![]() Le troisième livre de Mar Swooney (8) Andrej Koymasky © 2007 écrit le 2 Septembre 1979 Traduit en français par Eric CHAPITRE 15 Le prisonnier qui avait parlé avec Dehne et Ogast le premier soir, et qui maintenant marchait soutenu par Eduhin, lui demanda : "Pourquoi te fatigues-tu pour moi ?" "Tu ne le ferais pas, toi ?" demanda Eduhin. "Non." "Pourquoi ?" "Chacun pour soi, c'est notre slogan, aux Désaxés." "Vous ne secourrez pas vos blessés ?" lui demanda Eduhin stupéfait. "Non, celui qui reste à terre est mort." "Mais quel sens ça a ? Tu aimerais être mort, maintenant ?" "La vie on en jouit autant qu'on peut. Après... Ciao !" Eduhin secoua la tête : "Comment tu t'appelles ?" "Trinkloh." "Trinkloh comment ?" " Trinkloh tout court. Un nom suffit, dans notre bande." "Tu es marié ?" "Non. Aucun Désaxé ne se marie." "Vous n'avez pas d'enfants ?" "Très rarement." "Et qu'en faites-vous ?" "Ça dépend. Il n'y a pas de règle." "As-tu jamais eu des enfants, toi ?" "Non, je ne crois pas." "Pourquoi ?" "Les enfants c'est des problèmes inutiles. Et puis je crois que je ne saurais pas m'en défaire." "Les tuer ?" "Certains les tuent, oui. Mais en général on les abandonne à la porte d'une ville ou d'un village, la nuit, en espérant ne pas être vu... même si c'est parfois un peu dangereux, d'habitude ça marche." "Personne ne les garde avec soi ?" "Les garder avec soi serait arrêter de faire partie de la bande. Que faire, alors ? Vivre comme un Libre ? Et jusqu'à quand ?" "Que ferais-tu si tu savais avoir un enfant ?" "Je n'en ai pas et je ne veux pas en avoir." "Mais s'il en naissait un ?" "Si la mère le faisait naître ? Et si je le savais ? Et si la mère ne voulait pas le garder ? Je ne sais pas. C'est la mère qui doit décider, de toute façon." "Tu l'abandonnerais à la porte d'une ville ?" "Peut-être... mais je ne sais pas... C'est pour ça que je n'en veux pas." "Et si tes parents t'avaient abandonné ?" "Mais ils ne l'ont pas fait." "Mais s'ils l'avaient fait ?" "Que veux-tu savoir ?" "Tu aurais été heureux ?" "Qui sait ? Mais la vie est faites de faits, pas de si. Alors... aïe !" "Qu'y a-t-il ? Attends... Peut-être as-tu trop marché..." Il le fit se coucher de nouveau sur un brancard. Pendant la nuit d'après Eduhin parla encore avec ce prisonnier. Les deux autres prisonniers ne parlaient presque pas. "Vous avez déjà décidé ce que vous ferez de nous trois ?" demanda Trinkloh. "Non. Demain, si tout va bien, nous serons à Penchelongue." "La ville des Armuriers ?" "Oui, tu la connais ?" "Oui." "L'avez-vous jamais attaquée ?" "Qui, nous ? Non. Mais une fois nous avons attaqué une petite caravane d'Armuriers." "Vous les avez tués ?" "Bien sûr, et beaucoup des nôtres sont morts aussi. Mais nous avons fait un bon butin de belles armes." "Et un bon butin vaut autant de vies humaines ?" "Bien sûr. Que vaut une vie humaine ?" Eduhin le regarda stupéfait : "Ta vie à toi, ne vaudrait-elle pas beaucoup, pour toi ?" "Pour moi si, parce que je suis vivant. Mais celle des autres..." "Tu tuerais quelqu'un que tu aimes pour lui voler ce qu'il a ?" "Non, et pas non plus un compagnon de pillage... Mais les autres, qui les connaît ? Que vaut leur vie ?" "Donc tu pourrais me tuer, maintenant, pour me voler." Trinkloh le regarda : "Toi ? Peut-être pas. Mais je ne bougerais pas un doigt si lui te tuait." Dit-il en désignant un des autres prisonniers endormis." "Pourquoi ne me tuerais-tu pas ?" "Je ne sais pas... peut-être parce que je commence à un peu te connaître... peut-être parce que tu m'as sauvé le vie... je ne sais pas." "Mais même si tu ne me connaissais pas, je serais la même personne..." "Bah, et qu'est-ce que ça veut dire ? Rien !" Pel s'était approchée d'eux et sourit : "Tu dis ça parce que pendant des années tu as vécu ainsi, tu ne connais rien d'autre..." "Peut-être bien, mais c'est ainsi." "Tu tuerais un enfant pour le voler, toi ?" "Non, il ne peut pas se défendre, il ne peut pas me faire de mal. Je peux tout lui voler sans problèmes." "Et un homme évanoui ?" "Pas non plus, pour la même raison. Je prendrais tout ce qu'il a et je m'en irais. Je ne tuerais pas juste pour tuer. Si celui qu'on attaque ne réagit pas et nous donne tout ce qu'il a, nous ça nous va et on ne le tue pas." "C'est mieux que rien !" s'exclama Pel. "En quel sens ?" demanda Trinkloh. "Et bien, tu es moins pire que je ne croyais." "C'est si important ?" "Non... ou peut-être que oui." "Pourquoi tu t'intéresses à moi ?" Pel le regarda surprise : "Parce que tu es un être humain." "Ou parce que tu ferais bien une partie de jambes en l'air avec moi ?" Pel rit : "Ne sois pas vulgaire !" "Vulgaire ? Qu'y a-t-il de vulgaire dans une bonne baise ? Tu me plais, tu sais ? Et cet Eduhin aussi. Si je n'avais pas les mains liées, je les lui aurais mis dessus, et à toi aussi." "Mais qu'en sais-tu de si lui ou moi aurions aimé sentir tes mains sur nous ?" demanda Pel amusée. "Et bien, si on essaie pas, on n'en sait rien." "Il y a manière et manière d'essayer, pas seulement en mettant les mains dessus !" "Oui, mais comme ça c'est plus rapide et plus clair." "Toi tu aimes les deux sexes, à ce que tu dis." "Bien sûr, si on peut en jouir, ça change quoi ?" "Oh, rien. C'est juste une question de goût." "Justement. Et de plus, en baisant avec quelqu'un de mon sexe, je n'ai aucun problème à éviter de faire un enfant." "Oui." Répondit Pel en se levant. "Je t'ai offenséee ?" "Non." "Pourquoi tu t'en vas, alors ?" "Pour attiser le feu : il fait un peu froid. Mais pourquoi ne veux-tu pas que je m'en aille ?" "Parce que tu me plais, je te l'ai dit." Pel rit encore, alla attiser le feu puis revint près du prisonnier. Elle le regarda avec ironie : "Mais les mains liées tu peux faire bien peu... et je ne te délierai pas, c'est sûr... pour deux bonnes raisons." "L'une est que tu as peur que j'en profite pour fuir. Mais l'autre ?" "Que je ne veux pas que tu essaies avec moi." "Je ne te plais vraiment pas du tout ?" "Non." "Pourquoi ?" "Pour ce que tu es, ce que tu penses, pour la vie que tu as choisie." "Mais on ne baise pas avec les idées, on baise avec le corps." "Mais ce n'est pas que le corps, c'est la personne." "Mais comme ça, juste pour t'amuser, tu ne le ferais pas avec moi ?" "Non, ça ne m'amuserait pas. Je ne peux pas séparer ce que tu es dehors de ce que tu es dedans." "Mais si j'étais, disons... un Armé, tu ferais l'amour avec moi ?" Pel le regarda de cap en pied plusieurs fois : "Va savoir, peut-être bien. Tu n'es pas mal du tout..." L'autre rit : "Oh, merci, finalement tu l'as dit !" "Mais tu n'es pas un Armé." "Mais tu me plais, tu sais ?" "Ah oui ? Et pourquoi ? Qu'est-ce qui te plait le plus, mes jambes ? Mon derrière ? Ma poitrine ? Tu n'en as guère vu plus." "D'ailleurs même ton cul je ne l'ai pas vu. Mais c'est ton sourire... lui oui, il se voit." "Ah, mais alors tu vois que tu es un menteur ?" "Moi, un menteur ? Et pourquoi ?" "Le sourire te dit ce qu'on est comme personne. Tu vois qu'il n'y a pas que le corps qui compte ?" "Possible... mais ce qui se voit de ton corps est aussi très excitant." "Oh, alors tu es excité maintenant ?" "Bien sûr que je le suis, je bande." "Et avec Eduhin aussi tu étais excité ?" "Bien sûr, il m'a fait bander lui aussi." "Alors tu t'excites facilement. Mais dis-donc, notre chef aussi il t'excite ?" "Non, pas lui." "Pourquoi ? Moi il me semble bel homme." Dehne intervint : "Eh, vous deux, vous n'avez rien de mieux dont parler ?" Trinkloh répondit à Pel : "Parce qu'il me fait peur." "Peur ? Mar ?" "Oui... c'est quelqu'un qui sait ce qu'il veut et il est fort, trop fort. Pas seulement musclé, je veux dire..." "Mais à part ça, son corps ne te plait pas ?" "Je ne sais pas. Je n'arrive pas à regarder son corps sans sentir la terrible force qu'il cache en lui." "Tu vois que tu ne peux pas non plus séparer les deux choses ?" "Peut-être as-tu raison." "Et puis Mar n'est pas méchant. Il est doux, affectueux, et... aussi sans défenses, parfois." "Tu es amoureuse de lui !" dit Trinkloh amusé. "Non, pas dans le sens que tu crois. C'est quelqu'un de fascinant et sa personnalité est si complexe, si variée que c'est tout juste si on voit s'il est vraiment beau ou pas. Moi, mais pour d'autres raisons, il me fait le même effet qu'à toi : je n'arrive pas à regarder son corps en pensant au sexe." Ils se turent tous deux. La garde changea. Au matin ils reprirent la route. Maintenant Chamen et Trinkloh marchaient mieux et avaient rarement besoin d'aide. Les deux autres prisonniers aussi allaient mieux. Vers le soir ils arrivèrent en vue de Penchelongue. Mar donna ordre de s'arrêter et de camper. "Demain nous approcherons de la ville, nous devrons y arriver avant midi. Demain matin nous prendrons aussi une décision au sujet des prisonniers." Ils dînèrent. Trinkloh, comme les deux autres, était taciturne. Avant qu'il soit temps de dormir, quand Pel passa près de lui, il l'appela. "Pel ?" "Oui ?" "Je voudrais parler avec toi..." "Parle." "Pas ici devant tout le monde." "Mais nous ne pouvons pas nous éloigner..." "Ecoute, dis à tes copains de nous porter à l'écart, puis de me lier aussi les jambes, serré, peut-être à un arbre, et tu ne courras aucun risque... Puis qu'ils nous laissent seuls. C'est possible ?" demanda-t-il en se tournant vers Wandel qui mangeait proche. Wandel regarda Mar, lequel, ayant entendu la demande, regarda Pel. "Tu te sens, Pel ?" "Oui." "Alors accompagnez-les et faites comme il a dit." Quand ils furent seuls, Trinkloh bien ligoté, Pel s'accroupit à côté de lui : "Alors ?" "Pel, si j'étais... si j'étais un Armé, par exemple, tu resterais avec moi ?" Pel le regarda surprise : "Tu parles sérieusement ?" "Oui..." "Rester avec toi, comment ?" "Unis." "Pour s'amuser ?" "Non... enfin, pas seulement." "Pour avoir des enfants ?" "Aussi." "Avoir des enfants, toi ?" "Oui." "C'est... c'est une déclaration d'amour, cela ?" "Ne te moque pas de moi." "Je ne me moque pas. Je suis juste surprise." "Mais tu ne m'as pas répondu." "Tu changerais de vie pour..." "J'essaierai... si ton chef n'a pas d'autre projet pour ma vie..." "Projets ? Comment ça ?" "Me tuer, ou me vendre aux Armuriers comme esclave, ou que sais-je..." "Je ne crois pas qu'il ferait jamais cela." "Pel, tu ne m'as pas encore répondu..." Pel le regarda : "C'est que... je n'y avais pas du tout pensé. Comment puis-je répondre à une question si importante en un instant, ou une heure ou un jour ?" "Je comprends." "Mais pourquoi... pourquoi voudrais-tu essayer, avec moi..." "Tu es si différente de tous les gens que j'ai connu jusque là." "Ne sommes-nous pas tous différents des Désaxés, ici ?" "Si, mais tu es différente... différemment." Pel rit : "Pardon, je ne ris pas de toi, mais juste du jeu de mots." "Mais tu continues à ne pas me répondre." "Je te l'ai dit, il me faudrait du temps... Mais..." "Mais ?" "Je ne sais pas, Trinkloh, mais... je ne l'exclus pas." "Tu ne l'exclues pas ? Si tu pouvais essayer, tu..." "Il faudrait voir. Peut-être que peu à peu..." "Oui ?" "Quelque chose pourrait naître." "Maintenant tout est mort ? Je ne t'intéresse même pas un tout petit peu ? Au moins physiquement ?" "Un peu... plus qu'hier... et aussi comme personne. Mais je ne suis pas amoureuse de toi." "Pel ?" "Oui ?" "Peux-tu au moins me promettre une chose ?" "Quoi donc ?" "Si ton chef m'en donne la possibilité, tu attendras un an avant de t'engager avec un autre ?" Pel le regarda : "En un an... qui sait où nous mènera la vie ? Qui sait si nous nous verrons encore ?" "Je sais..." "Qui sait si nous serons encore tous les deux en vie ?" "Je sais, mais tu me promets d'attendre un an ?" "Je te le dirai demain, quand Mar aura décidé quoi faire de vous." "Pourquoi pas maintenant ?" "Qui me dit que tu n'essaies pas de m'influencer juste pour améliorer ta situation ?" "Oui, je ne suis qu'un Désaxé, un profiteur... C'est à ça que tu penses, pas vrai ? Bien sûr, comment peux-tu te fier à moi ? D'accord, j'attendrai jusqu'à demain." "Trinkloh, aurais-tu vraiment la force de changer de vie ?" "Je l'espère... vraiment !" "Pour moi ?" "Pour toi... et pour moi." Une ombre bougea alors dans le noir et la voix de Dehne demanda : "Pel, tout va bien ?" "Oui, bien sûr." "Il il a longtemps que vous êtes là..." "Je vous appellerai. Laissez-nous encore seul, s'il te plait." "D'accord, Pel." Trinkoh demanda : "Pourquoi veux-tu encore rester ici ?" "Pour parler avec toi." "Tu es... tu te sens bien ici avec moi ?" "Bien sûr, tu es ligoté !" répondit joyeusement Pel. "Même si j'étais détaché... je ne poserais pas la main sur toi, tu sais. Et je ne dis pas ça pour que tu me délies, je sais que tu ne le feras pas. Et je ne suis même plus excité... c'est étrange." "Ah non ? Mais comment ça se fait ?" "Parce que... et bien, je ne sais pas. Mais j'aimerais pouvoir te caresser... si toi aussi tu en avais envie." Pel le regarda. Elle n'arrivait pas à voir son expression mais juste confusément sa silhouette. Mais le ton de la voix du prisonnier était plus éloquent qu'un visage en pleine lumière... "Ou il est très bon acteur, ou il est sincère... va savoir." Se dit Pel. "A quoi penses-tu ?" demanda-t-il. "Qu'il fait un peu froid..." mentit Pel. "Oui, mais je suis bien." "Ligoté comme ça ?" "Même." "As-tu déjà été amoureux, toi ?" "Oui, une seule fois." "Quand ?" "J'avais seize ans. J'étais encore chez les Mercenaires." "C'était un Mercenaire ?" "Non, un garçon dans une caravane d'Artisans que nous escortions." "Et lui, il t'aimait ?" "Je ne sais pas. Je n'ai pas eu le courage de lui parler." "Quel âge as-tu, maintenant ?" "Si je ne me trompe pas, vingt-sept ans. Et toi ?" "Moi j'en ai vingt." "Tu en fais plus..." "Et c'est sensé être un compliment ?" "Pourquoi ? Je veux dire que ton corps est bien développé." "Ah !" "Et toi, as-tu déjà été amoureuse ?" "Oui, moi aussi une seule fois. Il y a deux ans, avant de... de suivre Mar. C'était un riche... il m'a utilisée puis jetée dehors. C'est pour ça que je suis partie et que j'ai décidé de suivre Mar." "C'est pour ça que tu es si prudente maintenant ?" "Peut-être." "Pourquoi es-tu tombée amoureuse de cet homme, Pel ?" "Il était beau, riche, brillant, spirituel, fort, élégant..." "Je ne suis ni élégant ni brillant ni riche... beau, je ne sais pas." "Cela ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse est que celui que j'épouserai soit honnête, propre..." "Et moi je suis une ordure, à l'opposé." "Tu peux redevenir propre, si tu le veux vraiment." "C'est ce que je voudrais essayer." "Mais si tu te sens une ordure, pourquoi avais-tu cette vie ?" "Oh, je ne me sentais pas une ordure, alors. C'est toi qui m'as ouverts les yeux... Quand on est au milieu de gens qui puent, on ne s'aperçoit pas qu'on pue..." "Tu critiques tes compagnons ?" "Non, parce que je suis l'un d'eux. Mais maintenant je sais qu'il y a autre chose, dans la vie." "Tu es sincère, Trinkloh ?" "Je crois que oui, je le crois vraiment. Tu ne me crois pas ?" "J'aurai un an pour le comprendre... si demain matin je décide d'accepter ta proposition." Trinkloh remarqua la précipitation de la réponse et dit, la voix sereine : "Rappelle tes amis maintenant. Nous devons aussi dormir un peu..." Pel acquiesça et se leva dans le noir. "Pel ?" "Oui ?" "Merci." Le lendemain matin Mar réunit ses hommes et ils discutèrent que faire des prisonniers. Après une brève discussion ils décidèrent de les relâcher, désarmés, un à un, au moins à une heure entre deux, en leur donnant un peu de nourriture. Après cette décision Pel prit Mar à part et lui raconta sa discussion avec Trinkloh. Mar l'écouta en acquiesçant. "Tu as quelque chose à demander ou à proposer, Pel ?" "Non, je ne sais pas... je voudrais l'aider, lui donner une chance. Mais je ne sais pas comment." Mar sourit : "Il y a une façon simple. Nous le libérons en dernier et avec la nourriture nous lui laissons un peu d'argent. Et nous lui disons de chercher d'ici un an les hommes de Swooney et te demander... si tu veux aussi le revoir, si ça te paraît opportun." Pel réfléchit un instant : "Oui. C'est peut-être le mieux. Mais je voudrais que ce soit toi qui lui donnes l'argent et lui parles. Avant de le libérer je lui parlerai aussi, et j'aimerais que tu lui parles avant." "D'accord." Ils rejoignirent les autres. Mar informa les trois prisonniers de la décision. Deux écoutèrent sans battre un cil. Trinkloh par contre était visiblement ému. Ils libérèrent le premier, avec quelques provisions et lui dirent de ne plus se faire voir, en lui conseillant de repartir en arrière et de ne pas les suivre. Le Désaxé s'éloigna vite, presque en courant. Puis ils se mirent en marche avec les deux autres prisonniers. Une heure après ils s'arrêtèrent et libérèrent le deuxième. Il boitait encore mais il pouvait marcher. Ils lui laissèrent aussi des provisions pour près d'un cycle et lui dirent de s'éloigner. Lui aussi s'éloigna le plus vite qu'il pouvait. Ils marchaient vers Penchelongue et Pel s'approcha de Trinkloh. "Tu as décidé ?" lui demanda le prisonnier. "Oui. Je ne m'engagerai pas pendant un an. Mais ne te fais pas d'illusions, d'accord ? Il est possible que dans un an je t'accepte comme ami, que je puisse t'estimer et te respecter, mais il n'est pas dit que je puisse aussi tomber amoureuse de toi. Dans ce cas, si tu es vraiment devenu quelqu'un d'honnête, il ne faudra pas que tu changes juste parce que tu n'as pas eu ce que tu voulais... Tu comprends ?" "Oui, bien sûr." "Tu me le promets ?" "Si j'arrive vraiment à vivre honnêtement pendant un an, alors quelle que soit ta réponse je ne crois pas que je changerai. Mais toi, tu m'attendras ?" Pel sourit : "J'essaierai..." Trinkloh sourit à son tour : "Ça me suffit. Merci, Pel. Et excuse-moi si cette fois j'ai été aussi... grossier avec toi." "Non, à ta façon tu m'as flattée. C'est toujours agréable de se savoir désirable." "Pel, je peux te demander encore quelque chose ?" "Quoi ?" "Laisse-moi un objet à toi, pour me sentir plus proche pendant toute cette année..." Pel sourit : "Volontiers. Que voudrais-tu ?" "Je n'y ai pas réfléchi... le ruban dans tes cheveux ?" "D'accord. Attends." Pel l'enleva et le noua sur la tête de Trinkloh : "Maintenant nous nous quittons. Bientôt tu seras libre..." "Merci, Pel. Attends-moi..." "Oui. Bonne chance. Donne-toi à fonds, pour toi-même en plus de moi." "Je te le promets." Peu après ils s'arrêtèrent, près des murs de Penchelongue. Mar délia Trinkloh : "Tiens, voici tes provisions. Pel m'a parlé de toi..." Trinkloh baissa les yeux, confus. Puis il regarda Mar : "Elle t'a aussi dit... ce que je lui ai dit de toi ?" "Non, pourquoi ?" "Je lui ai dit que tu me fais peur... un peu moins maintenant. Dis-le-lui." Mar sourit : "D'accord. Elle n'a parlé que de vous deux." "Ce que je lui ai dit était sincère..." "Je l'espère. C'est pourquoi je veux t'aider. J'ai décidé de te donner aussi ceci..." dit Mar en lui donnant un collier d'argent. Trinkloh écarquilla les yeux : "Pour moi ? Après ce que les Désaxés vous ont fait ?" "Oui. Si tu veux vraiment changer, ça peut t'être utile. Sinon, patience, ce ne sera que de l'argent gâché." "Mais... mais je..." "Va, maintenant. Non, attends, j'oubliais. Dans plusieurs villes mon nom est connu, il y a et il y aura des hommes à moi. Ne les cherche pas pendant un an et si tu les rencontres ne leur dis rien. Mais dans un an, pour retrouver Pel, où que tu sois trouve mes hommes et demande Pel Lensele. Ils vous mettront en contact." Trinkloh acquiesça et, la voix émue, il dit : "J'essaierai, je te le jure... j'essaierai." "Maintenant, va ou tu veux, mais ne nous suis pas, d'accord ?" "Bien sûr." Trinkloh regarda les hommes de Mar, il chercha Pel des yeux, leurs regards se trouvèrent, puis il se retourna et s'en alla, sans jamais se retourner. Mar et les siens repartirent vers les murs de Penchelongue. La porte était ouverte et un noyau d'Armés la gardait. Après les formalités habituelles, ils furent admis en ville. Ils tournèrent un peu pour regarder la production locale. Ils avaient mis au point des disques tournants coupants, à lancer avec force. Ils faisaient une vingtaine de centimètres de diamètre avec un trou de dix centimètres au centre, épais d'un demi centimètre au point le plus épais et effilés au bord. Ils étaient faits en bois de sculpteurs, durcis par un traitement au feu. Chaque lot de seize disques était contenu dans un étui en bois avec un cylindre au milieu de sorte que le bord des disques ne touchait pas le bord de l'étui. Un mécanisme en faisait sortir un à la fois de façon à pouvoir être saisi et lancé à plat. Le fabricant en lança un pour montrer comment l'utiliser et le disque se planta sur au moins trois centimètres dans une cible en bois. Quand Mar essaya de l'enlever, il eut vraiment du mal. Ils faisaient aussi des armes traditionnelles mais Mar n'en acheta pas, et une variante de la multi-arbalette qui pouvait lancer huit carreaux soit simultanément soit successivement et qui se rechargeait vite grâce à un tambour extractible. Elle s'utilisait à deux, pendant que l'un tirait, l'autre pouvait préparer la recharge. Après avoir tourné un peu et avoir écouté les explications et discuté des détails techniques, ils conclurent quelques achats. Ils décidèrent de se reposer de leur longue marche, et ils sortirent de la ville et campèrent hors des murs. Ils s'installaient quand arriva de la ville un Armurier avec un groupe d'Armés. "Vous vous arrêtez ici ?" demanda-t-il. "Oui... c'est interdit ?" "Oh non, hors des murs si vous n'êtes pas une gêne vous faites ce que vous voulez. Vous restez combien de temps ?" "Jusqu'à demain matin." "Où allez-vous, après ?" "Vers la mer. Je crois qu'il y a encore une ville avant le port de Celée, n'est-ce pas ?" "Oui, Filanderie, une ville d'Artisans tisserands. Demain part pour Filanderie une caravane des nôtres. Vous pourriez faire route ensemble..." "C'est à combien de marche, Filanderie ?" "En marchant vite, dans les sept heures." "Alors en partant à l'aube, nous pourrions y être en début d'après-midi." "Oui." "Vous allez aussi à Filanderie ?" "Non, nous continuons sur Celée." Mar était un peu embêté. Cela voulait dire qu'ils devraient faire à pied tout le chemin jusqu'à Celée, ne pouvant pas utiliser les ceintures anti-gravité avec la caravane d'Armuriers sur la route. Il ne laissa pas voir son désappointement. Il dit alors : "Mais peut-être que nous partirons après le dîner. Il vaut peut-être mieux marcher la nuit et nous reposer le jour, parce qu'il fait trop froid la nuit." "Ah... comme vous voudrez." "Votre caravane sera grande ?" "Une cinquantaine de personnes, pourquoi ?" "Comme ça... comme dirait Vokka." "Et qui est-ce, ce Vokka ?" Mar rit : "Personne, c'est mon petit." Après le dîner, Mar partit avec ses hommes. Une fois hors de vue, loin et dans l'obscurité, Mar fit explorer les alentours aux micro-espions et, une fois sûrs que la zone était déserte, ils s'envolèrent. Une fois en vue de Filanderie ils atterrirent derrière un gros rocher isolé entouré d'arbres. Ils s'installèrent pour la nuit. Il avaient ainsi évité la caravane des Arumuriers. Ils organisèrent les tours de garde et se couchèrent. CHAPITRE 16 Le matin suivant, ils prenaient leur premier repas et le soleil était déjà haut quand ils entendirent des voix approcher. "Ce ne peut pas être la caravane des Armuriers !" s'exclama Shehud. Eduhin grimpa vite à un arbre pour voir : "Il y a des gens qui arrivent, avec de beaux habits... une espèce de tunique ouverte devant et serrée par une bande à la taille... et il y a des Armés avec eux..." "Ce sont des Tisseurs, alors." Dit Mar. "Il vaut mieux se faire voir et entendre." Dit Shehud. Dehne acquiesça et se mit à chanter. Eduhin dit : "Ils se sont arrêtés, ils regardent vers ici." Alors ils unirent leur voix au chant de Dehne. Eduhin descendit de l'arbre. Sur signe de Mar ils prirent leurs affaires et, en groupe compact, ils sortirent du fourré d'arbres. Le groupe de Tisseurs était arrêté, les Armés au premier rang. Mar, quand il les vit et fut sûr que tout son groupe était visible, fit signe de s'arrêter et le chant s'interrompit. "Vous êtes des Artisans de Filanderie ?" demanda Mar en criant pour se faire entendre. "Oui. Et vous, qui êtes vous ?" "Des voyageurs en route pour Celée. Mais d'abord nous voudrions nous arrêter ici pour acheter de vos tissus. Pouvons-nous approcher ?" "Oui, si vous gardez les mains bien en vue et loin des armes." Ils approchèrent. Ils virent que l'étoffe des larges habits des Artisans était polychrome, réalisée par un tissage raffiné. Le tissu des habits des Armés, bien que monochrome, était aussi finement ouvré. "D'où venez-vous ?" Demanda un des tisseurs. "Du nord, au-delà de Ville-Close." "Ah, de loin ! Qu'est-ce qui vous amène ici ?" "La renommée de vos étoffes." Répondit Wandel. Mar sourit en lui mais se garda bien de le démentir. "Qui vous a parlé de nous ?" demanda un autre tisseur. Mar regarda Wandel en se demandant ce qu'il répondrait. Ce dernier, rapide, dit : "Des Marchands Sperkol, des Artistes et un labass du Temple de Shent des Eléments." Mar retint son souffle : cette dernière réponse de Wandel pouvait être dangereuse. Mais aucun des tisseurs ne sembla la noter. "Nous avons fourni l'étoffe pour les habits du Grand Luminaire de Shent en personne." Dit un autre Tisseur l'air fier. Alors Mar demanda : "Et ceux du Fédéral de Château-Premier ?" "Non... lui se fournit à la ville de Tisseurs de Grande-Navette, plus au nord de là d'où vous venez... Quels tissus vous faut-il ?" Mar haussa les épaules : "Et bien... plusieurs types... cela dépendra de ce que vous faites... Mais devons-nous en discuter ici ?" "Non, et de toute façon pas avec nous. Nous allons chercher de la terre, des écorces, des herbes et des racines pour les teintures. Allez en ville et demandez l'Ourdisseur chef." "D'accord, merci." Ils furent admis en ville après avoir laissé leurs armes. Filanderie se spécialisait dans certains types de lampas de très bel effet et riches en couleurs ou des tissus ouvrés monochromes aux dessins très délicats et harmonieux. Ils fabriquaient aussi des tissus à carreaux ou rayés de couleurs plus ténues, basés sur divers tons de la même couleur. Ils utilisaient des fibres d'origine animale ou végétale, mais leur tissu le plus prisé était obtenu à partir de la toile d'une espèce d'araignée. L'étoffe rappela à Mar la soie verte de la planète Kium. Sauf que ces araignées, selon la diète qui leur était imposée, faisaient des toiles de différentes couleurs, surtout des bleus de diverses nuances, mais aussi d'un blanc translucide presque transparent. Mar décida d'acheter une pièce de chaque type. Chaque pièce était large de deux empans et longue de cinq mètres, enroulée sur un cylindre fait dans les branches d'un petit arbre qui, séché, écorcé et passé dans les fours appropriés, donnait un bois très léger et droit. Chargés des rouleaux, il demandèrent à regarder leur travail avant de quitter la ville. Les Artisans furent heureux de leur montrer les quartiers des fileurs, des teinturiers, des dessineurs, des ourdisseurs et des trameurs et enfin ceux des tisseurs eux-mêmes. Ils fabriquaient eux-mêmes certaines fibres, comme celle de l'araignée qu'ils appelaient méréchelle et toutes les fibres végétales. Ils achetaient par contre à d'autres villages, par les Marchands, les fibres animales. Les couleurs naturelles ils les recueillaient autour de la ville mais les couleurs plus vives provenaient en partie du Temple de Shent des Eléments qui était plus loin au sud-est, et en partie des Marchands qui les leur vendaient. Les métiers à tisser étaient fabriqués par des Mécaniciens d'un village voisin, mais ils étaient souvent modifiés par la suite selon des exigences spécifiques. Ici aussi chaque famille se spécialisait dans un travail particulier, surtout les familles des tisseurs eux-mêmes. Le produit fini était vendu par l'Ourdisseur chef. Ce dernier enlevait le coût des achats extérieurs puis divisait les gains en parts égales entre les familles, mais en donnant parfois de véritables primes de production aux personnes qui se distinguaient pour un produit particulier. Les enfants apprenaient très jeunes le travail spécifique de leur famille mais tous n'aidaient pas les adultes, et pas toujours. Parfois certains étaient adoptés par une famille de peu d'enfants ou dont l'activité était en expansion et une minorité ne trouvait pas de travail en ville. Alors, chaque tour, ils quittaient la ville et partaient à l'aventure. Parfois ils s'installaient au loin et fondaient un nouveau village de Tisseurs. Ou alors ils changeaient de travail en allant dans une ville mixte où ils trouvaient un métier. L'année suivante devait quitter la ville un groupe de près de deux cents jeunes de seize à vingt-cinq ans. Déjà au cours des huit dernières années les gens de la ville avaient essayé de leur préparer le chemin et trouver un travail en parlant aux Marchands des caravanes ou à des gens d'autres villes. Mais ils n'avaient rien trouvé de concret, de sorte qu'ils se préparaient à fonder un nouveau village de Tisseurs au nord-est. Filanderie les aiderait en leur fournissant matériaux, machines et argent, pour qu'ils puissent payer un groupe de Mercenaires pour les accompagner et assister leur village le temps de faire les premières installations défendables. Mar resta perplexe : "Ils partent à l'aventure, comme ça. Peut-être s'en tireront-ils bien, mais peut-être pas. Ils pourraient être attaqués et détruits par des Pillards... ou aussi ne pas arriver à produire et vendre à temps pour ne pas mourir de faim..." "Pour les Pillards, avec l'aide des Mercenaires ils peuvent s'en sortir. Et mourir de faim, et bien... ce n'est jamais arrivé. Ils sont jeunes et pleins d'initiative." L'Ourdisseur chef, qui les accompagnait pendant la visite, dit : "Filanderie existe depuis près de cinquante-trois tours et a été fondée ainsi. Et Beauvoile, au sud, est né de Filanderie il y a six tours et tout est bien allé." Mar restait perplexe. Il lui semblait que les jeunes de Boar étaient trop facilement envoyés à l'aveuglette, ou alors qu'ils étaient comprimés dans des cadres trop rigides, sans alternative. Enfin, quant à lui, les débuts de sa vie sociale n'avaient guère été meilleurs, à dire vrai. Boar était très vaste et en encore largement inhabitée. Peut-être était-il plus dangereux de voyager entre les villes que d'aller dans les zones encore inexplorées, néanmoins, au cours de ses différents voyages, Mar avait déjà eu bien des mésaventures. Mar demanda : "En cas d'attaque de Pillards ou de Désaxés, vous autres Tisseurs vous battez aux côté de vos Armés ?" "Les Armés doivent les empêcher d'entrer en ville, mais s'ils y arrivaient, nous ferions en sorte de ne pas les laisser en sortir." "Est-ce jamais arrivé ?" "De mémoire d'homme, non. Personne n'est jamais sorti vivant." "Mais alors, parfois ils ont pu entrer." "Oui, il y a dix tours et quatre ans." "Ils ont fait beaucoup de dégâts ?" "Non, paraît-il, du moins les chroniques n'en parlent pas. Les Artistes de Grandescène en ont d'ailleurs fait une ballade..." dit le Brodeur chef, l'air fier. "La proie préférée des Pillards c'est les caravanes des villes d'Agriculteurs et d'Eleveurs. Il est rare qu'ils tentent quelque chose contre d'autres villes." Mar acquiesça : "Oui, c'est aussi mon impression. Mais s'il n'y avait ni Pillards ni Désaxés, ne vivrait-on pas mieux ?" "Et bien, peut-être, oui... mais alors il y aurait beaucoup d'Armés avec peu de travail ou même sans..." "Et ce ne serait pas mieux ?" "Si, mais comme il serait mieux que disparaissent l'UPO, ses gens et le mur invisible qui nous retient ici, prisonnier non par notre faute mais par celle de lointains ancêtres !" Mar tiqua : c'était la première fois que quelqu'un lui parlait clairement du problème de Boar. Il en fit part au chef Ourdisseur qui confirma. "Je sais. Beaucoup croient que l'UPO est une fable ou quelque chose qui ne les regarde pas. Mais nous, à Filanderie, dès l'enfance nous entendons de nos parents l'histoire de l'UPO et du mur de force. Nous savons qu'il existe, même si nous ne pouvons rien y faire. Et comme nos pères, nous rêvons de pouvoir un jour voir ce qu'il y a au-delà de ce mur qui nous emprisonne..." Mar acquiesça : "Et pourtant il n'est pas loin le jour où le mur disparaitra. Nous ne le verrons pas, mais peut-être que nos enfants oui et certainement les enfants de nos enfants..." Dehne arrêta Mar d'un petit coup de coude. L'Ourdisseur chef amusé demanda : "Que sais-tu pour parler avec tant d'assurance de cette fable ?" Mar serra les lèvres : "J'ai connu un nouveau venu de dehors... L'UPO n'existe plus, elle a été abattue. Si les choses, dehors, sont en train de changer..." "Non, seul change notre geôlier, mais pour nous... Je n'ai jamais rencontré de prophète ou de devin qui ne soit en fait un charlatan... Je ne dis pas que tu es un charlatan, non, tu es un rêveur. Mais tu n'es assurément pas un prophète." Mar sourit : "Bien, écris dans tes chroniques qu'un jour vous avez rencontré quelqu'un qui n'était pas prophète mais qui faisait des prophéties. Et écris aussi que, avant que ne passent onze tours; le mur disparaîtra. Ecris-le." L'Ourdisseur chef le regarda les yeux mi-clos : "Oui, je l'écrirai... ce n'est pas que j'y croie, mais c'est amusant... dans onze tour naîtra un proverbe, j'en suis sûr. Mais pour que je l'écrive bien, dis-moi quel est le nom de ce non prophète qui prophétise ?" "Ecris : son nom est Mar Swonney, ton serviteur." L'autre acquiesça : "Je l'écrirai, bien sûr. Je n'ai rien de plus intéressant à écrire, pour ces derniers mois..." Mar se tourna vers ses hommes en souriant : "Au moins, même si mon nom n'entre pas dans l'Histoire, il sera entré dans des chroniques..." Ils rirent tous de son autodérision. Puis ils repartirent en direction de Celée, chargés de leurs nouveaux achats. Ils calculèrent leur temps de marche de façon à ce que la caravane des Armuriers ne trouve rien d'étrange à les trouver à Celée à leur arrivée. S'être arrêtés presque toute la journée à Filanderie leur donnait la possibilité de mieux jouer sur les durées. Pendant la nuit ils firent presque toute la route avec ceintures anti-gravitationnelles, nullement gênés par leur nouveau chargement. Finalement ils arrivèrent en vue de la baie, paisiblement endormie sous la lumière de la lune bleue et de la rouge. La lune jaune était couchée depuis longtemps. Ils cherchèrent la ville du regard. La carte photographique ne montrait qu'un appontement, pourtant tout le monde parlait de Celée comme une ville mixte avec un port, et pas un simple appontement. Mais ils n'arrivèrent pas à voir la trace d'une habitation. La baie était profonde, la partie sableuse et presque plane, où la ville aurait pu être facilement construite, était vide. La partie centrale avait des falaises à pic sur la mer. Enfin il y avait une montagne avec un haut plateau, là où étaient Mar et ses hommes, et qui vers la gauche descendait lentement sur la baie pour s'achever en plage. Au fond il y avait un trois mâts aux voiles affalées et quelques petites et moyennes embarcations. Il y avait aussi un esquif de Shentistes, reconnaissable à sa poupe ronde et aux drapeaux flottant au seul mât. Comme il faisait nuit ils n'en distinguaient pas les couleurs. Mar était perdu. Yvolen Stenk s'approcha de lui : "Celée, en langue galactique d'in y a sept cents ans, signifiait cachée... Mais cachée où ?" "S'il y a des navires et des barques au fond de la baie, il devrait aussi y avoir des maisons..." dit Mar. "Regarde, la piste descend vers la plage sableuse mais après elle tourne vers le fond de la baie, en dessous de nous. La ville est peut-être derrière cette montagne et nous ne pouvons pas la voir." Remarqua Dehne. "Trop raide. Et puis les photos aériennes l'auraient montrée... Envoyons-y les micro-espions..." Ce qu'ils firent, et le mystère fut percé. La montagne, presque au niveau de la mer, au fond de la baie, présentait comme une grande fente longitudinale, une énorme et très longue grotte haute de près de cinquante mètres et longue de six cents. On ne pouvait pas en voir la profondeur. Au niveau de la mer la grotte était fermée par un fort mur et un château. Derrière le mur, dans la grotte, on devinait des maisons au toit plat qui s'enfonçaient dans l'énorme grotte. Du château partaient une série de quais en nervures de flenkis, avec des barques attachées aux pontons. La ville n'avait donc qu'un front sur la mer et était protégée contre tout accès depuis n'importe où d'autre, y compris de dessus. "Il n'y pleut jamais !" s'exclama Pel amusée. "Oui, mais ils ont peu de soleil..." "Bah, la baie est orientée au sud-est... ils doivent être éclairés jusqu'à mi après-midi à peu près." Commenta un autre. "Va savoir quelle profondeur a cette grotte..." "On n'a plus qu'à descendre là en bas et attendre le matin." Ils se mirent en marche et furent à la plage de sable en moins de deux heures. De là ils voyaient la ville, encastrée sous le haut plateau. Ils décidèrent de dormir en attendant le matin. Quand le soleil se leva et qu'il pénétra dans la grotte de Celée et réveilla la ville, Mar donna l'ordre du départ. Ils suivirent la piste qui les emmena sous le mur, devant la porte de terre-ferme déjà ouverte et par où des gens commençaient à sortir. Ils furent arrêtés à la porte. "Que cherchez-vous en ville ?" "La possibilité d'embarquer. Nous avons vu en fond de baie un bateau de Navigateurs." "Vous voulez aller au sud ?" "Non, vers le nord. Nous cherchons un voyage pour Base-nôtre." "Alors pour le moment il n'y a rien." "Quand y en aura-t-il ?" "Je n'en ai aucune idée. Mais si vous versez le péage vous pouvez entrer en ville. Il y a deux maisons communes de Navigateurs et vous pourrez y demander des informations." "De combien est le péage ?" "Un clou et douze grains par tête." Mar paya pour tous et ils entrèrent. Ils remarquèrent alors que les maisons, construites en files parallèles au mur vers la mer, étaient d'un niveau dans la première file, de deux dans la suivante, puis le terrain montait et les maisons restaient de deux niveaux sur la troisième et la quatrième file. Enfin venait une dernière file à trois niveaux sur un terrain plus haut. Derrière la grotte s'abaissait et il n'y avait que des constructions basses, servant sans doute de magasins. De sorte que tout le monde recevait le maximum de soleil de l'embouchure de la grotte. Après avoir tourné un peu pour visiter la ville, ils demandèrent où étaient les maisons de Navigateurs. Ils les trouvèrent et parlèrent aux vieux pour demander s'il y avait des bateaux à louer qui aillent au nord, si possible vers Base-Nôtre. On leur répondit dans la première maison que pour l'instant on n'en prévoyait pas. Dans l'autre ils apprirent qu'un bateau venant du nord était attendu dans un cycle, mais qu'ils ignoraient s'il rentrerait au nord ou poursuivrait vers le sud. Ils décidèrent de rester en contact avec les deux maisons. Ils se préparaient à une attente plutôt longue. Mar calcula qu'ils avaient largement assez d'argent pour payer le voyage et pour acheter une maison à Celée, en supposant que la petite ville en ait en vente. Ils cherchèrent alors le Régisseur. Sa maison était dans la deuxième rangée, pas loin du château. Mar y entra. Le Régisseur était jeune, presque de l'âge de Mar. Il était vêtu d'une sorte de longue jupe et manteline de lampas de Filanderie. Mar lui exposa son intention d'acheter une maison pour lui et ses hommes. Le Régisseur lui demanda pourquoi ils voulaient s'installer à Celée. "Mes hommes ont du travail et des contrats à honorer dans le coin, ils doivent faire des achats et des expéditions et une maison ici peut être pratique comme base et point d'appui." "Mais vous n'êtes pas des Marchands." "Non." "Il vous faut une très grande maison ?" "Une qui puisse héberger de vingt à trente personnes." "Des résidents permanents ?" "Non, en permanence juste quatre ou cinq..." Le Régisseur acquiesça : "L'espace est rare ici à Celée et nous devons l'utiliser au mieux. Il n'y a que deux maisons libres en ce moment. Mais nous ne les vendront qu'à qui peut être utile à la ville. Que gagnerions-nous à vous vendre une maison ?" "Mes gens vivent dans plusieurs villes et produisent des choses fort utiles, comme des livres, des cartes, des marque-temps, de très bons instruments de navigations, des marroues pour se déplacer rapidement à terre et bien d'autres articles... Ouvrir un de nos comptoirs à Celée pourrait attirer des clients..." "Pourrait... Mais qui nous le garantit ?" "Je crois qu'à Celée les citoyens versent une quote-part pour la caisse commune, pour payer les Armés et les dépenses communes, exact ?" "Bien sûr." "Sur quelle base paient-ils cette quote-part ?" "Sur la base des revenus de chaque groupe ou famille." "Bien, je propose de payer notre part comme suit : une partie sur la base de nos gains et une partie fixe, même si nous ne gagnions rien." "Mais combien ?" "Quelle est la moyenne payée par chaque famille de Celée ? Y compris les maisons communes des Navigateurs." "Environ un poids et six clous." "Et sur quel pourcentage est-elle calculée ?" "Dix pour cent des biens et des services." "Très bien. Que dirais-tu si nous payions deux poids fixes plus dix pour cent de le valeur de nos gains au fur et à mesure qu'ils entrent, du moins quand nous aurons dépassé les deux poids ?" Le Régisseur sortit un abaque de son sac et calcula vite certains chiffres : "Il me semble que ça peut aller. Au pire nous aurons deux poids par an et si vous avez du succès nous pourrions même en avoir plus... Je vais maintenant réunir le Conseil des Classes. Si le Conseil aussi est d'accord, je vous emmènerai voir les maisons disponibles et nous passerons le contrat." Le Régisseur monta sur le toit de sa maison, prit un long tube en bois et souffla dedans : une fois, puis deux puis trois et ainsi de suite jusqu'à neuf. Peu après arrivèrent huit hommes, en petits groupes,. Tous portaient une manteline en lampas, chacun d'une autre couleur. Les Conseillers étaient tous d'âge différent, d'un jeune de vingt ans à un vieux allant sur les quatre vingt. Une fois réunis ils discutèrent. A la fin, sur les neuf - dont le Régisseur - il y eut six votes favorables et trois contre. Mar et ses hommes furent alors conduits pour visiter les deux maisons. L'une avait deux niveaux, dans la troisième file, près de la porte de terre-ferme et l'autre avait trois niveaux au quatrième rang adossée à la paroi rocheuse, presque devant le château. Il choisirent cette dernière. Comme elle était adossée au mur du fond et donc moins ensoleillée, son prix n'était que de dix valeurs que Mar paya comptant au Régisseur. Pendant que ses hommes s'installaient, Mar qui était intrigué par le système des Conseillers des Classes, demanda des explications au Régisseur. "Ici à Celée, jusqu'il y a presque cinq tours, tout le pouvoir décisionnaire était concentré aux mains des Anciens, un corps élu parmi les citoyens âgés de plus de six tours. Ces derniers avaient créé un certain immobilisme et la ville languissait. Les plus jeunes piaffaient d'impatience, il y avait de l'agitation, des discussions et parfois même de violentes manifestations. Alors les Anciens acceptèrent que les moins âgés élisent un Petit Conseil. Un moment tout parut aller bien. Mais au Petit Conseil la majorité était toujours au main des plus âgés. Aussi un jour tous les jeunes majeurs de seize à vingt-cinq ans ont quitté la ville en emmenant avec eux les enfants et leurs frères et sœurs mineurs. La ville entra alors en crise. Bien des foyers d'artisans n'avaient plus assez d'employés, beaucoup d'activités cessèrent, en partie parce que les travaux les plus durs et les plus humbles, mais non moins essentiels, revenaient justement aux seize vingt-cinq ans. "Ces derniers campèrent sur la plage que tu vois là en bas et qui depuis lors est appelée la Plage des Enragés. Les jeunes vivaient mal, devaient se contenter d'un peu de poisson, d'herbes sauvages, mais la ville n'était guère mieux lotie. Cette situation dura bien trois mois. Ce fut une guerre à qui résisterait le plus longtemps. Le Conseil des Anciens réunit alors le Petit Conseil. Les discussions furent longues et enflammées. Pendant ce temps, les jeunes résistaient, dehors, ils tenaient bon, même si beaucoup commençaient à tomber malade à cause d'une nourriture trop rare et inadaptée. "Alors les jeunes envoyèrent un message par un groupe de Marchands qui passaient par là pour aller en ville. Ils proposaient une rencontre entre les représentants des deux Conseils et leurs représentants. Si d'ici un jour la rencontre n'avait pas lieu, ils étaient décidés à partir pour toujours à la recherche d'un lieu où fonder une nouvelle ville. La journée passa sans que personne ne vienne de la ville. Alors tous les jeunes et les enfants s'en allèrent vraiment. Les derniers quittaient déjà la plage quand arriva par la mer un groupe de Shentistes. Ils demandèrent ce qui se passait. L'ayant appris, certains d'entre eux poursuivirent les jeunes, les autres parlèrent aux membres des deux Conseils. "Ils discutèrent trois jours et trois nuits, et enfin les Shentistes proposèrent que tous les citoyens sortent de la ville, du premier au dernier, et qu'ils se réunissent par tranches d'âge : ceux de seize à vingt-quatre ans, de vingt-cinq à trente-trois, de trente-quatre à quarante-deux, de quarante-trois à cinquante et un et ainsi de suite jusqu'à ceux de plus de soixante dix-huit ans. Chaque groupe, qu'ils appelèrent Classe d'Age, devait élire son représentant. Ces derniers devaient se réunir pour discuter le problème. Seulement s'ils arrivaient à un accord tous pourraient rentrer en ville. "Ainsi fut fait. Les premiers hors des murs craignirent de se trouver ainsi en minorité, mais le groupe de parlementaires vit que la division en Classes rendait difficile la formation de majorités fixes et que le débat était assez équilibré. Ainsi les jeunes décidèrent qu'ils rentreraient en ville mais à deux conditions : d'abord que le Conseil des Classes d'Age deviennent permanent en remplacement des deux précédents Conseils, et que le Conseil élise tous les trois ans un Régisseur choisi à tour de rôle dans chaque classe et qui avait deux voix. De cette façon, à tour de rôle, l'une des Classes avait ainsi trois voix contre une à chacune des autres Classes, pour un total de dix voix. Dès lors les choses ont bien fonctionné. "A présent je suis Régisseur, de la deuxième classe. Dans sept mois il faudra élire un Régisseur de la première classe. Devant rester en poste trois ans, il ne devra pas avoir plus de vingt et un ans au moment du vote." "Et pourquoi donc portez-vous des habits en lampas ?" "Ce sont les Shentistes qui les avaient eus des Tisseurs, qui donnèrent à chaque Conseiller une pièce de tissus en lampas de couleur différente. Ils en firent les mantelines et le Régisseur, en plus, met cette longue jupe de la même couleur." "Les Armés n'intervinrent pas dans cette histoire ?" "Les Anciens voulaient les faire intervenir mais le châtelier décida que le seul devoir des Armés était de défendre la ville contre les étrangers et non de peser en faveur d'un parti ou de l'autre, aussi refusa-t-il. Le Conseil des Anciens le chassa alors de la ville, mais le Petit Conseil annula l'expulsion..." Les jours suivants Mar et ses hommes visitèrent soigneusement toute la ville en posant des questions et demandant des informations sur les usages locaux. Sur la porte de la maison qu'ils avaient achetée, il firent écrire : "Maison des hommes de Mar Swooney." Il n'y avait pas à Celée de registre unique des habitants. Il suffisait de prouver habiter dans une maison et de faire établir la fiche de ses références qui était conservée par le Conseiller de sa Classe d'âge. Quand quelqu'un quittait la ville, la fiche était mise de côté et à son retour elle était réintégrée. A chaque changement de classe d'âge la fiche était remise au Conseiller relevant. En plus du Conseiller, chaque Classe élisait un Jugeur. En cas de procès, l'accusé était défendu par le Jugeur de sa Classe et jugé par ceux des autres Classes. Quatre jours après leur arrivée à Celée, ils furent informés de l'arrivée d'un bateau allant au nord. Dans la soirée ils apprirent que le navire transportait déjà une caravane de Marchands se rendant à Courterue. Il restait quinze place à bord et ils étaient vingt et un. Mar décida alors de laisser six hommes à Celée. Quatre volontaires se présentèrent : Dehne, Yvolen, Tolber et Wandel. Mar fut content que Tolber reste à Celée. Comme il n'y eut pas d'autres volontaires, Mar demanda aux Navigateurs d'embarquer dix-sept d'entre eux. "Si vous vous contentez de n'utiliser à dix-sept que quinze couchettes, nous ça nous va." Répondit le Chef d'équipage. Ce qu'ils firent. Mar nomma Wandel coordinateur à Celée, puis ils embarquèrent. Mar pensait qu'il devrait peut-être dire quelque chose à Tolber, mais le jeune homme l'évitait et Mar pensa qu'après tout c'était peut-être mieux ainsi. Ils partirent. Le voyage jusqu'à Courterue dura trois jours. Le grand navire de cinq cents places était vieux mais solide et l'équipage bon. A bord vivaient aussi quelques enfants de l'équipage qui partageaient souvent les travaux les plus simples. Le chef d'équipage était un vieux grand et solide dans les soixante dix ans, mais il en faisait au moins vingt de moins. Il y avait aussi un "possible conjoint" d'un des enfants du Chef d'équipage, pour son deuxième voyage. Mar acheta aux Marchands quelques outres d'une curieuse liqueur qui provenait du grand sud, d'une ville d'Agriculteurs appelée Soleilfort. La liqueur s'appelait kank, mais elle était plus connue sous le nom de sa ville d'origine. Le Marchand qui la lui vendit lui dit : "Attention, une gorgée fait plaisir à qui la boit, deux aux autres, trois déplaisent au buveur, quatre aux autres et cinq gorgées ne font plaisir qu'aux héritiers." Et il donna à Mar une toute petite mesure en lui expliquant que trois mesures correspondaient à une gorgée. Ces trois jours de navigation passèrent vite. La caravane de Marchand descendit à Courterue et un groupe de pèlerins arrivant de Closeforte et allant au Temple de Shent le Grand Mécanicien par Beaugolfe furent pris à bord. Ils étaient presque trois cents et le groupe de Mar put donc avoir dix-sept couchettes. Il y avait encore trois jours de voyage jusqu'à Beaugolfe. Là plus personne n'embarqua pour aller plus au nord, alors le groupe de Mar dut débarquer aussi. Le navire repartit vers le sud avec un nouveau chargement. Ils passèrent sept jours à Beaugolfe à attendre un bateau pour le nord. Comme il n'en venait pas, ils décidèrent de continuer leur voyage de nuit en utilisant les ceintures anti-gravité. A part un orage nocturne, le voyage fut sans histoire. Ils essayèrent d'appeler le Cenco pour faire venir de nuit une plateforme anti-gravité plus rapide et confortable, mais la seule qu'ils avaient était prise pour le transport d'autres groupes et Mar conclut qu'il était plus simple et plus rapide de continuer avec les ceintures. Ils suivirent la côte puis s'enfoncèrent dans les terres pour rejoindre le nouvel hostel de Bonrepaire et rentrer au Cenco par transmen. Une grande surprise y attendait Mar : la nouvelle était arrivée de Quaryel que la femme qui devait leur faire adopter son enfant "illégal" n'attendait pas un enfant mais des jumeaux. Mar et Njeiry décidèrent de les adopter tous les deux et de les appeler Frem et Tova. Puis Mar, bien qu'avec une certaine gêne, raconta à Njeiry ce qui était arrivé entre Tolber et lui. Njeiry lui demanda : "Mais, finalement, il ne s'est rien passé entre vous." "Non, bien sûr. Nous nous sommes juste caressés, embrassés, mais j'ai voulu arrêter, je ne pouvais pas aller plus loin." "Tolber te plaisait." "Oui..." "Et pourquoi n'es-tu pas allé plus loin ? Il te plaisais... tu te sentais seul..." "Njeiry, je ne peux pas aimer deux personnes... j'aurais... j'aurais presque cru être redevenu un entreteneur des Maisons des Plaisirs, tu comprends, hier avec toi, aujourd'hui avec Tolber, demain avec toi de nouveau... Puis avec dieu sait qui !" "Mais moi tu m'aimes." "Oui. Mais je ressentais aussi quelque chose pour Tolber..." "Ce n'était pas comme si tu aimais tout le monde à la Maison, c'était différent." "Enfin, Njeiry, tu aurais voulu que je conclue avec Tolber ?" "Mais non, idiot, bien sûr que je préfère que non. Je ne veux juste pas que tu te sentes... prisonnier de notre mariage." "Mais je ne me sens pas du tout limité par notre mariage. C'était mon choix. Je t'aime et je veux n'aimer que toi. Jamais je n'irai..." "Pchht, ne dis pas ce mot." "Lequel ?" "Jamais. Pour moi tout va bien comme ça." "Tu aurais agis autrement ?" "Non, je ne crois pas. Mais un jour... qui peut le dire ?" "Mais Njeiry, nous nous aimons, tous les deux !" "Bien sûr. Mais tu connais quelque chose d'éternel ?" "Non, c'est vrai. Mais je ne veux pas penser que tu..." "Tu es jaloux, Mar ? Sais-tu que la jalousie est l'ennemi de l'amour ?" "Oui, je sais. Je ne suis pas jaloux... mais penser à toi dans les bras d'un autre ne peut pas me faire plaisir, ni moi dans les bras d'un autre. Peut-être que sans mon expérience des Maisons..." "Moi je ne l'ai pas eue, mais je vois les choses comme toi." "Mais alors, pourquoi tous ces... discours ?" "Parce que j'ai eu l'impression que tu te sentais coupable, voilà." "Et bien, un peu, oui. J'ai eu du plaisir à sentir Tolber près de moi, son corps effleurer le mien..." "C'est naturel. Ça signifie juste que tu as une sexualité normale... mais aussi que tu ne te laisses pas guider par la seule sexualité, que tu réfléchis aux choses. Alors, pourquoi te sentir coupable ?" "Mais j'étais sur le point de céder, d'accepter..." "Mais tu ne l'as pas fait. Et puis, même si tu l'avais fait, cela ne signifierait pas nécessairement que tu sois un érotomane esclave du sexe, n'est-ce pas ?" "Je ne sais pas... en tout cas... merci, Njeiry." "Merci à toi, mon amour." Quaryel annonça que les deux jumeaux étaient nés : à peine sevrés, un agent du Bureau d'Adoption les emmènerait sur Ross. Vokka avait trois ans révolus. Ils lui parlaient souvent de Frem et Tova, ses nouveaux petits frères qui allaient arriver. Vokka écoutait, acquiesçait avec sérieux puis disait : "C'est bien."
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