Le troisième livre de Mar Swooney (2)
de Andrej Koymasky



Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Septembre 1979
Traduit en français par Eric

CHAPITRE 3
La "chasse" des armées

Mar et les siens montèrent leurs abris, mangèrent et attendirent le coucher du soleil. Ils montèrent alors sur la petite hauteur indiquée plus tôt par l'Armé et s'assirent par terre à attendre. De là se voyait l'entrée du château dont les murs rougeoyaient sous les derniers rayons du soleil. Les Agriculteurs étaient encore dans les maisons et mangeaient. Le ciel continuait à s'obscurcir et tournait maintenant au noir violacé.
Soudain, un sombre grondement monta du château. Alors montèrent du village des enfants et quelques jeunes qui s'assirent près de Mar et de ses hommes, hésitant entre regarder vers la porte du château et regarder les étrangers.
De la porte sortirent quelques servants avec de grands fagots de bois, des branches et des troncs secs avec lesquels ils formèrent une espèce de mur perpendiculaire à celui du château. Leurs livrées roses et bleues se devinaient à peine dans l'obscurité qui tombait. A présents tous les enfants des Agriculteurs regardaient vers le château : sans doute était-ce la première Chasse à laquelle ils assistaient. Quand le mur, large d'environ un mètre, haut de deux et long de dix, fut fini, les servants rentrèrent vite. Le basken se tut, puis reprit accompagné d'un autre, au ton plus aigu. Quelques servants sortirent, munis de longues perches et s'installèrent à intervalles réguliers des deux côtés du mur en bois.
Puis un troisième basken se mit à jouer, sur un ton intermédiaire. Alors sortirent du château des noyaux de huit armés, avec leurs écuyers et ils se mirent d'un côté de la porte, parallèles au mur, puis de l'autre, jusqu'à être tous sortis, noyau après noyau, compagnie après compagnie. Mar compta en tout cent vingt huit noyaux, soit huit compagnies. Le dernier noyau à sortir fut celui du Châtelier.
Chaque compagnie avait devant elle son Etendard et chaque noyau son Noble. Un servant sortit du château en portant une torche allumée, s'approcha de l'extrémité du long tas la plus près de la porte et y mit le feu. Bientôt de hautes flammes frétillaient et se propageaient le long du mur en bois.
Le Châtelier leva une main et le son des trois baskens invisibles cessa. Il fit un autre signe et tous trois reprirent à un autre rythme. Puis il leva son arme et tous les hommes lancèrent de grands cris et partirent en avant à petits pas cadencés jusqu'à ce que certains armés de plusieurs noyaux se retrouvent isolés : dans certains jusqu'à deux ou trois, dans d'autres aucun. Ceux ainsi isolés remirent leurs armes à leurs écuyers qui allèrent vite à l'autre extrémité du mur en flammes. Là, il y avait deux files de pierres blanches enfoncées dans le sol, parallèles au mur du château. La première file était à près de deux mètres du bûcher, la seconde trois mètres derrière la première. Les écuyers s'arrêtèrent sur une ligne étroite derrière la seconde file de pierres.
Entre temps, un à un, les armés isolés furent dépouillés et ne restèrent qu'avec un étroit pagne sur eux. La nuit était fraîche mais le rayonnement du feu qui continuait à brûler en tempérait la rigueur. A ce moment le groupe des "chassés" se rassembla d'un côté du bûcher. Le Châtelier cria quelque chose que Mar ne put pas comprendre. Les chassés répondirent par un chœur puissant et aussitôt ils se mirent à courir, suivis par tous les Nobles et les Etendards. En courant autour du mur en feu, ils passaient entre le mur et les pierres blanches.
Alors les écuyers leur lancèrent les armes à la volée. Chacun cherchait à attraper les siennes. Si par erreur ils en prenaient une autre, ils la relançaient vers les écuyers. Les poursuivants ramassaient celles tombées, puis les relançaient aux écuyers. Les chassés couraient en silence, les poursuivants par contre lançaient de grands cris.
Les rares qui, de temps en temps, arrivaient à reprendre leurs armes, arrivés devant le Châtelier, se prosternaient au sol impétueusement. Les autres continuaient leur course. Le Châtelier criait des ordres et du château sortirent vite quelques servants portant des linges blancs en main. Les chassés étaient relevés et revêtaient leur nouvel uniforme vierge. Pendant que les écuyers restés sans armes enlevaient vite leur uniforme rose et bleu et en passaient un blanc, puis courraient au côté de leur Armé près duquel ils attendaient un familier ou un servant chargé du bagage personnel du chassé qu'ils servaient.
Peu à peu, tour après tour, pendant que le feu se propageait vers l'autre extrémité du mur en bois et le consumait, les chassés se regroupaient en noyaux de huit en se plaçant à la droite du Châtelier. Le rite se poursuivit jusqu'à ce que le dernier des cent vingt huit chassés eut rejoint la formation et complété la nouvelle compagnie. Le bûcher était désormais complètement en feu et les servants avec leurs perches le maintenaient compact.
Alors les baskens se turent et un grand silence tomba, rompu seulement par le crépitement du bois qui se consumait. De la porte du château sortit un servant qui portait un étendard blanc qu'il remit au Châtelier. Celui-ci le confia au premier chassé entré en possession de ses armes, le nommant ainsi étendard.
Ce dernier, levant au ciel la bannière blanche, cria quelque chose, les chassés répondirent en chœur et le suivirent entre les deux files de pierres blanches, en se rangeant dans une parfaite formation. Un nouveau rythme de deux baskens s'éleva, avec le troisième en contrepointe. Les Armés entonnèrent un hymne dont les chassés chantaient le refrain. Le mur de feu était comme le cordon ombilical qui reliait le château à la compagnie qui naissait.
En poursuivant le chant, les Armés se mirent peu à peu à bouger en rythme à gestes d'abord imperceptibles, puis plus forts, plus marqués, puis les chassés s'y mirent aussi, de la même façon. A présent les armés dansaient avec vigueur, en parfait synchronisme, sans néanmoins abandonner leur place. Les chassés accentuaient leurs mouvements jusqu'à eux aussi danser avec énergie tandis qu'à leurs côtés, écuyers familiers et servants restaient immobiles, dans un impressionnant contraste.
Njeiry, involontairement, commença à bouger doucement, en rythme.
Les gestes étaient maintenant vigoureux, impétueux. Les armés se mirent à quitter leur poste et à former une longue file sinueuse autour du mur de feu dont les flammes commençaient à diminuer et à s'épuiser. Les chassés continuaient à danser sans quitter leur poste. La danse continuait à l'identique, répétitive, mais pas monotone pour autant, jusqu'à ce que meure le feu. A présent le mur de feu était réduit à une longue ligne de braises ardentes. Les baskens cessèrent soudain de jouer et ils s'immobilisèrent tous. Dans le silence irréel qui suivit cette liesse, chaque Armé occupait une place exactement équidistante aux autres dans un schéma géométrique parfait.
Le basken le plus aigu sonna un coup et l'écuyer de l'Etendard des chassés courut vers les braises en passant entre les armés immobiles et impassibles, il alluma une longue torche et revint à sa place tandis que le basken continuait à scander des coups secs et espacés. A chaque coup un nouvel écuyer courrait allumer sa propre torche. Après les cent vingt huit coups, la compagnie des chassés formait un parfait rectangle de flambeaux ardents, ondulants dans la brise nocturne.
L'Etendard lança un cri en soulevant le drapeau blanc. Les chassés entonnèrent un puissant chœur. Puis les Armés aussi répondirent par un chœur vigoureux. L'Etendard s'éloigna dans la nuit et les noyaux le suivirent, en formation. Les Armés commencèrent alors un chant léger, rythmé, à voix basse, en restant à leur place. Les chassés s'éloignaient au pas, rapides, tandis que le chant montait en intensité. Quand ils disparurent derrière une colline dont on ne voyait plus que la silhouette découpée sur la lueur des flambeaux, le chant baissa et les armés refluèrent lentement vers le château. Puis rentrèrent aussi les familiers et les servants et le silence retomba.
Mar se secoua, comme au sortir d'un rêve. Autour d'eux le terre-plein était désormais plein d'Agriculteurs de tous les âges. Mar avait été si absorbé par la cérémonie qu'il ne s'était pas aperçu de leur arrivée. En silence, comme ils étaient arrivés, les Agriculteurs rentrèrent chez eux et bientôt le groupe de Mar se retrouva seul dans la nuit fraîche, pleine de l'odeur du bois brûlé. La longue cicatrice de braises scintillait en rougeoyant. Au loin, parfois, on devinait encore la lueur des cent vingt huit torches.
Moder, à voix basse, dit : "C'est un rite primitif, mais fascinant. Aucun réalisateur d'holo-spectacle n'aurait su imaginer quelque chose de si... de si authentique. Pour un peu, ça vaudrait la peine d'être exilé sur Boar ne serait-ce que pour des choses comme ça... Bah... non, j'exagère sans doute, mais c'était si... ça m'a fait vibrer complètement, intérieurement."
Njeiry se leva : "Oui. Si Mar ne m'avait pas mis la main sur le bras je crois que je me serais levé pour danser moi aussi. Boar est une planète encore authentique, encore humaine."
Mar installa mieux Vokka qui s'était endormi et se leva lui aussi : "Attention, tout n'y est pas aussi beau. Peut-être que sont aussi authentiques les attaques de Pillards ou de Désaxés ?"
Nilko répondit : "Dans un sens oui, Mar. Il est plus humain de tuer un ennemi face à face et de ses mains que de presser la gachette des horribles machines de guerre utilisées par exemple dans la bataille de Quaryel."
Mar fit non de la tête : "Je ne sais pas... peut-être. Mais la mort est la mort."
Ils descendirent à leur tente en continuant à parler à voix basse et à commenter ce qu'ils avaient vu, couchés sur leurs toiles, jusqu'à s'endormir. Le signal du début du travail les réveilla à l'aube. Pendant qu'ils rangeaient leurs bagages, Mar remarqua que le Séparé les observait avec une curieuse attention, en se rapprochant. Mar se sentit un peu gêné mais le salua avec courtoisie.
Le Séparé arrêta de l'observer, répondit au salut et dit : "Etranger, n'as-tu pas été un Agriculteur par le passé ?"
Mar le regarda intrigué : "Non, Séparé. Pourquoi me demandes-tu cela ?"
"Oh, étrange... je me suis trompé." Dit-il, mais plus qu'une affirmation, cela ressemblait à une question.
Alors Mar dit : "Pourquoi m'as-tu demandé si j'ai été Agriculteur ?"
"Oh, c'est ta peau qui m'a induit en erreur."
"Ma peau ? Qu'a-t-elle ?"
"Rien... juste une très légère nuance, comme si tu avais été soustrait au harem du Soleil."
Mar comprit : "Cela est vrai. Le Séparé de Champs-Nouveaux m'a soumis au rite pour me soustraire au Soleil."
"Alors je ne me trompais pas. Mais si tu n'es pas Agriculteur, pourquoi le Séparé a-t-il célébré le rite pour toi ?"
"Et bien, j'étais l'hôte des Beyryl de Champs-Nouveaux et j'ai travaillé un temps avec eux aux champs. Le Soleil me voulait, alors..."
"Donc tu as été Agriculteur, même si pour peu de temps."
"Mais explique-moi, Séparé, qu'a de spécial ma peau, ou la peau d'un Agriculteur ?"
"Avec le rite elle prend la couleur de la terre fertile... il est très rare que quelqu'un qui ne soit pas des nôtres ait la peau de cette nuance. Si tu t'étais fait connaître hier nous vous aurions reçus dans nos maisons, pas ici en plein air. Les époux de la Terre ne laissent jamais un des leurs sans toit ou sans repas. Tu dois nous pardonner, nous ne savions pas..."
Mar sourit : "Bien sûr, il n'y a pas eu d'offense. Mais comment me faire reconnaître, une autre fois ?"
"C'est très simple. Déclare à qui te reçoit que tu as été un époux de la Terre. Le Séparé pourra le confirmer et tu seras chez toi."
Ils parlèrent encore un peu. Puis, leurs affaires rassemblées, les hommes de Mar saluèrent le Sage et le Séparé et quittèrent le village. En s'éloignant ils virent au loin la caravane des Sperkol approcher de la direction opposée à celle qu'ils prenaient.
Ils prirent la piste en terre battue qui montait doucement vers les lointaines montagnes. A leur première halte, ils vérifièrent sur la carte et virent que, en prenant la route allant au sud-ouest à la première bifurcation, ils pourraient traverser deux autres lieux habités. Mais la route vers l'ouest était plus courte, bien que ne traversant aucun village.
Ils décidèrent de prendre à l'ouest, dans leur hâte de rentrer à Ville-Close. La route montait sur le flanc d'une colline et se jetait dans un fourré de plusieurs espèces d'arbres. Ce pouvait être le cadre idéal pour un guet-apens, aussi utilisèrent-ils plusieurs micro-espions.
Parfois le sentier disparaissait presque, mangé par la végétation des sous-bois. Le chemin se faisait plus difficile. Parfois ils voyaient de petits animaux fuir à leur approche, lançant de curieux couinements, et disparaître entre herbes et buissons. Jenfer essaya plusieurs fois d'en capturer un, mais en vain.
Vokka mangeait souvent, dormait, parfois il regardait partout les yeux éternellement stupéfaits. C'était un enfant éveillé, sérieux. Il riait rarement mais il s'illuminait alors complètement. Il pleurait encore plus rarement et de pleurs faibles, contenus, mais étrangement intenses. Pendant les étapes ils tendaient une toile et l'y posaient. Il restait immobile longtemps, seuls ses grands yeux lançaient des éclairs ça et là, attentifs, il ouvrait et fermait ses petites mains potelées et gigotait à peine.
Mar le regardait : "Va savoir s'il pense... et à quoi il pense ?" demanda-t-il à Njeiry.
"C'est un mystère. Tu as remarqué ? Il commence à reconnaître les voix, à se tourner vers celui qui parle et le regarder... vois, là il me regarde... Qu'est-ce que je donnerait pour savoir ce qui se passe dans cette petite tête..."
Njeiry passa le bras autour de la taille de Mar : "Et va savoir comment il sera, une fois grand..."
"Qui le sait, Mar... qui peut le savoir ?"
Nilko était particulièrement affectionné à Vokka, lequel semblait le préférer aux autres. Il était tranquille dans les bras de tous, mais avec Nilko il semblait s'abandonner, comme s'il avait plus confiance, ou plus de plaisir, avec plus de quiétude.
Ce fourré d'arbre se prolongea pendant deux jours. Puis il commença à s'éclaircir et à céder le pas à de gros rochers puis ils se retrouvèrent dans une petite vallée raide parcourue par un ruisseau très clair et chantant. Le sentier suivait un peu la rive, puis le traversait et grimpait une grande pente semée d'épais buissons et parfois de grands arbres. Les rochers étaient de plus en plus fréquents et grands, séparés par des étendues d'herbe bigarrées, vert sombre, jaune orangé et rouille. Ça et là, des fleurs grandes comme l'ongle du pouce, aux pétales durs et brillants, blanches et veinées de lilas, semblaient trembler à leur passage.
Les grands arbres avaient de longues racines courant par terre en corolle, puissantes et tordues, qui parfois s'insinuaient entre les rocher qu'avec le temps elles faisaient patiemment éclater. Ces arbres avaient de grandes feuilles, translucides, comme des mains à l'index pointé, toutes dans la même direction. Un vent léger et caressant les agitait à peine. De rares oiseaux planaient haut dans le ciel rose de midi. Un des oiseaux fondit sur le micro-espion en vol, sifflant et piaulant aiguement, de sorte qu'ils durent le rappeler pour ne pas risquer de le perdre. Certains oiseaux semblaient rouge feu, mais peut-être n'était-ce qu'une illusion due à la lumière du soleil.
La route continuait à monter, à présent en lacets, vers le nord puis vers le sud et malgré l'aide des alphas qui allégeaient les charges, ils sentaient de plus en plus la fatigue du chemin. Mar ordonna alors une pause pour manger. Pendant l'arrêt, à l'ombre d'un des grands arbres aux feuilles à l'index pointé, ils décidèrent de risquer un micro-espion. Ils le firent monter et observer les alentours sur un large rayon.
La route, au-delà, devenait très accidentée et il faudrait passer beaucoup de marches raides. Sur des kilomètres et des kilomètres, on ne voyait âme qui vive. En regardant bien le terrain, ils décidèrent d'utiliser les ceintures anti-gravité pour abréger le voyage, en moins de trois heures ils franchirent plus de trente cinq kilomètres. Ils s'arrêtèrent derrière une cime et explorèrent à nouveau avec le micro-espion.
Juste au-delà se dressait un Temple de Shent, vers là où ils allaient, juste à trois kilomètres du tracé du sentier qu'ils devaient suivre. Sur une longue distance ils ne pourraient donc plus utiliser les ceintures. Par ailleurs le chemin ne présentait pas de grandes difficultés, ils avaient en effet dépassé la zone la plus accidentée. Ils reprirent la marche sans même utiliser le micro-espion.
C'était la moitié de l'après-midi et le soleil tiédissait l'air presque immobile. Ils arrivèrent sur un grand haut plateau à peine ondulé. Au sud de hauts sommets disparaissaient dans des bancs d'épais nuages. La piste allait maintenant vers l'ouest, assez droite. Au nord se dressait le Temple, blanc et solitaire, en partie illuminé par le soleil qui faisait briller sa surface et mettait en relief les trous noirs des fenêtres, petits en bas et de plus en plus grands vers les étages supérieurs.
De petites silhouettes sortaient du Temple et venaient vers la piste. Mar évalua qu'ils arriveraient au croisement presque en même temps qu'eux. Il se demanda s'il serait plus prudent de changer leur rythme de marche pour les éviter : arriver avant eux ou les laisser passer avant, ou au contraire de les rencontrer. Ses mésaventures avec les Shentistes lui pesaient encore : mais la curiosité l'emporta. En effet, le Temple était dépourvu de drapeaux. Rencontrer les hommes de Shent leur permettrait de savoir, à la couleur de leurs habits, de quel Temple il s'agissait et de leur demander pourquoi cette absence de drapeau.
Parfois le sentier passait dans de petits creux ou derrière d'épais fourrés de plantes hautes et ils perdaient de vue les hommes du Temple qui étaient en marche. Le soleil déclinait et déjà une des trois lunes était apparue, pâle et tremblante, un peu au-dessus des montagnes. Les ombres s'allongeaient et s'assombrissaient. A l'ombre la fraîcheur du climat se sentait, mais à peine revenus au soleil ses rayons rouges et bas les réchauffaient.
Dès son arrivée sur Quaryel puis sur Ross, Mar avait remarqué combien tout y semblait plus rouge que sur les autres planètes, il lui semblait presque regarder à travers un filtre coloré. Mais peu à peu il s'y était habitué et maintenant les couleurs lui paraissaient plus naturelles, il en distinguait mieux les nuances.
"L'homme a une grande capacité d'adaptation aux endroits et aux situations les plus diverses." Dit-il soudain, exprimant à voix haute le fil de ses pensées.
Moder était près de lui : "Oui, c'est vrai. Jusqu'à hier j'étais pleinement intégré dans le système des Familles et il me semblait que rien d'autre ne puisse exister d'aussi bien... Aujourd'hui je commence déjà à me sentir un peu boarien. Je n'ai pas encore votre connaissance de cette planète, pourtant je sens que je commence à lui appartenir un peu. Pour toi, Mar, cette sensation doit être bien plus forte, surtout depuis que tu as sur Boar un époux et un fils."
Mar sourit : "Moi, en fait, je me sens citoyen de l'endroit où je me trouve."
"Justement. Tu as ce dont tu parlais : une grande capacité d'adaptation. Quand tu venais au Palais Anje tu étais un homme du monde. Dans la nef tu étais un vrai combattant. Maintenant tu es un boarien parfait... Que seras-tu, demain ?"
"Ce que la vie me demandera d'être. Mais au fond je suis toujours moi-même, Mar Swooney, tu ne crois pas ? Je ne crois pas être différent en tant que Penseur ou que Gouverneur ou encore que mécanicien spatial..."
"Et bien... c'est vrai et c'est faux. Tu es toujours toi, pour les choses essentielles... mais il suffit que tu changes d'habits pour être un autre. Je ne sais pas comment l'expliquer. Tu es comme l'eau : c'est toujours de l'eau pourtant elle prend la forme du récipient où on la met. C'est une belle qualité, je pense."
Ils poursuivaient leur route et approchaient considérablement du groupe des hommes du Temple. A présent leurs habits violets se voyaient bien. A leurs attitudes, Mar reconnut douze servants armés, huit labass, quatre lecteurs et deux porteurs de chaises, fermées, contenant deux Shentistes. A la couleur des habits il comprit que le Temple devait être dédié à Shent Maître, ou peut-être Shent le Sage ou le Créateur, ce qu'il expliqua aux autres.
Ils réglèrent leur pas pour arriver au carrefour en même temps qu'eux et ils s'y arrêtèrent pour leur céder le passage. Mais un battement de bâtons sortit de la première chaise et le cortège s'arrêta. A un second battement deux labass approchèrent des chaises et les ouvrirent. Les deux Shentistes en descendirent avec une solennelle élégance et se tournèrent vers Mar avec le salut classique d'un Shentiste pour un étranger. Mar répondit, avec soulagement, par la formule de mise.
Le plus âgé des deux dit : "Où allez-vous ?"
"A Ville-Close, où est notre maison. Et où va-t-il, si Lui me permet de lui demander ?"
"Au même endroit. Nous pourrions faire route ensemble, si cela te dit."
"Comme Lui désire, Shentiste."
"Bien. Sous peu le soleil se couchera et nous pourrons nous arrêter et parler un peu."
"Avec plaisir. Je Le prie d'ouvrir la voie, nous Le suivrons."
Le Shentiste fit un signe d'accord et se dirigea vers l'autre chaise à porteur où il s'assit. Le plus jeune à son tour s'assit dans la première. Les paniers furent fermés et au battement de bâtons le caravane se remit en marche.
Le soleil descendait entre les lointains sommets, lançant ses longs rayons rouge doré et pourpre chatoyant enflammant les petits nuages effilés qui ornaient l'horizon. Chaque coucher du soleil sur Boar était un spectacle. L'aube aussi était belle, mais le coucher de soleil était une fantasmagorie de lumières et de couleurs, changeantes de lieu en lieu et de saison en saison. A présent deux lunes brillaient dans le ciel, celle de la force et celle de la chance. Mar pensa avec joie qu'il n'avait pas besoin de celle de l'amour, son amour était là, à ses côtés.
Vokka dormait heureux sur les épaules de Moder. Mar céda sa place sur la marroue à Pylek et se mit à marcher à côté de Moder.
"Tu dois être fatigué, Moder. Tu ne dois jamais avoir autant à marcher." Lui dit-il.
"Je sens un peu mes jambes, mais je tiens bon."
"Tu veux que je porte un peu Vokka ?"
"Non, pas encore. Il est si léger... As-tu remarqué, Mar, comment le plus jeune Shentiste te regardait ?"
"Non, comment ?"
"Je ne sais pas... on dirait l'un de nous étudiant la carte de Boar : quelque chose qu'on sait lire, mais pas encore complètement déchiffrer. Comme s'il essayait de... de te reconnaître, c'est ça !"
"Il doit avoir eu ma description avant ou après mon rapt. Phyujel m'avait dit qu'il arrangerait les choses, mais peut-être me recherchent-ils encore. Mais cette fois je suis sur mes gardes et ils n'arriveront certainement pas à m'enlever à nouveau."
Moder réfléchit un peu : "Non... ce n'est pas comme s'il essayait de reconnaître quelqu'un qu'on lui a décrit. Je ne saurais dire pourquoi, mais c'est plutôt comme s'il tentait de... de lire en toi."
Mar sursauta et repensa à Phyujel : "... nous les Physiognomonistes lisons un homme comme un livre ouvert..." avait-il affirmé. En outre, il avait dit : "Je ne pourrai plus t'aider et te suivre, mais d'autres le feront à ma place." Ce Shentiste serait-il aussi un Physiognomoniste ?"
Un battement de bâtons interrompit ses pensées et le groupe de tête quitta la route et prit à droite. Les autres les suivirent. A une quarantaine de mètres de la route se trouvait une sorte de petit amphithéâtre naturel délimité d'une part par des buissons, d'autre part par une marche du terrain et enfin par de gros rochers. Le centre avait la trace d'un feu de camp : c'était un endroit parfait pour camper.
Les deux groupes s'installèrent tour à tour. Les servants cherchèrent du bois et firent un feu. Pendant ce temps un labass avait invité Mar à parler avec les Shentistes. Mar répondit en les invitant à se joindre à eux. Peu après les deux Shentistes arrivaient, leurs tuniques flottaient et bruissaient. Le plus âgé fit un signe vers leur feu et tous s'approchèrent et s'accroupirent par terre. Ils étendirent leurs tapis et s'y installèrent, arrangeant avec élégance les plis de leurs amples habits.
Mar demanda : "Qu'ils m'excusent, mais j'ai remarqué que votre Temple n'avait pas de drapeaux. Y a-t-il une raison ?"
"Oui, nous n'avons pas de Doyen, parce que depuis la mort de l'ancien nous n'avons pas pu nous accorder sur un nouveau. C'est pourquoi nous allons à d'autres Temples demander l'intervention des autres Doyens comme médiateurs dans la recherche d'une solution. Si nous n'y parvenons pas non plus ainsi, nous demanderons l'intervention du Luminaire pour qu'il décide pour nous."
"Je ne voudrais pas sembler trop curieux, mais... pourquoi ne sont-Ils pas arrivés à un accord ?"
Le Shentiste plus âgé ébaucha un sourire et regarda son jeune collègue : "Veux-tu expliquer, toi qui n'es pas partie prenante ?"
Le jeune acquiesça : "Je suis du même ordre mais j'appartiens à un autre Temple. Vois-tu, les disciples de Shent, bien que lui étant tous fidèles, suivent deux observances distinctes. En général dans un Temple l'une d'elles prédomine et il n'y a pas de problème. Mais dans son Temple elles sont à égalité, alors..."
"Le Trône et la Porte ont le même nombre de disciples." Commenta Mar.
L'aîné des Shentiste leva un sourcil : "Que sais-tu de ces deux observances ?"
Mar avait été informé par ses hommes infiltrés dans les Temples et il comprit qu'il avait fait une erreur, mais il répondit vite : "J'ai été labass un mois, alors j'en ai entendu parler."
"Alors toi aussi tu as été disciple de Shent. Puis-je savoir pourquoi tu ne l'es plus ?" demanda le plus âgé.
"Bien sûr. Il voit, j'ai été acheté au village des Accueilleurs pour travailler au temple. Ce ne fut pas de mon choix. Ma voie était autre. Si j'étais resté au Temple je n'aurais pas été un bon disciple de Shent..."
"Je vois..." commenta l'ancien.
Le jeune intervint : "Oui, ta voie est longue et ardue et passe par d'autres chemins. Mais elle sera fructueuse si tu sais bien choisir tes compagnons de route, tes étapes et le moment où les franchir. Tu es joueur, n'est-ce pas ?"
"Oui..."
"Quel est ton jeu préféré ?"
Mar regarda Moder en souriant : "Le Go, comme lui."
"Voudrais-tu faire une partie avec lui ? J'ai entendu parlé de ce jeu et j'aimerais voir comment il se déroule."
"Je le ferais volontiers, mais nous n'avons pas avec nous d'échiquer ni de pierres."
Le Shentiste sortit de sa poche ses bâtons et battit un rythme. Un labass accourut.
"Veille à te procurer cent quatre-vingt cailloux noirs et cent quatre-vingt- un blancs. Fais-toi aider. Quelque chose de semblable ferait aussi l'affaire."
Puis il prit une petite branche, aplanit une surface au sol devant le tapis et commença à y tracer l'échiquier à gestes précis et mesurés.
Mar observa : "Lui connaît le jeu."
"J'en connais les règles, mais je n'y ai pas joué. J'espère qu'il ne vous déplait pas d'y jouer pour moi, même avec des moyens aussi rudimentaires."
Mar regarda Moder qui acquiesça, puis il répondit : "Nous serons heureux de le faire pour lui, Shentiste."
Peu après le labass revenait avec deux bols. L'un contenait des cailloux foncés, l'autre des baies jaunes.
"Les baies seront les blancs et les cailloux les noirs. Je n'ai pas pu trouver mieux..."
Le Shentiste désigna Mar. Le labass lui tendit les bols.
"Ce n'est pas mal, cela fera l'affaire." Dit-il et il déposa les bols à côté de l'échiquier tracé au sol. Il prit une baie et un caillou et les cacha dans ses mains dans son dos : "Droite ou gauche ?" demanda-t-il à Moder.
"Droite."
"Bien. A toi les blancs."
La partie commença. Leurs amis approchèrent pour la suivre. Pendant ce temps servants et labass préparaient le dîner. Les lecteurs aussi approchèrent pour suivre ce jeu improvisé. Le jeune Shentiste, plus que regarder l'échiquier, épiait le moindre geste des deux joueurs, leurs expressions, la plus imperceptible de leurs réactions. Il était assis raide, immobile, les yeux mi-clos, apparemment absent. Mais un observateur attentif aurait pu voir ses yeux glisser, acérés et vifs, sur les deux joueurs et peu à peu s'arrêter toujours plus longuement sur Mar que sur Moder.
Le jeu se déroulait en silence, on n'entendait même pas le bruit des pierres sur l'échiquier d'habitude en bois sonnant. Il faisait nuit à présent et seul le feu éclairait les deux joueurs et l'échiquier. Dans le ciel les deux lunes brillaient, nettes, dans leur cortège de myriades d'étoile qui scintillaient comme des perles de lumière solide. Les visages immobiles des deux Shentistes semblaient des masques de cire. L'expression de Moder était intense et concentrée, Mar, lui aussi concentré sur le jeu, était détendu et serein.
Les visages des autres se perdaient dans le noir, éclairés parfois par quelque jeu de flammes plus hautes. Une légère brise les agitait et faisait danser les ombres entre les plis souples des habits, faisant courir des reflets de lumière dans les cheveux des présents. Les joueurs alternaient leurs gestes en mouvements calmes, mesurés et sûrs. Seul le crépitement mesuré du feu rompait le doux silence de la nuit.
Puis Moder déclara : "Tu gagnes en vingt-neuf coups."
"Non, Moder, tu peux encore gagner, réfléchis..."
Ce dernier se pencha un peu vers l'échiquier et vérifia mieux la situation, avec plus d'attention : "Si, Mar, tu me bats en vingt-neufs coups, j'en suis sûr."
Mar sourit : "Tu es vraiment sûr ?"
"Oui."
"Alors tu prends les noirs."
"Mais les blancs sont dans une situation sans issue, à quoi bon ?"
"Et bien essaie de gagner avec les noirs."
Moder acquiesça et ils échangèrent leurs bols : "C'est à toi."
Mar plaça une baie jaune. Le jeu reprit, les couleurs inversées. Les spectateurs se rapprochèrent. Même ceux qui ne connaissaient rien au jeu devinrent plus attentifs, bien conscients que le défi était maintenant plus serré. Le plus fascinant d'un jeu, en fait, est souvent de voir comment les joueurs se servent des règles, mais aussi de voir comment se déroule la rencontre.
Pour le connaisseur c'est un plaisir d'analyser le déploiement du jeu. Pour le profane, le plaisir est d'observer l'expression des joueurs, de suivre l'alternance de leurs émotions et enfin voir la joie de la victoire apparaître dans les yeux d'un des adversaires.
Peu après Moder reprit la parole : "Tu gagnes en onze coup... ou veux-tu encore changer de couleur ?"
"Non, pas cette fois, tu as raison. Mais tu vois que tu avais tort, avant, de donner le noir vaincu ?"
Moder écarta les bras dans un geste comique de résignation : "Oui, c'est vrai, mais je te donnais gagnant et j'avais raison. Je ne me suis trompé que sur le nombre de coup et sur la couleur."
Mar rit. Un des labass dit quelque chose à voix basse à l'aîné des Shentistes qui acquiesça.
"Le dîner est prêt. Si vous voulez partager notre repas..."
Ils s'assirent tous loin des Shentistes, comme le voulait la tradition, mais ces derniers voulurent que Mar s'asseye avec eux.
Le jeune Shentiste se pencha vers Mar : "Quel est ton nom, joueur ?"
Mar le regarda et réponditr, hésitant : "Peut-être lui me connaît... Je suis Mar Swooney, le Penseur."
"Oui, j'ai entendu ton nom. Mar Swooney... le Collecteur."
Mar le regarda intrigué : " Collecteur? Et de quoi ?"
"De ce qu'il y a à collecter et que tu voudras... et si tu veux, tu pourrais même ouvrir la Porte."
"Quelle porte ?"
"Celle qui est fermée depuis trop longtemps."
"Lui me parle par énigmes, Shentiste ?"
"Non. Quand tu seras prêt, tout sera clair. Maintenant il fait nuit et un feu ne suffit pas à éclairer l'horizon. Mais ta vue est bonne, elle porte loin. Quand la saison est propice mûrissent les fruits et le Collecteur en remplit sa hotte et ses mains. Ses magasins en débordent... et les gens viendront à lui pour se nourrir et vivre. Un Temple attend un Doyen, un château un Châtelier, comme la terre attend la pluie, comme une maison attend ses habitants. L'élève attend le Maître et quand il le voit il le reconnaît et le suit où qu'il aille. Le Maître connaît le Chemin, il a la Clef de la Porte et ne craint pas d'avoir trop d'élèves."
Mar avait arrêté de manger et il écoutait le Shentiste : "Mais, qui me dira qui est le Maître ?"
"Personne ne peut se dire tel, mais c'est l'élève qui donne son titre au Maître. Il dit : voici, c'est lui mon Maître et l'autre ne peut pas le nier. Mais celui qui dit : voici, c'est moi votre Maître, celui-là n'est qu'on bouffon déguisé en sage."
"Mais si je disais : voici, c'est lui mon Maître ! l'autre peut bien répondre : oui, je le suis."
"Bien sûr, mais juste parce qu'il a été reconnu comme tel."
Mar continua : "Personne ne peut dire : non, tu te trompes, je ne suis pas ton Maître ?"
"Personne. Il mentirait à l'élève comme à lui-même."
"Mais il peut refuser d'enseigner..."
"Non, pas non plus. Son refus même serait aussi enseignement. Mais mange, maintenant. Quand les temps sont mûrs l'élève trouve son Maître, lequel reconnaît l'être. Mange maintenant, il est temps de se nourrir puis de se reposer."
Ils se remirent à manger. Mar réfléchissait à cet étrange discours. Le message était clair, bien trop clair et il en avait un peu peur. Organiser est une chose, mener des parties aussi. Mais ce discours... Il regarda le Shentiste, mais il était concentré sur son bol et mangeait absorbé et rien d'autre ne semblait exister pour lui. Un servant passa servir une boisson chaude et enlever les bols vides. Les deux Shentistes et les autres hommes du Temple chantèrent une brève antiphonie pour rendre grâce à Shent. Mar, spontanément, se joignit à leur chant.
Puis le vieux Shentiste regarda les deux lunes : "Il est temps de dormir." Dit-il.
Il fit le signe de la bénédiction de Shent. Chacun alla à l'endroit qu'il s'était choisi. Mar regarda les étoiles et en vit certaines qui semblaient dessiner une flèche qui pointait une étoile plus forte que les autres. Dans sa tête il les baptisa : "La flèche et sa cible" et il se dit que désormais la flèche était lancée et que plus rien ne pourrait l'arrêter.
Le sommeil tardait à venir. Des braises arrivait de temps en temps un joyeux crépitement. La voix subtile du vent murmurait des phrases mystérieuses.
Tandis qu'une étrange langueur s'emparait de lui, Mar pensa : "Dieu inconnu... est-ce toi mon Maître ? Pour toi et moi les temps seront-ils jamais mûrs ? Si je te voyais, je croirais en toi... ou peut-être pas : si je te voyais je serais certain que tu n'es pas le dieu que je cherche. Mais pourquoi je te cherche ? Et toi, me cherches-tu ? Ou ris-tu de moi ? Ou peut-être ne peux-tu pas rire parce que tu n'existes pas et que je parle dans le vide, je parle tout seul comme les vieux, les fous, ou les petits enfants...
"Beaucoup ont un dieu... et chacun semble si différent des autres... aimes-tu te déguiser et apparaître à chacun de façon différente ? Pourquoi ? Ou sont-ils tous la créature de l'homme qui se sent trop seul ? Mais moi, je me sens seul ? Non... il y a Njeiry, Vokka, tous les autres... tant d'autres. Et puis, il y a moi. Un homme n'est jamais seul quand il a lui-même... Alors, pourquoi est-ce que je te cherche, dieu inconnu ?"

CHAPITRE 4
Le triomphe de la Technocratie

Le voyage jusqu'à Ville-Close se passa bien, même si la fatigue commençait à se faire pesante. Mar tenta de revenir sur le discours que lui avait fait le jeune Shentiste, mais ce dernier se fit de plus en plus évasif.
Ce n'est qu'une fois à la porte de la ville que le Shentiste lui dit : "La vie est en toi et tu es en la vie... Bonne route, Mar Swooney. Mon chemin se sépare du tien, mais tu ne seras jamais seul, ne crains rien." Puis, d'un ton formel, il ajouta : "Shent sait, Shent voit... Shent agit !"
La formule différait un peu de l'usage, même si elle était dite du ton solennel habituel. Mar salua le Shentiste et alors que ce dernier continuait vers la mer, il entra en ville avec ses hommes.
Là, une fois chez lui, il appela les Introw et leur remit les paquets de papier achetés à Tourbière. Puis il raconta minutieusement leur long voyage. La seule chose sur laquelle il n'insista pas fut le colloque avec le jeune Shentiste. Les autres aussi firent leurs récits qui, comme celui de Mar, furent enregistrés.
Teskar l'informa que les transmens de Ville-Close, de Port-Escale et celui de la grotte du submersible à l'île de la Garnison étaient enfin installés et opérationnels. Alors ils planifièrent une expédition à Maisons-Vieilles et il fut décidé d'y mettre en chefs de groupe Moder et Jenfer qui s'y installeraient pour étudier la situation et prévoir quelque activité comme métier de couverture. Moder devait aussi organiser avec Teskar le système des maisons d'Accueil.
Mar se transféra par transmen à Port-Escale en faisant bien attention de ne se faire voir que par Holyer et Bogany qui entre temps s'étaient installés là. En effet, il n'aurait pas pu justifier sa présence dans la maison, n'étant pas passé par les portes de la ville. Il discuta aussi avec eux une augmentation de la production de marroues en vue de la probable arrivée de la caravane des Sperkol. Puis il rentra à Ville-Close.
Là il rejoignit l'expédition pour Maisons-Vieilles et sortit de la ville avec eux. Puis, avec Njeiry, Vokka et un de ses soldats qui devait rentrer à la Garnison, ils partirent vers les récifs. La nuit ils rappelèrent le submersible par télécommande, y arrimèrent la barque, s'immergèrent et partirent.
Une fois sur l'île et rentrés à la Garnison, ils rencontrèrent aussitôt Dake. Lequel leur montra les listes d'exilés passés en leur absence. Il y avait beaucoup de grosses légumes, dont aussi nombre d'Anje de Quaryel, la Famille du Gouverneur Tani et d'autres bien connus de Mar. Il trouva aussi une invitation, arrivée récemment, pour Mar "et sa suite" aux célébrations de la victoire sur l'UPO et pour la grande cérémonie de fondation de l'Empire Technocratique.
En réalité, comme le montrait la carte galactique trois-D, toute la galaxie n'était pas aux mains du Parti des Familles. La galaxie était divisée en douze rayons qui comprenaient vingt secteurs. L'UPO et ses forces contrôlaient encore les secteurs 15 et 17, l'ensemble du rayon 7, soit les secteurs 9 et 20 et enfin le secteur 18 dans le rayon 6. Le système 20 comprenait l'étoile Sol où était la planète Terre, la mère patrie de Mar.
Mais en pratique le territoire de l'UPO était divisé en deux tronçons sans aucun lien possible entre eux. Des douze Généraux de Rayon de l'UPO, seuls quatre contrôlaient encore tout ou partie de leur territoire. Les y avaient rejoints trois autres Généraux ayant fui les zones occupées. Les sept Généraux réunis avaient formé un "Gouvernement Provisoire de la Galaxie Libre", après avoir destitué, incarcéré et condamné à mort le Grand Commandant Général et tous les membres de son Gouvernement d'Urgence. On disait que le nouveau gouvernement avait installé son siège sur la vieille planète Terre.
Certaines Familles de la Technocratie auraient voulu poursuivre la guerre à outrance, mais Kétol ni Wole avait imposé l'arrêt des hostilités pour pouvoir organiser le nouvel empire. En fait personne, et moins encore les documents officiels, ne citait le mot "empire", mais plus simplement "Technocratie". Il n'avait été signée aucune paix ni armistice, mais tout contact avait cessé entre les groupes belligérants. Mais on savait que les confins des deux territoires étaient attentivement patrouillés par les forces des deux partis.
Le programme des festivités au sein de la Technocratie débutait par le "Premier Triomphe", se poursuivait par la cérémonie de "Fondation de la Technocratie" et terminait par le "Second Triomphe". Les fêtes dureraient près d'un mois s.u. et se tiendraient sur la planète Arom du système Formalhaut qui avait été choisi comme siège du nouveau pouvoir.
La date choisie était 3416/0.0.0 du calendrier Standard Universel. C'était donc dans quelques jours. Mar, avec l'aide de Njeiry et Dake, forma une délégation de cent soldats de la Garnison, choisis parmi ceux qui avaient participé à la bataille de Quaryel. Parmi les civils il décida d'emmener avec lui Bast, Tukyl, Chanul et Torich Dayen avec leur fils et Vokka aussi.
Il transmirent à Niukétol la composition de leur groupe et en reçurent l'agrément. Trois jours avant la date fixée du début des cérémonies, tous aux couleurs de Mar, blanc et bleu, uniformes et livrées beaux et neufs, ils se transférèrent tous par transtar sur Arom, en passant par Niukétol. Ils y furent accueillis et installés dans une antique demeure adaptée pour les héberger, pourvue de toutes les commodités et du personnel nécessaire.
Arom avait un soleil très blanc et éclatant et tous les boariens (ou rossien, selon leur désignation officielle) durent se munir de filtres de contacts pour les yeux. Bast, le cuisinier, trouva merveilleux d'être, pour une fois, servi et respecté et Tukyl aussi, le jardinier, s'amusait à faire le grand seigneur.
La veille du début des festivités se présenta au "Palais Swooney", comme on avait rebaptisé leur résidence sur Arom, un aide-maître de cérémonie qui devait rester à leur entière disposition pendant tout le mois pour les informer et les guider dans les cérémonies complexes. Celui-ci leur présenta les grandes lignes du programme général et le détail du déroulement de la première journée du calendrier des fêtes.
Mar se demanda en souriant en lui-même combien de maîtres de cérémonie et d'aides avaient été mobilisés pour l'occasion. Entre les nombreuses résidences des différents groupes de participants et les lieux des cérémonies avaient été installés des transmens. Lesquels, à certaines heures, fonctionnaient en continu. La communication était fixe et unidirectionnelle selon l'heure et le programme. Le tout était régulé par un "Centre des Transferts". De sorte que, en peu de temps, un grand nombre de personnes pouvait être transportées d'un lieu à l'autre.
L'aide maître de cérémonie fit valoir que les petits de Mar et de Chanul pouvaient rester au Palais, confiés aux soins du personnel. Il lui fallut beaucoup d'insistance pour les convaincre de l'opportunité de ne pas les emmener aux cérémonies.
Le lendemain enfin, à l'heure prévue, ils furent transférés au lieu du Premier Triomphe. C'était une immense étendue où se pressaient des millions de personnes. Sur trois côtés, dans des loges installées en gradins, étaient installés les représentants de toutes les forces combattantes de la Technocratie, et chaque loge était décorée aux couleurs de la Famille de la planète d'origine. Les hommes de Mar eurent aussi leur loge où de grands locos rouge indiquaient "Ross de Castor". Mar lui, avec Njeiry, Dake et son adjoint, était sur la grande estrade des autorités qui fermait le quatrième côté de l'étendue. Mar regrettait d'être séparé de ses hommes, mais la cérémonie le voulait et il dut s'y conformer.
A minuit pile toutes les lumières s'éteignirent et une voix résona dans le noir : "Citoyens de la galaxie, le joug de l'UPO est enfin tombé ! La longue nuit de l'humanité est enfin terminée ! Les forces unies de la Technocratie ont triomphé ! Toute la galaxie libre, en ce jour historique, exprimera sa reconnaissance ! Et voici pour vous, par ordre alphabétique, les représentants des hommes à qui nous devons une éternelle, impérissable et profonde gratitude."
Dans un silence mesuré l'écho de ce dernier mot s'éteignit. Puis la voix reprit, un ton plus haut : "Aasven d'Epsilon du Scorpion !"
Une loge fut illuminée et tous ses occupants se mirent debout dans leur brillant uniforme noir et magenta. De la grande étendue encore dans le noir, des millions de gorges scandèrent à l'unisson : "Gloire - Honneur - Gloire !"
Mar à ce grondement ressentit un frisson. La voix continua à lire la liste et peu à peu toutes les loges, sauf celle des autorités, furent allumées une à une et leur clarté dépassa bientôt celle du jour.
Quand vint son tour et que fut cité "Ross di Castor !" le frisson parcourut Mar de façon plus intense et une grande émotion s'empara de lui. Il se tourna vers Dake et ils se serrèrent un bras. Dake aussi était ému.
Enfin, près de cinq heures s.u. après, l'appel se termina. C'était l'aube. Le soleil se levait, éclatant et majestueux. Tout avait été calculé à la perfection. Alors Mar s'aperçut que la foule sur l'étendue était composée de personnes choisies et non de simples citoyens comme il avait cru. Ces derniers étaient en effet parfaitement alignés et encadrés. Une musique majestueuse s'éleva en semblant provenir de toutes les directions. La foule bougea. Leurs habits avaient été étudiés pour que, à chaque simple mouvement, on voit depuis les loges la foule changer de couleur sur l'étendue. Commença une série d'ondoiements et la foule se transforma en un grand dessin.
Un après l'autre se formèrent les locos : "Gloire - honneur - gloire - aux - héroïques - soldats - de - la - ... - Technocratie". Puis les mots disparurent et un dessin géométrique apparut et changea comme un caléidoscope. Le dessin se modifiait, changeait sans cesse au rythme de la musique. Mar regardait fasciné.
Se forma le dessin de la galaxie, symbole de la Technocratie, qui explosa dans une rotation vertigineuse, puis se transforma en l'image d'un grand oiseau en vol, dans une symphonie de couleurs. La musique s'atténuait graduellement jusqu'à cesser et la grande étendue redevint blanche. Le soleil pendant ce temps était monté, grand, d'une lueur éblouissante. Les lumières des loges, désormais inutiles, avaient été éteintes.
Alors, sur l'estrade d'honneur, se leva un homme : c'était le Chef du Conseil Majeur des Forces Unies de la Technocratie. Il fit un bref mais vibrant discours qui retentit sur l'immense étendue immobile. Puis parla le Gouverneur d'Arom qui remercia avec des mots chauds et forts la Technocratie d'avoir choisi sa planète comme siège du pouvoir central. Enfin parla le doyen des Chefs de Famille, Beyohwlf ni Ezelbold qui retraça l'histoire du Parti de la Technocratie. Le soleil était à présent au zénith sur l'étendue : cinq autres heures de la planète étaient passées, soit presque un tour s.u. Ainsi s'acheva la première partie des cérémonies.
Les gens de l'étendue refluèrent en douze cortèges longs et ordonnés alors que des loges latérales refluaient les représentants des combattants. Sur l'estrade d'honneur plusieurs groupes se formèrent et les maîtres de cérémonie commencèrent les présentations selon un stricte protocole prédéfini.
Enfin Mar et les autres purent aussi rentrer au Palais Swooney. Pendant l'après-midi il y eut une manifestation "spontanée" des gens de la planète sous les fenêtres du Palais. Quand les soldats de Ross se montrèrent aux fenêtres, monta une longue ovation, pendant que les gens "improvisaient" des danses de joie.
Mar, qui observait derrière une fenêtre, se demandait comment il pouvait exister autant de Palais (il évalua qu'il avait fallu en utiliser près d'un millier entre ceux destinés aux représentations et ceux destinés aux organisateurs) libres pour cette occasion. Il se demanda aussi où avaient été transférés les anciens occupants et qui ils pouvaient être. Quand il essaya de poser ces questions à l'aide maître de cérémonie, ce dernier se fit évasif.
Mar se reposa puis participa à une autre réunion organisée pour étudier en détail le déroulement des cérémonies du lendemain. Enfin, avant de se retirer pour aller dormir avec son Njeiry, il dédia tout le temps qui lui restait à Vokka.
Le deuxième jour la cérémonie commença à l'aube. Chaque groupe reprit sa place dans les loges mais cette fois l'étendue était presque vide : il y avait néanmoins cinquante mille homme dans leur uniforme blanc. La journée était dédiée à la commémoration des morts.
La voix commença de nouveau la cérémonie. Tout d'abord, il énuméra le total des victimes du personnel civil et militaire des forces de la Technocratie. Puis il rappela par des paroles vibrantes les massacres de la planète Pox de Bêta du Centaure, le guet-apens du système Spica, le massacre de la lune de Sirken dans le système Lambda de l'Ourse.
Puis, tandis qu'une marche funèbre lente et solennelle montait, chaque représentation fut appelée. Cette fois l'appel se faisait dans l'ordre du nombre de victimes civiles subies. Chaque groupe descendait de la loge, prenait un secteur circulaire de brillante pierre blanche où était gravé dans l'épaisseur et marqué d'or les locos du nom de la planète et du système et les nombres de morts civils et militaires et, à l'aide d'un système anti-gravité, le portaient au centre de l'étendue sur un grand socle déjà installé, le superposaient et le fixaient au secteur posé avant. Graduellement il se formait ainsi une échelle hélicoïdale qui pointait vers le ciel comme une tour blanche à contrepointes d'or. Le secteur de Ross aussi fut mis à sa place, vers le haut de la tour.
Cette fois encore les temps avaient été calculés et respectés scrupuleusement et quand fut monté le dernier secteur, une stèle blanche avec le scintillant symbole de la Technocratie en haut, il était exactement midi local et le soleil était à la verticale de la tour de sorte qu'elle ne projetait presque aucune ombre.
Alors la musique triste et solennelle se transforma peu à peu en une mélodie plus légère et sereine. Le contingent des disparus aux uniformes blancs commença à monter sur la haute échelle hélicoïdale et à mesure que les hommes atteignaient le dernier niveau, ils continuaient en l'air sans marquer d'arrêt, grâce à des ceintures anti-gravité bien cachées sous les uniformes. Ils montèrent ainsi par dizaines, centaines et milliers et ils se placèrent de façon à ce que leurs noires semelles forment contre le ciel des locos parfaits : "Gloire et honneurs à ceux tombés pour la liberté. Reconnaissance éternelle".
L'énorme inscription fluctuait immobile contre le pâle ciel turquoise, puis s'éleva et en s'éloignant fit tomber sur l'étendue une pluie de brillantes petites étoiles en plastique rouge pendant que la voix habituelle hors champ commentait : "... et leur sang n'a pas été versé en vain !"
Enfin il y eut les discours habituels. La seule chose que Mar jugea intelligente fut la nouvelle que les familles des disparus recevraient un généreux viatique.
Cette cérémonie terminée, l'estrade d'honneur vit une autre tournée de présentations. C'est en cette occasion que Mar se trouva face au Chef de Famille des Chavez. Lequel le salua de façon formelle. Mar, se rappelant comment l'homme s'était opposé à son admission dans le parti de la Technocratie, se sentait un peu gêné.
"Gouverneur Mar Swooney, j'ai remarqué que le gradin qui représente ma planète est contigu à celui de la tienne. Dans le passé nos morts nous avaient divisés. Maintenant ce sont nos morts qui nous unissent. C'est la vie !"
Mar s'inclina en signe d'accord : "J'espère, Chef de Famille Chavez, qu'un jour on pourra dire que la vie qui nous unit. Ce serait une union bien plus valide, ne crois-tu pas ?"
Chavez acquiesça avec sérieux : "Oui, tu as raison. Mais je veux profiter de cette occasion pour te dire que plus un seul conflit ne t'oppose aux Chavez et qu'aucun membre de ma Famille ne se souviendra plus jamais de ce qui nous a séparé par le passé."
"Merci, Chef de Famille. Tu m'enlèves un grand poids du cœur."
Après les présentations, Mar rentra au Palais Swooney. La deuxième journée était finie.
La troisième commença en milieu de matinée, toujours sur la même étendue. Elle commença par un spectacle aérien où on simula une bataille spatiale entre les forces de l'UPO et celles de la Technocratie. Les petites nefs, sans doute des modèles réduits comme ceux utilisés pour les holo-films trois-D, dansèrent longtemps dans le ciel avec de spectaculaires acrobaties aériennes pour représenter les configurations symbolisant les plus importantes rencontres spatiales.
Puis il y eut une grande kermesse qui culmina par la cérémonie symbolisant la destruction de l'UPO. Laquelle était représentée par un grand cube en pierre noire qui fut cassé par un groupe composé de deux hommes préalablement choisis dans chacune des représentations des planètes. Quand ce groupe fourmillant de soldats avec leurs uniformes polychromes eut réduit en menus fragments la grande masse noire avec les outils adaptés, ses débris furent repandus pour former un anneau autour de la grande tour blanche des tombés. Alors, avec quelque puissant laser, les fragments furent fondus ensemble et aplanis jusqu'à former une brillante base noire parfaitement lisse et circulaire.
La voix commenta : "Sur les cendres noires de la corruption de l'UPO, se dresse maintenant, blanche et élancée, la forte tour de la Technocratie, construite avec la vie de nos martyrs..."
La rhétorique dérangea Mar, non que ces symboles soient dénués d'une part de vrai et de juste, mais parce qu'il pensait que la mort de tant d'hommes ne devait pas être instrumentalisée ainsi. Il fallait traiter avec plus de respect et... de pudeur la douleur pour la perte de toutes ces vies.
Mais, en regardant cette surface noire encore fumante, Mar pensa que, au fond, contre les intensions des organisateurs, cela rappelait aussi toutes les personnes mortes dans les rangs ennemis. Le nouvel empire avait aussi comme base tous les morts de l'UPO. Et il se dit que, tout comme il y avait un gradin pour Ross et ses morts, il y avait aussi une partie de cette base noire dédiée à Quaryel et ses morts.
Après la cérémonie ce fut la troisième tournée de présentations. Mar sentait que Njeiry s'ennuyait mais il remarqua qu'il cachait bien ses sentiments. Dake par contre avait l'air d'un enfant au pays des fées en entendant tant de noms célèbres et en étant présenté à tous.
Revenu au Palais, Mar trouva le temps de faire une sortie à pieds avec Njeiry et Vokka. De partout il y avait de l'animation, un petit air de fête, les gens avaient l'air insouciant et joyeux.
Le soir l'aide maître de cérémonie les réunit pour leur expliquer le programme des quatre prochains jours dédiés à la cérémonie de la fondation officielle de la Technocratie. Les hommes de Mar devaient participer à des défilés, jeux, concours et fêtes selon un calendrier assez chargé. Par contre Mar, Dake et son adjoint Boynyt, Chanul et Torich participeraient aux cérémonies solennelles.
Le premier jour ils se rendirent au magnifique salon des fêtes du Grand Palais de la Technocratie. Mar calcula qu'il devait y avoir environ dix mille invités. L'énorme salon, sur son petit côté, pouvait s'ouvrir sur une salle de douze mètres sur douze dont le sol était plus haut d'environ quarante centimètres, la Salle du Conseil. Celle-ci à son tour pouvait être mise en communication avec la Salle du Siège, de six mètres sur six, au sol encore quarante centimètres plus haut. La communication se faisait en faisant glisser dehors l'ensemble du mur de séparation.
Quand la fête commença, les deux salles avaient les murs fermés et n'étaient donc pas visibles. Le programme commença par un concert des musiciens aveugles de la planète Effex de Capella. Ils étaient célèbres dans toute la Galaxie comme les insurpassables joueurs de trellix, dit aussi "sifflet à coulisse". Il s'agissait d'un instrument à vent avec un embout et cinq cannes parallèles, chacune munie d'une coulisse terminée par un anneau actionné par un des doigts de la main. Chaque coulisse pouvait s'arrêter en position muette ou glisser sur une gamme de près de cinq tons par tube. Chaque tube était déphasé de trois tons du voisin. L'autre main tenait l'instrument et agissait sur les touches d'effets spéciaux : la sourdine, la trille, la sonnerie, le ronflement et enfin le velouté. Chaque joueur avait son trellix accordé à un different niveau de l'échèlle tonique.
Former un orchestre demandait à chaque participant de grands dons de coordination, un parfait sens du rythme et une sensibilité remarquable. Pour obtenir certains accords ou arpèges, en effet, devaient parfois intervenir jusqu'à sept joueurs différents en parfait synchronisme. On disait que ce n'était pas par hasard si les aveugles étaient les meilleurs joueurs de trellix.
Le concert fut joué avec une rare maestria et sensibilité et il contenait des morceaux d'une virtuosité exceptionnelle. Tous les morceaux étaient originaux, composés spécialement pour l'occasion. Après le concert, tout le monde exprima son enthousiasme admiratif par de longs sifflements bien modulés. Il fut donné à chaque invité une plasticarte avec l'enregistrement de ce splendide concert.
Puis on fit glisser le premier mur de séparation. Dans la salle ainsi offerte au regard des hôtes étaient réunis les membres du Conseil Secret de la Technocratie, que Mar connaissait déjà : c'étaient les mêmes qui avaient voté pour son admission dans le Parti... il y avait des lustres et des lustres, lui semblait-il.
Le Président Kétol ni Wole, dans son habituelle chausse maille rouge (ce n'est qu'alors que Mar réalisa que Kétol ne s'était pas montré avant) demanda le silence d'un léger geste de la main. Le grand salon se figea aussitôt et tout le monde se tut en regardant vers lui. Kétol se leva, prit une grande feuille de vrai papier et lut à voix haute.
"Aujourd'hui, en l'an 3415, mois 9, jour 8, tour 0 du calendrier Standard Universel, le Conseil Secret de la Technocratie, élu par tous les Chefs de Famille des Familles ici présentes, se réunit pour la dernière fois. L'ordre du jour ne compte qu'un seul point : l'élection du Grand Conseil Constituant de la Technocratie. Chaque Conseiller ici présent a proposé le nom de dix candidats. Chaque Chef de Famille pourra exprimer son vote par les télécommandes électroniques que les servants vous distribuent.
"La mission du Grand Conseil Constituant sera d'élire le premier Technarque, de l'introniser et de lancer ainsi le nouveau système politique pour lequel nous avons lutté. Le Conseil Secret sera dissout de fait et cessera toutes ses fonctions dès que sera connu le résultat de l'élection et établi Grand Conseil Constituant. Lecture sera faite du nom des candidats par ordre alphabétique. Les mêmes noms apparaîtront sur le grand écran électronique à ma droite. Quand tous les noms seront affichés, le vote pourra commencer."
Wole fit une pause et tourna les yeux vers l'auditoire, comme dans l'attente d'une intervention ou d'une question. Puis il baissa le regard sur ses feuilles et commença à déclamer les noms des Chefs de Famille candidats en précisant le soleil et le planète de résidence, la position de rayon et de secteur de la galaxie et à chaque fois s'assurait que tout apparaisse correctement sur l'écran.
En tout il y avait cent vingt sept noms en liste et il fallait élire treize Conseillers. Chaque électeur pouvait exprimer un vote positif et un négatif. L'ordinateur calculerait instantanément la somme algébrique de tous les votes et indiquerait le total à côté du nom de chaque candidat et montrerait les treize élus.
A la fin de la lecture de la liste, Wole demanda : "Vous avez tous vos instruments de vote ?" Il répéta la question trois fois puis il fit signe à un scribe qui ajouta quelque chose sur la feuille que Wole avait lue.
Alors Wole prit en main sa télécommande pour voter, s'assit et aussitôt sur le haut écran s'afficha : "Vote ouvert". A côté s'afficha : "Votants : 000/697" qui rapidement changea pour "249/697" et continua à changer encore. Il y eut une pause sur "534/697", le chiffre augmenta à nouveau, fit une dernière halte sur "671/697" et enfin atteignit "697/697".
Alors l'indication "Vote ouvert" s'éteignit et il s'afficha "Scrutin terminé". Aussitôt apparurent les résultats à côté des cent vingt sept noms, puis treize d'entre eux s'illuminèrent plus intensément jusqu'à devenir blancs pendant que les autres s'atténuaient vers le bleu, tout en restant encore lisibles. Le scribe écrivait encore sur la grande feuille.
Alors Kétol ni Wole se leva à nouveau, appela le doyen des élus et lui demanda "Beyohwlf ni Ezelbold, acceptes-tu la nomination de Conseiller du Grand Conseil Constitutionnel ?"
Le vieil Ezelbold, dans le silence général, répondit : "Oui, au nom des Familles, j'accepte."
"Alors je te prie de monter ici, à côté de moi, pour poursuivre l'appel à ma place."
Le vieil Ezelbold monta du grand salon à la Salle du Conseil et Wole lui céda sa place au centre. Le vieil homme poursuivit l'appel.
"Feklut ni Woldo, acceptes-tu la nomination de Conseiller du Grand Conseil Constitutionnel ?"
Du salon une voix forte et assurée répondit : "J'accepte, au nom des Familles et de la Technarchie."
"Alors, viens nous rejoindre."
Il continua en appelant Kétol ni Wole qui accepta et resta à sa place. Des anciens Conseillers furent confirmés Pike ni Joyra, Wolxey ni Shago et Manjober ni Manjo. Les nouveaux élus furent Kwiny ni Dugeld, Meryen ni Ehmjes, Moyere ni Lenecks, Quanith ni Fatly, Shain ni Phalyv, Thareld ni Lemjuel e Xayoh ni Vejinja.
Quand tous les élus eurent accepté et furent montés, Kétol ni Wole reprit en main la feuille et lut : "En tant que Président du Conseil Secret du Parti de la Technocratie des Familles, en mon nom, en celui du Conseil même et de toutes les Familles que jusque là il représentait, je déclare dissout le Parti de la Technocratie et tous ses organismes. Je contresigne, avec tous les Conseillers sortants, le présent document officiel. Dès ces signatures, le Grand Conseil Constituant nouvellement élu assumera les pleins pouvoirs jusqu'à l'élection du Technarque et que soit fondée la Technarchie."
Kétol et les autres Conseillers sortants signèrent la feuille qu'ils remirent après à Beyohwf ni Ezelbold en tant que doyen du nouveau Conseil. Les Conseillers non réélus quittèrent alors la Salle du Conseil en allant au grand salon des fêtes se mélanger aux autres, accueillis par un chœur de sifflements modulés qui marquait de l'appréciation pour eux.
Mar avait remarqué que Kétol ni Wole n'était sorti des votes qu'en troisième position et que le premier était Wolxey ni Shago. Il en fut surpris, il aurait cru que Kétol devrait obtenir le plus grand nombre d'accords.
La fête se poursuivit jusque tard, entrecoupée par la présentation de boissons et de plats luxueux et raffinés. Njeiry était charmé de voir les joyaux arborés par les plus riches Chefs de Famille. Chanul et Torich trouvèrent un coin où s'isoler et bavarder avec animation de leurs affaires. Dake et Boynyt par contre ne faisaient que parler à tous de Mar et de son épopée sur Quaryel.
Le lendemain la cérémonie commença encore par un concert où fut présentée la "Symphonie de la Nouvelle Galaxie", dont un des mouvements devait devenir l'hymne officiel de la Technarchie. La symphonie fut jouée par l'orchestre de la Famille Roffela de Niusa. L'orchestre utilisait des instruments anciens fabriqués sur le modèle d'originaux trouvés par des archéologues niusein sur la planète Primus : on disait qu'il s'agissait des instruments des premiers explorateurs, les homme de la nef "Rendez-Vous", vers 2090 de l'ancienne ère, donc environ 1400 ans t.s.u. avant.
Aux dernières notes de la symphonie le mur amovible disparut et dévoila la Salle du Conseil où le Grand Conseil Constituant siégeait. Le mur du fond portait le symbole de la Galaxie Unie utilisé par la Technarchie : une spirale à deux branches parsemée de pierres-lumières qui représentaient les soleils des systèmes habités par l'homme.
Les membres du Grand Conseil portaient une brillante tunique noire, large, et sur la poitrine le collier de la Technarchie avec l'habituelle spirale double constelée de diamants. Ezebold se leva et le salon fut parcouru par un frémissement d'attente. Il prit une feuille et lut, d'une voix étrangement claire et forte.
"Nous, Grand Conseil Constituant de la Technarchie, au nom de toutes les Familles ici réunies, au nom de tous les peuples des planètes libres de la galaxie, déclarons fondée la Technarchie !"
A cet instant la grande horloge digitale à la droite d'Ezelbold indiquait le 3415/9.9.9. Une forte tension pesait dans l'air. Les systèmes d'enregistrement 3-D visaient tous le visage du doyen du Conseil. Celui-ci cessa de lire, regarda devant lui et déclama : "Je vous annonce, de façon solennelle et formelle, que le nom désigné pour être le premier Technarque, est..." l'horloge passa à 3416/0.0.0 et Ezelbold, après une pause imperceptible, reprit : " ...est Kétol ni Wole ! Par décision unanime."
Un chœur de cris, sifflements et voix excitées explosa en couvrant les derniers mots. Les Conseillers s'assirent tous impassibles. Après quelques minutes Ezelbold leva une main et peu à peu le silence revint.
"Kétol ni Wole, acceptes-tu d'être élu Technarque de la galaxie ?"
Kétol se leva lentement, regarda autour de ses yeux pénétrants les autres Conseillers, puis fit courir son regard sur la foule du salon. Puis il porta une main à son cœur et d'une voix haute et ferme il ne dit que :
"J'accepte !"
Une autre vague de voix excitées monta dans l'assistance. Ezlbold fit de nouveau signe de silence.
"Dès cet instant tous les pouvoirs de la galaxie sont entre tes mains, Technarque Wole. Le Grand Conseil Constituant a accompli sa mission et cesse ses fonctions, en te déclarant son obéissance."
Les Conseillers, imitant un à un Ezelbold, se levèrent, s'inclinèrent vers le Technarque et descendirent au salon. Kétol resta seul.
Alors s'ouvrit le mur de la Salle du Siège. Toutes les lumières baissèrent et seul le siège fut fortement éclairé. Le Siège était un simple siège creusé dans un seul bloc de bois foncé sculpté à la main, placé en haut d'une pyramide de treize marches basses. Sur le mur du fond brillait le symbole de la Technarchie. Kétol ni Wole ouvrit sa tunique noire par-devant et la laissa glisser de ses épaules et tomber par terre.
Dessous il portait une tenue argentée au col souple et haut qui lui couvrait une partie du menton, soulignait sa bouche droite et fine et mettant en relief ses yeux gris fer qui brillaient lumineux. Il avait sur la poitrine un collier de platine avec la double spirale de diamants. Et ses cheveux bleu noir semés d'argent brillaient aussi et quand il monta sur le siège et s'y assit, le symbole dans son dos forma comme une auréole derrière sa tête.
Dans le salon le silence était complet malgré les presque dix mille personnes présentes. Tous les regards et les enregistreurs étaient fixés sur cette silhouette brillante.
Mar frissonna involontairement : "C'est le pouvoir absolu !" se dit-il avec une sensation d'effroi.
La voix du Technarque Wole se leva encore : "La Technarchie est née. Longue vie à la Technarchie !"
Un tumulte de voix répondit selon le cérémonial, tous disaient : "Longue vie au Technarque !"
Wole était impassible, comme si cette ovation ne le regardait pas.
"Comme premier acte de mon mandat, je confirme tous les membres du Grand Conseil Constituant dans leur charge, mais au titre de Conseil Privé du Technarque. Le modérateur du conseil sera... Wolxey ni Shago."
Mar pensa que c'était une pierre sage et astucieuse, puisqu'il avait obtenu le plus de scrutins à l'élection du Conseil.
Wole poursuivit : "Wolxey ni Shago, reprends ta place."
Celui-ci remonta dans la Salle du Conseil, s'inclina profondément vers le Technarque et s'assit au centre, là où Wole avait siégé des années et Beyohwlf ni Ezelbold un seul jour.
"Et maintenant vous aussi, Conseillers, reprenez votre place." Ajouta Kétol.
Tous remontèrent, un à un ils s'inclinèrent vers Wole et s'assirent. Un siège restait ostensiblement vide. Alors Wole dit : "Yngrem ni Peshivel, tu siègeras à la place qu'il reste, à ma place."
Il y eut un mouvement au salon, un couloir se forma et un homme jeune, dans la trentaine s.u. monta, s'inclina et s'assit. C'était le seul sans tunique noire et il ressortait dans l'arc des conseillers.
Puis Wole reprit : "Jusqu'à nouvel ordre, tous les fonctionnaires du Parti dissout de la Technocratie, excepté le Conseil Secret, qu'ils soient administratifs ou militaires, sont confirmés dans leur rôle."
Un murmure d'approbation monta du grand salon.
"Demain et après-demain je tiendrai pour vous tous et certains en particulier deux audiences extraordinaires, alors soyez présents. Mes amis, à présent que la fête continue !"
Wole se leva, descendit dans la Salle du Conseil où il voulut saluer tous les conseillers un à un et où il se baissa pour ramasser sa tunique noire et la remettre à Yngrem. Ce dernier était ému, il rougit, et il fallut l'aider à l'enfiler et la fermer. Puis Wole, suivi par les treize conseillers, descendit au grand salon.
Alors que la musique reprenait, Wole s'arrêta saluer différentes personnes. Mar se tenait à l'écart. Wole, après avoir regardé autour de lui, murmura quelque chose à Wolxey. Lequel à son tour parla à plusieurs personnes, jusqu'à ce qu'un général parle à Dake. Celui-ci trouva Mar.
"Le Technarque désire te voir, Mar."
"Oui..."
Lentement, se frayant un chemin dans la foule, aidé par Dake et accompagné de Njeiry, il rejoignit Wole.
Celui-ci, dès qu'il le vit, tendit un bras en geste d'invitation : "Swooney, reste à mes côtés."
Mar acquiesça et le suivit dans ses déplacements à travers la foule des invités. Quand enfin arriva la fin de la fête, signalée par l'hymne de la Technarchie, Wole se tourna vers Mar.
"Après-demain sois présent, c'est le jour où je tiendrai mes promesses."
"Merci, Technarque."
Wole sortit du salon et tous se mirent à quitter le Palais.
Mar sentait un fort mal de tête et une grande confusion d'esprit : "Le pouvoir... le Pouvoir si affirmé... Dieu inconnu, ne m'abandonne pas maintenant..." se répétait-il inlassablement d'un ton monotone, exaspéré.
Il rentra au Palais Swooney et s'enferma dans sa chambre et s'étendit, épuisé, sur le confortable hydro-lit. Peu après Njeiry le rejoignit avec Vokka. Mar les serra fort contre lui, sans rien dire. Njeiry sentit son trouble et garda le silence.
Le lendemain, pendant la première audience, le Technarque confirma tous les Chefs de Famille présents et confia à chacun le gouvernement de leur planète de résidence. Chacun devint Chef de Famille et Gouverneur héréditaire au nom du Technarque. Tous firent serment de fidélité au Technarque. Puis il y eut une grande fête avec danses et concerts, réceptions et spectacles de grande classe. La fête se déroulait au grand salon et dans une série de splendides salles contiguës.
Le jour d'après le Technarque commença la seconde audience spéciale par un discours. Certaines planètes étaient restées sans Famille, soit parce que la famille s'était déclarée pour l'UPO et avait donc été exilée sur Ross ou exterminée, soit parce que l'UPO, à un moment de la guerre, avait pu s'emparer de leur planète d'une Famille fidèle au Parti et en avait massacré tous les membres.
Aussi le Technarque confia-t-il ces planètes à des membres de branches secondaires de Familles qui avaient été des Gouverneurs nommées par l'UPO mais qui avaient choisi dès le début le Parti de la Technocratie. Toutefois il les détacha de leur Famille d'origine pour en fonder de nouvelles.
Et c'est juste après que c'est arrivé.


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