![]() Le troisième livre de Mar Swooney (3) Andrej Koymasky © 2007 écrit le 2 Septembre 1979 Traduit en français par Eric
CHAPITRE 5
La fondation de la Famille Le Technarque appella : "Mar Swooney !" Ce dernier se sentit la chair de poule. Il avança jusqu'au Siège et s'inclina comme le voulait l'étiquette. "Mar Swooney, tous ici savent ta valeur dans la bataille de Quaryel. Mais de cela nous parlerons ces prochains jours. Moi, et avec moi ceux qui te connaissent, pouvons témoigner de ton honnêteté, ton intelligente capacité à gérer les événements, ton attachement à la justice dans tous les domaines. Aussi je déclare que, par ma volonté, à partir de cet instant tu seras appelé Swooney ni Mar, Chef de Famille et Gouverneur héréditaire de Ross du Castor. "De plus, comme beaucoup l'auront certainement remarqué, il reste une dernière planète sans Famille. Il s'agit de Quaryel du Castor, la voisine de Ross. Pour l'instant il n'est pas dans mes intentions de la confier à une Famille, aussi restera-t-elle sous ma juridiction personnelle. Mais je ne peux pas m'occuper d'une seule planète, de même que je ne peux pas m'occuper de la planète de ma Famille, Nuikétol. Aussi je décide et ordonne que : "En ce qui concerne Niukétol, Kétol ni Inkol !" dit-il et ce dernier avança jusqu'au Siège. "Dès cet instant tu es le Chef de Famille des Kétol et Gouverneur héréditaire de la planète de la Famille, Niukétol. Kétol ni Ayenzi !" Lui aussi arriva. "Tu es encore trop jeune et inexpérimenté pour l'instant, même si j'ai entendu de bons avis à ton égard. Aussi pour l'instant je te nomme Gouverneur non héréditaire de Quaryel, sous la supervision de Swooney ni Mar qui me référera directement de ton travail. "A l'avenir, si tu ne déçois pas mes attentes, il se peut que tu deviennes le fondateur d'une nouvelle famille qui gouvernera sur Quaryel. Acceptez-vous mes décisions ?" Inkol et Ayenzy s'inclinèrent profondément en signe d'obéissance. Mar hésita et ne s'inclina pas. Wole ébaucha un sourire fugace. "Swooney ni Mar, tu n'acceptes donc pas ma volonté ?" Mar regarda Ayenzy, puis Wole : "Puis-je parler librement, Technarque ?" "Bien sûr." "Accepter le très grand honneur d'être Chef de Famille de Ross et superviseur de Quaryel signifie faire serment de fidélité et d'obéissance à toi et à la Technarchie ?" "Evidemment." "Oui, c'est évident. Peut-être te souviens-tu d'une de nos conversations... une des premières à notre rencontre. Je te parlais de ma conception de la fidélité..." Wole sourit ouvertement, abandonnant un instant son attitude formelle, il se pencha en avant en posant un genou sur une jambe, et dit : "Je m'en souviens très bien." Puis il regarda vers le salon et expliqua : "Quand nous nous sommes rencontrés, il m'a mis en garde : il serait fidèle à notre Parti tant qu'il aurait confiance en lui, en son honnêteté et tant qu'il croirait qu'il n'y avait pas de force plus efficace et droite pour assurer le progrès de la galaxie..." Un murmure s'éleva du salon, un murmure scandalisé. Mais Wole leva une main et le silence revint : "Cette déclaration était sage et honnête, digne de celui qui jamais ne sera courtisan ni flatteur. Lequel d'entre vous resterait fidèle à la Technarchie ou à moi si vous étiez convaincus que nous soyons malhonnêtes ou corrompus ? Seul quelqu'un d'aussi malhonnête et corrompu. Et Swooney ni Mar ne l'est pas. C'est pourquoi j'ai une profonde estime et confiance en lui." Il fit une pause et regarda de nouveau Mar : "Si c'est là ton problème, pour moi il n'y en a pas." Mar se détendit un peu, mais n'arrivait pas encore à s'incliner. Wole redevint sérieux : "Ecoute. Nous devons t'avoir parmi les gens sur qui je peux compter. Si je te demande de me jurer fidélité tant que... qu'à tes yeux je la mérite, tu accepteras ?" Le silence devint presque tangible. Enfin Mar s'inclina profondément. Tel furent leurs trois serments solennels. Puis le Technarque indiqua d'autres décisions et nominations. Puis il annonça : "Demain nous commencerons les trois jours de triomphe pour conclure. Maintenant que la fête commence." Le salon s'anima aussitôt. Beaucoup voulurent féliciter Mar, dont Manjober ni Manjo. Dès qu'il put, Mar se retira au Palais Swooney. Là, ses hommes qui avaient vu sur l'écran 3D l'honneur fait à leur chef, avaient organisé une autre fête. Le lendemain Dake, Mar lui-même et ses hommes furent décorés par les fonctionnaires du Technarque, en sa présence. Mar reçut la plus haute distinction : la spirale de platine et diamant à porter sul le front. Dake, le bracelet avec la même spirale mais en or blanc et pierres-lumière, et tous les autres le bracelet aux spirales, en acier. Le troisième jour Mar reçut les documents de sa nouvelle nomination et sut sa nouvelle dotation de Gouverneur : six Obligations par an qu'il recevrait des caisses de Quaryel. Et le budget de la Garnison aussi était augmenté. Le quatrième et le cinquième jour virent des défilés de tous les combattants, dont Mar et les rossiens, devant le Grand Palais du Technarque. Enfin, à la fin de toutes les cérémonies, ils préparèrent leur retour sur Ross. Avant de quitter Arom, Mar présenta au Technarque le requête officielle que Ross cesse d'être utilisée comme planète prison. Il se réservait d'expliquer personnellement au Technarque les motifs de sa requête. Le Premier Secrétaire lui indiqua que le Technarque lui répondrait dès que possible, mais l'invita à attendre la réponse sur Ross. D'ici là, indiqua-t-il, tout devait continuer comme toujours. C'est à dire qu'il devrait recevoir les exilés et les expédier sur la planète. Une fois à la garnison, Mar décida de se prendre quelques jours de repos avant d'affronter de nouveau son travail. Il partit avec uniquement Njeiry et Vokka, camper dans les montagnes, dans un vallon isolé de la Garnison. Là il put enfin donner tout son temps au siens, se régénérer corps et esprit, se reposer. Vokka commençait à être plus actif, réclamait l'attention de ses parents par de petits cris ou gargouillements, répondait heureux à leurs câlins, commençait à reconnaître son nom. Parfois le soir, quand le petit dormait, Mar se couchait par terre et regardait le ciel en devenant taciturne. Njeiry le voyait bien : au début il trouva préférable de ne rien dire et il décida de simplement être là, proche. Puis un soir il dit : "Mar, qu'y a-t-il ?" "Rien..." "Rien, d'accord. Mais qu'y a-t-il ?" Mar sourit : "Je ne sais pas... la peur, peut-être ?" "La peur ? Mais de quoi ?" "De... de me retrouver pris dans un engrenage trop puissant pour moi... dans l'engrenage du Pouvoir. Le Technarque a un pouvoir absolu, comprends-tu ? Le POUVOIR, en majuscules. Kétol ni Wole est un honnête homme, c'est vrai, et il assumera le pouvoir avec droiture. Mais il n'est pas parfait, il peut se tromper. Et puis, qui nous garantit qu'il ne va pas changer, que le pouvoir ne va pas lui monter pas à la tête, que ce qu'il fera sera toujours bien ?" Mar sourit et fit non de la tête : "Personne. Mais en réalité Kétol n'a pas un pouvoir absolu, même si en théorie il en est comme tu dis. Chaque Famille est souveraine sur sa planète, de fait sinon de droit. Et chaque Famille défendra ses pouvoirs et est en mesure de le faire, avec son armée privée. D'ailleurs l'armée de la Technarchie n'est que la somme coordonnée des nombreuses armées privées. Et puis la galaxie est bien trop vaste pour être vraiment contrôlée et dominée dans ses moindres détails par une seule personne." Mar était peu convaincu : "Peut-être... mais ces dix jours m'ont déboussolé." "Les célébrations ont été belles..." objecta Njeiry. "Oh oui, fascinantes je dirais, proprement enthousiasmantes. Et c'est pour ça qu'elles m'ont épouvanté. Le Pouvoir sait utiliser la mise en scène et le spectacle pour confondre et tranquilliser ses sujets. Mais je préférais celle plus primitive et spontanée des Armés de Boar ou des autres groupes. Et puis, vois-tu, le pouvoir absolu du Technarque... est-il juste qu'un seul homme ait tous les pouvoirs concentrés entre ses mains, même avec les limitations que tu viens de dire ?" Il se tut un instant, puis la voix plus grave il dit : "Ce qui m'épouvante le plus en fait est que, à ma petite échelle, moi aussi j'essaie de faire pareil sur Boar." Njeiry caressa les cheveux soyeux de Mar : "Mais quand un seul homme a le pouvoir, si quelque chose ne va pas, lui seul en est responsable et le paie. C'est un avantage, Mar. Quand, au contraire, le pouvoir est réparti entre beaucoup... plus ils sont, moins ils assument leur responsabilité. Les choses peuvent aller mal et personne ne le paie. Ils bottent tous en touche." "Alors, Nje, tu ne crois pas à la démocratie ?" "Moi, non. L'UPO était une démocratie et tu as vu quelle corruption, quelle débacle..." "Non, Njeiry. L'UPO 'prétendait' être un système démocratique mais ne l'était pas. Moi je crois à la démocratie. Peut-être parce que sur la planète Terre on en a toujours parlé comme d'un idéal, de la plus antique et grande conquête sociale de l'homme, de ce qui le distingue des autres animaux sociaux. Mais je crois aussi que la démocratie n'est possible que dans de petits groupes, à petite échelle. La théorie veut qu'on puisse en étendre le principe indépendamment du nombre. Mais quand on parle de l'entière population d'une planète, ou carrément de la galaxie ! Comment peuvent des dizaines de milliards de personne décider en direct d'un fait ou d'une loi ou choisir un responsable ? Alors on se met à déléguer, par le vote, et les délégués délèguent à leur tour, et plus on délègue plus on en arrive à un système moins démocrate, ou plutôt à une démocratie de plus en plus fictive, théorique et apparente... comme était devenue l'UPO." "Alors, tu vois qu'au fond tu n'y crois pas non plus à la démocratie ?" "Non, j'y crois... mais je n'arrive pas à trouver de réponse. Enfin non, la réponse je l'ai : nul ne devrait avoir de pouvoir sur les autres... mais est-ce possible ? L'utopie est-elle réalisable ? Quoi qu'il en soit la Technarchie coupe le problème à la racine : pas l'ombre d'un essai de démocratie, même difficile, même incomplète... non, rien que le pouvoir absolu. La Technocratie, en comparaison, était déjà un peu plus démocratique... dans un sens. Comment a-t-elle pu se transformer en Technarchie ? "Vois-tu, pour m'admettre dans le Parti, la parole de Kétol ne suffisait pas... il y a eu discussion puis vote... Maintenant par contre Kétol est Technarque et décide seul, sa parole est la loi... et tout va bien, personne ne trouve rien à y redire..." "Mais le Technarque aussi a été élu." "Oui, c'est vrai, mais une fois élu, ses électeurs ont perdu tout pouvoir. Kétol ni Wole est un homme juste, c'est vrai, peut-être le meilleur... Mais un système peut-il reposer sur un seul homme ?" "Toi-même, Mar, tu dis qu'il est impossible d'avoir un système juste. Ne vaut-il pas mieux que le pouvoir soit aux mains d'un homme juste qu'abandonné à un système injuste ?" "Non. Je ne sais pas... je me sens terriblement confus, Njeiry." "Mon amour, je ne suis malheureusement pas en mesure de te donner une réponse..." murmura Njeiry en le serrant fort. Mar se laissa aller, lové contre son époux. "Le ciel est beau..." murmura Njeiry. "Oui, vu d'ici bas. Mais si on le regarde de plus près, chacun de ces petits points est guerre, souffrance, mort, frustration, douleur, jeu de pouvoir..." "Mais aussi amour, paix, joie, respect, vie, croissance, solidarité... Par chance il y a aussi tout cela, là-haut." "Oui, c'est vrai... Et ici-bas ?" "Pareil..." Vokka s'agita dans le sommeil et geignit un peu. Mar et Njeiry se tournèrent ensemble : le petit était découvert et avait froid. Ils le couvrirent bien, se regardèrent en souriant et s'étreignirent... Lentement, goûtant cet instant magique, Mar et Njeiry se déshabillèrent l'un l'autre. Leurs vibrantes érections se caressèrent, et ils se mirent à se montrer leur amour réciproque en prenant soin du corps de l'autre, tout à la préoccupation de donner à l'aimé le plus de plaisir possible par tous les moyens. Ce fut une course à celui qui donnerait le plus à l'autre, de tout son corps. Ils s'unirent finalement avec passion, oublieux de tout et de tous, puis Njeiry, se détachant doucement de lui, s'offrit. Mar s'étendit sur son époux qui le serra des bras et des jambes et qui, sans un mot mais avec un regard plus éloquent que tout discours, l'implora de le prendre. Mar plongea avec une douce vigueur en Njeiry qui l'accueillit avec joie en lui. Ils bougeaient en tendre et calme contrepointe, pour se sentir plus unis, le rythme de leur union se fit plus fort tandis que leurs yeux resplendissaient, fixés dans les yeux de l'autre, et souriaient, radieux. Leurs bouches s'unissaient en baisers passionnés, leurs langues jouaient chaudes et légères, comme soulignant le va et vient de Mar en son Njeiry. Et enfin ils explosèrent tous deux dans un orgasme fort et très doux. Alors ils s'étreignirent, languides, attendant que leurs corps retrouvent le calme, se caressant et échangeant de tendres baisers. Mar était stupéfait et heureux de sentir comme, chaque fois qu'il faisait l'amour à son Njeiry, c'était quelque chose de beau et d'intense, presque comme si c'était leur première fois. Après quelques jours, quand Mar se sentit un peu plus fort et serein, ils rentrèrent à la Garnison. Une fois là il fit soliciter une audience au Technarque. Finalement la réponse arriva et le jour fut fixé. En arrivant au Grand Palais du Technarque sur Arom, Mar fut impressionné par le luxe inhabituel, si loin du style de Wole. Mais quand il fut introduit dans le bureau privé du Technarque, il retrouva la vieille atmosphère austère et simple. Wole, comme d'habitude, portait une simple chausse maille rouge. Seul le collier sur sa poitrine rappelait son nouveau rôle. "Mar ! Quel plaisir de te revoir ! Je sais qu'il y a longtemps que tu solicites cette rencontre, mais..." "Excuse-moi, Technarque, je ne voulais pas t'importuner." "Non, non... C'est juste que maintenant je suis si occupé à réorganiser la galaxie... Par chance les nids de résistance de ce qui reste de l'UPO sont calmes. Mais pour combien de temps...Ils lèchent leurs blessures, mais nous les gardons à l'œil. Mais tu n'es pas ici pour ça. Dis-moi, en quoi puis-je t'être utile ?" "Tu n'as pas eu la pétition que je t'ai laissée le jour de la nomination ?" "Non... de quoi s'agit-il ? Attends..." Il pressa un bouton et parla rapidement en se penchant sur un micro sur la table. Peu après apparut à l'écran du bureau une feuille. "Ah, en voici la copie. Voyons donc... Mhh... Concis. Tu dis que tu t'expliqueras. Je t'avoue que j'aimerais connaître le motif de cette requête." Mar acquiesça : "Je suis là pour ça. Vois-tu, je réfléchi depuis des années au problème. L'UPO a toujours donné Ross en exemple du haut niveau de civilisation atteint par l'homme dans sa conquête de la galaxie. Quand on m'en a parlé à l'école j'y ai cru. Mais après on grandit... Et bien non, je ne crois pas qu'elle le soit. Tu vois, ne pas tuer ni ne plus enfermer dans une cellule pour toute sa vie un condamné, un être humain, c'est prometteur. Chacun a le droit de vivre sa vie et s'il s'oppose à la communauté, à ses lois, on lui donne une planète entière pour vivre sans préjudicier les êtres civilisés, les bons citoyens respectueux des lois. On dirait presque que ça marche. "Mais les descendants de ces hommes, depuis plus de huit cents ans, sont eux aussi prisonniers sur Ross. Les fils et les fils des fils paient encore les erreurs de leur père. Cela n'est pas qu'injuste, c'est infâme ! Et puis, une condamnation sans possibilité d'appel... Si l'on découvrait après qu'un exilé sur Ross était innocent, il n'y aurait plus rien à faire ! Pense à ceux exilés par l'UPO parce qu'appartenant au Parti de la Technocratie, par exemple... perdus ! Aussi je te demande de suspendre les exils sur Ross. Aujourd'hui seul une petite proportion des habitants de Ross est là comme coupable, si tant est qu'ils le soient. Mais les autres ? Tu m'as fait Chef de Famille d'une planète de... morts, pour la société. "Un Chef de Famille peut agir pour améliorer le destin de ses gens, des gens de sa planète... moi pas ! Du moins tant que Ross est Galère. Aussi je demande qu'on m'accorde non seulement la suspension des exils, mais aussi la libération des rossiens pour que puisse commencer la transformation de Ross en une planète civile et libre, faisant vraiment partie du reste de la galaxie. Ce sera un travail sur des générations, mais il doit être fait." Wole avait écouté avec grande attention et, Mar en était sûr, il avait tout enregistré. "Une question, Mar : Si j'acceptais ta requête, que ferions-nous à l'avenir des condamnés ?" "On peut toujours aménager des îles prisons sur chaque planète, défendue par des murs de force, d'où l'ont pourrait ramener les graciés ou victimes d'erreurs judiciaires et les enfants majeurs, s'ils désirent partir. Différentes îles, selon le crime commis ou le motif du crime. Ceci n'est que l'ébauche d'une idée, des gens plus experts que moi auront sans doute de meilleures idées. Pour autant que ces îles, ou ce qui sera fait, ne devienne pas une copie à échelle réduite de Ross." Wole acquiesça : "Bien, Mar, je vais y penser et je te donnerai une réponse. Pour l'instant je fais suspendre les envois. Ross doit encore rester une planète close et bien défendue, au moins pour le moment." "Je comprends. Même si tu m'accordais d'en faire une planète libre, elle devrait rester fermée pour des générations pour que son insertion dans le nombre des planètes ouvertes soit graduelle et équilibrée. Quoi qu'il en soit, merci, Technarque. J'espère que ta décision ne tardera pas trop..." Kétol s'ouvrit en un de ses rares sourires : "Certes, cette fois tu n'auras pas à attendre trop, je te le promets." Ils parlèrent encore un peu de la famille de Mar, d'Ayenzy et de Quaryel, d'Ilay. "Je ne regrette pas d'avoir fait comme tu disais, Ilay n'est pas mal. Mon petit-fils semble mûrir vite et bien. Pour l'instant aucune de ses idées ne s'est révélée erronée, d'ailleurs. Ce qui peut te donner de bons espoirs pour ta requête... même si ton objectif est bien ardu, pour un homme seul." "C'est toi qui dis ça ?" demanda Mar avec un sourire malicieux. "Touché, je l'ai bien mérité !" s'amusa Kétol. "Cette journée s'écoule, Swooney ni Mar." Le jeune homme se leva : "Cette journée s'écoule, Technarque. Et merci encore." Mar sortit et alla au transtar d'où il rentra vite à Ross via Niukétol. Il convoqua aussitôt Dake et Njeiry et les mit au courant de sa réunion avec le Technarque. Puis il fut appelé sur Quaryel par Ayenzy qui venait d'y arriver avec Ilay et le personnel qui l'assisterait dans ses nouvelles fonctions et celui du service de résidence. Mar, grâce à sa connaissance de Quaryel, lui fut utile par ses conseils et ses informations. Il était sur Quaryel depuis près de deux mois quand lui arriva de Ross la convocation du Technarque. Excité, il se rendit aussitôt sur Arom. Wole le reçut, comme toujours, dans son bureau privé. "Swooney ni Mar, cette journée s'écoule." "Oui, Technarque, cette journée s'écoule..." "J'ai de bonnes nouvelles pour toi. Prends, voici mon décret par lequel cesse dès maintenant l'usage de Ross comme planète prison. Le Conseil Privé a exprimé un avis favorable, ce qui a renforcé ma décision d'accepter ta demande. Des solutions alternatives sont déjà à l'étude et seront bientôt expérimentées. Mais mon décret ordonne que pour quatre vingt dix-neuf ans s.u. Ross doit rester fermée, et qu'aucun des prisonniers actuels ni de leurs descendants ne pourra en sortir hors décision personnelle de moi ou du futur Technarque... et je t'avertis que l'obtenir sera difficile. Dans quatre vingt dix-neuf ans, si le Chef de Famille Swooney décide d'ouvrir Ross, nul ne pourra s'opposer à sa décision." Mar prit le document : "Merci, Technarque. Tes ordres seront exécutés. Mais dis-moi : moi et mes hommes pouvons-nous entrer dans la planète et en sortir ? Pour réaliser mon plan, c'est nécessaire." Wole le regarda avec sérieux : "Tu es Chef de Famille et Gouverneur héréditaire de Ross. En ce qui ne contrarie pas mes ordres tu peux décider de faire ce qui t'agrée. Par ailleurs..." et là il sourit, "tu l'as déjà fait, non ?" Mar pâlit : "Je ne comprends pas..." "Mais si, tu y es déjà allé plusieurs fois... sur Boar !" "Bo... Boar ? Mais alors... tu sais !" "Bien sûr." "Et... et tu n'es pas en colère contre moi ?" "Non." "Même si j'ai violé la loi ?" "Oh, c'était celles de l'UPO, elles sont caduques et ne m'intéressent pas. Et puis, ce faisant tu n'as violé aucun de mes ordres ou lois." "Ainsi..." commença Mar et il s'interrompit. Il se souvint alors avoir su qu'il y avait sur Ross un espion de Kétol qu'il n'avait jamais réussi à identifier. Wole parut deviner ses pensées : "Mar, je veux te donner un gage de mon estime et ma confiance. Sur Ross, tu le sais depuis longtemps, il y a un homme à moi, ou plutôt, qui m'a scrupuleusement renseigné sur toutes tes initiatives..." "Oui, je l'ai su, mais il m'a été impossible de découvrir qui il était, malgré les contrôles les plus serrés. J'ai découvert un espion de l'UPO que j'ai pu facilement neutraliser, mais aucun des tiens." "Je sais. Quoi qu'il en soit aujourd'hui, pour te prouver ma confiance, je veux te dire qui c'était, d'ailleurs qui c'est." "Oui ?" "C'est Joote Dake." "Dake ? Impossible ! Il m'est fidèle, il m'a toujours été fidèle..." "Mais bien sûr, il l'était, il l'est et je crois qu'il le sera toujours : lui-même ne soupçonne pas qu'il est mon agent." "Mais comment se peut-il ? Je l'ai soumis au sérum de vérité... à l'hypnose... son corps a été radiographié et contrôlé..." "Non, aucune microchirurgie. Et lui-même ignore travailler pour moi, il ne pouvait donc pas te le révéler. Tu sais, Mar, j'ai des moyens puissants... sans quoi je ne serais pas aujourd'hui le Technarque. Dake, pendant un de ses passages sur Quaryel, a reçu un ordre hypnotique, par une nouvelle technique secrète, suite auquel à certains moments, quand les voyants du transtar que je t'ai fait installer s'éclairaient dans un certain rythme, il devait m'expédier, il devait, tu notes, un rapport complet sur toi. Et après il devait tout oublier, complètement. Dake t'est fidèle, vraiment. Jamais il ne t'aurait trahi consciemment. Je n'aurais rien pu lui ordonner de faire contre toi. Et justement parce qu'il t'est fidèle je ne pouvais rêver de meilleur agent : désintéressé, sincère... Et puis, je le répète, lui même ignore avoir été mon agent. D'ailleurs je te le garantis, tu as ma parole, je ne me servirai plus de lui. Ne lui dis rien, cela troublerait profondément sa conscience et il ne le mérite pas." Mar était confus : "Comment peut-on donner un ordre hypnotique si puissant, si parfait... et comment ne pas être découvert ?" "Non, on peut le découvrir avec les moyens appropriés, mais tu ne las as pas. Je te l'ai dit, j'ai volontairement choisi quelqu'un qui t'est fidèle pour être sûr que ses rapports soient véridiques..." "Pourquoi me l'as-tu dit ? Tu n'as plus besoin de Dake ? Tu as de meilleurs agents que lui maintenant ?" "Non, Swooney. Je l'ai utilisé parce qu'en temps de guerre on doit savoir sur qui on peut vraiment compter. Je te l'ai révélé en signe de confiance, et désormais je n'ai besoin ni de lui ni d'autre agent. J'espère que tu ne t'en offenseras pas." Mar réfléchit, un peu renfrogné : "Non. Je suis juste stupéfait et... et, si je peux être sincère, un peu effrayé. Si tu peux utiliser les hommes ainsi, à leur insu... qui pourrait te résister ? Tu as vraiment la galaxie entre tes mains, Technarque !" "Et cela te fait peur ?" "Oui. Pas à toi ?" Wole se passa la main sur les yeux : "Bonne question, Swooney ni Mar, oui, bonne question. Ai-je peur de moi-même?" Kétol ne répondit pas. Il garda le silence un instant, songeur, puis reprit son expression austère : "Bien, Chef de Famille. Malheureusement je ne peux pas t'accorder plus de temps. Cette journée s'écoule." Mar se leva : "Cette journée s'écoule, Technarque... et tous mes vœux pour ta vie." Wole le regarda stupéfait, puis sourit et ses yeux brillèrent un peu, un instant : "Tu n'en finiras jamais de m'étonner, Swooney. Sans doute est-ce pourquoi j'aime te rencontrer. J'espère avoir d'autres occasions comme celle-ci. Ne deviens jamais un courtisan : j'en ai bien trop autour de moi." Ceci dit il se plongea dans la lecture d'un document. Mar sortit alors de la pièce. Un secrétaire l'accompagna au transtar et Mar rentra sur Ross. Au début il eut un peu de mal à ne pas être froid avec Dake. Mais quand il remarqua son expression stupéfaite, il arriva à retrouver son attitude et à oublier ce qu'il avait su sur son compte. Il ne se confia qu'à Njeiry et par la suite ils n'en parlèrent plus à personne. Le décret du Technarque fut communiqué à toute la Garnison qui voulut fêter cette nouvelle victoire de son chef. Mar retourna sur Quaryel où les entreprises anciennement des Anje reprenaient leurs activités sous la supervision de Kétol ni Ayenzy. Il demanda qu'on étudie une modification du mur de force de Ross pour permettre des communications plus simples entre la Garnison et le reste de la planète. Après avoir discuté avec Ayenzy des plus urgents problèmes de reconstruction d'après-guerre, il rentra sur Ross. Là, il réunit ses officiers et les responsables du personnel civil pour lancer une nouvelle phase de l'Opération Boar, une phase qui devrait absorber la majeur partie de son énergie pour le reste de sa vie et de celle de ses descendants sur plusieurs générations. Il la baptisa "Opération 99". Un point marquant de la nouvelle opération fut la décision de transférer la Résidence habituelle et les bureaux sur Boar. De sorte que la majeur partie du personnel et des bâtiments serait déplacés sur la planète et que la Garnison deviendrait de fait à peine plus qu'une... loge de concierge. On étudia bien la carte de Boar pour chercher le meilleur endroit pour les nouvelles installations. Après de minutieux relevés et analyses, il fut décidé d'utiliser une zone au centre du continent supérieur, un haut plateau protégé par des montagnes, sans route le traversant, sans implantation indigène, loin des voies de communication spontanément établies sur la planète. Le plus proche centre habité était à plus de quatre cents kilomètres. En fait toutes les villes, villages et hameaux de Boar se concentraient encore sur une bande plus ou moins parallèle aux côtes, parfois large d'à peine cent kilomètres, mais ne dépassant jamais les quatre ou cinq cents kilomètres. La plus rapide façon de construire le nouveau centre de direction était d'éteindre, quelques minutes, le mur de forces pour permettre à un cargo spatial d'atterrir, de nuit, sur le haut plateau, pour décharger machines, hommes et matériaux. Ce même cargo, à la fin du voyage, serait démantelé et utilisé pour construire les installations. Le site serait défendu en créant une ceinture d'espions et d'alarmes électroniques sur les sommets à l'entour éventuellement en activant un petit mur de force qui isolerait le plateau sur un rayon d'une dizaine de kilomètres. Vu de dehors le centre aurait l'air de la classique ville d'Artisans avec son château, à l'image de bien d'autres sur Boar. Mais son cœur était une véritable ville souterraine et secrète. Ils se mirent tous à l'œuvre rapidement pour donner forme aux idées, passer des projets aux plans d'actions. Mar aussi se dédia corps et âme à l'Opération 99. Il sentait que commençait une nouvelle étape de sa vie, une étape importante. Enfin il pouvait réaliser son but, son rêve, ce pourquoi il travaillait depuis des années. Tout ce qu'il avait fait, risqué, souffert parfois, n'avait pas été inutile. Il sentait heureux, entouré de ses gens, heureux avec lui et comme lui, enthousiastes autant que lui. Il regarda vers "sa" planète et frémit intérieurement. Et une prière spontanée monta en lui. "Enfin j'ai trouvé la Clef, un jour quelqu'un l'utilisera pour ouvrir la Porte et ce sera aussi grâce à moi... si le Pouvoir ne m'aveugle pas. J'ai peur, c'est vrai, mais je dois continuer à me battre. Et si toi, dieu inconnu, tu restes à mes côtés, si tu acceptes d'être mon Maître, alors nous réussirons. Oui, je suis certain que nous réussirons, je suis certain de ta guidance, parce qu'un maître ne peut pas refuser son élève. Quand l'élève est prêt apparaît le maître : là je sens que tu es, que tu existes. Tu dois exister, sans quoi... sans quoi... quoi qu'il en soit, j'irai de l'avant, même seul !" CHAPITRE 6 Swooney ni Mar était Gouverneur de Ross depuis désormais six ans standards universels. Selon le calendrier universel il venait de d'avoir vingt-six ans. Par contre, pour celui de Boar-Ross il avait trois tours et deux ans, soit vingt-neuf ans. Il calcula sur son 4C quel était son âge sur sa planète natale, Terre de Sol, et il obtint exactement vingt-cinq ans, trois mois et cinq jours. Il sourit : quel était son vrai âge ? Il s'arracha à ces pensées oisives et regarda les documents qui lui avaient été soumis. D'abord il vérifia la liste des exilés entrés sur Boar pendant ses derniers voyages et avant le Décret du Technarque n'ordonne que personne ne soit plus exilé sur Ross. Dans cette nouvelle liste il nota qu'il y avait des noms moins importants que dans les listes de l'immédiat après-guerre. Et par chance ceux-là étaient les derniers malheureux à perdre tout espoir de rentrer un jour dans la soi-disant "Galaxie civilisée". Une ligne le fit sursauter : la liste contenait aussi un nom qui lui était cher : "Lidje Burgalar - serveur sur l'astronef Rêve d'Eau - Condamné pour haute trahison, espionnage, sabotage, intelligence avec l'ennemi..." et suivait une longue liste de méfaits incroyables. Mar consulta aussitôt les données du passage de Lidje par la "porte" : il était entré sur Boar, comme les natifs appelaient Ross, pendant les fêtes et cérémonies pour la fondation de la Technarchie. Lidje... son ami, celui à qui il devait le début de sa carrière de Gouverneur... Le gentil Lidje qui n'aurait jamais fait de mal à une mouche... Il devait faire quelque chose pour lui, à tout prix ! Il ne pouvait bien sûr pas violer les ordres du Technarque, mais il pouvait au moins lui rendre l'exil moins lourd. Et puis il avait toujours envie de l'avoir à ses côtés comme conseiller et collaborateur. Par le passé, Lidje avait refusé, mais maintenant... Mar appela Dake et lui demanda de se mettre tout de suite en rapport avec Teskar à Ville-Close pour lui communiquer les données de Lidje et donner ordre à tous ses hommes sur Boar de le chercher. Dake l'assura que ce serait fait. Mar, encore ému, acheva la lecture des listes, heureusement sans y trouver de nouvelle surprise. Puis il se rendit aux locaux de l'Opération Boar dans la Garnison, en cours de démantèlement, et s'informa sur les événements des derniers jours sur la planète prison. L'infiltration de ses hommes dans les châteaux avançait bien. Déjà trois cents soixante dix-neuf avaient pu se faire admettre comme armés dans cinquante-neuf châteaux différents. Pour l'instant tous étaient dans les châteaux les moins loin de la Garnison. Mais progressivement, grâce aux chasses, aux concours, aux mariages, ils avaient planifié leur entrée dans d'autres châteaux clés. Commenceraient alors les tentatives de défi des Châteliers et la deuxième phase du plan d'infiltration. Cela devait advenir dans le temps d'un cycle, soit trois longues années boariennes, ou trente neuf mois... Il ne calcula pas les jours pour ne pas perdre courage. Puis il s'informa sur l'infiltration des Temples de Shent. Là encore, bien qu'à un rythme nécessairement plus lent, l'opération portait ses fruits. Quatre-vingt quatre hommes de Mar étaient entrés dans dix-sept Temples. Teskar avait aussi découvert la présence sur Boar d'émissions radio faites avec l'antique principe de la modulation d'amplitude. Il soupçonnait qu'elles provenaient de quelque façon des Shentistes et il cherchait à en trouver la source. Pour l'instant les transmissions utilisées sur Boar par les hommes de Mar restaient sûres de toute interception, puisqu'elles étaient à modulation de phase cryptée. Etaient à l'étude de minuscules émetteurs récepteurs à distribuer aux hommes de Mar en opération sur Boar. Les Maisons des Penseurs, les résidences que Mar et les siens possédaient dans plusieurs villes de la planète, seraient équipées d'un réseau de puissants retransmetteurs qui assureraient aussi la liaison avec l'île de Ross. Ross était le nom officiel de la planète entière, mais désormais Mar et les siens préféraient la désigner par le nom que lui donnaient les descendants des premiers exilés, Boar. Aussi le nom officiel n'était-il utilisé que pour désigner l'île où était la Garnison, défendue par son mur de force. Le grand problème pour créer ce grand réseau de transmission secrète sur la planète était l'installation des antennes. En effet les indigènes, pour l'instant, ne devaient absolument pas soupçonner que parmi eux vivent et agissent des hommes de "dehors". Aussi travaillait-on à cacher ces grandes antennes dans la structure des murs des Maisons des Penseurs. La quasi-totale absence de métaux dans la géologie de Boar facilitait beaucoup les communications. Mais il fallait que rien ne soit soupçonné de dehors, ne rien laisser voir ni soupçonner des boariens, et ce besoin créait de nombreux problèmes. Dans les installations secrètes sur Boar, pour faciliter les communications, il fut aussi décidé d'agrandir le port sous-marin du submersible sur l'île de Ross et d'en construire un dans les récifs près de Ville-Close. Il fut aussi décidé de créer dans ces deux ports des lieux confortables pour le personnel fixe. Il y avait aussi la question de la construction des Maisons d'Accueil, de ces hostels hors des villes, qui devaient aussi constituer le plus dense réseau de transport terrestre grâce aux transmens qui y seraient installés en secret. La construction des structures serait en bonne part confiée aux charpentiers locaux, qu'il faudrait donc payer en argent boarien. Sur Boar les différentes pièces n'étaient frappées que par les Shentistes. Mais Dake donna ordre aux laboratoires de la Garnison de fabriquer en grandes quantités les différentes rondelles métalliques. Il avait avant calculé qu'il faudrait un bon bout de temps avant que les Shentistes ne soient en mesure de s'apercevoir de l'augmentation de la masse monétaire sur la planète. Mar et Njeiry voulurent visionner les témoignages de leurs hommes sur Boar. Tous, à part confirmer les données et donner d'autres précieuses informations, affichaient l'enthousiasme évident des volontaires pour le style de vie de la planète, pour ses inhabituelles cultures multiformes, pour sa qualité de vie, simple malgré son inconfort. Peut-être était-ce la réaction d'hommes habitués au rythme des planètes super civilisées de la galaxie face à une civilisation plus pure, sans néanmoins être moins complexe ou raffinée. Au travail accompli et aux notes des volontaires, Mar se rendit compte qu'il faudrait avoir plus d'hommes disposés à travailler pour l'opération 99. Il chargea donc Chanul et Torich de retourner sur Quaryel, de faire reconstruire la Résidence qui avait été gravement endommagée pendant la bataille entre les forces de l'UPO et celles de la Technocratie et de rouvrir un Bureau de Recrutement. Il leur assigna un groupe de huit soldats choisis parmi les volontaires sur Boar pour les aider à installer et faire fonctionner les bureaux, mais surtout pour qu'ils choisissent les plus idoines des volontaires et commencent à les préparer. Il demanda aussi l'installation d'un transplanète entre la résidence de Quaryel et celle de Ross. Le coût de transfert en transtar ou transplanète était encore bien plus haut que par les moyens de transport traditionnels, et seul le transmen avait un coût raisonnable, mais dans certains cas le gain de temps justifiait largement la dépense. De toute façon le transplanète et plus encore le transtar restaient encore des moyens de transport réservés aux seuls cas exceptionnels, aussi Mar fit-il faire la requête au Technarque d'obtenir une nouvelle navette spatiale et un nouveau cargo à opérer entre Ross et Quaryel, en remplacement de ceux perdus en guerre. En quelques mois toutes ses requêtes furent exaucées. Chanul, qui avait refusé d'être son secrétaire en s'en prétendant incapable quand Mar le lui avait demandé, se révéla au contraire un parfait organisateur dans son nouveau travail à la Résidence de Quaryel. Là, entre autres, il avait aussi adopté un second enfant, Juin. Mar était sur Quaryel pour aider Ayenzy dans sa nouvelle charge, quand il reçut de Teskar un message : "Ami trouvé. Attendons instructions." Mar exultait en répondant : "Reviens de suite. Félicitations." Dès que possible il rentra sur Ross. A la Garnison il apprit que Lidje était dans sa maison de Ville-Close et il s'y rendit immédiatement. Dès qu'ils se virent ils coururent l'un dans les bras de l'autre : "Lidje... nous sommes à nouveau ensemble ! Comme je suis content de te revoir !" "Oui, Mar... oh, pardon, Swooney ni Mar ! Tu en as fait du chemin de mécanicien à Chef de Famille. Moi par contre... un exilé, un nul." Mar fit non de la tête : "Mais non, je suis encore Mar, le Mar de toujours." "Oui, je l'espère. Mais... Teskar m'a expliqué ce que tu fais : c'est grandiose !" "Tout le mérite t'en revient, Lidje. Si toi tu ne m'avais pas poussé, si tu ne m'avais pas convaincu de mettre à mon nom la nomination de Gouverneur gagnée de Raspo... Je ne voulais pas, je ne me sentais pas, tu te souviens ? Je disais que je ne saurais pas être Gouverneur, je voulais vendre la nomination. C'est toi qui m'as dit que personne ne naît Gouverneur, que je devais au moins essayer... et j'ai essayé." "Et tu as réussi, seul, par ta force." "Et bien, pas vraiment seul : sans eux tous je n'aurais rien pu faire. Et surtout pas sans lui, mon époux, Njeiry, et voici notre fils Vokka." Ils parlèrent longuement et de bien des choses, comme deux amis qui se retrouvent après longtemps mais que ni le temps ni la distance n'ont pu vraiment éloigner. A un moment Mar, changeant de sujet et d'expression, demanda : "Mais dis-moi, Lidje, Tu n'es pas... Ça te fait quoi de me retrouver parmi les ennemis de l'UPO et donc des tiens ?" "Mais je n'ai pas d'ennemis... et je ne peux pas te juger, je n'en ai pas le droit." "Mais, allez, que penses-tu, que ressens-tu ? N'es-tu pas déçu ?" "Et bien... non. Tu sais, pour la première fois j'ai essayé d'être jusqu'au bout comme mon père, d'être fidèle à mes propres idées coûte que coûte et aussi de les soutenir la tête haute et à voix haute... et me voici ici. Mais je le referais, s'il le faut." "Ça c'est pour toi... mais pour moi ?" "Toi, Mar ? Tu as toujours été un joueur, tu n'es pas comme moi. Ni pire ni meilleur, juste différent. Au fond aucun homme ne peut être pire ou meilleur qu'un autre... tout au plus peut-il devenir pire ou meilleur qu'il n'était. Quoi qu'il en soit, disais-je... peut-être ton choix a-t-il été plus juste que le mien. Pas parce que ton parti a gagné, ce n'est pas le résultat qui compte. Je ne parle que du fond du choix. Et puis je suis sûr que si le Parti de la Technocratie avait perdu, tu en aurais suivi le sort jusqu'au bout en payant le prix de ton choix. En ceci au moins nous sommes semblables. Et peut-être as-tu raison, l'avenir de la galaxie est la Technocratie... Peut-être est-ce un vrai progrès, du moins pour l'instant. L'UPO était trop faible, aux mains de trop de gens sans scrupules..." "Mais, si c'est ce que tu penses, pourquoi as-tu choisi l'UPO ?" "Et bien, peut-être un sentiment de... légalité. Mais plus que tout parce que je crois que tout changement doit venir de l'intérieur, en douceur. Je ne crois pas aux révolutions... parce que, vois-tu, chaque révolution est... ce que le mot exprime. Tu te souviens de la définition qu'on nous en donnait à l'école ? Mon prof d'Astro-géographie nous répétait toujours, avec sa drôle voix nasale, lorsqu'un corps céleste fait un tour sur son orbite - répétez les enfants - et reprend sa position initiale - toi, ne sois pas distrait ! - on dit que c'est une ré-vo-lu-tion. Chaque révolution, Mar, une fois achevée, ramène la société sur sa position d'origine, mais après avoir tout effondré et inutilement répandu les larmes et le sang." "Non, Lidje, je ne suis pas d'accord avec ce que tu dis, ça ne me semble pas du tout vrai. Il en serait ainsi d'une planète, admettons, qui tournerait autour de son soleil s'il n'y avait d'autres mouvements. Mais il y a aussi la rotation, le mouvement de la planète sur elle-même, et aussi son soleil, qui n'est pas fixe dans l'espace et qui tourne dans la galaxie, et l'expansion de l'univers... pour ne parler que des plus simples des mouvements connus. Alors, après une révolution, ce n'est qu'apparemment que notre planète a repris sa position d'origine. En fait elle est dans une toute autre position... Et il en est de même des révolutions humaines." "Oui, c'est vrai. Mais je crois plus à l'évolution des choses, sans changement brusque, sans effusion de sang, haine, douleur..." "Moi aussi, au fond. Mais quand deux pouvoirs s'affrontent tu ne peux pas rester à regarder. Tu dois t'engager pour l'un ou l'autre, même au coût de ton sang. En l'occurrence, celui qui n'était pas pour la Technocratie était contre, tout comme qui n'était pas avec l'UPO était contre. Choisir était inévitable." "Tu as lu la Bonne Nouvelle, Mar ?"demanda Lidje avec une nuance de stupeur dans la voix. "Non ? de quoi parles-tu ? Un roman ?" "Non, c'est le livre sacré de ma religion, des Kristians. Il y a une phrase qui dit : celui qui n'est pas avec moi est contre moi... Juste ce que tu viens de dire." Mar sourit : "Non, Lidje. Je n'ai pas de religion, je ne suis pas un dieu en particulier. Le tien s'appelle Je Suis, si je me souviens bien." "Oui, tu as une très bonne mémoire." "Une fois ou deux je l'ai prié, comme j'ai prié d'autres dieux. Ou peut-être est-il plus juste de dire que je l'ai prié sous d'autres noms. Souvent je me surprends à l'appeler Dieu Inconnu". "Dans la Bonne Nouvelle aussi il y a ce nom. Un grand homme de dieu dont le nom est Paul de Tarshish, dans une ville étrangère avait trouvé un autel dédié au Dieu Inconnu. Cet homme de dieu comprit tout de suite que cet autel était dédié à Je Suis, qui finalement lui apparut..." "C'est possible... Nous aurons sûrement d'autres occasions d'en parler, Lidje. Mais pour l'instant nous n'avons fait que parler de moi. Toi, plutôt, qu'as-tu fais, ici sur Boar ? Que t'est-il arrivé avant que nous ne te trouvions ?" "Mon histoire ? Elle est courte. Les Accueilleurs m'ont bradé à un Marchand et..." "Bradé ? Comment ça ? Tu ne t'es pas bien sorti des épreuves et concours ? Et la nuit ? Si tu es sain et sauf ici c'est que tu as dû renoncer à tes principes au moins à cette occasion. Avec eux, je le sais bien, ton système du 'discutons et je paie' ne marche pas. J'ai essayé et je le sais." Lidje sourit : "Tu as raison. Mais j'ai eu de la chance et peut-être Je Suis m'a-t-il aidé. Quand ils m'ont exilé, après un procès sommaire, je suis tombé dans un état de... pas de désespoir, mais presque. Je me sentais fini. Tout mon être se rebellait, même si je cherchais à accepter le caractère inévitable de cette situation. Aussi, chez les Accueilleurs, ai-je mal fait les concours, à contre-volonté, en passant de crise en crise. Je ratais bien des choses, même simples, et je pleurais, je me sentais mal... je débloquais. Je ne mangeais pas. Puis vint la nuit et ils me dirent que je devais coucher avec l'un d'eux. Je refusai et ils me menacèrent de me tuer. Alors, je dois l'avouer, j'ai cédé. "Mais quand nous fûmes seuls dans la chambre et qu'elle se mit nue, je fus pris d'une véritable crise d'hystérie. La première et j'espère la dernière de ma vie... mais cela me sauva. Je hurlais, me cognais par terre, me démenais, me griffais... ils ont dû m'immobiliser et me droguer. Je me réveillais attaché au lit... et ils m'ont bradé au Marchand. Lequel m'emmena dans sa caravane. Entre temps je m'étais calmé. Le Marchand se rendit compte que j'étais moins pire qu'il ne le croyait et que somme toute il n'avait pas gâché son métal. Il fut presque gentil avec moi, disons comme un homme est gentil avec son animal domestique. Il m'a remis en forme. Après plusieurs jours de route il m'a vendu à un vieil Artiste qui voulait un servant pour s'occuper de lui. Ainsi ai-je voyagé trois mois avec l'Artiste. "Un jour nous avons rencontré une autre caravane d'Artistes. Ce n'est qu'après que j'ai su qu'en fait ils étaient de tes volontaires. L'un d'eux m'a demandé qui j'étais et quelle était mon histoire. Ils ne savaient pas encore que tu me recherchais. Mais après, ayant su par Teskar ton ordre de me retrouver, ils se souvinrent de moi et se mirent à me chercher. M'ayant retrouvé, ils demandèrent au vieil Artiste de me laisser partir avec eux. Lui d'abord ne voulut rien savoir et moi-même, au fond, je n'avais pas envie de le quitter. Mais après ils négocièrent, le payèrent bien et quant à moi il leur a suffit de me dire ton nom pour me convaincre de les suivre tout de suite... aussi, me voilà ici." "Et alors, même chez les Accueilleurs, tu es arrivé à te défiler." "En partie par hasard... mais je m'en suis bien sorti." "Et maintenant ? Teskar t'a expliqué mes projets ?" "Oui, longuement, en attendant ton arrivée." "Et qu'en penses-tu ?" "Il me plait, ton projet." "Oui, mais il t'intéresse aussi ? Veux-tu rejoindre l'Opération 99 et faire partie de l'équipe ?" "Bien sûr. Au moins comme ça il me semblera être un peu moins exilé... un peu plus utile. Mais le seul métier que je connaisse c'est serveur, tu le sais... à quoi puis-je servir ?" "Avant tout il me faut des gens à qui je puisse me fier, et tu as toute ma confiance. Et puis, Teskar doit t'avoir parlé du projet des Maisons d'Accueil, les hostels... tu pourrais travailler avec Moder sur l'organisation du service... ça te dit ?" "Bien sûr, si tu crois que je ferai l'affaire, pour moi c'est parfait." "Alors allons tout de suite voir Moder à Maisons-Vieilles. On m'a dit que sa liaison transmen est déjà opérationnelle.Ce ne sera qu'un passage éclair pour te présenter à Moder. Parce que tu ne peux pas simplement disparaître d'ici et apparaître là-bas, les autorités des deux villes te soupçonneraient. C'est la limite de l'utilisation du transmen en ce moment sur Boar. Si quelqu'un doit passer officiellement d'une ville à l'autre, il doit le faire par la route. Il faut que tu sois vu sortant de Ville-Close et entrant à Maisons-Vieilles, donc tu iras plus tard. Quand nous aurons construit les hostels hors des villes, alors nous pourrons gagner une grande partie du temps de voyage grâce aux transmens. Il suffira de sortir d'une ville, d'aller à l'hostel le plus proche, de se transférer en transmen à un hostel proche de la destination et de là d'entrer dans l'autre ville. Bien, alors maintenant, allons rencontrer Moder." Ils allèrent au transmen et se transférèrent. Moder n'était pas à la maison. Mais Jenfer y était et il les accueillit dans la chambre secrète du terminal transmen. Mar lui présenta Lidje et indiqua qu'il viendrait à Maisons-Vieilles dès que possible et s'installerait avec eux pour travailler au projet des hostels. Puis il demanda des nouvelles des deux locaux qui travaillaient avec eux, Merinantol et Libéré. Jenfer dit que le premier travaillait consciencieusement pour garder en ordre maison et jardin, pour faire à manger et donner un coup de main quand nécessaire. Libéré par contre leur posaient quelques soucis. C'était un excellent garçon et malgré son passé il était fidèle et honnête, actif, volontaire... mais terriblement curieux, attentif, intelligent et il avait vite remarqué qu'il devait y avoir quelque chose d'inhabituel dans le nouveau souterrain de la maison. Moder et Jenfer craignaient que la curiosité du garçon ne devienne dangereuse. Mar dit alors qu'il vaudrait peut-être la peine d'essayer avec lui le système des drogues et du sérum de vérité grâce auquel avaient été trouvés les premiers volontaires. S'il en ressortait qu'on pouvait lui faire confiance, on pourrait le mettre au courant de tout. Dans ce cas, qu'il découvre leurs secrets ne serait plus un risque, et de plus il pourrait devenir une aide précieuse. Lidje demanda ce qu'ils feraient si au contraire le test ne concluait pas que le garçon était complètement fiable. Mar répondit qu'ils l'installeraient alors tout simplement ailleurs, en un lieu et à un travail où il n'y avait pas de secrets à protéger. Ils trouveraient bien comment. Ils mirent tout au point avec Jenfer, puis Lidje et Mar retournèrent à Ville-Close. La nuit même, après minuit, arriva un appel de Moder. "Nous avons drogué Libéré. Maintenant je l'emmène chez vous. Préparez le sérum." Peu après Moder sortait du transmen, portant le garçon sous narcotique. Il l'étendirent sur une couchette préparée pour lui, et lui firent inhaler le sérum de vérité puis le réveillèrent avec un antidote au narcotique. "Libéré, tu me reconnais ?" Le garçon cligna des yeux : "Oui, tu es Mar Swooney... quand es-tu arrivé ?" "Ne me poses pas de questions, pour l'instant. Ferme les yeux et réponds plutôt aux miennes. D'accord ?" "Oui, bien sûr." "Tu as remarqué quelque chose d'étrange dans cette maison ?" Le garçon, comme Mar l'avait pensé, n'avait pas réalisé ne plus être à Maisons-Vieilles, et il répondit donc en se référant à la maison dans laquelle il habitait depuis quelques temps : "Oui..." "Et quoi ?" "Il sort plus de choses du souterrain que je n'en vois entrer... et Merinantol et moi ne pouvons jamais y mettre le pied, même quand il faudrait aider... et parfois j'ai l'impression d'entendre plus de voix qu'il ne devrait y avoir de personnes dedans..." "Et d'après toi, quelle pourrait être l'explication de ceci ?" "Je ne sais pas, je n'ai pas trouvé d'explication satisfaisante... Peut-être est-ce une entrée secrète vers le surplomb, mais de dehors on ne voit rien. Ou c'est très bien caché... ou il y a là une bien étrange magie..." "Et d'après toi, qui suis-je ?" "Mar Swooney." "Oui, mais je fais quoi ?" "Tu es le Penseur." "Oui, mais pour toi, qui suis-je ?" "Celui qui m'a sauvé, et adopté..." "Ne trouves-tu pas que je suis quelqu'un d'étrange, de mystérieux ou peut-être dangereux ?" "Non... enfin si, un peu mystérieux." "Et si je te demandais de garder un secret, tu le ferais ?" "Mais évidemment." "Pourquoi ?" "Parce que c'est toi qui me le demandes." "Et pourquoi ?" "Je te dois beaucoup, j'ai une grosse dette envers toi." "Tu as confiance en moi ?" "Mais évidemment." "Pourquoi ?" "Parce que tu m'as sauvé, parce que tu m'as donné ton nom, parce que tu m'as donné ta confiance, parce que je vis très bien dans ta maison..." Njeiry, qui contrôlait les instruments, murmura à Mar : "Jusqu'à présent il t'a toujours répondu avec une absolue sincérité." Mar acquiesça : "Libéré ?" "Oui ?" "J'ai un secret très, très important, que beaucoup sur Boar voudraient connaître et ils seraient disposés à payer cher pour l'avoir, ou à torturer et tuer. Si je te le disais, tu le conserverais jalousement ?" "Oui, bien sûr, fut-ce au prix de ma vie !" "Je sais comment entrer et sortir de Boar pour aller sur d'autres planètes. Mais si tu me demandais de sortir, toi ou tout autre Boarien, je ne pourrais pas te satisfaire. Tu me crois ?" "Bien sûr." "Et tu me demanderas de sortir ?" "Non." "Pourquoi ?" "Parce que tu as dis que tu ne pourrais pas le faire pour moi." "Dirais-tu ce secret à quiconque ?" "Non, jamais." "Pas même si on te payait très bien ?" "Pas même." "Et si on te torturait ?" "J'essaierai de toutes mes forces de résister et de me taire." Mar acquiesça et se tourna vers Teskar : "Débranche le moniteur et réveille-le." Teskar enleva les électrodes et lui fit une injection. Libéré s'agita un peu, et rouvrit les yeux et s'assit, l'air stupéfait et fatigué. "Mar... Njeiry... Moder... qui sont les autres ? Où sommes-nous ? Au souterrain ?" Mar lui demanda : "Tu te souviens de quoi on vient de parler ?" "Juste là ? Non, je dormais... attends... il y a quelque chose... un truc étrange... un rêve. Je rêvais." "Et de quoi rêvais-tu ?" "Je... je ne me souviens pas bien. Tu me posais des questions... mais que m'arrive-t-il ?" Alors Mar lui expliqua tout. Le garçon, à mesure que le récit se poursuivait, écarquillait les yeux, regardait partout stupéfait, écoutait avec attention. Quand Mar fit une pause il demanda : "Tu te moques de moi ? Pourquoi ?" "Non, Libéré, je suis sérieux. Tout ce que je t'ai dit est vrai et je n'ai rien à ajouter." "Non... c'est impossible. Comment pourrais-je ne plus être à Maisons-vieilles ? Je n'en suis pas sorti et, de nuit, les portes de la ville sont fermées et personne ne peut entrer ou sortir..." "Lève-toi et viens avec moi." Ils sortirent de la maison et Libéré regardait autour de lui, stupéfait : "Où sommes-nous ?" Personne ne répondit et ils allèrent au jardin, où ils marchèrent vers la rivière. "Tu vois ? Nous sommes à Ville-Close, la ville aux deux fleuves." Le garçon regardait partout, les yeux écarquillés : "Et ce n'est pas de la magie, ça ? Ou alors je rêve encore ?" "Non, je te l'ai expliqué. Maintenant suis-moi, nous rentrons." Ils descendirent dans le souterrain. "Entre avec Moder dans cette espèce d'armoire, suis-le, puis revenez ici. Aie confiance, il n'y a rien dont avoir peur." Après quelques minutes ils ressortirent du transmen : "Je suis allé à Maisons-Vieilles, je l'ai vu de mes yeux !" "Tu es convaincu maintenant ?" "Comment pourrais-je ne pas l'être ?" "Tu as peur ?" "Peur, non. Mais je suis... perdu." "Je te crois, mais tu t'y habitueras. Maintenant écoute, j'ai d'autres choses à t'expliquer, Libéré..." Mar poursuivit. Le garçon posait de temps en temps quelques questions. A la fin, Mar conclut : "Le reste, d'autres détails te seront expliqués par Moder et Jenfer quand vous rentrerez chez vous. Maintenant dis-moi : acceptes-tu de travailler avec nous et de garder le secret ?" Libéré répondit aussitôt : "Bien sûr que j'accepte ! C'est si... si... extraordinaire ! Mais dis-moi, Mar, pourquoi as-tu décidé de tout me révéler et de me faire confiance ?" "Comme je t'ai dis, nous avons pris nos précautions." "Oui, mais pourquoi m'as-tu choisi moi ?" "Parce que tu es un garçon bien et intelligent, mais ta curiosité nous donnait des soucis. Tu aurais pu devenir gênant, voire dangereux. Par contre, en tant qu'allié, tu peux être précieux." "Oh, mais même si j'avais découvert quelque chose tout seul, je ne t'aurais jamais trahi !" "Et bien, peut-être pas, mais je ne pouvais pas en être sûr. Et puis tu aurais pu me trahir sans le vouloir, laisser échapper quelque chose..." "Peut-être as-tu raison. Mais tu m'as pris chez toi, parmi les tiens, bien que sachant que je suis un voleur !" Mar sourit. Moder lui demanda : "Tu es un voleur ? Tu veux dire que tu voles encore ?" "Non, je ne dis pas ça, mais..." "Mais une fois tu as volé." "Oui, c'est ça." "Et tu le referais ?" lui demanda Moder avec un sourire. "Non..." Lidje intervint : "Pourquoi l'as-tu fait, cette fois-là ?" "Je ne sais pas... enfin... je me suis laissé prendre par le désir de posséder un certain objet." "Parce que tu ne pouvais pas l'obtenir autrement ? Pourtant tu savais ce que tu risquais, n'est-ce pas ?" demanda Moder. "Oui, en théorie je le savais. Mais à cet instant, tout simplement je n'y pensais pas. Peut-être ne savez-vous pas ce que j'ai volé..." Mar dit : "Moi je le sais." "Et tu ne l'as pas dit aux autres ?" "Non, il n'y avait pas de raison de le faire." "Si je dois être des vôtres, il est bon qu'ils le sachent tous..." "Ce n'est pas nécessaire..." insista Mar. Libéré sourit : "Non, c'est justice et pour moi c'est important. C'est aussi un signe de confiance en vous. Voici ce qui s'est passé : l'artisan Pynelpyoph Shaybenlok est connu, et pas seulement à Maisons-Vieilles, pour ses coffrets en marqueterie à compartiments secrets. Il en avait fait un en bois rose en très belle marqueterie pour un curateur de notre ville. En ce temps j'étais employé dans sa boutique. Quand j'ai vu ce coffret, j'ai voulu l'avoir. J'essayais par tous les moyens de convaincre Pynelpyoph de me le vendre, mais je n'avais pas assez de métal et de toute façon il l'avait déjà promis. J'insistais, je suppliais, mais il fut inébranlable. Vous voyez, ce coffret était pour moi incroyablement précieux. "En effet, chez l'artisan travaillait avec moi un garçon dont j'étais amoureux. Mais il ne partageait pas mon amour et il refusait mes approches... jusqu'au jour où, enfin, il a cédé à ma cour. Nous avons fait l'amour dans un coin du magasin et pour moi ce fut magnifique... mais après il se refusa de nouveau. J'insistais et alors il m'a avoué qu'il n'avait accepté que parce que le patron l'avait payé pour pouvoir nous espionner et s'en inspirer. Et en effet, à l'intérieur du couvercle de ce coffret, il avait sculpté en bas-relief une scène d'amour : les modèles des silhouettes des deux amants étaient nous deux. Je courus voir et me figeai : c'était bien nous, parfaitement reconnaissables, intiment enlacés et en pleine action. "L'idée que d'autres puissent prendre plaisir à regarder notre image dans cette attitude, cela me faisait mal. Cela avait été mon moment d'amour, le plus beau de ma vie, même si lui n'était venu que contre du métal... Je ne pouvais pas supporter que cette scène, ce beau souvenir, devienne le jouet érotique d'un étranger... Et finalement, je n'ai pas su résister, voilà... je sais que ce n'est pas une bonne excuse, que j'ai eu tort, mais..." "Et juste pour cela ils voulaient te chasser de la ville, te bannir, t'exiler ?" demanda Lidje stupéfait. "C'est la loi et au fond elle est juste. Il n'y a que comme ça qu'on peut vivre tranquille en sécurité en ville. Je l'ai violée et, sans Mar, peut-être serais-je un Désaxé maintenant..." Lidje acquiesça : "J'allais te demander, avant, pourquoi tu disais que tu ne volerais plus... mais à présent la question est inutile." Libéré le regarda, surpris : "Inutile ?" "Bien sûr. Je sais à présent que tu n'es pas un voleur. Ce qui est fait est fait, une erreur est une erreur, mais tu n'es pas un voleur." Libéré le regarda intensément : "Tu es sincère ? Tu le crois vraiment ?" Moder acquiesça : "Nous le croyons tous, mon garçon." "Bien sûr, c'est vrai." Ajouta Mar. Le garçon les regarda un à un puis, impulsivement, il les embrassa : "Merci... vraiment, vous pouvez compter sur moi, sachez-le ! En fait, avant, j'étais un peu gêné. Je me sentais différent, marqué... soupçonné peut-être. Désormais je sais mériter le nom qui m'a été donné : Libéré ! Oui, c'est vraiment moi." Moder et le garçon retournèrent à Maisons-Vieilles en transmen. Mar passa encore une journée avec Lidje, puis il rentra à la Garnison avec Njeiry tandis que Lidje se préparait au voyage vers sa nouvelle destination et son nouveau travail. Une fois à la Garnison, Mar regarda les projets et les cartes des installations du nouveau Centre de Coordination qui se construisait sur Boar et où seraient transférés tous les bureaux, laboratoires, gymnases et logements nécessaires aux volontaires qui voudraient travailler avec Mar pour l'Opération 99. Il était avec Dake et les projeteurs. Mar indiqua un point sur la carte : "Il faudrait agrandir un peu cette zone destinée aux logements. Pour l'instant en fait, et pour de nombreuses années de toute façon, cela sera une espèce de... capitale de Boar. Il serait bon de prévoir dès maintenant la croissance de sa population. Ensuite on verra, peut-être la capitale officielle sera-t-elle placée ailleurs et on prendra une décision sur le sort de ces constructions..." "La capitale pourrait aussi rester ici." Dit Dake. "C'est possible. Mais quand elle pourra être une capitale officielle, elle ne devra plus être souterraine, secrète, mais au grand jour. Et elle ne devra pas être construite dans le style galactique, mais dans celui de Boar... Revenons aux plans, on peut beaucoup réduire cette zone destinée au temps libre. Dans cette ville visible, en surface, on pourra trouver et équiper tous les espaces nécessaires pour les loisirs. Et je ne veux pas que mes hommes doivent rester toute la journée dans des lieux clos, artificiels." Ils parlèrent encore longuement de plusieurs détails. Les excavations avançaient bien : d'ici quelques mois les installations souterraines pourraient être terminées et prêtes à l'usage. Alors pourrait commencer la construction de la ville de surface dans le style boarien. Njeiry demanda quel nom donner à la ville. Mar haussa les épaules : "Je ne sais pas. Cela sera décidé quand elle sera finie et ce sont ses habitants qui le décideront." Mar quitta la salle de réunion et il alla jouer avec son fils. Le petit Vokka avait à présent presque deux ans t.p. Il grandissait bien, en excellente santé et il commençait à révéler son caractère. Il observait toujours tout et tous avec ses grands yeux attentifs, écoutait sérieusement et parlait peu. Mar était amusé quand il repensait au premier mot clair de son fils : "Comme ça !" C'était l'affirmation que ce qu'il avait fait allait bien. Mar et Njeiry avaient parié entre eux sur si ce serait "pa" ou "papa" comme beaucoup d'enfants. Nilko, pendant une de ses visites, avait assuré que vu le caractère du petit son premier mot serait soit "oui" soit "non". Ils se trompaient tous. Puis suivirent de nombreux mots, plus ou moins estropiés. "Pa" et "Papa" vinrent néanmoins après "non" et avant "oui", mais ne furent pas les premiers. Le "Comme ça !" par contre était et resta le mot favori du petit Vokka. Si on lui demandait "pourquoi as-tu fait telle chose ?" ou "pourquoi dis-tu ceci ?" sa réponse rapide était immanquablement un petit froncement du front et un "comme ça !" décidé. Le petit était bien suivi. Mar et Njeiry, si chargés qu'ils puissent être, lui dédiaient quelques heures chaque jour. S'ils devaient vraiment s'absenter, l'un ou l'autre pour des raisons vraiment inévitables, et s'ils ne pouvaient pas l'emmener avec eux, à leur retour ils lui consacraient plus de temps. "Il a le droit de récupérer !" disait alors Mar en souriant. Ils jouaient et parlaient longuement avec leur enfant, comme s'il était toujours en mesure de tout comprendre.
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