Le troisième livre de Mar Swooney (10)
de Andrej Koymasky
LE TROISIEME LIVRE DE MAR SWOONEY
par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Septembre 1979
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 19
Le troisième époux de Mar
Pendant les jours suivants Mar se sentit de plus en plus attiré par Tha, mais un point l'arrêtait encore. Il se fit remplacer pour ses gardes pendant trois jours par des hommes et alla au Cenco. Il y rencontra Lidje et lui parla de Tha et du sentiment qui grandissait en lui et devenait toujours plus fort.
"Mais je me sens si incertain, si indécis..." conclut Mar.
"Pourquoi ?" demanda son ami.
"L'excuse que j'ai donnée à Tha, et à moi-même aussi, en fait, est mon amour pour Njeiry. Mais je sens que ce n'est plus qu'une excuse, à présent."
"Et alors, quelle est la vraie raison ?"
"Lidje, je ne peux pas me lier avec Tha en continuant à lui jouer la fable de l'exilé... je dois tout lui dire, mais j'ai peur."
"De quoi ?"
"Qu'il me rejette ?"
"Donc tu es vraiment amoureux de lui, si tu crains cela."
"Oui."
"Et lui ?"
"Lui aussi, mais d'un homme qui n'est pas celui qu'il croit."
"Pourquoi, es-tu différent avec lui d'avec les autres ? Différent comme personne, dans ce que tu ressens et ce à quoi tu crois ?"
"Non, pas vraiment. Mais mes intérêts et ma vie sont différents de ce qu'il croit. Ma vraie vie est différente de ce qu'elle semble être, tu le sais... Même mon voyage ici, il ne peut même pas l'imaginer... et je ne peux pas l'épouser et continuer à vivre une double vie à son insu, à lui mentir..."
"Oui, c'est vrai. Cela deviendrait de plus en plus difficile et pesant, si tant est que ce soit possible. Et de toute façon, injuste à son égard. Mais alors ?"
"Je dois le quitter, arrêter tout, lui dire non..."
"Il n'y a pas d'autre solution ?" Lui demanda Lidje. Il ne voulait pas donner de réponse à Mar, il voulait que son ami la trouve seul.
"Lui dire tout... mais c'est dangereux. Il pourrait non seulement me rejeter mais aussi me démasquer..."
"Laquelle des deux choses te blesserait le plus ?" demanda Lidje.
Mar se passa la main sur le visage : "Toutes les deux, de façon différente. Je suis ce que je ressens, mais aussi ce que je fais, ce en quoi je crois."
"Mais tu as besoin de ce Tha ?"
"Oui, mais aussi de l'Opération 99..."
"Et ils sont inconciliables ?"
"Je ne sais pas..."
"Pourquoi ?"
"Il faudrait que je le lui demande, mais en lui demandant..."
"Et tu pourrais ne pas le lui demander ?"
"Et bien, oui... mais seulement en renonçant à lui."
"Mais tu as besoin de lui."
"Oui. Si je pouvais lui parler en étant sûr qu'il essaiera de me comprendre, de ne pas me juger, de m'accepter... ou au moins de ne pas me trahir..."
"Il te suffirait qu'il ne te trahisse pas, qu'il ne te démasque pas, pour reprendre ton terme, même s'il te quittait ?"
Mar haussa les épaules : "Je devrais m'y résigner."
"Et alors... ne t'es-tu pas déjà donné la réponse ?"
Mar acquiesça : "Mais c'est une réponse difficile."
"Tu ne t'es jamais laissé arrêter par la difficulté ou le risque. Tu veux commencer maintenant ? Où est passé le joueur de Go ?"
"Njeiry disait que je suis un bon joueur, aussi longtemps qu'il n'est pas question d'amour..."
Lidje sourit : "Peut-être avait-il raison. Mais pourquoi ne pas essayer de faire de ton mieux ? Et après... vaille que vaille."
"Toi tu essaierais ?"
"Je ne suis pas toi !"
"Oui, je sais, mais tu essaierais ?"
"Moi, oui."
"Merci. J'essaierai, alors. Prie ton dieu pour moi..."
Lidje sourit : "D'accord, mais sache que ça marche aussi si tu le fais directement. Il n'a pas besoin d'un Recommandeur. La Technarchie semble les avoir enfin éliminés de la galaxie, mais Je Suis les a éliminé de tout temps..."
Mar rentra au château. Dès qu'il eut du temps libre, il demanda à Tha de venir avec lui. Ils allèrent au pré d'entraînement, passèrent près de l'hostel, à présent presque fini, et continuèrent.
"Tha ?"
"Oui ?"
"J'ai quelque chose à te dire."
"Oui ?"
"J'ai un secret et avant de décider si je passe un contrat de mariage avec toi, je dois te le dire. Mais tu dois d'abord me promettre que tu le garderas pour toi."
"Mais évidemment !" répondit Tha.
"Tu sais, c'est un grand secret, difficile à garder..."
"Bah, s'il doit rester caché, il le restera."
"Très peu de gens sur Boar en ont connaissance et rien que des gens extrêmement fiables..."
"Tu ne crois pas que je suis fiable ?"
"Si, bien sûr, mais vois-tu... ce que je veux te dire pourrait aussi aller contre tes idéaux..."
"C'est possible, Mar, mais... tant pis. Si je dois garder un secret, je le garderai."
"Même si... même si tu découvres que ce peut être un danger pour ce en quoi tu crois ?"
Tha se figea et le regarda : "C'est donc si grave ?"
"Je ne sais pas, mais ça pourrait l'être."
"Cela pourrait empêcher notre union ?"
"Cela pourrait même faire de nous des ennemis..."
"En quel sens ?"
"Dans le sens que... il se peut que, quand je te l'aurai dit, tu découvres que je veux détruire ce pour quoi tu vis... ou vice-versa. Que ferais-tu alors ? Tairais-tu encore le secret ?"
Tha réfléchit longtemps, tandis qu'ils continuaient à marcher.
Puis il s'arrêta, regarda Mar et dit : "Et bien... tu m'effraies un peu... mais voilà : si jamais c'était comme tu dis, ou plutôt comme tu crains, je te jure que je me battrais sans doute contre toi de toutes mes forces... mais je garderais ton secret, parce que c'est la condition que tu mets à me le dire."
Mar sourit faiblement : "Ne serait-il pas plus simple de ne rien faire et de juste se quitter ?"
"Ne pas se marier, tu veux dire ?"
"Oui."
"Et toi, est-ce ce que tu souhaites ?"
"Non, au contraire..."
"Alors tu voudrais m'épouser ?"
"Oui, mais seulement quand tu sauras mon secret et seulement si tu me répètes alors que tu le veux aussi. Il me serait absolument impossible de t'épouser en gardant ce secret pour moi."
"Bien, alors dis-moi ce secret. Je pense que ça vaut la peine de prendre ce risque."
Mar s'arrêta, s'assit sur une grosse pierre au milieu d'un champ en jachère et fit s'asseoir Tha près de lui. Il lui prit les mains et lui raconta toute sa vie, tous ses projets, ne taisant que des détails techniques de son organisation tel que l'existence des transmens et la localisation du Cenco.
Tha l'écoutait, d'abord intéressé, puis stupéfait, intrigué, parfois presque incrédule, l'interrompant par des questions, puis fasciné, intéressé, à nouveau stupéfait... Mar lisait toutes ces émotions successives sur le visage de Tha. Il parla, parla, parla, pendant presque trois heures.
A la fin Tha demanda : "Et ton prochain coup est de défier un châtelier ?"
"Oui."
"Et d'arriver à être le Fédéral ?"
"Bien sûr."
"Es-tu certain d'y arriver ?"
"Presque certain."
"Et dans quatre vingt quinze ans... Boar sera libre... à nouveau ouverte ?"
"Bien sûr."
Tha fit non de la tête : "Il faut que tu me laisses du temps, Mar... pour m'habituer à l'idée. Tu es... le chef de Boar ! Toi, un simple Armé !"
"Chef... c'est un bien grand mot."
"Non, de fait Boar est entre tes mains, sa libération dépend de toi et de toi seul ! Je n'arrive pas à y croire !"
Mar acquiesça : "Moi aussi, souvent, j'ai du mal à y croire."
"Et ton terrible secret, c'est cela ?"
"Oui, il ne te semble pas... énorme ?"
"Bien sûr que si, mais dans un autre sens."
"Comment ça ?"
"Comment as-tu pu croire que je... que je puisse être ton ennemi pour cela ?"
"Vraiment ?"
"Bien sûr ! Je suis un peu intimidé, ça oui... La vie que j'aurai avec toi... sera bien différente de ce que j'imaginais. Mais à présent c'est moi qui doit te poser la question : es-tu bien certain de me vouloir à tes côtés, de me vouloir comme époux ? Tu es un Chef, et même 'Le Chef', je ne suis qu'un simple Armé !"
Mar rit : "Moi aussi je suis un simple Armé."
"Non, toi tu es déguisé en Armé."
"Qu'importe l'habit, je suis Mar, avant tout. Et Mar te désire, Mar t'aime..."
"Tu veux vraiment de moi ? Tu es amoureux de moi ?"
"Oui !"
"Et tu veux m'épouser ?"
"Si tu es disposé à partager avec moi cette vie et ce projet... oui !"
"Alors, qu'attends-tu ?"
Ils s'enlacèrent et s'embrassèrent longuement, heureux. Puis Mar se détacha de lui.
"Juste... encore une chose..."
"Oui ?"
"Vois-tu, le Technarque a ordonné qu'aucun boarien ne quitte Boar avant l'an 3516 en temps standard universel... donc bien après notre mort. Mais moi je devrai souvent partir, aller sur d'autres planètes, alors que toi..."
"Je t'attendrai."
"Cela ne te sera pas difficile ?"
"J'espère que non."
Ils s'embrassèrent encore, puis Tha demanda : "Mais... Vokka ?"
"Il t'aime bien."
"Oui, mais comme ami."
"Bon. Si c'est le dernier problème, allons lui parler."
"Oui, d'accord, allons-y."
"Mais sache-le, Tha, je suis décidé. Quelle que soit la réaction de Vokka."
"Oui, mais tâchons de lui faire bien prendre la chose, d'accord ?"
"Bien sûr."
Ils rentrèrent au château, prirent Vokka avec eux et s'isolèrent.
"Ecoute, Vokka, Tha et moi avons une chose très importante à te dire avant que tu retournes à l'école sur Nuikétol..."
L'enfant regarda son père en arquant les sourcils : "Mais il sait que je vais... dehors ?"
"Oui."
"Mais tu as dit qu'on ne devait jamais le dire..."
"Tha le sait. Les autres ne doivent pas le savoir."
"Pourquoi Tha doit ?"
"C'est ce dont nous voulons te parler. Vois-tu, Tha et moi nous aimons beaucoup."
"Tha et moi aussi, sommes amis."
"Oui, je sais et ça me fait très plaisir. Mais Tha et moi, on s'aime tellement et on est si bien ensemble qu'on a décidé de nous marier."
Vokka regarda son père : "Comme toi et papa ?"
"Oui, c'est tout à fait ça."
"Vous voulez vous donner des bisous ?"
"Oui, ça aussi."
"Et alors Tha deviendra un peu comme un nouveau papa ?"
Cette fois fut Tha qui répondit, en prenant la main du petit : "Si tu le veux, j'en serais heureux."
"Et Tha, il ne va pas tomber malade ?"
Mar sourit : "Espérons que non, mon trésor, espérons que non."
"Et il restera avec nous ?"
"Si tout va bien, oui."
Ils se turent.
Puis Mar demanda : "Alors, Vokka, qu'en dis-tu ?"
Vokka regarda Mar, puis Tha, puis les prit dans ses bras et dit, en souriant : "Comme ça !"
Alors Tha et Mar, Frem et Tova dans leurs bras, avec Vokka, allèrent chez l'étendard de leur compagnie pour l'informer de leur décision et lui demander de présider la cérémonie pour le contrat de mariage. Ce dernier les assura que ce serait fait au plus tôt. Puis ils l'apprirent aux autres, en commençant par les hommes de Mar, puis les nobles Res et Wy, puis à leurs compagnons de noyau et peu à peu à tous les autres. Ce furent des jours fébriles et heureux. La cérémonie fut fixée au jour de l'équinoxe de Floraison. Mar et Tha durent aussi discuter les changements de noyaux. Comme ils ne voulaient pas faire un mariage de groupe, il leur fallait choisir entre les noyaux Vye, Jem et Fel. Ils choisirent ce dernier.
Puis Mar fit avertir les Kétol de son mariage et indiqua que le retour de Vokka sur Nuikétol serait retardé de cinq jours.
Le noyau Fel prépara la cérémonie. Dans la période qui les séparait de l'équinoxe de Floraison, Tha et Mar s'occupèrent de la question des écuyers, familiers et servants. Il se trouve que chaque couple de leur noyau avait droit à deux écuyers, un familier et un servant. Ils décidèrent que Wyn resterait avec Mar et Eduhin resterait leur servant pour s'occuper des enfants. Tha demanda conseil à Mar pour prendre un nouvel écuyer et un familier parmi ses hommes. Ils s'entendirent avec d'autres Armés et Mod devint l'écuyer de Tha tandis que Bek, un homme de Mar infiltré de longue date comme familier, devenait leur familier.
Mar était heureux. Tha, passé le premier moment de stupeur, passait de longues heures avec lui à parler de ses projets, excité. Quelques jours avant la cérémonie, l'hostel fut inauguré. Mar y emmena alors Tha pour le présenter au Frère Hostelier Veshel et son époux et premier assistant Boyle. Ils firent la fête pour accueillir Tha et leur offrirent un bon repas et une chambre.
Mar, en entrant dans la chambre, dit à Boyle : "Et surtout, ne nous espionnez pas nous aussi."
Tha eut un rire un peu gêné. Quand ils furent seuls dans la chambre, ils se retrouvèrent aussitôt dans les bras l'un de l'autre.
"Tu es quelqu'un d'important, Mar. J'ai vu avec quelle dévotion et quel respect te traitent tes hommes..."
"Mais pour toi, je suis important ?"
"Bien sûr, mon amour."
"Tu l'es aussi pour moi."
Ils s'embrassèrent. Petit à petit l'intimité montait entre eux, leurs corps se cherchaient avec de plus en plus d'enthousiasme et de désir, dans un crescendo d'émotion et enfin ils s'aimèrent. Ils firent l'amour longtemps, avec passion.
Puis Mar emmena Tha dans la pièce secrète du transmen : "Tu vois, ceci est la porte du Cenco et de mille autres endroits."
"Mille ?"
"Non, façon de parler. Pour l'instant il y en a moins de cent. Mais un jour il y aura un vaste réseau et nous pourrons nous déplacer instantanément d'un point de Boar à tout autre."
"Quand m'emmèneras-tu au Cenco ?"
"Dès que ce transmen sera installé. Alors je te fairai connaître les meilleurs de mes hommes, mes gens, mes amis."
Ils rentrèrent au château. Les Fel préparaient la chambre du nouveau couple dans l'aile réservée à leur noyau.
Tha demanda à Mar : "Quand vas-tu défier un châtelier ? A la prochaine saison ?"
"Nous verrons. Le Cenco me le fera savoir."
"Et dans quel château lanceras-tu ton défi ?"
"Cela aussi reste à décider."
"Tu m'emmèneras avec toi ?"
"Bien sûr, après avoir gagné le défi, en tant que châtelier j'aurai le droit d'emmener mon époux, mes enfants et mes hommes."
"Oui, je sais, mais je voudrais venir assister à ton défi..."
"Comme tu veux."
"Tu n'as pas envie ?"
"Oui et non... si je perdais, en ta présence ça me peserait plus."
"Mais tu es certain de gagner, non ?"
"Je sais avoir de grandes chances, mais il y a toujours l'imprévu."
Enfin vint le grand jour. A la différence des usages de la galaxie, ou de la Garnison ou du Cenco pour les hommes de Mar, où une cérémonie de mariage se limitait au simple enregistrement du contrat, chez les Armés, comme dans les autres communautés de Boar, le mariage se célébrait dans des rites plus ou moins élaborés et solennels.
Tôt le matin les Armés affluèrent sur la place devant le château, par petits groupes. Le noyau de Tha était réuni d'un côté, celui de Mar de l'autre. Quand le châtelier sortit, Tha et Mar coururent vers lui en criant : "Aujourd'hui je veux me marier !" Avant qu'ils n'arrivent devant le châtelier, les Res arrêtèrent Mar et le tirèrent en arrière pendant que les Wy faisaient de même avec Tha. Alors commença la première partie du rite, la "dissuasion", c'est à dire les protestations rituelles par lesquelles chaque noyau tentait de convaincre son Armé de renoncer à un tel changement.
"Reste avec nous, ne sommes-nous pas bien ensemble ?" demandait un Armé.
"Si, mais je sais maintenant que je serai mieux avec Tha (ou avec Mar)." Répondait l'intéressé.
"Ah, ne fais pas cela, tu ne sais pas ce qui t'attend..." insistait un autre Armé, arrêtant à nouveau le promis.
"Non, je sais bien ce qui m'attend, aussi veux-je le faire. Lâche-moi, je te prie. Tha (ou Mar) m'attend !"
"Non, non, penses-y bien. Un Armé doit garder sa place !" insista un troisième.
Et il se libérait en disant : "Ah, je n'y ai que trop pensé ! Il est temps d'agir, maintenant !"
Et la discussion rituelle continuait, avec l'ébauche de fuites et de captures. Les autres Armés pendant ce temps devaient se placer progressivement de part et d'autre des célibataires, en cherchant selon le cas à faciliter ou gêner leur fuite des deux (ou plus, parfois) promis. Graduellement s'organisa un grand tohu-bohu.
Tha récitait les formules rituelles avec sérieux et attention. Au début Mar s'amusait à répéter les mots appris par cœur, mais peu à peu il se prit tellement au jeu qu'il réalisa qu'il tentait vraiment d'échapper à ses compagnons.
Puis commença la deuxième partie du rite : la "ruse". Tous deux feignirent de céder aux sollicitations pressantes de leurs compagnons pour qu'ils renoncent à se marier.
"Oui, vous avez peut-être raison, mieux vaut ne pas faire cela. Laissez-moi juste aller dire à Wytha (ou à Resmar) que j'ai changé d'idée et que tout est fini entre nous..."
Ainsi s'approchèrent-ils l'un de l'autre en faignant l'indifférence. Entre temps les Fel, le noyau d'Armés mariés qu'ils devaient rejoindre, avaient encerclé le châtelier et l'avaient emmené, dans une danse qui camouflait le mouvement, vers le couple. Les noyaux de couples, favorables au mariage, s'interposaient entre les promis et les noyaux de célibataires. Alors éclata la dernière bataille pour les arrêter ou les aider.
Mar et Tha étaient face au châtelier, entourés par les Fel.
"Châtelier Esh, nous te demandons formellement de nous marier !" crièrent-ils tous les deux.
Pendant que la bataille faisait rage, le châtelier demanda : "Vous en êtes vraiment sûrs ?"
"Oui, mais fais vite, avant que nos noyaux ne nous re-séparent !"
Alors le châtelier les fit mettre dans son dos et lança le signal de rassemblement. Aussitôt les combats cessèrent et tous les noyaux se mirent en formation. Quand tous les nobles firent l'appel, les nobles Wy et Res se présentèrent à leur étendard pour faire part de l'absence des amants qui voulaient se marier. Les étendards des Ly et des Res se présentèrent au châtelier pour dénoncer l'absence de Tha et Mar, et d'un autre.
"Sont absents non excusés Wylen, Wytha et Resmar."
Ayant écouté tous les étendards, le châtelier désigna les hommes derrière lui : "Sont-ce là les Armés manquants ?"
Les étendards les regardèrent attentivement et dirent : "Oui, ce sont eux."
Alors le châtelier demanda aux hommes derrière lui : "Pourquoi manquez-vous à l'appel ?"
Tous les trois répondirent: "Parce que nous voulons nous marier, parce que notre place n'est plus dans nos noyaux et que nous ne savons pas où aller."
Alors le châtelier dit : "Un à un, présentez-vous et faites part de vos intentions."
Et un après l'autre, par ordre de compagnie et de noyau, ils se présentèrent.
Mar déclara : "Je suis l'Armé Mar, venant du noyau Res de la compagnie Ly. Je demande à épouser Tha du noyau Wy de la compagnie Ly."
Puis vint le tour de Wylen : "Je suis l'Armé Len, venant du noyau Wy de la compagnie Ly. Je demande à épouser les membres du noyau Shot de la compagnie Guz."
Puis ce fut Tha : "Je suis l'Armé Tha, venant du noyau Wy de la compagnie Ly. Je demande à épouser Mar du noyau Res de la compagnie Ly."
Puis les Armés du noyau de Shot, en chœur, déclarèrent : "Nous sommes le noyau Shot de la compagnie Guz. Nous demandons à épouser Len du noyau Wy de la compagnie Ly."
Et le châtelier déclara : "J'approuve vos demandes. Aussi je vous ordonne de vous unir conformément à vos requêtes !"
Ainsi furent établi couple et groupe ouvert. Le châtelier prit alors une tablette où il inscrivit avec un stylet les unions convenues. Puis il prit la tablette et la leva haut.
"Regardez, ô Armés ! Voici les mariages aujourd'hui célébrés dans notre château. Qui veut lever ses armes contre ces tablettes de mariage ?"
Personne ne fit un geste.
Alors le châtelier, levant toujours les tablettes, récita : "Le Fondateur nous dit : si deux Armés ou plus veulent s'unir pour jouir ensemble des joies du corps et de l'âme et former une famille, qu'elle soit ouverte ou fermée, cela est bien, parce qu'ainsi se renforce la cohésion du château et le rend plus uni et plus efficace face à l'adversité et au danger !"
Tous crièrent : "Cela est écrit !"
Le châtelier poursuivit : "Le Fondateur nous dit : que l'Armé n'épouse que l'Armé et l'écuyer l'écuyer, le familier le familier, le servant le servant. Si un Armé veur être concubin d'un écuyer, qu'il le soit mais ne l'épouse pas. Et si des enfants naissent, aucune différence ne sera faite entre ceux de l'union et ceux du concubinage !"
Ils crièrent tous encore : "Cela est écrit !"
"Le Fondateur nous dit : entre concubins prévaut le supérieur sur l'inférieur, mais entre époux aucun ne prévaut, ni même le châtelier sur le simple Armé pour ce qui est de leur vie personnelle. Et si une union devait se délier, que ce soit entre époux ou concubins, il suffit qu'un quelconque des intéressés le demande publiquement au châtelier qui devra dissoudre l'union."
"Cela est écrit !"
"Le Fondateur nous dit :s'ils ont des enfants, en cas de dissolution ils appartiendront au noyau. Chaque membre du noyau en prendra soin comme si c'était ses propres enfants jusqu'à leur majorité, soit jusqu'à deux tours révolus."
"Cela est écrit !"
"Aussi moi, le châtelier Esh, je déclare : ceux dont le nom est écrit sur cette tablette sont dorénavant mariés !"
"Cela est décidé !"
Alors il abaissa la tablette et lut : "Le noyau Shot, avec son nouvel époux Len, passe dans la compagnie Guz. Et de ce jour tu seras Eshly Shotlen. Va !"
Puis vint leur tour : "Mar et Tha, époux, entrent dans le noyau Fel de la compagnie Ly avec leurs écuyers, familiers et servants. Et dès cet instant, tu seras Eshly Feltha et toi Eshly Felmar. Allez !"
Ainsi, tour à tour, ils rejoignirent tous la formation.
Puis le châtelier demanda à l'étendard : "Sont-ils tous présents, maintenant ?"
Les nobles vérifièrent leur noyau, dirent aux étendards que tous étaient à leur place et les seize étendards sortirent des rangs. Le châtelier remit la tablette à son écuyer qui l'emporta en courant au château. Puis il donna le signal de fin de rassemblement.
Alors les noyaux qui accueillaient de nouveaux époux firent une fête. Vokka et les jumeaux avaient assisté à toute la cérémonie dans un coin, avec les autres enfants, les retraités et les vieux.
Pendant la fête, Vokka demanda à Eduhin : "Pourquoi les autres ne voulaient pas que papa et Tha se marient ?"
Eduhin sourit : "Ils faisaient juste semblant. En fait nous sommes tous contents qu'ils se marient."
Vokka resta perplexe : "Alors ils sont idiots ! S'ils étaint d'accord, pourquoi ils disaient non ?"
Tha, qui avait entendu, expliqua : "Pour voir si nous étions tous les deux vraiment sûrs et convaincus."
"Mais vous me l'aviez dit à moi, non ? Alors ça suffisait." S'exclama le petit, on ne peut plus sérieux.
"Bien sûr, trésor, pour nous ça suffisait. Mais ça devait être clair pour les autres et maintenant ça l'est. Le châtelier l'a même écrit sur la tablette et l'a dit à tous."
Mais Vokka avait encore un problème : "Mais si un jour papa et toi vous séparez, je serai au noyau ? Je ne veux pas, je suis à papa et c'est tout..."
Mar le prit dans ses bras : "Bien sûr, tu es à moi et personne ne t'enlèvera jamais à moi. Et Tha ne nous quittera pas et nous ne le quitterons pas, d'accord ?"
Vokka le regarda, sembla se rasséréner, puis dit : "D'accord, vous me l'avez dit !"
Tha les prit tous les deux dans ses bras.
Le noyau où ils entraient comptait, eux compris, six Armés, six écuyer, trois familiers, un vieux, un retraité et cinq enfants dont les trois de Mar, en tout vingt cinq personnes. Chaque couple disposait de trois pièces : une pour le couple, une pour les écuyers, familiers et servants et une pour les autres, dont les enfants. Et il y avait deux pièces communes. Le noyau, devant pouvoir compter seize Armé, avait donc vingt-six pièces à disposition, qui occupaient le côté est de l'aile de leur compagnie, au troisième étage. Malgré les concours, bien des noyaux n'étaient pas encore complets, parce qu'il y avait eu une "chasse" quelques mois avant.
CHAPITRE 20
Irruhé remet ça
Le lendemain de la cérémonie, Mar et Tha obtinrent de quitter le château pour accompagner Vokka "chez les amis qui prenaient soin le lui". Ils passèrent prendre Nilko et les écuyers Wyn et Mad et partirent. Une fois à l'hostel, ils se transférèrent tous au Cenco. L'arrivée de Mar et de son nouveau mari y était déjà connue et annoncée et tout le personnel était dans l'attente. Tha fut fêté et s'en émut. Il regardait les yeux écarquillés les décors modernes et brillants, les appareils électroniques, les optiques, les portes automatiques, comme un enfant au pays des merveilles.
Medle lui servit de guide et lui expliqua tout. Pendant ce temps Nilko se préparait à partir pour Niukétol avec Vokka. Quand ils se dirent au revoir, Tha était plus ému que Vokka.
L'enfant, juste avant d'entrer dans le transmen pour la garnison, dit à Tha avec sérieux : "Maintenant je m'en vais. Occupe-toi de papa Mar... d'accord ?"
"Bien sûr, mon chéri, je le ferai."
Vokka parti, Mar et Tha s'éloignèrent avec Lidje, Moder, Teskar et Chanul qui arrivait de Quryel et quelques autres amis. Ils parlèrent longuement ensemble.
Quand Lidje put parler à Mar entre quatre yeux, il lui dit : "Je crois que vous serez bien ensemble. Tu as fait le bon choix."
"Merci. J'espère que Tha aussi a fait le bon choix en se mettant avec moi."
Lidje sourit : "Je n'en doute pas et je crois que lui non plus n'a pas le moindre doute là-dessus."
Plus tard Mar et Tha retrouvèrent Ehmos, le responsable des châteaux.
"Ecoute, Mar, j'ai bien étudié la situation. J'ai mis dans l'ordinateur les données de tous les châteaux, de leur châtelier et de leurs probables champions, ainsi que les tiennes. La réponse est claire : tu as quatre vingt dix-sept chances sur cent de réussir dans trois châteaux, le château Push de Maisons-Vieilles, le château Tchan de Bloquemer, det le château Sun de Port-Salut. Tels sont les chiffres, dans l'hypothèse d'un défi au châtelier au solstice long. Maintenant, à toi de décider."
Tha regardait fasciné : "Cette machine a... a pensé cela ? Et elle a aussi dit que Mar peut gagner ?"
"Oui, c'est un ordinateur électronique."
"Ces lumières... ces trucs là? Mais qui est dedans ?"
Mar sourit : "Personne. C'est comme un grand cerveau tout fait de métal..."
"De métal ? Ça doit coûter une fortune, alors. Es-tu si riche, Mar ?"
"Ici sur Boar je crois être vraiment richissime, Tha, mais dans la galaxie nous serions presque pauvres, vois-tu ?"
"Mais comment peux-tu donc être aussi riche ?"
"En fait tout cela est à moi, oui, mais d'après moi cela n'appartient pas aux Swooney mais à Boar. Je veux dire que ces richesses doivent servir à libérer Boar, et c'est ce que tous ces hommes font avec moi."
"Moi, pour la libération de Boar j'imaginais plutôt une grande bataille... pas des machines qui pensent."
"Oui, mais dans un sens ceci est aussi une bataille, sauf que nos armes sont cette organisation et ces machines. C'est une bataille qui j'espère ne fera pas de morts... ne crois-tu pas que ce soit mieux ?"
"Peut-être, je ne sais pas... Pour moi se battre c'est... c'est aussi tuer, vois-tu. Il faut que je m'habitue à cela, à ces machines, à la guerre sans armes et sans morts..."
"J'ai peur que toutes les batailles ne soient pas aussi pacifiques... Ne serait-ce qu'avec les Pillards et les Désaxés..."
"Oui... tu m'as dit qu'il fallait trouver comment les éliminer... Mais comment les éliminer sans les tuer ?"
"C'est le problème, Tha. Et je ne sais pas si nous trouverons une solution."
"Quand il faut faire la guerre, il faut nécessairement tuer. Quel mal y a-t-il à cela, Mar ?" demanda Tha.
"Tuer ne peut jamais être bien, jamais, sous aucun prétexte."
"Et pourquoi ? Depuis que le monde est monde, on a toujours tué son ennemi."
"On pourrait aussi l'emprisonner pour qu'il ne puisse plus faire de mal."
"Et tu crois que vivre en prison est mieux que mourir sur le champ de bataille ?" demanda Tha.
"Oui. La vie, si mauvaise soit-elle, est toujours préférable à la mort."
"Mais quelle vie est-ce d'être prisonnier ? Moi je préfère être tué à être capturé et emprisonné."
Mar fit non de la tête : "Tu es habitué à penser cela parce qu'on te le répète depuis ton enfance. C'est différent pour moi." Dit-il et il lui raconta leur bataille contre les Désaxés et la libération de Trinkloh. "Tu vois, si nous l'avions tué, il n'aurait pas eu la possibilité d'essayer de changer de vie."
"Et ce Désaxé, il a changé, après ?"
"Je ne sais pas."
"Tu n'aimerais pas le savoir ?"
"Si, bien sûr... Attends, allons au Centre de Communications."
Ils y allèrent et Mar fit appeler l'hostel de l'Attente de Maisons-Vides où le Frère Hostelier était Pel Lensele.
"Pel ! Cette journée s'écoule !"
"Oh, Mar ! Cette journée s'écoule. J'ai su pour ton mariage, félicitations."
"Oui, celui que tu vois près de moi est mon époux, Tha. Mais je t'appelais pour autre chose. J'aimerais savoir si... si tu as eu des nouvelles de Trinkloh."
Pel sourit : "Oui, Mar, il y a environ deux mois."
"Comment s'en sort-il ?"
"Et bien... bien. J'étais encore au Cenco et je me préparais à mon nouveau travail ici... Un appel est arrivé du centre de Port-Escale. Un certain Walshon Kunol Trin me cherchait. Ils m'ont dit qu'il était familier au château Wal de Port-Escale. Ils lui ont dit de revenir après un cycle pour voir s'ils avaient pu me retrouver. Je leur ai demandé de me faire voir l'enregistrement et j'ai vu que c'était bien Trinkloh. Je leur ai demandé de s'informer sur lui auprès de Wapek Bogany, notre agent étendard dans ce château. Le lendemain arriva un autre appel : Trinkloh était familier au château depuis onze mois, après avoir tenté le concours en externe. Il était estimé et Bogany elle-même le connaissait bien. Ils ne savaient rien de son passé. Pendant ces onze mois il s'était montré un des meilleurs familiers et des plus fidèles. J'ai été contente pour lui, mais je ne savais pas quoi faire. J'avais souvent pensé à lui et même avec une certaine... affection. Mais l'épouser... ce serait un problème."
Mar l'interrompit : "Je vois, je crois que c'est le même problème que j'ai eu avant de dire oui à Tha. Tu parles du fait qu'il est de Boar, n'est-ce pas ?"
"Oui. Nous marier entre nous... pose moins de problèmes. Quoi qu'il en soit, j'ai décidé de le rencontrer pour lui dire non. Nous nous sommes vus et je l'ai félicité mais je lui ai dit que je n'étais pas amoureuse de lui. Je lui ai aussi dit que je le reverrais volontiers, mais comme ami, et que notre travail nous séparait. Il m'a dit qu'il était prêt à tout quitter, qu'il n'avait pensé qu'à moi... Mais j'ai répété que je ne pouvais pas l'épouser sans amour. Il a insisté pour qu'on se revoie. Alors, depuis, on s'est déjà revu quatre fois... Et à chaque fois il essaie encore..."
"Mais toi, Pel, tu tiens ferme ta position ?"
"Il le faut bien..."
"Pas forcément... moi j'ai fini par réussir."
"Mais..."
"Et lui ?"
"J'ai su par Bogany qu'il est devenu renfermé et triste..."
"Il a changé en pire ?"
"Non, il garde toujours sa place. Je regrette pour lui mais je ne sais pas quoi faire..."
"Tu peux faire comme moi, lui parler... prendre le risque..."
"Mais Mar, tu étais amoureux et décidé... Et puis, on peut prendre un risque une fois. Mais si on essaie tous, tôt ou tard on finirait par tout foutre en l'air."
Mar aquiesça : "Bon, Pel, j'y penserai et je t'en reparlerai. Si tu ne veux pas l'épouser parce que tu ne l'aimes pas, ça va. Mais si tu ne peux pas l'aimer à cause de notre travail... alors il y a un vrai problème."
"Mar, j'y ai refléchi. Si j'en avais été amoureuse je t'aurais demandé de me laisser partir, de rester sur Boar comme exilée et de couper les ponts avec l'organisation, pour rester avec lui. Si je ne me sens pas de quitter l'Opération 99 pour épouser Trinkloh, c'est que je ne l'aime pas assez, alors il vaut mieux que nous ne nous marions pas."
Ils se quittèrent.
Mar regarda Tha : "Tu vois que nous avons eu raison de ne pas tuer Trinkloh ?"
"Oui, c'est vrai. Mais tu ne m'as pas l'air satisfait."
"Non, je ne le suis pas."
"Pourquoi ?"
"Le discours de Pel se tient. Mais si elle a attendu Trinkloh un an comme promis... ça signifie qu'il ne lui est pas aussi indifférent qu'elle prétend. L'obstacle actuel à leur mariage existait déjà il y a quinze mois, quand ils se sont connus."
"Mais ce familier a été fidèle à Pel pendant un an, en plus d'au château... et s'il savait tout de Pel, je suis certain qu'il lui resterait fidèle, je le sens... alors, qu'importe... Oui, c'est vrai, tu ne peux pas prendre trop de risques. Mais tu peux dire à Pel qu'on peut encore prendre un risque cette fois... L'étendard infiltré que tu as à Wal, comment s'appelle-t-elle..."
"Walpek Bogany."
"Oui, peut-être peut-elle faire quelque chose."
"Comment ça ?"
"Elle peut mettre en garde ce familier de prendre ses distances avec Pel qui est ennemie du château et que les Armés tueront bientôt parce qu'elle est dangereuse..."
"Et pourquoi devrait-elle lui dire cela ?"
"S'il avertit Pel que sa vie est en danger et lui dit de se mettre à l'abri, alors vous pourrez lui faire confiance et lui parler. Sinon, s'il se tait, mieux vaut ne rien lui dire... L'étendard devra lui ordonner de n'en parler à personne sous aucun prétexte, et puis on verra. S'il en parle à Pel, faites-lui quitter les Armés, offrez-lui un travail avec Pel dans un autre hostel et si quelque chose naît entre eux, ils se marieront et Pel lui parlera du Cenco et du reste. Sinon, Pel pourra lui dire encore qu'elle ne veut pas l'épouser."
Mar approuva. Il appela Lidje, lui dit d'organiser le tout selon ce plan, puis il prit le transmen avec Tha pour l'hostel d'où ils marchèrent jusqu'au château Esh.
Les jours suivants, avec l'aide de Tha et de ses hommes, Mar étudia les rapports sur les trois châteaux envisagés et fixa son choix pour le défi sur le château Sun de Port-Salut. Alors Mar commença un entraînement intense. A cette période il put passer moins de temps avec Frem et Tova et cela lui pesait. Mais Eduhin les suivaient avec attention et les enfants grandissaient sereins avec les autres enfants du noyau et des autres noyaux. Déjà ils courraient joyeux en trottinant, toujours inséparables. Il était très difficile de les distinguer, aussi Mar fit tatouer deux minuscules dessins à leur poignet : un paillon à Frem et une fleur à Tova.
Sur Boar, avoir des jumeaux était considéré comme une chance : on disait qu'ils pourraient tout mieux affronter dans la vie, que les peines seraient partagées mais les forces redoublées.
Mar était souvent très fatigué en fin de journée, alors il se laissait "gâter" par Tha, comme il disait. Tha était très différent de Njeiry. Il était plus décidé, et dans un sens plus simple, peut-être même moins raffiné et délicat, apparemment moins sensible et plus solide... mais il aimait Mar totalement et Mar avait grand besoin d'amour. Autant Mar avait été protecteur avec Njeiry, autant Tha était maintenant protecteur avec Mar. Et Mar en était heureux.
A la saison de Croissance, au début du septième moi, Mar fit part à son étendard de son intention de défier le châtelier Sun. Ce dernier réunit aussitôt les autres étendards et le châtelier Esh, Mar étant très estimé, il eut leur approbation immédiate. Alors le châtelier Esh écrivit la "lettre de défi" qu'il confia au courrier du château pour qu'il la remette au châtelier Sun.
Il fut demandé à Mar de former son "noyau de défi" en choisissant sept autres Armés du château pour l'accompagner, le protéger et l'assister pendant le voyage pour Sun. Selon la tradition, Mar devrait se présenter comme chef du noyau, ou "noble défieur". Mar choisit Tha et six autres Armés parmi ses hommes. Le noyau, en cas d'échec et donc de mort de Mar, devrait rapporter sa dépouille au château Esh. Il leur fut donc remis, en plus d'une copie de la lettre de défi, un "lit mortuaire".
Le noyau Esh-Mar, comme il fut appelé, reçut aussi le drapeau rouge symbole du défi et quitta le château d'Esh accompagnés par le "chant d'encouragement". Les huit Armés étaient accompagnés de leurs huit écuyers et de huit de leurs familiers et servants. Ils s'arrêtèrent à l'hostel et se firent donner vingt-quatre marroues rapides. La tradition voulait que le noyau de défi fasse escale dans tous les châteaux sur leur route et qu'ils en reçoivent vivres et assistance.
Le temps était favorable et ils voyageaient tout le jour à grande vitesse en direction de Ville-Close, leur première étape. Tous les Armés, nombre d'écuyers et certains familiers et servants étaient des hommes de Mar, mais ils voyageaient avec quelques écuyers, familiers et servants boariens, aussi ne pouvaient-ils utiliser ni ceintures anti-gravité ni transmen. Mar apprécia ce voyage fait par des moyens traditionnels.
Sur le chemin ils croisèrent une caravane de Marchands qui s'écarta pour les laisser passer. Le lendemain ils dépassèrent un groupe d'Artistes. Le soir ils croisèrent un groupe de Shentistes de Shent Radieux et s'arrêtèrent pour le salut rituel. Un des Shentistes ouvrit sa corbeille.
"Noble défieur, nous t'informons qu'au carrefour avec la route pour Mont-Haut campent quelques Désaxés. Prenez garde."
Mar remercia : "D'habitude les Désaxés ne se hasardent pas à attaquer les Armés... Ce serait autre chose avec des Pillards..."
"C'est vrai. Mais ce groupe est étrange... je n'en suis pas si sûr. Les Désaxés détestent les Shentistes et pourtant ils nous ont laissés passer en se contentant de nous regarder de loin..."
"Alors ils nous laisserons aussi passer." Insista Mar.
"Que Shent vous entende ! Je vous ai mis en garde..." répondit le Shentiste, il referma sa corbeille et donna le signal du départ.
Mar fit aussi repartir son groupe. Le lendemain ils arrivèrent en vue du carrefour de Mont-Haut. De leur position dominante, ils virent clairement le groupe de Désaxés contrôlant le carrefour. Bizarrement ils n'essayaient pas de se cacher et de tendre une embuscade comme à leur habitude. Un des servants proposa d'aller en éclaireur mais Mar ne voulut pas.
"Nous irons tous ensemble et prêts à nous défendre." Dit-il.
Il descendirent en suivant la piste entre arbres et rochers. Au loin se devinait la forme en coin de Ville-Close, au confluent des rivières. Le soleil commençait à descendre. Ils continuèrent jusqu'à voir que peu après la route était barrée par un gros tronc.
"Les Désaxés sont invisibles..."
"Soyez vigilants à l'arrière et sur les côtés..."
"Ne pouvons-nous pas quitter la route ?"
"Je ne crois pas... nous ne pouvons qu'approcher du barrage. Toutes les armes aux écuyers, familiers et servants. Les Armés, à part Tha, combattrons à mains nues." Dit Mar.
"Chushin ?" demanda Tha.
"Bien sûr. Ils ne s'attendent certainement pas à ce que familiers et servants prennent aussi les armes, alors notre puissance augmente. Mais attention, il faut éviter les pertes... l'important est de passer et si possible de les éviter. Laissons les marroues ici et attachons-les ensemble. Si on s'en sort, on reviendra les prendre. Laissons aussi les vivres, tout : nous devons être libres et légers."
"Mais si ils les volent ?"
"Nous les occuperons trop. Ils sont au pire une cinquantaine, et je crois moins. Que chacun choisisse l'arme qu'il manie le mieux. Les Armés, nous serons en tête, au milieu de la piste. Les autres tâchez de toujours garder un repaire : un arbre ou un rocher, et de ne jamais vous retrouver isolé, mais par paires pour vous défendre l'un l'autre. Allons-y !"
Ils avancèrent à grands pas, mais avec précautions. Arrivés au barrage, ils virent arriver un seul Désaxé que Mar reconnut aussitôt :
"Irruhé ! Toi, ici ?"
Irruhé rit fort : "Oui, surpris ? Shent le Redoutable disait bien que je te trouverai ici, déguisé en Armé cette fois ! Tu n'as plus d'échappatoire, cette fois. Que les autres s'écartent et aucun mal ne leur sera fait, c'est Mar Swooney que nous voulons et lui seul !"
Un homme de Mar fit un pas en avant : "Laisse-nous passer ou tu t'en repentiras ! Nous ne connaissons pas celui que tu recherches et il ne nous interesse pas. Cet homme est le Noble Défieur Esh-Mar et nous le défendrons au prix de notre vie, s'il le faut." Puis il ajouta : "Mais nous préférerions le défendre au prix de ta vie, crois-moi."
Tha avait une multi arbalète et il lança une décharge d'épines vers Irruhé. Mais ce dernier se laissa tomber et dispararut derrière un rocher, évitant ainsi d'être atteint. Sur la route personne n'était visible jusqu'au barrage, mais Mar se doutait que, derrière les rochers et les arbres, les Désaxés pullulaient.
"Faites-vous voir, lâches !" cria-t-il.
Seul le rire d'Irruhé répondit.
"On attaque ?" demanda Tha.
"Non, attends... il ne faut pas entrer dans leur jeu. Tirez une salve presque à la verticale, pour qu'elle retombe juste après le barrage et avec de la chance on en aura quelques-uns."
"D'accord."
Ils le firent. Seule une forte imprécation se fit entendre et rien n'arriva.
"Une autre !" ordonna Mar.
La seconde salve partit. Un homme en profita pour courir hors des fourrés et s'éloigna du barrage en disparaissant de nouveau.
"Le bois est trop épais et enchevêtré, nous ne pouvons pas le tourner... Ils ont bien choisi leur endroit."
"Couvrez-nous en tirant des salves à la verticale, nous pourrons ainsi escalader les rochers à gauche." Dit alors Mar.
Pendant que la nouvelle salve commençait à retomber, Mar et les autres Armés grimpèrent sur les rochers surplombant le barrage. Ils s'embusquèrent en restant immobiles. A un rocher devant le leur apparut une pique, puis une tête. L'homme à côté de Mar tira avec vigueur un caillou et effleura la tête qui disparut aussitôt.
"Si nous n'arrivons pas à les approcher nous ne pourrons pas utiliser le chushin..."
"Irruhé nous a déjà vu nous battre au corps à corps et nous sait redoutables. Il est sûr qu'il ne nous laisera pas approcher."
"Nous avons les anneaux paralysateurs..."
Mar fit non de la tête : "Il y a avec nous des gens qui ne savent pas... nous ne pouvons pas les utiliser, pour le moment... mais si jamais ça tourne mal... De toute façon ils ne marchent qu'à cinq mètres. Je crains que nous soyons pat, eux comme nous."
"Et pourtant nous devons passer. Et si on faisait demi-tour ?"
"Inutile. Et puis je suis presque certain qu'ils y ont aussi pensé. Sans doute nous bloquent-ils aussi la retraite. Redescends et avertis Tha et les autres de ne pas se laisser surprendre par derrière."
Ils restèrent arrêtés un moment. Le soleil commençait à baisser.
"Ils attendent la nuit pour nous surprendre..." remarqua un homme de Mar.
"Mais la nuit sera aussi utile à nous aussi, et pas qu'à eux. Attends, j'ai une idée... Nous devons rejoindre les autres et mettre au point un plan avec eux..." Il se tourna et cria : "Couvrez-nous !"
Aussitôt partit une autre salve et Mar et les siens descendirent vite."
"Tu disais avoir une idée... parle."
"Un peu plus bas, on voit la rivière. Quand il fera nuit nous pourrons nous mettre à l'eau et passer par là, à la nage."
Tha fit non de la tête : "Beaucoup d'entre nous ne savent pas nager... moi non plus, d'ailleurs."
Mar sourit : "Nous avons les marroues : elles sont en bois léger et elles flottent. Ceux qui ne savent pas nager les utiliseront comme radeau. Il n'y a qu'un passage difficile un peu avant Ville-Close mais nous devrions y arriver. Je ne crois pas qu'ils s'attendent à ce que nous passions par la rivière. Quand il fera nuit, descendons entre les rochers avec les marroues. Deux ou trois cents mètres derrière nous il y a un passage... s'ils ne nous ont pas arrêtés avant... Reculons lentement, récupérons marroues et bagages et essayons. Mais très lentement, il ne faut pas manquer nos ennemis, s'ils se montrent. Armes prêtes ! Ceux qui savent nager prennent les armes, les autres, deux marroues chacun."
Tha était visiblement nerveux.
"N'aie pas peur de la rivière, Tha. Les marroues flottent bien."
"Oui, d'accord. Mais comment sortons-nous de l'eau, après ?"
"Nous y penserons après. Au fait, il faudrait qu'à mesure qu'on met les marroues à l'eau, on les attache ensemble, ce sera plus sûr. Cela fera une espèce de radeau. Par chance il fait chaud... même entièrement dans l'eau on s'en sortira. L'important c'est qu'ils ne devinent pas nos intensions. S'ils approchent avant qu'il fasse noir, ou même après, nous devrons arriver à les garder à distance. Une fois dans l'eau nous devrions être assez en sécurité, je ne pense vraiment pas qu'ils sachent nager. Ils pourraient nous suivre de la berge et tirer, mais la rive est accidentée et l'obscurité devrait nous protéger suffisamment." Dit Mar.
"Cela reste quand même notre meilleure chance de passer... ou au moins de limiter les pertes." Dit Wyn.
Le ciel était violet foncé, la couleur du coucher de soleil. Lequel était déjà passé derrière la cime des arbres.
"Encore deux ou trois heures... D'ici on ne voit pas le barrage. Il faut qu'on mette un homme plus à l'avant et un derrière pour nous avertir s'ils attaquent par la route. Les fourrés sont trop épais pour qu'ils viennent par là. Et s'ils venaient du côté des rochers, on devrait les voir à temps et notre position ici est un avantage."
Ils attendirent en silence. Les seuls bruits étaient le bruissement de la rivière proche et les oiseaux dans les bois. Le ciel s'assombrissait de plus en plus.
"Quelqu'un sait s'il y a des lunes, cette nuit ?" demanda Mar.
Un familier répondit : "A minuit se lève la lune de la force et plus tard celle de la fortune."
"Nous devrons partir avant leur lever. Combien d'heures de noir aurons-nous ?"
"Pas plus de deux."
"Ça suffira..."
La vigie du côté de la barricade lança le signal de l'arrivée de l'ennemi. Ils lancèrent alors dans cette direction une nuée d'épines. Un hurlement retentit, puis plus rien. L'homme de garde redescendit.
"Ils ont fait retraite. L'un est touché sous l'œil."
"Remonte à ton poste. Tant qu'on ne t'appelle pas n'en bouge pas et s'ils attaquent, lance le signal et tire toi aussi."
"Bien."
"Maintenant qu'il fait plus sombre, il vaut mieux mettre deux vigies par endroit, pas trop proches l'un de l'autre."
Deux autres partirent. Mar se sentait tranquille. Il serra une main de Tha qui tremblait un peu.
"Tu as peur ?"
"Non !" répondit-il presque offensé . "Mais un peu tendu, oui." Ajouta-t-il après à voix basse.
"On s'en tirera, tu verras."
"Je l'espère..."
Ils décidèrent qu'il faisait assez nuit. Vite les servants se mirent à descendre vers la rivière avec les marroues, en tâchant de ne pas faire de bruit. Les familiers suivaient et déjà les premiers attachaient les marroues et les poussaient à l'eau. La descente n'était pas trop dure, mais une marroue glissa et tomba entre les rochers, bruyamment.
"Vite, ils doivent avoir entendu, maintenant. Attention..."
Déjà descendaient les écuyers.
"Les Armés, restons ici jusqu'à ce que tout soit prêt. Rappelez les vigies." Dit Mar.
Ce qui fut fait. Peu après les quatre vigies rejoignaient le groupe. Ne restaient plus sur la route que les huit Armés.
"Lançons une autre salve d'épine dans les deux directions, " dit Mar, "basses..."
"Il nous restera peu d'épines, Mar..."
"Tant pis. Assez je crois pour encore trois ou quatre salves... cela suffira à les maintenir éloignés. Et si on se met à l'eau avant qu'ils ne s'en aperçoivent, nous serons assez avantagés. Dans l'eau nous irons bien plus vite qu'eux à pieds, avec tous ces rochers."
Peu après Wyn les appela de la rivière. Alors Mar et les autres descendirent vite. Les marroues formaient un motif irrégulier sur l'eau. Servants et familiers étaient déjà à l'eau, agrippés aux radeaux improvisés encore attachés à la rive par une corde nouée à un gros caillou.
"Vite, les écuyers à l'eau, agrippés aux marroues. Puis je vais couper les cordes, nous les pousserons dans le courant et nous plongeons tous les sept. Non, Tha, toi tu montes tout de suite sur le radeau... Voilà... Prêts tous les six ?"
Mar déclencha l'anneau laser et la corde tendue se coupa et fut entraînée. Il ne fut pas nécessaire de pousser ce rudimentaire radeau, il fut aussitôt happé par le courant. En quelques brasses Mar et les autres le rejoignirent et s'y agrippèrent. A cet instant parvinrent de la rive des cris rageurs.
"Ceux qui ont la multi arbalète, assis sur le radeau et visez bien !" cria Mar.
Il y eut un mouvement, des silhouettes sortirent de l'eau pour s'asseoir sur le radeau précaire. On leur passa les multi arbalètes dont retentirent le cliquetis du chargement. Mar regardait la rive. Il entrevoyait le profil découpé des rochers entre lesquels ils étaient descendus vers la rivière et quelques ombres s'y agitant. Des voix parvenaient des rochers mais il n'arrivait pas à distinguer les mots. Toujours est-il que leur ton était irrité, surpris et dur... Le radeau précaire s'éloignait rapidement vers l'aval quand retentirent des sifflements puis des bruits d'impact dans l'eau.
"Ils nous tirent dessus... apparemment ils arrivent encore à nous voir..." dit Mar, "quelqu'un est touché ?"
"Moi... sur le flanc... mais ce n'est pas grave... s'il n'y a pas de poison." Dit une voix que Mar reconnut comme celle d'un familier boarien.
"Il n'a même pas crié..." pensa Mar, puis il lui demanda : "Tu vas tenir le coup ?"
"Pour l'instant, oui..."
"Si tu te sens faiblir, fais-toi porter sur le radeau..."
Mar remarqua avec plaisir qu'ils s'éloignaient vite. Il passa près d'une heure. Leurs bras fatiguaient un peu. L'eau était froide, bien que l'air soit encore chaud. Puis le bruis de l'eau augmenta.
"Nous approchons des rapides. Ils ne sont pas longs mais ils seront peut-être un peu dangereux. Tous ceux qui sont dans l'eau, tenez fort, très fort le radeau, ne vous laissez pas emporter... Attention aux jambes, tâchez de les garder hautes et loin des marroues..."
Le courant accélérait, le vacarme de l'au montait encore.
Mar hurla : "Ça va, tout le monde ?"
Un chœur de oui retentit dans la nuit noire. On n'y voyait rien, pas la moindre clarté dans le ciel, parsemé d'étoiles. Puis le bruit devint assourdissant, le radeau improvisé se mit à tourner sur lui-même lentement et à onduler. Puis il parut se cambrer et tanguer et ils furent dans les rapides, éclaboussés et dans les tourbillons. Le radeau sembla s'arrêter un instant, puis renoncer et tomber avec sa grappe d'hommes agrippés tout autour. La chute devait faire deux mètres, et ils tombèrent de façon étrange, ballottés. Mar cria, puis l'eau s'abattit sur eux et enfin cet amas de bois et de corps s'éloigna de la chute, d'abord vite puis de plus en plus lentement.
Quand le bruit fut moins fort, Mar se mit à appeler les hommes. Tous les Armés étaient là, y compris son Tha. Mais un écuyer ne répondait pas. Tous les familiers et les servants étaient là. Ils essayèrent d'appeler ensemble mais il n'y eut pas de réponse.
"Qui était à côté de Fey ?" demanda Mar.
"Moi !" répondirent deux écuyers.
"Quand avez-vous découvert qu'il n'était plus là ?"
"Seulement quand tu l'as appelé..."
"Il fait si noir, ici..."
"Il ne savait pas nager..." précisa Wyn.
Mar sentit comme une crampe à l'estomac.
"Espérons qu'au lever de la lune..." dit Tha d'une voix fatiguée.
Mar n'avait pas grand espoir. S'ils avaient de la chance ils trouveraient son cadavre... Ils continuèrent à flotter dans l'eau froide de la rivière.
"Ceux qui sont fatigués, montez." Dit Mar.
Quatre ou cinq ombres se hissèrent sur les marroues en se dodinant. Ils se turent tous longtemps, puis la lune bleue se leva. Cette clarté spectrale permit à Mar de deviner la scène. Il vit les expressions sérieuses de ses hommes, le visage défait des boariens. Il chercha Tha du regard et le vit, tendu et inquiet.
"Comment ça va, Tha ?"
"Ça va ! Je me sens juste un peu... humide."
Il y eut quelques rires.
"Bon, tant qu'ils rient encore, ça va ?" se dit Mar.
De temps en temps quelqu'un montait sur le radeau, en le faisant chanceler.
"Si vous vous sentez mieux, revenez dans l'eau... Mais sans imprudence." Ordonna Mar.
La lune bleue était déjà haute, c'était la plus rapide des trois. Une clarté entre les arbres sur la rive annonçait le lever de la lune jaune, la plus lente.
"Combien de temps avant l'aube ?" demanda Mar à haute voix.
"Dans les trois heures."
"Vous tiendrez ?" demanda Mar.
"On espère..." "Oui..." "On essaiera..." se croisèrent en réponse.
Alors Mar dit : "Ceux qui savent nager, vous vous sentez d'essayer de ramener le radeau vers la berge ?"
"Oui." Monta en chœur.
"Bien, alors essayons. Placez-vous bien et quand vous êtes prêts, dites-le. A mon signe on commence tous à nager vers la rive droite, d'accord ?"
Mar donna peu après le signal et un nouveau rythme s'ajouta au bruit calme de la rivière, celui des bras et des jambes qui tentaient de ramener à la rive le radeau cahotant.
Tha demanda : "Les Désaxés n'y seront pas ?"
"Espérons que non. Et puis, si on fait attention, on pourrait les voir à temps. Ceux qui ne nagent pas, ouvrez l'œil." Dit Mar et il se remit à nager et à tirer le radeau.
Lequel, bien qu'avec extrême lenteur, approchait le bord de la rivière, plus calme et majestueuse. Les rives devenaient plus plates et les arbres plus distants. La lune jaune ajoutait sa clarté moins crue et adoucissait les contours des paysages lointains. L'eau s'illuminait de reflets bleus à droite et dorés à gauche, au gré des deux lunes. Même les légères ombres sur les visages des hommes emmenés par les ondes se dédoublaient et créaient un étrange effet de masque froid, tendu, sculpté dans l'aigue marine et la marcassite. Des masques surréalistes, solennels, incroyables, dans lesquels Mar reconnaissait difficilement les traits familiers des hommes de son noyau. On aurait cru des esprits surnaturels surgissant d'une rivière de pure énergie.
Mar oublia un instant leur situation et se sentit projeté dans une autre dimension temporelle.
La voix de Tha le secoua : "Mar... et toi, comment vas-tu ?"
"Hein ?"
"Tu ne te sens pas bien ?"
"Non, pourquoi ?"
"Tu me parais bizarre..."
"Bizarre, comment ça ?"
"Tu avais l'air loin... si loin..."
"J'étais... j'étais dans l'espace... dans la quatrième dimension..."
"Mais tu vas bien ?" demanda Tha sans comprendre l'allusion à une autre dimension.
"Oui, bien sûr."
"Pourquoi ne montes-tu pas sur le radeau, pour te reposer ?"
"Non, pas encore. Nous devons nous approcher plus de la rive."
Il se remit à nager. Après un temps interminable et des centaines de brassées, un homme cria : "J'ai pieds ! Nous sommes sur un haut-fond... Putain, on y est arrivé !"
Ils redoublèrent tous d'efforts et le radeau échoua dans une rade d'eau presque stagnante. En se voyant si près, d'autres descendirent et joignirent leurs efforts à ceux des nageurs. La lune bleue se couchait, la jaune était haute dans le ciel. Enfin, ils touchèrent la rive herbeuse, les marroues furent mises au sec et ils se couchèrent tous, épuisés. Plus d'un homme eut une espèce de crise de nerfs. Mar lui-même se jeta sur l'herbe en lâchant un profond soupir. Tha se mit près de lui et lui caressa le visage.
"On l'a fait, exactement comme tu avais dit !"
"Oui, mais nous avons perdu Fey."
"Mais tous les autres sont saufs..."
"Vérifions encore..." dit Mar et, se rasseyant, il fit l'appel.
Tous étaient là, sauf Fey.
"Que la moitié d'entre nous dorme, l'autre est de garde. Je veille."
"Non, Mar, dors. Je veillerai pour toi." Dit Tha.
Mar voulut protester mais la fatigue eut raison de lui et il s'effondra aussitôt dans le sommeil, sans plus rien entendre d'autre.
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