![]() Le premier livre de Mar Swooney (3) CHAPITRE 5 Soufflet et Vieux
"Il se réveille..." murmura Vieux.
"Mais non, il ne se réveille pas ! Il reprend conscience." "Oh, quelle différence..." Mar bougea les lèvres comme pour murmurer quelque chose. "Il essaie de parler..." dit Vieux. "Mais non, il a soif. Ça fait longtemps qu'il n'a rien mangé ni bu, tu ne crois pas ? Mais dis-moi, il a fait ses besoins, là-dedans ?" "Non, il n'y a rien." "Pauvre petit. Dès qu'il revient à lui, s'il ne fait pas sous lui, il faudra l'emmener au cabinet." Mar bougea lentement la tête et posa doucement une main sur son estomac. Sa main s'arrêta, monta, un peu hésitante, redescendit se poser sur la plaie causée par le cordon, descendit encore... puis Mar ouvrit les yeux, les referma tout de suite, éblouis, puis lentement il les rouvrit. Penchés sur lui il vit les deux pilotes du cargo : une grande figure café au lait au crâne chauve et brillant, avec au-dessus des oreilles - un peu en feuilles de choux - deux touffes de cheveux gris frisés. Deux yeux noirs et doux, grands mais sans sourcils. Un nez charnu et une grande bouche. Des épaules puissantes, des petits coussins gras sur la poitrine, des bras énormes... De l'autre côté un visage, lui aussi rond mais plus menu, cheveux châtain gris d'à peine plus d'un ou deux centimètres. Des yeux marron-vert à peine surmontés de fins sourcils, un nez peut-être un peu trop pointu, une bouche charnue, souriante, de grandes épaules, des bras robustes et gras, les seins immanquablement féminins, gros et gras mais pas mous. Il referma les yeux. "C'est donc eux ces deux voix... ils m'ont trouvé... mais ils sourient..." pensa confusément Mar. La grosse voix de Vieux rompit le silence : "Bienvenu parmi les vivants, Crevette !" (mais ça sonnait plus "ben-enu ahi les i-an, ehette") La voix de Soufflet ajouta : "Ouvre les yeux tranquillement, on est entre amis, pour l'instant." Mar réfléchissait en les regardant de nouveau. Ce "pour l'instant" était tout un programme. Ils ne savaient pas encore qui il était et ils attendaient qu'il éclaircisse les faits. Que leur dire ? La vérité, c'était sans doute le mieux. Il ne doutait pas qu'ils aient trouvé son 4C et qu'ils sachent donc qui il était. Il émanait d'eux des ondes de chaude curiosité mais aussi, lui semblait-il, comme un désir de protection. Il essaya de se relever pour s'asseoir mais ça ne lui valut qu'un gémissement lâché entre ses lèvres. "Oh, attention. Tu n'es pas encore en état de faire grand chose après... ton passage là-dessous." Dit Soufflet. Vieux fit un clin d'il dans son dos. Soufflet prit le message au vol. "Oui, oui, Vieux a raison. Aide-moi à le relever..." puis, se tournant vers Mar : "Maintenant va au cabinet, petit, puis tu vas manger et boire un peu, après, si tu veux, tu nous raconteras tout. Allez, Vieux, prends-le de l'autre coté et aide-moi." Ils le soulevèrent et le mirent debout, délicatement, aidés par la presque complète apesanteur et, en le faisant flotter entre deux airs, ils l'emmenèrent au cabinet. Mar se souvint qu'il était nu, mais ses deux hôtes l'étaient aussi. Leurs corps, en apesanteur, paraissaient presque minces. Les coussins de graisse ne retombaient pas en gros plis sous leur poids, mais ils ondoyaient avec légèreté. Il avait souvent entendu dire que les navigateurs de cargo, habitués à passer la plupart du temps en apesanteur, tendaient à engraisser. Mais en voir deux comme ça devant lui était une étrange expérience. Parfois les corps trop gros ont quelque chose de dégoûtant, d'obscène. C'est pour ça que les gros se couvraient de larges tuniques. Mais ces deux là, nus, n'avaient rien de répugnant, au contraire, ils avaient quelque chose de presque... élégant. Leur corps n'avait pas cette flaccidité, cette mollesse qu'on associe à l'image d'un gros lard. Mar fut installé aux toilettes et il se soulagea avec un peu de difficulté, mais grand soulagement. Puis il fut accompagné au local des couchettes. Là on lui donna quelque chose de léger et nourrissant à manger et il s'en fallait de peu qu'ils le nourrissent à la cuillère. Son corps était tout endolori, mais Mar commençait à mieux se sentir. "Je... merci, Citoyens... je ne sais vraiment pas..." commença-t-il à dire. La figure rubiconde de celui qui avait été appelé Vieux s'illumina : "Arrête, Crevette, on n'est pas des Citoyens, nous. On est juste deux vieux indépendants et un peu fous : je m'appelle Vieux et elle Soufflet. On vit ensemble depuis une éternité, liés par un contrat monogame de deux ans, échu et jamais renouvelé. Mais toi, plutôt, ça te dit de nous raconter ce qui t'est arrivé dans l'espace sous les régénérateurs ?" "Allez, Vieux, laisse-le reprendre son souffle, le pauvre petit. Rien ne presse, si ? On a encore trois mois standard à bord, avant l'arrivée." Mar sourit. Ces deux-là lui étaient de plus en plus sympathiques. "Non, je préfère tout vous raconter tout de suite, après vous déciderez quoi faire de moi." Et Mar commença le récit détaillé de sa vie, il commença par sa famille, ses années d'école, la recherche d'un travail, "l'aide" reçue d'Avocat (et là il vit, pour la première fois, les deux vieux se mettre en colère et dire des gros mots), son travail à la Maison des Plaisirs. Mar était gêné en racontant cette partie et quand il s'agit de raconter Felwoz il hésita, il eut honte mais il raconta tout. Il leur parla alors aussi du meurtre de Felwoz et de son choix au hasard de leur nef pour se cacher dans sa fuite. Ils l'écoutaient avec attention, parfois acquiesçant, parfois secouant la tête, parfois avec des exclamations ou des questions. "Et ainsi me voici, entre vos mains. Seulement, je vous en conjure ne me renvoyez pas sur Merryval. Si je dois payer, je paierai, mais loin de Merryval et de la Terre, je vous en prie." Pour la première fois Mar les entendit commencer à parler tous les deux en même temps. Mais aux premiers mots ils s'arrêtèrent, se regardèrent, se sourirent et Soufflet, seule, reprit la parole. "Ecoute bien, Petit. Ce que je vais te dire vaut aussi pour Vieux, tout comme ce qu'il dit vaut toujours aussi pour moi. Avant tout, tu n'as rien à craindre, parce que d'après nous tu n'as vraiment rien à payer. D'ailleurs selon la loi non plus, je pense, mais ça, on le vérifiera plus tard. Ta seule mauvaise action, peut-être, a été d'avoir berné et trompé ce pauvre capitaine, mais je crois qu'à ta place n'importe qui aurait essayé, même si c'est toujours mal de tromper les gens. De toute façon, ça tu l'as déjà payé, d'une certaine façon. "Quant à ce que le capitaine a fait, ce n'est pas toi qui le lui as demandé. Et puis, ce pauvre capitaine a payé de sa vie celle qu'il a prise. Je suis certaine que si tu avais su ce qu'il comptait faire pour te libérer, tu aurais cherché à l'arrêter. Maintenant il faut que tu t'occupes seulement de te reposer, de te remettre en forme, et si tu y arrives (et si tu n'y arrives pas maintenant, on prendra le temps qu'il faudra), d'oublier tous ces malheurs qui te sont arrivés, et ce n'est pas rien. "Quant au fait que tu es à bord en passager clandestin, c'est illégal et donc condamnable, mais seulement si nous te dénoncions, ce qui ne me viendrait jamais à l'idée et encore moins à cette andouille de Vieux. Pour nous c'est comme si on t'avait offert un voyage gratuit, d'ailleurs si on avait su pour toi, on te l'aurait vraiment offert sans te faire passer par tout ce que tu as dû endurer là-dessous. D'autre part, peut-être bien qu'un jour tout cela te sera utile. Chaque expérience, même mauvaise, peut être précieuse si on sait en tirer une leçon..." "Holà, Soufflet, épargne ta morale à ce pauvre Crevette. Il vaudrait mieux qu'il fasse un bon somme, maintenant." Mar était ému. Il éprouva l'impulsion de les prendre dans ses bras et il l'aurait fait sans sa profonde faiblesse et son harnachement à la couchette où ils l'avaient mis. "Même mes parents n'ont jamais été si compréhensifs et si affectionnés avec moi." Pensa-t-il. Il les regardait en pensant qu'il lui fallait trouver la façon de leur exprimer toute sa gratitude, son soulagement, sa joie... il cherchait les mots, les mots justes. Finalement il murmura : "Merci..." et il s'endormit, épuisé. Soufflet secoua la tête, émue : "Regarde comme il est beau, Vieux !" Ce dernier s'illumina d'un de ses plus beaux sourires : "Non, Soufflet, il est vraiment moche dans cet état, mais c'est un charmant garçon, cette Crevette !" Les soins attentionnés des deux vieux, la constitution solide de Mar et son jeune âge lui permirent de se remettre très vite en forme. Vieux, pendant le voyage, fit de discrètes enquêtes sur le destin du capitaine Felwoz. Ils surent ainsi que, comme l'avait prévu Soufflet, Mar n'était pas du tout impliqué. La Famille Chavez avait reçu en compensation le produit de la vente des biens du capitaine Felwoz et de ce fait non seulement le paiement de la dette de Mar était valide, mais il restait encore une petite somme qui revenait à Mar comme époux légitime et unique héritier de Felwoz. Mar ne voulait pas accepter cet héritage, puis il essaya de le donner aux deux vieux en compensation des dépenses qu'ils faisaient pour lui. "Comprenez-moi, je ne peux pas les prendre. Ce n'est pas mon argent, ce n'est pas moi qui l'ai gagné... et puis... et puis j'aurai toujours des remords à utiliser de l'argent payé par deux vies..." Soufflet le laissa dire, le laissa s'épancher, puis elle intervint d'un ton calme : "Si c'est pour ça, ta liberté aussi a coûté la vie de ces deux pauvres hommes. Non, ça n'a rien à voir. Cet argent est à toi autant par la loi que par justice. Le mal est fait et, dans la mesure du possible, il a été payé. Tu es jeune et cette petite somme peut t-être utile pour refaire ta vie. D'ailleurs, c'est justement pour ça que le Capitaine est mort, et il savait bien ce qu'il risquait, il ne pouvait pas espérer rester impuni à moins de devenir un fugitif et de vivre d'expédients... et encore ! Non, Petit. Le sang d'un être vivant n'a pas de prix. C'est ton argent et non n'en voulons pas une pièce. Les dépenses qu'on fait pour toi on les fait de notre propre choix parce que, grâce aux Puissances Eternelles l'argent ne nous manque pas et on n'aurait pas plus de satisfaction à le garder qu'à le dépenser à notre guise et comme ça nous plait." Ils parlèrent encore longtemps mais Mar finit par céder. Ils parlèrent beaucoup pendant le voyage. Mar essayait de se rendre utile et révisant tous les modules et ils le laissèrent faire parce qu'ils comprenaient que Mar avait besoin de faire quelque chose pour les remercier de quelque façon, même si c'était complètement inutile puisque Vieux était un mécanicien spatial plus qu'expert. Vieux apprit à Mar plusieurs jeux et surtout il lui apprit à découvrir et éviter tous les trucs habituels des tricheurs. Soufflet engagea Mar dans de longues joutes de poésie. C'était un nouveau jeu pour Mar. Au début, il était maladroit pour répondre à une rime ou à un concept, pour utiliser les "mots charnière" pour faire évoluer le contenu du poème dans le sens voulu, ou pour en respecter le rythme, mais, petit à petit, il se débrouilla plutôt bien. Ainsi les jours passaient vite et heureux et la fin du voyage approchait. Un jour, pendant qu'ils mangeaient, Vieux regardait Mar et il lâcha un profond soupir. Mar leva les yeux du conteneur de nourriture et il rencontra le regard affectueux de Vieux. Ce dernier se nettoya les lèvres d'un doigt et se mit à parler : "Tu sais, Crevette, on va arriver à Lybby. Nous serions heureux de te garder avec nous pour toujours : tu es un très bon garçon et pendant des années on a rêvé d'avoir un fils comme toi, et on serait heureux de t'adopter et de te garder avec nous. Mais, si pour nous ce serait l'idéal, ce ne serait certainement pas une bonne solution pour toi de rester gâcher ta jeunesse avec une bavarde comme elle et un vieux con comme moi. Non, ne m'interromps pas. "J'ai vu que tu es un bon mécanicien spatial, bien formé et consciencieux, peut-être sans trop d'expérience, mais ça s'acquiert vite, l'expérience. Et ta personnalité, bien qu'aimable, est forte, grâce à quoi tu feras du chemin... ou peut-être n'est-ce que ce que je souhaite, je ne sais pas. Tu dois te trouver un travail sur une bonne nef et tu devrais certainement devenir rapidement chef-mécanicien ou encore plus. "Quand on sera à Champs Bleu, le port de Lybby où on atterrit, on te cherchera un engagement sur une belle nef d'une grosse Entreprise ou d'une puissante Famille. Pas comme cette coquille de noix appartenant à deux pouilleux indépendants. Au port nous connaissons un tas de gens et de réseaux et on ne repartira pas avant de te savoir installé." Mar avait arrêté de manger, ému : "Mais je suis bien avec vous, et je ne vois pas pourquoi je devrais vous quitter juste quand je découvre ce qu'est le bonheur..." Vieux reprit : "Oh, nous aussi nous sommes bien avec toi et nous voudrions te garder. Mais ce ne serait que de l'égoïsme de notre part. Tu sais, Crevette, on ne peut pas s'arrêter quelque part juste parce qu'on y est heureux : c'est une illusion. Ou bien le bonheur est en nous et alors un endroit en vaut un autre, ou bien elle n'y est pas et alors... un endroit en vaut un autre. La vie est hors d'ici, Crevette, et elle t'attend. Mais je ne veux pas me mettre à faire le romantique maintenant et à larmoyer. Ces mois ont été très agréables, c'est vrai. Chaque jour il faut prendre ce qui t'est donné et en remercier les Puissances Eternelles, ou la chance, ou Dieu, ou ce en quoi tu crois. Mais il ne faut pas trop s'attacher à ce que chaque jour t'offre. "Tu vois, nous deux nous avons commencé avec un contrat de mariage de deux ans et maintenant ça fait plus de quarante ans qu'on est ensemble, jour après jour, bien qu'on n'ait jamais renouvelé le contrat. Mais qui sait, peut-être que demain Soufflet sera de son côté et moi du mien." Soufflet intervint : "Arrête ta morale, vieux. Demain je serai là parce qu'on sera encore dans l'espace, à moins que tu me mettes dans le recycleur pendant que je dormirai." "Allons, allons, Soufflet, tu sais bien que je ne ferais jamais ça : tu es trop grosse pour entrer dans le recycleur..." "Je rêve, non mais voyez l'asperge qui me dit ça !" Et, dans un échange de blagues, riant de bon cur, ils finirent tous les trois de manger. Vieux alla dans la cabine de pilotage faire les contrôles de routine et Mar en profita pour parler à Soufflet. "Ecoute, Soufflet..." "Oui, Petit ?" "Toi aussi tu vois les choses comme Vieux ?" "A ton sujet, Petit ?" "Oui, à mon sujet." Soufflet garda longtemps le silence en le regardant : "Oui, Petit, exactement de la même façon, sans déplacer une virgule. Et je te dirai plus : tu as maintenant vingt-quatre ans et si tu étais mon fils, sorti de mon propre utérus, je te sortirais de ce foutu cargo à coups de pieds au cul pour que tu apprennes à voler de tes propres ailes. Tu as déjà vu un papillon ? Il y en a encore sur ta vieille Terre ? Je crois, non ? Et bien le papillon est d'abord une chenille, elle se traîne par-ci, par-là, broute les feuilles les plus tendres et profite du soleil sur les bourgeons printaniers. Elle mange et mange et mange tout ce qu'elle peut et elle grossit... puis elle s'enferme dans un cocon. Là dedans elle se transforme, en souffrant, elle évolue, change de peau plusieurs fois, mais je crois vraiment que tout se passe dans la douleur. Mais un jour le cocon s'ouvre et c'est un papillon qui en sort : il ouvre les ailes et les fait sécher au soleil, et il prend son vol, libre et heureux. Et bien, toi aussi tu as été un petit ver, quand tu allais à l'école. Après tu es resté longtemps dans ton cocon à changer de peau et souffrir. Et maintenant c'est enfin l'heure que tu deviennes un papillon et que tu prennes ton vol..." C'est alors qu'arriva Vieux : "Mais écoutez-moi donc qui fait la morale. Et alors, Soufflet, tu t'appropries mes prérogatives ? Mais, blague à part, Crevette, Soufflet a raison : il est temps que tu te secoues les ailes et que tu t'envoles ailleurs." Ils se turent tous les trois, chacun perdu dans ses pensées et émotions. Puis Vieux sortit le jeu de go magnétique et le posa sur le plan : "Ta revanche, Crevette ?" Quelques jours après ils atterrirent à Champs Bleu. Vieux, avant de faire descendre Mar, voulut aller lui acheter quelques "chiffons décents". Il lui apporta un kilt bleu et une cape violette, des sandales rouges et un sac en peau de Kiwoz félisien. Soufflet, scandalisée par le mauvais goût de son homme, jeta le tout au recycleur et sortit lui acheter un kilt et une cape jaunes, des sandales et un sac verts en peau de meser libbien. Enfin, Mar put descendre à terre avec ses amis. Ils firent réparer son 4C et Mar se fit accréditer ce qui restait de l'héritage de Felwoz. Avec ses amis, maintenant tous deux vêtus de larges tuniques blanches et bleues, ils firent le tour de la ville. Vieux, comme promis, entra en contact avec ses amis de l'astroport et fit passer le mot qu'il y avait un bon mécanicien spatial, jeune mais dont il se portait garant, à la recherche d'un embarquement. Les propositions de travail commencèrent vite à arriver. Soufflet et Vieux les analysaient une à une, en écartaient certaines et gardaient les autres sous le coude. Mar les aurait toutes acceptées, mais ses deux amis, en vieux routiers, savaient prévoir les éventuels inconvénients de chaque proposition. Enfin on proposa à Mar un contrat de mécanicien spatial sur une nef interstellaire de "l'Entreprise Etoile Double". C'était une nef de croisière élégante, très moderne et une des plus luxueuses et fameuses de la galaxie : le "Rêve d'Eau" était utilisé par les membres des Familles les plus connues comme terrain neutre où conclure d'importantes affaires ou pour repos et distractions, dans le calme et la discrétion. "Tu sais, Crevette, sur cette nef travaillent au moins dix mécaniciens spatiaux, alors la concurrence entre collègues est moins vive que sur une petite nef et tu y trouveras la façon de te perfectionner sans jamais te trouver écrasé de soucis. Et puis, tu te retrouveras dans un environnement d'élites qui te permettra aussi de commencer à vivre. Prends garde à toujours être précis et ponctuel dans ton travail, de ne jamais en faire trop mais de ne jamais tirer au flanc. Pendant ton temps libre sois réservé, mais pas fermé. Devant les Passagers Importants, rappelle-toi toujours que tu n'es qu'un petit mécanicien, oui, mais surtout un Citoyen digne de respect. Devant qui est moins que toi, rappelle-toi que lui aussi est digne du plus grand respect, parce qu'aucun être humain ne vaut plus ou moins qu'un autre." "C'est ça, et n'oublies pas de lui dire de se doucher au moins deux fois par jour et de ne pas prendre froid ! Et bien Vieux, tu te fais vraiment vieux !" s'exclama Soufflet en riant. Mar lui était heureux et il aurait été tout aussi heureux de s'entendre recommander de se laver les mains et d'être poli. Ils allèrent ensemble à "l'Entreprise Etoile Double". Mar fut soumis à un test d'aptitude, à un scrupuleux check-up médico-psychologique et finalement le contrat fut enregistré. Le "Rêve d'Eau" devait partir deux jours locaux après. Mar les passa avec ses amis en passant d'un restaurant typique à un autre, d'une salle de jeux à l'autre. Une seule fois Mar parut perdre sa bonne humeur : quand ils passèrent devant la Maison des Plaisirs "Sources Pures SPA". Vieux lui serra le bras : "Viens, Crevette, allons-nous en. Il y en a plus d'une dans chaque grand centre habité, dans chaque astroport..." "Et chacune pleine de gens comme moi..." ajouta Mar en suivant Vieux. Soufflet lança un petit cri : "Regardez, un Maître Tatoueur !" et elle se tourna vers eux : "Avant de se quitter, on se fait dessiner quelque chose ?" Vieux pouffa, râla un peu mais il était reconnaissant à sa compagne du changement de sujet : "Oui, peut-être une fleur de menko avec écrit dessous : je te veux !" Soufflet rit. Mar demanda : "C'est quoi une fleur de menko ?" "Le symbole des imbéciles, Petit, une fleur de la planète Deker. Quand il fait soleil elle se rétracte comme si elle avait peur et sous l'orage elle s'ouvre grand jusqu'à être déchiquetée par la pluie et emportée par le vent. Et elle a la forme... d'un organe sexuel masculin." Ils se promenèrent encore dans la ville, en plaisantant et en riant. A un moment, ils étaient dans les souterrains du "Sifflet d'Or", une grande chaîne de supermarchés et ils buvaient un verre ensemble, Mar se leva. "Excusez-moi, mais il faut que je passe aux toilettes. Je ferai vite... attendez-moi ici." "Ça doit être un rendez-vous immanquable !" plaisanta Soufflet. Mar s'éloigna vers les toilettes. Il se retourna et vit qu'il était maintenant hors de vue de ses amis. Il changea de direction et entra dans un élévateur au hasard. Il monta de quelques étages et s'approcha d'un informe-client. Il pressa le bouton. Une voix mécanique demanda : "Spécifier le service demandé, s'il vous plait." Mar regarda autour de lui pour voir s'il n'avait pas été suivi, puis il dit à la grille : "Holocube souvenir." La voix, après un instant, répondit : "Etage 75, rayon 23, banc 117. Heureux d'être à votre service." Mar y alla, parla à l'employé, entra dans la cabine d'enregistrement, s'installa... et en ressortit peu après avec le petit cube transparent à la base noire, qu'il fit emballer dans une toile d'araignée-navette qu'il cacha dans son sac après avoir payé avec son 4C. Il courut à l'ascenseur et refit le chemin inverse jusqu'à la table où il ne trouva que Vieux. "Soufflet est là derrière, elle vidéophone à un client pour une livraison qu'on doit faire. Que veux-tu, même aux meilleurs moments il faut penser au travail. Ah la voilà. Ça a été, Soufflet ?" "Oui, tout est arrangé. Ils rassemblent le tout et le mettent à la consigne." Les heures passaient et déjà approchait le moment où Mar devrait se présenter à l'embarquement du personnel. Ses deux amis l'accompagnèrent jusqu'à la porte de contrôle. "Au revoir, Crevette. Ça a été bon de te connaître. Et qui sait, un jour peut-être nos routes se recroiseront. Enfin..." dit Vieux et il s'arrêta, ému. Soufflet pouffa : "Bah, Vieux et son romantisme habituel. Bien, Petit, nous ne t'oublierons pas, tu sais... même si tes ailes t'emmènent aussi loin que tu le mérites... Vieux et moi nous sommes dits qu'on aimerait bien te laisser un souvenir, et pendant que tu étais aux toilettes au Sifflet d'Or, j'ai pu aller prendre ceci pour toi. Ce n'est qu'un souvenir, mais... bon, tiens." Soufflet lui tendit un petit paquet rectangulaire, enveloppé dans une toile libbienne. Mar le prit, le porta à son cur en signe de remerciement, le mit dans son sac et, de la même main, il sortit son paquet. "Et pendant que toi tu étais au... vidéophone, je suis monté de quelques étages pour me procurer ceci. C'est pour vous, pour que parfois vous repensiez à moi..." Soufflet prit le paquet des mains de Mar, le tint sur son cur un instant et le tendit à Vieux qui répéta le geste rituel avant de le mettre dans son sac. "Au revoir, Vieux, au revoir, Soufflet... Cette journée s'écoule, mes amis." "Et oui, cette journée aussi s'écoule, Crevette." "Bonne route, Petit." Ils se quittèrent. Mar regarda en arrière plusieurs fois jusqu'à ne plus les voir. Vieux et Soufflet ouvrirent alors vite le paquet, virent l'holocube et appuyèrent sur sa base noire. Le cube s'illumina et à l'intérieur apparut le beau visage de Mar, en couleur et 3D. Sa voix sortit de la base du cube. "Salut papa, salut maman, je vous aime tant." Soufflet et Vieux se regardèrent, regardèrent le cube redevenu transparent, appuyèrent encore sur la base et alors que le visage souriant de Mar répétait le message, ils se prirent dans les bras. Vieux murmura : "Tu vois, les Puissances Eternelles ont exaucé notre souhait." "Oui, Vieux, oui... et ne te moques pas de moi si je me mets à pleurer." Et ils partirent, tous deux profondément émus, bras dessus, bras dessous. Mar entre temps était arrivé au portail d'accueil du personnel. Il brancha son 4C à la prise et la porte s'ouvrit. Il entra et se présenta à un employé. Celui-ci regarda l'écran où étaient apparues les données de Mar. "Contrôle rétinien, je te prie." Dit l'employé. Mar s'exécuta. "Bien, mécanicien de cinquième classe Mar Swooney. Ton bagage est déjà à bord. Tu peux t'installer dans ta cellule, la 19 BM. A cinq heures, temps standard universel aura lieu la réunion de service des mécaniciens. A sept heures s.u. réunion de tout le personnel. D'ici là tu es libre de te promener dans la nef ou de rester dans ta cellule. Ceci est le bracelet de contrôle que tu es prié de garder toujours au bras. Cette journée s'écoule, mécanicien Swooney." "Pardon, Citoyen employé, mais..." "Oui ? Un problème ?" "Non, enfin si, tu as dit que mon bagage est à bord ?" "Oui, bien sûr, il est déjà dans ta cellule. Un problème ?" "Mais... mais je n'ai pas de bagages. Tout ce que je possède est là, dans mon sac." "Je ne sais pas quoi te dire, mécanicien Swooney. Il est arrivé un container il y a près d'une heure avec tes références dessus, en bonne règle, alors bien sûr on l'a mis au 19 BM. Il ne peut pas y avoir d'erreur. Autre chose, mécanicien Swooney ?" "Non... non, merci." "Alors, cette journée s'écoule, mécanicien Swooney." "Cette journée s'écoule, Citoyen employé." Mar prit le bracelet de contrôle, l'attacha à son bras et s'éloigna dans le couloir marqué "Rêve d'Eau - Embarquement du personnel". Il entra dans l'astronef par la passerelle pliante. Un serviteur le guida à sa cellule. Mar vit alors, devant sa couchette, un gros container en plasmétal. Dessus étaient marqués en clair les idéo-phonogrammes locos avec ses références, celles de l'astronef et même le numéro de sa cellule ! Il le regarda de tous les côtés et il vit qu'il fallait utiliser le codeur de son 4C pour l'ouvrir : il y avait une prise standard à la place de la serrure. Il l'utilisa et entendit un petit clic. Il souleva le couvercle. Il y avait des microchips avec les textes de mécanique spatiale les plus importants et un mini-lecteur, un jeu magnétique de Go, des habits, des sandales, des sacs et d'autres accessoires, quelques filets élastométriques, un enregistreur audio vidéo de poche avec plein de plaques vierges, un phonotypeur convertible. Mar n'en croyait pas ses yeux : le contenu de cette caisse dépassait les quatre Actions de valeur ! C'est alors qu'il se souvint du cadeau de Vieux et Soufflet. Il sortit de son sac le petit paquet et l'ouvrit impatiemment. C'était un rectangle translucide d'environ 15x10x2. Sur le plus petit côté il y avait quatorze petits trous et un stylet brillant. Mar n'avait jamais rien vu de tel. Il y avait aussi un déplimentaire explicatif. Il découvrit alors qu'il s'agissait d'un bloc-notes à surface moléculaire polarisée sélective, avec 2047 couches inscriptibles (il suffisait de poser le stylet sur la surface et d'y tracer les signes). Pour changer de couche il suffisait d'appuyer la pointe du stylet dans un des onze premiers trous le code binaire du numéro de page voulu. Le douzième trou servit à allumer ou éteindre, le treizième à accéder aux pages et le quatorzième à annuler. Mar essaya tout de suite. Il accéda à la couche 1 et vit que, comme il le pensait, il y était écrit : "Salut, Petit, va à la page 127". Il appuya sur les six premiers trous et accéda à la page voulue : "Salut, Crevette, va page 512". Il remit à zéro et actionna le dixième trou "Eh, eh, va page 2047 et tu y es !" Mar sourit. Il remit à zéro et actionna les onze premiers trous : "Aujourd'hui le ciel est clair et lumineux comme nos esprits. La vie nous sourit à tous. Il n'en sera certainement pas toujours ainsi, mais ces jours passés ensemble resteront, pas vrai, Crevette ? On a voulu te faire trouver quelque chose d'utile dans ta cellule. Les habits c'est Soufflet qui les a choisis. Le reste, c'est Vieux. On espère que tu voudras accepter ces cadeaux comme un fils l'accepterait de ses parents. Que les Puissances Eternelles ou quoi que ce soit qui puisse exister au dessus de l'homme, t'assistent, Petit ! Bon vol, mais souviens-toi de ne jamais voler ni trop bas ni trop haut, sauf si la pression atmosphérique l'exige. Nous serons toujours avec toi, même au loin. Bon vol. Soufflet et Vieux."
CHAPITRE 6
Mar prend son vol
Mar commença à installer toutes ces affaires dans les parois équipées de sa cellule, regardant et retournant chaque objet, l'admirant comme si c'était une uvre d'art : il se sentait riche. Lui revinrent alors à l'esprit ses ex collègues de la Maison des Plaisirs et l'océan d'injustice, d'exploitation et d'arbitraire qui les retenait dans ce lieu.
"Et moi qui ai tout cela ! Pour eux tout continue comme avant et je ne peux rien faire pour les aider. Même si j'étais riche, je pourrais en libérer un, deux, peut-être dix, mais tout continuerait comme avant. Tant qu'il y aura des gens comme Mirwan et Avocat, il n'y aura rien à faire. Et tant qu'il y aura des lois pour les protéger... personne ne pourra les arrêter. Et pour changer ces lois, une personne ne suffit pas, ni dix, ni cent... il faudrait changer toute l'humanité, la civilisation ou au moins le système... C'est comme un cercle vicieux et je ne suis qu'un minuscule et insignifiant rouage de ce système. Chanceux, peut-être, mais insignifiant." Après avoir tout installé, Mar régla le réveil, se déshabilla et se coucha pour se reposer. Il aurait tout le temps pour visiter l'astronef par la suite. A cinq heures, ponctuel, il était à la réunion du service des mécaniciens. Le chef de service était un Citoyen encore jeune : il avait l'ait d'avoir la trentaine. Un type maigre, nerveux, moyennement grand. Sa constitution longiligne le faisait paraître plus grand qu'il n'était. Il avait dû avoir les cheveux longs parce qu'il gardait l'étrange habitude de porter sa main à son front comme s'il voulait écarter ses cheveux de ses yeux. Il avait une voix de ténor (ou de contralto ?) Ses yeux glissaient ça et là sans s'y arrêter, comme s'il cherchait à surprendre un des présents dans une situation inattendue. Les collègues de Mar aussi étaient jeunes, bien qu'aucun autant que lui, sauf un qui devait avoir dix ans de plus que le chef. Ce dernier avait la peau extraordinairement claire, des cheveux blonds-roux, des yeux couleur aigue-marine sale. Il se mordillait souvent la lèvre inférieure. Lui, comme le chef et deux ou trois autres mécaniciens, portait déjà la spray-tenue de service. Les autres, comme Mar, portaient encore des habits civils. Le chef mécanicien fit les présentations. Seul Mar et deux autres en étaient à leur premier embarquement sur le "Rêve d'Eau" et seul Mar en était au premier embarquement tout court. Puis le chef expliqua le principe des tours de travail. En cas d'urgence, ils étaient tous tenus à un service continu. Chacun d'eux avait une partie de la nef à réviser systématiquement, selon un calendrier prédéfini, en plus des réparations et des autres interventions exceptionnelles à faire pendant leur tour. Mar reçut un manuel, quelques modules, un multi-enregistreur. On lui confia le "complet-repoussant" et on lui expliqua comment l'utiliser quand il devait mettre la spray-tenue. A sept heures, cette fois avec sa spray-tenue, Mar se rendit à la réunion générale de tout le personnel de bord. Le premier capitaine de la nef, traditionnellement appelé Amiro, tandis que le capitaine en second était appelé Captèn, annonça l'itinéraire et la durée de voyage prévue, lut la liste des passagers de la nef et rappela sommairement les "règles du temps de service et du temps libre". Il conclut par ces mots : "Pendant votre service, donc, vous êtes sous les ordres de votre seul chef de service et vous ne devrez répondre de votre travail qu'à lui ou à moi. Seul lui ou l'Amiro peuvent vous donner des ordres. Alors si un passager, tout riche et puissant qu'il puisse être, vous demande de faire quelque chose, refusez, avec courtoisie mais fermeté et invitez-le à s'adresser au Chargé des Relations Internes. "Pendant votre temps libre vous êtes des Citoyens. Tant que cela n'engage pas les intérêts de l'Entreprise, de la nef et du travail qui vous est assigné, vous pouvez vous comporter à votre guise. Les services de la nef sont tous à votre disposition à tarif spécial. Pour ce qui est de vos contacts avec les passagers, vous ne devez ni les solliciter ni les subir. Mais souvenez-vous que l'Entreprise, et moi pour elle, ne tolèrera pas de comportements désagréables, anti-sociaux qui puissent nuire à la réputation de l'Entreprise et de son personnel." Mar trouva que tout cela, si ce n'était pas que des mots, était juste et raisonnable. L'Amiro, après, dit qu'il ne voulait pas être dérangé si ce n'était pas pour un motif extrêmement grave et que tout problème de service devait passer par le chef de service et les autres problèmes par le Chargé des Relations Internes. Après la réunion, beaucoup restèrent dans le salon pour parler entre eux. Certains se connaissaient de longue date, d'autres étaient nouveaux et se reconnaissaient vite à leur air curieux ou même perdu. Mar fut soudain abordé par quelques vétérans. Les questions, les blagues et les récits se succédaient. Mar, suivant le conseil de Soufflet, ne raconta rien de son passé mais dit avoir travaillé avec ses parents dans un petit cargo interstellaire. Il s'en tint toujours à des généralités et, à son soulagement, personne ne chercha à approfondir le sujet. A deux heures s.u. le lendemain, commencèrent à embarquer les premiers "Hôtes Importants" et une grande partie du personnel fut absorbée par le travail. Mar n'était pas de service avant six heures, alors il se retira dans sa cellule pour commencer à mettre de l'ordre dans ses idées. Il lut le manuel, vérifia certains points sur les microchips reçus de Vieux, se rendit au réfectoire du personnel et commença à faire connaissance avec ses collègues. Il demanda à beaucoup s'il y avait des joueurs de Go mais peu se débrouillaient décemment. Et la routine du travail commença. Tout marchait comme sur des roulettes. Une fois, pendant une révision de routine, il crut déceler une anomalie, mais il n'en trouva pas la solution. Après plusieurs essais il appela le chef de service. Celui-ci arriva avec ses instruments, contrôla rapidement et trouva que tout fonctionnait normalement. "Pourquoi dis-tu que le système de fermeture d'étanchéité d'urgence ne fonctionne pas dans ce couloir ? Tout est en règle ici et fonctionne à merveille." "Oui, mais mon multi-testeur signale une impédance trop basse, à la limite du fonctionnement..." "Fais-moi voir comment tu fais le contrôle, mécanicien Swooney." Dit le chef avec un air hargneux. Mar exécuta les opérations une à une. A un moment le chef l'arrêta. "Non, si tu mesures entre ces deux points tu ne pourras jamais lire la bonne impédance. Ce mécanisme est un XT 328 F, pas un XT 326 K. Avec ce modèle il faut mesurer là, tu vois, et là. Voilà, alors l'impédance que tu trouves est-elle normale, maintenant ? Mar rougit : "Je regrette, chef, je ne savais pas... je ne voulais pas..." "Il vaut mieux m'appeler une fois de plus que le nécessaire mais être sûr, que le contraire, mécanicien Swooney. Mais fais en sorte que ça arrive rarement, très rarement. Etudie mieux le manuel, pendant ton temps libre." Le chef partit et Mar continua sa tournée avec une attention accrue. De temps en temps le jeune homme croisait un autre membre d'équipage ou du personnel de bord et ils se saluaient d'un bref signe ou d'un sourire. Quelques passagers passaient sans saluer, d'autres au contraire saluaient d'un signe ou même formellement. Dans tous les cas, Mar les saluait tous d'une brève inclinaison, en s'arrêtant pour leur faire place. Les jours passaient et Mar, peu à peu, fit connaissance avec les autres membres du personnel de bord. Il continuait à demander à tous s'ils savaient jouer au Go et enfin il trouva Aren, un cambusier passionné de cet antique jeu, et un bon adversaire. Leurs tours en général ne correspondaient pas, mais ils trouvaient presque tous les jours le temps de faire quelques parties dans les salles de séjour du personnel. Souvent s'arrêtait autour d'eux un groupe de collègues qui suivaient avec attention le déroulement et la stratégie du jeu. Ils étaient bons tous les deux mais Mar avait plus de classe, bien qu'étant un novice du jeu, et il gagnait souvent : il avait le Go dans le sang, il y jouait presque d'instinct. Certains commencèrent à lui demander de leur apprendre le jeu de Go et Mar fut heureux d'accepter. Petit à petit il fit bien sa place dans la vie à bord et il était de moins en moins considéré comme un bleu par ses collègues. Après un mois standard de voyage, la nef se posa à Xunin, où ils firent escale trois jours. Mar visita la ville du port, Zukemenjol, avec quelques collègues. Ils flânaient dans les promenades et les parcs de la ville quand l'un du groupe proposa : "Eh, on dit qu'il y a près d'ici une Maison des Plaisirs avec de sacrés lots, délectables, tant hommes que femmes, pour tous les goûts et toutes les bourses. Ça vous dirait d'y faire une virée ?" Tous acceptèrent immédiatement et avec enthousiasme. Mar au contraire, devenu sérieux d'un coup, fut le seul à refuser. "Oh, bleusaille, va ! Ne me dis pas que tu n'es jamais entré dans une Maison des Plaisirs. Viens, suis-moi, tu ne sais pas ce que tu perdrais." Mar refusa à nouveau, sèchement. "Oh, l'ami, ne me dis pas que tu n'es pas équipé, là-dessous !" plaisanta un autre en lui soulevant le kilt et en essayant de lui palper le sexe. Mar réagit violemment, se dégageant et hurlant : "Ne me touche pas ! Va-t'en je te dis, laisse-moi en paix !" L'autre s'arrêta d'abord, surpris, puis il revint à la charge : "Mais alors, tu es vraiment lisse, là-dessous ?" dit-il et il essaya de le déshabiller. Mar rougit, devint furieux et réagit avec une violence inattendue. Les autres eurent de la peine à les séparer. "Holà, holà... du calme ! Je voulais juste plaisanter. Aucun de nous ne veut mettre en doute tes capacités sexuelles. Et puis, on s'en moque bien de savoir si tu es bien monté ou non." "Alors fichez-moi la paix." "Mais allez, tu ne crois pas que tu exagères ? Pour une blague innocente entre copains, réagir comme ça !" "Je ne tolère pas les blagues de ce genre." Quelqu'un murmura quelque chose. Aren dit alors : "Si tu as des tabous religieux... il suffisait de le dire, non ? On ne voulait pas t'offenser. Mais quand on ne sait pas..." Mar essayait de se calmer mais il tremblait encore fort : "Excusez-moi, mais... je retourne à la nef." Et il repartit et s'éloigna. Un garçon, un serveur, se détacha du groupe et le suivit : "Mar, attends, je viens avec toi." Mar s'arrêta : "Non, va avec les autres. Je peux rentrer tout seul." L'autre insista : "ça ne m'intéresse pas d'aller avec eux. Et puis tu ne t'es pas encore calmé. Je viens avec toi." Mar haussa les épaules et reprit son chemin à grands pas, suivi par l'autre. Ils marchèrent longtemps, côte à côte, en silence. Mar allait au hasard, vaguement en direction de l'astroport, distant de quelques kilomètres. Les passages piétons s'étendaient sur plusieurs niveaux, en dedans et en dehors de grands édifices, dans d'antiques passages à travers de très hauts palais, traversant des jardins, des cours et des places. Ils traversaient le Parc de la Fondation quand Mar s'arrêta et s'assit sur une pierre au milieu de l'herbe rase bleu-gris. L'autre resta debout, indécis. Mar leva le regard : "Tu ne t'assieds pas ?" "Si tu veux..." "Pas pour moi ! Fais comme tu veux." L'autre s'assit à côté de Mar. "Avant tu m'as appelé par mon nom..." lui dit Mar. "Ça t'ennuie ?" "Non, ça m'est égal. C'est juste que je me souviens pas du tien." "Lidje, Lidje Burgalar." "Pourquoi n'es-tu pas allé avec les autres?" "Je te l'ai dit, ça ne m'intéresse pas d'aller là. Je préfère être avec toi." "C'est quoi, une proposition sexuelle de ta part ? Tu as envie d'une baise gratis avec moi ?" Lidje le regarda, surpris : "Tu es injuste, Mar. Injuste et violent. Avec les autres non plus tu n'avais pas de raison de réagir comme ça. Ils ne sont pas méchants, ils font juste que qu'ils ont toujours fait..." "Oui. Je suis injuste et violent. Eux par contre non : ce n'est ni injuste ni violent ce qu'ils ont fait, c'est... c'est normal, non ?" "Et bien, peut-être bien, c'est vrai. Peut-être bien que c'est normal, ce qu'ils font, parce que c'est dans la norme." "Bien ! Si telle est la norme, je la hais moi cette norme. Je suis un anormal, je préfère être anormal." "Et bien... alors nous sommes deux." Répondit Lidje avec un sourire timide. Mar réagit brusquement : "Qui, toi ? Ne sois pas hypocrite. Quand ils ont proposé d'aller à la Maison, tu n'as pas reculé, toi, tu n'as pas refusé, toi." Lidje entendit le mépris de Mar dans ces "toi" répétés. Il se tut un instant, comme pour réfléchir. Puis il haussa les épaules et commença à parler, d'un ton bas, en regardant par terre et jouant des doigts avec l'herbe bleu gris. "Je ne sais pas si je fais bien de te le dire... ni pourquoi je le fais... Mais peut-être... et si ça se passe mal, tant pis pour toi. Tu sais, je suis né dans une famille de krishtens, moi-même, je suis un krishten. Je ne sais pas si tu connais ma religion, si tu en as jamais entendu parler. Mais peu importe. Quand j'étais très petit, mon père a commencé à me parler du sexe, parce que je voyais beaucoup de choses autour de moi et je posais des questions. Mon père répondait à mes questions, mais il ne se contentait pas d'y répondre. Il s'est mis à me parler du sexe d'une façon dont personne ne m'avait jamais parlé avant et dont personne après lui ne l'a plus fait. "Il m'a expliqué que le sexe était une chose merveilleuse et précieuse. Oui, Mar. Inutile de me regarder avec cet air de te moquer de moi. Le sexe, disait mon père, est une chose merveilleuse, un des plus grands dons que Je-Suis, tel est le nom que nous donnons à notre dieu, a jamais fait à l'humanité. Dans le sexe et par le sexe chaque homme peut exprimer tout son être jusqu'au bout, complètement. Avec le sexe et par le sexe l'homme peut s'ouvrir, corps et âme, esprit, intelligence et volonté, tout ce qu'il y a de meilleur en l'homme. Avec le sexe et par le sexe l'homme peut être vraiment un avec l'être aimé, peut vivre vraiment et à fond l'amour. "Alors, m'expliquait mon père, on ne peut pas utiliser le sexe à la légère, on ne peut pas jouer avec et l'avilir, on ne peut pas le vendre ou l'acheter. Si on doit l'utiliser, il faut le faire complètement, seulement quand on trouve la personne digne de le vivre avec soi, seulement quand il est l'expression du vrai amour, ce cet Amour qui est Je-Suis. Voilà, je sais que c'est un enseignement inhabituel et à contre-courant. Mais depuis lors, c'est ce que je crois, et j'y crois fermement." Dit-il et il se tut, en le regardant dans les yeux, profondément. Mar soutint son regard, sérieux : "Beau discours, oui, beau discours. Coulant et tout. Mais comment tu concilies ça avec le fait que tu allais toi aussi à la Maison ? Et ne viens pas me dire que tu n'y as jamais été." Lidje rit : "Oui, oui j'y suis allé, et même assez souvent... mais ça, c'est une autre histoire." "Ah ! Alors, les belles paroles et les faits s'opposent." Dit Mar d'un ton narquois. "Non, Mar, ne juges pas trop vite. Je suis encore vierge, si c'est le problème. Tu sais, je ne suis pas comme mon père : lui c'était un homme très droit, ce en quoi il croyait, il l'affirmait la tête haute, chaque fois que nécessaire. Moi... moi c'est la première fois que j'exprime mes convictions à quelqu'un. Je n'ai pas le courage de proclamer mes idées à haute voix et d'aller à contre-courant... Au fond j'ai besoin des autres, de ne pas être refusé ou l'objet de plaisanteries. Et puis je ne veux pas risquer de perdre mon travail à cause de mes croyances. Je sais que les krishtens ne sont pas bien vus, n'est-ce pas ? "Alors, à chaque fois que les copains ont décidé d'aller dans une Maison, quand je n'arrivais pas à trouver une excuse raisonnable pour ne pas y aller, et c'est arrivé plus d'une fois, je suis allé avec eux. Et à chaque fois j'ai choisi un entreteneur, je me suis retiré dans une chambre avec lui ou elle, j'ai fermé la porte et je lui ai dit : aujourd'hui je n'ai pas envie, mais je ne veux pas que mes copains le sachent. Alors on passait le temps ensemble, à parler de tout et de rien, je payais le tarif et tout était au mieux, dedans et... dehors." Mar eut un sourire sarcastique : "Mais à qui veux-tu faire avaler cette fable ? De qui penses-tu te moquer ? Parmi tous les clients que j'ai eus, jamais..." et il blêmit, se figea sur le coup et regarda Lidje dans les yeux, épouvanté. Ce dernier baissa les yeux puis les releva, limpides, trouvant le regard troublé de Mar : "Mar... Ce ne serait pas mieux que tu en parles ?" D'une voix étrange, il répondit : "Avec toi ?" "Si tu veux..." "Et pourquoi ?" "On ne peut pas garder certaines expériences enfermées à jamais en soi... Il faut s'en libérer, tôt ou tard." Mar garda un peu le silence, puis il demanda, hésitant : "Tu as tout compris, Lidje, n'est-ce pas ?" "Et bien, je crois bien que oui." "Et je ne te dégoûte pas, moi qui... moi qui ai vécu exactement à l'opposé de tes idées et qui ai baisé pour de l'argent avec des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, dans toutes les positions et de toutes les façons possibles et imaginables..." "Non, Mar. Chacun de nous est ce qu'il est, comme il est. Ou plutôt, comme il peut être." Alors, d'un coup, Mar s'ouvrit. Il raconta tout à son compagnon, presque d'un trait. Lidje écoutait sans jamais l'interrompre. Quand à la fin Mar se tut, son compagnon ne dit rien : il le regardait seulement, serein. "Tu ne me dis rien ?" "Je devrais ?" "Je ne sais pas... peut-être que non..." Ils se levèrent, se promenèrent encore un peu, en silence. Plus tard ils rentrèrent à la nef. La croisière reprit, avec de nouveaux "Hôtes Importants" monté à Zukemenjol. La vie à bord suivait son cours habituel entre les fêtes et le luxe pour les hôtes et la routine du travail pour le personnel de bord. Mar et Lidje étaient devenus de grands amis et, quand leurs tours libres correspondaient, ils le passaient toujours ensemble à jouer au Go, à bavarder, se promener dans la nef ou encore en se joignant aux autres. Ils ne revinrent jamais sur le sujet, sauf une fois où Mar fit une remarque : "C'est drôle, Lidje. Moi qui ai été un entreteneur professionnel, un prostitué en fait, à bord on me surnomme le 'puceau'. Et toi qui l'es, on te considère 'normal' dans le sens qu'ils donnent tous à ce mot." Lidje sourit : "Ce n'est pas si drôle que ça. Ils ne le savent pas nos collègues, mais ils ont raison." "Raison, mais comment ça ?" "Pour les deux définitions. Tu es vierge et je suis normal." "Allez !" "Mais non, Mar. Tu dois t'en convaincre. La virginité ne dépend pas de la quantité de sperme versée ou de si l'hymen est encore intact ou l'anus inviolé, qu'on utilise la bouche ou la langue pour le sexe. Ça dépend plutôt de comment on est en-dedans. Toi, Mar, tu te crées trop de problèmes. Si je n'avais pas fait le vu de ne pas coucher, toi Mar tu serais la personne la mieux adaptée que j'ai jamais rencontrée à qui donner ma sexualité, ma virginité, mon amour et moi-même." Mar le regarda, incrédule : "Tu dis ça pour me consoler !" "Mais non. Je te dis exactement ce que je ressens. Tu es quelqu'un de très propre en dedans. Et tu me plais beaucoup." "Mais moi je n'ai jamais cru, même avant mon expérience à la Maison, que le sexe soit la chose merveilleuse et précieuse dont tu parles. D'ailleurs c'est bien moi qui ai accepté de travailler à la Maison, et sans trop de scrupules. Et puis maintenant, je ne sais pas... Je ne le referai jamais mais juste parce que ça me déplait d'être un esclave, pas parce que je trouve ça immoral ou mal." "Tu vois, Mar, personne ne t'avait jamais expliqué ça, enfant. Tu as grandi dans un milieu qui admettait et encourageait le sexe comme pur divertissement ou pour lui-même. Du plaisir et c'est tout. J'ai eu de la chance, moi, d'avoir un père comme le mien." Mar fit oui de la tête : "Merci, Lidje. Moi aussi, peut-être, j'ai eu de la chance : je m'en suis sorti... et j'ai trouvé un ami comme toi. Maintenant je commence à penser que Soufflet avait peut-être raison de dire que chaque expérience, bonne ou mauvaise, peut valoir la peine parce qu'elle contient toujours un enseignement. Mais, pour moi, le sexe veut aussi dire plaisir..." "Mais bien sûr qu'il y a du plaisir, qui a dit le contraire ? Mais pas que du plaisir et encore moins que du commerce, du moins pour moi." Répondit tranquillement Lidje. Les jours suivaient les jours. Mar dominait de mieux en mieux son travail et le faisait avec de plus en plus d'expertise et de passion. Il commençait à connaître la nef dans ses moindres recoins et à penser à elle presque comme à un être vivant. Quant à l'incident de la quasi-rixe survenu à Xunin, à part le surnom que ça lui avait valu, n'affecta pas les rapports entre Mar et le reste de l'équipage étaient bons. Cela venait de son bon caractère et aussi du respect dont il commençait à jouir tant comme technicien que comme joueur, et maître, de Go. Simplement, maintenant ils évitaient de parler de Maisons en présence de Mar. D'ailleurs Lidje, pour simplifier le problème, avait raconté à deux ou trois des membres les plus influents de l'équipage, en grand secret, un gros mensonge : il avait parlé d'un ex-amant de Mar qui soudain l'avait quitté pour aller travailler dans une Maison des Plaisirs. Evidemment Mar en fut effondré. Ceci fut cru, parce qu'ils ne connaissaient pas le mode normal de recrutement des maisons et cela leur expliqua le pourquoi de la violente réaction de Mar et ils mirent un point d'honneur à éviter que quiconque à bord puisse, même involontairement, offenser Mar. Même le surnom de 'puceau' ne fut plus utilisé. Le code spontané à bord était très sévère sur un point, fondamental pour garantir la coexistence pacifique de tant de monde en si peu d'espace : ne jamais conduire quelqu'un à l'exaspération, ne jamais trop insister sur une plaisanterie mal accueillie. Ainsi, Mar fut respecté de tous. Le fait de s'être confié à Lidje avait été important pour Mar qui, après le grave choc d'être contraint à des prestations sexuelles, non seulement était resté loin du sexe, mais croyait avoir aussi perdu le moindre stimulus ou intérêt pour la chose. Mais maintenant, rien que d'être à côté de son ami Lidje réveillait en lui des sensations et des émotions qu'il croyait perdues à jamais, et même une vague impression de désir, mais auquel il ne voulait ou ne savait pas encore donner place.
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