Le premier livre de Mar Swooney (8)
de Andrej Koymasky
CHAPITRE 15
Biker est pris
Un jour les hommes de main de Biker entrèrent en contact avec une autre proie possible, une fille jeune et charmante. Les garçons la suivirent et, alors qu'elle mangeait à un distributeur automatique de succémets, ils s'approchèrent d'elle.
"Cette journée s'écoule, Citoyenne."
"Elle s'écoule." Répondit la jeune fille en continuant de manger.
"A la recherche d'un travail, je parie."
La fille sembla surprise : "Drôle de ville que celle-ci. D'abord cinq refus en deux jours et maintenant deux propositions en une demi-journée... si vous m'offrez vous aussi un travail."
"Oui et non. Nous ne te proposons pas un travail, mais une affaire, si ça t'intéresse."
"J'arrive au bout de mes quelques crédits : ça pourrait m'intéresser."
"Viens avec nous, alors."
"Où, et pour quoi faire?"
"Dans notre quartier, pour gagner sept Crédits."
"Sept? Belle somme... vous voulez quoi en échange? Baiser?"
"Non, et d'ailleurs rien d'illégal. Juste ta collaboration pendant une journée."
"Ça pue l'embrouille. Si vous voulez conclure, faites-le ici."
"Non, ici on ne peut pas. Si tu n'as pas assez confiance pour nous suivre, on peut aller à ton hostel."
"Vous viendriez tous les trois?"
"Que crains-tu? A l'hostel tu es en sécurité, on ne pourra certainement pas te faire du mal, là-bas."
La fille réfléchit puis accepta. A l'hostel ils demandèrent à louer une petite salle de conversation et s'y enfermèrent.
"Et bien?"
"Nous avons besoin de trois choses : d'abord tous tes habits, sac compris. La seconde est de faire une holographie de toi et la troisième est que demain tu n'ailles pas au rendez-vous donné par ceux qui t'ont offert un travail ce matin."
La jeune fille fronça le front : "Les deux premières sont bien étranges, mais pour sept Crédits je pourrais le faire. Mais la troisième c'est n'importe quoi. Je devrais renoncer à une bonne offre de travail, dont j'ai un tel besoin, pour juste sept Crédits ?"
"Ils t'ont dit de te présenter demain au Bureau d'Embauche de l'Agence Purpher, n'est-ce pas ?"
La jeune fille parut tituber : "Si, comment le savez-vous ?"
"Et ils t'ont expliqué que c'est près d'une maison en ruine, au fond du Parc de la Rotonde, hein ?"
"Oui, c'est ça..."
"Et ils t'ont aussi donné une plasticarte avec le plan du quartier et l'itinéraire dessus, pareille à celle-ci, pas vrai ?"
La jeune fille acquiesça, de plus en plus stupéfaite.
"Si tu tiens à la vie, il vaudrait mieux que tu n'y ailles pas."
"Vous... vous me menacez ? Quelles sont vos intentions ?"
"Non, ce n'est pas nous qui te menaçons, mais ceux qui t'ont offert un travail inexistant pour une Agence inexistante. Eux oui, ils menacent ta vie."
"Mais qui êtes-vous ? Des Agents secrets des Forces de Sécurité ?"
"Non, mais quelque chose dans ce genre."
La fille réfléchissait : "Mais qui me prouve que vous me dites la vérité ?"
"Personne, mais si tu veux vérifier, tu verras qu'il n'existe aucun bureau là où ils t'ont dit d'aller."
"Mais de quoi s'agit-il ?"
"On ne peut pas t'en dire plus. D'ailleurs, saches qu'il y a des conditions si tu acceptes : si tu essaies de sortir ou d'entrer en contact avec quelqu'un avant demain matin, un de nos hommes t'arrêtera au paralysateur. Si par contre tu refuses... et bien tant pis pour toi."
La jeune fille réfléchit encore.
Un autres des hommes de Mar lui dit : "D'autres jeunes filles avant toi sont allées à ce rendez-vous et maintenant elles sont mortes. Leurs cadavres sont au fond du lac."
"Je veux bien vous croire, me fier à vous. Ne serait-ce, j'avoue, que parce que ces sept Crédits m'arrangent bien. Quand dois-je vous donner mes habits et quand fait-on l'hologramme ?"
"Tout de suite, les deux choses."
La jeune fille suivit les trois garçons à la banque d'échange, ils insérèrent tous leur 4C et une somme de sept Crédits fut transférée sur celui de la fille. Puis ils se rendirent tous dans sa cellule, elle les laissa faire quelques holographies, se déshabilla et leur confia toutes ses affaires. Alors ils lui donnèrent un paquet contenant à boire et à manger, largement assez pour deux jours.
"Deux d'entre nous resteront ici avec toi, par sécurité. Si quelqu'un te demande pourquoi tu ne sors pas, dis que tu ne te sens pas bien, mais que tu n'as besoin de rien parce que tu es avec deux cousins qui t'assistent et prennent soin de toi. Aucun faux pas, sinon c'est le paralysateur. C'est clair ?"
La jeune fille acquiesça et demanda : "Mais si j'avais refusé ?"
Ils lui montrèrent les anneaux qu'ils avaient tous trois au doigt : "Tu vois, ceci injecte un produit, rien qu'en t'attrapant les poignets, qui t'aurait fait tomber comme ivre. Alors on t'aurait emmenée à nos quartiers, on aurait utilisé tes affaires, puis dans deux jours on t'aurait relâchée. Sans te payer, bien entendu."
"Mais ça aurait été plus simple et facile pour vous, non ?"
"Peut-être. Mais celui qui paie préfère des méthodes propres et honnêtes."
"Et qui est-ce qui paie ?"
"On ne sait pas. Ça suffit maintenant. Je dois y aller. Bon chemin et merci, Citoyenne. A bientôt, et vous deux, ouvrez l'il."
Moins d'une heure après Mar avait les habits de la jeune fille et son holographie. Il leur restait un peu plus qu'une journée. Mar fit compiler les cartons de poésie achetés et en fit placer certains aux endroits prévus par son plan. Il en garda un et en fit parvenir sept autres, de façon anonyme, à Moder, Karuel et à cinq autres connaissances de Karuel. Chaque petit carton disait plus ou moins d'aller à midi le lendemain à l'un des différents endroits de la ville où on trouverait un carton similaire avec d'autres instructions. Dans chacun de ces huit endroits (un pour Mar aussi), chacun d'eux trouverait des habits, une trousse de maquillage, une holographie dont s'inspirer pour se grimer et un troisième carton d'instructions.
Ce carton disait de se rendre au Temple de la Parfaite Similitude (un des nombreux cultes religieux de la galaxie) à quatorze heures précises. Là ils recevraient un nouveau message qui enverrait chacun dans un lieu différent. A quinze heures, ils recevraient les instructions finales pour la conclusion du jeu.
Les habits et le maquillage de Karuel devaient la faire ressembler à la proie du Commandant Biker, la jeune fille qu'ils avaient enfermée à l'hôtel. Son rendez-vous à seize heures était précisément là où l'enlèvement était supposé se faire. Mar avait placé et fait se cacher des hommes à lui tout autour.
Si Karuel ne suivait pas les instructions du "jeu" tout serait perdu et il faudrait recommencer à zéro. Cela signifierait aussi de courir le risque de sacrifier une autre vie aux manies sadiques de Biker, et Mar tremblait rien qu'à y penser. Quoi qu'il en soit, il en était maintenant à un point critique de la partie.
Mar se surprit à nouveau à prier : "Si tu existes, si tu t'intéresses vraiment à nous, il est temps que toi aussi tu bouges... je fais tout mon possible. Aide-moi toi aussi, s'il te plait. M'auras tu entendu ?"
Mar partit et suivit scrupuleusement les instructions comme s'il ne savait rien du jeu. Un de ses hommes l'informa que les sept autres avaient bougé aussi. Mar se déguisa. Teskar et Chanul étaient déjà depuis longtemps dans la salle d'écoute et avaient établi une série de contacts volants avec les collaborateurs extérieurs qui contrôlaient le déroulement du "jeu".
Après que Mar se fut déguisé, on l'informa que Karuel et cinq des autres continuaient à suivre les instructions. Par contre Fekas, le cousin de Moder, avait pris les habits et la trousse et les avait emportés chez lui dont il n'était plus sorti. Mar craignait une quelconque complication et il demanda qu'on prenne garde que Fekas n'interfère pas de quelque façon.
A quatorze heures Mar se rendit au temple. Y étaient déjà Moder et deux autres que Mar reconnut à leur déguisement. Puis un autre arriva, puis Karuel suivie de peu par le septième. Ils se reconnurent à un signe préétabli. Le Temple, à cette heure, était presque désert. Mar vit que Karuel s'était déguisée avec soin et il remarqua qu'elle était excitée par ce "jeu". Les autres avaient des expressions variées, allant de l'incertitude à la curiosité et jusqu'à l'amusement. Une fois proches, ils se reconnurent.
Moder demanda tout de suite à Karuel : "Qu'as-tu donc en tête ?"
Karuel le regarda, surprise : "Moi ? Ce ne serait pas plutôt toi qui as organisé tout cela ?"
"Non. Et toi, Mar, tu n'en sais rien ?" demanda alors Moder.
Mar nia. Ils passèrent quelques instants à s'accuser réciproquement en plaisantant et à nier. Karuel était visiblement la plus excitée de tous.
Elle chuchota à Moder : "Tu vois que chez vous aussi on organise des jeux de Société !"
Mar dit alors : "Evidemment, on n'est pas si provinciaux..."
Karuel fronça le nez : "On verra. De toute façon, on ne peut pas encore dire, nous n'avons pas encore les instructions finales de cette Situation."
Mar feignit la surprise : "Je croyais que c'était une Chasse..."
Karuel était sure d'elle : "Mais non ! Pour une chasse on ne se déguise pas comme ça et pour un Rapt on aurait des uniformes. C'est clair, c'est une Situation."
Pendant qu'ils parlaient, une vielle passa à côté d'eux, laissa tomber un paquet et disparut vite dans la pénombre, entre les rideaux latéraux du Temple. Un d'eux essaya de la suivre mais Karuel l'arrêta.
"Non, il faut rester dans le jeu. Voyons plutôt ce que contient ce paquet."
Un autre l'avait ramassé et l'ouvrait. Il contenait huit enveloppes portant chacune un nom.
"Eh, il y en a une de plus. Regarde, il y a le nom de ton cousin Fekas dessus." Dit à Moder celui qui avait le paquet. "Mais pourquoi donc n'est-il pas encore là ?"
"Bah, il a peut-être peur de ce que dirait notre grand-père Neto. Vous savez que ce genre de divertissement ne lui a jamais plu. D'ailleurs moi-même je ne sais pas si je vais continuer jusqu'au bout." Dit Moder.
"Pour l'instant je ne vois rien d'inconvenant." Remarqua Mar.
Sur les enveloppes était écrit de ne les ouvrir qu'une heure plus tard, après s'être rendu dans un lieu préétabli, et à l'abri du regard des autres, de plus, dès cet instant, ils ne devaient plus communiquer avec les autres.
Un d'eux dit : "Moi je l'ouvre tout de suite !"
Karuel s'insurgea : "Non ! Tu gâcherais tout le jeu. C'est organisé de façon inhabituelle, mais il faut respecter les règles. Moi je pars tout de suite. Bon jeu, les garçons !"
Mar se sentit à la fois soulagé et tendu. Ils se saluèrent et sortirent tous du Temple, partant chacun dans une autre direction. Sur le billet de Mar était écrit de se trouver à 16 heures devant le Bureau des Forces de Sécurité et de demander à s'enrôler. Et il était essentiel que Mar ait à cette heure un alibi facile à prouver. Il disait d'aller après, à 17 heures, Place du Mémorandum où il retrouverait les autres.
Les amis avaient différentes instructions plus ou moins étranges : de voler l'idole des Saraquis à demander à être reçu par le Gouverneur Tani pour lui demander un sac de nourriture pour chiens.
Mar pensait à ses deux amis dans la salle d'écoute. Il était en contact avec eux grâce à un minuscule communicateur caché dans sa ceinture. Teskar et Chanul, pendant ce temps, suivaient le déroulement de toute l'opération à travers les communications des groupes de garçons disséminés aux points stratégiques.
A 15,70, il leur fut confirmé que Karuel approchait du lieu du guet-apens à pas rapides et assurés. A 16 heures pile, elle était agressée, endormie et mise dans la caisse. A 16,01 commençait le transport de la caisse vers la villa. Biker était sorti de chez lui à 16,02. A 16,05 Mar et les autres étaient à leur rendez-vous sur la Place. Evidemment Karuel était absente. Mar était de plus en plus tendu mais il essayait de le cacher. Ils l'attendirent en se racontant leurs défis. Certains les trouvaient bêtes, d'autres amusants.
A 16,07, Mar hasarda : "Karuel n'arrive toujours pas... que peut-il lui être arrivé ?"
Un autre dit : "Je parie que c'est elle qui a tout organisé et que nous sommes les sujets de la Situation. Va savoir ce qu'elle prépare. Peut-être un coup de filet des Forces de Sécurité ou des Vigiles des Anje."
A 16,72 Moder était inquiet : "J'appelle chez elle" dit-il.
Elle n'y était pas. Il vidéophona alors à Fekas qui dormait déjà et qui lui dit qu'il ne savait rien.
"Je vous le dis : Karuel nous mène tous par le bout du nez !" dit un autre.
Enfin, déçus, confus, fatigués, ils décidèrent de se quitter et de rentrer chez eux.
A 16,80 une voix contrefaite et à écran obscur (c'était un des hommes de Mar) vidéophona chez Karuel pour annoncer qu'elle avait été enlevée. Le Gouverneur Tani fut aussitôt averti et il appela immédiatement les Forces de Sécurité. Pendant ce temps Mar avait demandé à Moder de faire un bout de chemin à pieds avec lui. Moder accepta et deux autres se joignirent à eux. Mar fit en sorte de se trouver devant la caserne des Forces de Sécurité vers 17 heures.
Entre temps, Teskar et Chanul avaient mis l'enregistreur en marche. On leur avait signalé qu'approchaient de la villa les six hommes avec la caisse par le sud et Biker par le sud-ouest.
A 16,95 les hommes de Biker entraient dans la villa. A 16,99 ils avaient sorti Karuel de la caisse, encore endormie. A 17,04 ils l'avaient ligotée sur le plan de torture. A 17,07 ils lui avaient fait l'injection stimulante au cou et Karuel s'était réveillée.
La jeune fille cligna des yeux, regarda autour d'elle, surprise, puis éclata de rire. A 17,13 Biker était entré dans la pièce aux matelassacs et avait choisi sa partenaire du soir. A 17,16 il entrait dans la salle de torture avec sa complice. Dans la salle d'écoute, Chanul était très tendu et Teskar nerveux. Biker commençait son rite macabre.
A 17,19, Chanul envoya un message à un de ses collaborateurs extérieurs, lequel, à visage couvert, avait appelé d'un vidéophone public les Interventions d'Urgence.
Il dit : "La Première des Berin a été enlevée et sa vie est en danger. Elle se trouve aux coordonnées L-13-22-16 et K-01-70-24. Je répète, L-13-22-16 et K-01-70-24" et il coupa la communication.
Chanul avait les yeux rivés sur le chronographe de son 4C et il n'avait pas le courage de regarder les moniteurs. Teskar se mordait la lèvre inférieure et essayait de ne pas se sentir mal. Biker avait commencé à torturer Karuel qui maintenant était terrorisée. Par chance, le Commandant avait l'habitude de commencer par des blessures peu graves, mais dont il augmentait continuellement la gravité jusqu'à finir par de douloureuses mutilations.
A 17,22,3, du toit de la caserne des Interventions d'Urgence s'élevèrent une cinquantaine d'hommes munis de silencieuses ceintures antigravité et puissamment armés qui se dirigèrent rapidement vers la villa. Mar était de plus en plus nerveux et avait envie de consulter sans arrêt le chronographe de son 4C, mais il se retenait. Les amis qui l'accompagnaient remarquèrent aussi le départ de cette escouade d'Agents et se demandèrent, intrigués, ce qui se passait. Teskar reçut d'un de ses agents l'information du départ des Agents.
Biker, avec sa maîtresse du jour, continuait à torturer Karuel avec une cruauté raffinée. Teskar se rendait compte que jusqu'alors les blessures infligées à la prisonnière n'avaient pas été assez profondes pour faire des dommages irréversibles ou laisser de très mauvaises cicatrices, et il espérait que les Agents arrivent vite et à temps. Chanul retenait son souffle, ravagé par l'angoisse.
Biker prit un fouet comportant de minuscules pointes d'aciers et l'utilisa sur Karuel, qui commença à saigner. Teskar serra les dents. Il était 17,28,1. Encore 14 millidi d'attente, si ses calculs étaient bons. Teskar commençait à transpirer.
Karuel continuait à hurler. Biker et sa maîtresse du jour ricanaient maintenant et ils avaient commencé à se déshabiller. 17,28,3. L'amie de Biker choisit un nouvel instrument de torture et le tendit au Commandant. 17,28,5. Dans la pièce aux matelassacs, les autres jouaient aux dés sauteurs. 17,28,6. Toujours pas l'ombre d'un Agent. Biker faisait rougir un fer en forme de phallus sur une petite flamme. 17,28,9. L'amie de Biker enlevait à Karuel ses derniers lambeaux de vêtements maculés de sang. 17,29,4. Biker, une expression obscène au visage, approchait le fer incandescent du sexe de Karuel.
Teskar, dans la salle d'écoute, émit un sanglot étranglé. Chanul leva les yeux et se sentit pétrifié.
17,29,5. Tant dans la salle aux matelas que dans celle de torture, tous se figeaient. 17,29,6. Bikar laissait tomber le fer qu'il avait à la main et se précipitait pour fouiller entre les draps de l'alcôve. 17,29,7. La porte de la pièce aux matelassacs commençait à fondre sous un scalpel laser. 17,29,9. Les Agents faisaient irruption dans la pièce en brandissant leurs paralysateurs. Les cinq complices de Biker tombaient immobilisés. 17,30,0. Biker avait un pistolet laser à la main et le pointait vers la porte. 17,30,1. Biker, son amie et Karuel s'évanouissaient sous l'action des rayons paralysants.
17,30,1. Chanul s'évanouissait dans la salle d'écoute. Tesker appuya sur le bouton de fin d'opération qui fit vite s'éloigner tous les hommes de leurs nombreux postes et fit vibrer la ceinture de Mar qui s'assit d'un coup à terre, épuisé.
Ses amis le regardaient : "Qu'y a-t-il, tu te sens mal ?"
"Non, non, juste un coup de fatigue..."
Rire général : "Mais écoutez-le, et c'est lui qui voulait faire une bonne promenade !"
Ils relevèrent Mar en le soulevant par les aisselles et, toujours en riant et se moquant de lui, ils l'accompagnèrent au plus proche transmen public. Mar aussi commençait à rire sous l'effet du reflux de la tension.
Le lendemain les informations ne dirent pas un mot de l'événement. Mais Mar sut tout par Moder. Le Commandant Biker et ses complices avaient été arrêtés. Karuel était l'hôte du Gouverneur Tani, aux soins de bons médecins. Tani avait convoqué sur-le-champ les Magistrats Suprêmes de la planète et avait demandé qu'on fasse un procès à huis clos. Biker avait envoyé une communication au Palais Kétol pour demander qu'on lui envoie un bon Eclaireur des Lois.
Tasker et Chanul avaient démonté la salle d'écoute et envoyé un signal qui avait provoqué la fusion du répétiteur et des microespions. Quand Mar les rencontra ils étaient encore tendus mais satisfaits.
"Maintenant c'est fini, enfin !" s'exclama Chanul.
Mar secoua la tête : "La partie n'est pas finie, pas tant que Biker n'est pas sur Ross."
"Sur Ross ?" demanda Chanul un peu surpris.
"Bien sûr, en tant qu'exilé." Confirma Teskar.
Mar alla voir Karuel, en cachant ses remords de l'avoir ainsi utilisée. La jeune fille allait déjà mieux, mais elle était visiblement très secouée.
Mar et les autres remirent aux Magistrats leurs cartons et leurs déguisements et furent interrogés. On trouva chez Biker d'autres cartons similaires à ceux utilisés pour le "jeu" ainsi que l'encre avec lesquels ils étaient écrits. Biker ne disait rien, en attendant son Eclaireur. Mar prit immédiatement une mesure de dégradation et de licenciement à l'égard de Biker et d'Ymar, l'officier propriétaire de la villa et qui était de service sur Ross, et il envoya aussitôt l'ordre de le mettre aux arrêts.
Trois jours plus tard arriva d'une autre ville de Quaryel l'Eclaireur des Lois payé par les Kétol pour défendre Biker. Aussi commença le procès à huis clos. La diffusion de cette nouvelle était bloquée tant par Tani que par Neto, mais sur Quaryel, le bruit circulait bien par bouche à oreille.
Au procès, Moder, Mar et les quatre autres amis furent convoqués pour témoigner sur leur part dans le "jeu". Biker, sur le conseil de son Eclaireur des Lois, ne nia ni n'admit avoir organisé le "jeu" (bien qu'en fait il n'en ait rien su), il avoua ses tendances sadiques mais il appuya sa défense sur le fait que Karuel n'avait subi aucun mal irréparable de sa part, et qu'il se "contentait" d'épouvanter ses victimes. D'autre part, il insista sur le fait que l'enlèvement de Karuel avait été une erreur, puisque d'habitude "il payait de victimes consentantes", des personnes aux tendances masochistes vérifiées.
Mar avait vaguement prévu cette échappatoire, il avait donc fait parvenir aux Magistrats, anonymement, certaines preuves décisives : l'enregistrement du précédent meurtre d'une jeune fille et les coordonnées du point du lac où avait été immergée la caisse avec le cadavre de la précédente victime. De plus de nombreux témoignages confirmant que Biker était présent quand Karuel avait parlé des "jeux de société". Et enfin la déposition du vendeur des cartons à poésie qui, dans une dramatique confrontation, reconnut un des complices de Biker.
Les Magistrats donnèrent leur verdict : Biker et ses six complices étaient reconnus coupable d'homicides répétés (on repêcha en fait trente-sept caisses avec cadavre) et de tentative d'homicide sur la personne de Berin ni Karuel. Peine : confinement sur Ross à perpétuité. Ymar, l'amante de Biker qui était sur Ross fut acquittée faute de preuves. Mar confirma quand même la mesure administrative prise contre elle et promut Njeiry officier pour remplacer Ymar. Pour le moment, il ne nomma pas de nouveau Commandant.
Le procès fit grand bruit dans le milieu des Familles. On entendit aussi quelques critiques sur Mar pour ne s'être aperçu de rien. Mar se disculpa en faisant valoir que Biker était en poste depuis quinze ans sans que personne avant n'ait eu de raison de le soupçonner. De plus Mar rappela qu'il n'était Gouverneur que depuis très peu. Anje ni Neto le soutint et dit aussi que Mar était à louer parce qu'il était le premier Gouverneur de Ross à résider effectivement sur Quaryel. Le Gouverneur Tani lui aussi défendit Mar et les critiques cessèrent aussitôt.
Mar accorda à Chanul une période de repos pour qu'il puisse se remettre des terribles émotions subies. Il le proposa aussi à Teskar mais lui refusa. Quant à lui, il était étrangement partagé : d'un côté il était heureux d'avoir gagné cette importante première manche, mais de l'autre il pensait continuellement à Karuel. La jeune fille se remettait bien, certes, mais n'avait-ce été que la chance ou bien était-ce quelque dieu qui l'avait assistée ?
"Peut-être est-ce le dieu que j'ai prié ? Mais quand-même, je me demande, avais-je vraiment le droit de mettre en jeu la vie de Karuel pour arrêter Biker ?"
Il n'arrivait pas à trouver la réponse, bien qu'il y pense sans arrêt.
Quelques jours plus tard, Mar vint à savoir que Biker s'était suicidé dans la cellule où il était détenu dans l'attente de son transfert sur Ross.
CHAPITRE 16
Les préparatifs d'une grande partie
La date du prochain départ du cargo pour Ross approchait. Parmi les exilés se trouvaient les six complices de Biker. Pendant toute la période entre l'arrestation de Biker et la conclusion du procès, Mar avait donné ordre de suspendre l'engagement des nouveaux gardes nécessaires au renouvellement de la Garnison.
Avant de donner ordre de reprendre les engagements, Mar fit une réunion avec tout le personnel de la Résidence.
"Il reste moins d'un mois avant le départ du cargo pour Ross. A cause du gel des engagements, pour deux cents dix-sept soldats à envoyer à la Garnison, il en manque encore soixante huit. J'ai pensé que ce serait un gros coup si on pouvait envoyer la-haut soixante huit fidèles en une seule fois. Les garçons que vous avez utilisés pour l'opération Biker ont fait un excellent travail, me semble-t-il. De plus vous m'avez dit qu'ils étaient presque tous pré-salariés à la recherche d'un premier emploi... qu'en dites-vous ?"
Adlo, le petit valet, donna tout de suite les chiffres précis : "Nous avons employé en tout, sur des périodes plus ou moins longues, quarante six personnes dont trente deux sont bien pré-salariés."
Torich, le valet de chambre, ajouta : "J'en connais beaucoup personnellement et je crois que ce sont des gens bien à qui on peut se fier."
Teskar objecta : "Oui, mais comment faire pour leur expliquer les confiscations, les traitements subis par les prisonniers et la corruption qui règne là-haut, tout ça sans découvrir notre jeu ? Je crois vraiment qu'il ne faut pas que Mar dise tout, comme il l'a fait avec nous, à trop de monde. De plus, s'ils cherchent un travail et qu'ils ne sont pas encore allés s'engager comme soldat sur Ross, c'est que cette éventualité ne les intéresse pas ou ne leur plait pas."
Mar acquiesça : "C'est vrai aussi, et ce n'est pas un petit obstacle."
Chanul prit la parole : "Mais pas du tout. A moins que je sois très naïf, l'affaire est bien plus simple qu'elle ne semble. Par le canal habituel nous les informons que l'opération continue mais que maintenant l'objectif s'est déplacé sur Ross. Alors ils doivent s'engager et se mêler aux autres sans échanger de signes, sans communiquer entre eux même s'ils se connaissent, à moins qu'ils soient très proches parents. Il faudra les avertir de ne pas s'étonner des habitudes qu'ils trouveront là-bas et d'attendre les ordres qu'ils recevront de personnes déjà sur place et qui se feront connaître par certains signes de code secret. Là-haut, Mar donnera aux chefs de cellule la liste des personnes à contacter et leur expliquera le code de signaux, ce qui nous permettra de former des nouvelles cellules secrètes. Les chefs de cellules leur diront ce qu'ils ont à leur dire. Comme ça, nous serons encore officiellement sans lien."
Mar accepta cette suggestion : "Mais c'est dommage qu'ils ne soient qu'une quarantaine... il reste encore vingt deux postes disponibles... Si on avait plus de monde..."
Alors Torich prit la parole : "Nous en avons employé quarante-six parce que c'était suffisant pour couvrir les services dont nous avions besoin et pour limiter les dépenses, d'ailleurs nous sommes presque dans le rouge maintenant. L'opération Biker a coûté très cher. Mais beaucoup d'entre eux, si nécessaire, sont en mesure de trouver d'autres éléments parmi leurs amis. Ces quarante-six, bien que ne sachant pas qui les payait pour ce travail, et bien que n'ayant pas une idée claire de tout ce qui est arrivé, en ont compris assez pour s'y mettre avec enthousiasme. Ils ont démontré leur efficacité et leur loyauté. Nombre d'entre eux ont compris avoir d'une façon ou une autre joué un rôle dans l'affaire Biker mais, conformément aux instructions reçues, pas un mot n'a été dit en famille ou avec les amis. Nous autres les garçons des faubourgs avons la réserve dans le sang. La vie nous y a habitués, pour pouvoir survivre dans la jungle de la métropole."
Mar acquiesça en pensant que, bien que lui aussi soit d'extraction humble, il connaissait peu des milieux plus déshérités. Peut-être sur Terre les gens étaient-ils plus fermés et plus méfiants que sur de plus jeunes planètes. Il n'aurait pas su, lui, ni pu, organiser sur terre quelque chose d'analogue si on le lui avait demandé. De plus, Mar s'habituait au style de vie des milieux d'élite, bien qu'il ressente une forte nostalgie pour la vie simple qu'il avait connue par exemple quand il était mécanicien spatial. La Résidence était pour Mar comme une oasis de paix et le personnel était pour lui, plus que des domestiques, un groupe d'amis chers avec qui il pouvait être vraiment lui-même.
"Jusque là j'ai eu de la chance," se dit-il, "mais est-ce que ça durera ? Ne suis-je pas moi-même en train de changer ? Le garçon ingénu et honnête que j'étais n'est-il pas en train de devenir un être tortueux et plein de duplicité ? Non, pas avec les amis, ici, c'est vrai... ne seraient-ils pas ma bouée de sauvetage ?"
Les autres remarquèrent que Mar était plongé dans de profondes pensées et, un moment, personne ne parla. Puis Chanul, en vrai Maître de Maison, renvoya chacun à son travail et la réunion se termina.
Quand enfin arriva le jour du départ pour Ross, le contingent de soldats était complet et comprenait soixante huit hommes qui allaient travailler pour Mar, bien que sans le savoir. Pour la première fois depuis des années, le cargo partait sans Commandant à bord. Mar passa presque tout le voyage enfermé dans sa cabine.
A l'atterrissage sur Ross, Phorgas et les autres officiers l'attendaient. Mar s'informa immédiatement sur Ymar : elle était enfermée dans une cellule, selon les ordres reçus. Mar donna ordre qu'elle y reste jusqu'au départ du cargo pour Quaryel. Puis elle serait mise sous narcotiques et embarquée. Tous les biens de Biker et d'Ymar devaient être mis sous séquestres, catalogués, mis en containers scellés et embarqués sur le cargo.
Mar indiqua que pour l'instant Phorgas conservait le post de Vice-Commandant et que, jusqu'à la nomination du nouveau commandant lui, Mar, en assumerait la fonction. Puis il se rendit à la Résidence.
Là Njeiry l'attendait avec les autres. Mar sentit l'impulsion de le prendre dans ses bras, de lui révéler enfin son amour, mais il se retint. La vie rude de la garnison avait rendu encore plus beau le corps de Njeiry. La peau veloutée et odorante était revigorée, ses cheveux, très courts suite à l'utilisation quotidienne du pèle-molécule, soulignaient le visage fin et délicat du garçon, mais sur son visage apparaissait une expression de plus en plus assurée et décidée. Sa poitrine et ses épaules larges étaient soulignées par des reflets de la spray-tenue, ainsi que ses hanches étroites et ses jambes bien formées... Mar se délectait de tous ces détails. Njeiry l'accueillit d'un sourire lumineux et Mar se sentit fondre d'émotion.
"Gouverneur Swooney, bienvenu parmi nous !"
"Moi aussi je suis heureux d'être de nouveau ici avec vous. Comment se passent les choses ?"
"Bien. Nous en sommes à dix cellules comptant en tout soixante trois hommes. Malheureusement il nous faut encore aller au ralenti pour être bien certains avant d'admettre de nouveaux éléments. Mais enfin, il me semble que ça se passe bien. Pour l'instant nous n'avons eu aucun problème à faire considérer par nos hommes la division du butin comme une assignation provisoire. Ils se sont tous déclarés prêts à rendre les biens et l'argent reçus dans la répartition dès qu'ils en auraient ordre. Pour ce qui est des abus sexuels sur les prisonniers, je crois que tous ont suivi le conseil de se comporter du mieux qu'ils pensent, c'est à dire d'avoir ou non des relations sexuelles avec les prisonniers pourvu que ce ne soit jamais contre leur gré. Mais ce point là est plus difficile à vérifier. Nous n'avons pas pu en faire plus que ça, pour l'instant."
Mar approuva. Il donna la liste de ses nouveaux hommes et les signes pour contacter les soixante-huit garçons du nouveau contingent que Mar pouvait garantir. Njeiry était content parce que cela montait le nombre des soldats fidèles à la cause à près de 15% du total. Mais pour l'instant il n'y avait qu'un officier, Njeiry, trois sous officiers et douze gradés fidèles.
Mar pensait qu'ils n'étaient pas encore assez forts pour prendre vraiment les choses en main. S'il faisait faux pas il pourrait mener la garnison à la mutinerie et il n'était pas dit que les Forces de Sécurité de l'UPO appuieraient Mar. De toute façon il pensait rendre la vie à la Garnison moins attrayante, dans l'espoir que certains officiers, sous officiers et soldats corrompus soient tentés de demander leur congé. Aussi convoqua-t-il Phorgas et les autres officiers à la Résidence. Il les informa que, comme les dépenses augmentaient, il avait décidé de retoucher le barème de répartition du butin. Chacun toucherait 10% de moins qu'avant, au profit de Mar. Les officiers, y compris Njeiry bien sûr, manifestèrent leur mécontentement, mais Mar fut inébranlable. De plus, il les informa qu'il avait réformé les tours de service, sans pour autant changer l'organigramme. Il assignait à Njeiry le Service Communication et le Service Armement.
Mais il diminua le nombre de soldats affectés à chaque service, de sorte que ceux qui restaient auraient des tours de travail plus longs et moins de temps de repos. Il mit les soldats ainsi libérés des services à travailler "pour embellir la Garnison" en inventant une série de travaux lourds, de la réfaction des routes à l'agrandissement des jardins de la Résidence ou à faire construire un refuge en montagne. Il dispensa Njeiry du service à la Résidence (ce qui lui coûta beaucoup) et choisit l'un des sous officiers fidèles pour l'y remplacer. A la fin de la réunion, qui fut plutôt agitée, Mar retint Njeiry pour le passage des consignes.
Restés seuls, il regarda son aimé : "Je regrette de ne plus t'avoir pour ces brèves heures où je peux rester sur Ross..."
"Moi aussi je le regrette, Gouverneur, mais je comprends que c'est nécessaire. Les autres me regardent avec envie parce qu'il est de plus en plus évident que mon ascension si rapide est le fruit de ton favoritisme."
Mar acquiesça : "Oui... Mais tout serait plus simple s'ils avaient la certitude que tu es mon amant. Ils ont l'habitude de ce genre de favoritisme, non ?"
Njeiry acquiesça à son tour : "Oui, ça pourrait être une solution... On pourrait leur donner des indices pour qu'ils croient que vraiment, entre toi et moi..."
Mar le regarda et, se faisant violence, lui demanda : "Seulement feindre ?"
Njeiry prit un air plutôt surpris : "Ça devrait être autre chose ?"
Mar ne répondit pas tout de suite, il le regarda, puis dit : "Ça dépend de toi..."
"C'est une proposition... ou c'est un ordre ?"
Mar rougit (et maudit son incapacité à lui cacher ses propres sentiments) : "Comment pourrait-ce être un ordre ? Je t'estime et je te respecte. Mais je... je te désire, aussi." Dit-il précipitamment.
"Tu éprouves juste du désir pour moi ?"
"Que veux-tu dire ?"
"Tu... et-ce que tu me demandes juste de... d'avoir un rapport sexuel avec toi, comme ça, juste pour nous amuser ?"
Mar réagit : "Non, non, bien sûr. Je t'aime... Et il y a longtemps que je le sens, que je veux te le dire... mais je n'y arrivais pas parce que... parce que je ne suis pas sûr de ce que tu éprouves pour moi."
Njeiry se leva : "Je t'estime. Je t'admire. Moi aussi je suis attiré par toi. Mais on se connaît encore peu. Donne-moi du temps, Mar."
"Mais on aura bien peu de temps pour se connaître, Njeiry. Tu sais, on ne peut passer que quelques heures ensemble tous les trois mois... Et la séparation est si longue, si pesante..."
"Mar, un jour tout cela finira. Et puis, d'ici peu j'aurai droit à mes trois mois de permission sur Quaryel et on pourra peut-être les passer ensemble, mieux se connaître. Alors peut-être je pourrai te donner ma réponse. De toute façon... à propos des autres, je n'ai pas de problème à leur faire croire que nous sommes déjà amants."
"Donc pour l'instant on ne fait que feindre ?"
"Vois-tu, si tu n'étais pas amoureux de moi on pourrait se mettre vraiment ensemble, faire l'amour et puis en rester là. Mais tu es amoureux et peut-être penses-tu au mariage, si je n'ai pas mal compris. Mais il se peut que ça ne marche pas entre nous et la séparation serait dure après avoir été ensemble, surtout pour toi. Et il serait difficile, en vivant ensemble, de comprendre à quel point il y a entre nous juste du désir physique ou un vrai amour."
"On pourrait faire un contrat de mariage biennal..."
"Non, Mar, pas encore. Je ne suis pas vieux jeu, je crois aux rapports libres, du moins tant qu'on ne parle pas d'amour. Mais je crois aussi à l'amour et si on en parle, je veux être sûr qu'il est vraiment là, et des deux côtés. S'il apparaît vraiment quelque chose entre nous... je veux que ce soit un mariage sérieux, pas un à l'essai."
Mar fouilla dans son sac et en sortit l'anneau qu'il avait avec lui depuis longtemps : "Il y a quatre mois que je l'ai avec moi pour te le donner. Il peut être utile pour donner corps à notre... à notre fiction. Mais aussi à te rappeler que je t'attends. Si un jour tu réalises que tu ne veux pas t'unir à moi, retourne-le moi, simplement, et je comprendrai. Si par contre... si par contre tu te décides... alors du m'en donneras un à toi. C'est d'accord ?"
Njeiry acquiesça, mit l'anneau à son doigt et ils sortirent ensemble du bureau.
Les quatre jours passèrent vite. Mar s'était enfermé dans un mutisme triste, mais pas désespéré. Parfois il pensait avoir bien fait de parler, parfois il le regrettait. Depuis qu'il était sorti de la Maison des Plaisirs, Mar avait eu quelques rapports sexuels, il ne les avait pas fuis. Mais pour la première fois, avec Njeiry, il sentait qu'il aurait voulu en avoir, parce qu'il l'aimait. Il se dit aussi que, si Njeiry lui avait donné des espérances, il devait lui confier toutes ses expériences passées, par honnêteté. Il craignait qu'alors Njeiry puisse refuser, mais les mots de Lidje lui donnaient un espoir : la virginité n'est pas une chose physique, elle est intérieure.
Même l'érotomane le plus frénétique pouvait retrouver sa virginité intérieure, surtout si l'amour était là pour le purifier. Mais Njeiry penserait-il de même ? Est-il bien vrai que le passé ne compte plus ? S'il en était ainsi, pensait Mar, pourquoi évitait-il toujours même de passer devant une Maison des Plaisirs ? A son retour sur Quaryel par le cargo, Teskar lui annonça que le lendemain arriverait l'astronef avec Soufflet et Vieux. En fait ils avaient pu abréger le voyage en changeant à Niukétol.
Le lendemain Mar se rendit en avance à la tour d'attente, avec Teskar, Chanul et Rams, le secrétaire de la maison, dans leur uniforme le plus neuf. L'astronef était déjà en orbite autour de Quaryel et le contrôle lui transmettait les données pour l'atterrissage. La tour était pleine de curieux, comme à chaque arrivée d'une nef interstellaire, et de gens attendant quelqu'un. Mar, en qualité de Gouverneur, avait droit à un salon privé.
Le Contrôle Central indiqua le temps restant avant l'atterrissage. Mar se sentait excité et nerveux comme un gamin qui met les pieds dans un astroport pour la première fois. Il regardait le ciel, où on ne voyait encore rien, puis son chronographe, puis de nouveau en l'air...
Soudain apparut une petite fleur de lumière sur le fond mauve du ciel complètement dégagé de nuages. La fleur de feu du système de décélération grandissait lentement en approchant.
Une voix annonça : "Rampe antigravité en fonction."
"Ils l'ont déjà attrapé ?" demanda Mar...
La fleur de feu avait maintenant une longue tige d'argent : la nef. Graduellement les jets de feu diminuèrent d'intensité et s'éteignirent complètement. La nef argentée resta suspendue dans l'espace, retenue par un étroit faisceau de très puissantes ondes antigravitationnelles, puis se mit à descendre lentement et à grandir peu à peu.
Mar regardait le spectacle, fasciné. Il l'avait déjà vu souvent, il en connaissait bien le fonctionnement, mais à chaque fois il lui semblait assister à un miracle. Peut-être était-ce parce qu'il était conscient que cet élégant cylindre d'argent, presque éthéré, était en fait un très lourd monstre de plasmétal qui en ses viscères transportait ses trois mille passagers, en plus du personnel et des soutes chargées de marchandises.
La grande nef interstellaire, dans un silence irréel, se balança à côté de la rampe d'atterrissage parallèle à la tour d'attente et s'y colla délicatement. Puis l'antigravité fut arrêtée et on entendit le typique reflux de l'air qui se précipitait dans l'espace précédemment tenu vide par les ondes antigravitationnelles. C'était le "whosh" caractéristique qui indiquait qu'on pouvait approcher la rampe sans courir le risque d'être aspiré en l'air vers le ciel.
Immédiatement les passerelles amovibles sortirent de la tour d'attente et se fixèrent aux portillons des différents étages de la nef. Mar allait se précipiter vers les sorties mais Teskar l'arrêta.
"Laisse Rams y aller. Tu es Gouverneur, tu ne dois pas te précipiter comme ça, tu serais la risée de tout Quaryel..."
Mar pouffa : "Mais je m'en fous !"
Chanul intervint : "Non, Teskar a raison. Reste ici, quand ils seront dans le salon tu pourras agir avec plus de liberté, sans craindre que votre émotion soit vue et fasse rire."
Mar s'assit nerveusement : "Vous avez peut-être raison... mais je vous jure qu'en ce moment je voudrais vraiment ne pas être Gouverneur."
L'attente parut interminable. Quand enfin la porte du salon s'ouvrit et que Soufflet et Vieux apparurent dans l'encadrement de la porte, l'émotion explosa.
Mar sauta sur ses pieds : "Vieux, Soufflet !"
"Crevette... enfin..."
"Laisse-nous te regarder, Petit ! Comme tu es beau ! Comment vas-tu, dis, comment vas-tu ?"
Ils se regardaient, émus. Vieux avait deux touffes de poils sur les oreilles, d'un blanc argenté. Il avait beaucoup maigri et la large tunique couvrait piteusement son corps maigre et vieilli. Mais son visage était radieux. Soufflet se mouchait bruyamment. Elle aussi portait une large tunique. Son cou et ses mains montraient les plis de sa peau retomber flasques sur un corps autrefois rond et solide.
Mar les prit par la main et, avec ses amis, il alla au transmen et en un instant ils furent à la Résidence. Ils commencèrent tout de suite à se raconter dans les moindres détails tout ce qui était arrivé depuis leur séparation. Soufflet montra à Mar l'holocube.
"Si tu savais combien de fois on l'a allumé pendant ces trois ans pour voir ton visage, pour écouter ta voix... Mais maintenant, te voilà plus mûr et plus beau."
Le personnel de la Résidence allait et venait en silence, en préparant le déjeuner. Ils se mirent à table tous ensemble et Mar en profita pour faire les présentations.
"Voici mes plus chers amis sur Quaryel : sans eux j'aurais pu faire bien peu." Conclut Mar.
Ils mangèrent et parlèrent de nombreuses choses.
Vers la fin du repas, Vieux posa une question : "Tu nous as dit que tu avais besoin de nous. Nous voici, Crev... Mar. Dis-nous de quoi il s'agit."
Mar leur expliqua alors que, d'un jour à l'autre, grâce à l'aide de Manjober ni Raspo, le Chef de bureau démissionnerait.
"Ce jour-là je veux que vous preniez son poste. Nous devons progressivement nous débarrasser de tous les anciens employés et les remplacer par des gens bien et honnêtes. Et puis il faudra changer le système d'enrôlement. Et en finir avec ces gens qui viennent par hasard et qu'on engage sans avoir de garanties, il nous faut des gens surs et préparés, choisis par nous et dûment entraînés pour s'insérer dans la Garnison. Ce n'est pas une petite tâche, vous voyez, et j'ai besoin de votre aide pour y arriver."
Soufflet sourit : "Mouais, je crois que tu serais bien arrivé à faire tout ça même sans nous. Mais maintenant qu'on est là, on va essayer de te donner un coup de main..."
Vieux se pencha au-dessus de la table : "Et... dis-moi donc, rien de neuf côté cur ?"
Mar rougit, regarda ses amis et se demanda s'il devait en parler.
Peu après, en essayant de garder un ton normal, il répondit : "Non, rien de concret pour l'instant..."
"Mais alors, il y a quelque chose !" insista Vieux.
Soufflet perçut l'embarras de Mar : "Tu es une commère, Vieux ! Ça te regarde, peut-être ? Excuse-le, Mar, mais il est comme toujours..."
"Non, Soufflet, au contraire... Un jour je vous en parlerai, et à vous aussi, les amis. Mais pour l'instant je préfère garder ça pour moi, du moins tant que je n'y verrai pas plus clair. Excusez-moi."
Ils se levèrent de table et allèrent se promener au jardin.
De son côté Manjober ni Raspo avait joué sa partie. D'abord elle avait fait faire de discrètes enquêtes sur le Chef de Bureau, de manière à trouver la meilleure façon de l'appâter. Quelques jours avant l'arrivée de Soufflet et Vieux, un émissaire de Raspo, qui depuis longtemps s'était introduit dans l'entourage du Chef de bureau, le contacta d'un air circonspect.
Il lui proposa un bon emploi où il gagnerait beaucoup, facilement et vite, en échange d'une faveur. Le Chef de bureau flaira tout de suite une bonne affaire, mais voulut savoir de quoi il s'agissait. L'émissaire dit que son employeuse désirait entrer en possession de certains microchips contenant tous les fichiers secrets et toutes les données personnelles relatives à tous les officiers de la Garnison de Ross, parce qu'elle voulait soigner ses intérêts en prévision de la condamnation d'un parent à elle... et elle devait trouver le point faible de la Garnison pour le mettre à l'abri avant qu'il ne soit exilé.
Le Chef de Bureau refusa d'abord, terrorisé, mais l'homme fut si tenace et surtout si convainquant qu'il finit par capituler. Aussi le Chef de Bureau recopia tous les microchips et, sur le conseil de l'émissaire, arrangea les choses de façon à ce que, si le vol des secrets du bureau était découvert, deux de ses employés en seraient accusés. Puis il démissionna en expliquant à Mar qu'on lui offrait "une plus haute charge" sur une autre planète.
Mar comprit : depuis des jours il attendait le coup de Raspo. Il félicita le Chef de Bureau et nomma immédiatement Vieux à son poste. Le même jour il reçut un paquet contenant les microchips copiés et un billet autographe de Raspo "La pierre est placée. Bonne partie."
Mar visionna les microchips et comprit tout de suite ce qui était arrivé. Il se précipita au bureau et demanda à Vieux de faire une enquête. La culpabilité de deux employés fut vite établie. Ils protestèrent, stupéfaits, de leur innocence. Vieux les mit devant une alternative : ou ils démissionnaient et quittaient la planète dans les cinq jours, ou lui les dénonçait pour trahison. Ils démissionnèrent tous les deux.
Soufflet et Vieux commencèrent alors à soumettre les sept employés restant à toutes sortes de vexations, à compliquer leur travail, à leur faire refaire à l'infini les mêmes choses, à donner des ordres contradictoires et des contre-ordres, jetant en quelques jours le bureau dans le chaos. Ils continuèrent plusieurs jours avant que quelques uns des employés restants ne décident de démissionner.
Entre temps, Soufflet avait mis au point le nouveau système de recrutement principalement basé sur la propagande faite par les soldats fidèles venus en permission. Les aspirants, en plus du check-up physico-médical, étaient soumis à des tests de comportement et de caractère. De sorte que ne seraient envoyés sur Ross que les soldats les plus aptes et les mieux préparés. Pendant la période passée à la Garnison chaque soldat serait évalué sur le terrain par les hommes de Mar et s'il se montrait du type adéquat, il lui serait proposé un rengagement.
De cette façon ils auraient graduellement une garnison toute composée de spécialistes d'honnêteté et de fidélité établies. Mar approuva le plan avec enthousiasme. Maintenant il sentait que d'ici peu il aurait toute la garnison en main. Alors il pourrait vraiment être et faire le Gouverneur.
Le plus gros obstacle restait les vingt et un officiers et sous officiers en service à la garnison depuis avant son arrivée. Nombre d'entre eux avaient encore des amis et des appuis importants, ce pourquoi Mar n'était pas encore sûr de pouvoir s'en sortir en cas de confrontation directe. Et puis ils avaient tous un engagement sans limitation de durée, alors pour les licencier, il aurait fallu que Mar ait de très graves raisons... qu'il n'avait pas.
Soufflet lui demanda : "Mais tu as la preuve que chacun d'eux a pris une part des biens confisqués aux exilés."
"Bien sûr, en recevant sa part, chacun signe un reçu sur un registre secret qu'on garde sur Ross."
"Bon, alors tu peux les dénoncer."
"Non, le registre porte aussi ma signature, j'ai dû la mettre pour ne pas être soupçonné. Si ce registre tombait aux mains de l'autorité, je tomberais moi aussi..."
"Tu pourrais faire disparaître tous les registres. Qui les a ?"
"Phorgas. Mais je ne vois pas ce qu'on y gagnerait. Sans les registres je ne peux pas les accuser, et avec eux non plus, je me saborderais moi-même... c'est un 'éternel', comme au Go."
"Et tu ne pourrais pas les dénoncer pour les pratiques dégradantes auxquelles ils soumettent les prisonniers avant de les exiler sur la planète ?"
"Il n'y a pas de preuves de cela."
"On pourrait en obtenir. Les officiers font porter les prisonniers de leur choix dans leurs villas, non ?"
"Si."
"Bien, tu peux faire installer des microespions."
"Après l'histoire de Biker ils sont sur leurs gardes. Je sais qu'ils ont fait venir de Quaryel des appareils qui vérifient s'il y a des microespions. Je ne crois vraiment pas que ce soit faisable."
La situation semblait vraiment sans issue : un vrai "éternel", effectivement. Mar décida de mettre le problème de côté pour le moment du moins, et de se rendre sur Ross pour en parler aussi à Njeiry et aux chefs de cellules. Peut-être auraient-il une idée quelconque, là-haut.
La pensée de Njeiry le fit se sentir soudain plus serein. A présent, pensa-t-il, il pourrait aussi rester sur Ross pour trois mois sans problèmes. Sur Quaryel la situation était assainie et de toute façon tout était entre de bonnes mains. Surtout qu'il n'y avait plus le Commandant ni le Chef de Bureau pour le contrôler.
Njeiry... Njeiry... Rien qu'à penser à son nom Mar se sentait différent. Il fermait les yeux et il revoyait son beau corps viril et ses traits doux. Il éprouvait le désir de le prendre avec lui et de s'enfuir au loin, rejetant derrière tous les problèmes. Mais il savait qu'il ne pourrait pas le faire. Il aurait voulu lui porter un cadeau, le couvrir de cadeaux... il aurait voulu rester pour toujours avec lui... et se reposer un peu.
Mar se sentait fatigué. Cela faisait un an maintenant que sa vie avait changé radicalement. Il s'était retrouvé à affronter une série de parties, l'une plus difficile que l'autre. Chaque fois qu'il en gagnait une, il découvrait qu'il en restait au moins deux ou trois à affronter... Mar venait d'avoir vingt et un ans s.u. Comme il lui semblait loin maintenant le jour où il s'était senti fier d'avoir seize ans, d'être majeur et que la qualité de Citoyen était enfin à portée de main.
Mar alla sur Ross et convoqua tout de suite, un à un, les officiers responsables des différents secteurs et services, pour écouter leur rapport. Quand vint le tour de Njeiry, Mar ressentit, comme d'habitude, des sentiments contrastés. Il le vit entrer et il guetta son expression en cherchant à y lire une réponse à ses interrogations, ses espoirs. Njeiry était serein mais son expression avait quelque chose d'impénétrable. Mar regarda alors l'index de sa main gauche : l'anneau était encore à sa place.
Ils échangèrent les dernières nouvelles. Les soldats fidèles étaient maintenant deux cent sept, divisés en quarante cellules. Mar lui dit la situation au Bureau de Recrutement depuis l'arrivée de Soufflet et Vieux. Puis il aborda la question des officiers corrompus. Il exposa à son ami les différentes idées qu'ils avaient eues et pourquoi ils les avaient écartées et lui demanda ce qu'il en pensait.
"J'y ai réfléchi longuement moi aussi. A ce jour je n'ai trouvé qu'une seule solution possible... mais... mais j'hésite à t'en parler." Répondit Njeiry.
"Pourquoi ? Toute idée peut être bonne. Il s'agit de quoi ?"
"Tous maintenant se sont rendu compte, comme on le voulait, que nous sommes amants. En conséquence le comportement des autres officiers à mon égard a changé. Ils me traitent, au moins en apparence, avec plus de courtoisie mais ils ont tendance à m'exclure. Ils sont mécontents de ta façon de gérer les choses et je crois que, au moins inconsciemment, ils sentent que tu es leur ennemi. En conséquence je suis moi aussi pour eux un ennemi potentiel.
"Mais j'ai pensé qu'un amant rejeté peut devenir un redoutable adversaire de celui qui l'a quitté et donc leur meilleur allié. Surtout si celui-ci, pour se venger, leur révèle ce qui se trame contre eux. Quelle pourrait être leur réaction s'ils savaient qu'un vrai danger les menace ? La première, peu probable tels que je les connais, se mettre à l'abri avant que tu ne frappes. La deuxième : préparer des défenses et être aux aguets. Mais quelles défenses mettre en uvre ? Ça dépend du type d'attaque qu'ils attendent. De toute façon, dans ce cas, la situation ne changerait pas vraiment. La troisième : ils pourraient chercher à éliminer la cause première du danger : toi. Surtout s'ils étaient sûrs que, toi éliminé, cesserait toute forme de danger pour eux. Dans ce cas, c'est clair, ils devraient t'éliminer en faisant en sorte qu'en cas d'enquête, tout semble être arrivé par malchance.
"S'ils décident de t'éliminer, ils devront le faire ici, sur Ross, parce que sur Quaryel ils ne disposent pas d'une organisation suffisante pour arriver à organiser un 'accident'. Maintenant, si tu découvrais à temps leur tentative de t'éliminer, si tu pouvais la parer à temps et s'ils s'étaient exposés, tu les aurais tous en main : tu pourrais les faire arrêter et condamner pour trahison et tentative d'homicide. Mais comme tu vois, il y a trop de si et surtout tu courrais en personne un trop grand risque. Alors je ne crois pas que mon idée soit bonne."
Mar se tut longuement en repassant mentalement tous les points du raisonnement de Njeiry.
A la fin il conclut : "Oui, c'est vrai, il y a beaucoup de si. Mais avec les coups opportuns, chacun de ces 'si' peut devenir un 'doit'. Il s'agit de ne pas leur laisser d'alternative acceptable et de préparer le terrain, prédisposer tout dans le moindre détail de façon à pouvoir toujours anticiper leurs mouvements. Faire en sorte que, s'ils ne faisaient pas un seul de ces mouvements, ils seraient quand-même perdus. Je ne sais pas encore si un tel plan sera vraiment possible, mais c'est une idée qui vaut qu'on travaille dessus. Si ce n'est pas faisable on renoncera et il faudra juste chercher une autre solution. L'important toutefois est qu'ils ne voient que ce qu'on veut qu'ils voient..."
Mar passa toute la nuit à travailler sur l'idée de Njeiry. Il se mit à noter sur son bloc moléculaire en deux colonnes une série de questions à côté desquelles il écrivait les réponses au fur et à mesure qu'il les trouvait. Chaque réponse suscitait à son tour de nouvelles questions. Mar pensait, écrivait, effaçait. Graduellement le schéma se dessinait de façon de plus en plus précise et claire.
Mar s'excitait et arrivait à raisonner de façon de plus en plus lucide. Chaque "partie" qu'il avait disputée lui semblait plus belle que les précédentes. Celle-ci serait de très loin la plus prenante et la plus difficile, mais la stratégie qui naissait la rendait fascinante. Pour chacune de ses pierres il prévoyait toutes les réactions possibles des adversaires et vite il prévoyait les autres pierres nécessaires pour qu'ils choisissent la réaction voulue par Mar.
La lune bleue se couchait et la jaune était haute dans le ciel quand se leva le soleil. Mar n'avait pas fermé l'il de la nuit. Il regarda le ciel s'éclaircir et passer du noir au violet, les quelques nuages se teindre en mauve. Le soleil montait sur la mer à l'horizon et sur la mer apparut un ruban de turquoises étincelantes.
Mar respira à fond et s'étira. Le plan lui semblait parfait. Lui ne courait pratiquement aucun risque et les officiers étaient entre ses mains. Il appela Njeiry et lui soumit son plan. Le jeune homme lut lentement et attentivement ses notes. A la fin il leva les yeux sur Mar et croisa son regard.
"C'est parfait. Ça ne peut que marcher. Tu as un esprit diabolique, à faire peur..."
Mar tressaillit : "Tu ne m'approuves pas ?"
Njeiry sourit : "Non, non, c'est bien comme ça. Je dis juste que quand tu veux quelque chose... tu ne connais pas d'obstacles."
"Et pourtant il y a une chose que je ne sais pas comment obtenir... tu sais de quoi je parle..."
"Oui, je sais. Mais si tu voulais, je sais que tu pourrais gagner cette partie-là aussi."
"Mais ce n'est pas une partie, çà, alors je suis désarmé. Tu n'es pas un adversaire à battre, à plier... alors il ne me reste qu'à attendre, je n'ai pas d'autres recours..."
Njeiry sourit : "Ça me fait plaisir de t'entendre dire ça, ça me rend plus tranquille."
Dans la journée Njeiry fit une réunion avec les chefs de cellule qu'il avertit de mettre en état d'alerte tous les soldats fidèles : bientôt commencerait une série d'importantes opérations auxquelles chacun devrait apporter sa contribution.
Mar appela Teskar en ligne fermée, lui expliqua en détail le plan ainsi que tout ce qu'il devrait faire sur Quaryel pour son succès. Puis il commença à placer une à une les "pierres" de sa nouvelle partie.
En quelques jours il vidéophona plusieurs fois à Phorgas. Il lui faisait à chaque fois une série de remarques et de questions pour arriver à le faire prononcer des phrases prédéfinies et il enregistrait le tout. A la fin un des soldats fidèles de Mar, un très bon technicien, grâce à un ordinateur adapté, découpa les extraits de réponses et les monta selon le script fourni par Mar, en alternance avec des extraits enregistrés à dessein par Mar. Une fois réalisé et vérifié le montage, corrigé par des logiciels spéciaux quelques défauts ou saut de ton, le montage fut recopié sur un vidéophone et enregistré à nouveau. Tous les équipements utilisés pour cela et tous les originaux furent détruits dans l'atomiseur de déchets. Nul n'aurait pu prouver qu'il s'agissait d'un montage et pas de l'enregistrement d'une vraie conversation.
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