![]() Le troisième livre de Mar Swooney (1) Andrej Koymasky © 2007 écrit le 2 Septembre 1979 Traduit en français par Eric CHAPITRE 1 La quatrième sortie
Mar décida d'organiser une nouvelle visite sur Boar. Cette fois-ci il voyagerait avec Njeiry et Vokka, avec Moder et trois des meilleurs volontaires. Le voyage fut minutieusement préparé. Dake se vit encore confier la pleine responsabilité de la Garnison. En deux voyages du petit submersible ils se rendirent tous les sept à la nouvelle maison de Ville-Close. Les transmens n'étaient pas encore prêts, leur installation requérant bien plus de temps que prévu, du fait qu'il fallait en transporter toutes les pièces et les monter sans être vus.
Ils retrouvèrent Teskar et Adlo qui les informèrent sur la situation sur Boar. Ils avaient pu infiltrer un ou plusieurs hommes dans divers châteaux de la planète. La charge de Châtelier s'obtenait par nomination : quand un Châtelier commençait à perdre son efficacité, il nommait un successeur, pas nécessairement parmi ses descendants, en choisissant le meilleur Armé du château. Une fois l'an, il pouvait être défié par n'importe quel Armé, qui devait toutefois vaincre quatre champions choisis par le Châtelier. S'il les battait tous les quatre, il pouvait affronter le Châtelier et prendre son poste, pour autant qu'il le défasse lui aussi. Le tout suivait un rituel solennel, mais le genre de lutte était choisi par les deux adversaires. Aucun des volontaires n'avait encore tenté de défi. Lesquels d'ailleurs n'étaient pas si fréquents, en effet le Châtelier était presque toujours un vrai champion. Ce système assurait à la structure des Armés une certaine solidité et de la souplesse. Puis les Châteliers, tous les trois ans, élisaient un Chef-de-peuple. Les Chefs-de-peuple choisissaient parmi eux un Chef-de-Nation et ces derniers, aussi tous les trois ans, élisaient le Fédéral qui résidait à Château-Premier. Mar décida d'accélérer l'infiltration des châteaux et de faire préparer intensément ses hommes pour qu'ils puissent au plus vite commencer à lancer des défis. Il demanda à Teskar de préparer un recensement précis de tous les châteaux et la liste de tous les Châteliers et de leurs champions. Adlo avait calculé qu'en ayant près de vingt-deux pour cent des châteaux entre leurs mains, ils pourraient tenir toute l'organisation des Armés entre leurs mains, grâce au système d'élections en cascades. Il suffisait de bien choisir les châteaux où lancer les défis. Par sécurité il fut décidé de viser un objectif de vingt-cinq pour cent des châteaux, soit un sur quatre. Au total il fallait donc arriver à gagner au moins deux cents seize défis. Mar comptait parmi ses volontaires de plus de quatre cents armés ou futurs armés, tous très bien entraînés. Mais même ainsi, le taux d'échec acceptable serait proche de cinquante pour cent. Il semblait incroyable qu'avec juste deux cents seize hommes placés aux bons endroits on puisse contrôler près d'un million d'Armés, mais c'était la conclusion évidente des calculs. Certes, le système n'était sûr que tant qu'une force, et en l'occurrence Mar et ses hommes, organisait une telle action. Il suffisait de disposer de six chefs de nation sur dix pour élire le Fédéral. Pour tenir une nation, il suffisait d'avoir six régions sur dix, soit trente-six Chefs-de-peuple. Pour avoir trente-six Chefs-de-peuple, il fallait disposer de la majorité de leurs châteaux, ce qui donnait justement le nombre de deux cents seize Châteliers. Ça touchait à l'incroyable. Mar réalisa comment certaines formes de démocratie, comme l'organisation des châteaux, étaient plus apparentes que réelles. Puis il analysa aussi, avec Teskar, la situation des Temples de Shent. Là tout était bien plus incertain et imprévisible. Soixante seize volontaires avaient déjà rejoint les Temples. De certains on avait su qu'ils étaient devenus lecteurs, mais on n'avait bien peu de nouvelles des autres. Mar avait aussi donné ordre de rechercher Phyujel, mais sans succès. Un groupe de cartographes s'employait à renseigner de noms et de symboles les cartes de la planète tirées des photos satellites. Puis Mar se mit à analyser les deux activités lancées sur Boar : les Volumistes augmentaient leur volume de vente avec un succès remarquable. Les marroues de Port-Escale commençaient à être imitées ça et là. Mais une nouvelle activité semblait plus prometteuse que prévu : les groupes d'artistes formés de volontaires de Mar, outre les liens qu'ils assuraient, obtenaient un remarquable succès dans les villages de Boar. Ils diffusaient dans leurs spectacles un message caché : Boar est une planète merveilleuse et un jour sa valeur sera reconnue dans toute la galaxie. Les masques du "sage boarien" et du "sot galactique", introduits par les nouveaux Artistes, firent fureur. De même la danse "Les planètes de la galaxie couronnent Boar" plut et les chansons : "La prison détruite", "Le chant d'espoir de l'exilé", "A l'occasion d'un fait admirable" et "L'homme du destin" étaient de plus en plus appréciées et répandues. Mar décida aussi qu'il était peut-être temps d'ouvrir des lieux d'accueils en des endroits bien choisis sur les routes et les plus longues escales. Ainsi fut lancé le projet d'un réseau de vrais hostels, tant en pleine campagne qu'aux portes des villes les plus fermées et les moins hospitalières, comme justement Ville-Close. Le voyageur devait y être accueilli, restauré, aidé et si besoin soigné pour une somme modique. Teskar se mit aussitôt au travail. L'argent, c'est à dire le métal, ne manquait pas. C'est alors que Mar décida de lancer son quatrième voyage. Ils revêtirent tous des habits qui n'indiquaient d'appartenance à aucun groupe en particulier, prirent de nombreux colliers de grains, clous et poids et, avec trois marroues biplaces dont Teskar disposait déjà, ils partirent. Ils avaient avec eux quelques armes locales mais aussi, bien dissimulées, des alphas, des anneaux laser, quelques enregistreurs ainsi que plusieurs micro-espions et une ceinture anti-gravité. Ils partirent tôt le matin, par la grande piste qui allait vers le nord-est. La piste se déroulait en grandes courbes au travers d'une série de collines basses et boisées. Pendant plusieurs heures ils ne rencontrèrent personne. A part la piste de terre battue, aucun signe de présence humaine n'était visible. Les arbres n'étaient ni épais ni hauts. D'ailleurs, il s'agissait plus de touffes d'arbres que d'arbres, et ils se dressaient ça et là par groupes de huit à douze, avec des troncs lisses et droits, divergeant vers le haut, sortant du même endroit du sol. Les troncs avaient des tâches marron-violet et rose orangé. Puis, à deux ou trois mètres du sol, le tronc s'ouvrait comme en une corolle hémisphérique de branches droites et lisses dont partaient des bouquets de feuilles élancées et longues, allant du vert au rouge. Ça et là un arbre d'une autre espèce rompait la monotonie du paysage. Sous ces arbres à touffes l'herbe ne poussait pas, mais entre leurs groupes, buissons et herbes se pressaient, luxuriants. Mar s'arrêta et essaya de couper une des branches, mais elle se tordit et plia sans casser, pour reprendre sa position initiale dès qu'il la lâcha. Son élasticité était impressionnante. Mar sortit alors de son bagage une lame d'acier effilée pour couper la branche. Avant qu'il ne l'effleure, soudain toutes les touffes de feuilles de cet arbre se refermèrent avec un bruit étrange. Mar éloigna sa main et les touffes, lentement, presque timidement, se rouvrirent. Mar regarda ses compagnons : "On dirait que cet arbre... comprend !" Un homme suggéra : "Peut-être est-ce le contact du métal..." Un autre proposa : "Essaie de le couper avec l'anneau laser." Mar leva alors son anneau et il allait activer le rayon quand d'un coup les touffes de feuilles se fermèrent, et sur les arbres voisins aussi. Mar baissa la main : les feuilles se rouvrirent avec lenteur. "C'est incroyable ! Njeiry, essaie de toucher une branche de cette lame. Ne la coupe pas, touche-la seulement." Njeiry essaya et il ne se passa rien. Alors Mar lui dit : "A présent essaie de la couper." Njeiry n'eut pas le temps de bouger la lame que déjà les feuilles s'étaient fermées d'un coup. Ils firent bien d'autres essais et il fut évident que cette plante savait distinguer un vrai danger d'un autre événement. Pendant qu'ils faisaient leurs expériences, trois voyageurs s'arrêtèrent pour les regarder. "Que voulez-vous faire à cette plante de spagen ?" Mar le leur expliqua. "Et bien, vous devez venir de loin ! Tout le monde sait que ces plantes sont épouvantées quand elles sont menacées. Mais si vous voulez en prendre une branche, par nécessité, et si la plante vous connaît, elle vous laissera généreusement la prendre... il suffit que vous le lui expliquiez." Ils écoutaient bouche bée. Puis ils parlèrent encore un peu aux voyageurs. C'était des manufacturiers qui cherchaient une ville où s'établir, parce qu'ils étaient en désaccord avec ceux de leur ville. Mar s'informa sur la route. A seulement quatre jours de marche, donc environ deux avec les marroues, se trouvait une ville d'armuriers appelée Mont-haut parce que dressée au sommet d'une colline rocheuse plus haute et plus raide que les autres. Ils reprirent le chemin. Pendant les étapes nocturnes ils veillaient à tour de rôle, utilisant aussi les micro-espions, de peur d'être attaqués par des Pilleurs ou des Désaxés. Ils ne firent aucune mauvaise rencontre et arrivèrent enfin en vue de Mont-haut. Le village était entièrement fermé par un cercle de murs. On y accédait par une route étroite et sinueuse, dominée par le château. A mi-montée arriva à leur rencontre un groupe d'armés. Ils portaient un kilt fait de pointes de divers tons d'orange et au bord bleu, et ils étaient torse nu. Ils portaient des armes compliquées à l'aspect efficace. "Qu'est-ce qui vous conduit à notre ville ?" demanda l'un d'eux à Moder qui ouvrait la marche. "Nous voudrions voir les armes que vous fabriquez et peut-être en acheter." "Vous êtes armés ?" demanda un autre. "Bien sûr, le voyage peut être dangereux." "Vous ne pouvez pas entrer en ville avec des armes, vous devez les laisser dehors. Moder se retourna et du regard demanda quoi faire à Mar. "Bien," dit alors Mar, "Jenfer et Pylek resteront dehors avec nos armes, marroues et bagages. Nous quatre et le petit entrerons." L'armé fit signe que c'était d'accord. Puis, quand ils furent prêts, ils les fouillèrent et les accompagnèrent au village, où ils les laissèrent libres de leurs mouvements. Le château et les murs étaient en pierres, mais le village était construit surtout en bois et en craie blanche. Les petites maisons étaient dispersées sans ordre apparent et étaient entourées de grands espaces de travail en plein air, en partie couverts de toitures. Chaque espace était bordé de haies basses qui formaient un dédale de sentiers au tracé irrégulier et de largeur variable. Nombre d'Armuriers travaillaient. Ils virent des trucs étranges et compliqués et essayèrent de demander des explications. Chaque armurier semblait heureux d'expliquer le fonctionnement et l'histoire de ses produits. "Ceci est un springar. C'est un de mes aïeux qui l'a inventé il y a près de douze cycles. Cette partie est faite avec une racine de kobuz récoltée au dixième mois, traité au feu et à l'eau de feu. Voyez, ceci s'appelle l'arrêt et c'est la partie qu'on charge pour lancer au loin la pointe de plante-épine. Là on verse le chaolem, un poison. Ça ne marche qu'à distance rapprochée, mais c'est infaillible. Ce bloc de sécurité fut suggéré à mon grand-oncle par un Shentiste de Shent le Mécanicien. Il marche très bien. Cette arme craint l'humidité, aussi est-elle fournie avec cet étui hermétique en lingen. Je vends le tout pour à peine cinq poids et deux grains." Ainsi, ils tournèrent et s'informèrent. Enfin, ils décidèrent d'acquérir un lance-dards similaire à ceux utilisés par les servants des Temples, un springar portable et un formidable fouet lance-pointes. Ils payèrent et sortirent de la ville où ils attendirent qu'un groupe d'Armés dépose à un tournant les armes et à un autre les projectiles. De cette façons ils étaient sûrs que les armes achetées ne pouvaient pas être retournées contre eux. Ils reprirent la route, se dirigeant à présent vers le nord. Deux jours plus tard ils trouvèrent un groupe de Libres qui gagnait des régions plus fraîches à l'approche de la saison chaude. Mar leur demanda s'ils pouvaient faire un bout de chemin ensemble. Cela fit rire les Libres. "Pourquoi riez-vous ?" demanda-t-il. "Ta question prouve que vous n'êtes pas libres, s'il en fallait la preuve. D'ailleurs vous êtes chargés de biens, d'argent et d'armes... et donc vous ne vous sentez pas libres d'aller où vous voulez et avec qui vous voulez." Njeiry sourit : "C'est vrai, nous ne sommes pas libres, dans un sens. Mais nous avons librement renoncé à une partie de notre liberté parce que ça nous convenait. Y ayant renoncé librement... nous sommes libres !" Un des Libres sourit : "Pas mal ! Mais pas entièrement vrai. Enfin, venez avec nous, si ça vous dit." Ils repartirent. En chemin Mar et les autres parlèrent longuement avec les Libres. Lesquels répondaient souvent à leurs questions, mais parfois leurs réponses étaient difficiles à comprendre, ou peut-être juste à accepter. Moder en particulier, qui se sentait de très forts liens de loyauté envers sa famille, était littéralement bouleversé par l'absence de toute forme de lien social. Un des Libres était intrigué par Moder : "Mais dis-moi, comment marche ce lien dont tu parles ?" "C'est très simple. Chacun de nous a une série de hon et de jiry à l'égard des autres membres de la Famille et de ses hommes. Moi par exemple j'avais un hon envers le Chef de Famille : ma vie lui appartenait, sa parole était sacrée, ses désirs étaient des ordres, tout ce que j'étais était pour lui... Mais il avait un jiry à mon égard : ma vie était sacrée pour lui, ma parole avait du poids, mon désir était une réalité, il était pour moi. En même temps j'avais un hon envers toute la Famille et toute la famille avait un jiry pour moi. De même, j'avais un jiry pour mes subordonnés et eux un hon pour moi..." "Mais tous tes hon et tes jiry, ils n'entraient jamais en conflit ?" "Certes, ça pouvait arriver. Mais certains hon sont plus forts que les autres, et de même pour les jiry." Le Libre fit non de la tête : "Vous êtes fous, dans vos Familles. Vous êtes à l'opposé exact de nous autres, les Libres." "Mais la philosophie hon-jiry existe et fonctionne depuis bien des siècles." "Mais évidemment ! Les excréments aussi existent depuis des millénaires, pourtant ils puent toujours autant !" Moder haussa les épaules : "Toi et moi parlons des langues différentes..." "C'est certain. Mais toi, maintenant que tu es loin de ta Famille, comment fais-tu pour vivre sans ton machin hon-jiry ?" "Avec Mar et les autres il s'en créé un nouveau, naturellement." "Oh oh ! Et qu'y gagnes-tu ?" "La tranquillité." "Tu crois ? Mais ne vis-tu pas dans la crainte que ce nouveau hon-jiry ne se forme pas ? Ou qu'il puisse aussi être détruit à nouveau ?" "Et bien... pas vraiment." "Ah ! Pas vraiment, ça veut dire oui. Tu cherches la tranquillité, ce qui veut dire que tu ne l'as pas. Et même si tu l'avais, tu vivrais dans la peur de la perdre... Ce n'est pas une vie, ça. Seul celui qui ne cherche rien trouve beaucoup. A chercher quelque chose, on se tourmente et on est toujours insatisfait." "Mais vous, les Libres, êtes-vous toujours heureux ?" "Bien sûr, même si parfois certains se laissent prendre par le système, abandonnent leur liberté et perdent leur bonheur. Mais ceux-là ne sont simplement pas de vrais Libres. Vois-tu, on ne devient pas Libre, on l'est. Parfois on réalise peu à peu qu'on l'est... Ce Mar, par exemple, je crois qu'il l'est, fondamentalement... même s'il ne veut pas se l'avouer à lui-même." "Mais si être Libre est si beau, pourquoi quelqu'un devrait avoir du mal à se l'avouer ?" demanda Moder. "Vois-tu, tous les bébés deviennent adultes. Mais il en est toujours qui ne veulent pas l'admettre et qui se bèrcent de l'illusion de pouvoir éviter de grandir... Peut-être par peur des responsabilités, va savoir !" "Mais les Libres n'ont aucune responsabilité !" s'exclama Moder. "Non, tu te trompes. Nous en avons une, une seule, mais grande, essentielle : être toujours libre, de tout et de tous, même de soi-même. Pour cela il faut avant tout accepter sa propre essence. Tu sais, je serais un idiot et pas un libre si je pleurais parce que je ne peux pas battre des bras et voler comme un oiseau. Mais que je ne puisse pas voler n'est pas un manque de liberté, c'est mon essence. Nombreux par contre sont ceux qui cherchent à tout prix à voler et ils se fracassent dans les rochers ou alors comme les Shentistes ils inventent le ballon et se bercent de l'illusion de voler. Mais ce ne sont pas eux qui volent, c'est le ballon. Eux ne font que s'y agripper, leur essence ne change pas. Vois-tu, moi j'ai un fils idiot. Cela aussi fait partie de mon essence. Il est inutile que je l'habille plus élégamment, ou que je le cache ou que je lui mente ou me mente sur ce qu'il est. Il est et il reste idiot." "Mais c'est du fatalisme." "Tu crois ? Moi j'appelle ça la liberté. Même idiot mon fils peut être heureux... à sa façon." "Tu es né chez les Libres ?" "Oui." "Alors, tes parents aussi étaient des Libres ?" "Je crois que oui." "Et quelle vie as-tu eu, jusqu'à présent ?" "Comment ça ?" "Oui, qu'est-ce que tu as réalisé ?" "Ah... trois cycles et deux ans de liberté ! Et toi, qu'as-tu réalisé ?" Moder resta perplexe et ne répondit pas tout de suite. "Tu ne sais pas ?" "Et bien... j'ai vécu... je me suis battu..." Tu vois ? Un arbre aussi vit, un sherkhon aussi se bat... et puis ?" "Mais je suis heureux de vivre." "C'est déjà ça, ce n'est tout le monde qui en est capable. Mais combien as-tu perdu ? Ta Famille, ton hon-jiry... ta terre... ta liberté, quoi. Non, elle tu ne l'as pas perdue : tu ne l'as jamais eue. D'ailleurs il ne s'agit pas d'avoir de la liberté, mais d'être libre." "Tu ne me convaincs pas, tu sais." "Bien sûr. Si je te convainquais, que je te liais à moi, aux aspirations que je vis, tu ne serais pas plus libre que tu ne l'es." "Mais alors, pourquoi m'as-tu expliqué tout cela ?" "Pourquoi ? Parce que je suis libre... comme ça. J'aurais aussi pu librement, ne pas te répondre, ça n'aurait rien changé." "Mais tu m'as donné un peu de ton temps, tu m'as présenté ton credo..." "Mais non, détrompe-toi : je n'ai ni temps ni credo." "Comment ça, tu n'as pas de credo ? Ne crois-tu pas à ce que tu dis?" "Certes, j'y crois, mais ce n'est pas un credo que je possèderais. C'est différent." Moder lui demanda alors : "Mais écoute, si là par exemple, te voyant fatigué, je tirais ta carapace un moment... ne te sentirais-tu pas, après, le devoir de me rendre un service ?" "Bien sûr que non ! Je ne te l'ai pas demandé, c'est toi qui as choisi de tirer ma carapace. C'est ton problème !" "Mais si moi j'étais en difficulté et que je t'appelais à l'aide ?" "Peut-être le ferais-je, mais indépendamment du fait qu'un jour tu m'as aidé. Chacun doit être libre de faire ou de ne pas faire. De même, si tu me giflais, je n'aurais pas pour autant des droits ou des devoirs envers toi." "Tu veux dire que tu ne me rendrais pas la gifle ?" "Peut-être que oui, peut-être que non, mais indépendamment du fait que tu m'aies giflé." "Mais tu as bien des devoirs envers tes parents, n'est-ce pas ?" "Pourquoi ? Je ne leur ai pas demandé de me faire naître. C'était leur libre choix, alors moi aussi je suis libre à leur égard." "Mais si tu donnes la vie à un enfant, ne dois-tu pas le protéger ?" "Non. Je peux l'aider, c'est vrai, mais comme je pourrais aider ou ne pas aider n'importe qui. En général nous aidons les faibles ou les gens en difficulté, parce que nous pensons que la possibilité d'atteindre la liberté est importante pour tous. Mais ce n'est pas un devoir, ce n'est que l'essence d'un Libre." "Mais, un parent qui laisserait mourir son enfant serait un monstre." "Ni plus ni moins que si je te laissais mourir contre ton libre choix. Nous ne pouvons pas tuer la liberté." "Alors, tu vois bien que même toi, tu as tes limites ?" "Bien sûr, tout comme j'ai la limite de devoir manger puis chier... cela fait partie de mon essence et n'enlève ni n'ajoute rien à ma liberté." "Un concept bien pratique, cette essence. Ça en justifie des choses." "Non, ce n'est pas un concept, ce n'est pas pratique, ça ne justifie rien. C'est, tout simplement." "Nous parlons vraiment des langues différentes, toi et moi !" conclut Moder. Le voyage se poursuivit jusqu'à ce qu'ils atteignent une plaine. Là, à une bifurcation, ils virent une scène qui tenait du surréaliste. Les prés étaient semés de hautes colonnes de pierre percées à intervalles réguliers. Chaque colonne portait comme un grand phare. En fait chaque "phare" était un endroit grand comme près d'une demie carapace de Libre, mais en pierres. Certains phares abritaient un hommes, d'autres étaient vides. Quelques hommes en haillons cherchaient dans les prés à l'entour herbes, racines, fruits et baies. Mar demanda : "Qui sont ces hommes ?" Un Libre répondit : "Des cousins à nous. Les Disciplinés. Mais ils sont très différents de nous. Ils croient que la liberté n'existe pas sur cette terre et que la libération advient grâce à une vie de privations, après la mort." "On peut leur parler ?" "Quand ils sont sur leur colonne, non : ils font vu de silence aussi. En bas, ça dépend : ceux dont le visage est caché par un panier sont en période de silence. Les autres parlent, parfois." Mar consulta ses amis et ils décidèrent de faire halte là. Les Libres continuèrent, certains à droite de la bifurcation, d'autres à gauche. Ils se séparèrent ainsi, sans rien dire, sans discussion, sans saluts, comme si chacun savait déjà sa route ou s'il la suivait au hasard. Certains libres, en passant sous les colonnes habitées, y déposèrent un peu de nourriture dans un panier. Quand ils furent loin, les paniers furent lentement remontés par une corde et les Disciplinés mangèrent lentement, en silence. Mar et les autres campèrent à côté de la route. Aucun des Disciplinés ne parut s'intéresser à eux. Le camp installé, Mar et Njeiry s'approchèrent de certains de ceux qui cueillaient des baies. "Gouddei, Disciplinés." Dirent-ils. L'un deux, sans arrêter sa cueillette, répondit : "Que saint Bélon le Stilite ouvre ton cur." "Pardon, je peux parler avec toi ?" demanda Mar. "Parle." "Je ne te dérange pas ?" "Comment pourrais-tu ?" "Je m'appelle Mar Swooney. Quel est ton nom ?" Avant qu'il ne puisse répondre, un autre Discipliné leva brusquement la tête et se tourna pour regarder. Njeiry lâcha une exclamation basse : "Irruhe !" Mar regarda mais l'autre s'était de nouveau baissé. "Celui-là est Irruhe !" dit Njeiry à Mar. Ils s'en approchèrent en l'observant. C'était un homme maigre portant quelques haillons gris et il continuait à creuser, impassible, à la recherche de racines. "Tu es Irruhe !" dit Mar en s'accroupissant devant lui. "Il n'existe plus d'homme du nom d'Irruhe. Nous autres n'avons pas de nom." Mar était certain qu'il s'agissait bien d'un des officiers de la Garnison condamné pour avoir attenté à sa vie. "Tu ne me reconnais pas ?" lui demanda Mar. "Bien sûr. Je sais qui tu es." "Et... et tu ne me dis rien ?" "Que devrais-je te dire ? Que saint Bélon le Stilite..." "Non, attends... Je peux te poser quelques questions ?" "Qui t'en empêche ?" "Que fais-tu ici ?" "Je cherche des racines." "Non, je voulais dire... comment te retrouves-tu chez les Disciplinés ? Pourquoi es-tu Discipliné ?" "Parce que j'ai compris bien des choses... Que saint Bélon le Miséricordieux m'a ouvert le cur." "Peux-tu t'expliquer mieux ?" "Je suis là pour expier la dureté de mon cur." "N'es-tu pas en colère contre moi ? N'as-tu pas de désir de vengeance contre moi ?" "Je devrais ? Non, pour deux raisons. Parce que saint Bélon t'a utilisé pour ouvrir mon cur, ce pourquoi je devrais plutôt t'être gré. Et puis toi aussi tu es ici sur Boar, donc tu paies aussi tes erreurs." Mar sourit intérieurement mais ne détrompa pas Irruhe : "Mais dis-moi, pourquoi adoptes-tu cette vie de... privations ?" "Pour préparer ma vraie vie dans le giron de saint Bélon le Glorieux. Si nous sommes ici c'est que notre cur a été aveuglé par le désir. Désir de puissance, de gloire, d'argent, de sexe, de jouissance... Tout désir humain aveugle l'homme et le rend impur. Nous, ici, avons choisi de fuir les désirs pour nous purifier et atteindre la paix éternelle. Dépouille-toi de tout et tu te retrouveras toi-même. Telles sont les paroles de saint Bélon l'Illuminé. Vois-tu ce bienheureux sur la colonne bancale? C'est le meilleur de nous tous. Bientôt saint Bélon le Miséricordieux l'appellera près de lui. Il y a deux cycles qu'il ne descend pas de la colonne et depuis trois longs mois il ne parle plus." "Mais... comment fait-il pour manger, pour faire ses..." "Nous, les nouveaux, prenons soin de lui. Pour cela aussi Saint Bélon le Généreux nous aidera, quand les temps seront murs." "Mais que fait-il là-haut, seul et immobile ? Comment passe-t-il le temps ?" "C'est le temps qui passe, et c'est une illusion. Lui médite et se dépouille de tout peu à peu. Il est heureux, il est en train d'atteindre la libération." "Mais toi, Irruhe, tu ne peux pas renier ta vie passée." "En effet, je ne la renie pas, parce qu'elle n'était pas vie. Ma vie n'a commencé que quand saint Bélon le Gentil a touché mon cur. Je n'ai rien à renier. Irruhe n'est plus désormais, je suis un homme nouveau, un petit homme en formation. Tu vois, je parle encore..." "C'est ma faute si tu parles..." "Non, c'est comme ça. Il n'y a pas de faute. Toi tu n'es pas encore un homme, il te faut encore naître." "Mais tu m'as dit qu'ici on paie ses erreurs, ses fautes..." "Non, l'erreur existe par elle-même, la faute est en l'homme vieux, ce sont deux choses différentes. Saint Bélon le Sage disait : évite l'erreur, tue la faute et le nouvel homme naîtra." Mar regarda Njeiry : "Qui était saint Bélon ?" "Saint Bélon est l'Illuminé. Il fut exilé ici-bas il y a près de quatre-vingt neuf cycles et il trouva la lumière sur une colonne. C'est pourquoi nos colonnes ont la forme de lanternes. La colonne de saint Bélon est loin d'ici. Plus aucun Discipliné ne monte jamais sur sa colonne, mais le jour de son ascension à la lumière nous y allumons un grand feu. Je n'ai pas encore vu sa colonne, mais un jour j'irai et j'y allumerai mon feu. Mais maintenant, laissez-moi à mon travail et à mes pénitences." "Encore une question, s'il te plait..." dit Mar. Irruhe ne répondit pas et se remit à creuser à la recherche de racines. Mar comprit qu'il était inutile d'insister. Il rentra au camp avec Njeiry et raconta aux autres sa conversation avec le Discipliné qui avait été Irruhe. Moder commenta : "Je comprends maintenant pourquoi les Libres ont parlé d'eux comme de leurs cousins..." Pylek dit : "Ils se libèrent ainsi de leur complexe de culpabilité. Pour certains s'était la réaction à la condamnation subie." "Oui, peut-être. En effet, Irruhe a parlé de tuer la faute. En rentrant à la Garnison j'irai voir s'il y a trace aux archives de ce saint Bélon." Njeiry répondit : "Ce sera difficile. S'il a vécu sur Boar il y a quatre-vingt neuf cycles, soit... huit cents un ans locaux, il devait être parmi les premiers exilés sur Boar. La documentation de cette époque est quasi inexistante." Jenfer demanda : "Mais quel sens a de vivre une telle vie ?" Mar le regarda : "Quel sens a la vie ? Le jour où je trouverai la réponse à cette simple question, je saurai sans doute répondre aussi à ta question." Le lendemain ils repartirent. Les marroues facilitaient beaucoup la progression, même si parfois le sol inégal produisait des cahots qui courbaturaint leurs corps. A une autre fourche ils prirent vers l'est en direction d'un centre habité marqué très clairement sur la carte. Le sol à présent était complètement plat et bientôt ils se retrouvèrent à passer sur d'étroites langues de terre qui serpentaient entre de vastes étendues marécageuses. Et enfin ils arrivèrent en vue d'un village. C'était une série de constructions entièrement en bois, dressées sur des plateformes rectangulaires sur pilotis. Chaque plateforme était reliée aux autres par d'étroites passerelles sans rebord ni rambarde. Ça et là, entre les pilotis, il y avait des barques faites de plantes tressées par grosses gerbes, à deux coques reliées par une légère plateforme. Les maisons se suivaient en zigzags dans le marécage. Elles étaient en bois gris clair, les toits couverts de grandes feuilles de garon tenues ensemble par une résine lactée. Des hommes marchaient sur les plateformes, vêtus d'une courte tunique gris-blanc aux décorations polychromes en forme de feuilles et de fleurs. Ce village semblait dépourvu de château, mais ils virent vite aussi des hommes qu'à leur coupe ils reconnurent comme des armés. Mar et ses amis s'arrêtèrent à faible distance du village : "Qui peut donc habiter là ?" demanda Mar. "C'est ce qu'on doit découvrir..." répondit Pylek. La langue de terre où se déroulait la route se terminait par un tas de gravier assez bas. Puis commençait le marécage : la maison la plus proche était à plus de cent mètres. Pour y aller il fallait une barque, ou peut-être essayer à la nage. De la plateforme la plus proche, quelques armés pointèrent vers eux une espèce d'arme en forme de tube. Tour à tour ils appliquèrent l'il à une extrémité. "Ce doit être une sorte de longue-vue primitive." Dit Nilko. Puis deux armés descendirent sous la plateforme, montèrent sur une barque et ramèrent vers les nouveaux arrivants. A une dizaine de mètres d'eux, un des armés se leva et cria : "Vous voulez acheter du papier ?" Mar répondit vite : "Oui, pour un Volumiste de Ville-close." "Bienvenus à Tourbière, alors. C'est Oskol qui vous envoie ?" "Non, ce sont les Introw." "Ce sont de nouveaux Volumistes, c'est cela ?" "Oui, exact." "Ils n'ont jamais acheté chez nous." "Il faut bien une première fois..." "D'accord. Deux d'entre vous, et sans armes, peuvent monter à bord. Et pas de blagues : nous savons bien nous défendre nous les Sils !" Mar prit Jenfer avec lui, ils déposèrent leurs armes et montèrent sur la barque. Le bras de marécage traversé, ils appontèrent sous la première plateforme. Et montèrent dessus. Ils furent accompagnés, dans le labyrinthe des passerelles vacillantes, jusqu'à un grand édifice où ils furent reçus par deux papetiers. "Je suis le Maître Papetier de premier niveau Tuklensewar et voici l'Assistant Papetier de troisième rang Biklenchicotye. En quoi pouvons-nous vous être utiles, étrangers ?" Mar répondit d'un signe de la tête semblable à celui par lequel il avait été salué : "Je suis le Penseur Mar Swooney et voici mon accompagnateur extraordinaire Jenfer Kullyen. Nous voudrions avoir une idée de la gamme de papiers que vous produisez pour pouvoir en choisir et en acheter." Le Maître le regarda intrigué : "Tu es le premier Penseur que je rencontre de ma longue vie... que fait un Penseur ?" Mar leva un sourcil : "Il pense." "Et... il gagne sa vie... rien qu'à penser ? C'est bien curieux..." "Il vit en concevant de nouvelles choses et en proposant de nouvelles solutions." "Oh, je vois." Mar eut l'impression qu'il n'avait pas vraiment compris. Quoi qu'il en soit, le Maître dit à l'Assistant : "Prends les échantillons de notre production et montres-en les caractéristiques à nos clients." Mar avait remarqué que les habits des deux papetiers étaient en papier et que les décorations étaient en fait des inclusions de vraies feuilles et fleurs. "Excuse-moi, Maître, mais vos habits sont en papier ?" "Bien sûr." "Mais ils ne se déchirent pas ?" "Non, c'est résistant, très résistant." "Mais s'il est mouillé ?" "Il ne craint pas l'eau : nous l'avons fait en mêlant à la pâte un des mélanges de résines dont nous avons le secret." "Peux-tu me montrer aussi ce type de papier ?" "Bien sûr, il y en a dans nos échantillons. Mais saches-le, c'est le plus cher des papiers que nous produisions." "Je n'ai pas de problème d'argent." Répondit Mar. Pendant ce temps l'Assistant avait pris sur de grandes étagères quelques paquets de différentes feuilles. Il commença à décrire les différents papiers, listant leurs qualités et défauts, les usages possibles, les limites avec abondance de détails. Mar et Jenfer regardaient les yeux écarquillés tous ces échantillons, plus beaux et précieux l'un que l'autre. Même le papier présenté comme de dernier choix sembla merveilleux à Mar, par ses irrégularités. "Qu'avons-nous perdu dans la galaxie avec les techniques modernes et les machines ! Certes, nous y gagnons aussi beaucoup, mais... Regarde ce splendide papier. Un seul feuillet, si seulement on pouvait le vendre dehors, rapporterait beaucoup." Remarqua Mar à voix basse. Mar, aux explications de l'Assistant, comprit qu'à Tourbière aussi chaque famille était spécialisée dans la fabrication d'un type de papier différent. Après presque deux heures d'explications, Mar choisit quatre genres de papiers propres à faire des livres et en commanda plusieurs rames de chaque genre. De plus il demanda à acheter un échantillon de chaque papier produit. Le Maître parut stupéfait par cette dernière demande : "Mais les autres papiers sont sans usage pour un Volumiste." "Je sais, mais ces échantillons je les achète pour moi, par pour le Volumiste. Ils pourraient être très utiles à un Penseur. D'ailleurs, s'il y a au village quelqu'un qui sache écrire les locos, je te prie de faire écrire sur chaque feuille le nom que vous lui donnez." "Oui, bien sûr... Notre Enregistreur écrit vite et avec élégance, et il connaît bien les phono-idéogrammes locos. Si tu patientes encore un peu..." "Bien sûr." "Alors suivez-moi. Pendant que l'Assistant prépare vos marchandises, permettez-moi de vous offrir à boire." Il les conduisit à une petite salle aux murs couverts de très beaux papiers de différents tons de la même couleur et les fit asseoir sur de grands coussins confortables, eux aussi en papier. Dans une petite armoire, il prit une élégante petite amphore en verre iridescent, contenant un liquide blanc opaque. "Voici notre boisson traditionnelle : le guzlak. C'est mon propre fils cadet qui l'a fait fermenter quand il est devenu Maître Papetier à l'essai." Il prit trois minuscules tasses en bois et en versa un doigt dans chacune. Puis il en prit une dans la paume de sa main et la porta à ses lèvres. Mar et Jenfer l'imitèrent. Le goût était indéfinissable, entre le sucré et l'acide, vaguement pétillant. Imitant leur hôte, ils le sirotèrent lentement en renversesant très progressivement la main vers leur visage. Puis ils posèrent la petite tasse sur le plan d'une table basse et se passèrent la main sur le ventre en lâchant un "ah !" de satisfaction. Le Maître leur demanda : "Mais aviez-vous déjà bu du guzlak ?" "C'est la première fois, Maître Papetier." "Vraiment ? J'aurais dit que..." "Nous t'avons simplement imité." Il rit : "Oui... tu es un bon Penseur, toi." "Merci." "Je veux te faire un cadeau..." Il se leva, fouilla dans l'armoire et en sortit une feuille de papier. "Ceci est une de mes créations, celle qui m'a valu le plus haut rang, celui de Maître papetier de premier niveau. Je te la donne. J'espère te revoir, un jour..." Mar remercia. Ils retournèrent à l'autre pièce. L'Assistant leur fit vérifier les paquets et leur présenta la note. Mar paya, ils chargèrent tout sur une barque sous la maison et repartirent en passant sous les plateformes, accompagnés par deux armés. La marchandise déchargée et rangée sur les marroues, ils prirent congé des Armés et repartirent en sens inverse. Revenus à la fourche ils prirent l'autre branche, vers une ville qui, à en juger par leur carte, devait être à près de six jours de voyage. Ils devaient surmonter une barrière de reliefs bas et rocheux. Ils attachèrent les alphas aux marroues chargées et lourdes pour les alléger et se mitrent à les pousser avec vigueur. Après deux jours ils atteignaient la barrière rocheuse qui se dressait soudain en fermant la plaine. La route entrait en sinuant entre les roches noirâtres, hautes et découpées, érodés en formes étranges par les vents et la pluie. Quand ils y entrèrent, ils ne virent plus le paysage. Les longues ombres créaient de fantastiques jeux de clairs-obscurs. La nuit tombait, aussi décidèrent-ils de bivouaquer dans une anfractuosité naturelle.
CHAPITRE 2
Mar le Penseur La nuit se passa tranquillement. Au matin, après que Mar eut fait manger Vokka, ils se remirent en marche. Le petit était dans un sac, dans le dos de Nilko. Le spectacle des rochers noirs, baignés par le soleil rouge de Boar, se poursuivit presque toute la matinée. Parfois ils passaient sous de gigantesques arches naturelles qui semblaient tenir dans un équilibre miraculeux et instable. D'autres fois ils avançaient dans des passages étroits entre deux falaises lisses et droites, ondulant verticalement. Ça et là des touffes d'herbes rougeâtres aux fragiles petites fleurs blanches semblaient des gemmes dispersées au hasard. A un endroit plus large il y avait un grand arbre tordu, mort. Mais y vivaient de douces mousses vertes aux tiges rouge feu, comme de petites croix. Enfin, ils arrivèrent à la limite des rochers et commencèrent à entrevoir un nouveau paysage. Mais la route était bloquée par huit personnes habillées de façon hétérogène, armées de grands fouets. Les six amis s'arrêtèrent, perplexes. "Pourquoi passez-vous sur nos terres ?" demanda un des hommes d'une voix menaçante. Njeiry confia Vokka à Pylek et fit un pas en avant : "Personne ne nous a dit que ces terres étaient privées, et ce n'est écrit nulle part." "Bien, maintenant vous le savez." "D'accord, nous vous demandons pardon..." "C'est inutile. Vous devez acquitter le péage." "Combien voulez-vous ?" demanda alors Mar. "Tout ce que vous avez avec vous, sauf la nourriture. Nous ne sommes pas des monstres." Mar répondit : "Non. Nous ferons plutôt demi-tour." "Essayez seulement !" Mar se retourna et vit que huit autres hommes, semblant surgis de nulle part, bloquaient la retraite. Nilko, d'un geste rapide, prit une arme sur la marroue, mais un coup de fouet encore plus rapide et précis cingla dans l'air et le fouet s'enroula autour de son corps. L'homme tira fort vers lui de sorte que Nilko tourna sur lui-même et tomba. Il ne s'avoua pas vaincu, il tenta d'utiliser l'arme depuis le sol mais un autre coup de fouet la lui arracha des mains. Mar cria : "Arrêtez, tous !" "Bravo, c'est un bon début." Dit celui qui semblait leur chef. Mar tourna son anneau laser sur son doigt en se demandant ce qu'il fallait faire : "Ecoute, tu veux tout nous prendre mais moi je ne veux rien te donner. Alors faisons ceci : battons-nous toi et moi. Le vainqueur prendra tout." Le chef rit : "Ne dis pas de bêtises. Pourquoi devrais-je me battre avec toi, un contre un, quand nous sommes seize contre six ?" Mar insista : "Es-tu lâche ? As-tu peur de te battre avec moi?" "Pense ce que tu veux. Je ne fais que ce qui me convient." Mar comprit qu'il était inutile d'insister dans cette voie. La présence de Vokka rendait délicat d'engager la bataille. Mais Njeiry le reprit dans ses bras et se plaça au centre en appelant Moder près de lui. "Vous quatre, attaquez en chushin, nous deux défendrons Vokka avec les anneaux si nécessaire." Murmura-t-il. Mar acquiesça et, sans se retourner, dit : "Jenfer avec moi, les autres derrière. Prêts ?" "Prêts !" Alors Mar et Jenfer commencèrent à avancer avec précaution vers leurs adversaires. Leur chef rit et leva son fouet. Les deux amis se figèrent, tendus. Le fouet jaillit vers Jenfer. Lequel, prêt, esquiva, en saisit le bout et tira de toutes ses forces. Le chef bascula lourdement en avant, Mar sauta et d'un coup de ses deux pieds joints, le fit tomber sur le côté. Aussitôt les autres essayèrent d'utiliser leur fouet. L'un arriva à faire tomber Mar, mais Jenfer s'était emparé de deux autres fouets et attaquait un des hommes qu'il avait désarmés. Mar arriva à éviter un autre coup et tira le fouet à lui, faisant tomber l'assaillant qu'il arrêta des deux pieds avant de les tendre dans un grand coup de reins pour le faire retomber sur un autre. Hurlements, grognements et coups secs s'élevaient des deux mêlées. Mar avait donné un coup de pied dans les couilles d'un autre, qui se tordait par terre. Jenfer avait profité de l'élan d'un assaillant pour le saisir par le bras et l'envoyer s'écraser lourdement sur le bord d'un rocher. Un de ceux encore en possession de leur fouet s'apprêtait à s'en servir sur Jenfer, mais Mar l'avertit d'un cri tandis que trois autres lui sautaient dessus. Jenfer évita le fouet et réussit à déséquilibrer celui-ci aussi, puis jaillit à l'aide de Mar. Ce dernier fit rouler quelqu'un qui essayait de lui bloquer les bras par derrière, en le faisant voltiger au-dessus de lui et basculer sur un autre adversaire. Puis il se tourna vers le troisième, mais il venait de recevoir un coup de lance de Jenfer qui lui brisa l'épine dorsale et il tomba raide mort. Les autres parurent impressionnés par cette mort foudroyante, mais vite ils chargèrent Jenfer en hurlant, à mains nues, les yeux remplis de haine. Jenfer sauta de côté juste à temps et Mar réussit à en mettre un à terre d'un coup sec de taille de la main sur la nuque. Jenfer en bloqua un d'un puissant coup de sa main tendue, raide dans l'estomac, et en même temps il lançait un coup de pied sous le menton d'un autre, le faisant s'effondrer lourdement sur le dos. Ils entendirent Moder crier à l'arrière. Un des assaillants du groupe arrière approchait de Njeiry. Mar réussit à esquiver un nième assaut et il allait se lancer à leur secours quand Moder leva la main avec l'anneau et l'assaillant s'écroula inanimé, tronçonné par l'invisible rayon laser. Mar tomba sous l'attaque de deux hommes et engagea un féroce corps à corps pour se libérer. L'un d'eux avait saisi son cou et il serrait. Mar passa les deux bras entre ceux de l'autre et se libéra en les écartant d'un coup. Puis d'un genoux il le frappa violemment à l'aine pendant que ses mains attrapaient les cheveux du premier et tiraient avec violence pour frapper la tête par terre. Soudain, le chef lança un cri fort et les assaillants s'enfuirent en laissant sur le sol trois évanouis, deux morts et presque tous leurs fouets. Nilko saignait du nez, Pylek avait un il au beurre noir, Jenfer était indemne et Mar avait mal au dos à cause d'un mauvais coup pris en tombant. Mais ils étaient tous saufs. Vokka pleurait, épouvanté. Mar prit une gourde pleine d'eau, but et la passa aux autres. Moder écarquillait les yeux: "Quel genre de lutte est-ce ? C'est... c'est incroyable ! Deux contre huit et vous y êtes arrivés !" Mar sourit : "On t'apprendra. C'est du chushin, c'est à dire le centre du cur ou le vrai centre. Ça vient d'une très antique tradition d'un endroit de la planète Terre qui s'appelait Chugoku ou Ciaina." "Extraordinaire, proprement extraordinaire ! Vous aviez l'air de voler et ces hominidés l'air de sacs de fruits blets entre vos mains. Tous tes hommes connaissent ce chu... cet art martial ?" "Oui, Moder. Ici, sur Boar, le chushin est indispensable." Njeiry intervint : "Mar, que faisons-nous des trois survivants ?" "Attachons-les avec leurs fouets et laissons-les ici. Ils peineront un peu mais ils arriveront à se libérer." Puis il regarda Moder: "Où as-tu frappé avec le laser ?" "Je ne sais pas. J'ai visé le cur mais il bougeait..." Il se pencha sur le cadavre et l'explora minutieusement : "Voilà, il est entré ici..." puis il tourna le corps, "... et sorti là. Je dois lui avoir sectionné les veines et l'épine dorsale..." Mar réfléchit : "Ne connaissant pas le laser, ils ne comprendront jamais comment il est mort... nous pouvons le laisser ici. La prochaine fois il vaut mieux que nous voyagions sans Vokka. Nous devons utiliser plus de micro-espions, et ce serait bien d'avoir des paralysateurs." Nilko objecta : "Mais un paralysateur est gros et dur à cacher." "Nous réfléchirons au problème..." "Quoi qu'il en soit, je voudrais apprendre le chushin." Dit Moder tandis qu'ils se remettaient en marche. Deux jours plus tard ils arrivaient sur une hauteur surplombant une large vallée. Sur le versant opposé ils virent une ville qu'ils trouvèrent aussi sur la carte. Mar, qui commençait à avoir une certaine expérience, à voir comment elle était construite, pensa qu'il s'agissait d'une ville mixte, non spécialisée sur un seul métier. Elle était dominée en amont par un château, long et étroit, protégée sur les flancs par une double enceinte et en aval par un surplomb qui semblait avoir été rendu lisse et escarpé avec art. Sous cette falaise bruissait un torrent. Ils se mirent à descendre en suivant l'étroite piste de terre battue. A droite, en amont, ils entrevirent la structure caractéristique d'un Temple de Shent. Les drapeaux jaunes montraient qu'il était dédié à Shent le Curateur. Ils continuaient vers le torrent. La piste finissait sur un gué et, malgré la charge des marroues, grâce aux alphas, ils le passèrent aisément. Puis ils commencèrent à monter vers la ville. Quand ils arrivèrent à sa porte, c'était presque le soir. Quatre armés barraient la route. "Vous êtes attendus en ville ?" demandèrent-ils. "Non, nous n'en savons même pas le nom..." répondit Njeiry. "Ceci est Maisons-Vieilles , une des plus antiques cités de Boar. Que venez-vous faire ici ?" "Nous voudrions visiter la ville..." "Alors vous devez en demander la permission au Régisseur, mais il est tard maintenant." "Où pouvons-nous passer la nuit ?" "Où vous voudrez, mais hors de la ville." Le groupe s'éloigna et chercha un endroit où camper. Quand le soleil commença à disparaître derrière les montagnes, un long son intermittent monta de derrière les murs, au rythme de plus en plus rapide, apparemment produit par un instrument à vent. Deux personnes arrivèrent en courant et entrèrent en ville. Le son s'interrompit. Trois longs coups de trompette retentirent, les quatre armés rentrèrent et la grande porte se ferma dans un bruit sourd. Les six hommes se reposèrent par tour. Au lever du soleil, un seul long coup de trompette modulé s'éleva du château et les portes de la ville furent ouverte. Mar et les autres se préparèrent et allèrent à la porte où ils firent appeler le Régisseur. Lequel arriva bientôt. "Pourquoi demandez-vous à entrer dans Maisons-Vieilles ?" Mar répondit : "Nous pensons à nous installer ici. Nous voudrions acheter une maison." "Les maisons ne sont pas en vente." "Il n'y en a pas de disponible ?" "Si, trois ou quatre." "Alors, ne pouvons-nous pas en avoir une ?" "Si vous devenez citoyens de Maisons-Vieilles vous pourrez en choisir une et en avoir l'usage exclusif tant que vous ne perdez pas la citoyenneté." "Et comment fait-on pour devenir citoyen ?" demanda Mar. "Il y a deux conditions : primo, l'un au moins dans la famille doit connaître un métier utile à la ville ; secondo, chaque famille doit verser dix valeurs." "Et comment sait-on si quelqu'un connaît un métier utile ?" "C'est simple : on vérifie sur la liste des métiers s'il y a encore des postes libres pour ce travail. Par exemple, nous n'avons pas besoin d'autres Curateurs, mais un charpentier serait utile. Mais avez-vous dix valeurs sur vous ?" "J'ai dans les cent poids... Il n'est pas possible d'avoir une réduction ou un crédit ?" "Non. Alors tout dépend du métier. Que savez-vous faire ?" Mar sourit : "Combien de Penseurs avez-vous en ville ?" "Penseur ? Pas un seul." "Bien, alors vous aurez certainement besoin de nous." Le Régisseur parut perplexe : "Mais quel genre de travail est-ce ? Je n'ai jamais rien entendu de tel." "Un Penseur est quelqu'un qui résout les problèmes des autres, du moins s'ils ont une solution. C'est un travail important et bien peu savent bien le faire." Le Régisseur se gratta une épaule, se dandina d'un pied sur l'autre : "Mais... je ne sais pas... Peut-être qu'un Penseur en ville pourrait être utile... Mais comment puis-je en être sûr ?" Moder fit un pas en avant : "Régisseur, ta perplexité montre que tu es un homme sensé et prudent et que tu mérites pleinement ta charge. Alors écoute notre proposition : accepte pour l'instant nos cent poids et donne-nous l'usage d'une des maisons disponibles pour une période de... disons huit jours. Fais savoir en ville que des Penseurs sont venus et qu'ils sont à l'essai. Si pendant ces huit jours nous arrivons à résoudre au moins la moitié des problèmes soumis, vous nous accepterez, nous laisserez la maisons et nous ferez citoyens. Dans le cas contraire vous nous rendrez la moitié des poids et nous repartirons." "Cela pourrait aller. Mais si vous restez, d'ici un mois de la lune jaune vous me verserez les trois valeurs et douze poids manquants." Mar répondit : "Bien sûr. Mais pour chaque problème qu'on nous soumettra nous demandons le paiement anticipé de deux poids." "Votre tarif est cher !" "Notre tarif habituel est de quelques clous, mais dans ce cas nous devons être prudents. Si nous restons nous baisserons les prix." Le Régisseur réfléchit encore : "Attendez ici. Je dois d'abord consulter les Conseillers." Il attendirent deux heures. Puis le Régisseur revint avec deux témoins et il firent le contrat. Ils entrèrent en ville escortés par huit Armés. Ils visitèrent les maisons vides et en choisirent une à deux niveaux avec un minuscule jardin au dessus du surplomb. Ce n'était pas la plus belle, mais elle allait bien. Un crieur pendant ce temps parcourrait la ville et annonçait la nouvelle de leur arrivée et le marché conclu. Nilko prépara une planche avec écrit : "Ici vivent les Penseurs de Mar Swooney". Il la fixait au montant de la porte quand commença à se former un attroupement de curieux. Pendant ce temps les autres aménageaient l'intérieur. Une heure plus tard le nombre de curieux avait augmenté mais personne encore n'avait requis leur aide. Mar et ses amis mangèrent. Ils venaient de finir quand le bruit dans la rue augmenta. Njeiry regarda dehors : un citoyen sec, très élégamment vêtu, se frayait un chemin vers leur porte à travers la foule. Mar sortit pour l'accueillir. L'homme s'arrêta, regarda Mar, la pancarte, puis demanda : "Es-tu Mar Swooney ?" "Oui, citoyen. Qui es-tu ?" L'homme rit : "Penses-y !" Mar fit non de la tête : "Je ne suis pas devin, mais si tu veux essayer, paie d'abord." Les gens murmurèrent. L'homme se tourna vers les badauds : "Que personne ne dise qui je suis." Pendant ce temps, Mar avait murmuré à Moder dans son dos : "Utilise tout de suite un micro-espion." Moder objecta : "En plein jour ? Il pourrait être vu !" "Espérons que non... Vas-y." Moder rentra dans la maison. L'homme s'était retourné vers Mar l'air satisfait : "Et aucun de tes hommes ne me suivra. Entendu ?" "Entendu." "Voici tes deux poids. Quand me donneras-tu ta réponse ?" "Demain à cette heure." "Très bien. Nous verrons." Le type repartit comme il était arrivé, hautain et bombant le torse. De toute la journée rien d'autre n'arriva. Moder et Nilko avaient fait sortir le micro-espion par une fenêtre donnant sur le surplomb, l'avait fait surmonter la ville, haut, avaient trouvé l'homme et avaient suivi ses mouvements. Après bien des tours, il était rentré dans une maison où il passa la nuit. Mar fit descendre le micro-espion à un moment où la rue était déserte et lut la plaque " Kurimellyn Tichamborio - Jugeur". Le lendemain, à l'heure dite, la moitié de la ville était devant la porte de Mar. L'homme approchait, un grand sourire aux lèvres. Quand il fut à quelques pas de la porte, Mar le salua d'un signe et dit à voix haute : "Tu es vraiment ponctuel, Jugeur !" L'homme se figea sur place et la foule se tut, surprise. "Un penseur n'est pas un devin, Jugeur, mais il sait comprendre des choses qui échappent à d'autres." Kurimellyn avança vers la porte : "Je suis certain qu'aucun de vous n'a quitté cette maison et qu'aucun de mes concitoyens ne vous a parlé... comment avez-vous fait ?" "Contente-toi de ma réponse. Je ne peux pas révéler les méthodes secrètes de ma profession." Les gens, excités, murmuraient. "Tu es satisfait, Jugeur ?" demanda Mar. L'homme avait repris contenance : "Disons que oui, même si tu n'as pas dit quel est mon nom." Mar le savait, mais pour le moment il feignit de l'ignorer : "Tu ne m'avais pas demandé de te dire quel est ton nom, mais juste de te dire qui tu es. Et il plus utile de savoir de chacun ce qu'il fait que de ne savoir que comment il s'appelle." "C'est vrai. Quoi qu'il en soit, je suis Kurimellyn Tichamborio, le jugeur de cette ville." "Je suis heureux de faire ta connaissance, mais un Penseur, vois-tu, doit résoudre les problèmes de la vie, du travail, et non de simples jeux de curiosité. Aussi voudrais-je profiter de cette occasion pour vous dire à tous : si vous avez des problèmes et pas seulement des devinettes à me soumettre, venez chez nous et nous ferons de notre mieux." Le Juge sourit : "Bien sûr. Citoyens, si vous avez des problèmes que d'autres n'ont pas su résoudre, voyons si ces Penseurs peuvent faire à notre affaire." Le jugeur s'en alla. Alors un vieux citoyen avança vers Mar : "Puis-je t'exposer mon problème ?" "Tu as deux poids ?" "Oui, les voilà." "Alors entre." L'homme se mit à parler. C'était un tailleurbien connu. Mais depuis dix mois il avait perdu l'usage d'une main, paralysée, et ni les Curateurs ni Shent n'avaient pu le guérir. Selon la loi de la ville, d'ici trois mois, soit à l'échéance d'une année sans production, n'ayant pas de famille qui l'entretienne, il devrait quitter la ville. Mais lui, une fois expulsé, il n'aurait plus d'avenir. Que pouvait-il faire ? Mar lui dit de revenir d'ici cinq jours et qu'il espérait trouver une solution. Peu après un autre entra. C'était un homme marié, avec un contrat fermé triennal. Le contrat s'achevait. Son conjoint ne voulait pas le renouveler en disant qu'il n'était plus en mesure de le satisfaire. Mais lui était amoureux. Et pourtant, après avoir atteint l'orgasme, il était épuisé alors que son conjoint avait encore envie... Y avait-il un remède ? A lui aussi Mar dit de revenir. Puis entra un sculpteur. Sa spécialité était des uvres faites dans un marbre spécial qui ne se trouvait qu'en un endroit sur la montagne, loin de la ville. Mais il se faisait vieux et la route était longue, le travail fatigant, la roche dure à tailler... Mar mit ses hommes au travail pour chercher une solution pendant que Pylek et Nilko accompagnèrent aussitôt le sculpteur à la carrière pour mieux comprendre le problème. Tard le soir, un garçon de quatorze ans se glissa dans la maison. Il n'avait pas de quoi payer mais Mar, intrigué, le reçut quand même. Le garçon voulait quitter la ville pour voir le monde. Mais son père ne voulait pas et l'avait fait arrêter à la porte par les armés, plusieurs fois. Il ne voulait pas attendre deux ans jusqu'à sa majorité... Y avait-il une solution à son problème ? Mar lui suggéra de faire en sorte de lui envoyer son père ou sa mère pour demander conseil. Le garçon était perplexe. Mar lui expliqua que peut-être qu'il y avait une bonne solution et ne lui demanda, s'il trouvait cette solution, de déclarer au Régisseur qu'il avait résolu un cas de plus. Le garçon sortit et disparut dans la nuit. Le lendemain arrivèrent trois autres clients et le sculpteur revint avec Nilko et Pylek qui se mirent aussitôt au travail et dont le projet fut prêt le soir même. Les jours suivants vinrent d'autres citoyens qui présentèrent les problèmes les plus divers. Mar et les autres prenaient note et renvoyaient les réponses à plus tard ou les donnaient aussitôt, selon le cas. Sur un total de douze demandes, ils avaient déjà utilement répondu à quatre. Il en manquait au moins deux. Les quatres cas résolus étaient celui du Jugeur, celui du sculpteur à qui ils apprirent à fabriquer une brouette rudimentaire pour simplifier et accélérer l'acheminement des pierres et un mélange d'explosifs contrôlés pour casser plus facilement la roche. Puis le cas du tailleur et celui d'une famille dont le benjamin aurait voulu étudier l'art des curateurs, mais ne trouvait pas de livres chez les Marchands et aucun Curateur de la ville ne voulait le lui enseigner, préférant passer l'art à leurs propres enfants. Mar proposa au tailleur d'adopter le garçon et de lui enseigner son métier, en échange il lui paierait les livres que Mar s'engageait à lui trouver et envoyer. Le garçon s'engageait à être tailleur jusqu'à réussir à devenir Curateur, après quoi il entretiendrait le Vieux dont il utiliserait la maison pour son travail. Un contrat fut établi devant témoins. Ils ne purent par contre résoudre le cas du garçon qui voulait fuir et de ses parents. Puis venait le cas d'un jeune graveur qui voulait gagner un concours de la ville qui se tiendrait dans cinq mois. Les conseils donnés par Jenfer, dont la sculpture était un hobby, étaient bons, mais leur efficacité ne pourrait pas être vérifiée avant cinq mois. Venait encore le cas d'une jeune fille amoureuse d'un Armé, et dont l'amour était partagé. Mais à leur château la règle voulait qu'un armé ne puisse épouser et vivre qu'avec un autre armé et la jeune fille était trop faible pour réussir les concours. L'armé par ailleurs ne voulait pas quitter le château. Les solutions envisagées n'arrivèrent à convaincre aucun des deux intéressés. Les cas qu'ils purent résoudre au dernier moment furent les suivants : un citoyen avait une dette de vingt poids envers un Charpentier mais il n'avait pas les moyens de le rembourser. Il risquait donc de tout perdre et d'être chassé de la ville. Mar fit alors convoquer le Charpentier et lui proposa de prendre une marroue en gage de paiement, s'il retirait sa plainte. Mar s'engageait à payer les vingt poids d'ici quatre mois et il reprendrait la marroue. Le type pour sa part s'engageait à servir dans la nouvelle maison de Mar pendant un an. Cela aussi fut couché sur contret. Le dernier cas résolu, grâce auquel ils obtinrent la citoyenneté et la maison en ville, fut celui d'un garçon de vingt ans qui avait été surpris à voler une boîte en bois. La loi voulait qu'il soit chassé de la ville. Sa famille était désespérée, elle ne voulait pas perdre le garçon. Mar fit alors appeler le Jugeur. "Kurimellyn, demain ce garçon doit être chassé de la ville, n'est-ce pas ?" "Certainement, c'est la loi." "Peux-tu m'en réciter le texte exact ?" "Bien sûr, je le connais par cur. Ecoute : 'quiconque sera coupable de vol, quelle que soit la valeur de l'objet, qu'il soit ou non dénoncé par la victime, doit être arrêté et le Jugeur fera effacer son nom des listes des citoyens et fera inscrire son nom sur la liste rouge de ceux qui ne peuvent plus être accueillis en ville, à jamais. Puis il sera chassé'. C'est ce qui sera fait." "Tout est dit ?" "Bien sûr." "Et bien, maintenant je me pose une question : y a-t-il dans votre ville la possibilité d'adopter quelqu'un ?" "Oui... oui, bien sûr." "Peux-tu me réciter aussi la loi sur l'adoption ?" "Oui, écoute : si deux personnes sont d'accord pour que l'une adopte l'autre, s'ils sont tous deux majeurs ou avec l'accord du tuteur du mineur, adopteur et adopté doivent déclarer leur intention devant le Jugeur, le Régisseur, l'Enregistreur et deux témoins. Ainsi, l'adopté perd son nom et son prénom, perd toute lien légal avec sa famille d'origine, est effacé des listes, prend un nouveau prénom et nom de l'adopteur, appartient à sa nouvelle famille et est automatiquement réintégré aux listes sous son nouveau nom." "Très bien. Je veux adopter ce garçon." "Mais... mais..." "Ainsi, la procédure contre lui devra tomber, puisque son nom est effacé et qu'on ne peut pas chasser quelqu'un qui... qui n'existe plus." "Mais ça n'a pas de sens ! C'est toujours lui, le voleur." "Je le sais. Mais telle est votre loi et tu dois la respecter et la faire respecter. Bien sûr, par la suite, tu pourras la faire changer, mais pour l'instant... Alors maintenant, tout de suite, faisons ainsi." "Le... le garçon accepte l'adoption, évidemment." "Oui, bien sûr !" s'exclama l'intéressé. Le Juge resta songeur : "Bien, Mar Swooney, tu as gagné. Dans un sens je n'en suis pas fâché. Mais tu as ouvert une dangereuse faille dans nos lois. C'est une possibilité donnée aux voleurs de s'en sortir." "Non, la faille y était et le Penseur l'a juste fait remarquer... et gratis !" Le Jugeur rit : "Tu commences à me convaincre que la ville a vraiment besoin d'un bon Penseur. Venez, enregistrons tout de suite l'adoption, tu le mérites. Puis je devrai convoquer sans retard les Conseillers pour revoir la loi sur le vol ou celle sur l'adoption..." Ainsi, après avoir adopté Libéré Swooney, selon le nouveau nom enregistré, le garçon fut inscrit sur les listes de la ville avec le groupe de Mar et leur profession de Penseur fut définitivement indiquée sur leur maison. Mar laissa dans la maison Libéré, qui s'avéra être malgré tout un bon garçon, et le serviteur sauvé de sa dette, Merinantol Vikeroby, pour qu'ils tiennent la maison ouverte et propre dans l'attente du nouveau contingent de Penseurs. Après leur avoir donné toutes les instructions, ils quittèrent la ville. Ils descendirent la vallée en direction de Ville-Close. A mi-chemin ils dépassèrent une caravane de Marchands campant au bord de la route. Quand ces derniers virent les marroues, ils leur firent signe de s'arrêter. Ils étaient excités et les couvrirent de questions. Ils en avaient entendu parler par la caravane des Willykoh mais ils n'en avaient jamais vues. Les hommes de Mar essayèrent de répondre à toutes leurs questions et décidèrent de se joindre pour quelques jours à la caravane. C'était les Sperkol, une caravane formée récemment qui comptait trente têtes : des marchands jeunes mariés, quelques bébés et un seul vieux. Mar leur proposa de changer leur parcours pour passer par Ville-Close, Port-Escale et peut-être aussi Maisons-Vieilles et de la sorte écouler et diffuser les marroues, les livres des Introw et peut-être les nouveaux produits qui pourraient être faits dans la nouvelle maison de Mar à Maisons-Vieilles. Le Conciliateur sembla très intéressé et dit qu'il ferait son possible pour obtenir les autorisations nécessaires des autres caravanes de la région. Mar signa au Conciliateur une lettre par laquelle il demandait aux responsables de ses productions de favoriser cette caravane. Le Conciliateur à son tour donna à Mar une lettre par laquelle il s'engageait à faire des prix spéciaux à ses maisons. Ils se quittèrent après un abondant repas qui scella les pactes tout juste conclus. Ils reprirent la route à un pas plus soutenu que les Marchands et vite ils les laissèrent derrière eux. Après encore deux jours de chemin, ils arrivèrent à la porte d'un village d'Agriculteurs. C'était Champ-Ouvert, un gros village étendu dans une vaste plaine, non loin d'un Temple de Shent du Sillon, aux étendards verts. Mar et les siens étaient à court de provisions et pensèrent en acheter au village. Il s'arrêtèrent à faible distance de la limite des terres cultivées, entourées de hauts murs de plantes-épines d'une variété un peu différente de celles de Champs-Nouveaux et restèrent à attendre, regardant ostensiblement vers le village. Peu après arrivaient quatre armés et deux Agriculteurs. Mar leur expliqua la raison de leur arrêt. Un des Agriculteurs leur dit d'attendre et retourna au village pendant que l'autre et les armés restaient avec eux. Mar en profita pour leur parler : "Je suis ami des Beyryl de Champs-Nouveaux... Vous les connaissez ?" "Des Beyryl il y en a aussi ici, mais je ne suis jamais allé à Champs-Nouveaux." "Ce sont les mêmes Beyryl ?" "Oui, bien sûr, ils sont de la même branche." "Les Beyryls sont originaires d'ici ?" "Oui, je crois... mais je ne suis pas le Séparé, je ne sais pas ces choses-là." "La caravane des Sperkol va arriver." Dit Mar. "Oui, nous l'attendons. Avant c'étaient les Tetlenjir qui passaient par ici..." Puis Mar demanda à un des armés : "Quel est le nom de vôtre château ?" "Fok, comme un des Compagnons Fondateurs." "Alors votre château doit être un des plus antiques." L'armé répondit avec fierté : "Bien sûr qu'il l'est. Seul Vieux-Château et trois autres sont antérieurs. Notre Châtelier a toujours la cinquième place, dans les grandes fêtes. Et un Chef-de-Nation vit chez nous." Mar acquiesça et ajouta : "J'ai un bon ami au château Wal." "A Port-Escale ? Tu as des amis partout, toi. Quel est ton métier ?" "Nous sommes tous des Penseurs." "Ah ! Et un Penseur voyage beaucoup ?" "Oui, c'est certain." "Comme un Marchand ?" "Plutôt... je dirais comme un Libre." "Les Libres ne sont pas des hommes, ils n'ont même pas de travail ! Bien sûr, ils valent mieux que les Pillards ou les Désaxés... mais être un Libre, pouah !" "Mais les Libres ont choisi un mode de vie qui ne fait de mal à personne. Pourquoi les mépriser ?" "C'est vrai, d'ailleurs nous les tolérons. Mais ils ne sont utiles à personne. Et puis, quelle vie ont-ils ? Vous au moins vous êtes... Penseurs. J'ignore en quoi consiste votre travail, mais vous êtes certainement plus utiles que les Libres. Et puis on voit bien que vous êtes des gens bien : vous avez des affaires, de l'argent, de beaux habits et vous voulez acheter de la nourriture des champs, vous ne vous contentez pas de racines ou d'herbes sauvages. Et vous avez des armes avec vous, vous êtes civilisés !" Mar sourit. Il comprit qu'il serait inutile de poursuivre, mais cette dernière assertion l'avait amusé, amèrement amusé. Celui qui a plus d'armes ou de meilleures serait donc plus civilisé ? L'Agriculteur revint : "Venez, le Sage vous attend." Ils partirent tous en groupe. Le village se dressait au milieu des champs et le château, massif voire un peu lugubre, trônait au milieu du village. Les maisons n'étaient pas très différentes de celles de Champs-Nouveaux. Elles avaient juste l'air plus anciennes de forme, bien qu'étant plutôt en matériaux neufs. Une fois sur la place. il passèrent contrat avec le Sage pour l'achat de la nourriture qu'il leur fallait et de certains produits locaux élaborés caractéristiques, comme certaines crèmes, petites tourtes farcies et d'autres intéressantes préparations de plats en conserves. Chaque paquet était enfermé dans d'artistiques paniers de paille tressée, ou de feuilles cousues, ou d'étuis en bois sculpté. Mar fut à nouveau admiratif de la beauté de ces réalisations, de ces conteneurs. "Quel dommage de les jeter après avoir mangé le contenu..." Murmura-t-il. Moder acquiesça : "Jamais je n'ai vu, à la table des Anje, pas plus qu'à celle des plus riches Familles, de plats présentés de façon si artistique. Si c'est aussi bon que beau, aucun doute qu'il s'agit de plats de grands seigneurs. Si on pouvait en vendre dans la galaxie, on ferait des affaires en or !" Mar sourit : "J'y ai déjà pensé, même à propos d'autres produits locaux. Un jour cela se fera peut-être, tu verras." Dit-il à voix basse pour ne pas être entendu des boariens. La nourriture payée, ils demandèrent à pouvoir passer la nuit au village. Le Sage accepta et leur indiqua un bout de terrain où ils pouvaient camper. "Mais je crains que vous dormiez peu, cette nuit : c'est la Chasse du château." Dit-il. Njeiry fut intrigué : "La chasse ? Ils chassent qui ? Qu'ont-ils fait de si grave ?" "Rien ? Ce n'est que le nom d'une cérémonie. Quand un château dépasse le nombre de mille vingt-quatre armés, cent vingt-huit des leurs doivent partir, avec leurs écuyers, familiers et servants. Ils forment une compagnie qui se vêt de blanc, sans emblème, et va à Vieux-Château... Mais les armés vous l'expliqueront mieux que moi." Njeiry regarda vers les armés, l'air interrogatif. L'un deux prit alors la suite : "Oui, et quand il y a au moins quatre compagnies à Vieux-Château, elles sont envoyées à une ville sans château qui a demandé des Armés, ils choisissent un nom et fondent un nouveau château." "Mais il y a des villes sans château ?" "Oh oui. En ce moment il paraît qu'il y en a au moins six à avoir demandé la venue d'Armés." "Il est possible d'assister à la cérémonie ?" "De là-haut vous pouvez voir. Bien sûr, vous ne pouvez pas descendre parmi nous..." "Quand est-ce que ça commence ?" "Après le coucher du soleil, quand vous entendrez sonner le basken." Retrouvez les autres textes d'Andrej sur : http://andrejkoymasky.com/
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