![]() Le premier livre de Mar Swooney (4) CHAPITRE 7 Le défi de Raspo
Ils atterrirent à Faaen, où montèrent de nouveaux croisiéristes, puis repartirent vers Niukétol, la planète d'une des Familles les plus importantes, siège d'un des plus grands astroports de cette branche de la galaxie. C'était aussi le siège du Grand Conseil, l'organisme officieux des Familles, qui donnait de plus en plus de fil à retordre à l'UPO.
A Faaen embarqua le Chef de Famille Manjober ni Raspo. C'était une femme de près de quatre-vingt-dix ans s.u. (ou cent vingt cinq t.p.) Sa famille n'était pas une des plus importante ou puissante, mais Raspo était bien connue à cause de son caractère imprévisible. Les anecdotes à son sujet ne se comptaient plus. La dernière concernait son offre d'une prime de deux Fonds (soit plus de quatre mille Actions) au premier qui pourrait lui rendre la fertilité : malgré les plus de vingt grossesses qu'elle avait menées à terme, elle semblait vouloir encore d'autres descendants. Raspo était aussi célèbre comme joueuse : on disait qu'elle connaissait et pratiquait tous les genres de jeux connus dans la galaxie. C'est ainsi que, quelques jours après le départ de Faaen, elle avait manifesté son souhait de jouer au Go, son jeu préféré, et n'ayant pu trouver un adversaire digne d'elle parmi les autres passagers, en entendant parler de la valeur de Mar, elle demanda à l'Amiro d'inviter le jeune homme pour un défi. Mar était au gymnase avec Lidje quand y arriva le Chargé de Relations Internes. "Mécanicien Swooney ?" "Oui, Chargé, c'est moi." "La chef de Famille Manjober ni Raspo m'a chargé de te présenter son invitation à un défi de Go. Je te prie donc de te rhabiller et de me suivre tout de suite dans le Salon des Transparences. Tu y es attendu." Mar descendit de la corde élastique : "Remercie la Chef de Famille pour son invitation, mais..." "L'Amiro en personne te serait très reconnaissant d'accepter." L'interrompit promptement le Chargé. Mar se raidit un instant. Il allait refuser spontanément, plus pour l'odeur de contrainte qu'il sentait dans l'invitation qu'autre chose, quand il saisit au vol un coup d'il éloquent de Lidje. "Bien... dis à la Chef de Famille que je la remercie pour... pour l'honneur qu'elle me fait et que, si elle m'accorde le temps de me préparer, dans quelques instants je serai prêt." Le Chargé sortit du gymnase l'air satisfait. Lidje sauta des espaliers oscillants dans une élégante voltige et atterrit agilement à côté de Mar. "Tu as bien fait de ne pas refuser. Raspo est une personne amusante, parfois même agréable. Mais elle est susceptible et ça lui serait facile de faire payer cher un refus." "Si, mais l'Amiro avait dit que..." "Bien sûr, mais même lui ne pourrait pas faire grand chose. Et puis, ça ne vaut pas la peine de risquer son travail pour refuser une banale partie de Go, tu ne crois pas ? Et puis, le Go n'est-il pas ton jeu ? "Tu as raison... Bon, je vais me préparer." Mar alla se doucher, puis dans sa cellule. Il mit un simple kilt blanc sans mettre la cuculle, des sandales de simili-verre synthétique, un sac en feuilles de wakuz, un collier de verre coloré et la bague de famille. Puis il alla au Salon des Transparences. Entre temps le bruit du défi avait couru et nombre des membres d'équipage libres avaient afflué au Salon. Beaucoup de membres des Familles et de Présidents d'Entreprises étaient arrivés avec leur suite de familiers et de secrétaires, puisque c'était la première fois qu'un Chef de Famille défiait publiquement un simple mécanicien et que la chose pouvait provoquer quelque nouvelle anecdote savoureuse. Quand Mar entra dans ce salon plein de monde, tous s'écartèrent de sorte qu'il se trouva au bout d'un couloir de visages curieux. A l'autre bout était Raspo, déjà installée à côté d'une élégante table de Go. Mar avança à grands pas, droit, les yeux fixés dans ceux de Raspo. Une fois à côté de la table, il s'inclina avec élégance formelle. "La chef de Famille Manjober ni Raspo, je présume. Je suis le mécanicien spatial de cinquième classe Mar Swooney." Raspo rit et son rire profond secouait tout son corps. "Laisse tomber les formalités, garçon. Ici tout le monde m'appelle Raspo : les amis à voix haute, les autres quand ils croient que je ne les entends pas. Donc, autant que tu m'appelles Raspo tout court. Quant à toi, je t'appellerai Swooney, c'est plus facile. On m'a dit que tu es bon au Go, que tu es un champion : je l'espère vraiment. Assieds-toi." Mar resta debout : "C'est la première fois que j'ai l'occasion de te voir ou d'entendre parler de toi, chef de Famille Manjober ni Raspo et jamais donc, avant maintenant, je n'ai pu t'appeler autrement. Il est donc normal que je m'adresse à toi en usant tout le nom et le titre qui te reviennent. Quant à moi, tu peux m'appeler comme tu voudras : tu es un libre Citoyen autant que moi." Un bruit parcourut le salon. Raspo rit à nouveau : "Si tu es aussi bon au Go qu'à manier les mots, j'ai déjà perdu." Mar, imperturbable, poursuivit : "Quant au fait que je serais un champion de Go, on t'a mal renseigné." Raspo arrêta de rire et arqua un sourcil l'air interrogatif. Mar continua : "Je ne joue qu'en dilettante, je n'ai jamais participé à un tournoi ou un championnat et j'ignore quel est mon niveau actuel au Go." Raspo fronça les lèvres en un demi-sourire, pencha un peu la tête sur le côté et regarda Mar de la tête aux pieds, plusieurs fois : "Ecoute, Swooney, je jouais déjà au Go quand j'étais dans le ventre de ma mère et je sais reconnaître un vrai joueur. Si toi tu ne l'es pas, alors je mange ma perruque. Assieds-toi, va, et voyons comment ça se passe." Mar resta encore debout : "Par ailleurs, chef de Famille Manjober ni Raspo, on m'a dit que tu joues toujours quelque chose dans tes défis, des Crédits ou des objets de valeur, sinon ça ne t'amuse pas. Moi je n'ai ni l'un ni l'autre en quantité suffisante pour pouvoir soutenir un de tes défis. N'oublie pas que je ne suis qu'un mécanicien spatial de cinquième classe." Un nouveau murmure excité parcourut le salon. Alors Raspo se leva péniblement, s'appuyant en force aux bras de son fauteuil anatomique : "Me voici là, Citoyen Mar Swooney. Toi et moi sommes deux libres Citoyens, ne l'as-tu pas dit ? A part le 4C et donc l'argent, jouons tout ce que nous avons sur nous, toi et moi. Ça permettra de rendre le défi plus intéressant et de partir sur un pied d'égalité. Faisons faire un état de ce que nous portons en numérotant tous les objets et ce sera l'enjeu de la partie. Mais si tu acceptes le défi, à ces conditions, nous ne quitterons pas cette table avant que l'un de nous deux soit complètement nu et l'autre, donc, complètement victorieux. Que dis-tu à présent, Citoyen Mar Swooney ?" Beaucoup étaient excités : ils assistaient au début d'une nouvelle succulente anecdote sur Raspo. Mar réfléchit un instant, puis dit : "Accepterai-tu une exclusion et une condition ?" "Ecoutons ça." "L'exclusion est cet anneau que j'ai au doigt : c'est tout ce qui me reste de ma famille." "Accepté. Tous en sont témoins ; et la condition ?" "Dans deux heures standard commence mon tour de service : ou la partie est suspendue ou l'Amiro me dispense de ce tour." Raspo se tourna vers l'Amiro, debout à côté d'elle. Ce dernier fit un bref signe d'accord à Raspo qui, se tournant vers Mar, dit : 'L'Amiro te dispense de tous les tours de service qu'il faudra afin que se conclue le défi et il t'en donnera, après, autant pour te reposer, et sans aucune retenue sur ta paie." Mar sourit : "Dans ces conditions, si la Citoyenne Manjober veut bien s'installer, je suis prêt." Raspo éclata encore à rire : "Si tu mènes toutes tes parties comme celle là, on va certainement s'amuser." Elle se tourna vers le Chargé des Relations Internes qui avait assisté ébahi à cette joute verbale : "Ecris, prends note de l'enjeu. Pour la Citoyenne Manjober : 1, une écharpe de soie de la Terre ; 2, une broche en platine avec... bon, avec des pierres ; 3, une ceinture de peau de fergoz ; 4, deux sandales dans la même peau ; 5, un sac en mailles de platine. Maintenant le contenu du sac : 6, un brûle parfum portable ; 7, une nomination de Gouverneur de Ross ; 8, un talisman de mon dieu Meni... non, cela efface-le. Tu me concèdes aussi une exclusion, citoyen Swooney, n'est-ce pas ? Bien, merci. Alors : 8, un étui de drogue de Blix. Et c'est tout. A toi, citoyen Swooney." Mar dicta sa liste et il fallut compter les deux sandales séparément et ajouter la cuculle qu'on envoya chercher pour arriver à huit pièces. Alors Raspo demanda : "On peut s'asseoir, maintenant ?" "Après toi, Citoyenne Manjober." Ils tirèrent les couleurs au sort et pour la première partie Raspo eut les blancs. Elle commença tout de suite avec l'ouverture Mo-Ta-Tao. Mar la contra dès le début. La vieille dame déposait les pierres lenticulaires une après l'autre, avec force et précision, faisant résonner habilement la table de Go. Mar plaçait les siennes par des coups secs et mesurés qui faisaient vibrer agréablement le bois de l'échiquier. La première partie fut courte. "Tu gagnes en 17 coups, Citoyenne Manjober." "Oui, c'est vrai. Alors à moi tes dés sauteurs." Quelqu'un murmura une critique sur le jeu de Mar. Raspo s'insurgea : "Tais-toi ! Le Citoyen Swooney m'a laissé gagner seulement pour étudier ma façon de jouer. Le vrai défi n'a pas encore commencé." Mar sourit : "Tu vois loin..." Raspo répondit suavement : "Je ne suis pas née d'hier..." Commença la deuxième partie. Raspo cette fois devait jouer avec les noirs, donc c'était à Mar de commencer. Il fit une ouverture classique Mille-Fleurs. Raspo adopta la technique du miroir, puis l'abandonna dès que Mar passa à la technique de l'il-Entrouvert. Cette partie aussi fut brève et arriva à la rare conclusion de parité. La troisième fut sans histoire et Raspo la gagna de peu, aussi prit-elle le bracelet de poil d'éléphant de Mar. Un rafraîchissement fut servi, offert par l'Amiro aux joueurs, puis on reprit avec la quatrième partie. Mar avait encore les blancs. Il ouvrit par un Fuji-Wara inusité. Raspo sembla s'installer aux angles, mais Mar arriva à connecter une série de doubles yeux, gagna la partie et reprit son bracelet. Les heures passaient et le personnel se succédait au Salon. Les Chefs de Famille ne bougeaient pas. Le personnel de cuisine avait organisé un service de snack léger, froid et chaud, à consommer sur place. Mar gagna la cinquième et la sixième partie. Ils s'interrompirent le temps d'un court snack et pour se dégourdir les jambes. Mar était tendu, Raspo visiblement amusée. Quand ils reprirent, Mar gagna encore quatre parties successives. Maintenant Mar était détendu et Raspo encore joyeuse. Dans la salle commençaient à fleurir les paris. Presque tous donnaient encore Raspo gagnante : 95% des passagers et 70% du personnel. Mar gagna encore la onzième partie et maintenant Raspo n'avait plus que l'écharpe et le broche de platine. Mais la douzième fut gagnée par la vieille dame et la treizième fut nulle. Raspo était connue pour gagner in extremis. Ils étaient maintenant à table depuis plus de six heures standards. Mar gagna la quatorzième et la quinzième partie. Raspo maintenant était sérieuse : l'écharpe lui pendait déliée d'une épaule. Ils décidèrent de faire une autre pause. Parmi le personnel, Mar était maintenant donné vainqueur à 70% et chez les passagers, Raspo était encore favorite, mais juste à 60%. Beaucoup félicitèrent Mar, tant ses collègues que des Hôtes Importants. Même le Chargé des Relations Internes s'approcha. "Mes compliments, mécanicien Swooney (et il parut souligner ce 'mécanicien'). Je crois que maintenant tu peux être satisfait." Mar le regarda, surpris : "Que veux-tu dire ?" Le Chargé baisa la voix : "Ce que j'ai dit. Ne pousses pas le bouchon trop loin, ce serait regrettable." Mar s'enflamma et allait réagir. Mais le Chargé l'arrêta et il ajouta : "N'oublie pas que Raspo est au mieux avec notre employeur." "Ce n'est pas moi qui ai lancé ce défi." "Cela n'a pas la moindre importance... si tu tiens à ton emploi." Mar déglutit, baissa le regard, puis regarda le Chargé de bas en haut : "J'ai compris. J'ai très bien compris." Il revint à sa place et peu après Raspo arriva aussi. La seizième partie commença. Mar jouait platement. Raspo plissa le front et entre deux coups elle le scruta. A mi partie elle fit un signe et un de ses fils approcha. Raspo lui parla à voix basse, rapidement, en jetant un coup d'il à Mar et à l'Amiro. Son fils acquiesça et s'éloigna. La partie continua, morne et incertaine. Quelqu'un murmura : "Ils sont fatigués..." Après près d'une demi-heure (la partie évoluait en faveur de Raspo), son fils revint à côté d'elle et lui murmura quelque chose. Raspo s'appuya sur son bras, se releva à moitié, les yeux furibonds. D'un grand geste, fort et rapide, elle envoya voler de l'échiquier toutes les pierres en les faisant tomber tout autour et pleuvoir sur les spectateurs. "Amiro !" hurla-t-elle, furieuse, "débarrasse-moi de ce... de ce résidu de fausse couche de Chargé ! Dis-lui de ne plus jamais se hasarder... de ne plus jamais s'immiscer dans mes affaires !" Tous étaient debout, ébahis. Le Chargé était blême, Mar tendu, l'Amiro stupéfait. Raspo avait le visage rouge et ruisselait de colère. Un silence irréel s'abattit un instant sur le Salon. Puis tout le monde s'est mis à parler en même temps. Raspo cria : "Silence !" et ils se turent tous. L'Amiro se tourna vers Raspo : "Je te demande pardon, Chef de Famille, mais je ne comprends pas..." Raspo arrangea au mieux son écharpe d'un geste sec : "Swooney ne jouait pas au mieux de ses possibilités dans cette partie, il semblait... vidé. Parfois il se laissait prendre au jeu et il faisait des mouvements très habiles, puis il gâchait tout à mi-chemin. Maintenant je sais qu'il peut jouer bien mieux que ça, que ce n'est pas sa façon de jouer. Alors il m'est venu un soupçon et j'ai demandé à mon fils d'enquêter sur cette idée qui me turlupinait... Et que découvre-t-il ? Hein ? Très simple : ce ver stabbien, ce bâtard à tête de cul de Chargé des Relations Infirmes a intimidé Swooney ! Il lui a ordonné de me faire gagner ! C'est compris ?" Le Chargé ouvrit la bouche et murmura un "Non..." Raspo hurla, leva un poing tout tremblant : "Il nie, l'ignoble déchet de fergoz, il a le courage de nier ! Mais je vais le... mais je le..." et elle s'abandonna sur la chaise en le regardant de ses yeux meurtriers. L'Amiro se tourna vers le Chargé : "Et toi, qu'as-tu à dire ? L'accusation est grave. Tu sais bien que dans ma nef jamais je n'ai été toléré d'injustes obligations au personnel, ni en service ni encore moins hors de service ! Parle, justifie-toi !" Le Chargé était livide, blanc comme neige, mais il n'avait rien perdu de sa présence d'esprit : "Je... je ne me serais jamais permis de... de commettre un acte si arbitraire. Peut-être que le Mécanicien Swooney..." "Le Citoyen Swooney !" gronda Raspo. "Oui, oui bien sûr, le Citoyen Swooney a mal interprété mes mots. Je l'avais simplement félicité, comme bien d'autres, et je me souviens bien, je lui ai dit textuellement qu'il pouvait être satisfait..." L'Amiro se tourna vers Mar : "Je voudrais entendre ta version des faits, maintenant." Mar réfléchissait à toute allure à ce qu'il fallait qu'il dise. Mais avant qu'il puisse ouvrir la bouche on entendit Pecca. "Ce que tu as répété, Chargé, est formellement vrai. Mais c'est incomplet et substantiellement inexact. En fait, tu lui as dit qu'il pouvait être satisfait, 'maintenant'... et ça change le sens. De plus, quand le Citoyen Swooney, qui avait bien compris, a protesté en demandant des explications, tu as ajouté qu'il serait préférable de 'ne pas pousser le bouchon trop loin'. Et si ça ne suffisait pas tu as ajouté 'si tu tiens à ton poste'. J'ai deux témoins directs qui ont entendu ces mots : le Chef de Famille Wolxwy ni Shago et le Vice-président de l'Entreprise Fo'od qui étaient à côté par hasard." L'Amiro regarda encore Mar : "Tu confirmes ce que vient de dire Manjober ni Pecca ?" Mar acquiesça. L'Amiro se retourna alors vers le Chargé : "Tu as quelque chose à ajouter ?" lui demanda-t-il. Ce dernier secoua la tête. Alors l'Amiro parla dans son communicateur de poignet. Captèn et le Commissaire de bord entrèrent dans le Salon. "Avez-vous votre enregistreur officiel ?" demanda l'Amiro aux deux nouveaux venus. Le Commissaire le lui tendit et l'Amiro l'alluma. "Enregistrement officiel numéro... (le Commissaire lui montra du doigt le numéro actif) 724. Le Chargé des Relations Internes Cunly Jowlif, est destitué et licencié dès cet instant, avec suspension de ses revenus, pour comportement contraire aux intérêts de l'Entreprise et à la norme de bord, pour intimidations et menaces envers le mécanicien spatial de cinquième classe Mar Swooney . Son rôle est confié par intérim au troisième capitaine Wenje Karitoe. Fin de l'enregistrement." Puis l'Amiro se retourna vers Mar : "Citoyen Mar Swooney, je te présente mes excuses au nom de l'Entreprise. Rien de tel n'arrivera plus. Continue les parties comme mieux te semble, maintenant." Enfin l'Amiro se tourna vers Raspo : "J'espère que tu as obtenu satisfaction, Chef de Famille Manjober ni Raspo et que tu auras la grâce de bien vouloir oublier ce malheureux incident." Raspo pouffa et regarda vers Mar. Le garçon, assis, regarda Raspo et sourit. Alors Raspo acquiesça, sourit aussi et dit à voix haute, d'un ton calme : "Y aurait-il deux autres jeux de pierres ? Les autres... m'ont échappé." Un soupir de soulagement parcourut la salle. Un serviteur accourut avec un plateau et deux nouveaux étuis de pierres blanches et noires. "Le blanc est à toi, Citoyen Swooney." "Merci, Citoyenne Manjober. Mais peut-être qu'après cette... interruption, il serait bon de retirer au sort." "Bien, d'accord." Mar tira les blancs. La dix-septième partie fut gagnée par Raspo qui n'arrêtait pas de scruter son adversaire. Mar gagna la dix-huitième. Raspo parut complètement rassurée. La dix-neuvième partie commença par une ouverture des Quartiers par Mar. Raspo répondit par la technique des Infiltrations. Mar joua deux Eternels de diversion puis prit l'avantage. Raspo réussit à éliminer un des deux Eternels mais Mar transforma l'autre en un il-Double. Tous suspendaient leur respiration. Les deux joueurs donnaient le meilleur d'eux-mêmes et c'était de loin la plus longue et la plus belle partie de tout le défi. Raspo arriva à placer un double-il dans le terrain de Mar mais ne fit pas attention à certaines petites pierres disposées au hasard et sa retrouva bloquée sur le faisceau central alors qu'ils étaient à égalité dans les angles. Raspo considéra longuement l'échiquier en silence. Tout le monde se taisait, fasciné. Puis Raspo enleva son écharpe et la tendit à Mar : "Tu gagnes en trente-trois coups, Citoyen Swooney. Je me rends." "Trente-six, pas trente-trois... et il y a encore place pour une erreur de ma part." "Non, non ! Il te faudrait faire au moins trois erreurs en trente-trois pierres, j'insiste, seulement trente-trois, pour que je puisse espérer inverser le sens de cette partie et je suis sure que tu ne feras pas ces trois erreurs à ce stade. Je sais perdre, malgré ce que peuvent dire les mauvaises langues. Et ce n'est certes pas un déshonneur de perdre contre toi, Citoyen Swooney. Tu pourrais gagner le championnat galactique, crois-moi !" conclut Raspo en remettant son écharpe à Mar, se retrouvant ainsi nue. Le garçon accepta en s'inclinant, puis déposa tous les objets gagnés sur l'échiquier : "Permets-moi, Citoyenne Manjober, en signe de reconnaissance pour ta justice dans le jeu, de t'offrir l'un de ces objets en hommage, celui de ton choix." Raspo sourit : "Tu es un vrai gentilhomme, Citoyen Swooney. J'accepte volontiers de reprendre l'écharpe, pour couvrir ma nudité : à mon âge il n'est pas bon de laisser voir certaines... ruines décadentes. Si tu t'étais retrouvé nu toi, cela aurait été bien plus plaisant !" Elle prit l'écharpe, s'en drapa du mieux qu'elle put et ajouta : "Permets-moi de te faire à mon tour un cadeau. Cet échiquier de Go et ses pierres m'ont toujours suivie, dans chacun de mes voyages. Il est à toi, parce que je sais que tu en feras bon usage. L'échiquier est originaire de cette bonne vieille Terre, il vient d'un endroit anciennement nommé Yamato. Il fut offert au trisaïeul de mon trisaïeul par le Chef de Famille Nihon, descendant des anciens souverains du lieu." Mar s'inclina en signe d'acceptation et se porta une main sur le cur en signe de reconnaissance. Raspo appela un de ses fils : "Karch, accompagne le Citoyen Swooney à ses quartiers et porte ce qu'il a gagné et l'échiquier." Puis elle se tourna vers l'Amiro : "Mon ami, vu que tu as déjà tant fait pour la bonne réussite de mon défi, fais encore quelque chose pour moi." L'Amiro sourit : "Je t'en prie, demande, et si c'est en mon pouvoir..." "Bien sûr que tu peux. Je demande encore deux jours libres pour le mécanicien de cinquième classe Swooney pour qu'il puisse se reposer de sa fatigue et..." ajouta-t-elle avec un petit sourire fourbe, "et l'incident de tout à l'heure sera complètement oublié." L'Amiro sourit encore : "Bien sûr, c'est accordé de tout cur." Puis enfin ils allèrent tous se reposer. La victoire de Mar fut accueillie par le personnel de bord et l'équipage avec une vraie euphorie. Ils voulaient tous faire leur compliment à Mar qui croulait de fatigue. A la fin, Aren et ses copains organisèrent un vrai service de garde dans son couloir pour qu'il puisse enfin prendre le repos mérité. Après avoir pu reprendre ses forces, Mar fut convoqué par Amiro. "Mécanicien spatial de cinquiè..." dit Mar en entrant. "Oui, oui, assieds-toi." "Merci..." "Je dois juste te dire quelques mots, mais importants. D'abord, je regrette sincèrement l'incident provoqué par l'ex Chargé. Je crois que rien de tel n'arrivera plus à bord, jamais plus. Ensuite, je te félicite pour ta belle victoire, difficile et méritée. Dans un sens, je suis fier qu'il y ait dans mon équipage un joueur de valeur, et même un champion comme toi. Bien peu peuvent se vanter d'avoir battu au Go la Chef de Famille Manjober ni Raspo. Et puis, je dois te remercier aussi au nom de la Chef de Famille en personne, qui m'a dit s'être vraiment bien amusée. Enfin, souviens-toi que tu es un mécanicien spatial de cinquième classe. Que cela ne te monte pas à la tête à présent. Dans cette nef tu n'es qu'un travailleur, pas un champion. Je n'ai rien à ajouter." Mar acquiesça, sérieux : "Puis-je répondre, Amiro ?" "Mais, ce n'étaient que des affirmations, pas des questions. Peu importe, parle." "Je voulais juste vous exprimer mon estime, ma reconnaissance et vous confirmer que vous pouvez compter sur moi exactement comme avant. En fait, pour moi, cela n'a rien changé." Amiro se leva : "Très bien, j'en suis ravi. Laissons tomber les formalités, un instant... je dois dire que tu m'as l'air d'être un garçon digne d'estime et de respect. Ton Recommandeur n'aura jamais à se repentir de toi. Je ne me souviens pas de qui il est..." Mar sourit : "Ils sont deux et ils sont connus sous les noms de Soufflet et Vieux..." Amiro s'illumina : "Et qui ne connaît pas ces deux personnages mythiques ! Bien, mécanicien Swooney. Cette journée s'écoule." "Cette journée s'écoule, Amiro." Puis Mar alla trouver Aren. Il le trouva dans sa cellule avec son copain et il comprit qu'ils venaient de faire l'amour. Les deux garçons étaient sympathiques à Mar, même s'il avait parfois dû décliner leurs discrètes invitations à les rejoindre au lit. Mar se sentait plus attiré par Aren que par son amant, mais il ne se sentait pas encore prêt même pour une simple aventure : sa mauvaise aventure dans la Maison des Plaisirs le bloquait encore plus qu'il ne l'aurait cru. Il leur offrit l'étui avec la drogue qu'il avait gagné de Raspo et il leur indiqua qu'il pensait démissionner et s'arrêter sur Niuketol; mais sans leur en dire la vraie raison. Aren, après l'avoir remercié, lui dit : "Je regrette que tu t'en ailles. Tu sais qu'avec Makre, mon compagnon, on est très attirés par toi... et on espérait que tôt ou tard tu accepterais nos avances..." "Oui, vous me l'avez bien fait comprendre tous les deux. Dans d'autres conditions j'aurais même pu accepter vos avances, vous êtes tous deux beaux garçons, gentils et sympathiques et je crois que coucher avec vous aurait été agréable, mais... bien que n'étant pas un puceau comme vous m'appeliez en plaisantant, je ne me sens pas encore prêt pour une aventure sexuelle, après l'expérience que j'ai dû vivre." "Oui, mais peut-être qu'avec le temps... si l'occasion se présente..." suggéra Makre. "Ce n'est pas exclus, bien sûr. Mais pour l'instant, comme je m'en vais, il faudra vous y résoudre... Mais tous les deux, vous êtes un couple ouvert ? Vous n'êtes pas encore mariés, n'est-ce pas ?" "On est et on n'est pas un couple ouvert. Parfois on va s'amuser dans une Maison... plus rarement on invite un troisième... tu sais, avant de faire le grand pas et de se marier, on pense qu'il est bon d'avoir quelques.. extras. Parce que, vois-tu, quand Makre et moi serons mariés, on veut commencer par un contrat monogame fermé." "Ça me semble drôle, Aren, que vous viviez maintenant en couple ouvert mais que vous ayez l'intention de faire un contrat fermé..." "On est encore très jeunes tous les deux... dans un sens on veut s'accorder encore un peu de liberté, avant de prendre un engagement sérieux, avant de s'allier. On pense que c'est là une façon d'être plus sûrs quand on se mariera. Tu n'es pas d'accord ?" "Si et non. Je crois moi que le jour où je me lierai à quelqu'un, le jour où je serai amoureux de quelqu'un, contrat de mariage ou pas, je lui serai fidèle autant par le corps que par l'esprit..." "Mais toi, Mar, tu te sens plus attiré par ceux de ton sexe ou de l'autre ?" lui demanda Aren. "Je me sens attiré par quelqu'un qui me donne de l'amour et veut de mon amour... Peu importe son sexe. Je n'ai jamais eu de problèmes, physiquement, à faire l'amour avec un homme ou avec une femme. Même si d'habitude il m'est plus facile de tomber d'accord et de me lier d'amitié avec quelqu'un de mon sexe que de l'autre..."
CHAPITRE 8
La proposition de Lidje
Mar rentra à sa cellule. Dans le couloir il rencontra Lidje.
"Mar, je venais justement te voir." "Entre, j'ai encore une heure pleine avant le début de mon tour." Ils entrèrent dans la cellule de Mar. "Tu as pris un gros butin, Mar. Ce sont toutes des affaires qui valent un paquet d'Actions. Rien que cette ceinture... elle vaut presque six mois de mon salaire. Que penses-tu en faire ?" Mar s'assit : "A dire vrai je n'ai pas encore eu le temps d'y penser. Mais... j'en vendrai certaines et je garderai les autres... Je ne sais pas encore." Lidje acquiesça : "Tu ferais bien d'y penser vite. On approche de Niukétol et là tu pourrais faire de bonnes ventes." "Bien sûr. L'échiquier et les pierres de Go, je les garde, c'est un cadeau et leur valeur dépasse tout prix commercial. Et puis je pourrais garder le brûle-parfum, la ceinture et les sandales qui me vont très bien. L'étui de drogue je l'ai offert à Aren et aux amis qui m'ont aidé. Le reste on peut tout vendre." Lidje le regarda : "Tout ?" Mar confirma : "Oui, il n'y a que des choses sans intérêt pour moi et qui valent une fortune et... mais où veux-tu en venir, Lidje ?" "Nulle part, je croyais juste... j'espérais..." "Il y a quelque chose que tu voudrais ? Si c'est ça dis-le-moi, je te le donne volontiers !" Lidje se mit à rire : "Mais non ! Non. Je ne saurais vraiment quoi en faire, moi, d'objets si luxueux, et si c'était un cadeau de ta part, je ne pourrais même pas le vendre." "Alors ?" "Alors je pensais... je pensais à la nomination de gouverneur de Ross... Elle est encore en blanc, n'est-ce pas ?" "Oui, bien sûr. Et alors ?" "Alors... rien. Tu sais où est Ross et ce que c'est ?" "Non, je n'en ai jamais entendu parler. J'imagine que c'est une planète." "Et tu sais ce que c'est, être gouverneur d'une planète ?" "Ça oui, je sais. Ça veut dire être le représentant de UPO sur la planète, n'est-ce pas ?" "Oui, exact. Mais en pratique c'est presque une sinécure qui de plus rapporte bien." "Une quoi ?" "Une sinécure. C'est à dire une charge qui ne demande plus, de nos jours, presque aucun travail, aucune responsabilité, mais qui donne droit à une remarquable dotation, à un rang officiel et qui de toute façon met entre les mains de qui le veut une appréciable dose de pouvoir..." "Grand bien lui fasse, mais je ne vois pas où..." "C'est pour ça que ces nominations sont vendues et achetées ou gagnées au jeu." Mar haussa les épaules : "Ah, tu veux dire que je la vendrai bien." "Parmi les Gouvernats, celui de Ross est un de ceux qui rapportent le moins : la dotation n'est que d'une Obligation et demie par an, ou à peine plus..." "Diable ! Dix fois ce que je gagne !" "Oui." "Lidje, mais comment fais-tu pour être si bien informé ? Tu as quelque chose en tête..." Son ami répondit par un "Mmpf !" Mar le regarda dans les yeux : "Alors, allez, accouche !" Lidje s'installa mieux : "Ross est une des premières deux cents planètes découvertes et colonisées aux temps de la Grande Expansion. C'est une planète presque entièrement dépourvue de ressources minérales et sans rien de rare ou de précieux. Elle est petite, elle a un écosystème parfait... et c'est tout. Un monde plutôt primitif et pauvre, qui ne fait envie à personne. "Quand l'UPO a remplacé l'ONU, il a été décidé d'abolir, partout, la peine de mort et la prison à vie. Alors il a été décida à utiliser Ross comme planète pénitentiaire, comme lieu d'exil perpétuel. En fait, Ross est maintenant aussi connue sous le nom de..." "Galère !" "Oui, sous le nom de Galère. Là-bas, depuis près de huit cents ans, on décharge tous les refusés de l'humanité, de différentes planètes, pour des motifs variés. Tous ceux qui arrivent là-bas comme condamnés n'ont jamais eu aucune possibilité de revenir en arrière. Et aucune évasion n'a jamais été possible." "Bah, ce sont des criminels et ils ont eu ce qu'ils méritaient. Ils ont plutôt de la chance de vivre à une époque assez civilisée pour leur donner la possibilité de vivre leur vie loin d'une prison et en toute liberté ..." "Belles paroles d'un livre de classe. Mais le fait est que l'on peut être envoyé là-bas pour les motifs les plus variés, de 'massacre' à 'antipathie d'un puissant' ! Et puis, tu ne penses pas à leurs enfants, et aux enfants de leurs enfants, tous exilés là-bas pour toujours ? Ce ne sont pas de libres Citoyens. Pas plus que les descendants de ceux qui y ont été envoyés il y a des siècles. Quelle est leur faute ? Dans un sens, Mar, eux aussi sont des esclaves, tout autant que les gens des... Maisons des Plaisirs." Mar sursauta : "Beau discours, mais..." "Et toi maintenant, si tu veux, tu peux être le Gouverneur de Galère." "Mais, même si j'acceptais, que pourrais-je changer ? Rien. Que vaudrait ma voix face à celles des milliers de planètes de l'OPU ? Et puis, gouverneur, moi ? Je ne saurais même pas par où commencer. C'est ridicule." "Pour ça, autant que je sache, personne n'est jamais né gouverneur. Et de toute façon, il est évident que le Gouverneur Swooney peut infiniment plus que le mécanicien Swooney, si peu que ça puisse être." "Arrête là, Lidje, je n'y pense même pas !" "Et bien si, tu devrais y penser. Tu as encore un peu de temps pour y penser." Mar se leva : "Il est temps que je mette ma spray-tenue et que j'aille au travail. On en reparlera." "Bien sûr, Mar, sois certain qu'on en reparlera." Mar se déshabilla, se lava et entra dans l'applicateur après s'être mis le kit repoussant sur la tête, les mains et le bassin. Pendant que sortait la brume gris-bleue, il repensa aux mots de son ami. "Non, non, je ne peux rien y faire, moi..." se dit-il. La brume fut emmenée par des jets d'air et le gaz bleu consolidant sortit. Mar repensa à la Maison des Plaisirs et fut mal à l'aise. Combien de fois avait-il pensé : si je pouvais... Et là, bien que dans un autre domaine... Mais jamais il ne réussirait à faire quelque chose d'utile, il manquait trop d'expérience... La lumière jaune s'alluma. Mar sortit de l'applicateur et enleva son casque protecteur. Et puis il était bien trop jeune et il ne savait rien des lois ni de la politique et... C'est vrai que quand il avait eu affaire à la loi il s'était dit que s'il avait eu plus d'argent il aurait pu trouver de vrais experts pour le tirer de cette situation. Maintenant il pouvait avoir bien plus d'argent qu'il n'avait jamais osé l'espérer, au moins dix fois ses revenus actuels... Mais certainement il trouverait des obstacles plus grands que lui, des gens plus fourbes et plus experts et surtout, plus riches et puissants que lui... Mar commença sa tournée de contrôle. Les opérations à faire absorbaient complètement ses pensées. Après son tour, il entra dans le pèle-molécules où il se lava de sa spray-tenue, puis il s'accorda une douche de vraie eau puis il rentra dans son cubicule. Il prit en main la nomination de Gouverneur. C'était un rouleau de simili-papier blanc bordé d'or, avec les caractères locos écrits à la main avec une belle encre pourpre. "Le Secrétaire Général Galactique au nom de l'Organisation des Planètes Unies, déclare que (espace laissé en blanc pour le nom) est nommé Gouverneur de la planète Ross du système de Castor à partir de (espace blanc pour la date) jusqu'à sa démission ou sa mort." Le feuillet était signé et estampillé avec les sceaux officiels. Puis il y avait un espace en blanc pour les références d'enregistrement. Mar secoua la tête, enroula la nomination et la jeta sur le bureau. Il s'étendit sur la couchette. Il repensa à Soufflet puis à Vieux et à leurs mots : "Je sens que tu feras beaucoup de chemin, Crevette." Il tendit la main et prit le bloc moléculaire. Il l'alluma à la dernière page et il relut la phrase finale "Rappelle-toi de ne jamais voler ni trop bas ni trop haut, à moins que la pression atmosphérique ne l'exige." Il n'était pas facile de trouver une réponse. Il avait envie de refuser, mais il n'en était pas non plus tout à fait certain. Il s'endormit et rêva. Il vit comme un grand champ de velours noir, illimité. De nombreuses sphères argentées étaient posées dessus, immobiles, en équilibre statique. A un moment un rayon de lumière effleura une minuscule sphère qui se mit alors à tourner doucement. Elle frappa une autre sphère, plus grande dans un tintement métallique et toutes deux semblèrent acquérir de l'énergie en tournant toujours plus vite dans des directions différentes. Il les vit en frapper deux autres, avec des tintements métalliques... des tintements métalliques... Il se réveilla : le signal à la porte tintait. Il se leva et activa le bouton d'ouverture. Lidje entra. Mar l'apostropha en souriant : "Salut, Lidje, quelle est la pression atmosphérique en ce moment ?" Lidje le regarda sans comprendre : "Mais qu'est-ce que j'en sais, moi, de ces choses ?" Mar sourit. "Alors," lui demanda son ami, "tu y as pensé ?" "Oui, et je n'ai pas encore de conclusion. Mais je suis plus pour le non que pour le oui." Lidje s'assit : "Ecoute, Mar, accepte. Va voir, au moins. Si c'est le cas, tu essaies... si non tu peux toujours renoncer et revendre la nomination." Mar fit non de la tête : "Avec toi tout a l'air facile." Lidje insista : "Tu ne peux pas renoncer, tu ne le vois pas ? Si quand quelqu'un d'honnête a la possibilité de faire une chose il renonce, il n'a plus le droit après de se lamenter si les choses ne vont pas bien !" Mar fit encore non de la tête. Son ami reprit : "Tu ne peux pas te dire incapable de faire quelque chose avant d'avoir essayé. Ce n'est ni honnête ni cohérent..." Mar eut un sourire fatigué : "Laisse-moi encore quelques jours, Lidje, d'accord ? Laisse-moi encore le temps d'y penser." "D'accord, Mar, comme tu veux. Tu viens au gymnase ?" "Je n'ai pas envie, aujourd'hui... je suis encore un peu fatigué. Si on allait à l'aquarium, plutôt ?" Ils y allèrent. Ils se déshabillèrent, prirent deux respirateurs et ils plongèrent dans le grand bassin qui reproduisait les fonds abyssaux du Monde-Marécage. Ils commencèrent à nager sous l'eau, en se faisant des signes et en explorant les grottes artificielles. Après plusieurs tentatives ils arrivèrent enfin à approcher un poisson illusionniste. Tous les deux, un instant, eurent l'impression de voir les "Mondes Enchantés". C'était des instants très courts, mais l'illusion était si intense, si forte, si réelle qu'à sa disparition elle vous laissait un moment désorienté. Chacun voyait autre chose, différent à chaque fois, mais toujours très net et fascinant. Quand l'illusion disparaissait, le poisson était déjà loin. Ce poisson induisait des illusions aux autres êtres autant comme moyen d'attaque que de défense. S'il se trouvait près d'un ennemi (et bien sûr il considérait les humains comme tel) il avait tout le temps de se mettre à l'abri, si par contre il approchait une proie, il avait tout le temps de l'engloutir avant que l'illusion disparaisse et que la proie puisse se défendre ou fuir. Certains soutenaient qu'il agissait par télépathie, d'autres par contre soutenaient qu'il agissait directement sur le système nerveux en émettant un faisceau d'ondes neuronales directionnel. Aucune des deux thèses n'avait été confirmée ni démentie par la science officielle. Lidje et Mar firent surface et sortirent. Comme souvent, chacun raconta à l'autre sa propre vision, excité. Couchés sous les lampes solaires, ils continuaient à parler quand s'approcha d'eux une personne âgée. "Tu es le Citoyen Mar Swooney ?" demanda le nouvel arrivé. "Oui, c'est moi, Citoyen..." "Je suis Bleke Chikuot, mais mon nom ne doit rien te dire..." "Effectivement." Répondit Mar et il se redressa pour s'asseoir appuyé sur ses bras tendus derrière lui. L'autre continua : "Je suis le secrétaire personnel de Gidah ni Rodle, le Premier. Il a assisté au défi de Go et il a été très frappé par ta valeur. C'est pourquoi il a pensé à t'offrir la charge de champion officiel de la Famille Gidah, avec le droit d'ajouter le nom de la Famille au tien, avec tous les privilèges que cela suppose." Mar se leva : "Remercie beaucoup le Premier pour l'estime et la confiance qu'il me montre et pour sa généreuse proposition. Mais dis-lui que le Citoyen Mar Swooney décline son offre. Si un jour il doit faire partie d'une famille, ce sera la sienne." Le secrétaire n'insista pas, s'inclina et sortit. Mar s'assit à nouveau. Lidje lui demanda : "La sienne à qui ? A Rodle ?" Mar le regarda, surpris : "Mais non, la mienne ! J'ai dit la sienne, c'était celle de Mar Swooney, la mienne !" Lidje rit : "Je m'en doutais, mais lui il aura certainement compris ce que j'ai dit." "Et bien... c'est peut-être mieux comme ça. Mes mots auraient pu paraître offensants s'ils avaient été plus explicites." "Alors, Mar, tu crois pouvoir un jour fonder ta propre Famille ?" "Oh, par les Puissances, bien sûr que non !" "Pourtant, Mar, la dignité de gouverneur pourrait être le premier pas vers..." "Holà, Lidje, c'est un coup bas. Je t'avais demandé de me laisser quelques jours de réflexion." Lidje lui frappa l'épaule d'une main : "Allons-y. Mon tour de travail commence bientôt." Ils se rhabillèrent et retournèrent aux quartiers du personnel. Le lendemain, Mar attendit son ami dès qu'il remontait du travail. Ce dernier arriva dans le couloir avec encore sa spray-tenue blanche. "Salut, Mar." "Lidje... j'ai pris une décision. Si tu viens avec moi, j'accepte d'essayer." Son ami ouvrit la bouche pour parler, regarda par terre, puis ses mains : "Non, Mar. Tu dois faire ta route par ta force. Je te suis gré de la proposition, j'aimerais l'accepter, mais c'est toi qui dois le faire. Ma route est différente, ma place est ici... mais je ne peux pas te dire pourquoi. Va, Mar. Tu as fait le bon choix. Dans trois jours nous serons en orbite de Niukétol puis vite à terre." "Holà, un moment. J'ai dit que j'acceptais seulement si tu..." "Oui, oui, je le sais. Mais tu accepteras aussi sans moi. Tu sais, Mar, jusque maintenant tu t'es toujours appuyé sur quelqu'un. Ce que je vais te dire peut te faire mal, mais un ami doit aussi courir ce risque-là, quand c'est nécessaire. D'abord tu t'es appuyé sur Avocat et ça s'est mal passé. Puis tu t'es appuyé sur Felwoz et ça a mal fini pour lui. Puis sur Vieux et ... j'ai oublié le nom de sa compagne, et tu t'en es bien sorti. Maintenant tu t'appuies sur moi..." "Et je m'en sortirai bien de nouveau." "Possible. Mais désormais tu dois apprendre à marcher seul. Tu as plus de vingt ans, tu ne peux pas continuer à t'appuyer sur les autres toute ta vie." "Tu as peut-être raison, Lidje, mais c'est que... j'ai peur de tomber et..." "Si tu tombes, tu te relèveras et la fois d'après tu feras plus attention. Quand tu joues au Go tu es fort, sûr de toi. Après tout, la vie aussi est un jeu. Une pierre ici, une là, parfois tu gagnes quelques pierres, parfois tu en perds mais l'important c'est de gagner la partie. Non, plus encore, parfois tu perds ou tu gagnes les parties, comme avec Raspo. L'important c'est de gagner le défi." Mar prit la main de son ami : "Tu as peut-être raison, Lidje. Bien que j'aie peur... j'essaierai." Lidje lui serra les mains : "Bien. J'étais sûr que tu prendrais cette décision. Maintenant laisse-moi aller éliminer cet habit. On se voit après." Mar retourna à sa cellule, s'assit au bureau et reprit la nomination de Gouverneur. "Voilà, c'est fait" pensa-t-il, "que Les Puissances ou Je-Suis ou qui que ce soit me vienne en aide." Il se leva : "Ohé, là-haut, ceci est une prière, la première de ma vie, je crois. Si tu existes, tends l'oreille et essaie de ne pas me laisser seul, toi au moins. Et si Lidje me dit que je m'appuie encore, on le laissera dire." Ils atterrirent sur Niuketol. Le jour même, Mar demanda à parler à l'Amiro. "Oh, mécanicien Swooney ! Alors, qu'y a-t-il ?" "Je suis venu démissionner, Amiro." "Comment ça ! Tu n'as pas été bien avec nous, peut-être ?" "Oh si, au contraire..." "Alors on t'offre un meilleur travail ? Dans ce cas, avant de démissionner, je voudrais que tu saches une chose. J'ai demandé à l'Entreprise de te promouvoir mécanicien de quatrième classe et j'attends la réponse d'un moment à l'autre ; mais je suis sûr qu'elle sera positive, à ce jour l'Entreprise n'a refusé aucune de mes propositions d'avancement." "Je te remercie, Amiro, mais j'ai pris ma décision." "Je le regrette, tu aurais pu faire carrière, ici avec nous. Dans deux ou trois ans, si j'avais continué à être content de toi, je t'aurais proposé une participation à la propriété... Mais bien sûr tu as trouvé mieux. Suis-je trop curieux si je te demande quelle offre on t'a fait ?" "Non. Non, personne ne m'a rien offert." "Je ne comprends pas. Que comptes-tu faire alors ?" Mar se sentit gêné : "Ne riez pas, Amiro... mais j'ai décidé de mettre à mon nom la nomination de Gouverneur de Ross que j'ai gagné de la Chef de Famille des Manjober." L'Amiro écarquilla les yeux... et la bouche : "Tu... mais as-tu bien réfléchi, Swooney ? Tu es si jeune, et puis..." "Non, Amiro, je n'y ai pas tellement réfléchi. J'y ai pensé longuement, mais... et bien, j'ai décidé d'essayer." Amiro se leva lentement : "Sincèrement, Citoyen Swooney, je ne sais pas si tu agis sagement. Un Gouverneur doit affronter d'énormes dépenses pour tenir son rang, dans le milieu qui lui convient, et tu n'es pas assez riche, d'ailleurs tu n'es pas riche du tout. Et puis, c'est un monde d'intrigues et... tu es vraiment décidé ?" "Oui. Je ne prétends pas bien faire à sauter ce pas, mais je sens que je dois essayer. Advienne que pourra... on verra." "Bien. Je te souhaite de savoir bien jouer cette partie-là aussi, Citoyen Swooney. Quoi qu'il advienne, tant que je serai Capitaine Premier sur cet astronef, tu auras toujours un poste ici à bord. Je ne peux pas faire plus pour toi." Mar s'inclina : "Merci, Amiro. Je n'oublierai pas tes mots. Bonne route." "Bon chemin, futur Gouverneur." Mar sortit du bureau de l'Amiro. Il régla les formalités de démission et de débarquement, il salua tous ses amis et Lidje en particulier. "J'espère te revoir un jour, Lidje." "Moi aussi, Mar. Bonne chance et... bonne chance, Mar." "Attends, Lidje, je voulais te demander une chose..." "Oui, Mar ?" "Ça fait longtemps que tu me parles du vu que tu as fait et qui t'empêchait de faire l'amour... Je ne t'ai pas posé de question, alors, mais maintenant, avant qu'on se quitte, je voudrais savoir les raisons de cet étrange vu..." "Pourquoi me demandes-tu cela, Mar ?" "Parce que vois-tu... j'ai envie de faire l'amour avec toi, Lidje et avant qu'on se quitte, j'aimerais pouvoir le faire avec toi, au moins une fois, pour pouvoir te dire de tout mon être combien tu es important pour moi. Mais tu as dit que tu as fait un vu, alors je voudrais comprendre ce qui t'interdit de faire l'amour avec moi." "Tu es mon meilleur ami, alors je peux te le dire... Quand j'avais dix-sept ans, je suis tombé amoureux d'un garçon de mon âge. Lui aussi, peu à peu, est tombé amoureux de moi. Comme c'était un krishtien comme moi, on a décidé de ne pas coucher ensemble jusqu'au jour où on pourrait se marier. Mais on s'est juré un amour éternel et on s'est juré l'un à l'autre de ne faire l'amour avec personne d'autre, jamais, de toute notre vie. "On devait se marier dès qu'on aurait dix-huit ans, pour pouvoir se passer de l'autorisation de nos parents, parce que sa famille voulait le marier à la fille de gens influents, pour des raisons d'intérêts économiques et que donc jamais ils ne lui auraient donné l'autorisation de m'épouser... On n'était qu'à un mois de mon anniversaire et deux du sien et donc du jour où on pourrait se marier... Mais sa famille a découvert nos projets... et mon Grahen a mystérieusement disparu, je n'ai plus jamais rien su de lui, personne ne l'a plus jamais vu... "On dit qu'il est mort. J'ignore si c'est vrai : son corps n'a jamais été retrouvé. Mais moi, tu vois, je l'attends encore, et je l'attendrai jusqu'à ce que la mort me prenne. Alors, comprends-le, je ne suis pas libéré du serment que je lui ai fait... Je te l'ai dit, je me sens très attiré par toi, Mar, mais entre nous, à cause de ce serment, il ne pourra jamais y avoir rien de plus que de l'amitié..." Mar acquiesça : "Oui, même si je ne peux pas dire que ton choix m'a fait plaisir, je le comprends. Bien sûr, ça ne doit rien avoir de facile pour toi... ta décision tient de l'héroïsme. Je regrette, parce qu'avec toi j'aurais enfin pu vaincre ce blocage psychologique qui, depuis la mort de Felwoz, me fait fuir tout contact sexuel... mais je te comprends..." Lidje sourit : "Tu le surmonteras, ton blocage, n'en doute pas. Tu trouveras certainement la bonne personne avec qui tu n'auras plus de problèmes. Et peut-être la bonne personne avec qui partager, plus encore que des jeux sexuels, aussi et surtout un échange d'amour." "J'aurais aimé que cette personne soit toi, Lidje..." "Moi aussi, Mar, s'il n'y avait eu ce serment."
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