Le premier livre de Mar Swooney (7)
de Andrej Koymasky
CHAPITRE 13
Enquêtes sur deux mondes
Mar reprit contact avec Moder. Le garçon était impatient de le revoir et de recommencer les leçons de Go. Mais Mar avait aussi autre chose en tête. Il avait bien gagné sa première petite partie, mais il devait maintenant en commencer des autres, plus importantes, et placer ses premières pierres.
En parlant à Moder, il lui demanda pourquoi tout le monde venait aux fêtes suivis de ses familiers ou de fonctionnaires et lui non. Moder lui dit que cela ne tenait qu'à lui et que l'invitation à une fête ou une cérémonie s'étendait tacitement, de tradition ancestrale, à la suite de l'invité. Mar l'ignorait. Cela facilitait beaucoup ses plans. Il y avait souvent sur Quaryel des fêtes organisées par les Familles, le Commandement Général des agents de l'UPO, le Gouverneur de Quaryel et les Présidents de quelques importantes Entreprises ayant leur siège sur la planète.
Toute occasion était bonne : un mariage, un passage de la majorité, la visite d'un Personnage Important. Mar s'empressa d'accepter toutes les invitations et à chaque fois il emmenait avec lui le Commandant et l'Officier-Chef, qui lui en étaient très reconnaissants, ainsi que son Secrétaire, Teskar, qui au contraire s'y ennuyait mortellement, tout comme lui. Mais, comme lui, il gardait toujours bien ouverts ses yeux et ses oreilles.
A cette époque on faisait grand bruit de la dernière conquête technique : le transplanète. C'était un nouveau type de transmen, plus perfectionné qui permettait le transfert virtuellement instantané entre deux planètes gravitant autour de la même étoile. Le transfert interplanétaire avait un coût supérieur à celui des transports spatiaux traditionnels, mais il permettait de gagner de longues périodes de voyage.
Les Entreprises de transport s'étaient longuement opposées aux recherches sur le transplanète qui menaçaient leurs affaires... Mais les Familles Foor, Pike et Natuledjery s'étaient associées, avaient mis en commun leurs capitaux et leur technologie et avaient réussi le projet. On disait aussi qu'on étudiait déjà le transtar, qui permettrait de relier les planètes de systèmes solaires différents.
Cela commençait déjà à réduire le chiffre d'affaire des entreprises de transport, sans pour autant créer de crise. Mais ça risquait de mettre sur la paille des millions de Vieux indépendants.
Mar pensa soudain à Vieux et Soufflet. Il fit immédiatement lancer par Teskar de minutieuses recherches pour suivre leur trace. Les deux Vieux avaient bradé leur cargo sur Berkweld, la troisième planète du système de Lybby et Merrival, et ils avaient disparu. Mar ordonna alors de faire des recherches au Bureau Central d'Enregistrement galactique sur Shuntar, la planète capitale, siège du Secrétariat Général de l'UPO, en dépensant tout ce qu'il faudrait. Grâce à sa dotation de Gouverneur et à la part de "butin" reçue de l'Officier chef, Mar était loin d'avoir des soucis financiers.
Puis Mar commença à se demander comment se débarrasser tour à tour de l'Officier chef et du Commandant. Ces deux-là disparus, tout deviendrait un peu plus simple. Biker était le plus indéboulonnable des deux pour deux raisons : il avait la recommandation de la puissante famille Kétol et le soutient de tous les officiers de la garnison, ses créatures.
Mar réalisa qu'il en savait assez peu sur Biker. Il fallait fouiller dans sa vie privée pour trouver comment il pouvait l'affronter et le neutraliser. Mais Biker semblait n'avoir ni parents ni amis. Il envisagea de payer une agence d'investigation pour le faire suivre, mais il renonça de peur que cela vienne à se savoir.
Teskar, à qui il en parla, lui suggéra de confier cette tâche à un groupe de garçons de son quartier. Mar accepta, à condition que personne à la Résidence n'ait de contact avec les garçons choisis pour la poursuite. Chanul proposa de payer huit Heures chaque information utile et sure et Mar accepta. Teskar commença alors à s'en occuper.
Quelques jours après Mar fut invité à la fête du mariage de Lusen, le Premier des Anje, qui se tenait sur la villa orbitale de la Famille, un satellite artificiel appelé "Feuille du Paradis". Mar demanda alors à Moder d'envoyer à Biker aussi une invitation personnelle. Moder n'était pas très chaud au début, parce qu'il n'appréciait guère Biker. Mar insista et lui expliqua que c'était là une pierre importante pour sa partie. Alors Moder accepta.
"Mais, Mar... si tu permets... sans vouloir t'offenser... je voudrais te dire quelque chose."
Mar répondit : "Bien sûr, je ne crois pas que tu puisses m'offenser, Moder."
"Bien, voilà... Quand nous sommes seuls, tu es quelqu'un de fascinant, tu es ce que je voudrais être un jour : joyeux mais pas superficiel, attentif à ton entourage, clair et intéressant. Mais parfois, comme maintenant, ou quand tu m'as demandé ces drogues, tu deviens mystérieux, tortueux... étrange, je dirais. Tu parles à demi mot... Et aux fêtes tu as l'air d'un de ces stupides dandys, même s'il est clair pour moi que c'est un jeu..."
Mar se passa la main dans les cheveux : "Tu sais, Moder... je ne peux pas toujours être moi-même. Avec toi, si... Mais tu ne sais pas encore mon histoire, ni qui je suis, d'où je viens et surtout à quoi j'aspire. Malgré l'estime que j'ai pour toi, je ne peux pas encore m'en ouvrir à toi. Mais je voudrais que tu croies ceci, quoi que tu me voies faire ou que tu entendes dire de moi : je ne suis pas quelqu'un de malhonnête."
"Je ne le mets pas en doute. Je sens que je peux avoir confiance en toi. Mais vois-tu, je n'arrive pas à te lire. Je sens qu'on pourra être bons amis, je veux dire de vrais amis, même si je suis encore un Jeune. Mais je sens qu'il reste quelque chose qui nous sépare."
"Tu n'y es pour rien, Moder. Mais tu as raison. Ton âge n'a rien à voir, ni le fait que tu sois membre d'une Famille et moi pas... Je ne peux pas encore t'expliquer. Sois patient, je te prie. Quoi qu'il en soit, merci d'avoir été aussi franc avec moi. Je ne peux te dire qu'une chose : peut-être me verras-tu faire des choses encore plus étranges et peut-être entendras-tu des mauvaises remarques sur mon compte. Mais souviens-toi, si ça arrivait, que ce ne sont que des pierres de Go mises au bon endroit, même si elles ont l'air inutile et perdu. Enfin je l'espère. Si je gagne la partie tu comprendras. Mais si je dois la perdre, Moder, souviens-toi de moi comme d'un joueur malchanceux qui a perdu, pas comme d'un tricheur."
Moder le regarda stupéfait : "Mar, tu parles comme si l'enjeu de la partie pouvait inclure... ta propre vie !"
Mar sourit : "Dans un sens c'est le cas. Peut-être pas au sens physique, du moins j'espère. Mais c'est vraiment l'une des parties les plus importantes dont un joueur puisse rêver. Et d'ailleurs il ne s'agit pas d'une seule partie mais de dix, cent, mille... C'est un grand et long défi que j'ai décidé d'accepter."
"Et... qui est l'adversaire ?"
"Si je te le disais, tu verrais trop de mon jeu... et il n'y en a pas qu'un."
"J'en fais partie moi, de tes adversaires ?"
"Pas pour l'instant et j'espère que ce ne sera jamais le cas."
"Moi aussi, Mar, vraiment. Et puis j'ai confiance en toi. Pour ce qui est en mon pouvoir, je t'aiderai toujours à placer tes pierres..."
Moder envoya son invitation personnelle à Biker.
Quand Mar reçut lui aussi son invitation, comme à son habitude il demanda à Biker de l'accompagner et feignit la surprise quand ce dernier, avec fierté, lui montra l'invitation personnelle reçue de Moder. Ils allèrent ensemble à la "Feuille du Paradis". De nombreux Chefs de Familles étaient à bord, venus des quatre coins de la Galaxie, mais Kétol ni Wole, le Président du Grand Conseil des Familles était absent et son absence fut remarquée.
Mar eut l'agréable surprise de retrouver Manjober ni Raspo. La vieille dame l'accueillit avec grandes effusions et le présenta à beaucoup comme "le seul qui m'ait vaincue au Go en seulement dix-neuf parties". Puis elle dit à voix basse à Mar qu'elle était heureuse qu'il soit devenu Gouverneur grâce à cette victoire : en fait, expliqua-t-elle en riant, il est vrai que j'ai défié un mécanicien, mais au moins c'est un Gouverneur qui m'a battue. Mar lui demanda à voix basse de ne dire à personne qu'il était simple mécanicien.
Raspo le prit par le bras pour lui dire : "Bien sûr, bien sûr, mon cher garçon, personne n'en saura rien par moi."
Mar pensa que Raspo pourrait peut-être l'aider : "Ecoute, je dois te demander une faveur..."
Raspo souleva un sourcil et le regarda en inclinant un peu la tête : "Ecoutons cela."
"Vois-tu, dans ma charge actuelle, je mène une... partie difficile dans laquelle je ne risque pas seulement tout ce que j'ai sur moi. J'ai besoin de toi pour placer une pierre qui me permettra de former un il."
Raspo semblait intéressée : "Continue."
"Je dois me débarrasser de façon élégante du Chef de mon Bureau de Recrutement et Vérification."
Raspo acquiesça : "Je vois. T'en débarrasser comment ? Du poison ?"
"Non, que les Puissances me viennent en aide ! Pas comme ça. Il faudrait juste qu'il renonce à son poste, mais de son propre chef, peut-être parce qu'il aura trouvé un poste mieux rémunéré. De son propre chef, vois-tu, c'est important. Le problème est qu'il gagne aujourd'hui, entre ses revenus légaux et illégaux, ses trois Obligations par an..."
Raspo acquiesça encore : "Alors il faudrait qu'il trouve un poste dont les revenus, légaux et illégaux, soient supérieurs, correct ?"
"Correct. Sauf qu'on pourrait peut-être après découvrir ses revenus illégaux et le jeter à la rue..." suggéra Mar.
Raspo rit : "Ça me plait, je te suis. Envoie-moi ses coordonnées et laisse-moi le temps de penser à comment arranger ça. Le poste je l'ai... il s'agit juste de trouver comment le lui proposer sans éveiller ses soupçons."
"Il y a le temps, Raspo, il y a le temps. Et je dois d'abord trouver qui mettre à sa place."
"Très bien. Alors faisons comme ça : quand tu es prêt, Swooney, fais-le moi savoir et j'agirai."
Revenu sur Quaryel, Mar s'informa sur la recherche de Vieux et Soufflet. Entre temps l'équipe d'investigation mise en place par Teskar s'était mise au travail. Les journées de Biker étaient surveillées et tous ses mouvements et horaires notés. Tout semblait normal jusqu'au jour où on remarqua que Biker se rendait à une maison isolée des faubourgs, une petite villa inhabitée, mise au nom d'un des officiers installé à la garnison de Ross, un certain Ymar.
On nota que des gens s'y rendaient de nuit avec une grande caisse. Plus tard Biker y venait aussi. Il ressortait avant l'aube et peu après les autres sortaient aussi, avec la caisse. Toutes les fenêtres étaient soigneusement fermées et il était impossible de deviner ce qui se passait à l'intérieur. Mar donna alors ordre d'enquêter sur la caisse : d'où elle venait, où on l'emportait et, si possible, ce qu'elle contenait.
La date du départ du prochain cargo pour Ross approchait. Mar profita encore une fois de son amitié avec Moder. L'air de rien il lui parla de ses splendides vacances sur Ross en ponctuant son récit de "ah, tu devrais voir ça !"
Et c'était vrai que la partie de l'île réservée à la garnison, un cercle parfait de deux cents kilomètres de diamètre, avait de remarquables beautés naturelles. L'écologie de Ross était très différente de celle de Quaryel. Aussi, quand Mar lui proposa d'y faire une escapade à l'occasion du prochain voyage du cargo, Moder accepta tout de suite avec enthousiasme. Mar fit alors savoir à Biker que son ami souhaitait descendre sur Ross et qu'il l'accompagnerait.
Le Commandant ne fit pas d'objection, notamment parce qu'il était en dette pour l'aimable invitation sur la "Feuille du Paradis". Mar dit aussi à Biker que c'était pour lui la grande occasion de faire bonne figure face aux Anje et il l'invita à envoyer des ordres à la garnison pour organiser pour Moder quatre jours d'excursion avec tout le confort dû à un Anje.
Puis Mar se mit en contact avec Njeiry pour qu'il réunisse le personnel de la Résidence en portant les effectifs à dix-huit, sous le prétexte de la venue de Moder.
Un peu avant le départ, Teskar l'informa qu'on avait retrouvé Soufflet et Vieux. Mar en fut très ému. Quand fut établi l'appel au vidéophone, difficilement à cause de la distance, ils étaient tous tendus. Mar vit enfin le vieux couple et il eut un serrement au cur : ils semblaient tous deux avoir vieilli de vingt ans, ils avaient l'air tristes et troublés. Ils avaient beaucoup maigri et leur peau pendait comme un habit trop grand. Mar se senti navré.
"Soufflet, Vieux... mes amis !"
La voix de Soufflet sortit du vidéophone : "Petit, mon cher, comment vas-tu ?"
"Et vous ! ?"
"Eh, on est là, Crevette. Deux pauvres vieux au terme de leur vie... Mais dis-moi, comment va le travail ? Tu n'es plus sur le Rêve d'Eau ? D'où est-ce que tu nous appelles ?"
"Non, je ne travaille plus sur les nefs. Je me suis embarqué dans quelque chose de bien plus gros... et maintenant j'aurais besoin de vous."
"Toi Crevette, tu aurais besoin de deux vieux casse-couilles comme nous ? Mais quel est ton nouveau travail ?"
Mar raconta à ses deux amis comment il était devenu Gouverneur de Ross ("de Galère ? De cet endroit infâme ? Et que fais-tu donc là ?" l'interrompit Soufflet). Mar répondit qu'il préférait ne pas entrer dans les détails, même s'il passait par la ligne fermée.
"Je suis en vol, mes amis, mais la pression change vite. Pour l'instant je crois que je m'en sors bien, mais j'ai besoin de vous mes amis, encore une fois. J'espère que vous voudrez m'aider, que vous ne vous défilerez pas. Je voudrais vous réserver les vols et en sept ou huit mois vous pourrez être ici."
Soufflet se moucha pour cacher son émotion. Vieux avait des larmes bien visibles sur la joue.
"Mais quel besoin un Gouverneur peut-il avoir de deux vieux fossiles comme nous ? Hein, dis-le moi, Petit !"
"Je vous en prie... j'ai vraiment besoin de vous !"
"Bien, Crevette, si c'est vraiment ce que tu veux, si tu as vraiment besoin de nous, s'il le fallait... on viendrait à pieds !"
Quand la communication fut coupée Mar était ému et il remarqua que Teskar et Chanul l'étaient aussi. Il demanda à son secrétaire d'organiser le voyage du vieux couple.
"Mais pas en première classe, ils y seraient perdus." Précisa-t-il.
Puis il envoya un message à son amie Raspo : "D'ici neuf mois je devrais fermer l'il."
La réponse arriva vite : "Je pose tout de suite les pierres. Comme prévu."
Puis Mar et Moder partirent pour Ross. Pendant le vol, Mar prit Biker à part.
"Tu as fait en sorte que Moder ne voit rien de... compromettant ?"
Le Commandant étira les lèvres en un sourire complice : "Tout est prévu, Gouverneur. Le garçon ne verra rien de ce qu'il ne doit pas voir, n'aie crainte."
Une fois sur Ross, Mar et Moder s'installèrent tout de suite à la Résidence. Njeiry y était déjà, prêt, avec les dix-huit soldats. Dès qu'ils purent s'isoler, Njeiry lui expliqua qu'ils avaient déjà constitué trois cellules secrètes, chacune ignorant l'existence des deux autres, et regroupant en tout dix-huit hommes, justement les hommes présents à la Résidence en ce moment.
Puis il ajouta qu'un bruit intéressant était venu à ses oreilles, la légende circulait entre les sous officiers allusivement et à demi mots. Il semblait que le Commandant, à chaque voyage sur Ross, choisisse parmi les prisonniers un des plus jeunes, de sexe féminin qu'il faisait conduire à la Résidence, avant que Mar ne l'utilise. On disait qu'il la torturait, tout en faisant l'amour à un des officiers supérieurs.
Mar demanda s'il était possible d'en trouver la preuve, mais Njeiry répondit qu'il était déjà difficile de se convaincre de si c'était vrai ou juste une calomnie. D'ailleurs, ajouta-t-il, il apparaissait aussi des légendes sur Mar.
"Oh, rien de comparable, et de loin !" s'empressa de préciser Njeiry.
Mar l'avait observé pendant tout l'entretien et il avait eu l'impression de quelque chose d'étrange : "Il y a autre chose ?" lui demanda-t-il.
"Non, Gouverneur."
"Pourtant je te vois tendu, fatigué peut-être, je ne sais pas. Qu'y a-t-il d'autre, sous officier Njeiry ?" insista-t-il.
Il parut hésiter, mais finalement il parla : "Il y a que... il est pesant de vivre ici. Avoir les amis de la cellule secrète aide un peu, de temps en temps on peut ouvrir son cur à quelqu'un. Mais ce qu'on voit arriver ici est si... tu vois, il est difficile d'éprouver ce qu'on éprouve et de ne rien laisser voir... et pire, d'y contribuer. On finit par se sentir responsable et éprouver des remords. On a beau se dire qu'il faut tenir pour faire en sorte que cela change un jour, mais on est pris de doutes : cela changera-t-il vraiment ? N'y a-t-il vraiment pas moyen de rien faire, même maintenant ? Ce que nous faisons est-il vraiment juste ? Si ce n'était pas pour toi... enfin, pour le serment qu'on t'a fait, Gouverneur Swooney, j'aurais déjà tout laissé tomber depuis longtemps et demandé à terminer mon engagement."
Mar prit sans y penser la main de Njeiry : "Je sais, je comprends. Moi aussi ça me pèse beaucoup tout cela, et parfois je voudrais..." il allait dire "partir avec toi", mais il se tut.
Mar se sentait encore plus attiré par Njeiry, mais il ne savait toujours pas si ses sentiments étaient partagés et il avait peur de lui en parler. Il se traitait d'idiot, de timide... mais il était bloqué.
Il confia à Njeiry les nouvelles bombonnes de gaz prises avec lui pour soumettre les nouveaux au test et pouvoir ainsi choisir les nouveaux chefs de cellule et agrandir l'organisation secrète et il lui expliqua comment s'en servir et comment poser les questions.
Le lendemain ils quittèrent la Résidence pour une balade touristique. Mar dut se faire violence, pendant toute l'excursion, pour ne pas regarder Njeiry continuellement. Son corps fin et bien fait et son visage lumineux ne quittaient pas ses pensées. Pouvoir parler avec lui, même de banalités, le remplissait de bonheur. Mais Njeiry était toujours aussi formel.
Ces quatre jours passés, ils rentrèrent à la Résidence et les préparatifs du départ de Ross commencèrent. Le dernier soir Mar fit en sorte de se retrouver seul avec Njeiry. Il avait enfin décidé de lui parler clair, de lui exprimer ce qu'il ressentait pour lui.
Il prit son courage à deux mains et il commença : "Njeiry ?"
"Oui, Gouverneur Swooney ?"
"Tu es obligé d'être aussi formel avec moi ? Tu ne peux pas m'appeler simplement Mar ?"
Il ne bougea pas. Mar voyait son beau visage, fin et viril, se détacher sur le ciel nocturne où les trois lunes, proches, étaient basses sur l'horizon à sa droite. Le jardin était plongé dans le silence.
"Ce ne serait pas approprié, Gouverneur."
Mar se sentit un peu découragé. Mais l'odeur du corps de Njeiry, si proche, même s'ils ne se touchaient pas, la couleur de ses yeux clairs et profonds, cela le poussa à insister.
"Mais au moins quand nous sommes seuls, comme maintenant..."
"Surtout quand nous sommes seuls, je ne peux pas. Je t'en prie, Gouverneur, ne me mets pas dans l'embarras."
Mar se figea : "Je te demande pardon, sous officier." Murmura-t-il, amer.
Njeiry le regarda dans les yeux : "Tu n'as aucune raison de t'excuser, Gouverneur." Ils se turent tous les deux, puis Njeiry baissa le regard : "Si tu le permets, Gouverneur Swooney, je voudrais aller dormir..."
Mar accepta : "Cette nuit s'écoule, sous officier Njeiry."
"La nuit s'écoule, Gouverneur Swooney."
Le lendemain le cargo repartit pour Quaryel. Moder était très satisfait de cette belle escapade et il remercia Mar et le Commandant.
"Merci pour l'invitation, Mar. J'espère que tu la renouvelleras."
Mar sentit comme un coup à la tempe. Il croisa le regard intrigué de Biker : il lui avait dit que Moder s'était invité tout seul ! Il comprit qu'il avait perdu une pierre et espéra que cela ne mettrait pas trop en péril la partie en entier. Biker ne réagit pas et Mar non plus ne trahit aucun trouble. Il savait avoir placé d'autres bonnes pierres ailleurs et neutralisé certaines de celles de l'adversaire, loin d'être si secondaires que ça. Et puis, en y pensant bien, cette gaffe pourrait même tourner à son avantage, avec quelques nouveaux mouvements.
Revenu sur Quaryel, Mar mit vite Teskar au courant des bruits qui circulaient sur Ross à propos du présumé sadisme de Biker. Il donna ordre d'élargir les recherches pour vérifier s'il y avait une corrélation entre les visites du Commandant à la villa et des disparitions. Et si c'était le cas, que faisait-il des victimes ?
Teskar se mit immédiatement au travail. Les visites à la villa étaient assez rares, alors l'enquête progressait au ralenti. Teskar examina toutes les déclarations de disparition de la ville, mais aucune ne semblait en relation avec les visites de Biker à la villa. Il ne fut pas possible d'y entrer, la porte ne pouvait être ouverte qu'en utilisant un 4C et les fenêtres étaient solidement fermées de l'intérieur.
Deux mois passèrent pendant lesquels Biker se rendit trois fois à la villa. Un jour Teskar arriva excité dans le bureau de Mar.
"Peut-être qu'on y est ! J'ai élargi les recherches et j'ai appris qu'il y a quatre cas de gens d'autres villes passés par ici et dont on a perdu toute trace. Il y a beaucoup de coïncidences : tous les quatre ont été vus pour la dernière fois au Bureau du Travail juste un jour ou deux avant une visite de Biker à la villa. Tous les quatre résidaient dans une autre ville et étaient de sexe féminin et à la recherche d'un emploi. Que des jeunes, une de dix-sept ans, deux de dix-huit ans et une de vingt ans. Toutes venaient de familles pauvres ou modestes. On n'a plus trouvé trace d'aucune d'elles."
Mar frissonna : "Il est absolument indispensable de trouver le moyen d'entrer dans la villa quand elle et vide et d'y placer des microespions vidéophoniques. Renforce aussi l'enquête sur la sorti de la caisse et de ceux qui la transportent."
"C'est très clair. Je vais aussi faire équiper une maison voisine pour y installer une station de réception des vidéoespions. Le vrai problème est comment entrer dans la villa pour les installer... Mais je ferai de mon mieux."
Mar sentait que cette partie évoluait vers sa conclusion et, comme toujours dans ce cas, il devenait plus froid et lucide que jamais.
Il repensa à Njeiry. A son prochain voyage sur Ross il devrait trouver le courage d'être plus direct dans son approche du jeune homme. Alors il demanda à Teskar d'acheter pour lui un anneau.
"Fais en sorte qu'on sache qu'il s'agit d'un cadeau pour un ami à moi, du type ami intime et cher, c'est clair ?"
Teskar accepta, amusé : "Tu changes de tactique, Mar ?"
"Non, tout continue comme avant. Je dois juste créer une petite diversion."
Puis il se rendit au Bureau de Recrutement et de Vérification et appela le Chef de service.
"Fais-moi voir la liste des recrues qui ont demandé leur congé permanent !" lui ordonna-t-il.
"Aucun n'a demandé le congé, Gouverneur."
Mar se montra sec : "Alors certains seront arrivés au terme de leur engagement et auront demandé le renouvellement ?"
"Non, Gouverneur."
Mar s'agitait, furieux, derrière son bureau : "Apporte-moi le règlement sur les effectifs et les promotions."
Le chef de service obéit rapidement, mais l'air perplexe. Mar se mit à le consulter nerveusement. Le Chef de service posa quelques questions, d'apparence innocente, jusqu'à "comprendre" le pourquoi de l'agitation de Mar. Alors Mar abandonna ses recherches et rentra à la Résidence.
Il convoqua vite Chanul et le reste du personnel : "J'ai encore besoin de votre aide. Il faut qu'on sache dans le coin que j'ai perdu la tête pour un beau sous officier de la Garnison. Ne le dites pas clairement mais juste par de vagues allusions, à demi mots... Aux fournisseurs, aux amis, mais surtout au personnel de la Famille Anje, du Gouverneur de Quaryel, du Commandant Général des agents de l'UPO. Je compte sur vous."
En courant ainsi, le bruit arriverait certainement à l'oreille du Commandant Biker et les visites de Mar sur Ross ne lui sembleraient plus étranges ni suspectes. Ils se mirent tous immédiatement au travail.
Arriva enfin le jour du nouveau départ du cargo pour Ross. Mar y alla et dès l'arrivée il se rendit à la Résidence. Cette fois encore Biker n'accepta pas l'hospitalité de Mar, au grand soulagement de ce dernier, mais s'installa dans la petite villa d'un des officiers supérieurs.
A la Résidence, Mar trouva le même contingent que la fois d'avant. Avant tout, muni de l'appareillage ad-hoc, il fit un rapide contrôle pour s'assurer qu'en son absence aucun microespion n'avait été placé. Quand il en fut sûr, il appela Njeiry.
"Choisis six de nos hommes les mieux intégrés à la Garnison et renvoie-les-y, sous l'excuse officielle qu'on n'a pas besoin d'eux ici. Ils doivent garder l'il et l'oreille bien ouverts et voir ce que fait le Commandant. Tu sais de quoi je parle. Quoi qu'ils découvrent, ils doivent tout confier à un seul d'entre eux qui devra, à mon départ pour Quayrel, m'en informer sans se faire soupçonner par personne. Je ne prendrai pas le transmen pour aller à l'astroport, mais un transport de surface. Il me laissera un signal à l'embranchement de la route de l'astroport. Il y a là une grosse pierre verte : si rien ne s'est passé, il posera dessus une pierre blanche, s'il n'y a que de forts soupçons, quelques feuilles, si par contre il y a des preuves que... qu'il utilise les prisonniers pour... ce qu'on sait, il y posera une branche sans feuilles. C'est clair ? Je verrai en passant là et je comprendrai."
Njeiry acquiesça et organisa tout selon les ordres. Puis Mar rassembla tous ses hommes.
Pendant les trois mois passés le nombre de cellules secrètes était monté à six, totalisant trente deux hommes. C'était encore peu en regard de l'ensemble des hommes de la Garnison, mais c'était déjà un début. A la suggestion de Njeiry, pour pouvoir faire leurs réunions clandestines sans se faire remarquer, ils s'étaient improvisés "animateurs du temps libre" et organisaient des jeux, des concours et des fêtes. Ce qui, en plus de leur donner une remarquable liberté de manuvre, avait créé une vague de sympathie à leur égard entre les soldats, mais les sous officiers et même les officiers semblaient apprécier leur travail.
Après le rapport de Njeiry, Mar approuva le tout et mit fin à la réunion, mais retint Njeiry. Une fois les autres partis, il le mit au courant de l'évolution de la situation sur Quaryel. Il lui parla aussi de l'expédient monté pour pouvoir venir sur Ross à chaque voyage du cargo sans éveiller de soupçons. Njeiry sourit et approuva.
"Mais tu devrais aussi faire voir ici que tu courtises quelqu'un..." observa-t-il.
Mar le reconnut : "Oui, j'ai fait savoir qu'il s'agit d'un sous officier, et il est logique que ce soit toi..."
Njeiry le regarda d'un air étrange : "Donc nous devrons feindre que toi et moi..."
Mar aurait voulu lui crier : "Non, pas que feindre ! Je t'aime !" mais malgré toutes ses bonnes résolutions il n'arriva pas à parler. Il réalisa que c'était pour deux raisons : il n'était toujours pas sûr des sentiments de Njeiry à son égard et puis il était bloqué par une espèce de peur. Il se sentait encore conditionné par son expérience à la Maison des Plaisirs. Alors il fit oui de la tête, sans rien ajouter d'autre.
Njeiry lui demanda : "Pourquoi m'as-tu choisi moi ?"
Mar arriva à peine à articuler : "Parce que tu es le choix le plus utile... au moins on pourra s'éloigner et parler tranquillement..."
"Ah, je vois." Dit Njeiry et il sembla déçu à Mar.
Mais Mar se dit que c'était juste ses espoirs sur ses sentiments qui lui avaient fait voir une déception qui, peut-être, n'existait pas.
Les quatre jours passèrent. En retournant au cargo, Mar regarda la pierre verte à la bifurcation : il y avait dessus trois branches sans feuilles. Mar se demanda si cela signifiait trois victimes ou si c'était juste la confirmation appuyée de ses soupçons. Il se sentait très tendu en embarquant. Le Commandant au contraire semblait très détendu et satisfait. Mar se sentait malade.
CHAPITRE 14
Mar et son serment
A son retour sur Quaryel, Teskar l'informa qu'ils étaient arrivés à placer dix microespions à divers endroits de la villa, en montant sur le toit et en perforant sous couvert de la nuit les plafonds. Les microespions transmettaient à une masure délabrée où avait été soigneusement caché un répétiteur qui renvoyait le signal à une maison distante de trois kilomètres, louée à cet effet, où était installée une centrale d'écoute et d'enregistrement.
On voyait trois pièces : une pièce vide, une autre avec cinq matelassacs alignés et la dernière avec une alcôve, une armoire et un lit chirurgical. Malheureusement il n'avait pas été possible de faire grand chose pour le son. Tout avait été arrangé pour que personne ne voie les hommes faire leur travail et qu'il soit impossible de remonter au personnel de la Résidence et donc à Mar, même si les microespions étaient découverts.
Tant les microespions que le répétiteur étaient munis d'un système d'autodestruction tel que, si quelqu'un essayait d'y mettre la main, tout exploserait sans laisser la moindre trace compromettante.
Mar félicita Teskar et voulut aller tout de suite à la centrale d'écoute. Puis il demanda à être appelé d'urgence au moindre signe de mouvements habituels autour de la villa.
Quelques jours plus tard, à la Résidence du Gouverneur de Quaryel, Tani Nigew, était donné un grand concert de table harmonique. La fine fleur de la planète, et nombre de personnalités de passage figurait parmi les invités. Mar, après avoir salué Moder, son grand-père Neto et les autres membres de la Famille Anje, dont le Premier Lusen, alla s'asseoir à l'endroit qui lui était réservé.
A sa gauche était le président de l'Entreprise Lonker et à sa droite une jeune fille inconnue, qu'on lui présenta comme la Première de la famille Berin de la planète Shunter. Cette jeune fille, qui s'appelait Karuel, devait avoir un ou deux ans de moins que Mar. Elle était plus maigre que mince et une cascade de cheveux roux montrait qu'elle n'utilisait pas le pèle-molécule. Elle avait les yeux clairs, une grande bouche avec un pli désinvolte qui aurait plus évoqué une fille des faubourgs qu'un membre d'une Famille, s'il n'y avait pas eu les coûteux habits, recherchés et élégants, qu'elle portait. Karuel était l'hôte des Tani, à qui elle était vaguement apparentée.
Quand le concert commença, Mar se détendit, prêt à savourer la musique. Les concertistes s'installèrent sur des sièges tournants placés au centre des trois files de cordes entrecroisées, en réglèrent la hauteur et se mirent à accorder les basses sur la surface supérieure et les aiguës sur l'inférieure. Mar avait eu peu d'occasion d'écouter des concerts de tables harmoniques et jamais, à ce jour, d'assister à l'un d'eux.
Les notes commencèrent à pleuvoir peu à peu, puis montèrent crescendo en rythme et volume, coulant en de savants arpèges, s'interrompant, changeant de rythme et s'élevant en arabesques tressées. Mar se délectait littéralement.
Karuel se pencha vers lui : "Ne me dis pas que tu t'amuses, Gouverneur Swooney !" murmura-t-elle.
"C'est très beau, il me semble. Tu n'aimes pas, Première Berin ?"
"Bof, si... c'est pas mauvais. Mais depuis que je suis sur Quaryel je n'ai encore rien trouvé de vraiment excitant. Tout me semble si provincial, ici chez vous..."
Mar la regarda : elle affichait un air de suffisance ennuyée.
"Il me semble qu'ils jouent très bien..."
"Oui, oui, ça doit être vrai. Mais ici ce n'est que fêtes de famille, et encore des fêtes de famille et puis de la musique. Vous n'avez rien de plus émouvant, de plus... de plus vivant par ici ?"
Mar n'avait pas envie de parler, il voulait profiter du concert, alors il répondit d'un laconique : "C'est possible..." espérant couper court à cette discussion.
Karuel fit glisser son penchoir plus près de celui de Mar : "Tu es l'un des plus jeunes ici, Gouverneur... tu devrais savoir à quoi je fais allusion..."
Mar commençait à être agacé. Il ne voulait pas être discourtois, mais il ne voulait pas non plus qu'on l'empêche d'écouter.
"Chaque chose en son temps, Première Berin. Profitons pour l'instant de ce qu'on nous offre, puis... on verra ce qu'on peut faire."
Karuel parut s'illuminer : "Je te prends au mot, Gouverneur." Dit-elle d'un ton malicieux et enfin elle se tut.
La première partie du concert termina et tous modulèrent de brefs sifflets d'approbation.
Karuel se leva rapidement et fit un signe à Mar : "Nous sortons au jardin ?"
Mar accepta par pure courtoise. La jeune Karuel pouvait aussi être une personne sympathique, mis à part l'air d'ironie ennuyée avec lequel elle regardait tout et tous. Beaucoup étaient sortis au jardin. Moder s'approcha de Mar et Karuel.
"Alors, qu'en dites-vous ? Le Gouverneur Tani sait toujours bien choisir, n'est-ce pas ?"
Mar acquiesça.
Karuel fit la moue : "Oui, oui, mais il n'y a pas que la musique dans la vie. Vous n'organisez pas de jeux, ici ?"
Moder sourit : "Bien sûr. Le Gouverneur Swooney est un maître au jeu de Go..."
"Mais non, je ne parle pas de jeux de table ou de jeux à faire à la maison. Je parle de Jeux de Société !"
Moder regarda Mar, puis Karuel : "Pour nous c'est ça les jeux de société. Je ne comprends pas de quoi tu parles..."
"Mais si, des Chasses, des Rapts, des Situations..."
Moder haussa les épaules : "Oui, j'en ai entendu parler. Je sais que sur des planètes plus... progressistes on organise de tels jeux. Mais ici on est des gens tranquilles et respectueux des droits des Citoyens, alors... on préfère des jeux plus provinciaux."
Mar n'avait pas compris de quoi parlaient Moder et Karuel, ce qu'étaient ces "jeux de société". Mais au ton sec de la réponse de Moder, il comprit que ce devait être quelque chose d'étrange.
Le concert reprit et à la fin un rafraîchissement fut servi. Mar rentra tard le soir à la Résidence.
Le lendemain il se rendit au Palais Anje pour sa partie de Go habituelle avec Moder. Entre deux manches, il lui demanda des explications sur les jeux dont avait parlé Karuel. Moder les lui expliqua dans les grandes lignes.
Une "chasse" consistait à se réunir avec un groupe d'amis habillés en gens du peuple, et à tendre de faux guets-apens au serviteur de quelque Famille ou Gouverneur ou Président en faisant mine de vouloir le kidnapper. Tout se terminait par de grandes courses, poursuites et des cris. Le sujet devait rentrer "sain et sauf" mais épouvanté.
Un "rapt" consistait à se déguiser en Agents de la Sécurité, arrêter un passant, un Citoyen commun, et le soumettre à un interrogatoire serré sur un crime dont il était prétendument suspect. Quand la personne visée était assez confuse, effrayée et épouvantée, le tout finissait dans de grands rires et on la relâchait.
Quant aux "Situations", c'était de sales blagues faites à des gens importants qu'on mettait dans des situations gênantes ou ridicules. Les "rapts" et les "situations" comprenaient aussi parfois de piquants revers sexuels.
Mar était abasourdi : "Mais comment est-il possible qu'ils puissent faire de telles choses impunément ?"
"Eh, ce sont tous des membres d'influentes Familles, alors au pire ils s'en tirent avec une admonestation. Le plus souvent rien ne se passe, soit parce qu'ils ne sont pas découverts, soit parce que de toute façon tout est mis en oubli."
Mar, de retour à la Résidence, raconta tout à Teskar.
Lequel ne fut pas étonné : "Sur Terre ça n'arrivait pas ?" demanda-t-il.
"Non, pas que je sache." Répondit Mar.
"Sur Quaryel aussi, il est maintenant pratiquement impossible que ça arrive, parce qu'Anje ni Neto ne le tolère pas. D'ailleurs ce n'est pas par hasard que sur cette planète la Famille Anje est aimée et respectée. Il y a près de vingt ans le Premier des Anje a fait enlever un travailleur pour en faire son amant, contre sa volonté. Quand le Chef de Famille en eut connaissance, il a chassé son Premier de la Famille et de la planète. Le Premier actuel est en fait son deuxième fils. On n'a plus jamais rien su de l'autre, il a dû changer de nom et émigrer dieu sait où."
Les jours suivants Mar ne rencontra plus la futile Karuel et il oublia la question. Un soir, alors qu'il était au Palais Anje et faisait une partie de Go avec Moder, il reçut un appel urgent de la Résidence sur son 4C. C'était Teskar.
"Gouverneur Swooney, tu es prié de te rappeler l'important rendez-vous que tu as fixé. Ton hôte est arrivé."
C'était la phrase codée qui indiquait que Biker se rendait à la villa. Mar s'excusa auprès de Moder et rentra vite, par transmen, à la Résidence.
"Ca y est, Mar, on doit y aller tout de suite. Chanul est déjà à la centrale d'écoute."
Il s'y rendit immédiatement avec Teskar. Chanul avait déjà mis en marche les moniteurs et les enregistreurs. Toute la ville était encore dans l'obscurité et silencieuse. Dehors, le crépuscule laissait place à la nuit. Ils attendirent presque une heure. Biker n'allait pas à la maison en transmen, puisqu'elle en était dépourvue, mais à pieds. Tout d'un coup quelques ombres apparurent sur les écrans.
"Ils sont entrés... voilà, ils vérifient que les fenêtres sont toutes bien fermées..." dit Chanul presque en murmurant.
A cet instant les lumières s'allumèrent dans la villa. La pièce à l'alcôve était encore vide. Dans la pièce aux matelassacs, il y avait trois hommes et trois femmes autour d'une caisse oblongue en durplastique. Mar remarqua qu'ils portaient tous l'uniforme de l'Entreprise de transport planétaire Shobu. Ils trafiquèrent un peu et la caisse s'ouvrit. Une jeune fille vêtue d'une courte tunicelle de travailleuse gisait immobile dans la caisse. Elle n'était pas ligotée mais à l'évidence sous narcotiques. A deux, ils la sortirent et disparurent des écrans.
Peu après ils réapparurent sur le moniteur de la pièce à l'alcôve. Ils couchèrent la jeune fille sur le lit chirurgical et l'attachèrent par des sangles aux chevilles, aux poignets, à la taille et au cou. Puis ils redressèrent le plan du lit presque à la verticale. Un des hommes s'assura que le plan était bien fixé puis il alla à l'armoire, en ouvrit la porte, en sortit une spray-seringue et injecta quelque chose dans le cou de la prisonnière. La fille sembla réagir presque aussitôt et reprit conscience. Les deux hommes retournèrent dans la pièce aux matelassacs avec les autres.
Il passa encore presque une demie heure. De la masure fut signalé que Biker était à présent en chemin vers la villa. Et peu après en effet ils le virent apparaître dans la pièce aux matelassacs. Ils se levèrent tous les six et un bref dialogue suivit. Le son ne fonctionnait presque pas et Mar enrageait de ne pas pouvoir comprendre ce qu'ils disaient. Biker sourit d'un air satisfait.
Pendant ce temps sur un autre moniteur on voyait la prisonnière. Elle avait complètement repris conscience et regardait autour d'elle, l'air effrayée, épouvantée et se contorsionnait en cherchant en vain à se libérer. Biker indiqua du doigt une des trois femmes, qui accepta et sourit l'air ravi. Avec cette femme, il se rendit dans la pièce à l'alcôve. Les cinq autres restèrent dans la pièce aux matelassacs et s'étendirent comme pour se reposer.
La prisonnière entre temps s'était tournée vers Biker et sa compagne et disait quelque chose l'air suppliant. Biker et la femme répondirent par un rire. Chanul suivait la scène sur de petits écrans, les yeux écarquillés. Mar tremblait et serrait les mâchoires. Teskar semblait le plus calme des trois et de temps en temps il vérifiait le bon fonctionnement des enregistreurs.
Un rite macabre commença sur les petits écrans. Mar avait déjà noté, dans la petite armoire grande ouverte toute une collection d'instruments clairement faits pour torturer et il avait en quelque sorte prévu les scènes qu'ils suivaient. Mais voir arriver vraiment ce qu'il avait imaginé était mille fois pire. A un moment, Mar s'imagina étendu lui-même sur ce lit et des gouttes de sueur froide inondèrent son front.
La prisonnière à présent hurlait et se démenait de toutes ses forces sous le travail de Biker et de sa complice. Les cris étaient captés par les faibles micros et résonnaient horriblement dans la salle d'écoute. Alors Teskar débrancha les haut-parleurs.
Biker et la femme s'étaient maintenant déshabillés et leurs corps ruisselaient d'une nuée de petites gouttes de sueur. Les deux bourreaux étaient visiblement excités, leurs yeux brillaient de plaisir, les lèvres parfois serrées en grimaces de jouissance sadique, parfois ouvertes pour d'horribles ricanements. Maintenant que le son était coupé, la scène semblait encore plus hallucinante. Le corps de la prisonnière se couvrait de plaies et de sang.
Tout d'un coup Chanul se mit à hurler : "On doit les arrêter, faisons quelque chose ! Assez, assez, assez !"
Mar secoua la tête, morne : "On ne peut pas."
"Comment, on ne peut pas ? Appelons les Forces de Sécurité, faisons quelque chose... la pauvre fille ne peut plus résister..."
Mar ferma les yeux un instant : "Je sais." Il lui sembla avoir prononcé une condamnation à mort.
Chanul sanglotait : "Assez, assez.."
Mar rouvrit les yeux et regarda son ami : "Même si on faisait intervenir les Forces de Sécurité, Biker s'en sortirait. Oh oui, il perdrait peut-être son poste, mais il a des appuis assez puissants pour éviter d'être condamné et tant qu'il sera libre il peut recommencer ailleurs ses crimes atroces..."
Teskar confirma : "Malheureusement Mar a raison. Ce n'est pas le moment d'intervenir. Aux yeux des puissants la vie d'un pré-salarié est bien peu de choses, Biker s'en tirerait bien." Dit-il d'un ton amer.
"Et alors, à quoi sert tout ce qu'on a fait ? C'était pour jouir de... de... de cette horreur ? Ça t'amuse, Mar, ce que tu vois ?" hurla Chanul.
Mar sentit comme des griffes lui agripper les viscères, un grand poids lui bloquer le cur et la bouche.
D'une voix étrange, il dit : "Je te jure, Chanul, je te jure que même au prix de ma vie, Biker paiera pour cela et pour toutes les autres fois. Je te jure, Chanul, qu'il ne s'en tirera pas comme ça, qu'il paiera cher, jusqu'au bout. Je te le jure, s'il n'y a pas d'autre façon, je le tuerai moi, de mes propres mains. Mais pas maintenant."
La scène hallucinante se poursuivait, pendant que d'autres moniteurs montraient les cinq restés dans l'autre pièce manger et boire comme si de rien n'était.
Biker et son amante continuaient à torturer leur victime et à s'exciter mutuellement. La prisonnière hurlait encore et se contorsionnait sous la succession des plus effroyables et cruelles tortures. Elle semblait parfois perdre connaissance, mais avec un sadisme inouï, ils lui faisaient des injections pour la faire revenir à elle. Le corps de la pauvre fille était de moins en moins reconnaissable.
Teskar, froid, continuait à surveiller les appareils pour que tout soit fidèlement enregistré. Chanul ne regardait plus les moniteurs, il était prostré dans un coin et sanglotait violemment. Mar était immobile devant les écrans. Seul son front brillant de sueur et un tremblement non contrôlé du coin de sa bouche trahissaient son bouleversement intérieur.
Les heures passaient, lentes et inexorables. La prisonnière, désormais à l'agonie, sursautait de temps en temps. Sa tête, tenue droite par la sangle à son cou, était la seule partie de son corps encore intacte. Déjà plus un centimètre du corps n'était intact. Les deux monstres étaient à présent couchés dans l'alcôve et se livraient à un furieux rapport sexuel. Mar détourna le regard et croisa celui de Chanul.
Il l'appela d'une toute petite voix : "Chanul, écoute... je sais que maintenant tu me vois, moi aussi, comme un monstre... si tu veux, tu es libéré du serment que tu m'as fait. Mais... je te demande encore une chose : donne-moi un mois, Chanul. Rien qu'un mois. Et si Biker n'a pas payé, tu me dénonceras ou tu feras ce que tu veux."
Chanul ne répondit pas. Sur les moniteurs tout se terminait. Après avoir eu un orgasme, les deux monstres avaient plongé un bistouri dans le cur de la prisonnière dont les souffrances avaient enfin pris fin. Deux hommes installaient son cadavre dans la caisse pendant que les trois autres nettoyaient la pièce à l'alcôve et les instruments. Pendant ce temps Biker et la femme se détendaient en buvant joyeusement.
Teskar arrêta les appareils, se tourna vers le mur, s'y appuya et vomit. Dans la salle d'écoute le silence régna un moment.
Puis Mar parla : "Chanul... j'attends ta réponse."
Teskar s'assit lourdement, soupira et se mit à parler : "Mar a raison, Chanul. Si on l'avait arrêté maintenant, peut-être que cette fille serait en vie, c'est vrai. Mais Biker aurait bientôt été libre de recommencer à en tuer d'autres, avec plus de prudence et d'astuce, peut-être loin d'ici. Mais le moyen de l'arrêter définitivement on l'a : si là, sur ce lit, ça avait été la fille d'un Chef de Famille ou d'un Gouverneur, alors Biker n'arriverait pas à s'en sortir. Personne ne se hasarderait plus à le protéger de la justice."
Mar confirma : "C'est certain. Mais Biker est malin, ce n'est pas par hasard qu'il ne s'attaque qu'à des gens humbles et d'une autre ville. Comment faire ? Je ne vois pas. Mais je l'ai dit, et je le répète, s'il le faut je le tuerai de mes mains, ça doit finir !"
Teskar se reprenait : "Non, Mar, je disais que j'ai peut-être la solution. Ecoute..." et il expliqua son plan.
Mar écoutait et commençait à reprendre confiance : "Oui, oui, c'est possible. Difficile mais pas impossible. Oui, c'est ça. C'est la solution. On doit tout préparer dans le moindre détail... il faut bien faire les choses, très bien, sans laisser place à la moindre erreur."
Tesker se leva : "Chanul... Mar t'a fait une proposition tout à l'heure, à propos de ton serment de fidélité. Que réponds-tu ?"
Chanul leva le regard vers son cousin, puis il regarda Mar : "Excuse-moi, Mar. Mes nerfs ont lâché. Je t'ai juré fidélité, à toi et à ta cause et je sais que tu fais pour le mieux. Je sais que pour toi aussi tout cela est dur et difficile. Je renouvèle mon serment, Mar, et à présent sans doute de façon plus adulte et responsable. Tu peux compter sur moi, Mar, jusqu'au bout. Je comprends qu'on devra peut-être encore sacrifier d'autres vies avant ta victoire... et peut-être aussi la mienne. Mais c'est différent. Cette pauvre fille n'a pas pu choisir. Moi si. Tu nous avais dit que ce serait une bataille dure et dangereuse. Jusque là je n'avais pas réalisé à quel point. Jusque là tout m'avait semblé un jeu d'aventure, beau et fascinant. Je crois qu'il n'est jamais bien d'utiliser la vie des autres pour arriver à ses fins, si nobles qu'elles soient, mais je comprends que dans cette horrible affaire il n'y avait rien d'autre à faire. Si tu peux me pardonner, Mar, accepte-moi encore parmi les tiens."
Mar soupira et tendit la main à Chanul : "Viens, rentrons à la Résidence. On a beaucoup, à faire."
Ils rentrèrent tous les trois. Les autres les attendaient anxieux et quand ils virent leurs airs effondrés, les signes d'une infinie fatigue et la douleur sur leurs visages, aucun n'eut le cur de poser la moindre question.
Mar et Teskar se mirent au travail immédiatement. Ils trouvèrent deux endroits similaires à la villa des horreurs et firent de faux signalement aux Forces de Sécurité en chronométrant leurs temps d'intervention. Dans tous les cas, les Agents furent sur les lieux en sept centidis et cinq millidis exactement temps de Quaryel.
Mar fit tirer des enregistrements des hologrammes des six complices de Biker. Par de discrets canaux il les fit retrouver et suivre continuellement. Dans le même temps il découvrit que la caisse avec le cadavre était coulée en pleine nuit au centre d'un lointain grand lac. La scène fut aussi enregistrée grâce à des appareils d'amplification de lumière.
Biker n'avait aucun soupçon du nud coulant qui était en train de se serrer autour de lui et il poursuivait sa vie apparemment normale. Pendant quelques jours Mar fit en sorte de ne pas le rencontrer : la seule idée de se trouver face à lui le révulsait et il ne pensait pas arriver à feindre l'indifférence. A toutes fins utiles il fit savoir qu'il était malade.
Les enquêtes sur les six complices de Biker commençaient à porter leurs fruits. Ils étaient souvent devant les Bureaux d'Embauche des Familles et des Entreprises. Ils y approchaient les jeunes qui n'avaient pas encore trouvé d'emploi. Aussi les espions de Mar prirent contact avec celles qui avaient été approchées par les hommes de Biker et surent qu'en leur faisant miroiter la possibilité d'un emploi, elles avaient été interrogées.
Les complices du Commandant s'étaient informés sur leur situation de famille, leur lieu de résidence, et d'autres points utiles pour savoir comment les approcher sans risque. Une fille avait eu un rendez-vous pour le soir même.
Mar la fit contacter par d'autres de ses hommes déguisés en complices de Biker pour lui dire de ne pas aller au rendez-vous parce que le poste était pris. Et ils se firent remettre par la jeune fille la plasticarte avec les références et les données du rendez-vous. Ils découvrirent ainsi que le lieu de rendez-vous choisi était un quartier en ruine de la ville, presque désert, où il était prévu de construire une nouvelle usine d'armes de la Famille Anje.
Teskar y organisa, pendant la journée, une méticuleuse descente des garçons qui travaillaient pour Mar. Par ailleurs il envoya un homme à lui, habilement grimé pour ressembler parfaitement à un des complices de Biker, à la ville voisine pour acheter quelques livres de poésie et une encre spéciale. D'autres garçons continuaient à suivre les six complices du Commandant.
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