Le premier livre de Mar Swooney (5)
de Andrej Koymasky
CHAPITRE 9
Une plus grande partie
Une fois à terre, Mar s'installa dans une Maison d'Hospitalité conseillée par Aren. Il prit rendez-vous avec le Dirigent du Bureau local d'Enregistrement de l'OPU pour le lendemain. Il réfléchit longtemps à comment s'habiller pour ce premier important rendez-vous. Les mots de son père tournaient dans sa tête.
"Le bon habit ouvre les bonnes portes."
Il mit alors un kilt et une cape blancs, la ceinture et les sandales gagnées de Raspo, le sac de feuilles et il se présenta au bureau. Il fut tout de suite introduit chez le Dirigeant, sans faire antichambre. Il présenta la nomination dont il demanda l'enregistrement en son nom. Le dirigeant le regarda partagé entre la surprise la curiosité et peut-être la suspicion.
"Il semble que cette nomination a été acquise il y a près de sept mois standards par le troisième fils du Premier des Kresh. Comment est-elle arrivée en ta possession ?
"Je l'ai reçue de la Chef de Famille Manjober ni Raspo, en toute légalité."
"Ça t'ennuie si je fais un contrôle ? Tu sais, c'est la procédure..."
"Mais bien sûr. Ce sera facile : la Chef de Famille des Manjober et des dizaines de témoins qualifiés de son rang sont en ce moment à bord du Rêve d'Eau en escale à l'astroport voisin. Je te prie de vidéophoner maintenant, en ma présence."
Le Dirigeant acquiesça. Il parla par interphone à un secrétaire et après quelques instants un panneau devant le bureau du Dirigeant devint luminescent et y apparut l'image de Raspo en grandeur nature : elle semblait assise là avec eux dans la pièce. Raspo regarda autour d'elle, reconnut Mar et cligna de l'il.
"Holà, champion ! Quel bon vent... mais tu n'es pas dans la nef. Qui est ce Citoyen à côté de toi ? Dirigeant de quoi ? On me l'a dit mais j'avoue n'avoir pas fait attention..."
Le Dirigeant se présenta, s'excusa du dérangement et expliqua le motif de l'appel.
"Par le dieu Meni ! Bien sûr que le Citoyen Swooney a dit vrai. Ne sais-tu pas reconnaître un honnête homme quand tu en vois un ?"
Le Dirigeant s'excusa encore : "Ce sont les formalités bureaucratiques, malheureusement. J'aurais besoin d'une déclaration enregistrée soit de la Famille Kresh soit de toi, Chef de Famille, pour pouvoir démontrer sans contestation possible que le Citoyen Swooney ici présent est bien en possession légitime de cette nomination."
Raspo fronça le regard vers le Dirigeant puis se retourna vers Mar : "C'est bon, Citoyen Swooney, je vais m'occuper de tout. Mais dis-moi donc, quand penses-tu revenir à bord ?"
"Et bien, Chef de Famille Man..."
"Oh, Swooney, s'il te plait. Tu ne peux vraiment pas m'appeler Raspo tout court ? Ça me ferait plaisir."
"D'accord, Raspo."
"Alors, tu ne reviens pas à bord ?"
"Non..."
"Je le regrette, tu sais, je le regrette. J'espérais que tu m'accorderais ma revanche. Mais on en aura l'occasion, tôt ou tard. Et bien nos routes se séparent plus tôt que prévu. Salut, Swooney !" et l'écran s'éteignit avant que Mar ou le Dirigeant puissent ajouter autre chose.
Quelques jours plus tard tous les enregistrements nécessaires étaient faits et la nomination avait pleine valeur légale. La nef était repartie entre temps. Mar décida de s'installer dans une maison à lui. Grâce aux recherche via l'Elaborateur Central de Situation, il trouva une petite construction avec jardin, libre tout de suite, pas loin du Palais du Grand Conseil. Elle avait été construite près de deux siècles avant par le Chef de Famille Kétol pour les amants de son deuxième fils.
C'était une petite construction agréable, sur deux niveaux. Au rez-de-chaussée il y avait un petit salon de représentation avec un mur complètement ouvert sur le jardin, une salle à manger avec les servitudes annexes, une cuisine et plusieurs cubicules pour les servants. Au premier il y avait une grande salle avec une alcôve, et tout autour plusieurs cubicules pour les amants, le personnel de service et même une belle salle de bain commune et les toilettes.
La chambre à alcôve avait les murs couverts de très belles fresques érotiques représentant des couples célèbres de l'histoire, la littérature et la mythologie, présentés nus dans diverses positions sexuelles, comme un immense kamasutra illustré. Mar remarqua que la grande majorité des couples était composée de personnes du même sexe, mais pas tous. Regarder ces images provoquait une certaine excitation sexuelle. Mar se demanda si, à la longue, elles ne deviendraient pas presque lassantes...
Mar l'acheta néanmoins pour une Obligation et douze Actions et il dut vendre le sac en mailles de platine pour pouvoir payer cette somme. Les pièces étaient tristement vides, mais ça suffirait bien pour commencer. Il utilisait un des cubicules du rez-de-chaussée pour lui et il aménagea en bureau le petit salon de représentation. Il ne voulait pas encore se lancer dans de grandes dépenses.
Il se mit en contact avec le Service Central de Données pour se documenter sur Ross, sa position spatiale, son histoire, ses caractéristiques et son statut juridique. Il remplit de nombreux microchips en copiant la documentation légale et réglementaire sur la charge de Gouverneur. Bien vite le bureau de Mar déborda d'enregistrements, microchips, copies électroniques, documents, textes, cartes, holodocuments et extraits de journaux. Mar passait des heures et des heures à lire, confronter, prendre des notes et chercher plus de documentation.
Après quelques jours de cet intense travail, il reçut une invitation : le Gouverneur de Niukétol donnait en son honneur une petite réception informelle à la Résidence. Le serviteur qui lui remit l'invitation, écrite en élégants caractères gris-foncé sur une feuille de vrai papier gris perle bordée d'argent et pliée de façon artistique avait l'air très hautain.
"Donne ceci au Secrétaire du Gouverneur. Je reste ici pour attendre une réponse. Fais vite."
Mar sourit intérieurement : "Tu peux partir tout de suite. Rapporte que le Gouverneur Swooney accepte et remercie."
Le serviteur fronça les sourcils : "Qui crois-tu donc être pour répondre au nom de ton maître ?"
Mar se regarda : il portait, comme toujours chez lui, une simple tunicelle grise de travailleur et il comprit l'erreur du serviteur.
"Attends un instant, alors." Dit-il amusé.
Il alla à sa garde-robe, mit ses plus beaux habits et revint à la porte.
"Je suis le Gouverneur Mar Swooney. Je confirme ce que je t'ai dit tout à l'heure. Ou peut-être vas-tu encore exiger un contrôle d'identité ?"
Le serviteur perdit immédiatement sa superbe et il était impossible de deviner s'il était plus intimidé, émerveillé ou scandalisé : "Je vous demande pardon, Gouverneur, mais... je m'en vais ! Cette journée s'écoule, Gouverneur... cette journée s'écoule."
"Cette journée s'écoule, serviteur."
Dès que l'autre fut parti, Mar éclata de rire. Il était évidemment inhabituel de voir un Gouverneur négligemment vêtu venir ouvrir en personne la porte pour recevoir un serviteur.
Les jours suivants il poursuivit ses recherches jusqu'à ce qu'il soit temps de se rendre à la réception. Il s'habilla de façon simple mais élégante puis il partit à pieds vers la Résidence du Gouverneur, qui n'était pas loin de chez lui.
Une fois là, il fut arrêté à la porte par un agent : "Où crois-tu aller, Citoyen ?"
Mar mit la main dans son sac et lui montra l'invitation. L'agent parut abasourdi. Il appela son supérieur. Lequel regarda l'invitation, regarda Mar et le pria de s'installer dans la salle de garde. A son tour il appela de Chef des Agents qui pria Mar d'accepter un contrôle rétinien d'identité. Vérification faite, le Chef informa immédiatement le Secrétaire du Gouverneur, qui arriva haletant. Mar était stupéfait et aussi amusé par tout ce remue-ménage.
Le Secrétaire lui présenta ses excuses pour l'attente : "... mais nous t'attendions dans la salle des transmen, comme il est de coutume après réception de l'avis de ton secrétaire de ton appréciée arrivée. Nous ne nous étions pas préparés à accueillir une telle arrivée avec la forme due à ton rang. J'espère que tu voudras bien nous en excuser, Gouverneur Swooney."
Mar acquiesça, le visage composé : "Oui, oui bien sûr. C'est juste qu'il fait beau aujourd'hui et j'ai eu envie de faire quelques pas..."
"Oh, mais ce n'est certes pas à toi de t'excuser, bien sûr. Si tel est ton bon plaisir, il en est bien ainsi. Je te prie de me suivre."
Mar traversa des couloirs et des salons splendides. Le luxe était incroyable et la Résidence était ce qu'on pouvait concevoir de plus moderne et confortable. Des uvres d'artistes fameux, du moins Mar le pensait, décoraient avec goût chaque pièce. Enfin, Mar fut annoncé au Gouverneur Frattan, d'ailleurs déjà averti de son arrivée, Mar se dit que ce long trajet dans les couloirs et les salons avait le double but de l'impressionner et de donner à Frattan le temps de se préparer.
Frattan était une femme dans les quarante-huit ans standards, petite, chauve, avec une curieuse bouche aux coins relevés vers le haut, aux lèvres très fines, un petit nez arrondi, des yeux presque fermés mais très vifs et de couleur indéfinissable. Une petite cape légèrement relevée par les seins, les hanches larges, un kilt finement plissé de la même étoffe, peut-être bien la fameuse soie verte de Kium, décorée au centre par une belle broche de lumière solide verte. Sandales et sac étaient de la même étoffe douce que l'habit, mais sur chaque trame étaient enfilées de minuscules perles de lumière solide qui au moindre mouvement chatoyaient.
Mar s'inclina brièvement mais il sentit tout de suite sur ses épaules les mains moites de sa collègue.
"Très cher Swooney ! Je suis si heureuse de faire ta connaissance ! Viens, viens, mon humble demeure est la tienne. La fête commencera plus tard et je suis contente que tu te sois montré si ponctuel, ça nous laissera au moins le temps de faire connaissance et d'échanger quelques opinions."
Mar répondit : "Merci... Frattan (et il lui fut difficile de dire son nom sans le faire précéder du titre). Moi aussi je suis heureux de parler avec toi."
Ils entrèrent au bureau : c'était une pièce grande comme un étage entier de la maison de Mar, avec deux murs fermés d'une unique vitre courbe de verre polarisé. Un mur était entièrement couvert d'une énorme tapisserie, apparemment de facture terrestre, avec des scènes de la Dernière Guerre Mondiale. Devant laquelle était le bureau de Frattan. Le plateau était fait dans un seul morceau de racine d'arbre des sculpteurs, savamment travaillé. Le quatrième mur avait une porte centrale, par où ils étaient entrés et deux petites portes latérales. Entre les portes il y avait deux petites consoles, également sculptées dans des racines d'arbre des sculpteurs, l'une équipée d'un terminal d'ordinateur, l'autre d'un banc pour les rafraîchissements.
Au centre de cette grande salle, à même le dallage, jaillissait une fontaine d'eau courante avec des plantes et des fleurs, formant un minuscule jardin très soigné à la mode gedozen. Mar était effaré par tant de luxe.
Frattan le conduisit à la fontaine et ils s'assirent sur deux pierres couvertes de mousse blanche. De nulle part arrivait une petite musique, de la flûte, et des brûle-parfums cachés diffusaient une discrète odeur de sous-bois.
"A peine informée de ta nomination, très cher Swooney, j'ai voulu être la première à t'inviter pour pouvoir, comme le veut la coutume, de présenter aux Citoyens de haut rang de la planète ou de passage sur Niukétol. Mais je dois t'avouer que, ne sachant rien de toi ni de tes origines (tu dois me pardonner mon ignorance mais au jour d'aujourd'hui, malgré les moyens à notre disposition, il est si difficile d'être au courant de tout...) j'apprécierais d'échanger avec toi quelques informations qui me permettraient de te présenter correctement aux autres invités..."
Mar réfléchissait rapidement : "Mais naturellement, Frattan. D'ailleurs, il a été impardonnable de ma part d'arriver ainsi chez toi à l'improviste, sans me faire annoncer... mais tu excuseras le manque d'expérience de mon jeune âge. J'espère aussi que tu auras l'amabilité de me guider pour que je puisse éviter les stupides erreurs que je pourrais faire sans ton aide experte." ("Les cours de comportement et de rhétorique suivis à l'Eden SPA, après tout, se révèlent utiles" pensa Mar).
Frattan acquiesça vigoureusement : "Mais certainement. En effet, je suis Gouverneur depuis des années et je connais nombre de collègues personnellement, mais tu es le plus jeune que j'aie rencontré à ce jour. Ce qui plaide en ta faveur, évidemment..."
"Merci, Frattan. Tu m'interrogeais sur moi et ma famille. Et bien (je dois prendre garde à bien choisir mes mots, pensa Mar) c'est une antique famille de la planète Terre, pas une des plus importantes, certes, mais antique (quelle famille n'est pas antique, après tout ?). Elle n'est pas importante, disais-je, mais elle a un fort sens des traditions. Ma mère est une fonctionnaire de l'ONU, le Gouvernement de la Terre, mon père, depuis qu'il a eu un accident, s'occupe de problèmes économiques (il est toujours attentif à boucler le budget familial, le pauvre, pensait Mar amusé). Quant à moi, depuis que je suis majeur, je n'ai fait que voyager.
"Je dois t'avouer que jusque là je ne me suis jamais décidé sur le domaine d'activité auquel je dédierais les heures de ma vie (il y en a toujours eu d'autres pour décider pour moi, pensait-il) bien que plusieurs Entreprises m'aient offert la possibilité de m'installer définitivement. Le seul Contrat qui aie réveillé mon intérêt venait d'une Entreprise de Croisière Intergalactique, mais j'ai laissé tombé cette offre pourtant généreuse quand l'aimable Raspo, la Chef de Famille des Manjober, en accord avec la Famille Kresh, m'a offert la fascinante possibilité de m'insérer dans le monde de la politique. Oh, je sais bien que Ross est une petite planète dépourvue d'attrait et d'importance, mais pour commencer, me suis-je dit..."
Mar espérait n'avoir pas poussé son jeu trop loin. Au fond il n'avait dit que la vérité, bien que de façon à ce que Frattan puisse l'interpréter comme elle le souhaitait. Et puis, si on découvrait la vérité de choses (mais qui prendrait la peine de faire des recherches approfondies sur lui ?) tant pis : personne ne pourrait l'accuser d'avoir menti. Frattan, pendant que Mar parlait, acquiesçait et prenait mentalement note de tout.
Mar sentait qu'il avait beaucoup à apprendre sur ce nouveau milieu et il se dit que la meilleure façon serait de se taire autant que possible et d'écouter. Il se dit qu'il devait faire parler les autres pour apprendre ce qu'aucun écrit ne lui dirait.
"Mais dis-moi plutôt, Frattan : tu es satisfaite de ton Gouvernat ?"
Elle haussa les épaules : "Comment pourrais-je ne pas l'être ? La dotation, sans être exceptionnelle, est appréciable, mais tu le sais bien, nous autres agents de l'UPO sommes parmi les plus mal payés (C'est ça, pensa Mar, tu dois bien te faire six fois ma dotation : cinquante ou soixante fois le revenu du travailleur moyen !). Mais la charge," poursuivait Frattan, "a ses avantages. On a des pouvoirs qui, bien utilisés au bon moment, peuvent bien rapporter. Au fond, même si notre rôle n'a plus l'importance ni le poids politique d'il fut un temps, ça reste quand même un poste clé pour obtenir des compensations des parties les plus diverses. L'important est de bien utiliser les lois, vois-tu ?"
Mar acquiesça l'air convaincu : "Certes, certes. J'imagine que tu as un bon Eclaireur des lois à ton service..."
"Que dis-tu, un bon Eclaireur ! J'en, ai une escouade à mon service. Tu sais, les Familles gagnent de plus en plus de poids politique parce qu'elles contrôlent toute la technologie, une grande part de l'économie et une bonne part des communications de toute la Galaxie connue. Elles emploient des armées d'Eclaireurs. Si tu veux profiter de ta part de polkas, tu dois, toi aussi avoir ton noyau d'Eclaireurs : peu, peut-être, mais des plus experts. Et tu dois garder de bons rapports avec les Familles.
"Oh, ton cas est peut-être un peu différent, tu n'as presque aucun problème. Tes prédécesseurs ont toujours tout confié à un Secrétaire efficace et se la sont coulée douce. Au fond je t'envie, même si ta dotation officielle est faible : tu as infiniment moins de soucis que tout autre Gouverneur. L'avant-dernier de tes prédécesseurs, le fils cadet de la Famille Prowow, n'a jamais mis les pieds sur Ross et j'ignore si les précédents y ont jamais été. A sa mort, sa famille a vendu la charge aux Kresh... et je vois qu'elle t'appartient à présent. Comment te l'es-tu procurée ? T'a-t-elle... coûté beaucoup, si je ne suis pas indiscrète ?"
Mar haussa les épaules : "Et bien, j'ai risqué presque tout ce que je possédais, ça a été une dure bataille. Mais en plaçant bien mes... pions, j'ai fini par obtenir ce que je voulais." Affirma Mar sans plus de détails.
Frattan parut déçue par sa réponse. "Bah, avec le soutien de ta famille..."
"Oh, non, je n'ai pas touché à l'héritage familial !" s'exclama Mar en faisant tourner sa bague l'air indifférent.
"Alors tu dois avoir de bonnes connaissances, des appuis utiles..." insista Frattan.
"Oh, bien sûr. Il me faut surtout remercier cette bonne vieille Raspo. Sans elle je ne serais sans doute pas ici..."
Mar se dit que le jeu devenait dangereux. Tôt ou tard un des hôtes du Rêve d'Eau raconterait le défi de Go, même s'il était improbable qu'il se rappelle de son nom et du fait que la nomination de Gouverneur faisait partie de l'enjeu, mais le risque existait que la vérité se fasse jour. Mais pour l'instant il était en sécurité et de toute façon personne ne pouvait lui retirer sa charge.
Plus tard la fête commença. La "petite réception informelle" se révéla une fête fastueuse. Il y avait au moins sept cents invités, que des gens de rang important, des hauts fonctionnaires, des membres de Familles, y compris l'un des Kétol. Mar fut présenté et dans la bouche de Frattan il devint : "le fils d'un haut fonctionnaire de l'ONU sur Terre et d'un célèbre économiste". Mar esquiva, assurant que Frattan avait exagéré, mais personne ne le crut.
Il entendit et oublia le nom de bien des gens, écouta des discours fades et du bavardage de haut rang et quand enfin cette si ennuyeuse fête s'acheva, il était épuisé. Tout compte fait, il avait réuni bien peu d'informations utiles. Il n'avait appris qu'une seule chose utile : le comportement et l'étiquette à suivre dans ce milieu particulier. Mais c'était loin de l'enthousiasmer.
Il sortit comme il était entré, presque en douce, et rentra à pieds chez lui. Il passa les jours suivants à terminer d'étudier la documentation récoltée et à répondre aux invitations, d'abord nombreuses puis de plus en plus rares, que "Le Gouverneur Swooney est souffrant" en signant "Le Secrétaire particulier".
Il faisait de longues promenades dans les parcs de la ville, vêtu de sa tunique grise de travailleur. Quand il se sentit prêt pour le voyage à Ross, il réserva un vol pour Quaryel, en orbite autour du même soleil que Ross, sur une nef de passagers, en classe économique, en se faisant enregistrer simplement comme le "Citoyen Mar Swooney".
Quaryel était le seul endroit d'où partait un vol régulier pour Ross : le cargo qui transportait les soldats de la garnison, les prisonniers et le ravitaillement.
Mar se reposa pendant tout le voyage, en se préparant à la nouvelle partie qui l'attendait.
Il y avait à bord un jeune homme qui attira vite son regard. Il était fin, grand, il avait les cheveux noirs, frisés et courts, le visage régulier, sérieux, les yeux vifs et lumineux, la bouche sensuelle, un beau nez droit. Il avait le dos large et les hanches étroites, il donnait l'impression d'être un athlète ou peut-être un danseur ou quelque chose d'intermédiaire.
Il réussit à devenir ami avec lui : il s'appelait Kolhen, avait vingt-deux ans s.u. et allait à Quaryel parce qu'il avait eu une offre d'emploi comme instructeur de gymnastique artistique auprès de la famille d'un des Présidents d'Entreprises locales.
En parlant avec lui, Mar se sentait de plus en plus attiré par ce beau jeune homme, tant physiquement que pour son caractère, mais bien que son attraction augmente de jour en jour, bien que le voir suffise à l'exciter, et même juste penser à lui, il ne se sentait pas de faire le premier pas.
Un jour Kolhen lui dit : "Tu sais, Mar, j'ai l'impression que toi aussi tu ressens pour moi ce que je ressens pour toi. Je me trompe ?"
"Je ne sais pas... peut-être pas. Que ressens-tu pour moi ?"
"De l'attirance, Mar. Je voudrais pouvoir te serrer contre moi, faire l'amour avec toi."
Mar ne s'attendait pas à une approche si directe et si claire, il rougit.
Kolhen sourit : "Alors j'avais vu juste... Pourquoi ne viens-tu pas dans mon cubicule ?"
"Je ne sais pas. Oui, c'est vrai, tu m'attires beaucoup, mais... il y a longtemps que je n'ai plus de contact physique avec personne, je ne sais même pas si tout fonctionnerait encore bien..."
"On pourrait essayer quand même, non ?" lui proposa le jeune homme avec douceur.
Mar accepta.
"Alors, tu viens avec moi ?" demanda Kolhen à mi voix.
Il s'enfermèrent dans son cubicule. Kolhen le prit dans ses bras, le serra contre lui et l'embrasa sur la bouche. Mar, après une brève hésitation initiale, répondit au baiser. Bien vite ils étaient tous deux excités et plein du désir de poursuivre. Kolhen enleva la tunique de Mar. Celui-ci à son tour détacha le kilt de Kolhen. Ils furent vite nus l'un en face de l'autre, tous deux pleinement excités.
Kolhen reprit Mar entre ses bras, frotta contre lui son corps nu et leurs érections jouèrent un moment, frottant l'une contre l'autre, chaudes et palpitantes. Leurs langues aussi jouaient, parfois légères, parfois inquisitrices, et la tension sexuelle entre eux augmentait vertigineusement.
"Je te veux, Mar... Tu me laisses te prendre ?" lui demanda l'autre dans un murmure.
"Oui, comme tu veux..." répondit le jeune homme en sentant l'émotion lui couper le souffle.
"Alors viens ici, assieds-toi sur moi, en me regardant..." dit Kolhen en s'asseyant sur le bord doux de la couchette.
Mar s'assit sur son giron, les jambes autour de sa taille, sur le lit. Il sentait pousser sous lui la verge vigoureuse de son compagnon.
"Tu me désires ?" demanda Mar dans un murmure.
"Comme un fou. Depuis le jour où je t'ai rencontré, dans la salle de jeux. Je me suis dit que j'adorerais pouvoir... jouer avec toi, comme on fait maintenant."
"Pourquoi ? Que trouves-tu en moi ?"
"Tu es beau, mais ce n'est pas tout. Tu es attirant, et tes yeux sont profonds, un peu mystérieux." Dit Kolhen en lui faisant sentir la fierté de sa verge contre ses petites fesses fermes.
Mar se releva un peu, lui passant les mains autour du cou pour s'aider. Kolhen guida d'une main son sexe entre les fesses de Mar, fouillant jusqu'à trouver la chaleur accueillante du trou caché. Mar frémit. Puis lentement il commença à descendre à la rencontre de la poussée du membre incandescent. Il sentit son sphincter s'ouvrir peu à peu et son canal accueillir la fière lance qui commençait à glisser inexorablement dans son chaud réceptacle accueillant.
"Ça me plait..." soupira Mar.
"Moi aussi. Et j'aime ton sourire pendant que tu m'accueilles. Je n'étais pas sûr que toi aussi tu aimes les gens de ton sexe. Et je suis content que ce soit le cas."
"Je ne refuse pas une belle fille, mais sincèrement je préfère un garçon..."
"Moi c'est le contraire : je ne refuse jamais un beau garçon comme toi, mais je préfère une fille... Mais aucune importance pour le moment, prenons plaisir à cette belle rencontre..."
Mar commença à bouger de bas en haut sur ce membre fort, pendant que Kolhen lui agaçait les tétons d'une main tandis que l'autre massait avec art son beau sexe dressé, serré entre leurs ventres. De temps en temps ils s'embrassaient encore. Après quelques minutes de cette agréable gymnastique, Mar jouit et en jouissant il contracta avec art le sphincter et ondula le bassin de façon à déclencher l'orgasme de son compagnon, qui éjacula en lui, gémissant de plaisir à voix basse.
Puis ils s'étendirent sur la couchette à se caresser et se donner de petits baiser jusqu'à ce être à nouveau tous deux relaxés.
"Ça t'a plu, Mar ?" lui demanda alors Kolhen.
"Oui, c'était splendide."
"Tu sais, à Quaryel il y a ma fiancée, c'est elle qui m'a trouvé le poste qui m'attend. C'est dommage, elle est plutôt jalouse, alors je doute qu'on puisse se revoir là-bas..."
"D'accord. Mais on pourrait profiter des jours de voyage qui nous restent, non ?" demanda Mar.
"Je suis content que tu me le demandes, je l'espérais, mais je ne voulais pas que tu penses que je voulais profiter de toi, tu vois ? C'est pour ça que je t'ai dit qu'une fois sur Quaryel on ne pourrait presque certainement plus se voir. A part le fait que la planète est vaste et qu'on ne sait pas où on habitera, toi et moi..."
"Ne t'en fais pas, c'est bien comme ça. Après tout je crois que j'avais besoin de rencontrer quelqu'un comme toi." Lui dit Mar.
Avec lui il ne faisait pas l'amour comme quand il était à la Maison, mais d'une façon simple et spontanée, comme pour se retrouver, lui et sa sexualité, plus que pour faire apprécier son indubitable expertise sexuelle. Cette rencontre avec Kolhen était précieuse, parce qu'elle guérissait ses blessures internes.
CHAPITRE 10
Les premiers coups
La planète Quaryel abritait le siège du Commandement Régional des Forces de Sécurité UPO. De là, environ tous les trois mois locaux, partait sur un cargo les nouveaux exilés et les troupes fraîches qui allaient relever les soldats de Ross.
Tout le personnel de la garnison était enrôlé par un bureau dédié, sous la responsabilité du Gouverneur de Ross. La plupart étaient d'ex-agents de l'UPO, ou de jeunes pré-salariés de Quaryel qui n'avaient pas trouvé de meilleur emploi. L'engagement était pour un an, renouvelable. Mais très peu demandaient à renouveler, et la relève était donc plutôt nombreuse. Sur Ross, la garnison vivait en fait sur une petite partie d'une île et pendant tout leur temps les soldats n'avaient de contact qu'avec leurs collègues. La garnison ne comportait aucun lieu de divertissement ou de détente.
Vu la faible paie, Mar se demanda ce qui pouvait pousser ces gens à tenter un engagement d'une année. Le soldat de base gagnait deux Actions par an, un sous-officier deux et demie, un officier trois. Le plus surprenant était que certains, bien que peu nombreux, signent le renouvellement.
Une fois sur Quaryel, Mar se présenta au Bureau d'Engagement et de Vérification de la garnison et se fit identifier. L'agitation provoquée par son arrivée lui confirma ce qu'il savait ; que si jamais aucun Gouverneur de Ross ne s'était rendu sur Ross, aucun non plus n'avait jamais mis les pieds sur Quaryel.
Le bureau comptait de trois pièces, près du Commandement des Forces de Sécurité. Il y avait un Chef de Bureau et douze employés. Lesquels, comme les près de mille soldats et gradés de la garnison, dépendaient tous officiellement de l'UPO mais devaient tous répondre de leur travail au Gouverneur. Tant leur contrat que leur solde passait par ses mains.
D'habitude, le Gouverneur déléguait tout à son Secrétaire, qui à son tour déléguait tout au Commandant de la garnison. Ce dernier vivait sur Quaryel et passait sur Ross avec chaque cargo, accompagnant le nouveau contingent de soldats et de prisonniers. Puis il rentrait avec les soldats en fin de contrat et ceux qui, en renouvelant, avaient trois mois de permission. Le Commandant avait un Chef de Bureau comme subalterne civil et un Vice-commandant sur Ross comme subalterne militaire.
Le personnel civil n'avait pas d'uniforme, alors que le personnel de la garnison avait une spray-tenue noire. Les grades étaient placés sur le collier et sur le sac attaché à la ceinture.
Les prisonniers à exiler sur Ross étaient emmenés sur Quaryel depuis plusieurs planètes de la galaxie par les nefs des Forces de Sécurité. Ils avaient le droit d'emporter avec eux cent kilos d'effets personnels, dont étaient toutefois exclus armes, appareils électroniques et objets métalliques. Ils attendaient le premier cargo partant pour Ross dans une prison établie à cet effet sur Quaryel dans les quartiers des Forces de Sécurité.
Avant leur embarquement sur le cargo, ils étaient mis sous narcotiques et confiés officiellement au bureau du Gouverneur qui dès lors en assumait toute la responsabilité. Ce pourquoi le cargo était super-protégé et lourdement armé. Pendant tout le voyage les exilés étaient maintenus sous narcotiques pour des raisons de sécurité, et sous alimentation artificielle par sondes.
Mar nota tout, sans faire de commentaires. Il fit convoquer le Commandant, vérifia les registres et catalogues, confirma toutes les décisions prises par lui depuis la vacance de Gouverneur.
Le premier cargo pour Ross devait partir deux mois et demi après en temps local. Mar ne fit pas part de son intention de s'y rendre pour inspecter la garnison.
Tant sur Quaryel que sur Ross, il y avait une Résidence réservée au Gouverneur. Mar prit possession de celle de Quaryel et s'y installa. Elle était déserte depuis des années et sentait le renfermé. Mar fit remettre en état les appareils de nettoyage automatique. La Résidence était aménagée avec très mauvais goût et de façon très impersonnelle.
Voulant faire croire qu'il quitterait bientôt la planète, Mar laissa le tout en l'état. Au bureau il assista aux formalités d'engagement et il vit que chaque soldat, en signant son engagement, devait accepter une clause particulière sur les "dividendes des gains aléatoires".
Il s'informa sur cette clause, le Chef de bureau lui expliqua de quoi il s'agissait : chaque exilé, comme on le sait, arrive sur Ross avec cent kilos de bagages personnels. Une fois à la garnison le bagage est confisqué et devient "butin". Tout son contenu est catalogué et partagé en trois parts. L'une est renvoyée sur Quaryel et vendue, une autre est subdivisée entre le personnel de la garnison selon un barème et la troisième revient aux Accueilleurs, un groupe d'habitants de Ross, en échange de vivres et denrées fraîche pour la garnison.
La part vendue sur Quaryel rapporte bon nombre d'Obligations à l'année qui sont réparties entre le personnel civil. La part du Gouverneur atteint, en moyenne, deux Obligations et demie l'an. Après avoir dit cela, le Chef de bureau s'empressa de montrer à Mar les "livres comptables" de l'ensemble des opérations pour qu'il les vérifie.
Mar brûlait d'indignation. Mais en feignant de ne pas y attacher d'importance, il demanda d'un ton futile : "Mais... cela ne serait pas illégal ?"
Le Commandant Biker rit : "Bien sûr que si, mais jusque là aucun prisonnier n'a fait de dénonciation, comme aucun exilé ne peut avoir aucun contact extérieur et qu'aucun de nous n'aurait intérêt à en faire, alors... aucune dénonciation n'est possible : sur Quaryel personne n'imagine que ça puisse arriver."
Mar se força à rire et espéra l'avoir fait de façon convaincante. Il fit compliment à Biker qui en fut visiblement ravi.
Mar passait une partie de son temps dans les locaux du bureau ou il s'était fait "provisoirement" réserver la plus petite des trois pièces. De temps en temps il convoquait, l'air ennuyé, une des recrues et la soumettait à une espèce d'interrogatoire, en apparence inutile, mais qui lui permettait d'obtenir deux choses : le personnel du bureau commençait à le considérer comme le rejeton gâté d'une quelconque Famille qui "jouait" un peu à faire son important. En même temps, Mar repérait les recrues qui à première vue lui paraissaient moralement des gens bien. En fait, il ébauchait un nouveau plan.
Un jour, il appela dans son "cabinet", comme il l'appelait pompeusement, une recrue qui l'avait particulièrement intéressé.
"Gouverneur Swooney, voici le soldat Njeiry Leje."
La recrue salua. Il était encore habillé en civil et tenait encore en main la plasticarte d'enrôlement. Il avait dix-huit ans, il était grand, fin, avec quelque chose de frais et propre, d'élégant. Et puis il était incroyablement attirant, pensa Mar. Il le fit s'asseoir et commença à parler avec lui, cherchant à comprendre pourquoi il s'était enrôlé, ses idées, ses valeurs et ainsi de suite.
Njeiry donnait des réponses simples, spontanées et intelligentes. Mar ajouta son nom sur le bloc moléculaire. Il sentait le besoin d'avoir sur Ross de gens fidèles et espérait en trouver quelques-uns parmi les noms notés. Il ne pouvait certainement pas se fier à ceux qui avaient demandé le renouvellement de leur engagement et surtout pas au Commandant qui était là depuis quinze ans, en temps planète Quaryel. Ni aux neuf officiers, tous ex-agents de l'UPO, en poste à la garnison depuis au moins six ans et jusqu'à onze. Ni aux quatorze sous-officiers, tous d'anciens soldats de la garnison, en service depuis trois à sept ans. C'étaient les hommes-clés de tout ce système, les hommes du Commandant, et ils étaient donc certainement corrompus.
Ils seraient l'ennemi à combattre et qui le combattraient avec le plus grand acharnement quand Mar ouvrirait les hostilités. Et il fallait y ajouter le chef de bureau et ses douze employés : trente-sept ennemis certains en tout.
La requête de renouvellement d'engagement devait être acceptée par le Gouverneur. Bien sûr, jusque là, le Commandant avait toujours décidé de donner son accord seulement à ses "fidèles". Parmi les soldats, seuls quarante-neuf avaient plus d'un an d'ancienneté. Tous les autres s'en allaient après leurs douze mois, parfois même avant, même s'ils devaient alors payer une pénalité.
Mar étudia attentivement tous les dossiers, spécialement ceux des renouvelants, suscitant ainsi des tensions autour de lui. En particulier il cherchait à lire entre les lignes les relations entre chacun de ces hommes et les éventuelles protections haut placées et, quand personne ne le voyait, il en prenait note.
La tension montait dangereusement et Mar se dit qu'il devait trouver le moyen de la dissiper. Alors il convoqua le Commandant dans sa Résidence, toujours laissée comme s'il était sur le point de partir. Il s'excusa auprès de lui sur l'endroit "fade et déprimant" où il le recevait.
"Commandant Biker, tout d'abord je dois te féliciter pour l'impeccable organisation des bureaux. Je vois que c'est avec raison que chacun de mes prédécesseurs t'a confié la pleine responsabilité de Ross et des bureaux de Quaryel. Tu sais bien organiser les choses."
Le Commandant fit un petit signe de remerciement, mais il restait tendu.
"Il n'y a plus qu'un détail que je voudrais discuter avec toi, avant de quitter Quaryel..."
Biker sembla se détendre : d'évidence l'idée que Mar allait s'en aller le soulageait.
"J'ai attentivement examiné le barème et je me suis dit qu'après tout on pourrait augmenter ma part de répartition du butin de... disons... une demi-Obligation par an..."
Biker sursauta : "Mais... mais... Gouverneur Swooney, ce n'est pas possible. L'arrangement que tu proposes pèserait lourdement sur la part du personnel et... et... désormais c'est la tradition... tu comprendras sans doute, Gouverneur Swooney..."
Mar sourit, angélique : "Cher Commandant Biker, peut-être me suis-je mal fait comprendre. Tu sais, à mes moments perdus je m'amuse souvent à jouer avec les chiffres et les mathématiques. Regarde sur cet écran le nouveau barème que j'ai préparé, puis tu m'en parleras. Compare-le à l'ancien." Dit-il en tournant vers lui l'écran du terminal, rempli de chiffres et de pourcentages.
"Comme tu vois Commandant, il suffit de retoucher la part des soldats qui ne renouvellent pas leur engagement... A ce jour, chaque soldat reçoit 0,0868% du total confisqué. Si on leur donnait 0,085%... tu vois que non seulement je recevrais ce que je demande, mais aussi que tes officiers et toi augmenteriez sensiblement vos parts. Alors personne n'en sera fâché. Bien évidemment, le barème retouché n'entrera en vigueur que pour les nouveaux enrôlés, de sorte qu'aucun des anciens ne pourra protester. Alors, qu'en dis-tu ?"
Biker eut un sourire fugace puis, sérieux, il dit: "C'est sans doute une proposition intéressante. Mais c'est à toi que revient le dernier mot, Gouverneur Swooney."
Mar pensa : "Vieille canaille. Il est certainement d'accord mais il veut que ce soit moi qui en endosse la responsabilité pour qu'il puisse, demain, s'en laver les mains. Enfin, il est tombé dans le panneau... et à peine se répandra le bruit que je suis moi aussi de leur race, ces vauriens commenceront à baisser la garde." Mais il dit à voix haute : "Bah, Commandant, je n'ai pas envie de perdre plus de temps sur ces détails. Fais-le et ce que tu feras ira bien. Tu as toute ma confiance, tu sais ? De toute façon, quand tout sera prêt, tu me le donneras à ratifier, bien entendu."
Il n'échappa pas à Biker qu'il avait parlé de confiance et pas de délégation. Mais Mar avait aussi pensé à cela.
"Juste avant de partir, je te laisserai ma délégation de signature, comme c'est maintenant la coutume. Pour le moment laisse-moi m'amuser encore un peu à faire le Gouverneur..." dit-il l'air futile. Et il ajouta : "Ah, et pense à demander à un des employés de me trouver les horaires des lignes par lesquelles je pourrais retourner sur la planète Terre."
Biker était tranquille maintenant. Ils échangèrent encore quelques propos légers et terriblement inutiles, puis Biker prit congé.
Mar convoqua alors à la Résidence le Chef de bureau. Il avait découvert qu'il était apparenté à quelques employés et aussi à deux officiers. Il lui suggéra de diminuer le personnel du bureau d'une ou deux personnes, de façon à ce que le revenu épargné puisse être réparti entre Mar, le Chef de bureau et ceux qui restaient. Puis il loua sa façon de diriger le bureau, le flatta de vagues promesses et tout se passa au mieux avec lui aussi.
Mar nota tout et passa de longues heures à réfléchir. Il lui fallait trouver la façon de prendre réellement en mains son rôle et pour cela de débloquer cette situation de connivence et de corruption, mais sans en avoir l'air. Il ne pouvait pas attaquer de front. Même s'il avait en théorie le pouvoir de les licencier tous et de repartir de zéro, il avait de fait les mains liées. D'ailleurs Biker et les autres avaient derrière eux de grosses légumes, alors qu'il était lui le dos au mur.
La première clé de tout le système était formée par ces trente-sept personnes, la deuxième était le système d'enrôlement et la troisième le renouvellement des engagés. Il lui fallait absolument s'emparer de ces trois clés avec fermeté mais astuce, de façon à ne pas avoir trop d'ennemis à combattre à la fois.
Un des points sur lesquels travailler était ces près de 220 soldats de relève tous les trois mois. Très peu demandaient le renouvellement et pratiquement aucun ne l'obtenait. Mais Mar sentait qu'avant il lui fallait se rendre compte en personne de la situation réelle à la Garnison et aussi à l'intérieur de la planète.
Personne n'avait la moindre idée des conditions de vie des exilés et des descendants d'anciens déportés. Son travail s'annonçait donc bien plus long que prévu.
La planète était complètement entourée d'un invisible mais puissant mur de force, ce pourquoi il était impossible d'émettre ou de recevoir aucune communication de la surface de Ross, sauf de la Garnison. Le mur de force interdisait aussi tout atterrissage ou lancement de nef spatiale sur la planète, mis à part le territoire exigu de la garnison. Laquelle d'ailleurs était entourée elle-même de murs de forces, empêchant toute entrée ou sortie du territoire de la garnison vers le reste de Ross, sauf en utilisant un endroit où le mur était neutralisable.
Enfin, orbitaient autour de la planète huit satellites artificiels munis d'observatoires, tant vers l'espace que vers la planète, et munis aussi d'un armement lourd. Toute tentative de la part de groupes organisés d'atterrir sur Ross pour faire évader un prisonnier était virtuellement impossible. Les satellites étaient automatisés et pouvaient être télécommandés depuis la Garnison. Mar étudia aussi la relation de toutes les tentatives d'évasion du passé. A part une tentative remontant à près de deux cents cinquante ans, et lamentablement échouée, rien n'était plus venu troubler la routine de la garnison de Ross.
A cette époque Mar fut invité par le chef de Famille Anje ni Neto. A la fête Mar, comme d'habitude, s'ennuyait. La seule exception dans cette galerie de gens futiles et débordant de superbe, fut un petit-fils du vieux Neto, un garçon de quinze ans standard appelé Anje ni Moder.
Ce dernier, quand il sut que Mar était un joueur de Go expert, commença à l'interroger longuement sur mille particularités du jeu. En répondant à l'énième question du garçon, Mar eut une inspiration. Malgré les nombreuses interruptions dues aux autres hôtes qui se pressaient pour venir échanger des banalités avec Mar, ce dernier trouva la manière de fasciner et d'enthousiasmer le garçon par mille anecdotes et histoires sur le Go. Quelques indices lui firent comprendre qu'il était un des petit-fils préférés du Chef de Famille. Il commença alors à tisser sa toile.
"Ah, Jeune Anje ni Moder, je serais heureux de pouvoir t'expliquer mieux, mais dans cette confusion..."
"Oui, c'est vraiment dommage. Mais après la réception, peut-être..."
"Bien sûr, j'aimerais bien, on pourrait peut-être même faire une partie. Mais d'habitude, après ce genre de fête on est fatigué et étourdi.... Mais si on pouvait trouver un autre moment, alors..."
Moder se mordillait un doigt : "Tu dois être très occupé, Gouverneur Swooney..."
"Et bien oui. Mais grâce aux Puissances, j'ai aussi quelques moments libres à dédier à moi seul et aux choses que j'aime."
Moder le regardait avec une lueur d'espoir dans les yeux : "Moi j'ai pas mal de temps libre et si par hasard..."
"Oh, volontiers !"
"On pourrait arranger ça, alors ? Tu viendras, quelques fois ?"
"Bien sûr, si ton grand-père voulait me faire l'honneur de me le demander. Comprends que je ne peux pas m'inviter tout seul."
"Si c'est le seul problème, il suffit que je lui en parle et il acceptera..."
Mar sourit : "Si l'invitation venait personnellement de ton grand-père, alors j'accepterais plus que volontiers."
"Tu veux dire que... vraiment tu serais disposer à jouer au Go avec moi ?"
"Bien sûr, et je pourrais aussi t'apprendre quelques très belles techniques que je connais..."
"Tu veux dire... je pourrais... tu m'apprendrais à bien jouer ?"
Mar feignit l'hésitation : "N'est-ce pas ce que tu me demandais ? Si j'ai mal compris tes inten..."
"Non, non ! C'est juste que je n'osais pas l'espérer. Bien sûr que j'en serais heureux... alors, je peux en parler à mon grand-père ?"
"Mais sans lui dire qu'on s'est mis d'accord. Ce ne serait pas poli à son égard."
"Bien sûr, bien sûr." Dit Moder, heureux.
La fête terminée Mar rentra à sa Résidence. Si son coup faisait mouche, il aurait un bon prétexte pour rester sur Quaryel sans éveiller les soupçons du Commandant. Et il devait faire tout de suite un autre coup, poser une nouvelle pierre.
Le lendemain il se rendit au bureau et demanda au Chef de lui prendre un vol de retour à la Terre de réserver et de payer. Le Chef de bureau se mit en quatre avec une efficacité remarquable. "Il est impatient que je lui lâche la grappe... ils ne savent pas encore la surprise qui les attend !" pensait Mar, amusé.
Le lendemain, les documents de voyage lui furent remis à la Résidence. Peu après lui arriva l'invitation de se rendre au Palais Anje : le Chef de Famille en personne était au vidéophone pour lui demander la faveur d'un rendez-vous. Mar fit mine de consulter son agenda, vérifia la date prévue de son retour sur Terre et finit par accepter une invitation pour la veille de son départ. Puis il appela le bureau pour demander qu'on lui envoie deux employés pour préparer ses bagages et les envoyer à l'astroport.
Puis il prit contact avec Biker et lui donna rendez-vous pour le soir de la veille de son départ en disant qu'il voulait lui remettre sa délégation de signature. Il se rendit alors au Bureau d'Enregistrement où il enregistra dans les règles un acte de délégation de ses pouvoirs au nom de Biker sur la plasticarte rouge officielle, qu'il mit dans son sac. Les pierres qu'il plaçait dans sa partie étaient toutes secondaires mais montreraient leur utilité prochainement. Puis il s'accorda un long bain et il s'étendit pour se reposer.
Comme pour une partie de Go, dans ce jeu là aussi Mar entretenait un calme et un autocontrôle remarquables. Il repensa à l'incertitude avec laquelle il avait accepté l'idée de Lidje de mettre à son nom la nomination de Gouverneur... Tout était plus difficile que prévu, mais il trouvait qu'il s'en sortait plutôt bien : c'était vraiment comme une partie de Go, au fond.
Plus tard arrivèrent à la Résidence les deux employés. Mar leur donna les instructions pour empaqueter ses affaires et les nombreux souvenirs de Quaryel qu'il avait achetés pour rendre plus vraisemblable sa décision de partir et il leur dit de le faire parvenir la nuit même à l'Entreprise de voyage. Il les informa après qu'il avait décidé de passer ces deux derniers jours à la Maison d'Hospitalité voisine "Main de Feu", une des plus élégantes et chères de la ville.
"Entre autre," précisa-t-il, "informez le Commandant Biker qu'il ne vienne pas ici pour notre rendez-vous de ce soir mais à la Main de Feu. Et puis, l'un de vous devra me réserver un appartement dans cette Maison. Dites-leurs que j'arriverai vers... (il regarda son 4C en heure de Quaryel) vers 16 heures aujourd'hui."
Il sortit faire une de ses longues promenades habituelles tout l'après midi. A 16:09 il arriva à la Main de Feu et alla se reposer dans le petit appartement réservé à son nom.
Le lendemain, dans l'après-midi, il s'annonça au Palais Anje et s'y rendit en transmen. Neto l'attendait. Il lui soumit la requête de son petit-fils Moder et lui dit qu'il serait heureux et reconnaissant s'il acceptait. Mar feignit d'hésiter pour le faire insister, et finit par accepter. On appela Moder et sa joie éclata. Il se mit d'accord avec Mar pour fixer les rencontres. Mar resta dîner au Palais Anje puis, assez tard, il rentra à la Main de Feu.
Il y trouva le Commandant Biker qui l'attendait. Mar se montra furibond.
Dès qu'il vit le Commandant il explosa : "Ah, tu es déjà là, Biker (il utilisa cette expression informelle et presque offensante pour accentuer l'expression de sa rage apparente). Tu perds ton temps, tout comme moi. Bon, cette délégation, on peut la déchirer maintenant !" et, ce disant, nerveux et irrité, il déchira en plusieurs morceaux la plasticarte et les jeta à terre rageusement.
Biker le regardait, livide, immobile comme une statue de marbre.
"C'est inouï, proprement inouï ! Qui croit-il être ? Juste parce qu'il est... il croit que moi... quelle histoire de fous, tu sais ? Et ne reste pas planté là comme une statue, dis quelque chose..."
Biker n'arrivait pas à comprendre ce qui se passait : "Excuse-moi, Gouverneur Swooney, mais je ne sais pas de quoi tu parles..."
Mar éclata : "Sûr que tu ne comprends pas, tu n'étais pas à Palais Anje, toi !"
Biker était mal à l'aise. Mar parcourut de long en large la pièce à grands pas, agité, puis s'arrêta d'un coup.
"Bon ! Excuse-moi, Comandant Biker, ça ne te concerne pas... Assieds-toi, installe-toi... Je suis si furieux que j'en oublie même les bonnes manières...Mais me traiter ainsi, moi, un Swooney, un Gouverneur !"
Mar lui raconta alors comment Anje l'avait pratiquement "contraint" à rester sur Quaryel pour faire l'instructeur de Go de son petit-fils préféré, Moder.
"Moi, perdre mon temps avec ce morveux ! Moi ! Et il dit qu'il attend ma 'courtoise réponse', cette enflure prétentieuse."
Mar continua sur ce ton, se montrant offensé, sec et furieux. Biker l'écoutait, livide devant l'air de furie presque hystérique qu'affichait Mar.
"Je n'accepte pas de tels ordres, moi ! D'ailleurs, comme tu es ici, va immédiatement au Palais Anje leur dire de ma part qu'ils aillent se faire foutre ! Je ne me laisse pas intimider par eux, je ne me laisse pas mener par le bout du nez. Je ne suis pas leur serviteur ! Ils ne méritent même pas que ce soit moi qui réponde."
Biker frissonna : "Gouverneur Swooney, je te rappelle que la Famille Anje est assez influente... c'est une de celles qui ont en main les cordons de la bourse de l'UPO et des forces de Sécurité. Pour se venger, ils pourraient faire couper les fonds de la garnison... Je ne crois pas, si tu me permets d'exprimer un avis, qu'il soit opportun de la contrarier... D'ailleurs, tu pourrais envoyer un message enregistré et..."
"Ça, jamais ! Ils ne sont même pas dignes d'écouter ma voix ! Non, tu y iras et tu diras que le gouverneur Swooney n'a pas l'intention d'être le serviteur de personne et que, quant à moi, ils peuvent bien aller se faire foutre dans une Maison des Plaisirs. Voilà ce que tu leur diras, haut et clair !"
Biker était épouvanté : "Mais, Gouverneur, réfléchis, je t'en prie. Tu es au début d'une carrière prometteuse et il ne faut pas te mettre à dos des gens... bien plus puissants que toi."
"Alors d'après toi je devrais accepter ? Je devrais permettre qu'ils me donnent des ordres ? Qu'on me traite presque comme un domestique ?"
"Mais je ne crois pas qu'Anje ni Neto aie voulu te donner des ordres... ce n'est pas son style... je ne crois pas qu'il aie voulu te manquer de respect... peut-être as-tu mal interprété une de ses expressions..."
"Oh, certes, il m'a 'prié' d'être la nourrice de son petit-fils. Mais de façon si sûr de lui, de son importance, de son influence... Tu aurais vu son insistance, sa... son... le fait qu'il n'aie même pas songé que je pourrais avoir d'autres projets... Je lui ai dit que j'avais l'intention de partir, que j'avais déjà payé mon vol de retour, mais lui, là, il a insisté avec son petit sourire de... Non ! Je pars. Mes bagages sont déjà à bord, j'ai déjà payé le voyage et tout..."
Biker dut utiliser toute sa diplomatie et son expérience, dut s'échiner jusqu'à en avoir mal à la tête, mais enfin (l'aube pointait déjà) il arriva à convaincre Mar de renoncer à ses propos et d'annuler pour le moment son voyage. Le Commandant connaissait trop bien, même si ce n'était que de l'extérieur le milieu des Familles pour savoir que si Mar était tombé en disgrâce, une partie des représailles serait retombée sur lui-même.
Cela ne l'intéressait pas de sauver Mar, mais il tenait à rester à l'abri des problèmes. Et Mar le savait bien, et il avait justement misé sur ça. Après quatre heures de discussion, Biker était arrivé à radoucir Mar et il lui fallut encore une heure et demie pour arriver à le convaincre de reporter son voyage et de faire renvoyer ses bagages à la Résidence.
Mar avait gagné la première partie.
Biker était reparti, épuisé, mais convaincu d'avoir su manipuler Mar à sa façon, et il était donc satisfait.
Mar se détendit. La longue comédie jouée au Commandant l'avait fatigué, mais aussi amusé. Et ainsi Mar resta sur Quaryel, "convaincu" par le Commandant, conformément à son plan. Alors, il se décida enfin à faire nettoyer à fond la Résidence et il la fit arranger selon son goût.
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