Le troisième livre de Mar Swooney (9)
de Andrej Koymasky
LE TROISIEME LIVRE DE MAR SWOONEY
par Andrej Koymasky © 2007
écrit le 2 Septembre 1979
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 17
La maladie de Follen
Le 3467/6.12 quelque chose changea pour Njeiry. Il commença à accuser d'étranges malaises. Mar appela des Curateurs de Quaryel et emmena Njeiry du Cenco à la Garnison, sur Ross. Les Curateurs l'auscultèrent avec soin. A la fin ils avaient l'air tendus.
"Alors, que se passe-t-il ?" demanda Mar alarmé par leurs visages.
"La maladie de Follen."
"C'est à dire ?"
"Le cerveau dégénère rapidement."
"Que peut-on faire ?"
"Le transporter sur la planète Lybby de la Famille Wengel, immédiatement. Ils ont là de bons ingénieurs bio-géniticiens, peut-être qu'eux pourront le sauver..."
"Le sauver ? C'est si... si grave ?"
"Oui."
"Mais comment cela a-t-il pu arriver ? Un virus sur Ross ?"
"Non, c'est génétique. C'est un mal extrêmement rare, il n'y a qu'un cas sur six cents millions de personnes..."
"Vous pouvez le sauver ?"
"Peut-être... mais il n'y a qu'une chance sur dix."
Njeyry appela : "Mar ?"
"Oui, mon amour..."
"Qu'est-ce que c'est ? Que t'ont-il dit ?"
"Rien de grave... nous devons juste t'emmener sur Lybby..."
"Mar... oh Mar... tu ne sais pas me mentir, tu... n'en serais pas capable. Que t'ont-il dit ?"
"Mais rien de grave, je te dis."
"Non, c'est faux... dis-le-moi..."
"Mais..."
"Combien me reste-t-il ? Pourrai-je voir nos nouveaux enfants ?"
Mar acquiesça, incapable de parler.
"Dis-moi ce que j'ai, ou je ne vais pas sur Lybby. Mar, je t'en prie..."
Mar secoua la tête. Njeiry, sans être vu, appuya sur le bouton d'ouverture de la porte de sa chambre. Il y avait encore tous les Curateurs derrière.
"Venez, entrez."
Mar se tourna et secoua la tête, désespéré. Njeiry essaya de se lever du lit mais un des Curateurs se précipita pour l'arrêter, suivi par les autres.
"Reste couché, reste couché, ne bouge pas..."
"Parlez, dites le moi... combien de temps me reste-t-il à vivre ?"
"Mais nous pouvons te sauver !" s'exclama Mar au bord des larmes.
"C'est vrai ?" demanda Njeiry mais sans réponse. "Quelle chance ai-je de survivre ?"
"Une sur..."
"Non !" cria Mar.
"Une sur ?" insista Njeiry.
Les Curateurs regardèrent Mar, puis Njeiry, et encore Mar, indécis.
"Il est de votre devoir de me répondre... excuse-moi, Mar, mais c'est ma vie... je dois savoir."
Alors un des Curateurs dit : "Une sur dix."
"Et si je survis, je serai normal ?"
"Nous l'espérons..."
"De quoi je souffre ?"
"De la maladie de Follen."
"Qui consiste en quoi ?"
"Une dégénération rapide des cellules cérébrales."
"Donc, même si je survis, je deviendrai fou ?"
"Pas vraiment..."
"Alors quoi ?"
"Une vie... seulement... seulement végétative."
"Et si je survis, quelle chance de rester normal ?"
"Une sur vingt-cinq."
"Si je comprends bien, il me reste une chance sur deux cents cinquante de rester ce que je suis, c'est cela ?"
Les Curateurs acquiescèrent.
"Partez maintenant. Je dois parler avec Mar." Les Curateurs sortirent. "Mar ?"
"Oui, mon amour ?"
"Quel jour sommes-nous, aujourd'hui ?"
"Le quinze..."
"Encore dix jours et ils nous apportent les petits, c'est cela ?"
"Oui."
"Laisse-moi ici, Mar, ne m'emmène pas sur Lybby..."
Mar ferma les yeux et deux larmes coulèrent sur ses joues : "Pourquoi ?" demanda-t-il dans un filet de voix.
"Je préfère m'en aller à... à... à devenir un légume."
"Mais il y a une chance..."
"Une sur deux cents cinquante ? Non, Mar. C'était beau d'être avec toi, tu sais. Je regrette de mourir... mais je préfère ça à..."
Mar serra une main de Njeiry entre les siennes et la couvrit de baisers : "Ne t'en vas pas, Nje... je t'en prie, ne me laisse pas... nous essaierons, Nje..."
"Non, mon amour. Même si je te laisse, tu as trois enfants, les miens et les tiens. Je reste en eux, près de toi... Ne pleure pas, Mar... c'est la vie..."
Mar secouait la tête, désespéré : "Non, Njeiry... non... essayons..."
Non, Mar. Je voudrais tant voir nos deux nouveaux fils, avant de m'en aller. Tu as du travail sur Boar et ils t'aideront à ma place, dans quelques années. Et je veux mourir ici, sur notre terre. Lybby est loin, un endroit étranger, pas chez nous... J'ai connu le bonheur ici, avec toi... nous appartenons à Boar, désormais... Mourir sur Lybby n'a aucun sens !"
"Mais au contraire, sur Lybby, tu peux vivre..."
"Mar, deux cents quarante neuf chances de me perdre contre une seule de me sauver, tu comprends ? Et puis, combien devrais-tu dépenser pour me perdre ? Ça n'a aucun sens."
"Mais quelle importance, la dépense !"
"Non, Mar, je t'en prie, n'insiste pas. Tu ferais n'importe quoi pour moi, n'est-ce pas vrai ?"
"Tu le sais !"
"Alors fais cela : laisse-moi mourir ici, en paix."
Mar se jeta sur le lit et étreignit Njeiry. Ils pleurèrent tous les deux, ensemble, longuement.
Mar céda à la demande de Njeiry, mais en proie au désespoir. L'état de Njeiry empira. Il avait de longues périodes d'absence. Le vingt il eut un de ses derniers instants de lucidité.
"Mar, mon amour... je regrette pour toi... je voudrais partir tout de suite...mais je ne peux pas, je veux voir Frem et Tova et te les donner, tu comprends ?"
"Il est encore temps, Njeiry... allons sur Lybby..."
"Une sur... sur combien, à présent ? Dix mille ? Non, Mar ça n'a plus d'importance... l'important maintenant est que les jumeaux arrivent... Quand... quand je perds connaissance... c'est si moche ?"
"Non, mon amour. Tu es beau... comme si tu dormais, les yeux ouverts, lointain..."
"Pourquoi je te trouve toujours ici quand je reviens à moi ? Tu ne vas pas dormir ? Tu as tort... tu dois être fort, toi... avec trois petits et toute une planète à élever... et puis, tu dois aussi faire ma part..." dit Njeiry et il glissa dans l'immobilisme et une autre longue période d'absence placide.
Mar ne quittait pas le chevet de Njeiry. Chanul, Teskar et Dake se relayaient à leurs côtés.
"Tu dois manger un peu, Mar... Tu ne peux pas résister sans..."
"Il s'en va... il est en train de partir..." répondait-il comme dans un rêve.
Ils le forçaient à boire au moins des bouillons nutritifs.
Le vingt-trois Ayenzy et Ilay vinrent aussi à la Garnison. Le vingt-quatre Njeiry eut un autre moment de lucidité.
"Mar, tu as les yeux rouges... tu es flétri... par ma faute..."
Mar lui ferma délicatement la bouche d'une main. Njeiry leva la sienne, diaphane, et lui caressa péniblement le visage émacié.
"Mar... tu dois te reposer, tu sais... pour toi, pour eux... ils sont si petits... je m'en vais... je meurs..." il fit une pause. "Mourir... quand on y pense, comme ça, le mot est laid... mais quand on voit la mort en face... c'est étrange, plus rien n'a d'importance... pour moi, au moins... Pour les autres... Mar ?"
"Oui, mon amour ?"
"Va te reposer."
"Non, je suis bien ici."
"Tu es fatigué."
"Qu'importe ?"
"Je me sens bien, tu sais ? Je ne sens plus ces secousses dans tout mon corps. Bientôt arrivent Frem et Tova... c'est beau... au fond c'est un échange, une vie s'éteint et deux arrivent... S'il n'y en avait eu qu'une, c'était un match nul, mais ainsi... Mar... tu as mon anneau ?"
"Oui, il est ici, le voici."
"Le vent dans les branches de latza est beau... tu te souviens ?"
"Il est beau..."
"Il n'y a pas d'arbre de Latza, sur Boar, n'est-ce pas ?"
"Non, il n'y en a pas."
"Tu en planteras un pour moi... veux-tu ?"
"Bien sûr, mon amour, bien sûr."
"Tu es en colère contre moi ?"
"Moi ?" demanda Mar, surpris.
"Parce que je n'ai pas voulu aller sur Lybby ?"
"Non... je le regrette, mais je ne suis pas en colère... Tu ne m'as jamais mis en colère, toi..."
"Jamais ?"
"Tu le sais."
"Je le sais. On dit que deux personnes qui s'aiment... doivent de temps en temps se disputer... Quelle connerie ! Mais c'est toujours moi qui parle, Mar..."
"J'aime t'écouter parler..."
"A quoi tu penses ?"
"A toi."
"Comment ?"
"Que tu es... que tu es beau."
"Même maintenant ?"
"Oui..."
"Flatteur jusqu'au bout..."
Mar eut un sourire fatigué.
"Il n'y en a plus pour longtemps, hein ?" dit Njeiry et il perdit encore connaissance.
Le vingt-six il émergea pour la dernière fois : "Nous y sommes..." dit-il soudain.
Mar sursauta : "Quoi ?"
"Aujourd'hui doivent arriver Frem et Tova, non ? Alors, après, après je peux mourir..."
"Njeiry !"
"Ils arrivent aujourd'hui, c'est vrai..."
"Oui, la navette va atterrir."
Enfin l'agent du Bureau d'Adoption arriva avec les deux enfants. Njeiry voulut les serrer dans ses bras, puis il signa avec Mar les documents d'adoption. Njeiry regardait avec amour ses deux poussins. Mar ne quittait pas des yeux ceux de Njeiry. Lequel tremblait mais souriait. Une main de Mar lui caressait le visage, aux traits tirés et livides.
"Voilà... tu vois... celui-ci c'est Frem... il est beau, n'est-ce pas ?"
Mar regardait les yeux clairs de Njeiry, ne voyait rien d'autre, n'entendait rien d'autre... sauf un léger vagissement... puis Njeiry se détendit.
"Ils sont beaux, n'est-ce pas ?" demanda-t-il dans un filet de voix.
Mar répondit : "Oui, magnifiques."
"Je te les confie, Mar... je peux mourir, maintenant... prends soin d'eux... et de Vokka... et de ma part aussi..."
"Njeiry !"
"Oui, Mar, nous avons réussi, tu as vu ? J'ai pu les embrasser." La voix s'effilait. "Maintenant c'est toi qui dois réussir... pour moi... pour eux... je... je..." il ferma les yeux et Mar sentit le souffle lui manquer. Puis il les rouvrit, ébaucha un sourire, bougea à peine les lèvres : "Cette journée s'écou..." murmura-t-il, et il mourut.
Mar n'entendit pas les autres s'occuper des enfants, il ne les sentit pas recouvrir le corps inanimé. Il n'entendit pas Chanul renifler, ne sentit pas Teskar lui poser la main sur l'épaule. Il n'entendit pas Ilay se moucher doucement. Il se sentait suspendu dans le vide, dans un univers sans temps, sans sons, sans ombres, dans une lumière perlée, de la couleur du visage de Njeiry... de son Njeiry...
Et il entendit sa propre voix s'élever dans cet univers autonome, parler à ce dieu inconnu, lui recommander Njeiry : "Il ne m'a jamais parlé de toi... mais il était bon, tu sais... c'était un vrai homme, tu sais... tu ne peux pas être mécontent de lui... Dieu inconnu, accueille-le... montre-toi à Njeiry, souris-lui pour moi, je t'en prie... accueille mon Njeiry..."
Puis il entendit en lui la voix de Njeiry qui lui disait : "Ici c'est plein de lumière, et il y a des latza, et la voix du vent..." puis il entendit le bruit du vent et des feuilles de latza qui battaient...
Quand il glissa à terre il ne sentit pas les fortes mains de Teskar le retenir. Il reprit connaissance dans son lit. Chanul était assis à côté de lui.
"Njeiry... combien de temps est passé ?" demanda-t-il la voix éteinte.
"Trois heures. Ils l'ont préparé pour la cérémonie, au salon en bas."
"Ah... oui... Et les petits ?"
"Ilay s'en occupe."
"Vokka ?"
"Lui aussi il est avec Ilay."
"Mes habits..."
"Non, attends, il faut que tu te reposes encore."
"Njeiry est seul..."
"Non, ils sont tous avec lui... Il y a aussi Lidje, tu sais ?"
"Lidje ?"
"Oui, ils ont fermé toutes les maisons sur Boar. Seuls les Armés et les Shentistes n'ont pas pu venir... les autres sont tous arrivés."
"Je... dois me lever..."
"Non, dors maintenant. Il y a une éternité que tu n'as pas dormi."
Mar insista, il allait se lever quand Chanul lui serra sur le bras un anneau hypodermique en disant : "Excuse-moi, Mar, mais c'est pour ton bien."
Pendant ces heures ils le nourrirent avec des spray-injections et des pilules énergétiques. Il se réveilla le matin du vingt-sept. Adlo et Torich l'aidèrent à prendre un bain et à s'habiller. Puis Mar voulut descendre sans aide. Au salon de la Résidence il revit Njeiry, étendu sur un plan décoré d'un linceul blanc aux bords bleus. Il était vêtu d'une simple tunique blanche et il avait l'air d'une statue en ivoire. Le salon était plein des gens de Mar, certains en livrée, beaucoup en habits de Boar, qui défilaient dans un parfait silence.
Tous s'écartèrent pour le laisser approcher de Njeiry. Arrivé près de son époux, Mar lui caressa le visage, puis se retourna, regarda autour, vit confusément des visages amis. Il essaya de sourire.
Puis il dit : "Avant de mourir il a dit : nous appartenons à Boar... Cela sera écrit sur sa tombe. Mes amis... comme dit la chanson d'Ezmy... 'que la vie est dure'... Excusez-moi... je... je suis... je veux que soit apporté ici un arbre... oui, depuis Quaryel... un des latza de la Résidence... Il y avait autre chose ? Je n'arrive pas à me rappeler... Un brin d'herbe a uni nos vies, voyez-vous, il est là dans cet anneau... L'homme a conquis la galaxie... mais il n'a pas encore vaincu la mort... Peut-être est-il juste qu'il en soit ainsi... pourquoi naissons-nous ? Pourquoi ?... Et puis, pourquoi vivons-nous ? Je me sens perdu... Où est Teskar ?"
Ce dernier arriva et lui serra le bras.
"Oh, tu es là... sortons, s'il te plait..."
"Oui, viens."
"Vous êtes ici pour moi, pour Njeiry... excusez-nous... aucun de nous n'est de bonne compagnie, aujourd'hui... je parle trop, Nje ne peut plus parler... excusez-nous..." répéta-t-il en sortant.
Dehors aussi il y avait foule à faire la queue pour entrer. Mar les vit à peine. Ils s'écartèrent tous en silence pour les laisser passer.
"Où allons-nous, Mar ?" lui demanda Teskar.
"Là où il n'y a personne... personne..."
Teskar l'emmena loin. Quand ils trouvèrent un coin tranquille, après que Teskar eut fait signe de rester loin à ceux qu'ils rencontraient, Mar s'assit par terre, sur l'herbe, et Teskar s'assit à côté de lui.
"Tu veux... que je m'en aille, Mar ?"
"Non, reste... Pourquoi je n'arrive pas à pleurer, Teskar ? Je crois que ça me ferait du bien. J'ai pleuré pour Felwoz, que je n'aimais pas, et maintenant je ne pleure pas... c'est drôle, non ?"
"Ça arrive..." répondit Tesker à voix basse.
"Oui, c'est sûr. Peut-être qu'on ne pleure que dans une douleur... moyenne ? Mon professeur d'il y a si longtemps, sur Terre à l'Université, serait fier de moi maintenant, le pauvre. Mais il ne comprenait rien, tu sais ? Il était si jeune, mon Njeiry... il avait vingt-sept ans de Boar... vingt-quatre standards... un mal tenu bien caché, en embuscade... Un sur six cents millions... un sur deux cents cinquante... les chiffres qui ont interrompu sa vie... un contre trois, sa vie pour celles des trois fils que nous avons désirés, qu'il m'a laissés... il disait que c'était un bon marché... Pense un peu, Teskar... Quatre ans de bonheur ensemble... Qui pouvait bien être ce Follen ? La maladie de Follen... Trois mot pour une vie... Je t'ennuie, Teskar ?"
"Non..."
"On m'a dit que Lidje aussi était ici... il a un dieu fort, lui... moi par contre j'ai un dieu inconnu... Et toi, tu en as un de dieu ?"
"Non, Mar."
"Tu as tort. Penses-y... mieux vaut un dieu comme ça, un petit dieu de rien du tout, que rien... Maintenant Nje le sait... ou n'est-il plus qu'une poignée de cendres ? Va savoir ! Qui s'occupe de la cérémonie ? Ce devrait être moi..."
"Ayenzy, avec Chanul et Lidje."
"Et Moder ?"
"Il n'a pas pu venir... c'est lui qui a demandé à rester... pour ne pas nous mettre dans l'embarras."
Mar acquiesça : "pauvre Moder. Nous lui avons tué la moitié de sa famille..."
"Pas toi..."
"Si, j'y étais aussi... Que dit-on dans ce cas ? 'C'est la vie !'... c'est un contresens, non ? On parle de mort et on la justifie en disant 'c'est la vie !' Mais ça suffit, je parle trop. Rentrons à la Résidence. La vie continue, n'est-ce pas ?"
"Oui, Mar... Pour Vokka, pour Frem et Tova..."
"Et Boar. C'est Njeiry qui l'a dit... quand sera la cérémonie ?"
"Demain."
"Bien. Maintenant je veux voir les enfants... non, peut-être pas, il vaut mieux pas encore... quand je serai de nouveau normal..."
Ils remontèrent à la Résidence, dans la chambre de Mar qui fit appeler Lidje.
"Tu es ici, Lidje."
"Pardonne-moi, Mar, je sais que c'est illégal, mais..."
"Idiot, qu'importe la loi, maintenant ?"
"Comment te sens-tu, Mar ?"
"Bien, tu ne le vois pas ?"
"Non."
"Pourquoi je n'arrive pas à pleurer, Lidje ?"
"Il y a une prière, dans ma religion, pour demander à Je Suis le don des larmes..."
"Elle est fourbe, ta religion."
"Fourbe ?"
"Oui, elle pense même à ce choses-là... Lidje, qu'est la mort, selon ta religion ?"
"La seconde naissance, Mar, à une vie sans fin."
"Ah ! Alors c'est une fête."
"Pour les âmes pures, oui, c'en est une."
"Qui a une âme vraiment pure ?"
"Njeiry, lui a une âme pure."
"Oui, je crois que oui. Il n'avait pas peur de la mort, lui... Il souriait... Peut-être sentait-il confusément que c'est une nouvelle naissance ?"
"C'est probable."
"Il y a d'autres gens de ta religion sur Boar, Lidje ?"
"A ce jour je n'en ai rencontré aucun. Mais il y a des bruits... on parle d'une ville de Kristians sur une île... une cité d'anciens croyants... exilés lors de la première persécution galactique..."
"Persécutions ? Pourquoi ?"
Alors Lidje lui raconta, en espérant distraire Mar de la profonde peine qui s'était emparée de lui. Et pendant qu'il racontait, Mar glissa lentement dans le sommeil.
Le lendemain eut lieu la cérémonie de la crémation. Les cendres de Njeiry furent scellées dans un cube de pierre blanche polie, sur la face antérieure duquel furent inscrites sa date de naissance, celle de sa mort et son nom ; la face supérieure portait "Nous appartenons à Boar". Le cube fut placé à côté de celui de Soufflet et Vieux et on prépara à côté l'endroit où planter l'arbre de Latza.
Puis Mar trouva la force d'aller voir les jumeaux, Frem et Tova. Ils dormaient heureux. Ilay continuait à s'occuper d'eux avec Torich. Puis Mar alla voir Vokka.
"Comment va mon petit ?"
"Comme ça ! Où est papa Njeiry ?"
"Il est parti, mon trésor."
"Parti ? Où ?"
"Très loin..."
"Et il rentre quand ?"
"Jamais... mais un jour nous irons le rejoindre."
"Alors... il est mort."
Mar le regarda, étonné : "Oui, mon chéri... il est mort."
"Il était si vieux ?"
"Non, il était très jeune."
"Ah !" répondit Vokka et il n'ajouta rien d'autre. Puis il montra un holocube à Mar : "Regarde !"
Mar l'alluma. C'était un court film sur des poissons.
"Qui te l'a donné ?"
"Lui." Répondit l'enfant en désignant Ilay.
"Tu lui as dit merci ?"
"Non."
"Pourquoi ?"
"Comme ça !"
"Tu dois le lui dire. Il faut toujours dire merci, quand on reçoit un cadeau."
"Ah. Merci, alors."
Mar regarda son fils : il était sérieux, mais serein.
"Pourquoi papa Njeiry est mort ?"
Cette fois ce fut à Mar de ne rien trouver d'autre à répondre qu'un faible "Comme ça."
Ilay prit alors Vokka dans ses bras : "Il était malade..."
"Et quand on est malade, on meurt ?"
"Parfois."
"Ah."
Mar sortit de la chambre.
Les jours passaient. Mar retrouvait un certain équilibre, une certaine sérénité résignée. Quand on apporta l'arbre de Latza de Quaryel, Mar se mit à y aller chaque nuit. Et quand une nuit il y eut du vent, Mar arriva enfin à pleurer.
C'est à partir de cette nuit que Mar commença à se reprendre. Petit à petit il revint à ses occupations. Il demanda à Medle de trouver quelqu'un au Cenco qui puisse s'occuper des enfants à temps plein, pour que Chanul et Torich puissent retourner sur Quaryel avec leurs deux enfants.
Mar retourna au Cenco s'occuper à nouveau avec énergie de l'Opération 99. Puis, le dixième mois, il alla sur Niukétol. Il rappela au Chef de Famille Kétol la promesse faite par Wole à propos de Vokka. Le Chef de Famille consentit de bonne grâce à accepter Vokka dans son école de Famille. Aussi, au douzième mois, Mar accompagna Vokka sur Niukétol. Il convint avec Inkol, le Chef de Famille, que Vokka serait raccompagné sur Ross pour chaque période de vacances scolaires. Quand il repassa par Quaryel, Ayenzy se proposa pour prendre soin des deux jumeaux de Mar. Mais ce dernier refusa.
"Je peux m'occuper d'eux sur Ross. Mais merci de tout cœur."
Il rentra sur Boar et se replongea dans l'Opération 99. Les premiers jours il sentit fort le manque tant de Njeiry que de Vokka et la nuit il avait du mal à s'endormir parce dès qu'il s'assoupissait il rêvait de Njeiry et se retrouvait les yeux écarquillés dans le noir de sa chambre. Il prit l'habitude de dormir avec une petite veilleuse allumée.
A peu près à chaque cycles il appelait Vokka par vidéophone. Parfois il se demandait s'il avait bien fait de se séparer de Vokka... le petit avait déjà perdu Njeiry et à présent il était loin de lui aussi... en échange d'une excellent école, c'était vrai...
Mar décida de faire le tour de toutes ses maisons et des hostels. Il commença par Port-Escale, où il arriva à l'hostel des deux Pics. Il était désormais bien plein et les gens, d'abords surpris par l'initiative, commençaient à apprécier l'organisation des hostels et les services fournis. Les gens de Port-Escale aussi en étaient contents parce que l'ouverture de l'hostel avec ses commodités attirait du monde des villes voisines, en facilitant le voyage, et augmentait donc le chiffre d'affaire de la ville.
L'hostel atteignait maintenant une moyenne de cent soixante dit lits quotidiens. Mar discuta avec le Frère Hostelier certains détails et idées mais conclut en lui disant de voir Lidje, responsable général de la chaîne des hostels, pour toute décision.
Puis il alla à Port-Escale trouver les fabricants de marroues et ses hommes. Les affaires marchaient à pleines voiles et la caravanne des Sperkol y contribuait largement. Ils commençaient à recevoir des demandes provenant de plus en plus loin et il semblait même que Rochevie avait commencé à en fabriquer en imitant les originales. Holyer lui dit qu'ils avaient un projet de marroues spéciales pour les courriers des châteaux et des Temples, faites en bois élastique et très léger, résistant, avec lequel on pourrait atteindre de plus hautes vitesses même sur terrain accidenté. A la place de la corde imprégnée de résine, ils essayaient d'obtenir, comme enduit des roues, une couche spéciale de mousse de résine soufflée à chaud, bien plus résistante à l'usure et à l'arrachage.
Puis Mar arriva à rencontrer Walpek Bogany, qui avait été élue Etendard du château Wal de Port-Escale, que douze autres volontaires avaient déjà infiltré. Deux d'entre eux se préparaient en secret à défier le châtelier, selon les indications reçues de Medle par le communicateur de l'hostel. Bogany par ailleurs cherchait à persuader le châtelier d'étendre sa protection à l'hostel en cas d'attaque de Pillards, pour le bien de la ville.
Puis Mar retourna à l'hostel et se transféra en transmen à l'hostel du Premier Pas de Ville-Close. Là aussi les affaires marchaient bien et il y avait beaucoup d'enthousiasme. Il paraissait même que beaucoup d'habitants de Ville-Close soient venus passer un ou deux jours à l'hostel pour voir comment il marchait et que, rentrés en ville, ils en faisaient des gorges chaudes, l'air ravis.
Puis Mar alla en ville. Il se rendit d'abord à la Résidence voir Teskar, Adlo et les autres. Teskar lui rapportait que depuis que le Cenco était opérationnel, la Résidence tournait un peu à vide. Mar resta là plusieurs jours, discuta la situation avec ses hommes et écouta diverses propositions. Adlo avait l'idée de faire de la Résidence un centre de formation pour les nouveaux arrivés sur Boar, parmi les hommes recrutés sur Quaryel. Ces dernier en effet, en moyenne dans les trois mois après leur vente par les Accueilleurs, arrivaient à prendre contact avec les hommes de Mar. D'habitude ils passaient une période plus ou moins longue au Cenco. De là ils étaient envoyés aux différentes destinations. A l'exception bien sûr de ceux qui entraient dans les Temples de Shent. Mar n'accepta pas la suggestion.
Il préféra l'idée de Rams de faire de la Résidence un centre de production d'objets en verre, très prisés sur Boar. Aussi dit-il à Teskar de mieux étudier la question et de présenter à Medle un plan concret. Puis il alla voir les Introw. Leur production de livres et de cartes était en expansion et ils avaient désormais dix-neuf employés. Mar leur demanda de faire aussi des cartes à vendre aux clients des hostels. Rel, le garçon adopté par les Introw, avait maintenant seize ans et approchait la cérémonie de son passage de la majorité. Il s'était bien adapté au travail de volumiste et traitait Anjil et Elkar comme s'ils étaient ses vrais parents. Le garçon était très affectionné à Mar, en souvenir de quand lui et Anjil l'avaient sauvé.
Leur production se partageait en deux genres de livres : les livres d'art, de luxe et ceux à prix très bas de vulgarisation. Rel soignait avec expertise les illustrations pour lesquelles il avait développé un vrai talent. Par Teskar ils recevaient souvent du Cenco le canevas de nouveaux libres qui pouvaient intéresser les gens de Boar. Deux beaux livres avaient déjà été imprimés, un sur les Armés et un sur les Agriculteurs et ils y en préparaient un sur les Artistes. Les livres étaient bien illustrés et agréables à lire. Mar s'en fit donner un de chacun, qu'il pensait donner à Vokka.
Il revint à l'hostel d'où il se transféra à l'hostel du Bond, près de Maisons-Vieilles. Celui-ci était encore en période de rodage. Leur fréquentation maximale n'avait encore été que de vingt-trois hôtes pour deux cents dix lits. La proche Maisons-Vieilles ne voyait pas l'hostel d'un très bon œil, mais plusieurs des hommes de Mar infiltrés au château fréquentaient l'hostel à leur temps libre avec leurs compagnons, de sorte qu'ils pensaient reconvertir une partie en une sorte d'auberge, de lieu de retrouvailles.
Puis Mar entra en ville où il trouva, dans sa maison, Moder, Lidje et Libéré. Ils avaient embauché plusieurs employés en ville et avaient lancé une production de parfums. Moder voulait lancer aussi sur Boar l'usage du brûle parfum. Pour l'instant ils en avaient créé quelques prototypes où ils brûlaient du myshor, le cœur du bois du myhore au parfum noble, aromatique, fort et tenace. Mais Moder recherchait des résines, feuilles, racines et autres produits végétaux. Libéré s'enthousiasmait pour ce nouveau travail. Lidje tournait beaucoup entre les hostel dont il avait déjà plusieurs en projet ou en chantier.
Puis Mar alla à l'Hostel de l'Attente, près de Maisons-Vides, puis en ville voir son centre de production de viseurs optiques et de sextants. Ils mettaient au point un verre plus pur pour les lentilles, mais leurs premiers prototypes avaient déjà suscité l'intérêt tant du château que de quelques Navigateurs.
Il se rendit à l'Hostel Rochers du Ciel et alla à sa maison de Noir-Cratère, en faisant bien attention de ne pas se faire voir par les gens du lieu. Là, outre les marque-temps traditionnels à eau, sable ou flamme, ils mettaient au point une pendule à poids. Ils étudiaient aussi des mécanismes à ressorts, mais ils n'en avaient encore realisé qu'un qui fonctionne plus d'une heure. Il convoqua aussi le Châtelier des Klé, un homme à lui, et ils discutèrent de la situation des châteaux.
Puis il alla en transmen aux hostels de l'Engagement de Penchelongue, de la Tinture de Filanderie, de l'Accord à Closeforte, de la Bonne Etape à Bonrepaire, puis à celui de la Preuve à Hautbois. Là il alla aussi en ville pour rencontrer les Maîtres Projeteurs et les complimenter sur la beauté de l'hostel dessiné et construit par eux.
Il garda pour la fin l'hostel des Enragés de Celée. Il n'était ouvert que depuis deux jours et il était déjà quasi plein, parce que la ville n'avait pas de place pour accueillir les visiteurs. Puis il entra à Célée pour voir les gens de sa maison. Comme il s'en doutait, en plus de Wandel et des autres, il rencontra Tolber. Mar était un peu gêné et sa gêne s'accrut quand il s'aperçut être rien moins qu'indifférent à la proximité du jeune homme.
Huit mois locaux avaient passé depuis la mort de Njeiry. Mar sentait qu'il lui manquait encore cruellement, et pourtant l'attraction pour Tolber se manifestait encore fort en lui. Confus, il se demanda si maintenant il ne pourrait pas se laisser aller... mais il se sentait incertain, indécis et nerveux. Tolber se comportait comme si entre eux il n'y avait rien d'autre qu'un pur rapport formel de connaissance et de travail : il ne le cherchait ni ne l'évitait. Mais la courte tunicelle qu'il portait mettaient en valeur ses belles formes qu'elle rendait presque provocantes.
A un moment où ils étaient seuls, Mar s'approcha : "Tolber ?"
"Oui ?"
"Je croyais... avoir surmonté le... ce qu'il y a eu entre nous..."
"Ah. Et alors ?"
"Au contraire, rien n'a changé..." dit Mar d'un seul trait.
Tolber parut devenir une statue de glace : "Et alors, Mar ?"
Mar regardait la pointe de ses pieds : "A l'époque je ne pouvais rien faire d'autre, comprends-le..."
"Ah, et maintenant par contre..."
"Maintenant par contre je suis incertain, je ne sais pas quoi faire... J'étais venu ici prêt à... à t'éviter... mais je ne suis pas sûr d'en être capable... d'y arriver."
Tolber le regarda droit dans les yeux. Mar le regardait et détournait le regard de temps en temps.
"Quand moi j'étais prêt, Mar, tu n'as pas voulu, tu m'as éloigné. Il est trop tard maintenant. Oh, je sais, alors tu disais que c'était impossible. Bien. Ce n'est pas non plus possible maintenant, parce que maintenant c'est moi qui ne veux plus."
Mar le regarda longuement, en silence. En lui d'étranges sentiments se côtoyaient : déception et soulagement, tristesse et sérénité, calme et agitation.
"Pourquoi, Tolber ?"
"Tu me le demandes ? Ne comprends-tu pas que pour moi tu n'es plus que le chef ? L'instant magique est passé, envolé, fini. Je ne suis pas un pantin à qui il suffit de tirer un fil pour lui faire dire oui ou non à la guise du marionnettiste."
"Mais je n'ai jamais pensé à toi en ces termes... Enfin, Tolber, si ma présence t'ennuie..."
"Oh non... elle m'indiffère complètement, Mar, complètement. C'est juste qu'à présent les fils sont cassés. J'ai ma vie et toi la tienne."
"Bien, Tolber. Excuse-moi, pour alors et pour maintenant. Mais je dois te dire autre chose : si je devais revivre la même expérience, j'agirais de la même façon à nouveau, dans le deux cas... Enfin, peut-être pas, peut-être ai-je eu tort de te laisser me caresser et à te rendre tes caresses, à l'époque. Peut-être que cela je ne le referais pas. Mais mes choix fondamentaux seraient exactement les mêmes. J'espérais que tu l'aurais compris... si ce n'est pas le cas, je le regrette !"
Tolber rougit, trembla et reprit contenance : "D'accord, Mar. Si tu n'as rien à ajouter... je n'ai rien d'autre à dire."
Mar dit à voix basse : "Je n'ai qu'une chose à te dire encore : je t'ai aimé un peu... et je t'aime encore un peu... mais peut-être vaut-il mieux que tout finisse ainsi. Nous n'en parlerons plus. Et où est Wandel, maintenant ?"
"Au magasin. Je vais te l'appeler."
Tolber sortit vite et Mar ne put voir une larme lui venir, essuyée avec rage. Wandel revint et ils discutèrent encore un peu, puis Mar rentra au Cenco, en transmen.
Là, il s'employa à la réorganisation de toute l'Opération 99. Il confirma Dake Commandant de la Garnison, mais il mit à la tête de toute l'organisation en tant que son Vice-Gouverneur et Coordinateur Général Medle Vutix. Il choisit Nilko comme ordonnance de Vokka et le transféra sur Nuikétol, Shehud et Eduhin comme ordonnances de Frem et Tova que pour l'instant il fit installer dans la nouvelle ville au-dessus du Cenco. Puis il nomma un Coordinateur pour chacune de ses maisons de ville, qui furent rebaptisées Centres. Il fit transférer au Cenco Teskar en tant que responsable des Centres et lui confia aussi la coordination des volontaires devenus Shentistes.
Il nomma Adlo responsable du commerce et lui confia aussi la gestion économique de la monnaie boarienne, il confirma Lidje responsable des hostels, nomma Doryt Stenny responsable de la propagande, Ehmos Wyere responsable de la coordination des châteaux, ce pourquoi il lui fit quitter le poste d'Etendard du château Pusk de Maisons-Vieilles et Doryt responsable des Artistes. En pratique, il avait créé l'embryon d'un gouvernement secret de Boar avec le groupe de responsables de secteurs, en se promettant de mieux restructurer l'organisation dans un autre temps, selon l'évolution de la situation.
Puis il prit une période de repos sur Nuikétol pour être un peu avec son Vokka. Il emmena Frem et Tova avec lui. Vokka s'était bien intégré au premier cycle d'enseignement de l'Ecole deFamille des Kétol, où il avait sept petits Kétol, d'à peu près son âge, comme compagnons.
Quand il revit Mar, Vokka s'illumina complètement et lui fit un gentil sourire.
"Comment va mon petit ?"
"Eh ! Comme ça !" répondit joyeusement Vokka.
"Tu es bien avec les petits Kétol ?"
"Oui, on s'amuse bien..."
"Et les maîtres, comment ils sont ?"
"Ils nous font faire plein de jeux, parfois ennuyeux, mais parfois pas."
"Tu es content que je t'aie envoyé Nilko ?"
"Oui... mais toi c'est mieux."
"Bien sûr, mon chéri. Mais tu sais que ton père est très occupé..."
"Oui..."
"Mais je pense tout le temps à toi, tu sais ? Tu penses à moi ?"
"Oui."
"Combien ?"
"Beaucoup !"
"Comment beaucoup ?"
"Comme ça !" répondit Vokka en écartant les bras. Mar le serra contre lui tandis que Vokka riait, heureux en serrant son cou entre ses petits bras. "Quand je viens avec toi ?" lui demanda l'enfant.
"Dans deux mois ici sur Nuikétol ce sera les vacances et alors Nilko t'emmènera sur Ross me voir."
"Tu es courageux, n'est-ce pas ?"
"Moi ? Je l'espère."
"Synit dit que tu es courageux..."
"Qui est Synit ?"
"C'est mon ami."
"Et qui a dit à Synit que j'étais courageux ?"
"C'est Rese."
"Le Premier des Kétol ?"
"Oui, c'est son grand frère, n'est ce pas ?"
"Oui, bien sûr."
"Et le père de Synit aussi dit que tu es courageux, et aussi son grand-père."
"Le Grand-Père de Synit est bien plus courageux que moi, c'est le Technarque, lui."
"Pour moi tu es le meilleur... Tu as vaincu les méchants de Koriel..."
"De Quaryel... mais ce ne sont pas des méchants."
"Synit dit qu'ils sont méchants."
"Non, chéri. Ils n'étaient que nos ennemis, mais maintenant ils sont devenus nos amis..."
"Tu ne fais plus la guerre, hein ?"
"Non, chéri, j'espère que non."
"Mais en tout cas tu gagnes toujours ..."
Mar sourit. Ils restèrent ensemble longuement. Nilko dit à Mar que Vokka était un peu introverti, mais sans rien de préoccupant. Le rapport entre Vokka et Nilko semblait parfait. Vokka l'appelait "mon Nilko" ou simplement "ami" mais on sentait que le mot était en lettres d'or étincelantes. Nilko vivait à la petite Résidence de Mar et avait embauché quatre serviteurs, choisis par Kétol ni Inkol, pour tenir la maison en ordre. Nilko s'était lié d'amitié avec les fils du Secrétaire d'Inkol et s'était bien acclimaté à Nuikétol, même s'il sentait le saut entre la vie simple et rude, informelle et spontanée de Boar et la vie sophistiquée, hypercivilisée et formelle de Nuikétol.
Vokka montra ses jouets à ses petits frères et se vexa un peu quand ces derniers, trop petits, ne surent pas les apprécier. Mais il se comporta bien.
Mar, en parlant avec Nilko, dit : "Peut-être est-ce parce que les parents trouvent toujours leurs enfants exceptionnels, mais j'ai l'impression que Vokka est très adulte, pour son âge..."
"Oui, Mar, beaucoup le disent. Peut-être parce qu'il est réfléchi... Il a un incroyable sérieux et il dit ce qu'il pense avec absolue franchise... C'est vrai qu'à cet âge on ne sait pas encore faire de compliments, mais Vokka est vraiment désarmant. L'autre jour il a dit à un de ses maîtres : Que tes habits sont moches ! Je lui ai expliqué que ce n'est pas bien de dire certaines choses, mais pour toute réponse il m'a coupé : mais si ils sont moches ! Il n'a pas voulu entendre raison. Il en est toujours ainsi."
"Il te pose des problèmes ?"
"Non, pas du tout. Parfois je me dis qu'il est même trop ordonné, obéissant et sérieux pour son âge. Même le cousin de Synit, Tekle, qui a déjà six ans et étudie avec eux, est plus... gamin !"
"Chacun a son caractère..." commenta Mar à mi voix.
Il fut invité par Inkol et rencontra Rese, le Premier, un garçon de treize ans qui fut heureux de rencontrer le Héro de Quaryel. Il connut l'épouse d'Inkol, Lurye et les autres enfants qu'ils avaient. Il passa une belle journée avec eux, pendant que Vokka et les jumeaux jouaient avec les enfants d'Inkol et leurs ordonnances. Mar se dit qu'il avait presque oublié la vie mondaine... mais que, même s'il se sentait bien là, il préférait la vie sur Boar. Inkol interrogea Mar sur son travail sur Boar et il dut raconter certaines de ses aventures à ses hôtes ébahis et passionnés.
"Je n'arrive pas à m'en faire une idée claire," dit Inkol, "mais Ross est un paradis ou un enfer ?"
Mar sourit : "Un savant mélange des deux..."
"Il est sûr qu'on ne doit pas s'ennuyer, sur ta planète."
"Oh non, au contraire ! Depuis qu'est mort mon Njeiry je m'y dédié corps et âme... Je sais que c'est une sorte de compensation que je cherche..."
Lurye dit : "Mais tu es encore jeune, Mar... tu ne peux pas rester seul... pour les enfants aussi... Pourquoi ne te cherches-tu pas un nouvel époux ?"
Mar secoua la tête : "Pour le moment je n'y pense pas. Après... on verra. Je ne peux pas me chercher un époux comme on cherche... des marchandises au marché, n'est-ce pas ?"
Lurye acquiesça : "Bien sûr, mais on peut garder les yeux ouverts..."
"Je veillerai à les garder ouverts... le temps venu."
"Il doit te manquer beaucoup, ton Njeiry..." ajouta Lurye. Inkol lui fit les gros yeux.
Mar s'en aperçut et sourit : "Je commence à arriver à en parler... même si ça fait encore mal. Un de mes professeurs, sur la planète Terre, disait qu'amour, douleur et jeunesse sont les trois maladies que seul le temps guérit... peut-être avait-il raison."
"Tu devrais prendre plus de temps pour toi, Mar, venir plus souvent sur des planètes civilisées, fréquenter le beau monde et qui sait si, le temps venu, comme tu dis, tu ne pourrais pas te trouver un bon garçon, un nouveau compagnon..."
Mar secoua la tête : "Non, merci. Si je dois trouver un nouvel époux, ce sera sur Boar..."
"Mais que peux-tu trouver là-bas ? Un criminel, un soldat, un fils d'exilé... il ne peut pas y avoir de gens de ton rang..." objecta Lurye.
Mar devint sérieux : "Ce que je pourrais chercher, Lurye, ce n'est pas un rang comme tu dis, mais une personne à aimer et qui m'aime... et Boar est pleine de personnes, de gens honnêtes et propres, de gens à aimer et dont être aimé. Même si c'était un exilé, j'appartiens désormais à Boar... D'ailleurs moi aussi je suis de basse extraction, je suis un ex entreteneur de Maisons... tu vois qu'il me sera facile de trouver quelqu'un de mon rang !"
Inkol sourit : "Ah, Lurye, mon père t'avait bien dit que Mar n'a pas la langue dans la poche ! Excuse cette gaffe, mon ami, tout à fait involontaire..."
Mar sourit : "Et vous pardonnez-moi cette réponse un peu trop... péremptoire. Mais c'est la vérité. D'ailleurs, si vous n'avez pas honte de m'avoir comme hôte, de faire étudier mon fils avec les vôtres, pourquoi devrais-je avoir honte de mes gens sur Boar ?"
Inkol acquiesça et, diplomate, il changea de sujet.
"Comment va Wole, le Technarque ?" demanda Mar, plus tard.
"Bien... mais il est fatigué. Oh, toujours le même, mon père n'avouerait jamais être fatigué. Mais ses yeux le disent à ceux qui le connaissent bien."
"Tu le vois souvent ?"
"Pas plus souvent que les autres Chefs de Famille. Tu sais comment il est, il ne veut pas qu'on pense qu'il favorise sa Famille. Je m'émerveille qu'il signe encore, parfois, du nom des Kétol. D'ailleurs de plus en plus souvent il n'utilise que la formule Wole, Premier Technarque. Si ça continue, un jour ou l'autre il ne signera que : Moi, le Technarque !" plaisanta Inkol.
Mar acquiesça avec sérieux : "Oui. Ce serait la plus pure expression du pouvoir que de signer du mot : moi !"
Inkol le regarda intrigué : "Cela a l'air de... t'inquiéter."
"Oui... et Wole le sait."
"Tu le lui as dit ?"
"Bien sûr."
Inkol le regarda intrigué : "Je commence à comprendre pourquoi papa t'estime tant..."
Lurye, ingénue, demanda : "Ah oui ? Pourquoi ?"
Inkol fut un peu gêné mais Mar rit. Puis Inkol expliqua : "Parce que Mar n'est pas un courtisant et parle haut et clair, ce qui est une vertu rare, de nos jours. Surtout qu'il sait parler clair sans offenser, tout en faisant paraître logique ce qu'il dit... ce qui est encore plus rare."
Le soir, Mar et les siens rentrèrent à la Résidence. Souvent le soir il mettait la tunique à deux sous qu'il avait utilisée avec Njeiry pendant leur dernier passage sur Nuikétol. Il en avait fait faire une semblable pour Vokka et ensemble, se tenant par la main, ils sortaient dans les rues se confronter aux gens du peuple, bavarder et profiter du frais.
"Papa, mais pourquoi on s'habille si mal ?" demanda Vokka un soir.
"Nous ne sommes pas mal habillés, mon chéri. Et puis les gens ne valent pas par leurs habits, mais pour ce qu'ils sont. Ainsi vêtus nous pouvons côtoyer les gens simples sans être regardés bizarrement. Habillés comme les autres, les gens nous acceptent pour ce que nous sommes et nous nous rappelons ne pas être meilleurs que les autres... Tu comprends ?"
"Non, pas du tout..."
Mar sourit : "Tu comprendras, Vokka, peu à peu, tu comprendras... Njeiry aussi aimait s'habiller comme ça, tu sais ?"
"Papa Njeiry était beau, hein ?"
"Oh, oui."
"Et gentil aussi ?"
"Bien sûr."
"Toi aussi tu es beau."
Mar sourit : "Tous ceux qu'on aime sont beaux pour nous."
Alors Vokka s'illumina et il affirma avec satisfaction : "Ah. Alors moi aussi je suis beau."
"Bien sûr, mon chéri."
CHAPITRE 18
Mar devient Armé
Mar rentra sur Boar où il décida qu'il était maintenant temps de s'occuper personnellement des châteaux. Il dédia donc beaucoup de temps à se préparer aux concours d'admission ainsi qu'au défi au châtelier. Il commença par étudier longuement les bases de données, les holo trois-D et les entraînements aux différents types de lutte. Puis il se consacra principalement aux exercices physiques de force, d'endurance et d'agilité.
De temps en temps il réunissait ses proches collaborateurs pour vérifier l'avancement d'ensemble de l'Opération 99, mais il leur laissait une large autonomie décisionnaire.
Le premier mois de l'an 3468 de Boar, Mar présenta le concours du château Esh de Champ-Ouvert, car la base de données indiquait que c'était le château avec le plus fort taux d'admis aux concours, puisque le château avait besoin d'un grand nombre d'Armés en raison de la "chasse" qui serait bientôt nécessaire à cause de l'expansion de la ville.
Il alla au château avec son premier secrétaire Wynsten Arini qui, s'il était admis, pourrait rester avec lui. Il donna son nom au Noble chargé d'établir la liste des inscrits et il fut admis dans la cour du château où étaient déjà installés les abris pour les externes. Mar apprit que ce concours devait pourvoir quarante sept postes d'Armés, vingt et un d'écuyers, sept de familiers et douze de servants. Les concurrents internes étaient soixante-huit, ayant tous passé les concours des neuf, douze et quinze ans. Ce jour-là trente et un autres externes s'inscrivirent avec Mar, dont Wynsten et cinq hommes de Mar. Sur les soixante huit internes, cinquante deux étaient écuyers et avaient passé le concours précédent et seize étaient servants.
Les premiers jours les externes furent soumis à des épreuves préliminaires. Chacun devait passer quelques épreuves, pas trop engageantes, destinées à éliminer les plus incapables. Ils durent d'abord passer l'épreuve du maniement des armes, et toucher au moins la moitié des cibles fixes ou mobiles. Ses hommes comme Mar surmontèrent brillamment cette épreuve et il y eut trois éliminés qui durent aussitôt quitter le château. La deuxième était une épreuve d'endurance : il fallait faire en courant trois fois le tour du mur du château en moins de temps que ne mettait un flambeau à brûler. Il n'y eut que deux éliminés. La troisième aussi était d'endurance : ils devaient porter un gros poids jusqu'au plus haut point du château en un temps limité : sept autres furent éliminés. Puis il y eut plusieurs épreuves de force avec d'autres éliminés. A la fin de la journée ils étaient tous plus fatigués les uns que les autres.
Aucun des hommes de Mar n'avait encore été éliminé. Ils s'étaient entendus pour feindre de ne pas se connaître, et ce premier soir ils fraternisèrent avec les autres concurrents. Le lendemain vinrent les épreuves d'agilité. D'autres externes furent éliminés ce jour. Les hommes de Mar étaient tous très bien préparés et ne risquèrent jamais l'élimination. Le troisième jour fut consacré à l'athlétisme et au soir ne restaient en lisse que quatorze externes dont Mar et ses six hommes. Le quatrième jour ils se reposèrent.
Mar se sentait tranquille. Il passa la journée à bavarder avec les autres externes et quelques Armés. Plus d'un de ces derniers, ayant assisté aux épreuves, félicita Mar.
"Tu es quasi certain d'arriver à devenir au moins écuyer..." lui dit un des Armés.
Mar sourit : "Soit je deviens Armé, soit je renonce !" répondit-il.
L'Armé le regarda : "Tu vises haut, toi !"
"Et pourquoi pas ?"
"Tu faisais quoi, avant de présenter ce concours ?"
"Penseur..."
"De penseur à homme d'action... un sacré saut !"
"Les penseurs aussi sont souvent des hommes d'action et même un homme d'action doit savoir penser, non ?"
L'autre sourit en acquiesçant : "Comment tu t'appelles ?"
"Mar Swooney. Et toi ?"
"Eshly Wytha."
"Tu es né dans ce château ?"
"Oui..."
Ils discutèrent encore un peu puis Wytha demanda "S'il devait en aller pour toi autrement que tu ne l'espères, que ferais-tu ?"
"Je me préparerais mieux et j'essaierais encore."
"Tu sais qu'ici tu ne pourrais plus..."
"Je sais, mais il y a des centaines d'autres châteaux."
"Ah, tu ne renonces pas."
"Bien sûr que non."
"Pourquoi as-tu choisi ce château ? Tu n'es pas citoyen de Champ-Ouvert, toi."
"Non, mais j'aime bien vos couleurs."
Wytha rit : "Allez ! Ceci ne peut pas être une réponse sérieuse !"
"Bah, quelle réponse serait sérieuse ?"
Wytha le regarda : "Tu sais que tu es un beau type, toi ?"
"Merci. Toi aussi."
Ils rirent.
Un autre Armé qui s'était joint à eux demanda : "T'es-tu jamais battu à l'écuchant ?"
"Oui."
"Etrange."
"Pourquoi ?"
"Bien peu de châteaux s'en servent... Comment les connais-tu ?"
"Ce sont les Armuriers de Montfort qui les font, n'est-ce pas ?"
"Oui."
"Je leur en ai acheté un."
"Je comprends. Et la lutte libre ?"
"Je dirais que je suis plutôt bon."
"Tu n'es pas du genre modeste, hein ?"
"Vaudrait-il mieux que je nie avoir deux yeux ?"
"Que veux-tu dire ?"
Wytha rit : "Mais c'est clair, Kolyen, il veut dire qu'il est idiot de nier ce qui est vrai." Puis il demanda : "Et il y a longtemps que tu te prépares ?"
"Suffisamment, j'espère."
"Réponse énigmatique..."
"Oh, tu sais, si j'échoue vous ne pourrez pas dire que je suis un incapable, ne sachant pas combien de temps je me suis préparé, mais vous pourrez supposer que je dois juste mieux me préparer. Si je réussis, vous ne direz pas que j'ai eu de la chance, vous penserez juste que je me suis assez préparé."
"Réponse de Penseur !" commenta Wytha.
"De personne prudente." Le corrigea Mar.
Le lendemain furent lancées les épreuves proprement dites. Tôt le matin tous les Armés sortirent du château en formation. Déjà bien des habitants de la ville se pressaient pour voir les épreuves. Tous les concurrents furent réunis sur une aire fermée par des cordes. Chacun d'eux devait affronter seize combats avec des armes émoussées, un par compagnie. Les seize compagnies se disposèrent de façon à former seize grands carrés qui constituaient le terrain des rencontres. Trente deux compétiteurs furent tirés au sort, Mar n'était pas du nombre et il en fut content. Deux par deux, des servants les accompagnèrent aux différents carrés et les épreuves éliminatoires commencèrent.
Quand vint le tour de Mar, il dut d'abord affronter un servant en utilisant la massue. Les deux massues étaient couvertes d'un linge baigné de peinture fraîche : chaque coup placé, bien que ne faisant pas vraiment mal, laissait une marque de couleur et indiquait l'endroit touché. Grâce à son extrême agilité, Mar réussit à esquiver tous les coups de son adversaire dont il étudiait en même temps la façon d'attaquer. Quand il eut compris ses schémas d'action, il attaqua avec détermination et son troisième coup "peignit" le cou de son adversaire qui fut déclaré "mort" de sorte que Mar remporta l'épreuve.
Puis Mar fut appelé pour la seconde épreuve : cette fois un combat à l'arbalète simple. Au lieu des épines empoisonnées, les arbalètes étaient chargées de bâtonnets émoussés à tête adhésive. Dans cette épreuve aussi Mar s'en tira bien grâce à son agilité et à la rapidité de ses réflexes, puis il surprit son adversaire en courant sur lui pendant qu'il rechargeait son arbalète et en le frappant de prêt droit au cœur, du premier coup. Sa technique souleva de nombreux commentaires surpris, mais il fut néanmoins déclaré vainqueur.
Dans la troisième épreuve il devait se défendre à l'écuchant contre un concurrent armé de huit courtes piques. Mar arriva à dévier la première et esquiver la deuxième. Puis les deux adversaires s'étudièrent un moment et Mar arrêta la troisième qui se planta dans son écuchant. Mar la frappa rapidement à terre pour la briser, en se découvrant et l'autre fondit sur lui avec la quatrième pique. Mar, qui s'y attendait, saisit la pique et tira fort vers lui et la lui arracha en faisant perdre l'équilibre à son adversaire qui tomba lourdement à terre. Il sauta sur lui, sortit les quatre autres piques de l'étui qu'il portait à l'épaule et lui posa le bord de l'écuchant sur le cou. Mar fut déclaré vainqueur dans un brouhaha de commentaires des Armés sur sa technique inhabituelle mais efficace.
Mar gagna aussi la quatrième épreuve, cette fois c'était lui qui avait huit piques et l'autre l'écuchant. Cette fois encore Mar utilisa une étrange technique : il lança la première pique en la faisant tourner, entre les jambes de son adversaire qui tomba à terre et il vola sur lui avec la seconde pique qu'il pointa sur sa poitrine.
La cinquième épreuve était le lancer de boules. Là, Mar faillit perdre, mais quand les boules de son adversaire, malgré son saut agile, s'enroulèrent autour de ses jambes et les bloquèrent, mais sans que les poids hérissés de pointes, elles aussi étant émoussées et pleines de peinture, puissent le "blesser", un instant avant de tomber à terre, il arriva à lancer ses boules droit sur la tête de son adversaire qui fut alors déclaré "mort".
La sixième épreuve fut un jeu pour Mar : la lutte libre, avec une jambe attachée à un bâton pour simuler un membre blessé. Mais, grâce au Chushin, il arriva vite à neutraliser son adversaire. La septième était aussi de la lutte libre mais sans handicap et Mar la gagna avec extrême facilité. D'ailleurs cette septième épreuve fut aisément gagnée par tous les hommes de Mar, grâce au chushin, même en se limitant aux mouvements les plus simples.
Puis Mar gagna aussi l'épreuve de lutte au bâton en équilibre instable sur une pierre étroite, l'épreuve de lutte au fouet en équilibre sur une planche étroite, puis la dixième, onzième et douzième épreuves, toutes de lutte libre avec divers handicaps. Il se sortit bien aussi de la treizième épreuve, réputée la plus dure par tous : la défense à main nue contre un adversaire armé.
La quatorzième était une lutte compliquée avec plusieurs armes. Mais il avait une jambe attachée à terre, à genoux, attaché à deux pieux pour simuler une fracture, alors que l'autre n'avait pas de handicap. Il se battit longtemps et bien, mais il finit par recevoir son premier "coup mortel" : un leurre d'épine s'accrocha à son cou, sur la veine jugulaire. Puis Mar gagna l'épreuve de lutte armée entre "fumée et braises". Les fumées étaient vraies, les braises des cailloux maculés de peinture. Il ne se tacha jamais mais il arriva à faire tomber son adversaire sur les cailloux peints et de plus il le frappa de son arme.
La dernière épreuve fut un duel serré : il était attaché par une courte corde à la taille de son adversaire et tous deux avaient en main une fausse épine pleine de peinture. Son adversaire était l'un des plus habiles que Mar ait rencontré, le fils d'un des Nobles du château. Par deux fois Mar arriva à lui bloquer le poignet au dernier moment alors que la main fondait rapidement sur lui et la deuxième fois à un poil d'être touché. L'autre aussi esquivait et l'arrêtait avec talent. Mais après presque une demi-heure de lutte, tous les deux en nage, Mar arriva à faire de sa main libre un grand fendant sur le poignet de l'autre et à faire voler au loin son épine. Son adversaire se défendit encore bien à mains nues. Puis Mar arriva à faire faire un très rapide changement de main à son épine et le frappa de la main gauche.
Quand toutes les épreuves furent finies, le soir, Mar se retrouva second par le mérite après un écuyer et il fut donc admis parmi les Armés. A part Mar, trois de ses hommes furent aussi admis comme Armés et les trois autres comme écuyers. Mar reçut les félicitations de nombreux Armés et même de certains Nobles et Etendards. Tous les admis des différents grades rentrèrent au château avec les Armés, s'y lavèrent, mangèrent et se reposèrent de la fatigue de ces longues épreuves.
Le lendemain l'uniforme du château fut cousu pour tous les nouveaux tandis que les nouveaux admis se reposaient encore et commençaient à faire connaissance entre eux. Le jour suivant fut célébrée la solennelle cérémonie d'admission officielle. Mar dut choisir un nom. En fait le choix était limité, étant accepté au château d'Esh dans la compagnie Ly, pour le noyau ce serait forcément l'un des noyaux de célibataires et la compagnie n'en comptait que deux : les Wyt et les Res. Mar rejoignit les Res à qui il manquait trois Armés. Aussi son nom devint-il Eshly Resmar.
Le jour de la cérémonie, Mar et les autres externes mirent leurs vieux habits et les internes ceux de leur précédente condition. Le matin ils furent appelés un à un en suivant la notation obtenue. Quand vint son tour Mar avança et se présenta face au Châtelier.
"Tu as demandé à devenir un Armé du château Esh. Tu as passé avec succès les épreuves prévues en terminant deuxième. Qui tu étais avant ne nous intéresse pas, mais tout comme cela ne nous intéresse pas, cela ne doit pas non plus t'intéresser : prouve-le-nous !"
Mar se mit complètement nu. Il portait le loco de son "vieux nom" Mar Swooney peint sur son front. Il alla vers une grande vasque d'eau et il se le lava.
Alors le châtelier lui demanda : "Qui es-tu ?"
"Mar, des Armés !"
"Quelle compagnie choisis-tu ?"
"Celle qui voudra de moi."
Alors le châtelier demanda, en s'adressant à ses Etendards : "Qui de vous demande à avoir cet Armé, Mar des Esh, dans sa compagnie ?"
En signe d'accord Etendard Ly baissa son étendard pour qu'il recouvre les épaules de Mar.
"Bien, Mar des Eshly, il ne reste qu'à décider le noyau dont tu veux faire partie."
"Etant célibataire, je demande à rejoindre le noyau Res."
Alors le Etendard des Ly demanda : "Le noble Res accepte-t-il ce nouvel Armé ?"
Le noble avança avec habits et insignes déjà prêts : "Oui, le noyau a exprimé son agrément à la demande de Mar des Eshly. Voici donc ses habits et ses insignes." Et il s'approcha de Mar qu'il aida à les mettre.
Le châtelier dit alors : "Eshly Resmar, bienvenu parmi nous. Ta vie est désormais pour le château et le château est pour ta vie."
Mar, accompagné par le noble, prit place entre les Armés de son noyau. Puis la cérémonie se poursuivit. Wynsten Arini fut admis comme écuyer et il était déjà entendu qu'il deviendrait l'écuyer de Mar, de sorte que son nom devint Eshly Resmar Wynen.
Après la cérémonie ils firent la fête toute la nuit. Puis Mar fut admis dans les quartiers des Res.
Le lendemain, Mar demanda audience à son noble : "Comme je l'ai déjà dit au châtelier, je n'ai pas de conjoint, mais j'ai trois fils qui sont pour l'instant confiés à des amis. Je voudrais emmener les deux plus petits, maintenant, avec moi au château..."
"Oui, nous en avons déjà parlé avec le châtelier et il n'y a aucun problème. Mais tu as aussi demandé l'admisssion au château comme servants de ceux qui s'occupent de tes enfants. En ce moment il manque quatre servants, mais pas dans notre noyau."
"Si deux servants de notre noyau pouvaient être déplacés..."
"C'est à voir. De toute façon tu ne peux pas avoir plus d'un servant ou d'un familier, ou alors tu pourrais avoir un servant et un familier, mais en commun avec un autre Armé. Tu vois, le problème est complexe. Quoi qu'il en soit, tu peux aller chercher tes enfants. Combien de temps veux-tu ?"
"Je crois qu'en un cycle, ou au plus sept jours, je peux y aller et revenir."
"Bien. Tu peux partir demain avec ton écuyer. Pendant ce temps je verrai si quelque chose est possible pour tes deux servants."
Mar sortit alors du château et chercha le Séparé des Agriculteurs.
"Séparé, y a-t-il dans cette ville aussi des Beyryl ?"
"Il y en a. Pourquoi t'y intéresses-tu ?"
Mar lui expliqua le problème de ses fils et des servants : "Je demande que, tant qu'au château nous ne trouvons pas de solution, ils soient tous quatre les hôtes des Beyryl."
"Voilà qui est inhabituel. Quelle raison as-tu pour soutenir te requête ?"
"Observe bien la couleur de ma peau, Séparé. J'ai été un époux de la terre..."
Le Séparé le regarda attentivement : "Oui, c'est vrai. Bien, j'en parlerai au vieux des Beyryl. Quel est ton nom ?"
"Swoo... non, pardon, maintenant je m'appelle Eshly Resmar."
"Je te ferai savoir ce qu'il en est avant ton départ."
Mar rentra au château et prépara avec Wyn armes et bagages. Peu avant d'aller se coucher, Mar fut appelé à la porte interieure du château, celle qui donnait sur la place de la ville. L'y attendaient le Séparé et le vieux des Beyryl.
"Pourquoi as-tu fait ta demande à moi ?" demanda le Beyryl.
"Parce que j'étais ami des Beyryl de Champs-Nouveaux. Ils m'ont accueilli, il y a quelques années. Je me sens donc un lien spécial avec les Beyryl."
"Je vois. Et bien, les Beyryl de Champouvert acceptent d'accueillir pendant cinq saisons tes fils et tes servants, pour autant que tes servants, jusqu'à leur admission au château, viennent travailler avec nous."
"Merci, Beyryl, ta condition me paraît raisonnable."
Ils se quittèrent et Mar alla dormir, satisfait.
Au matin Mar et Wyn quittèrent le château. Ils s'éloignèrent à pied et se dirigèrent vers le bois. En milieu d'après-midi ils arrivèrent sous un grand arbre à la cime duquel ils avaient caché, dans un trou, leurs ceintures anti-gravité. Ils les passèrent sous leur uniforme, redescendirent et mangèrent en attendant l'obscurité.
Dans la nuit ils gagnèrent par voie aérienne l'hostel le plus proche et grâce au transmen secret ils rentrèrent au Cenco. Là Mar et Wyn dormirent. Le lendemain, pendant qu'Eduhin et Shehud se préparaient et préparaient les jumeaux, de maintenant huit mois, Mar et Wyn enregistraient tous les évènements. De plus, comme prévu, Mar lança la construction d'un nouvel hostel proche de Champouvert, qui serait appelé "Hostel du Soutien", et qui fut confié à deux couples, les Fyngen et le Syve.
Trois jours plus tard, ayant fourni aussi des ceintures aux ordonnances de Frem et Tova, ils firent le parcours inverse. Arrivés de nuit dans le bois, ils cachèrent les ceintures et le communicateur et attendirent le lever du soleil pour entrer en ville. Là, ils allèrent chez les Beyryl où furent pour l'instant hébergés les jumeaux et leurs ordonnances. Puis Mar et Wyn rentrèrent au château. Le noble Res avait réussi à arranger quelque chose : un servant Res passa aux Wy et il fut donc possible d'accepter Eduhin comme nouveau servant Res. De plus Mar décida de renoncer à son "demi" familier pour avoir Eduhin seul pour s'occuper des deux petits. Aussi l'après-midi, avec une brève cérémonie, Eduhin fut admis et emménagea avec les jumeaux dans le quartier des servants des Res, et il changea de nom pour Eshly Resmar Edu.
Le lendemain l'Armé Wytha vint chercher Mar pour voir ses enfants.
"Ils sont beaux, Resmar... Comment se fait-il qu'ils n'aient plus de mère ? Elle est partie ?"
"Nous les avons adoptés, mon conjoint était un homme. Mais il est mort, maintenant."
"C'est pour ça que tu as voulu entrer au château ?"
"Non. S'il avait vécu nous aurions fait le concours ensemble. Nous en parlions depuis longtemps."
"J'ai entendu dire que tu as un autre fils, c'est vrai ?"
"Oui, il s'appelle Vokka, il a quatre ans maintenant. C'est le premier que nous avons adopté."
"Pourquoi ne l'as tu pas emmené lui aussi ?"
"Il est en de bonnes mains et je ne peux pas en suivre trois, pour l'instant. Eux par contre sont si petits... Mais j'espère le revoir bientôt. Il n'est pas difficile d'avoir l'autorisation de sortir du château, n'est-ce pas ?"
"Si quelqu'un est d'accord pour prendre tes gardes, non."
"Je trouverai quelqu'un."
Ils parlèrent encore un peu, puis Wytha proposa à Mar d'aller s'entraîner un peu ensemble avant leur tour de garde. A partir de ce jour, Mar et Wytha s'entraînèrent souvent ensemble. Mar au début trouvait ennuyeuses les gardes aux champs ou sur les murs mais il s'adapta à son nouveau rôle avec bonne volonté. Il était heureux quand il pouvait passer du temps avec Frem et Tova ou quand il pouvait s'éntraîner. Maintenant il faisait bien son trou dans la vie du château.
Entre temps le contingent des hommes de Mar était arrivé avec des constructeurs qui déjà montaient le nouvel hostel. Les Armés s'entraînaient dans un lieu proche de là où se construisait l'hostel. Le pré était équipé de pistes, fossés, sauts, barrières, cibles et tout le nécessaire, buissons savamment plantés pour s'entraîner aux guets-apens et ainsi de suite. C'était la moitié de la saison Primevert.
Mar, Wytha et d'autres s'entraînaient aux techniques de guet-apens. Ce jour-là, c'était aux Wy de tendre une embuscade aux Res. Mar glissait entre les herbes, à l'abri d'un fourré de buissons, passant sous un groupe d'arbres quand il entendit bruisser les feuilles. Il regarda en l'air, vit quelque chose et roula sur le côté pour se mettre à l'abri, quand de l'arbre sauta sur lui Wytha qui cherchait à l'immobiliser. Mar se traita d'idiot et engagea la lutte. Ce fut vite un grouillement de bras et de jambes. Mar aurait pu facilement se libérer avec une prise de chushin mais sans savoir pourquoi il n'en fit rien et se battit normalement.
Mais vite, au contact du corps de Wytha, il fut excité. Gêné, il essaya de se dégager, toujours sans recourir au chushin, mais Wytha redoublait d'efforts pour l'immobiliser. Le contact de leurs corps était serré, ils étaient collés l'un à l'autre alors Mar, dans une brusque prise de chushin, décida de l'envoyer voler.
Wytha le regarda, surpris : "Comment as-tu fait ?" demanda-t-il.
Mar, encore plus gêné, répondit : "Je ne sais pas... mais ça suffit, maintenant."
"Pourquoi ? Mais non, il faut qu'un de nous gagne !" et il se jeta à nouveau sur Mar.
Mar jaillit littéralement hors de portée : "Suffit, Wytha, ça m'excite !" protesta-t-il.
"La lutte est excitante..."
"Sexuellement, je veux dire ! Je bande, tu comprends ?"
Wytha le regarda et éclata de rire : "Je te promets que telle n'était pas mon intention. Mais ça me fait plaisir de te faire cet effet."
Mar acquiesça et ébaucha un sourire : "D'accord, mais laisse-moi un moment... pour refroidir."
Ce fut tout pour ce jour-là. Mais Wytha se mit à regarder Mar d'un autre œil. Ce dernier parut ne pas s'en apercevoir et continua à traiter Wytha en simple compagnon, en bon ami.
Un soir, après que Mar ait attendu avec Wytha que les jumeaux s'endorment, Wytha lui proposa : "Sortons sur les créneaux. La lune rouge se lève bientôt... c'est un beau spectacle, surtout ce soir où le ciel est voilé de légers nuages."
Ils y allèrent. La lune rouge commençait à apparaître entre les montagnes tandis que la bleue était déjà haute.
"Elle se lève et se couche presque aussitôt... c'est la lune de l'amour... elle se montre timidement puis se cache..." dit Wytha.
Mar acquiesça. Wytha le regarda dans les yeux : "Dis, Resmar, il y a longtemps que j'y pense... depuis le jour du guet-apens dans le pré... Tu ne crois pas que je serais un bon compagnon pour toi et tes enfants ?"
Mar acquiesça : "Si, tu es un bon ami."
"Non, je voulais dire... toi et moi pourrions passer un contrat de mariage, tu ne crois pas ?"
Mar le regarda un peu surpris : "Et tu me dis ça comme ça, à froid ?"
"Bien sûr, pourquoi faire des détours ? Physiquement, semble-t-il, je suis loin de t'être indifférent et il y a désormais une forte amitié entre nous. Tes enfants me plaisent et je leur plais... Je ne prétends pas remplacer leur père défunt, ni pour toi ni pour eux... Mais tu me plais beaucoup, je suis très attiré par toi et je crois que nous pourrions être bien ensemble."
Mar le regardait toujours et ne disait rien.
"Alors ?" insista Wytha.
Mar lui prit une main : "Tu es charmant, Wytha... mais il y a plein de problèmes..."
"Lesquels ? Parlons-en..."
"Et bien... d'abord tu ne connais pas encore Vokka et lui non plus ne te connaît pas."
"Je le connaîtrai et je ferai sa conquête, tu verras."
"Oui, c'est possible... Et puis, vois-tu, mon Njeiry est mort depuis peu, seulement dix mois. Je pense sans cesse à lui... je ne sais pas s'il y a en moi de la place pour un autre que lui."
"Oui... mais on pourrait essayer, voir..."
"Et puis, pour moi tu es un bon ami, mais rien de plus..."
"Mais cette fois-là..."
"... ne veut pas dire grand chose. L'amitié et l'attirance sexuelle ne font pas un couple... il faut de l'affection, de l'amour..."
"Mais cela peut naître, tu ne crois pas ?"
"Possible. Mais là... je ne sais pas... Qu'éprouves-tu pour moi ?"
"Tu me plais et tu m'attires. Je t'avoue que je ne me suis pas posé autant de questions..."
"Je ne veux pas te dire non, Wytha, mais je ne peux pas encore te dire oui, ce ne serait pas honnête. Laisse-moi le temps de réfléchir, de mieux nous connaître et nous comprendre."
"Bien sûr. Ma proposition était... un peu comme la lune rouge, sitôt levée elle se couche. Mais certains soirs elle pavane dans le ciel, tu sais ? J'espère que ce sera aussi mon cas, le nôtre."
Mar sourit et lui serra plus fort la main. Alors Wytha l'attira contre lui et l'étreignant, il lui donna un petit baiser.
Au début du troisième mois, Nilko revint de Niukétol avec Vokka. Lui aussi fut l'hôte des Beyryl mais Vokka vint au château. Le garçon arrivait à peine que Wytha était là.
"Voici donc le grand fils de Resmar !" dit-il joyeusement.
Vokka le regarda, fronça les sourcils et dit : "Non, papa s'appelle Mar."
"Oh, pardon, tu as raison. Mais c'est bien toi, Vokka ?"
"Oui. Comment tu t'appelles ?"
"Wytha. Tu aimes mon nom ?"
"Comme ça !"
Wytha lui ébouriffa les cheveux d'une main : "Tu sais que tu es beau, Vokka ?"
"Pourquoi tu me décoiffes ?"
"Parce que tu es aussi beau, comme ça."
Vokka s'éloigna de Wytha et se colla contre Mar : "Où sont mes petits frères ?"
"Ils dorment, maintenant. Tu les verras plus tard. Ils ont grandi, tu sais." Dit Mar.
"C'est lui qui les garde ?" demanda Vokka avec sérieux en montrant Wytha.
"Non, c'est Eduhin. Tu aimerais que Wytha s'en occupe ?"
"Je ne sais pas." Répondit-il, sérieux.
Wytha s'accroupit alors devant Vokka : "Dis-moi, moi je voudrais être ton ami. Tu en as envie ?"
"Pourquoi ?" demanda l'enfant, toujours sérieux.
"Parce que tu me plais. Je ne te plais pas ?"
"Je ne sais pas."
Wytha fit une grimace amusante, écarquilla les yeux, se mit une main au cœur et tomba en arrière en disant "ouille !" Vokka rit. Alors Wytha tendit la main et le chatouilla. Vokka rit encore et se réfugia derrière Mar.
"Si tu ne veux pas être mon ami, je te ferai des chatouilles et je te ferai rire !" dit Wytha avec une expression bouffonne.
Vokka le regardait de derrière les jambes de Mar. Son expression était sérieuse mais ses yeux riaient : "Attrape-moi !" dit-il et il s'échappa.
Wytha fit mine de le poursuivre, feignit de tomber, puis dit, l'air d'être à bout de souffle : "Tu es trop rapide ! Je suis un vieil Armé tout vermoulu, tu sais !"
Vokka le regarda avec un nouvel intérêt : "Tu fais la guerre, toi ?"
"S'il le faut, si je ne suis pas trop fatigué." Répondit le jeune homme en jouant toujours le vieillard arthritique.
Vokka rit : "Tu fais la guerre avec papa Mar ?" demanda-t-il encore.
Alors Wytha se releva, prit un air solennel et s'exclama : "Avec ton papa, oui : toujours !"
"Alors tu peux être mon ami."
Wytha tendit les bras et Vokka n'esquiva pas. Le jeune homme le prit par la taille et le leva haut en tournant sur lui-même.
"Oui ! Alors nous sommes amis, maintenant !"
"Un peu." Répondit Vokka, puis en gigottant : "Descends-moi, maintenant."
"D'accord, garçon, j'obéis !"
Ils se lèrent vite. Wytha lui fit visiter le château, lui expliqua l'usage des armes et d'autres choses. Mar les regardait en souriant.
Quand le soir Vokka s'endormit à côté de Frem et Tova, Mar demanda à Wytha : "Tu as fait ça pour moi ?"
"Oui et non. C'est vraiment un garçon charmant... très sérieux, trop, peut-être. Je crois que son papa Njeiry lui manque."
"Oui, mais il était déjà comme ça avant..."
"Mar, maintenant, le vrai problème c'est toi..."
"Oui, je sais. D'ailleurs ça l'a toujours été. Moi... et mes souvenirs."
"Rien n'a changé ?"
"Pour l'instant, non."
"Pour moi par contre, c'est plus fort."
"Plus fort ? Quoi ?"
"L'envie de te faire l'amour... mais je ne sais pas si..."
Mar lui mit le bras sur l'épaule : "Aies patience, attends encore un peu..."
Wytha mit sa tête sur son épaule : "Oui... mais sois proche de moi, Resmar... Je peux t'appeler juste Mar ?"
"Bien sûr."
"Et tu m'appelleras Tha..."
"Oui..."
Il restèrent un moment comme ça, presque enlacés.
"Tu sais quoi, Mar... j'ai très envie de toi, mais en même temps j'aime aussi être comme ça, sans rien faire d'autre... Parfois j'ai dû me défendre de compagnons un peu trop... entreprenants. Avec toi ce n'est pas la peine."
"Mais serait-ce que tu voudrais avoir à te défendre au moins un peu de moi ?"
Il rirent.
Les jours suivants ils passèrent beaucoup de temps ensemble tous les six, Mar, Tha, Vokka, Frem, Tova et Eduhin. Puis le soir Mar et Tha se promenaient seuls. Les gardes passaient vite. Quand ils étaient seuls ils parlaient longuement. Mar, peu à peu, se laissa aller : il était vraiment bien avec Tha.
La saison de Floraison venait de commencer quand Mar invita Tha à monter sur la tour : "Ce soir la lune rouge devrait de nouveau se montrer..."
"Oui... et toi ?" demanda Wytha.
"Tu me plais vraiment, beaucoup, mais je ne sais pas... J'ai encore quelques doutes..."
Tha l'étreignit : "Mar... pourquoi n'essaies-tu pas de m'embrasser ?"
Mar le regarda dans les yeux et peu à peu leurs visages se rapprochèrent. Leurs lèvres s'effleurèrent, presque timides. Puis Tha prit la tête de Mar entre ses mains et l'embrassa avec force. Mar eut un instant de résistance, puis entrouvrit les lèvres, leurs corps se trouvèrent, se serrèrent et le baiser se fit chaud et intime. Ils sentirent leurs éréctions respectives frotter l'une contre l'autre à travers les habits, témoins de la force de leur désir mutuel. Quand ils se détachèrent Mar caressa la joue de Tha.
"Oui, Tha, il y a quelque chose, tu sais... Même en moi quelque chose s'est montré, et pas que dans mon corps..."
"Je l'ai senti, Mar, qu'il y avait autre chose."
"Pourquoi veux-tu de moi, Tha ?"
"Parce que tu es... fort et doux. Parce que tu es charmant, parce que... parce que je t'aime, Mar."
"Moi je ne sais pas encore. Je suis bien avec toi, et j'ai envie de toi, de plus en plus, tu sais... Etre si proche te toi me met en feu.... Mais cela suffit-il ?"
"Nous verrons, Mar. Rien ne presse, maintenant que le premier pas est fait."
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À suivre
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