Le premier livre de Mar Swooney (2)
de Andrej Koymasky



Andrej Koymasky © 2007
écrit le 27 Août 1977
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 3
Le don des larmes

Mar prit le fac-similé du contrat, salua et rentra à Bojoul. Il lut et relut le texte (il découvrit que SPA était pour "Société des Plaisirs Autorisés"). Il analysa avec un soin particulier toutes les clauses sur ses devoirs et ses droits. Il se renseigna en particulier sur la "responsabilité solidaire" sur la dotation qu'il recevrait pour usage à l'Eden SPA. L'Eclaireur des Lois lui expliqua que si, par exemple, il déchirait le matelassac dans lequel il dormait, il devrait payer sa réparation ou son remplacement par prélèvement sur ses revenus. La clause parut raisonnable à Mar. Son revenu était fixé à douze Actions par an, payable par poste de travail, en intégrant un pourcentage variant de 1 à 10% de la somme payée par le client pour la prestation reçue, sur la base d'une notation fixée par le client lui-même (variable de 10 à 100 point pour chaque prestation). Pour des prestations dépassant les deux postes prévus, il pouvait refuser le client mais s'il acceptait il avait droit à une heure de sursalaire pour chaque heure supplémentaire.
Après avoir bien lu et complètement compris, Mar alla chez ses parents pour leur demander leur avis, bien qu'en lui même il penche plus à présent pour le oui que pour le non.
Sa mère dit qu'aucun Swooney n'avait jamais fait un tel travail et qu'ils avaient toujours vécu toute leur vie pauvres et dignes, sans se prostituer. Son père soupira et, plus réaliste, il admit qu'il ne voyait pas d'alternative et que, bien qu'à contre-cœur, il ne lui restait qu'à accepter. Sa mère se renferma alors dans un mutisme offensé. Son père soupira encore et raccompagna Mar à la porte du transmen.
Mar retourna au travail. Il relut encore le contrat plusieurs fois et, enfin, avec la plasticarte que lui avait donnée Avocat, il retourna le voir. Bien qu'avec une sensation de trépidation, il se dit prêt à signer le contrat. Ils se transférèrent ensemble aux bureaux de l'Eden SPA, enregistrèrent le contrat et passèrent à la Succémets dont Mar démissionna.
Puis Avocat l'accompagna aux bureaux de la "Cure Psycho-physique Maycox" où on lui affecta une cellule sur le "Resanatorium Infraorbital Venix", le seul à bord duquel on donnait aussi des cours de Sexualité Appliquée. Deux jours plus tard Mar rencontrait ses parents à l'astroport de Tassin. Sa mère toujours enfermée dans son mutisme n'était sans doute venue que pressée par son père mais elle lui offrit une bague antique de famille à l'intérieur de laquelle était gravé "Kem Swooney - 2871".
Son père, toujours entre des soupirs, lui souhaita : "Bon chemin, mon fils."
La mère semblait plus émue d'être pour la première fois de sa vie dans un astroport que par le départ de son fils.
Son père s'acharnait à égrener un chapelet de brefs conseils : "Attention, ne prends pas froid, envoie quelques nouvelles si tu peux, garde toujours les yeux bien ouverts, mon fils, mange et repose-toi..."
Le signal d'embarquement retentit. Mar monta ému dans l'ascenseur en serrant nerveusement son sac à moitié vide. Un membre d'équipage contrôla sa carte de voyage et l'accompagna à sa cellule. Mar s'étendit sur la couchette et s'attacha. Et pour la première fois depuis tant de mois, il se détendit en pensant qu'il avait eu plus d'expériences en moins d'un an que dans les seize précédentes années de sa vie.
L'astronef commença à ronfler et vibrer, tandis qu'une voix métallique scandait le compte à rebours. Mar sentit le ronflement pénétrer jusque dans ses os et quand, au zéro, la structure commença à trembler, un grand poids s'abattit sur lui et lui parut plus fort dans sa tête et son cœur que sur son corps, et il sentit qu'il allait perdre connaissance. Mais ce fut vite fini et dans le silence du vide spatial si se sentit presque flotter et pour la première fois il se sentit libre et léger. Il enleva son harnachement. La faible gravité due à la rotation lui permettait de se mouvoir avec agilité et même son cerveau lui parut plus agile.
Il y avait à bord des gens de tous les âges, tous clairement bien-portants, qui venaient en cure au resanatorium pour les raisons les plus variées. Au cours, il y avait neufs autres jeunes de son âge, quatre garçons et cinq filles, tous sous contrat de l'Eden SPA ou d'une autre SPA. Mar chercha à se lier avec ses compagnons de cours mais ça semblait difficile : ils étaient tous assez fermés et à l'évidence ils n'aimaient pas parler de leurs expériences passées.
Le service à bord était parfait mais Mar s'aperçut vite que les autres voyageurs et l'équipage le traitaient avec une discrète distance, une courtoisie formelle. Le cours commença au deuxième jour du voyage. Il y avait tous les jours trois cours théoriques et trois en laboratoire. Le laboratoire fut, au début, une expérience embarrassante mais peu à peu Mar et les autres élèves s'habituèrent, comme on s'habitue à toutes les réalités qui apparaissent dans notre vie, qu'elles soient bonnes ou non.
Parmi les matières théoriques il y avait "Anatomie Sexuelle", "Histoire et Evolution de la Sexualité", "Théorie du Plaisir" et d'autres sujets d'art et de culture générale. En laboratoire : "Modulation Comportementale", "Expression Psycho-physique", "Localisation des Centres de Plaisir", "Contrôle de l'Orgasme" et "Sexualité Pratique." Pendant les travaux pratiques Mar découvrit, non sans un vague malaise, l'amplitude et la variété des prestations sexuelles qui lui seraient demandées. Il apprit comment donner du plaisir, comment retenir le sien et comment le simuler.
Mais surtout, il se remit en grande forme : en quelques semaines il avait retrouvé son poids de forme, sa peau avait de nouveau une belle couleur saine et uniforme et ses muscles étaient redevenus élastiques et nerveux, que ce soit à cause d'une alimentation soignée, des médicaments qu'on lui faisait prendre ou de l'entraînement au gymnase. Il avait aussi retrouvé le sourire et l'air un peu désinvolte de quand il était étudiant.
A la fin de la croisière son débit atteignait douze Actions et demi. A l'astroport de Tassin un employé d'Eden l'attendait avec un module de destination. Il avait cinq jours libres puis il devrait se présenter à l'astroport de Pedra Lussu et embarquer sur l'astronef Bambyrg II pour la planète Merryval, pendant les cinq mois standards du voyage, il serait de service à bord comme entreteneur de plaisir. Ses revenus seraient enregistrés le jour de son arrivée.
Mar en fut un peu désagréablement surpris : il avait cru qu'il resterait travailler sur Terre, mais il se consola en pensant qu'après tout c'était l'occasion de visiter des endroits et des pays différents. Il passa les cinq jours à la maison, chez ses parents, dans une étrange ambiance : il commençait à se sentir un étranger dans sa famille.
Le jour du départ arriva enfin. Cette fois Mar préféra se rendre seul à l'astroport. A l'embarquement il se présenta à la chef de cabine de l'astronef. C'était une Citoyenne raffinée, dans les cinquante ans-standards, portant une veste lilas à broderies blanches. Elle portait au doigt un coûteux brûle-parfum de Wengel, le casque de ses cheveux était teint de nélium changeant. Elle déplut tout de suite à Mar, mais il se dit qu'il devait se mettre bien avec elle, parce qu'elle serait sa chef pendant toute la durée du voyage.
La chef de cabine, qui s'appelait Otoh, lui montra sa cellule et lui remit l'uniforme de service : un kilt léger avec une cape de fausse-soie rouge carmin, des sandales rouges et un ruban argenté sur les tempes, symbole de son genre de services. Il y avait à bord quatre entreteneurs, lui compris, à disposition des clients.
Au début du voyage son débit commença enfin à descendre. Quand un client demandait les services de Mar, il n'avait qu'à composer le numéro de sa cellule et à enregistrer l'appel. Dès qu'il était libre des ses engagements précédents, Mar passait à sa cellule prendre note des demandes et s'entendre avec les clients sur les rendez-vous.
Pour Mar c'était la première expérience "en vrai" et ce qui le frappa le plus fut la sensation d'être un objet, ni plus ni moins. Il était appelé, utilisé pour le plaisir, payé et oublié. Au mieux on lui demandait comment il s'appelait, sauf qu'après on lui murmurait "mon amour" pendant ses prestations. Mais le plus souvent c'était des mots vulgaires qu'en d'autres circonstances Mar n'aurait jamais tolérés. Quand on le croisait à bord on l'ignorait, comme s'il n'existait pas, comme si on ne le voyait pas, mais si on le croisait dans un couloir désert, alors ce n'était que palpations, clins d'œil, mains baladeuses et petits baisers. Parfois même il devait se soumettre à des prestations gratuites décidées par Otoh en faveur de membres importants de l'équipage.
Enfin, les cinq mois passèrent et quand il débarqua à Merryval sa caisse indiquait un débit encore moindre. Un employé de l'Eden SPA s'occupa de lui et de ses collègues qu'il transféra à différentes Maisons de l'Eden par transmen. Mar atterrit à la "Maison des Rêves" de la capitale, à quelques kilomètres de l'astroport.
Mar n'avait jamais mis le pied, avant, dans une Maison des Plaisirs et jamais il n'aurait imaginé, dans ses plus torrides rêves érotiques, y entrer un jour comme employé. La Maison était grand complexe plein d'ambiances fantastiques et luxueuses. Des services en tous genres : bains, sauna, piscine, terrains de jeux, gymnase, jardins, salle de jeux, théâtres, le tout truffé d'alcôves séparées. Et puis il y avait une zone de chambres suréquipées, conçues dans le but d'abriter tous les genres de débauche imaginés et connues de la Galaxie. Et puis il y avait quelques restaurants typiques, bars, pubs, salles de bal, une vraie ville dédiée au plaisir.
Le garçon regarda d'abord partout, les yeux écarquillés. Mais peu à peu il se rendit compte que lui aussi au fond il faisait partie intégrante de toutes ces attractions et services et tout doucement un sentiment de malaise pénétra Mar. Enfin, on lui assigna son cubicule personnel dans une aile éloignée du complexe. C'était une petite chambre décorée d'un lit régénérant commode, d'une grande garde-robe; d'un siège avec un petit bureau, d'une grande fenêtre polarisée. Elle partageait avec d'autres cubicules de l'étage les toilettes, le pèle-molécule et une douche avec de la vraie eau courante.
Il trouva dans sa garde-robe une incroyable collection de costumes luxueux ou fantaisie, de faux bijoux, de cosmétiques et de parfums rares. Il y avait même une chausse-maille en toile d'araignée de Welmees, translucide et souple, une lumicape arc-en-ciel avec programmateur et plusieurs Spray-tenues en bombe.
Mar vérifia avec le chef de couloir toute sa dotation et enregistra la liste en consigne. Et on l'accompagna au studio holographique où on le fit se mettre complètement nu et on prit les clichés 3D pour le catalogue client. Cela le gêna un peu, d'autant qu'il dut aussi poser en érection, pour que les clients aient une image précise de ses "dons naturels". Et enfin il rentra dans son cubicule, attendre le premier appel. Ainsi commença-t-il à travailler. Il fut vite maître de tous les aspects de sa nouvelle profession et il vit combien, en fait, il était difficile de faire vraiment baisser sa dette. Les clients lui donnaient de mauvaises notes. Pourtant Mar se donnait à fond, mais il était encore trop impliqué et parfois il n'arrivait pas à dissimuler sa répulsion. Le travail était fatigant et débilitant et Mar passait presque tout son temps libre dans le lit régénérateur de son cubicule.
S'il voulait être prêt pour les appels et gagner quelques extras, il devait manger et dormir aux heures les plus impensables, jamais deux jours de suite à la même heure. Il devait apprendre à faire bonne figure à un sort ingrat et à ne pas fuir ces corps parfois flasques et en sueur, ces haleines parfois fétides, ces prétentions parfois insupportables, douloureuses, comme avec ces clients sadiques, quand elles n'étaient pas répugnantes, comme ceux qui urinaient et déféquaient sur son corps.
Il n'aurait jamais imaginé perdre sa virginité de façon si sordide.... Tout, en lui, lui criait de se révolter, mais petit à petit il apprit à simuler le plaisir et l'attention, même en lui-même, couché sur son lit et enfin seul, parfois, saisi d'un profond dégoût, il avait envie de pleurer. Mais même si personne ne le voyait : "Un vrai homme ne pleure jamais !"
Sa notation passa du minimum à trente, puis quarante cinq points en moyenne, ses extra augmentaient et sa dette recommença à baisser sensiblement. Mais, comme un fait du destin, les dépenses se mirent à augmenter. Sa lumicape arc-en-ciel cessa de fonctionner et Mar dut payer la réparation. La tunique de palpivel se déchira et il dut en payer une neuve, et son débit recommença à augmenter. Mar traversa une longue période de dépression et sa notation retomba à seize ou dix-huit points. Il pensa à fuir. Il essaya même, mais il fut arrêté avant même de mettre le pied dehors et fut mis à l'amende. A ce stade, Mar, sans pour autant renoncer à l'idée de la fuite, comprit qu'il lui fallait essayer de s'adapter et se créer son propre espace dans la Maison. Les clients succédaient aux clients et leurs demandes, plus ou moins bizarres, étaient finalement toujours la même. Il se mit aussi à surveiller les autres entreteneurs de la Maison. Il vit qu'ils ne valaient guère plus que lui, et d'ailleurs il découvrit qu'ils étaient souvent pires.
Il découvrit même que certains de ses collègues le regardaient avec envie. Il se rendit compte que parmi eux il y avait de véritables esclaves; jeunes ou moins jeunes, privés même de 4C : c'était des enfants illégitimes, nés après le nombre maximum autorisé par couple. Mar avait toujours cru qu'une grossesse illégale serait interrompue légalement, du moins c'est ce qu'on lui avait appris à l'école et à la maison.
Il apprit que souvent le bébé naissait clandestinement et était vendu aux SPA. Mais les enfants illégitimes n'étaient pas assez nombreux pour faire face à la demande alors d'autres, comme Mar, étaient embauchés en créant des situations semblables à celle où il s'était trouvé lui. Il se rendit compte qu'Avocat et des individus de sa trempe, de vrais maîtres de l'hypocrisie et de la manipulation, formaient des organisations spécialisées pour piéger de jeunes gens ingénus et manquant d'expérience comme lui, mais présentant bien, pour approvisionner les Maisons.
Il comprit aussi qu'une fois "embauché" par une SPA, on y était en pratique lié à vie : il semblait que personne ne soit jamais arrivé à éteindre la dette initiale du contrat. Ne restaient que deux voies de sortie : s'adapter ou se suicider.
Mais à la Maison, on se murmurait encore l'histoire de Neldje, un entreteneur qui avait retrouvé la liberté parce qu'un membre de la grande famille Wengel avait payé toutes ses dettes pour pouvoir l'épouser. C'était le seul cas à sa connaissance, presque une légende, et bien que ce soit arrivé des lustres avant, pour beaucoup c'était la seule lueur d'espoir.
Mar commença à s'intéresser aux entreteneurs qui avaient le plus de succès à la maison : il vit qu'ils avaient surtout des clients réguliers, et il comprit que le client idéal n'était pas celui qui lui plaisait le plus, mais plutôt le moins plaisant, celui que la plupart de ses collègues essayaient d'éviter et de se refiler.
Mar apprit à mieux faire croire, il apprit à entretenir des hommes et des femmes de tout âge et de toute tendance. Son compte, dont l'état continuait depuis longtemps à empirer lentement, commença alors à s'améliorer. Graduellement, les clients les plus difficiles de la maison, mais aussi les plus généreux, devenaient ses habitués.
Parmi eux il n'y en avait qu'un seul qu'il ne lui pesait pas vraiment d'entretenir. C'était le capitaine de trajet Felwoz, un bel homme de quarante-quatre années standards qui, une fois par mois, pendant ses escales à Merryval, passait ses jours de vacances à la Maison. Il n'était pas parmi les clients les plus riches, mais au moins il était parmi les plus normaux et humains et pour Mar, le retrouver constituait une parenthèse de détente. L'homme aimait se faire pénétrer par Mar et voulait que ça arrive après de longs préliminaires. Après, Felwoz aimait jouir dans la bouche du garçon. A la fin, il aimait échanger encore de longs baisers et de longues caresses et parler avec Mar.
L'assiduité de Felwoz permit à Mar de mieux le connaître. Au début, Mar l'avait pris pour un client différent, plus agréable que les autres, mais petit à petit il s'aperçut que le capitaine avait pour lui un intérêt particulier. Quand il arrivait à la Maison, à pésent, il demandait toujours Mar et seulement lui, et il le traitait avec une attention et une tendresse croissante : et s'il en était... amoureux ?
Alors Mar se mit à rêver et tout doucement une idée faisait son chemin en lui : si tout se passait bien le beau capitaine Felwoz pourrait peut-être refaire le coup de Neldje ... Peut-être la liberté n'était-elle pas si inaccessible, après tout.
Il fit son premier mouvement à l'approche de son dix-neuvième anniversaire en temps Terre. Alors qu'ils étaient couchés, au lit, les membres tendrement enlacés, il le fit savoir, l'air de rien, au capitaine. Comme il s'y attendait, ce dernier lui demanda tout de suite ce qu'il voulait comme cadeau. Mar esquiva d'abord. Mais Felwoz insista pour lui faire un cadeau, en signe de sa profonde amitié et de sa gratitude pour les splendides heures de sexe tendre qu'il lui donnait. Mar devint alors évasif, puis se mit à soupirer, et enfin il lui dit, un peu avec l'air de plaisanter, que le seul vrai cadeau aurait été la liberté. Felwoz s'assombrit et changea de sujet.
Le lendemain Mar changea de tactique. Il se montra terriblement triste et avoua au capitaine combien il se sentait seul. L'homme se mit en quatre pour le consoler, le prit dans ses bras et le serra contre lui et lui rappela son amitié. Mar sentit que ce n'était pas encore le moment de son grand coup. Il pensa qu'il devait manœuvrer de façon à ce que ce soit le capitaine qui suggère en premier le "grand pas".
Mar entama alors une comédie complexe. Il personnifia magistralement (il était passé maître en simulation) le type "heureux pour cacher (à grand peine) sa douleur intime". Le capitaine était presque à point. Mar niait avoir quelque problème que ce soit et continuait dans son rôle. Ils firent l'amour comme d'habitude, avec une grande tendresse et une passion croissante de la part de Felwoz. Puis le capitaine dut repartir travailler.
Mar, pendant ce mois, commença à faire en sorte de mécontenter les autres clients (c'était un jeu dangereux et surtout coûteux, mais il faut bien prendre des risques si on veut quelque chose !). Il se montra de plus en plus froid avec les clients et laissa échapper avec ses collègues le "nom secret". Il en arriva à faire une petite scène à deux collègues en se montrant jaloux du capitaine. Bref, Mar devint le centre des discutions de la Maison. Les bruits couraient vite et, à son retour, le capitaine en eut vent.
Le capitaine demanda des explications et Mar nia tout. Felwoz paraissait se rendre compte graduellement que Mar "n'était pas comme d'habitude". Alors il commença à lui poser des questions, lui donner des conseils et Mar, tout doucement, commença à lui avouer "la vérité" à mots couverts. Felwoz avait l'air de plus en plus attiré par Mar et ses passages à la maison se prolongeaient de plus en plus. Mar, en le voyant arriver, s'illuminait complètement en prenant bien garde que le capitaine s'en aperçoive. Et à l'approche de son départ, il se refermait peu à peu dans son mutisme.
Le capitaine dut partir de nouveau mais cette fois, au lieu de l'habituel "à dans un mois", il le serra longuement contre lui, l'embrassa avec une vraie passion et lui murmura des mots doux qu'il termina par un inattendu mais bienvenu "à bientôt, mon si doux garçon." Mar répondit dans un soupir : "Ce ne sera pas assez vite, Fel !"
Mar comprit qu'il pouvait passer à l'étape suivante de son plan. Ce mois-là il fit en sorte que ses collègues trouvent un poème d'amour, anonyme, mais où avec un peu de bonne volonté... on pouvait lire entre les lignes. Mar fut appelé par le chef de service et admonesté : dans son nouveau travail ne devait pas laisser place aux sentiments personnels.
Au retour du capitaine, Mar se montra froid, "pas content", mais fit en sorte que Felwoz en vienne à entendre parler de l'admonestation reçue. L'homme, quand il fut sûr que personne ne pourrait les entendre, lui dit qu'il savait tout et que lui aussi était amoureux de Mar. Le garçon dit qu'il ne le croyait pas. Le capitaine insista et lui demanda comment il pouvait le lui prouver. Mar lui dit que s'il éprouvait vraiment de l'amour et pas juste du désir, il pouvait le lui prouver en s'abstenant d'avoir des rapports avec lui. Felwozs objecta que les deux choses étaient liées, mais que si telle était la preuve qu'il voulait, il acceptait. Ainsi passèrent-ils de longues heures ensemble, sans faire l'amour.
Quand Felwoz fut sur le point de repartir, Mar décida qu'il était temps de faire un pas de plus. Il songea longtemps à se mettre à pleurer, mais il finit par se convaincre qu'un vrai homme ne pleure pas, même pour jouer un rôle. Il se fit donc voir aux prise avec une tristesse grandissante et après beaucoup d'insistance, il s'arrangea pour que Felwoz puisse se douter qu'il pensait sérieusement au suicide.
Le Capitaine s'inquiéta et, enfin, il déclara qu'il était à présent tellement amoureux de Mar qu'il ne pourrait plus se passer de lui. Mar lui fit part, avec une extrême lucidité, de sa situation actuelle : il devait servir des dizaines de clients, contre son gré, et il n'arrivait plus à supporter cela, justement parce que lui aussi, maintenant, était éperdument amoureux du capitaine. Il demanda alors à Felwoz de l'oublier et de ne plus demander à le revoir... et il eut peur que sa requête soit acceptée. Felwoz refusa violemment et lui dit qu'il était si amoureux de lui qu'il aurait fait n'importe quoi pour l'avoir avec lui. Et d'ailleurs, déclara-t-il, il voulait l'emmener loin de là et l'épouser.
Mar crut défaillir : il ne pensait pas être si prêt du but. Mais il se dit qu'il valait mieux renforcer encore sa position avant de chanter victoire. Alors il répondit à Felwoz, l'air amer, de ne pas se moquer de lui : qui pourrait croire que quelqu'un voudrait de lui comme époux ? Lui qui était allé avec n'importe qui, lui qui avait fait les choses les plus abjectes, lui qui était prostitué, un être vulgaire, méprisable...
Felwoz le coupa net, lui disant de se taire, il lui dit que s'il était dans cette situation maintenant, ce n'était certes pas de son propre choix, il lui dit qu'il le connaissait assez bien maintenant pour savoir qu'il y avait une belle personne en lui et il insista sur son intention de l'emmener loin d'ici, quel qu'en soit le prix, et de l'épouser...
Mar fit non de la tête et insista : "Non, Felwoz, c'est de la folie. Et pourquoi donc devrais-tu faire ça ? Que pourrais-je te donner en échange, à part mon affection et mon corps ? Et ça, tu l'as déjà sans avoir à t'engager dans une telle folie..."
"Mais ce n'est pas pareil, Mar. Je te veux pour moi, rien que pour moi... Je ne peux plus supporter l'idée que, en mon absence, tu sois contraint... oui, contraint malgré toi, à coucher avec d'autres."
Mar alors chargea un peu la mule : "Mais qui te dit que, une fois loin d'ici, je te serais vraiment fidèle ? Qui te dit que je serais le bon conjoint pour toi ?"
"Je ne sais pas, Mar, mais crois-moi, je sais qu'il en sera ainsi."
Mar insista. Il lui fallait maintenant aller au bout de son jeu : "Et tu crois que cette conviction infondée vaut la peine de verser à l'Eden SPA près d'une Obligation ?"
Felwoz parut se figer un instant, il eut l'air de réfléchir puis il dit : "Pour l'instant je n'ai pas une telle somme, Mar, parce que j'ai dépensé presque toutes mes économies pour pouvoir partager tout mon temps libre avec toi. Mais fais-moi confiance, vite, plus vite que tu ne le crois, je viendrai te chercher et t'emmener loin d'ici."
Mar arriva à peine à retenir un cri de joie : c'était fait, maintenant ! "Neldje," pensa-t-il, "tu ne seras plus le seul à hanter les contes de la Maison !" A grand-peine il conserva le cap nécessaire : "Non, Fel, oublie tous ces beaux rêves... Sois adulte. Si c'est juste par peur que je me tue... oui, j'avoue, il m'arrive d'y penser, et de plus en plus souvent... mais n'aie pas peur. Tout continuera comme avant, je suis rassuré maintenant. Et... merci, merci Fel : tu ne sais pas le bien que tu m'as fait avec ta proposition."
Le capitaine enleva un bracelet : "Prends ceci, Mar. Je n'ai rien d'autre sur moi, pour l'instant. Ceci est le symbole de mon engagement solennel. Avant que tu ne t'imagines, mon amour, tout cela prendra fin et une nouvelle vie commencera."
Le Capitaine partit. Les jours passaient et Mar trépignait. Parfois, de vagues remords le rongeaient d'avoir manipulé le pauvre Capitaine amoureux, mais il les calmait en se disant que sa liberté valait plus que l'argent d'un pauvre amoureux trompé. Parfois il craignait que ce soit lui qui se berce d'illusions...
Un jour, avant la fin du mois habituel, Mar fut convoqué par le chef de service.
"Citoyen Mar Swooney, je dois t'informer officiellement que le Citoyen Capitaine Felwoz Krugei a déposé sur ton compte deux Obligations, annulant ainsi toutes tes dettes et ta caisse, insère ton 4C si tu veux vérifier, ta caisse est maintenant en crédit. Le Capitaine dit que ton intention est de démissionner de l'Eden SPA et de quitter la Maison. Je dois te demander si c'est bien ta volonté et, le cas échéant, m'occuper des formalités de clôture du contrat."
Mar trouva difficile de répondre sur le champ. Non qu'il ait des doutes, ou que la demande soit une surprise, mais il était très ému. Il confirma dans un filet de voix. Le chef de service enregistra alors l'annulation du contrat, puis il accompagna Mar vérifier la dotation et il en enregistra la restitution. Enfin, Mar fut emmené dans une petite pièce où Felwoz l'attendait.
Ils se serrèrent et s'embrassèrent. Mar était impatient de sortir de la Maison... Puis ils se rendirent au bureau d'enregistrement du Registre où ils enregistrèrent un contrat de mariage monogame, fermé, pour quatre ans. Ils en sortirent heureux, ivres, pour diverses raisons. Ils se transférèrent en transmen à l'astroport et ils allèrent vers le Trajet de Felwoz.
"Mon amour, dès que nous serons à bord, nous ferons enfin l'amour, hein ? Maintenant nous sommes mariés, maintenant rien ne peut plus nous séparer !" dit Felwoz heureux.
"Bien sûr, Fel, moi aussi j'en ai hâte. Ces derniers temps ont été si difficiles pour moi..."
"Enfin, tu me prendras de nouveau, n'est-ce pas mon amour ?"
"Je ferai tout ce que tu voudras, tu le sais. Tu m'as vraiment rendu heureux, et moi aussi je veux te rendre heureux !" dit Mar avec la plus grande sincérité.
De fait, même s'il avait manipulé les sentiments du capitaine pour fuir la Maison, Mar lui était vraiment affectionné et, s'il n'avait pas d'amour pour lui, il nourrissait à son égard le plus sincère respect. Il avait donc l'intention d'honorer leur contrat de mariage. Et qui sait, se disait-il, si en vivant avec lui je ne tomberai pas, moi aussi amoureux de lui !
Ils allaient décoller quand ils entendirent retentir la sirène d'alarme. Une nuée de vigiles sembla surgir de nulle part et entoura le Trajet en s'interposant entre eu et le vaisseau spatial.
Une voix amplifiée par mille haut-parleurs résonna à leurs oreilles.
"Citoyen Krugei, tu es accusé d'homicide volontaire et de vol sur la personne du trésorier Krex de la Famille Chavez. Tu es en état d'arrestation. Rends-toi !"
Mar se figea, livide. Felwoz, après une courte hésitation, sortit de son sac un petit cylindre noir, comme un laser portable, et en se mettant à courir, il le leva au-dessus de sa tête. Des vigiles firent feu de plusieurs points avec leur laser, tirant rapidement derrière eux. Felwoz lança vers Mar le petit cylindre noir et tomba à terre, sans un cri. Les vigiles furent sur lui en un instant et ils semblèrent oublier Mar.
Le garçon sortit de sa transe, attrapa le petit cylindre qui s'était ouvert en tombant devant lui : c'était un étui de plastométal qui contenait un collier de vrai bois de la Terre, avec des graines historiés. Sur chaque graine était gravé le locogramme "Mar" et rien d'autre..
Mar s'éloigna en courant, à l'aveuglette, en serrant le collier dans ses doigts comme si c'était un chapelet, alors que tout lui semblait voilé et flou, à cause des larmes qui envahissaient ses yeux. Il ne savait pas pourquoi, mais il pleura, pleura et pleura tout en continuant à l'aveuglette, dans l'attente d'être touché, à tout instant, par les lasers des vigiles, et il sentit que maintenant qu'il donnait enfin libre cours à ses larmes, seulement maintenant il était en train de devenir un vrai homme.


CHAPITRE 4
Un passager clandestin

Un coup sourd. Des coups et des craquements. Des odeurs acres vaguement familières. Une douleur brûlante sur l'estomac. Puis le noir.
Des fourmis sur la peau. Quelque chose de visqueux sous les doigts. Mar reprenait lentement conscience et un instant il se sentit épouvanté.
"Que s'est-il passé... où suis-je ?" se demanda-t-il, anxieux.
Il ouvrit les yeux, les écarquilla et battit des paupières plusieurs fois : rien. "Ou je suis devenu aveugle ou je suis dans le noir." pensa-t-il, stupéfait de son détachement.
Un martèlement sourd dans sa tête, juste au centre de son crâne.
Il bougea un bras et passa une main sur son ventre endoloris : ses doigts trouvèrent un câblot métallique et, sur sa peau, la boursouflure de sa chair écorchée.
"Je suis attaché... je ne pèse rien... je suis dans l'espace !"
Tout commençait à devenir net en lui et il se sentit plus mal qu'avant.
Felwoz était mort et il était traqué par les vigiles. Petit à petit les pièces du puzzle reprirent leur place et il se souvint.
Il se souvint de sa fuite aveugle, du petit cargo devant lequel il se trouva soudain, sa montée précipitée de l'échelle, la nef déserte, la recherche affolée d'une cachette sure. Il se souvint des notions de mécanique spatiale qui étaient venues miraculeusement à son secours : combien de fois, à l'université, avait-il fait de tels exercices sur un modèle presque identique!
Sans réfléchir, mécaniquement, ses mains avaient débloqué avec des gestes fébriles la fixation à ressorts du panneau sous l'écran de contrôle du bloc des régénérateurs. Il s'était péniblement glissé dans le petit espace, à peine suffisant pour son maigre corps, et il avait remis en place le panneau, en s'enfermant dans le noir le plus complet. Silence. L'obscurité lui donnait presque une impression de sécurité, un peu comme quand, enfant, en fermant les yeux il était sûr que personne ne pouvait le voir.
Après un long moment, en se calmant, il avait repensé à sa situation : inconsciemment ou du moins sans faire exprès, il avait trouvé la façon de fuir la planète. Si la nef avait déjà été révisée, si elle n'était pas pleine de vigiles ou d'agents des forces de sécurité, si elle partait vite, si le voyage était assez court, si son corps était assez résistant... peut-être qu'il y arriverait.
Il y avait beaucoup de "si" et un grand "peut-être". "De toute façon, c'est la seule chance qu'il me reste. Tout ou rien." Fut sa conclusion.
Il se souvint qu'il était resté couché longtemps, en essayant de ne pas penser et de se détendre. Mais ce n'était pas facile. Ses pensées s'arrêtaient sur le moment où la nef partirait. Il vit alors clairement deux dangers : d'abord évidemment l'écrasement de l'accélération au départ, il faudrait qu'il se protège mais il n'y avait rien à faire : il ne pouvait pas aller chercher une couchette anatomique. Le mieux qu'il pouvait faire était de former une espèce de coussin pour protéger son cou, en utilisant tout ce qu'il portait et qu'il avait sur lui, et puis... advienne que pourra.
L'autre danger était l'apesanteur : sans poids son corps se mettrait à flotter et pouvait aller heurter la tuyauterie, les consoles et provoquer des dommages, peut-être graves, à lui-même voire à toute la nef. Il fallait qu'il trouve le moyen de s'attacher, n'importe comment, à n'importe quoi. Il fallait qu'il trouve une corde, un câble, une ceinture, de quelque façon. Il lui fallait ressortir. Une sortie risquait de le faire découvrir, mais ne pas sortir aurait entraîné un bien plus grand risque. Il tendit l'oreille : toujours aucun bruit. Il essaya tout doucement de soulever le panneau, mais rien à faire, il était verrouillé de l'extérieur.
"Putain de moi, je suis perdu !" pensa-t-il avec un calme étrange.
Il ouvrit le petit sac qu'il avait fait pour mettre sous sa nuque et il en sortit son 4C. Il l'alluma et une faible lueur s'en dégagea. Il le mit en mode communication et la lueur s'accrut un peu.
"On n'y voit pas encore assez, merde !" pensa-t-il.
Il essaya de bouger le 4C : s'il l'approchait assez d'un objet, il en verrait les contours. Il explora minutieusement l'espace autour de lui. Il n'y avait rien d'utilisable, à part les panneaux de la console. Son cerveau se mit à travailler vertigineusement. Il devait trouver quelque chose pour s'attacher et le faire sans que sa disparition ne soit remarquée de l'extérieur : quelque chose de pas essentiel.
Il repassa dans sa tête tous les schémas de fonctionnement du bloc de régénération qu'il avait étudié à l'école...
"Merde, ce modèle est l'un des plus rudimentaires, il ne contient rien d'accessoire ni de doublé : aucune redondance."
De temps en temps il s'immobilisait pour écouter les bruits à l'extérieur : encore rien. Alors il recommençait à faire courir son 4C le long des panneaux. Il repensa à ses exercices d'urgence.
"Ce petit câble en acier n'est pas indispensable, mais si je l'enlevais, une alarme s'allumerait sur la console et on en ferait vite une révision complète et on me trouverait... Je dois trouver le câble d'un voyant normalement éteint... non, ça ne marche pas non plus : ce sont tous des alarmes et ça pourrait être trop dangereux d'en inhiber même une seule."
Il continuait sa recherche dans une agitation croissante.
"Il faut que je reste calme, calme... Voyons..." Il mit le 4C en mode chronographe : "3410/4.6.7... combien de temps ça peut-il faire que je suis à bord ? Et combien de temps peut-il rester avant le départ..."
Lentement ses espérances retombaient. Il se repliait sur lui, comme si lui-même se suggérait de laisser tomber, de se faire trouver... et d'envoyer tout au diable. Mais non, il ne pouvait pas se rendre, du moins pas encore.
"Pourtant, ces modules, je les ai bien étudiés... il faut que je trouve une solution."
Il transpirait, et pas seulement à cause de la chaleur. Il essaya de se calmer et recommença à visualiser le schéma de fonctionnement complet des régénérateurs. Dehors tout restait silencieux. Le chrono indiquait déjà 4.7.1. Le schéma continuait à se développer dans sa tête et Mar l'analysait attentivement. Soudain il pensa avoir trouvé. Il mit le 4C en mode computer et vérifia : il trouva le module métallique du servomécanisme de régulation de l'humidité : c'était la solution.
Si la régulation électronique ne marchait pas, il était possible d'activer de la console une régulation mécanique des valves de contrôle de l'humidité. Le sélecteur était relié à une poulie qui commandait un cordon métallique relié à l'axe des valves d'humidification. Il pourrait l'enlever avec précaution et s'en servir. Le contrôle électronique était certainement en état et s'il tombait en panne pendant le voyage et que c'était repéré, alors oui il serait découvert, mais il serait déjà en dehors de l'espace légal de la planète, et tout se passerait au mieux... peut-être.
De toute façon c'était la meilleure solution, sinon la seule. Il se souvint qu'il avait pris son 4C entre les dents pour avoir les mains libres et il commença à dévisser les fixations aux extrémités du cordon métallique. D'un côté il y arriva assez facilement. Mais à l'autre bout la vis paraissait bien déterminée à ne pas bouger. Il s'écorcha les doigts jusqu'au sang puis il pensa à utiliser le couvercle de son 4C comme un tournevis, mais celui-ci se brisa.
Mar s'énervait. Puis il se dit qu'il pouvait utiliser une boucle métallique de ses sandales. Après bien des efforts la première s'était mal pliée mais la vis avait commencé à bouger un peu. Il y arriva enfin avec la seconde et il termina le travail : maintenant le cordon était complètement libre.
Maintenant il s'agissait de le fixer à un point assez robuste de la structure puis de le nouer autour de son corps.
Il trouva une armature de renforcement dans laquelle il arriva à passer le cordon métallique. Puis, en force, il arriva à se le nouer autour de la taille. Il était épuisé. Il referma le sac et le posa sous sa nuque et s'étendit en posant le cou dessus, il était épuisé.
Tout était encore silencieux. Ses bras et ses épaules lui faisaient mal, le bout de ses doigts devait encore saigner. Il resta étendu en essayant de se détendre et une espèce de torpeur s'empara de lui. Il était en train de glisser dans le sommeil quand un nouveau problème le réveilla d'un coup : aurait-il assez d'oxygène là-dedans ? Une fois encore sa connaissance de la mécanique de la nef vint à son secours et avec un grand soupir il se détendit de nouveau : par chance cette partie de la nef n'était pas privée d'air dans l'espace. Il se sentait vidé. Il s'abandonna complètement sur le dur plastmétal de la structure et finalement il s'endormit.
Il se souvint de comment il s'était réveillé soudain. Des bruits sourds, puis nets, des voix. Tous ses sens furent instantanément en alerte. La nef était-elle perquisitionnée ? Il resta figé, respirant à peine. Les bruits et les voix approchaient. Il n'arrivait pas à distinguer les mots, mais il semblait y avoir deux voix : une grave et une aiguë. La basse était rauque, il semblait presque qu'elle n'utilisait que des voyelles. L'autre était chaude et claire, avec un ton agréable et un peu chantant. Les voix approchaient puis s'éloignaient. Des bruits. Des silences d'abord longs, puis de plus en plus rares.
Mar se convainquit peu à peu qu'il ne s'agissait pas d'agents des forces de sécurité, mais des membres d'équipage. Ce type de cargo pouvait très bien être piloté par seulement deux personnes et de fait il n'avait jamais entendu que deux voix.
Puis commencèrent ronflements et vibrations : on chargeait des affaires en soute et ça signifiait que le départ était proche. Mar commençait à réaliser qu'il avait faim. Il n'avait rien à manger avec lui et, plus grave, rien à boire. Combien de temps un homme pouvait résister sans manger ni boire ? Il ne le savait pas.
"Je dois résister le plus longtemps possible, jusqu'à être loin de Merryval, puis me faire voir de l'équipage. Dans le pire cas ils me remettront aux vigiles de la planète d'arrivée et au pire je passerai quelques temps en prison pour avoir été passager clandestin..."
L'idée de la prison, pour autant que ce soit loin de Merryval et de la Maison des Plaisirs, commençait à ne plus trop l'épouvanter. Les planètes, bien que toutes soumises à l'autorité de l'UPO, jouissaient en fait d'une autonomie considérable. S'il avait de la chance, il s'en tirerait sans trop de mal. Mais s'il était resté à Merryval, une fois annulé le remboursement de sa dette et avec une complicité d'homicide, il serait retourné à la Maison des Plaisirs et aurait repris son métier d'entreteneur, si pas pire, pour toute la vie.
"Plutôt crever !" conclut Mar en lui-même.
Les deux vois revinrent. Elles semblaient maintenant arrêtées devant le panneau qui le cachait, de toute façon elles étaient certainement dans la cabine de pilotage. Mar les imaginait qui s'étendaient sur leurs couchettes anatomiques anti-accélération et qui lançaient la check-list des vérifications d'avant le départ.
A un moment Mar entendit une troisième voix et il crut défaillir : il y avait une tierce personne dans la cabine. La voix sonnait dure et un peu officielle, cette voix était sûrement celle d'un vigile. La voix aiguë l'interloqua et le nouvel homme répondit quelque chose. Mar était tendu, presque à en avoir des spasmes. Mais, dans sa peur, une pensée fit difficilement son chemin : ce n'était pas un vigile mais seulement la voix de l'aiguilleur du ciel qui transmettait, depuis le centre de contrôle, les données et les accords nécessaires au lancement.
Il se traita intérieurement d'imbécile : il savait bien que le cargo ne partirait pas sans l'habituel échange de questions réponses entre la nef et la salle de contrôle. Il se relaxa de nouveau. La voix devait maintenant avoir commencé le compte à rebours : il entendait des sons brefs et cadencés. Et en effet le ronflement augmenta, la nef commença à frémir, puis à vibrer et enfin un sifflement aigu lui perça les oreilles (c'est à cet instant qu'il se souvint que seul l'intérieur de la cabine de pilotage était en partie insonorisé dans ce type de cargo) et sa fréquence montait beaucoup et devenait déchirante.
Puis, lentement, il commença à sentir comme une main gigantesque, comme une chape de plomb adhérer à chaque millimètre de son corps et presser. Sa respiration devenait difficile et douloureuse. Vivement, et dans un grand effort, il installa mieux le sac sous son cou et il essaya de se détendre. La poussée augmentait, inexorablement. Il sentait son estomac écrasé, ses membres s'aplatir contre le plastmétal. Il sentait la moindre irrégularité de la surface sous lui sembler imprimer sur lui comme une marque indélébile, comme si la nef et lui devaient fusionner en une seule entité.
Ses yeux, lui semblait-il, voulaient s'enfoncer dans leur orbite et ses nerfs optiques comprimés transmettaient d'inexistantes lueurs au cerveau. Sa langue cherchait à s'enfoncer au fond de sa gorge et à l'étouffer. Mar dut faire un effort intense et très douloureux pour continuer à respirer par le nez. Il espérait s'évanouir mais l'atroce douleur provenant de chacune de ses articulations le maintenait éveillé et conscient. Le bruit lui semblait venir de dures aiguilles de glace qui s'attaquaient à chaque pore de sa peau. Il pria les Puissances, les Dieux, n'importe qui, de le faire s'évanouir.
Il essaya de calculer le temps moyen de libération de l'attraction planétaire, mais il réalisa que trop de données lui manquaient et qu'il y avait trop de variables même pour s'en faire une idée approchée. Il essaya quand-même de compter, pour ne pas penser, mais même l'ordre des chiffres il n'arrivait pas à se le rappeler. Il voulut hurler, mais ses poumons comprimés par l'accélération ne répondaient pas à ses efforts. Il crut qu'il allait devenir fou, et il serait sans doute devenu fou s'il ne s'évanouissait pas d'abord.
Puis, d'un coup, tout cessa et il semblait que les mêmes forces qui l'avaient pressé contre la structure, le repoussaient maintenant. Un coup terrible, le cordon se tendit, pénétra dans sa chair et, enfin, Mar perdit conscience.
Il se souvint de tout cela, dans le moindre détail, et il s'émerveilla d'être encore en vie.
"Combien de temps a-t-il pu passer ?" se demanda-t-il. A sa faim, et plus encore à la soif qu'il sentait, il devait s'être passé longtemps. Il écouta : il entendit les pulsations des mécanismes internes de la nef, le bruit sourd et rythmique des pompes, quelques rares grincements, mais aucune voix. Mar hasarda un mouvement. Des douleurs lancinantes se lancèrent dans tous ses muscles qui se contractèrent violemment, l'envoyant se cogner contre quelque chose, seulement retenu par le cordon métallique.
"Je dois faire attention à ne pas toucher de connexion électrique." Pensa-t-il soudain et il s'immobilisa de nouveau. Puis il se dit : "Je dois chercher mon 4C pour vérifier la date."
Mais évidemment le petit sac qu'il avait fait pour protéger son cou, à l'instant où la poussée s'était arrêtée, était parti flotter ailleurs, en apesanteur.
"Espérons qu'il n'a pas fait de dégâts..." se dit-il, puis il réalisa que si on ne l'avait pas encore trouvé c'était que rien n'était cassé autour de lui.
Lentement il commença à bouger un bras pendant que de l'autre il s'accrochait au cordon. Le plus petit mouvement lui causait des vagues de douleurs. Il ne pouvait pas bouger brusquement et de plus la recherche se faisait à l'aveuglette. Le temps passait et il ne trouvait rien. Il poursuivait son exploration avec précaution.
"Pourvu qu'il ne soit pas hors de portée de mes mains ..." se dit-il. "Je pourrais me détacher, je serais plus libre. Mais alors je perdrais mon seul point de référence. Où qu'il se soit mis, il ne devrait plus bouger, maintenant."
Il commença alors à bouger le bras autour de lui très lentement, en s'arrêtant au moindre obstacle pour chercher à l'identifier à tâtons. Le temps passait et, même si la douleur s'atténuait, il sentit qu'il perdait ses forces.
Soudain il entendit de nouveau les voix. Elles étaient très proches. Mar eut la tentation de se mettre à crier pour se faire trouver. Mais il ne savait pas à quelle distance ils étaient de Merryval, s'ils étaient déjà dans l'espace libre ou encore sous la juridiction planétaire, alors il se tut. Les voix continuaient.
Mar, de nouveau immobile, chercha à deviner à leur voix l'aspect des deux pilotes, pour tuer le temps. L'une venait sûrement d'un homme : elle évoquait quelqu'un de grand, musclé, solide. Ce devait être un type calme et réflexif. Le fait qu'on n'entende que les voyelles pouvait évoquer quelqu'un d'accommodant. Il l'imagina dans la quarantaine, mais peut-être était-ce la soixantaine... aucun élément ne lui permettait de trancher. Il essaya de détailler l'aspect physique de l'homme : cheveux courts, châtain, plats ; yeux clairs, le visage un peu carré mais pas anguleux : sourcils assez épais. Epaules fortes, torse musclé, flancs puissants, grandes mains... ou n'importe quoi d'autre. Ce n'est pas facile de donner un aspect à une voix que, de plus, on n'entend même pas clairement. On disait que certains y arrivaient, une secte de moines ou quelque chose dans le genre.
L'exercice l'aidait à passer le temps, alors il continua. L'autre voix pouvait être celle d'une femme. Elle devait être plus jeune que lui, mais pas très jeune. Grande, elle aussi, mais plus fine. Cheveux frisés ou peut-être pas (mais ça, comment une voix pouvait le faire deviner ?) châtain clair. Des yeux attentifs, scrutateurs. Epaules droites, seins solides mais petits, flancs minces. Mains longues et fortes (et puis, pourquoi ça ? mais qu'importe, il aimait bien l'imaginer ainsi).
Les deux voix ne se superposaient jamais, ne changeaient jamais de ton. Ce devait être soit des collègues, mais très proches, soit un couple marié si habitué l'un à l'autre qu'ils en étaient presque indifférents, se dit-il.
"Un peu comme mon père et ma mère. Mais eux, parfois, ils haussent le ton, même s'ils ne se disputent jamais... pourquoi pas ?"
L'idée de ses parents surgit ainsi, à l'improviste. Depuis longtemps il ne pensait plus à eux : comme ils lui semblaient loin maintenant, et pas que physiquement. C'était étrange, il pouvait penser à eux comme s'il les avait vus il y a quelques jours, comme s'il ne les avait jamais quittés.
Il s'aperçut que les deux voix ne parlaient plus. "Sont-ils sortis de la cabine de pilotage ou assis là, mais silencieux ?"
Il hésitait à se risquer à reprendre la recherche de ses affaires. Mais d'autre part, s'il ne retrouvait pas son 4C et s'il ne vérifiait pas la date, il ne pourrait pas décider s'il était temps de se faire voir ou non. Il bougea un bras avec une extrême lenteur. Les lancées très aiguës recommencèrent dans ses muscles. Il ferma les yeux (ou peut-être étaient-ils déjà fermés et plissa-t-il juste les paupières, il l'ignorait... il faisait si noir là-dedans !) en essayant de résister à la douleur, et il reprit son lent mouvement, exaspéré.
Il toucha quelque chose du dos de la main, il la retourna et il se mit à explorer minutieusement la chose du bout de ses doigts blessés. Peu après il arriva à comprendre que ce devait être un tube. Il reprit son très lent mouvement du bras. Les voix se taisaient toujours. Son estomac lui faisait atrocement mal : une douleur sourde mais intense, comme un poids. Il se demandait si c'était la conséquence du coup pris pendant la poussée ou juste l'effet de la faim. Sa bouche et sa gorge étaient sèches et il déglutit péniblement, dans un immense effort et avec de lancinantes douleurs. Son bras continuait à aller et venir, comme un automate, en grands arcs de cercle. Une faiblesse grandissante s'emparait de lui.
Mais il ne pouvait pas encore se rendre, au moins pas avant qu'il ne trouve son 4C et ne voit la date. Il se dit qu'il pouvait aussi essayer de mesurer le temps en comptant. Il arriva à mille, il continua mais il se rendit compte que l'entreprise était désespérée. Alors il essaya d'isoler un bruit rythmique, lent, sur lequel baser son décompte. Il arriva à isoler le bruit de la pompe à air : outre son ronflement de fond, elle émettait régulièrement un petit "clac" sourd. Il recommença à compter. Son bras entre-temps n'avait pas arrêté sa lente exploration.
Les voix reprirent et Mar, d'instinct, arrêta de bouger et de compter. Les deux voix alternaient, calmes.
"Que peuvent-ils bien se raconter ?" se demanda Mar, "Je n'arrive pas à comprendre un mot. Si je pouvais coller l'oreille au panneau, peut-être pourrais-je comprendre quelque chose..."
Mais il resta immobile. Les voix continuaient, calmes, équilibrées, et alternaient presque en rythme. Peut-être que la voix basse parlait un peu plus souvent, mais la voix aiguë un peu plus longtemps. Ou bien n'était-ce qu'une impression.
A un moment, Mar eut besoin d'uriner : "Je ne peux pas... je ne peux pas... ça pourrait sortir ou encore pire provoquer un court-circuit..."
Mais il lui semblait ne pas arriver à se retenir. Il serra les yeux, les mâchoires, les poings. Il essaya de se rouler en boule pour faire diminuer la pression et la douleur sur sa vessie. Il commença à avoir des sueurs froides.
"Merde, je dois tenir, je dois, je dois, je dois..."
Sa respiration devenait courte et essoufflée. Il sentait des gouttes de sueur courir sur son front et glisser sur son visage.
"Non, non... pas maintenant, je n'en peux plus... résiste, Mar, résiste..."
Il se mordit la lèvre, serra, serra... la pression parut s'éloigner. Il essaya de se détendre lentement, tout doucement, la pression diminuait... il se détendit complètement : la crise, pour le moment, était passée. Il lâcha un gros soupir de soulagement. Et il recommença à avoir peur : les voix, soudain, s'étaient tues. Avaient-elles entendu le soupir qui lui avait échappé ? Il entendit un nouveau bruit émerger dans le bruit de fond des machines, un battement sourd, rythmique, lent et puissant. Mar comprit que c'était le bruit du pouls dans ses tempes, dû à la tension. Il essaya de se détendre, l'oreille tendue et les nerfs à vif.
Les voix reprirent avec le même ton, puis il les entendit s'éloigner et disparaître. Mar, enfin, se détendit de nouveau. Une fois calmé, il recommença à explorer l'espace autour de lui. Devant-derrière, devant-derrière, devant-derrière, jusqu'à ce que sa main arrive à un endroit où elle n'aurait pas dû être et ce fut la fin du Monde.
Il toucha un câble dénudé, prit une formidable décharge, retira la main d'un coup et tout son corps flotta dans la direction opposée. Le cordon métallique se tendit en lui coupant le souffle, son bras frappa le panneau en produisant un bruit fort, comme un gong. Mar cria, se rétracta et se débâtit de nouveau. Les voix revinrent précipitamment, mais excitées cette fois. Mar essaya désespérément de s'arrêter, de se taire, de se calmer, mais sa tension augmenta, jusqu'à ce qu'il s'évanouisse.
Dans la cabine, pendant ce temps, s'était allumée une alarme sur le panneau de contrôle. Les deux navigateurs, revenus précipitamment, virent la lumière clignoter.
"Il y a un problème dans le module de purification d'eau. Espérons que ce n'est rien de grave..."
L'autre regardait le panneau, puis les témoins du système de régénération et à nouveau le panneau : "Oui, mais... c'est quoi tout ce bordel ? Le pompes auxiliaires doivent s'être détachées de leur support pour faire un tel boucan. Et puis j'ai cru entendre un cri..."
"Mais bien sûr, c'est les pompes qui se sont exclamé : merde quel coup !"
"Très drôle ! Bon, il n'y a plus qu'à ouvrir et vérifier. C'est toi le technicien en régénération, non ? Allez, à toi de jouer."
L'homme se pencha devant le panneau, débloqua la fermeture à ressort, souleva le panneau et se figea en lâchant une courte exclamation.
"Alors ?" demanda la femme.
"Par toutes les Puissances Eternelles ! Par toutes les Puissances Eternelles ! Par toutes ..."
"C'est grave ?"
"Et qui peut le dire ? Par toutes les Puissances Eternelles, et une en plus !"
"Et arrête de te payer ma tête, Vieux. Qu'est-il arrivé ?" demanda la femme en se penchant pour essayer de voir.
"Il y a... il y a une Crevette dans la cage, Soufflet."
"Une crevette ? Et tu fais toutes ces histoires pour une crevette ?"
"Ça doit être lui qui a fait tout ce bordel et le cri."
"Arrête de te foutre de moi, Vieux. Tu as compris ce qui s'est passé, oui ou non ?"
"Oui, mais pas comment. Regarde un peu..."
"C'est pas mon boulot, ça. Si toi tu ne comprends pas alors on est foutu, c'est tout. Ça devait arriver, tôt ou tard."
"Bah, si tu le dis ! Allez, aide-moi à le sortir de là."
"Quoi ? Sortir quoi de là ?"
"Mais la Crevette, évidemment !"
"Et quoi ! Maintenant t'es même plus capable d'enlever une crevette tout seul ?"
"Oh, Par toutes les Puissances Eternelles ! Il s'est même attaché !"
"Ohé, mais tu travailles du chapeau ou tu persistes à te foutre de moi ?"
"Mais regarde, Soufflet, après on verra qui travaille du chapeau."
Vieux s'écarta et Soufflet put enfin voir le corps inanimé de Mar, attaché par un cordon de métal à une bride, nu, couvert de graisse, de poussière et de sang, contusionné, flotter dans ce petit espace sous la console.
"Incroyable !" s'exclama Soufflet. "Il est... il est mort ?"
"Mais j'en sais rien, moi. S'il est mort c'est récent, il ne pue pas encore. Ça doit être lui qui a fait tout ce fracas, avant, non ?"
"Ne reste pas à jacasser, Vieux, sortons-le de là, allez."
Vieux trifouilla un peu, arriva à détacher le cordon et, tout doucement, délicatement, il manœuvra pour extraire Mar de cet espace. Soufflet l'aida et ils le tirèrent, flottant, jusqu'à une des couchettes anti-accélération où ils l'installèrent de leur mieux.
"Qui ça peut être ?" demanda Soufflet, plus à elle-même qu'à son compagnon.
"Regarde dans quel état il est, le pauvre petit !"
"Oui, bien sûr. Il est là depuis le lancement... Mais il vit, n'est-ce pas ?"
"Oui, il semble bien... oui, il respire."
"Tant mieux."
"Veille à le remettre sur pieds, Soufflet, pendant que j'arrange tout là-dessous, en espérant qu'il n'ait pas fait trop de dégâts."
Soufflet prit le kit médical, un linge mouillé et commença à laver le corps souillé de Mar. Vieux, pendant ce temps, couché sur le sol, à moitié glissé sous la console, vérifiait les systèmes de régénération.
"Et, mais voyons donc ceci." Dit Vieux en se retirant de sous la console par de grotesque contorsions.
Il avait trouvé la tunique de Mar, entourée autour de son sac.
"Il en avait fait un coussin, sans doute pour se protéger la nuque pendant la poussée... c'est pour ça qu'il a survécu, notre Crevette ! Futé. Qu'y a-t-il dans ce sac... voyons... un collier de vrai bois, voyons... une paire de sandales aux fibres casées, un 4C au couvercle cassé... une carte de Transmen de la Terre... et rien d'autre, vraiment rien d'autre. Ah si, il y a un petit paquet... qui contient une bague ancienne. Bon, si le 4C marche encore, on pourra savoir son nom..."
Soufflet avait arrêté de soigner le corps martyrisé de Mar et, curieuse, elle regardait les objets que son compagnon tenait en main : "Tu le mets en marche, non ?" lui dit-elle.
"Oui, oui... voilà... merde, il est presque déchargé et peu lisible... attends... non, on ne voit rien. Bon, et bien pour en savoir plus il faudrait l'insérer dans le transmetteur du cargo et demander des informations au Bureau d'Enregistrement Central."
"Eh, mais tu es fou, Vieux ? Attendons d'abord qu'il revienne à lui et écoutons-le. S'il s'est caché ici c'est qu'il a de graves problèmes, le pauvre petit, et si tu appelles le Bureau..."
"J'ai juste dit qu'il faudrait, râleuse, pas qu'il fallait le faire. Et puis, si ce garçon était un criminel ?"
"Un petit mignon comme ça ? Mais arrête ! Retourne travailler, je me charge de le remettre sur pieds, ce pauvre gamin."
Soufflet recommença à laver délicatement la peau de Mar. Puis elle fouilla dans le kit médical prit la bombe de spray antiseptique et en aspergea le corps du garçon. Elle attendit qu'il s'évapore et elle aspergea Mar de "Régénérant Instantané Caresse Verte". Elle regardait le corps de Mar, encore visiblement contusionné, mais maintenant moins repoussant.
"Il doit être encore bien jeune... enfin, il a un 4C, il est donc majeur... mais on dirait pas. Regarde ce qu'il est beau... Bon, au machin qu'il a entre les jambes on voit bien qu'il est majeur. Ohé, Vieux, il pourrait être notre fils..."
Vieux, de sous la console où il travaillait, répondit et sa voix retentit de façon drôle : "Oh, tu veux me rendre jaloux ? Ne regarde pas trop son beau machin ! Et puis toutes les occasions sont bonnes pour te plaindre, non ? Mais tu sais bien que je suis en parfait état de fonctionnement et que si nous n'avons jamais eu d'enfant, c'est la faute aux Puissances Eternelles. Et puis, combien de fois te l'ai-je dit ? On pourrait demander l'aide d'un Laboratoire Génétique Espoir. On a un compte ouvert chez eux et ça ne nous coûterait presque rien."
"Non, non, sacrée caboche, un enfant né sur une plaque de verre entre des microscopes électroniques et des micro-sondes ce ne serait pas pareil... pourtant je te l'ai déjà répété un paquet de fois. Si nous devons avoir un enfant, il doit naître de moi et croître en moi, tout comme toi et moi nous sommes nés."
"Allez, traditionaliste rétrograde ! Occupe-toi de remettre en état cette Crevette pour l'instant. Ici tout va bien, c'est juste l'histoire d'isoler un câble et de réinstaller un module... rien de grave, par chance."
Soufflet continuait à regarder Mar. Vieux travaillait vite. Il eut tôt fait de tout remettre en état. Il revint vers les couchettes anti-accélération.
"Dis-moi, Soufflet, tu ne crois pas qu'il vaudrait mieux le coucher sur une de nos couchettes ?"
"Non, attends qu'il reprenne conscience. Il n'est pas mal, là, pour l'instant, et sa respiration a l'air régulière. Je n'arrive pas à sentir son pouls : dans les holo-comédies ça semble simple, mais je n'y comprends rien, je ne le sens battre nulle part."
"S'il respire, son cœur doit battre. Laisse-moi essayer." Dit Vieux et il prit le pouls de Mar en cherchant ses veines du bout des doigts.
A cet instant Mar bougea légèrement et soupira.


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