranquille où nous sécher, manger et nous reposer." A un moment ils virent quelques garçons sur la rive opposée du torrent. Ils étaient une quinzaine et ils portaient un petit bandeau bleu au front, une corde autour des hanches et rien d'autre. Ils avaient tous dans les douze ans et allaient vite, dans la direction opposée à la leur, en file, silencieux et concentrés. Ils rampaient de rocher en rocher avec agilité mais visiblement avec effort. Ils s'arrêtèrent pour les regarder. On ne voyait aucun adulte avec eux. Anjil, en silence, désigna un point plus loin. Un des garçons était en difficulté, à présent distancé par les autres, il boitait en glissant pour passer un gros rocher glissant. "Pourquoi ne contourne-t-il pas l'obstacle ?" demanda Mar, plus à lui-même qu'à son amie. "Parce que les autres sont passés par là." Répondit Anjil. "Mais il n'y arrive pas, lui et c'est dangereux !" Le petit garçon avait réussi à ramper jusqu'à la moitié, il parut hésiter sur où appuyer son pied, puis monta d'encore quelques centimètres et s'agrippa à une touffe d'herbe trempée pour passer ce dernier bout du rocher. Son pied droit glissa et il se retrouva suspendu. Peu à peu sa main aussi perdit prise. Mar cria : le garçon était tombé, dans une vaine tentative de se retenir il avait roulé sur le rocher d'en dessous et était tombé dans l'eau en criant. Ses compagnons poursuivaient imperturbablement leur chemin. Anjil, qui à cet instant avait les mains libres, se jeta tout de suite à l'eau. Son corps fut emporté par le courant mais cela la rapprochait du garçon terrorisé qui se débattait, ballotté de ci de là au gré des flots. Mar serrait avec force la marroue et retenait sa respiration. Anjil se rapprochait peu à peu du garçon, mais ce dernier perdait ses forces. Mar murmura : "Fais vite... fais vite... il n'y arrive plus..." Anjil tendit le bras et arriva à l'attraper par les cheveux et à le tirer vers elle. De l'autre main elle essayait de se retenir aux rocher pour ralentir sa course. Mar se secoua, laissa la marroue appuyée à un rocher et commença à descendre rapidement. Anjil s'éloignait, entraînée par le courant, en serrant contre elle le garçon qui maintenant ne bougeait plus. Mar vola littéralement, il glissa quelques fois mais ne tomba jamais, un peu grâce à l'alpha. Il arriva à les dépasser et regarda autour de lui en cherchant quelque chose à tendre à son amie. Plus bas un arbre penchait sur le torrent. Mar courut et, avec l'anneau laser, il en coupa la base. L'arbre tomba en travers du torrent, roula deux ou trois fois et fut arrêté par deux rochers. Anjil avait vu et elle essayait de se positionner de façon à ce que sa trajectoire soit interceptée par le tronc. Mar se mit à l'eau et avança vers Anjil jusqu'à arriver à lui saisir une main. Il se sentit entraîné. Il aurait dû éteindre l'alpha pour être plus lourd, mais il n'en avait pas eu le temps. Ils se retrouvèrent tous les trois contre le tronc, auquel les deux jeunes s'agrippèrent. Mar prit le garçon par les aisselles. Tout doucement, en se tenant au tronc qui oscillait dangereusement, ils rejoignirent la rive. "Il a bu la tasse... il faut enlever l'eau de ses poumons..." Ils ne savaient que faire, jamais ils ne s'étaient trouvés dans une telle situation. Mar prit le garçon par les chevilles et le souleva : "Frappe-le sur la poitrine, comprime-le pour que l'eau sorte." Par chance le garçon avait peu bu la tasse, il s'était évanoui plus sous le choc qu'autre chose. Un petit filet d'eau sortit de sa bouche et il se mit à tousser. Mar le reposa sur l'herbe et se tourna vers Anjil. "Va prendre la marroue et descends-là ici en passant loin de la rive. Je reste là avec lui." Anjil partit aussitôt. Le garçon respirait normalement maintenant. Il avait perdu le bandeau bleu qu'il avait autour de la tête et ses longs cheveux noirs lui couvraient en partie le visage. Mar les écarta dans un geste tendre. Il aurait voulu avoir un linge sec pour couvrir le garçon et le sécher. Pendant ce temps, Anjil était revenue. "J'ai laissé la marroue dans une petite rade proche." "Bien. Allume un feu et trouvons quelque chose pour couvrir le petit." Ils l'emmenèrent à la rade. Là Mar se déshabilla et étendit ses habits : "Je retourne au torrent. Je vais me laver et aussi prendre quelques poissons, si j'y arrive. Puis je viens prendre la relève." Il lui laissa le talisman, l'anneau laser et l'alpha. "Mieux vaut que tu les caches ici. Nu comme je suis l'alpha se verrait tout de suite, si quelqu'un venait." Anjil allumait déjà le feu avec une pierre à feu. Mar regarda le garçon qui maintenant semblait se reposer serein, bien qu'il ait encore la chair de poule. "Il doit avoir froid. Ou alors ce n'est que la réaction inconsciente à la peur qu'il a eue. Veille à être près de lui, quand il se réveille." Il retourna au torrent et alla encore un peu plus en aval, là où le courant était moins fort. Il se réjouissait déjà de ce long bain, de l'étreinte de l'eau. Le torrent faisait deux grandes boucles et les arbres se raréfiaient. Entre les deux boucles il y avait une langue de sable baignée de soleil. Mar passa sur le sable chaud et testa l'eau. Elle était froide et rapide, mais moins qu'avant. Il y entra jusqu'à la taille et commença à se frotter vigoureusement le corps, en utilisant même le sable mouillé pour mieux se laver. Le frottement du sable et les grandes giclées d'eau étaient comme un massage revigorant. Il s'assit dans l'eau qui lui arriva aux aisselles. Avec encore du sable il se frotta sous l'eau les jambes et les pieds aussi. Il avait à présent sous les pieds un cal épais, comme une semelle naturelle, si épais qu'il ne sentait même pas les grains de sable. L'eau froide le faisait frissonner mais lui apportait une impression de bien-être. Quand il pensa s'être bien lavé, il sortit et alla s'étendre sur le sable chaud pour sécher au soleil. Il ferma à demi les yeux pour voiler le soleil éblouissant dans le ciel. Son bien-être était accentué par le bruit de l'eau et la pureté de l'air calme et tiède. Il repensa au garçon qu'ils venaient de sauver. D'où pouvait-il bien venir ? S'ils n'avaient pas été là, il se serait certainement noyé. Les gamins ont un don pour se mettre dans des situations dangereuses, se dit-il. Il essaya de se rappeler : sur la carte, par ici, il ne semblait pas y avoir de village. Le centre habité le plus proche devait être Château-Premier, mais c'était à quelques jours de marche du torrent. Pouvait-il être en train d'aller au château? Mais d'où venait-il ? Dès qu'il serait sec il retournerait à la rade : peut-être le garçon serait-il réveillé, et... Tandis qu'il était absorbé par ses pensées, il s'aperçut soudain qu'il était à l'ombre. "Un nuage ?" se demanda-t-il étonné. Mais le ciel lui avait semblé dégagé. Il s'assit et ouvrit les yeux. Devant lui descendait un ballon aérostatique. C'était une grosse sphère à stries colorées avec des décorations dorées voyantes. Il reconnut les couleurs du Grand Temple. En dessous pendait une nacelle de fines branches entrelacées au-dessus de laquelle était accrochée la coupe avec le feu. Dans la nacelle il y avait un Shentiste et trois servants armés. Le ballon descendait lentement et allait atterrir à quelques mètres de Mar. Lequel resta assis à regarder, intrigué. Quand la nacelle toucha terre, un des servants sauta agilement et planta en terre un long pieu qu'il enfonça avec une grosse masse. Il y noua une corde qui pendait du centre de la structure de la nacelle. Les autres servants, pendant ce temps, alimentaient le feu sous le ballon. Le Shentiste ouvrit un côté de la nacelle, descendit à terre et s'approcha de Mar : "Que Shent t'illumine." Dit-il. Mar se leva lentement. C'était étrange, il l'avait salué comme s'il était encore labass. Il répondit comme automatiquement avec la formule rituelle. "La Lumière de Shent est en lui." Entre temps les trois servants s'étaient approchés. Mar se sentait inquiet. "Il me connaît, Shentiste ?" demanda-t-il, hésitant. "N'es-tu pas le labass Swooney ?" demanda l'homme en soulevant imperceptiblement un sourcil. "Non, je suis l'ex-labass Mar Swooney. Mais comment peut-il me connaître, étant donné que je ne Le connais pas ?" Le Shentiste sourit : "Shent voit, Shent sait. Tu appartiens encore à Shent, puisque tu n'as pas fait la cérémonie de démission." "Ça n'a pas été possible, des Pillards nous ont attaqués." "Ce n'étaient que des Désaxés, nous le savons bien. Le courrier nous a raconté ta fuite." "Fuite ?" "Oui. Mais à présent nous t'avons retrouvé et tu peux aller célébrer le rite." "Comment pouvait-il savoir où me trouver ?" "La sagesse de Shent guide ses fidèles." "Ah ! Mais comment ?" "Qu'importe ? Viens avec nous à présent, qu'on fasse le rite !" "Non, ce n'est pas nécessaire. Ma vie désormais a pris un autre chemin." Le Shentiste arrêta de sourire : "Oui, un bien étrange chemin, Penseur Mar Swooney, inventeur de la marroue, mage pour les Marchands, rêveur pour les Curateurs..." Mar blêmit en le regardant : "Vous ne m'avez jamais perdu de vue ! Pourquoi donc un tel intérêt pour moi ?" Le Shentiste s'assit sur le sable en arrangeant soigneusement les grands plis de sa tunique : "Assieds-toi, labass Swooney." Mar s'assit en le regardant. Du coin de l'il il remarqua que les servants étaient encore debout et allaient dans son dos. Nerveux, il regarda autour de lui, puis vers la rade : un léger filet de fumée émergeait de la cime des arbres, mais on ne voyait personne. Il se demanda s'il valait mieux appeler Anjil ou non. Il se sentait vaguement en danger, mais il ne voyait pas pourquoi. Le Shentiste semblait cordial, mais Mar n'avait pas aimé ses allusions à sa vie sur Boar. Il avait cru un instant qu'il pourrait faire allusion aussi à sa charge de Gouverneur de Ross, mais l'homme n'en avait rien fait. "Je te vois songeur, Labass. Aurais-tu un problème ?" "Non... je ne sais pas." "Tu ne sais pas ? Alors écoute-moi bien. De cette rencontre tu peux tirer de gros problèmes ou de grandes chances..." "Deux choix drastiques, me semble-t-il. Cela dépend de quoi ?" "De toi. Le Grand Luminaire de Shent a donné ordre de te retrouver. Tous les Temples ont fait des recherches sur toi et, comme tu vois, on t'a retrouvé." "Mais ce que je ne comprends toujours pas c'est pourquoi prendre tant de peine pour moi. Et puis, comment m'avez-vous retrouvé à coup sûr sans jamais m'avoir rencontré avant ?" Le Shentiste sourit : "Que de questions ! Viens au Grand Temple et tu auras toutes les réponses." "Et si je ne viens pas ?" demanda Mar. "Ce serait idiot. Celui qui ne collabore pas avec nous est notre ennemi et il peut être dangereux d'être notre ennemi." Le Shentiste avait à présent un ton dur et ne souriait plus. Mar se leva et le Shentiste se leva à son tour, arrangeant bien les plis de sa grande tunique rouge et or. L'air était plein de tension. Les trois servants ne perdaient pas de vue le moindre mouvement de Mar. Lequel regarda le Shentiste dans les yeux. "Tes propositions ne m'intéressent en rien, et encore moins tes pauvres menaces !" Personne ne bougea. Le Shentiste, d'une voix basse mais claire, dit : "Réfléchis ! Je te donne une ultime possibilité... ne défie pas la colère de Shent !" Mar rit, en essayant de relâcher la tension qui l'avait envahi : "Je ne défie pas ce qui n'existe pas, ni ne le crains. Racontez vos fables aux enfants et aux ingénus. Si je défie quelqu'un, ce n'est qu'un poignée d'hommes, pas un dieu. Je n'ai pas peur des hommes... même si souvent ils sont plus perfides que les dieux." "Je t'ai averti, tu ne peux pas le nier. Maintenant tu n'as plus d'alternative." Il fit un signe de la tête et les trois servants sautèrent sur Mar. Il chercha à fuir mais fut rattrapé. Il réagit violemment et se mit à crier à pleins poumons. La lutte fut brève, pas tant en raison de la disproportion des forces, mais parce que le Shentist jeta une poudre au visage de Mar qui tomba inanimé entre les bras des servants, mais sans perdre connaissance. Alors qu'ils le chargeaient dans la nacelle, Anjil arriva en courant. Le dernier servant sauta dans la nacelle et dénoua la corde d'ancrage. Le ballon s'éleva rapidement. Mar entendait Anjil l'appeler, mais cette voix amicale s'éloignait inexorablement.
CHAPITRE 16
Une longue captivité
La ballon voguait, porté par le vent. Les servants tendirent hors de la nacelle une voile légère : ils arrivaient à contrôler la direction du déplacement en l'orientant. Mar, assis contre un rebord de la nacelle, soutenu par une espèce de harnais, la tête penchée sur la poitrine, entrevoyait à travers le canetage du fond la terre courir rapidement sous leurs pieds. N'en voyant qu'une petite portion à la fois, il n'arrivait pas à se rendre compte de la direction dans laquelle ils allaient.
Il se dit que c'était une chance qu'ils ne l'aient pas trouvé quand il portait les équipements compromettants qu'il avait d'habitude sur lui. Il se demanda quelle sorte de drogue avait utilisé le Shentiste sur lui. Ça avait le même effet qu'une décharge de paralysateur. Les Shentistes pourraient bien avoir d'autres drogues intéressantes. Il se souhaita qu'ils n'aient rien de proche du sérum de vérité. Il pensa à Njeiry. Dieu sait quand il pourrait le revoir. Il essaya de bouger mais aucun muscle ne répondait encore : il avait presque la sensation d'être détaché de son corps tout en en étant prisonnier. Bien qu'il soit dans une position ni confortable ni naturelle, il ne sentait aucune douleur, rien. Au sol arbres et rochers projetaient des ombres de plus en plus longues, montrant l'heure qui avançait. A un moment il sentit que les servants retiraient la voile et en effet il la vit posée sur le fond de la nacelle. Cela lui coupa la vue. Ils avaient aussi cessé d'alimenter le feu et l'un d'eux ordonna d'ouvrir la valve supérieure. Mar n'avait pas la sensation de descendre, mais il comprit qu'ils devaient être en phase d'atterrissage. Et de fait, peu après il entendit d'autres voix venant de l'extérieur de la nacelle, puis le bruit de l'impact sur le sol. Le Shentiste donna ordre de bander les yeux de Mar, qui ne sentait toujours pas son corps. Un temps interminable passa, puis ils lui enlevèrent le bandeau. Il faisait sombre. Il se demanda si c'était déjà la nuit ou s'ils l'avaient porté dans un endroit obscur. Au fur et à mesure que ses yeux s'habituaient, il commença à distinguer sur le mur, au dessus de sa tête, un cercle un peu plus clair. Il devait être dans une pièce avec une fenêtre circulaire et dehors il devrait déjà faire presque nuit. Graduellement il commença à sentir un fourmillement sur sa peau : il reprenait possession de son corps. Il essaya de fermer les yeux et réussit. Il ouvrit avec peine les lèvres et essaya de parler. Il entendit une espèce de râle : c'était lui qui l'avait émis. Très doucement il sentit son corps reprendre du poids. Il essaya de bouger une main et, avec extrême lenteur, il arriva à la fermer. Il attendit quelques minutes. Il testa encore ses muscles. Il réussit lentement à plier un genou et à le tendre de nouveau. Il leva un bras : il semblait de plomb. Après encore quelques minutes il lui parut se sentir presque normal. Il essaya de se lever et s'asseoir et y arriva. Il tourna et relâcha les jambes qui tombèrent avec force : ses talons frappèrent le dur sol en pierre. Le coup lui fit mal. Il essaya de se lever, il se jeta le buste en avant et tomba d'un seul coup, se prenant un mauvais choc à la joue et au nez. Le sol était froid et lisse. Petit à petit il s'allongea et se tourna sur le dos. Ils l'avaient laissé nu et le contact de la pierre froide le faisait trembler avec force. Il entendait le bruit de ses propres dents qui claquaient. D'une main il vérifia là où il s'était cogné : il ne sentait encore aucune bosse mais vue la violence du coup il ne doutait pas de s'être fait de méchants bleus. Son tremblement accélérait la circulation sanguine et les forces lui revenaient rapidement. Enfin il réussit à se soulever et à se jeter sur la paillasse. La sensation de froid ne voulait pas passer. Il essaya de dormir, mais pendant très longtemps il n'y parvint pas. Puis, petit à petit, insensiblement, le sommeil arriva. Ce fut un sommeil agité. En se réveillant il se trouva pelotonné, transis de froid, la pièce était éclairée par une lumière calme. Il se leva avec précaution mais à présent toutes ses forces étaient revenues. Il était dans une cellule de pierre grise, de deux mètres sur deux et presque quatre de haut, au plafond en croix voûtée. Là-haut, à près de trois mètres cinquante du sol, il y avait une fenêtre ronde par où entrait un rayon de lumière. Sur un mur il y avait une petite porte en bois massif avec un illeton rond. A côté, sur le mur, il y avait une niche et un siège avec un grand trou rond : les toilettes. La moitié de la pièce était occupée par une table encastrée dans les murs avec dessus une paillasse d'herbes sèches. Il approcha de la porte et regarda par le trou. En face se trouvait une autre porte, identique, barrée par deux solides pieux de bois : ce devait être l'accès d'une autre cellule. Contenait-elle un autre prisonnier ? Il essaya de monter sur la paillasse mais même en sautant et en tendant les bras il n'arriva pas à atteindre la fenêtre. Chaque fois qu'il sautait un sourd grincement résonnait dans les planches. Il observa le mur : les pierres étaient lisses et bien encastrées l'une sur l'autre sans fournir la moindre prise. Au centre de la voûte Mar remarqua une petite ouverture qui se perdait dans le noir. Il observa le sol. La porte ne l'atteignait pas mais se terminait à environ soixante centimètres au-dessus, puis il y avait un mur en pierre. La paillasse était plus basse que le seuil et de même pour les toilettes. Même le sol ne présentait pas la moindre fissure. Il s'assit sur la paillasse et s'appuya au mur. Il était froid. Il se releva, plia le matelas pour l'appuyer en partie contre le mur et en partie sur la table et se rassit : maintenant c'était plus confortable. Soudain il vit quelque chose bouger derrière le trou de la porte. Il sauta sur ses pieds et cria "Ohé !" Le mouvement avait cessé. Il colla l'il au trou mais ne vit personne. Il appela encore et commença à donner de forts coups sur la porte ; elle ne vibrait même pas mais dans cette pièce exiguë ses coups se répétaient en mille échos. Il se rassit. Le rayon de lumière qui entrait par la fenêtre dessinait une ellipse sur le mur, laquelle se déplaçait peu à peu, jusqu'à disparaître. Les heures passaient et Mar avait de plus en plus faim. Il remit le matelas en place et se recoucha. "Le mieux à faire est de dormir. Tôt ou tard ils viendront me parler ou me donner à manger !" dit-il à voix haute. Trois jours passèrent sans que rien n'arrive. La morsure de la faim le tenaillait désormais et il avait très envie de boire. Mar se demandait ce qu'ils attendaient pour se montrer. Il était partagé entre l'idée de rester étendu pour économiser ses forces et celle de bouger pour ne pas perdre contact avec la réalité. Enfin, il décida de se plonger en concentration vide et il se sentit tout de suite mieux. Il entendit des bruits, vit la porte s'ouvrir et deux servants entrer dans la cellule. "Debout, lève-toi, tu dois venir avec nous." Mar se leva mais sa tête tournait et il trébucha. Les deux hommes le retinrent par les aisselles et l'emmenèrent dehors. Là un lecteur lui banda les yeux puis ils se mirent à marcher dans des couloirs, des escaliers, des salles qu'il ne pouvait qu'imaginer à leur façon de réverbérer les sons. Ils ne comprit pas s'ils faisaient effectivement un long trajet ou s'ils voulaient juste le désorienter. Ils s'arrêtèrent et on lui enleva le bandeau. Il était dans une salle trapézoïdale avec le plus petit mur percé d'une fenêtre ronde qui en prenait toute la surface du sol au plafond, d'un bout à l'autre. Les deux murs latéraux étaient longs et étroits, eux aussi trapézoïdaux, aussi le sol et le plafond étaient-ils en légère pente. De sorte que tout convergeait vers la fenêtre circulaire. Laquelle était fermée par une mosaïque de verre jaune clair au centre et de plus en plus intense vers les bords. Devant était assis le Grand Luminaire de Shent avec sa tunique dorée. L'extrême simplicité de la pièce et pourtant l'air de richesse et de puissance qui en émanaient était impressionnante. Le long des murs latéraux étaient assis différents Shentistes aux tuniques de différentes couleurs, toutes avec de voyantes décorations dorées. Dans un premier temps Mar crut que c'étaient les Recteurs, puis il se rendit compte que, vu la forme des tuniques, il devait plutôt s'agir du Conseil Académique de Shent. Il réalisa que la mise en scène était volontairement solennelle et impressionnante. La fausse perspective selon laquelle était conçue la pièce faisait paraître bien plus grandes les personnes proches du fond, et donc le siège du Grand Luminaire. Ce dernier était assis sur un haut coussin, lui aussi à décorations dorées mais avec des raies aux couleurs des différents Temples. Ces mêmes couleurs apparaissaient sur la frise du grand cylindres que le Luminaire portait sur la tête. Mar fut poussé à genoux. Il essaya de résister mais il était affaibli par son long jeûne et sa quasi-immobilité et il tomba lourdement. "Tout cela est pour plier ma volonté, pour m'impressionner." Pensa Mar. "Je vais jouer leur jeu, ça vaut sans doute mieux..." Il se prosterna, tendit les bras en avant en posant les mains en V et il proclama : "Lumière de Shent, Sagesse de Shent, Voix de Shent !" et il resta immobile. Sa voix s'était perdue en l'air, comme s'il avait parlé dans le vide. Mais la voix qui répondit rebondit en mille échos subtils. "Labass Swooney (aswooney... wooney... ney... y... y... y...) Shent n'est pas content de toi ! (tentdetoi... detoi... toi... oi...). Pourquoi t'opposes-tu à sa volonté ? (lonté... onté... té... é... é...)." Mar réfléchit vite : "Me voici repenti, et prêt à payer." Silence. Puis : "Qui es-tu ? (estu... tu... u... u... u...)." Mar, toujours prosterné, répondit d'une voix ferme : "Un serviteur indigne." Autre long silence. "Ne feins pas de ne pas comprendre ! (comprendre... prendre... dre... e... e...)." Mar ne répondit rien, restant toujours immobile. Le Grand Luminaire reprit : "Ou tu es un formidable tricheur (cheur... eur... eur... r...), ou tu es doué d'inexplicables pouvoirs (pouvoir, ouvoir... voir... oir... r...), ou encore tu viens de dehors, mais pas comme exilé (xilé... ilé... lé... é...)." Mar pensa de nouveau vite, puis dit : "Si j'étais un tricheur, je ne l'avouerais pas, par peur de la punition ; si j'avais d'étranges pouvoirs, je me serais déjà libéré, sans peine, si je venais de dehors, et j'en viens, je ne pourrais être qu'un exilé ! Alors, pourquoi me poses-tu cette question ?" Il n'avait pas fini de parler qu'un coup de fouet s'abattait sur son dos. Mar resta immobile en essayant de ne laisser échapper aucune plainte. Le Grand Luminaire reprit : "Ne comprends-tu pas que jouer avec les mots ne te sert à rien ? (arien... rien... ien... en...). Tu es entre nos mains et nous trouverons le moyen de te faire parler. (parler... arler... ler... er...). Ramenez-le à sa cellule et commencez le traitement ! (tement... ment... ent...)." Mar se sentit soulevé et emporté à bout de bras. On lui banda encore les yeux mais cette fois le trajet fut plus bref. Quand on lui enleva le bandeau il était de nouveau dans le couloir des cellules. Ils le jetèrent dans la sienne et fermèrent la porte. Mar se jeta immédiatement sur la paillasse. Soudain, en haut, une voix profonde se mit à résonner : "Mar Swooney, qu'est l'amulette que tu as cachée dans la sculpture faite par Chuik ? Où l'as tu trouvée ? Qu'est-ce ? Réponds... Qui te l'a donnée... et où ? Comment marche-t-elle ? Qui es-tu ?" Les questions continuaient, incessantes, monotones, inlassables. Mar essaya de se boucher les oreilles avec les mains mais la voix scandait encore ses questions l'une après l'autre. Mar se mit sous la paillasse pour atténuer le son de la voix mais elle semblait tout imprégner et elle continuait à résonner, obsédante. Il pensa alors à la combattre d'une autre façon et il essaya de se mettre en concentration vide, mais il découvrit que c'était pire : la voix s'insinuait jusqu'à son cerveau et rebondissait dans son crâne. Alors il se mit à chanter à tue-tête en frappant sur la table pour couvrir le son de la voix. Des toilette monta alors une colonne de fumée acre. Mar se mit à tousser et à pleurer pendant que la fumée remplissait toute la pièce. Alors il prit le matelas, le poussa sur le trou des toilettes et s'assit dessus. La fumée cessa de sortir mais la cellule en était encore pleine et lui brûlait les yeux et la gorge. Là haut la voix poursuivait implacable. Puis par moment elle s'arrêtait et alors des coups retentissaient à la porte et résonnaient dans l'étroite cellule. La voix reprit encore : "Comment as-tu fait pour couper le bâton du Conciliateur et sa houppelande? Comment as-tu fait... Comment ? Comment ?" Du trou de la voûte commença à tomber de l'eau, une colonne crépitante et malodorante qui remplit la cellule, monta au dessus du niveau de la paillasse et se précipita gargouillante dans les toilettes. Mar reprit le matelas et referma le trou des toilettes en s'asseyant dessus pour mieux le fermer. Le niveau de l'eau monta et commença à filtrer dehors par sous la porte. "Profitez vous aussi de cette puanteur !" cria-t-il. L'eau cessa de tomber mais le bas de la cellule en était plein et il n'y avait pas moyen de l'en évacuer. Mar essaya de la recueillir avec les mains en coupe pour la verser dans les toilettes, mais vite il réalisa que l'effort était dur et à peu près inutile. Passer des jours dans cette humidité puante et dans le plus complet jeûne le laissait prostré, tant physiquement que moralement. Il y avait des jours où il n'arrivait pas à dormir, parce que dès qu'il s'assoupissait la fumée ou les bruits ou l'eau le réveillait aussitôt. Les voix continuaient à le presser de questions : "Qui t'a appris à construire des vélocipèdes ? Comment as-tu pu savoir qui avait volé le scalpel ? Comment as-tu cassé le bâton de l'Armé de Villeneuve ? Comment pouvais-tu savoir le nom du Curateur sans jamais avoir été en ville ?" Mar croyait devenir fou. Pour calmer les morsures de la faim il déchira la couture du matelas et mangea les feuilles sèches imprégnées de l'eau fétide qui inondait encore la cellule, mais peu après il vomissait le tout dans de terribles douleurs. L'humidité, la puanteur, la fumée acre, la faim et le sommeil l'affaiblissaient rapidement. Mar se surprit plusieurs fois à hurler, mais il n'avait encore rien révélé. Puis un jour ils l'enlevèrent de cette cellule et l'emmenèrent dans une petite chambre. Là on l'accrocha à un mur, pieds et poings liés. La chambre n'avait pas de fenêtre et Mar perdit la notion du temps. Tout le poids de son corps pesait sur ses poignets. Quand il perdait connaissance ou s'endormait, il était vite réveillé par un seau d'eau ou des coups de fouet. A intervalles irréguliers rentraient diverses personnes et tous lui martelaient les mêmes questions de façon obsédante. Mar répétait encore et encore, mais avec de moins en moins de force : "Je n'en sais rien... ça a été comme ça... ce n'est que de la chance..." Aux moments où il était seul, il continuait à se répéter ces phrases en autoconviction, pour ne laisser échapper aucun aveu. Enfin, il s'effondra et ni l'eau ni le fouet ne purent le réveiller. Alors ils le délièrent, le lavèrent et l'emmenèrent dans une cellule propre où ils le posèrent sur un lit moelleux. Quand il se réveilla, il se trouvait dans une pièce plus grande et plus lumineuse et près de lui il y avait un Shentiste à tunique jaune. "Mange quelque chose." Lui dit-il. Mar fit non de la tête. "Pourquoi ne veux-tu pas ? Tu as besoin de manger, tu ne pourras pas résister plus longtemps." Mar, avec peine, répondit : "Non... c'est drogué..." Le Shentiste rit : "Non, sois tranquille. Nous sommes maintenant convaincus que ça n'a été qu'une chaîne de coïncidences. Mange." "Non... c'est drogué..." "Bon, on va manger ensemble. Tu me dis la part que tu veux que je mange et, quand tu seras rassuré, tu mangeras le reste." Mar n'arrivait même plus à suivre ce raisonnement et il répéta avec obsession : "Non... c'est drogué..." "On va te laisser partir, mais tu dois d'abord reprendre force." Mar fit encore non de la tête. Le Shentiste le regardait : "Si on voulait te droguer on n'aurait pas besoin de le faire avec de la nourriture... On a d'autres moyens. Alors, mange." Mar regarda le Shentiste, puis la nourriture : "De l'eau..." "Oui, tiens." "Bois toi, d'abord." "D'accord." Le Shentiste but trois gorgées puis tendit la carafe de porcelaine à Mar. Ce dernier observa encore longuement l'homme puis accepta : "Aide-moi..." Le Shentiste lui souleva le visage et approcha la carafe de ses lèvres. Mar but trois petites gorgées, lentement. L'eau semblait descendre comme un bloc solide, presque dur, tant sa gorge était asséchée. Il sentit un poids dans son estomac mais après, peu à peu, il commença à se sentir mieux. "Encore." Demanda-t-il. Le Shentiste éloigna la carafe. "Non, pas tout de suite. Ça peut te faire du mal, tu dois te réhabituer. Tu es résistant, c'est certain. Mais si je n'étais pas intervenu, tu aurais pu ne pas t'en sortir. Et tout ça pour quoi ? Il était bien évident que tu n'es pas un mage : la magie n'existe pas." Mar était tendu, mais il était si épuisé qu'il n'arrivait même plus à réfléchir. Il devinait vaguement qu'il y avait quelque chose de dissonant dans cette soudaine gentillesse, dans ce traitement amical. Mais où était l'embrouille ? Il n'arrivait plus à se concentrer. L'autre continuait à parler : "Ce qui nous intrigue le plus est cette amulette... qui te l'a donnée ?" Mar était fatigué mais il réalisa que cette question cachait un piège. "Je ne me souviens pas..." murmura-t-il pour gagner du temps. "Elle était comment ? C'était un cylindre en métal ?" "Hein, Quoi ?" "C'était du métal, n'est-ce pas ?" "N... non..." "Pourtant l'Agriculteur Chuik, cet ami à toi, dit que ça lui semblait être du métal. Qui te l'a donnée ?" Mar réfléchit et dit : "Je... je l'ai prise à un des Désaxés morts..." "Vraiment ? Pourtant les bandits ne laissent jamais rien sur les morts." "Et bien... non... c'était par terre... peut-être que dans la lutte..." "Pourquoi ne me fais-tu pas confiance ?" Mar s'épuisait à réfléchir : "Je suis... je suis fatigué..." "Bien sûr, pardon. Dors maintenant. Oui, dors profondément. Je suis ton ami, je veux t'aider... dors maintenant... regarde là, dans ma main... regarde fixement et ça t'aidera à dormir..." Comme par enchantement apparut entre les doigts du Shentiste un petit miroir qui ondulait en rythme à un empan des yeux de Mar, lequel n'arrivait pas à en détacher le regard. Quelque chose au fond de sa conscience lui disait de faire attention, lui disait qu'il était en danger. Mais cette voix basse, monocorde, monotone le pressait. "Regarde, ne le perds pas de vue. Maintenant tu vas dormir, dormir, dormir... mais tu entendras ma voix, la seule voix amie, et tu répondras à mes questions... dors mais réponds..." Mar était fasciné, fasciné par ce rythme doux et inexorable, il sentait que sa faible résistance s'effilochait... quand quelque chose en lui se rebella : "résiste... résiste... il est en train de t'hypnotiser..." Il tendit tous ses muscles, réunit ses dernières forces mais la voix l'ensorcelait, le miroir l'ensorcelait. Il recommença à se détendre. "Mar, attention, rebelle-toi tant qu'il est encore temps, ne cède pas..." lui murmura son subconscient. Il se raidit de nouveau, se faisant presque violence à lui-même. Il essaya de fermer les yeux, de détourner la tête, mais il ne put pas. Dans un dernier et surhumain effort il tendit le coude et le pied gauche et poussa avec force, en hurlant, et roula en bas du lit en se cognant durement mais en retrouvant ses facultés. Le Shentiste avait sauté sur ses pieds et se penchait pour l'aider. "Qu'y a-t-il ? Que fais-tu ?" demanda-t-il, pressant. Mar se releva, aidé par l'homme qui semblait surpris. Le petit miroir avait disparu de ses mains. "Tu... tu... que me faisais-tu ?" "Moi ? Rien. J'essayais de t'aider à dormir, à te détendre pour récupérer tes forces..." "Non, tu essayais de m'hypnotiser." "Oh, que de soupçons stupides, tu me ferais presque croire que tu as vraiment quelque chose à cacher... Allez, étends-toi ici calmement." "Non..." répondit Mar, mais debout, il fatiguait. "Allez, couche-toi ! Regarde, je te laisse seul. Mais repose-toi. Il faut que tu te remettes en forme." Le Shentiste sortit et ferma la porte sans faire de bruit. Mar se coucha sur le lit moelleux. En haut, il y avait une fenêtre ronde, comme dans la première cellule, par où entrait un rayon de soleil. Mar regardait la tâche de lumière avec un ardent désir. "Quand serai-je de nouveau libre ?" se demanda-t-il, épuisé. Il sentait ses paupières s'alourdir, se fermer inexorablement. Il tenta de lutter contre le sommeil... puis il lui sembla que la lumière palpitait en rythme. "Ce n'est pas possible... il y a du soleil ou il n'y en a pas... c'est juste une impression de ma part..." Mais une voix discrète, presque un souffle, émergea du silence. "Dors, dors, n'aies pas peur..." Mar se secoua et se rassit : maintenant la lumière ne palpitait plus et la voix s'était tue. "Peut-être est-ce la peur qui me fait voir et entendre des choses qui n'existent pas..." pensa-t-il. Il resta assis longtemps, jusqu'à ce que sa tête devienne lourde et que ses muscles ne la retiennent plus. Il vit la carafe, près du lit. Il tendit un bras pour la prendre, pour boire. Il l'effleura, la saisit, voulut la soulever mais elle lui échappa, tomba à terre et se cassa en répandant toute l'eau. Seul un morceau concave en contenait encore un peu. Restant tendu, il approcha avec précaution du bord du lit, tendit de nouveau le bras, prit le morceau de porcelaine et arriva à le porter à ses lèvres. Il but le peu d'eau puis l'éclat glissa sur sa joue, sur son épaule et tomba sur le lit entre son dos et le matelas. Mar en sentait le bord acéré le gêner à peine, mais il était épuisé et il ne l'enleva pas. Peu à peu il recommençait à s'endormir. Soudain la lumière se remit à palpiter et la voix à murmurer. "Dors mais écoute... dors mais écoute..." Mar se sentait s'enfoncer dans un vide doux et chaud, confortable, plaisant. "Réponds... obéis..." Mar se sentait flotter en l'air, sans poids, comme s'il avait été en apesanteur... c'était une sensation merveilleuse... il se sentait léger, libre... "Ecoute... tu vas parler à présent... tu diras tout et tu oublieras ce que tu as dit... as-tu compris ?" Mar entendit sa propre voix répondre : "Oui..." et ne s'en étonna pas. C'était juste, il devait en être ainsi. La lumière palpitait au rythme de son cur, la lumière était son cur... "Je viens vers toi maintenant... je t'interrogerai et tu répondras..." Le Shentiste entra sans faire de bruit, regarda la carafe brisé puis s'assit sur le tabouret près de Mar. "Qui es-tu ?" demanda-t-il d'une voix calme et profonde. "Mar Swooney." "Oui, bien sûr. D'où viens-tu ?" "De Ross." "Comment es-tu venu ?" "Avec le ballon..." Le Shentiste parut fâché mais poursuivit imperturbable : "Comment as-tu fait pour couper le bâton et la houppelande du Conciliateur ?" Mar répondit avec calme, il sentait qu'il devait répondre. Mais au lieu de dire comment, il crut devoir montrer les gestes, la voix avait bien demandé "comment" et pas "avec quoi". Alors il leva un bras pour lui montrer. Un muscle de son dos se contracta dans le mouvement, pressant contre l'éclat de porcelaine : son bord tranchant coupa sa peau et Mar sentit une douleur aiguë qui le réveilla d'un coup. Il cligna des yeux, vit le Shentiste penché sur lui... ne comprit pas ce qui se passait, pas tout de suite. Le Shentiste s'était soudain éloigné et il avait l'air contrarié. "Je t'ai dérangé ? Je regrette, tu dormais si bien..." Mar entendit une note fausse dans cette voix. Il sentait la coupure dans son dos et il comprit que c'était l'éclat. Ses mains étaient à quelques centimètres de sa poitrine, dans une curieuse position. Il les laissa tomber, glisser sur ses côtés et la douleur dans son dos s'atténua. Pourquoi avait-il les mains dans cette position ? On ne fait pas ce genre de geste en dormant... et soudain il comprit. Il regarda le Shentiste. Lequel soutint son regard, impassible, mais ne sachant pas quoi faire. "J'ai faim..." murmura Mar. "Il y a à manger, ici." "Drogué ?" "Mais non, je te l'ai dit ! Pourquoi continues-tu à te défier ? L'eau n'était pas droguée, n'est-ce pas ?" "Ça ne veut pas dire... qu'y a-t-il à manger ?" "Des fruits, de la viande, des légumes." "Coupe un demi-fruit. Non, dans l'autre sens. Voilà, mange cette moitié..." Le Shentiste sourit d'un air suffisant, prit la moitié indiquée par Mar et s'apprêta à la mordre. "Non, celle-la est pour moi. Mange l'autre moitié, toi." Le Shentiste fit non de la tête, tendit la première moitié à Mar et mangea l'autre. Alors Mar aussi se mit à manger de petits morceaux, mâchant bien et savourant chaque bouchée. C'était une patnouille sucrée, presque sans pépins, délicieuse. La pulpe était vermeille et la peau verte tâchée de blanc. La patnouille, à cause de sa forme phallique, était réputée aphrodisiaque mais en fait elle n'était que hautement énergétique. Mar se sentit vite mieux et réussit aussi à réfléchir avec plus de lucidité. Le Shentiste allait certainement reprendre ses tentatives d'hypnose, mais Mar savait désormais comment les neutraliser sans qu'il s'en aperçoive : par la douleur. "Je suis fatigué..." murmura-t-il, "laisse-moi me reposer." L'autre se leva avec sollicitude : "Bien sûr. Repose-toi bien." Dit-il et il sortit. Mar s'installa mieux sur le lit, prit l'éclat et le cacha entre sa main et sa cuisse, vers le mur. Il se détendit et tout doucement ses paupières se fermèrent d'elles-mêmes comme cédant au sommeil. La lumière se remit à palpiter. Mar cligna des yeux et la lumière s'arrêta. "Bien, il faut que je sois convainquant... mais je dois prendre garde à ne pas me faire prendre..." pensa-t-il. A nouveau il commença à fermer les yeux très lentement. La lumière se remit à palpiter : d'évidence ils l'observaient. Etrange qu'ils n'aient pas vu l'éclat. Puis la voix revint. Mar pressa l'éclat contre sa cuisse et sentit un élancement de douleur. La voix continuait lente et solennelle, persuasive, avec les phrases habituelles. Mar se détendit mais continua à presser l'éclat contre sa cuisse. La voix demanda : "Tu répondras sincèrement à toutes mes questions ?" Mar se demanda comment devait être la voix de quelqu'un d'hypnotisé. Peut-être comme celle de quelqu'un de somnolent ? La voix insistait : "Tu répondras sincèrement ?" "Oui..." murmura Mar. "Je viens vers toi maintenant... et tu me diras tout, d'accord ?" "Oui..." Mar entendit le Shentiste entrer et approcher. Il était tenté de le regarder mais il fit un effort et garda les yeux mi-clos, immobiles. Le Shentiste se pencha sur lui. "Qu'est-ce que ton amulette était ?" "De l'énergie..." murmura Mar. "De l'énergie ? Quelle énergie ?" "Je ne sais pas..." "Où l'as-tu eue ?" "Sur Boar..." "De qui ?" "De Médam..." inventa Mar en sortant le premier mot qui lui vint à l'esprit, en se demandant où il l'avait pêché. "Qui est ce Médam ?" demanda alors le Shentiste, intéressé. "Je ne sais pas..." "Où l'as-tu rencontré ?" "Sur Boar..." "Bien sûr, mais quand ?" "Avant d'arriver à Champs-Nouveaux." "Comment l'as-tu rencontré ?" "Il est arrivé..." "Arrivé, d'où ?" "Il est descendu..." "Descendu d'où ?" le pressa le Shentiste. "De l'air..." "Avec un ballon ?" "Non..." "Comment, alors ?" demanda le Shentiste avec un rien d'impatience. "Je ne sais pas..." "Comment était-il habillé ?" "Une Spray-tenue jaune..." "Et puis ?" "Une grosse ceinture..." "C'était une ceinture anti-gravité ?" "Peut-être..." "Tu sais comment c'est, une ceinture anti-gravité ?" "Oui." "C'était pareil ?" "Non." "C'était semblable ?" "Oui..." "D'où venait-il ?" "Je ne sais pas..." "Pourquoi t'a-t-il donné l'amulette ?" "Je ne sais pas..." "Il t'a dit quoi en faire ?" "Oui..." "Et quoi ?" "Me défendre... couper..." "C'est un laser ?" Mar réfléchit rapidement : "Non... je ne sais pas..." "Et pourquoi donc ?" "Il ne faisait pas de lumière." "Où est-il à présent ?" Mar fit une pause, pour réfléchir à la meilleure réponse. "Où est l'amulette maintenant ? Réponds." "Je l'ai perdue..." "Où ?" "En nageant..." Le Shentiste se tut longuement. Mar avait de plus en plus de mal à rester immobile. L'homme se pencha encore sur lui. "Maintenant oublie tout. Mais quand tu entendras le mot 'Médam' tu retomberas en hypnose et tu répondras encore. Mais quand je dirai 'réveillé !' tu te réveilleras sans rien te rappeler. Compris ?" "Oui..." Le Shentiste sortit, ferma la porte et après quelques instants Mar entendit le mot "Réveillé !" Alors il se détendit et laissa son corps libre de bouger. Il se mit à tendre et détendre ses muscles, puis peu à peu à bouger comme s'il se réveillait. Il devait prendre garde à ne pas faire voir l'éclat. Il s'assit sur le lit en s'étirant et en regardant furtivement sa cuisse rougie et un peu écorchée. Il repensa aux réponses qu'il avait improvisées. Il lui fallait construire une histoire plausible en brodant sur ce qu'il avait déjà dit pour ne pas se trahir. Mais après, le laisseraient-ils vraiment partir ? Pourrait-il jamais se libérer ? Retrouvez les autres textes d'Andrej sur : http://andrejkoymasky.com/
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