Le premier livre de Mar Swooney (9)
de Andrej Koymasky



CHAPITRE 17
Une "Situation" grandiose

Mar initia alors ses nouveaux coups. Njeiry commença à se faire voir tendu, nerveux, mécontent et irrité par ses collègues. Cette phase requit plusieurs jours. Parfois, pendant qu'un autre officier attendait d'être reçu, il pouvait entendre les voix de Mar et de Njeiry hausser le ton, irritées, sans pouvoir distinguer les mots. Un jour on vit Njeiry sortir du bureau de Mar avec la trace d'une gifle sur le visage, les yeux humides, effondré. L'officier qui entrait trouva un Mar dur et tendu qui cherchait à "retrouver la maîtrise de soi".
D'autre part Mar, qui d'habitude sortait avec une escorte, fut vu parfois sortir seul de la Résidence et on découvrit qu'il avait des rencontres affectives avec un nouvel "amant". Les officiers riaient entre eux et commençaient à faire de blagues salaces sur Mar et sur ses aventures. Njeiry arriva parmi eux, il les entendit et fit une scène en disant que Mar paierait ça cher.
Cette scène fut répétée plusieurs fois avant qu'un des officiers ne lui demande : "Et comment vas-tu le lui faire payer ?"
Njeiry répondit d'un laconique : "Je sais bien, moi." Puis il ajouta : "Vous riez de cet être immonde. Vous feriez mieux d'en avoir peur. Sous son apparence niaise, futile et inoffensive de dandy, il y a un fauve insatiable. Quand il a un but, rien ne l'arrête avant qu'il ne l'atteigne. Si j'étais dans vos uniformes, je ne serais pas si tranquille. Souvenez-vous de Biker !"
Il avait jeté le doute dans leur esprit. Ils commencèrent alors à le soumettre à une série de questions. Le jeune homme, à demi mot, leur fit comprendre que Mar s'organisait pour garder tout le butin pour lui, quitte à éliminer quiconque s'y opposerait. Les officiers furent d'abord incrédules, mais après, en réfléchissant, ils se dirent que des faits passés semblaient bien donner raison à Njeiry.
Ils décidèrent alors de trouver des preuves. Njeiry suggéra de chercher dans la cachette des documents secrets de Mar, à la Résidence, qu'il connaissait et savait ouvrir. Mar, expliqua Njeiry, avait l'habitude de prendre note de tout ce qu'il faisait ou projetait... si Njeiry avait raison, on y trouverait certainement des notes sur le dernier projet du Gouverneur de s'approprier tout le butin à leurs frais.
Les officiers en discutèrent longuement et, graduellement, en collaboration avec Njeiry, ils formulèrent leur plan. Ils réussirent à tirer une micro-flèche sur deux des gardes de la Résidence qui peu après tombèrent malades. Aussi, quand Mar demanda leur remplacement, les officiers purent infiltrer deux de leurs hommes. Quand Mar sortait en excursion, avec son habituelle escorte de huit hommes, il ne laissait que quatre hommes de garde à la Résidence. Parfois, l'un des hommes des officiers était de garde au transmen. Deux officiers, suivant les instructions de Njeiry, s'introduisirent dans le bureau de Mar. Ils trouvèrent la cachette des lettres du Gouverneur et microfilmèrent tout avant de le remettre soigneusement en place.
Revenus aux quartiers des officiers sans incidents, ils trouvèrent un plan d'actions, préparé dans ce but par Mar et Njeiry, dont il ressortait clairement qu'un commando composé de neuf chefs de cellule et de quarante sept soldats achetés par Mar dès Quaryel et identifiés seulement par un sigle dans un code incompréhensible, devait attaquer les officiers, les mettre sous narcotiques, les emporter sur une barque et les noyer en simulant un accident. Il y avait les noms de tous les officiers à tuer, y compris évidemment Njeiry. Un frisson glacial parcourut l'assemblée. Il était aussi spécifié que cette action devait advenir après le départ de Mar sur le cargo pour Quaryel, dès que ce dernier enverrait le signal convenu.
Ils se mirent à parler tous ensemble dans une escalade de tons hystériques, jusqu'à ce que Phorgas demande le silence. Ils réfléchirent alors dans le calme à quoi faire. L'un d'eux proposa d'arrêter le Gouverneur et de le dénoncer. Un autre fit valoir qu'une dénonciation pourrait être dangereuse pour deux raisons : Mar pouvait noyer le poisson et s'en tirer grâce aux appuis qu'il devait avoir, et ils n'avaient pas de preuve légale pour étayer leur accusation. Mais surtout, une enquête sur Ross les mettrait certainement tous en difficulté, vu la quantité de choses illégales qui arrivaient à la Garnison.
Ainsi, petit à petit, ils en vinrent à la conclusion que Mar ne devait pas quitter Ross vivant. Ils envisagèrent alors plusieurs façons de se débarrasser du Gouverneur. Graduellement, leur plan se formula : ils devaient retourner l'idée de Mar contre lui : l'enlever à un moment où il n'y aurait pas de témoins, par exemple quand il allait à ses rendez-vous amoureux sans escorte, le mettre sous sédatifs, puis le faire mourir noyé en simulant un accident.
Njeiry n'était même plus émerveillé de voir comme tout se déroulait exactement comme ce que Mar l'avait prédit et voulu. Il était nerveux, certes, mais dans la nervosité générale, personne ne s'en étonna. Il demandèrent à Njeiry, en tant que chef du service Communications, de faire surveiller dix-huit heures sur dix-huit le vidéophone de Mar pour savoir quand il fixerait le prochain rendez-vous secret avec son nouvel amant. Aussi Njeiry organisa des tours d'écoute, par des hommes n'étant pas des cellules.
Mar convoqua alors à la Résidence neuf soldats que Njeiry lui avait signalés comme particulièrement corrompus. Il leur demanda s'ils pensaient demander le renouvellement de leur engagement, parce qu'il avait eu de bonnes informations sur eux et qu'il avait donc l'intention de les nommer sous officiers. Les neufs furent plutôt surpris, mais répondirent qu'ils accepteraient volontiers et que le Gouverneur pourrait compter sur eux. Mar les remercia, demanda de garder cette réunion secrète pour l'instant, et les renvoya à leurs quartiers.
Les deux espions des officiers placés à la Résidence rapportèrent que Mar avait de nouveau pris contact avec neuf chefs de cellule fidèles à lui et fournirent la liste des neuf noms. Les officiers décidèrent de régler le compte de ces neufs hommes après la mort de Mar.
Puis Mar, via les chefs de cellules qui étaient à la Résidence, donna des ordres à tous ses fidèles. L'un d'eux était de faire en sorte d'avoir son tour de libre sortie le soir avant le départ du cargo et d'aller jouer, se promener, chanter ou ce qu'ils voulaient au voisinage des quartiers des villas des officiers et de la Résidence et d'emmener avec eux autant de compagnons que possible, mais d'éviter la plage des officiers. Puis, pendant qu'un homme des officiers était de garde à la surveillance du système de communication, il appela un de ses soldats fidèles, qui était déjà d'accord avec lui, et lui donna un rendez-vous amoureux pour le soir avant son départ.
Les officiers jubilaient : tout se passait conformément à "leur" plan. Mar avait dit à son présumé amant de se faire trouver dans une petite hutte derrière le promontoire qui délimitait au sud la plage réservée aux officiers et lui avait annoncé que lui, pour ne pas se faire voir, irait au rendez-vous en utilisant un des petits bateaux des officiers.
Phorgas sourit, satisfait : "Le poisson entre dans la nasse !" dit-il à ses collègues.
Le soir du guet-apens tous les officiers étaient dans l'édifice du centre sportif qui surmontait leur plage. Ils révisèrent leur plan dans tous les détails, puis sortirent. Ils tirèrent tous les bateaux à sec sauf un, puis se tapirent derrière les bateaux et attendirent. Pendant ce temps Mar se préparait. Il mit une tunicelle avec capuche, sous laquelle il avait mis un sac hydrosoluble plein d'air. Puis il prit une capsule contenant une drogue qui le ferait tomber dans un coma suspendu et la mit en bouche. Puis il dit à son escorte qu'il sortait seul et, en utilisant une ceinture anti-gravité, il vola dans la nuit jusqu'à la plage.
Un espion des officiers envoya un signal pour les avertir que Mar approchait rapidement. Ces derniers, bien cachés, gardèrent le silence absolu, nerveux dans l'attente. Mar laissa la ceinture anti-gravité près du centre sportif et continua à pied vers la rive. Il était parfaitement calme, mais tous ses sens étaient tendus pour capter l'instant de l'attaque. Ce serait nécessairement à un point entre l'édifice et la rive puisque c'était le seul endroit non visible des hommes en libre sortie.
Mar avançait à pas rapides et entrevoyait les barques tirées à sec. Il comprit tout de suite que c'était le seul endroit où pouvaient se cacher ses ennemis et il passa au milieu, regardant vers le seul bateau encore à l'eau. La scène était très belle, pensa Mar, plus digne d'une rencontre d'amour que d'un guet-apens. Il continua à marcher jusqu'à entendre un sifflement.
Soudain, des ombres sombres des bateaux surgirent des ombres menaçantes qui convergeaient vers lui. Mar cria, se mit à courir vers l'édifice, trébucha, et tous furent sur lui. Il se démena en criant et, à l'instant où il sentit la piqûre de narcotique, il cassa la capsule qu'il avait en bouche. Pendant qu'il perdait connaissance il pensa : "Et si je me suis trompé quelque part, je verrai s'il existe vraiment là-haut quelqu'un de plus puissant que nous tous..."
Njeiry était tendu. Phorgas donna ordre de faire vite, parce qu'il craignait que les quelques cris de Mar aient pu attirer l'attention des soldats en libre sortie.
"Maintenant quatre suffisent, ici. Les autres retournent à leur poste de service." Ordonna-t-il.
Njeiry s'avança tout de suite : "Je veux être un des quatre !"
"Bien. Toi et toi, restez avec nous. Allons-y."
Ils soulevèrent Mar, entrèrent dans l'eau et l'immergèrent et le tenant la bouche en bas. Njeiry lui tint la tête sous l'eau. Aucune bulle d'air ne sortait et Njeiry de sentait mal : ça pourrait être le détail qui ferait tout rater et alors Mar serait vraiment tué. Enfin commença à faire surface un filet de bulles d'air, puis un grand souffle gargouillant.
"C'est fait," dit un des trois autres officiers, "il a recraché tout son air, avec son âme."
Njeiry insista : "Il vaut mieux être surs."
En fait il devait être sûr que le sac hydrosoluble soit entièrement dissous avant de le sortir de l'eau, pour qu'on n'en voie pas les restes. Il compta dans sa tête pour être sûr de faire dissoudre le sac mais de ne pas noyer Mar. Un homme en coma suspendu respire, mais avec une telle lenteur qu'on ne peut le percevoir sans une instrumentation adaptée.
Enfin ils le sortirent de l'eau et le déposèrent sur la plage. Phorgas ordonna aux deux autres officiers de détacher le bateau, de le tirer au large et de le faire chavirer. Enfin, ils prirent le "cadavre" de Mar et le portèrent jusqu'à la plus proche des villas des officiers. Sur le parcours ils croisèrent un groupe de soldats, mais personne ne dit rien.
Arrivés à la villa, après le tour de libre sortie, commença une étrange veillée funèbre faite de beuveries et de rires. Njeiry, de temps en temps, regardait Mar : il avait vraiment l'air d'un cadavre, exsangue, cireux, les lèvres violacées... et il se sentit mal. Il savait qu'il n'était pas mort, mais l'apparence était si réelle qu'elle lui donnait des frissons. Njeiry savait aussi que son cœur battait avec une lenteur si exaspérante que seul un instrument électronique adapté aurait pu le révéler. La seule preuve possible qu'il n'était pas mort aurait été un encéphalopsychographe, mais il n'y en avait pas à la Garnison.
Comme convenu, l'officier médecin fit au "cadavre" de Mar une série d'injections embaumantes pour que son corps puisse atteindre Quaryel en bon état pour les obsèques solennelles. Njeiry avait fait substituer, par un des soldats fidèles de service à l'infirmerie, toutes les fioles de liquide embaumant par des solutions nutritives, de sorte que non seulement il n'y aurait pas de dommage faits au corps de Mar mais que ça l'aiderait à supporter sans dommage la période qui l'attendait où il devrait rester en coma suspendu.
Quand tout fut prêt, Phorgas alla à l'hôtel du Commandement et fit sonner le rassemblement général. Dans la nuit partit une rafale de brefs et secs coups de sirène qui ricocha de colline en colline, de baraque en baraque. Tout le personnel se leva et laissa ce qu'il faisait et, les officiers en première file, s'aligna sur la grande place du rassemblement, illuminée comme en plein jour par de puissants projecteurs devant le Commandement.
Après le temps réglementaire, la fenêtre du bureau du Commandant s'ouvrit et Phorgas apparut.
"Officiers, sous officiers, gradés et soldats de la Garnison. J'ai une grave et triste annonce à vous faire." Tonna-t-il d'une voix métallique qui rebondit en mille sinistres échos dans la nuit ("faire... aire... aire..."). "Le Gouverneur de Ross, Mar Swooney," ("ney... ney... ney.."), "a été trouvé mort il y a une heure. Il s'est noyé par accident." ("dent... dent... dent...") "Sa barque a chaviré et malheureusement il ne savait pas nager. Personne n'était à proximité, et personne n'a pu lui porter secours." ("cour... cour... cour..."). "La veillée funèbre commencera ce soir même." ("ême... ême... ême"). "Vos officiers organiseront des tours de veille." ("eille... eille... eille...")
A ce moment arrivèrent sur la place quatre officiers portant sur les épaules le "cadavre" de Mar étendu sur un brancard de fortune. Les sous officiers ordonnèrent le garde à vous pendant que Mar était porté sur la place. On envoya alors à la Résidence chercher les meilleurs habits de Mar et son corps fut lavé, changé, maquillé puis déposé sur un catafalque improvisé. Pendant ce temps toutes les affaires de Mar à la Résidence étaient empaquetées et scellées.
Jusqu'au moment du départ du cargo le corps de Mar fut veillé à tour de rôle par plusieurs "patrouilles d'honneur". Tous les officiers embarquèrent sur le cargo pour escorter le corps du Gouverneur et assister à ses obsèques sur Quaryel.
Avant d'embarquer, Njeiry avait assigné plusieurs missions aux chefs de cellule et surtout aux trois qui étaient sous officiers. Peu après le départ le sous officier nommé par Phorgas " Vice-Commandant par intérim", convoqua une réunion de tous les sous officiers pour organiser la division du butin et l'installation de nouveaux prisonniers. Ils se réunirent à la salle de conférence du Commandement. A peine furent-ils tous dedans, les cellules secrètes se mirent en action selon les ordres reçus.
Ils encerclèrent le Commandement, firent irruption en force dans la salle et désarmèrent et arrêtèrent les quatorze sous officiers corrompus et le seul dont on n'avait aucune preuve qu'il soit corrompu ou non. Les trois restants, fidèles à Mar, assumèrent le commandement et lancèrent la deuxième phase de l'opération.
Un groupe se dirigea vers les archives et prit tous les registres de reçus de distribution de butins et les jeta à l'atomiseur de déchets. Un autre groupe entra dans les logements des officiers et sous officiers faire une minutieuse perquisition. Ils trouvèrent les microfilms du "complot" de Mar et le détruisirent, puis ils allèrent à la Résidence où ils détruisirent les originaux.
Entre temps, d'autres cellules avaient fermé l'arsenal et le gardaient de façon à ce qu'aucun soldat non fidèle à Mar ne puisse avoir de réaction armée. Tous les soldats corrompus ou incertains furent consignés à leurs quartiers et gardés par des hommes de Mar.
Puis commença l'opération "nettoyage". Tous les hommes fidèles à Mar restituèrent leur part de butin, qui fut stockée au domicile des adversaires de Mar. La part qui se trouvait à la Résidence subit le même sort. Tout cela se passa sans incident en seulement trois jours de travail. Quand tout fut conclu un des trois sous officiers envoya un message codé à la Résidence de Mar sur Quaryel : "Les responsables et les troupes de la Garnison expriment leurs condoléances et leur douleur à la disparition prématurée du Gouverneur Mar Swooney."
Sur Quaryel, la Résidence vivait des heures fébriles d'attente. Toute la planète était en émoi par la nouvelle de la mort inattendue de Mar. Teskar continuait à recevoir les traditionnels cartons blancs à marques pourpres aux bords effrangés et portant des poèmes de condoléances, envoyés par les plus hautes personnalités de Quaryel. Dans la salle de représentation de la Résidence avait été préparée une haute estrade, aux couleurs du Gouverneur, blanc et bleu, sur laquelle serait déposé le corps de Mar, entouré de fleurs coupées à moitié selon la longueur, symbole d'une mort inattendue et tragique.
Vieux entre temps était allé avec Soufflet trouver le Gouverneur Tani à qui il avait demandé que l'autopsie soit faite après les obsèques et pas avant, car telle était la volonté du défunt. Tani consulta un Eclaireur des Lois et vit qu'il était possible d'accepter. Puis Vieux et Soufflet se rendirent chez Anje ni Neto et lui demandèrent de fournir l'escorte d'honneur pour les obsèques, formée des seuls vigiles de la Famille, et qu'elle soit mise sous le commandement de Moder, qui était le meilleur ami de Mar sur Quaryel.
Ceci obtenu également, ils allèrent voir Moder. C'était la partie la plus délicate de l'opération. Dès leur entrée, Moder se leva et alla vers eux.
"Bienvenus, amis de mon ami. Elle est bien triste, l'occasion de notre rencontre. Quelle perte incroyable..."
Soufflet et Vieux s'inclinèrent : "Anje ni Moder, c'est un moment très... difficile. Mar nous a toujours dit de compter sur toi en cas de nécessité..."
Moder acquiesça : "Pour ce qui est en mon pouvoir, Citoyens, je suis à votre disposition. Mais installez-vous, je vous en prie." Dit-il et ils s'assirent tous les trois.
Vieux fouilla dans son sac, en sortit un petit pli cacheté et le tendit à Moder.
"Mar nous a dit, il y a longtemps, que s'il devait lui arriver quelque accident, nous devions venir te remettre ceci. Ecoute-le puis, s'il te plait, donne-nous ta réponse."
Moder parut surpris. Il ouvrit le pli et actionna le plasmessage qu'il contenait. La voix de Mar se fit entendre.
"Cher Moder, ce que les porteurs de ce message te demanderont c'est comme si c'était moi en personne qui te le demandait. Je te prie d'écouter et de croire tout ce qu'ils vont te dire, aussi étrange que ça puisse te paraître, et de prêter ton aide comme, en son temps, tu avais promis. A toi, affectueusement, Mar."
Moder leva le regard vers les deux vieux : "Je suis prêt à vous écouter et à... vous croire. Parlez..."
Soufflet prit la parole : "Nous avons demandé que la traditionnelle escorte armée qui accompagne un Gouverneur à l'occasion de ses obsèques soit fournie par ta Famille et menée par toi."
"Oui, mon grand-père me l'a dit. Je vous remercie pour l'honneur que..."
"Ce n'est pas un honneur, crois-moi, mais plutôt une tâche. Nous te prions de choisir tes meilleurs tireurs et de les armer non seulement de lasers de parade mais aussi de paralysateurs bien cachés..."
Moder les regarda surpris : "C'est vraiment une étrange requête que vous me faites là."
Vieux acquiesça : "Vois-tu, Anje ni Moder, Mar n'est pas mort par accident, mais victime d'une conjuration."
Moder sauta sur ses pieds : "Comment ? Avez-vous la preuve de ce que vous dites ?"
"Non, mais pendant les obsèques, les coupables se trahiront. Voilà le pourquoi de notre requête. Si tu veux qu'ils soient impunis, tu peux refuser, bien sûr..."
Moder était abasourdi.
Soufflet ajouta : "Mar savait qu'ils allaient essayer de le tuer ou de le faire tuer et il a préparé les choses de manière à ce que les coupables soient démasqués. Et tu es une pièce très importante de son plan."
"Il ne m'a rien dit..." murmura Moder, puis il retourna dans sa tête ses mots à une de leur rencontres, longtemps avant, quand il avait dit à Mar qu'il parlait comme si l'enjeu pour lui pouvait être sa propre vie, alors Moder ajouta : "Enfin, non, c'est vrai, il me l'avait dit... il m'avait averti. Même s'il avait ajouté que ce n'était peut-être pas son existence physique qui était en danger... Et bien, mes amis, je ferai ce que vous me demandez, ne serait-ce que pour découvrir les assassins. Et je vous jure qu'ils ne resteront pas impunis !"
Les deux vieux conjoints lâchèrent un soupir de soulagement : tout était prêt maintenant pour la grande scène finale. Un seul détail restait à arranger : la tradition voulait que les officiers participent aux obsèques avec leurs armes sur eux, mais il était aussi de tradition qu'elles soient déchargées. Il fallait s'assurer qu'elles le seraient bien.
Deux jours plus tard, le cargo de Ross atterrit sur Quaryel. Vieux et Soufflet, avec tout le personnel de Mar en livrée attendaient à titre personnel le corps du Gouverneur à l'astroport. Un petit cortège se forma, avec les huit officiers venus par le cargo autour de la caisse, et se rendit vite à la Résidence. La caisse contenant le corps de Mar fut déposée devant le catafalque et le personnel conduisit les officiers aux cubicules qu'on leur avait assignés, en s'excusant du peu d'espace disponible.
Pendant que le personnel installait bien le corps de Mar sur le catafalque au rez-de-chaussée, Vieux proposa aux officiers de prendre une vraie douche pour se rafraîchir. Ils acceptèrent tous. Pendant leur absence, Torich et Aldo s'introduisirent dans les cubicules et vérifièrent les armes. La seule chargée était celle de Phorgas, alors Torich remplaça le rubis du laser par une imitation en verre rouge. Ainsi le rayon qui en sortirait ne serait qu'une simple et inoffensive lumière non cohérente. Il n'y avait plus qu'à attendre le début des obsèques.
Njeiry arrivait à la limite de ses nerfs. Il continuait à regarder avec inquiétude le corps de Mar.
A un moment, il murmura à Chanul : "Tant que je ne le verrai pas se relever, j'aurai peur qu'il ne soit plus en vie..."
Chanul secoua la tête : "C'est vrai, il a vraiment l'air mort. Mais Mar sait ce qu'il fait... tu verras..."
Le lendemain, tôt le matin, Moder se présenta à la Résidence avec l'escorte, qu'il fit installer le long des murs de la salle où était le catafalque. A chaque coin de laquelle on installa deux officiers de la Garnison. Puis les portes de la Résidence furent ouvertes à tous et toute la journée ce fut une procession de personnalités et de curieux venant rendre hommage au disparu. A minuit les portes furent fermées. Le matin suivant une loge était déjà installée Place du Mémorandum pour les obsèques solennelles. A cinq heures le cortège portant le corps de Mar quitta la Résidence. Le catafalque était posé sur les épaules de quatre officiers, les quatre autres restant à leur côté pour les relever. Ils étaient entourés par l'escorte officielle. Soufflet et Vieux les précédaient en qualité de membres de la famille et tout le personnel en livrée les suivait.
Dans un long parcours, ils passèrent devant la Résidence du Gouverneur Tani où ce dernier attendait avec sa famille et son personnel. Le catafalque s'arrêta. Tani lut un poème de deuil puis, avec sa famille, ses hôtes et une représentation du personnel, il suivit le cortège. Ils s'arrêtèrent encore devant le Commandement Régional des Forces de Sécurité et enfin devant le Palais Anje, où la courte cérémonie se répéta. Le cortège atteignit ainsi sur la place, où l'attendait déjà la foule. Il traversa la place, monta sur la grande estrade et chacun prit sa place : à droite la Famille Anje, à gauche le Gouverneur Tani et sa suite et derrière la délégation des Forces de Sécurité. Au centre le catafalque, devant lui l'escorte armée de Moder et encore devant les huit officiers et au premier plan Vieux et Soufflet.
Le corps de Mar, posé sur le catafalque incliné, était visible de tous. Il était vêtu de blanc avec un linceul blanc et bleu sous lui. Soufflet et Vieux montèrent à côté du catafalque : c'était à eux de commencer la série des "déclarations de deuil". Soufflet leva la main et un grand silence s'abattit sur la place. Dans tous ces habits blancs de deuil, les seules notes de couleur étaient le bleu du linceul du catafalque, le noir des uniformes des officiers et le visage noir de Vieux.
"Je sais que c'est mon rôle de commencer, mais je sais aussi que le Gouverneur Mar Swooney aurait préféré faire commencer l'officier Njeiry Lidje. Alors je le prie de monter ici et d'ouvrir la cérémonie."
Phorgas fit une fugace grimace amusée. Njeiry monta près du catafalque, se tourna vers le corps de Mar et s'inclina profondément, lui posa une main sur la poitrine en hommage selon la tradition, en pressant avec force l'anneau injecteur qu'il avait au doigt, à la hauteur du cœur. Puis il se releva et se tourna lentement vers la place. Dans son dos Vieux avait commencé à compter à voix basse de façon à ce que seul Njeiry puisse l'entendre. Ce dernier leva une main, de l'autre il désignait le corps de Mar.
"Le Gouverneur Mar Swooney est ici avec nous (six, sept, huit). Est-il mort ? Certains espèrent que oui, d'autres souhaiteraient que non ! (onze, douze). Et bien moi, ici, sur cette place, je déclare que tous ses officiers, depuis Phorgas et Krone, ainsi que Junuel, Bister, Irruhe, Shadel et Pordy... (vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf) ont trahi le Gouverneur et ont fait en sorte de le tuer !"
Tous les regards convergèrent, surpris, vers Njeiry. Lequel était étrangement calme et serein, Soufflet et Vieux souriaient ouvertement. Les officiers de la Garnison s'étaient retournés dans un bond et Phorgas pointait son laser. Sur l'estrade, beaucoup avaient bondi debout, affolés. Du laser de Phorgas partit un long rayon qui s'abattit sur la poitrine de Njeiry. Moder donna immédiatement un ordre sec et ses hommes sortirent en un éclair leurs paralysateurs et les activèrent sur les officiers qui tous tombèrent d'un coup. Le laser de Phorgas s'arrêta, mais Njeiry restait debout, impassible. La place s'agitait et murmurait. (quarante trois, quarante quatre).
Moder cria : "Personne ne bouge !" et ses hommes étaient prêts à utiliser à nouveau les paralysateurs, ainsi que des fusils lasers.
Njeiry recommença à parler : "Le Gouverneur Mar Swooney avait découvert leur complot sur Ross et n'avait qu'une façon de se sauver. Heureusement il n'est pas mort et bientôt il vous l'expliquera en personne..."
Sur l'estrade il y avait eu un instant de silence, mais soudain des voix excitées éclatèrent qui couvrirent celle de Njeiry (quarante huit, quarante neuf). Les gens étaient agités et excités sur la place quand un cri monta de milliers de gorges, suivi d'un silence irréel. Mar se relevait pour s'asseoir, immédiatement soutenu par Soufflet. Sur la vaste place et sur l'estrade, plus personne ne bougeait. Mar se leva et prit le phoner que Njeiry lui tendait.
"Oui, ils ont tenté de me tuer. Mais par chance j'ai découvert leur plan à temps et avec l'aide de quelques fidèles j'ai pu me sauver et les contrer. Aussi maintenant, devant le monde de Quaryel et toute la galaxie, je les accuse de trahison, tentative d'homicide, abus de pouvoir, corruption, recel, insubordination et actes antisociaux. Je demande que soit formée une commission d'enquête mixte pour clarifier ces faits et je demande qu'ils soient jugés par le Grand Jury des Magistrats des Forces de Sécurité de l'UPO."
Puis, dans le silence lourd de tension qui continuait à peser sur la place, Mar reprit la parole un ton plus bas : "Je demande pardon à la Famille Anje, au Commandant de Rayon des Forces de Sécurité, à mon collègue Tani, Gouverneur de Quaryel, à leurs familles, amis et suites ainsi qu'à vous tous sur cette place et je vous assure que je rendrai compte jusqu'au bout de pourquoi cette mise en scène était nécessaire pour sauver ma vie."
Mar descendit des gradins du catafalque, entouré de son personnel et s'apprêtait à descendre aussi de l'estrade.
Moder cria, tourné vers Mar : "Attends-moi, nous t'escortons jusqu'à ta Résidence." Puis il se tourna vers les représentants du Commandement des Forces de Sécurité, et désigna les officiers de la Garnison inanimés : "Ces hommes sont des vôtres. Faites attention, la décharge paralysante ne durera qu'une heure. C'est à vous de les protéger de la foule et de les incarcérer en attendant leur procès."
Le Grand Commandant Général fit un signe s'assentiment et parla vite dans son communicateur de poche. Moder et ses hommes firent escorte à Mar et ses amis et les entourèrent. Les gens s'écartaient pour les laisser passer, tendant le cou et se mettant sur la pointe des pieds pour voir le jeune Gouverneur Swooney ressuscité.
Le Grand Commandant Général monta sur le catafalque vide, prit le phoner et cria : "Vous tous, présents sur la place, rentrez chez vous en ordre et dans le calme. Un contingent d'Intervention d'Urgence arrive pour arrêter les accusés. Je répète, rentrez tous chez vous dans l'ordre et la discipline."
Puis il se tourna vers les Anje et le Gouverneur Tani et les pria d'attendre que la place se vide avant de quitter l'estrade. Les gens commençaient à refluer rapidement de la grande place, pendant qu'une centaine d'Agents munis de ceintures antigravitationnelles descendaient du ciel se placer autour de l'estrade, de puissantes armes au poing. Quelques uns s'emparèrent des sept officiers inconscients et les transportèrent par air vers le Commandement. Les autres restèrent autour de l'estrade.
Dans la confusion générale et le tumulte, peu entendirent Berin ni Karuel s'exclamer amusée : "Ah, Mar est grandiose ! Vraiment grandiose ! Cette Situation est la plus épatante et recherchée jamais organisée dans toute la galaxie !"
Une fois à la Résidence, Mar fut immédiatement examiné avec soin par un Médecin qui le trouva en plutôt bonne condition physique, mais lui conseilla une cure reconstituante, quelques jours de repos et quelques exercices physiques.
Dans les jours qui suivirent, Mar se rendit chez les Anje, chez Tani et au Commandement des Forces UPO pour raconter la version officielle des faits, celle qu'il soutiendrait aussi au procès, et qui démontrait qu'il n'avait d'autre choix que ce spectaculaire coup de théâtre pendant les obsèques pour être sûr de pouvoir revenir sain et sauf sur Quaryel. Il demanda encore pardon, un pardon que tous lui donnèrent sans réserve et tous le traitèrent avec grands égards.
Finalement le procès commença. Mar, après avoir présenté l'accusation, exposa d'abord les faits. Il raconta comment, après la condamnation de Biker et ses complices, il était retourné sur Ross faire quelques enquêtes. Il y avait découvert divers abus et violations des lois, commis par tous les officiers et sous officiers nommés par Biker, fit-il remarquer. Mar raconta que, ayant découvert les graves abus commis envers les exilés, le vol des biens que la loi les autorisait à emporter en exil et les dégradantes pratiques sexuelles, il avait réuni les officiers et les avait mis face à leur responsabilité, et invités à démissionner s'ils ne voulaient pas être dénoncés, dégradés et condamnés.
Mar continua son récit en disant que les officiers avaient feint d'accepter sa proposition, mais l'officier Njeiry Lidje, qu'il avait fait en sorte d'infiltrer parmi eux, découvrit leur dessein et l'en avait averti qu'en fait ils s'organisaient pour l'assassiner. Dans un premier temps Mar avait pensé retourner sur Quaryel et les dénoncer, mais il avait compris que les officiers ne le laisseraient pas quitter Ross en vie. Aussi, avec l'aide de Njeiry et de trois sous officiers honnêtes, il avait tout organisé pour faire croire aux officiers qu'ils l'avaient bien tué. Il avait pu tout préparer parce que les officiers ne soupçonnaient pas Njeiry qui sut donc où et comment devrait arriver le faux accident.
Quand Mar eut terminé, un Eclaireur des Lois prit la parole au nom des officiers incriminés. La défense se fonda sur le fait que Mar aussi était corrompu, puisqu'il avait toujours eu sa part du butin, et qu'il avait monté tout cela avec la complicité de l'officier Njeiry qui, étant son amant de notoriété publique, était également son complice, dans le seul but de faire condamner les officier et de se garder tout le butin. Ils firent valoir qu'aucun officier n'avait cherché à attirer Mar au lieu du présumé guet-apens et que si certains d'eux avaient pu prendre quelque liberté avec quelque exilé, d'ailleurs consentants, Mar avait profité de son rang pour prendre de bien autres libertés avec les soldats, des hommes libres, contraints à satisfaire ses désirs.
Après un débat serré les Magistrats décidèrent d'attendre le retour de l'enquête de la commission spéciale, formée d'experts du Commandement UPO, de la Famille Anje et d'autres nommés par eux, aller chercher des preuves sur Ross.
A son retour, la commission exposa les résultats de son enquête. D'abord, il avait été trouvé au Centre de Communications l'enregistrement d'une conversation vidéophone entre Phorgas et Mar, que les données électroniques dataient de l'après-midi avant le présumé guet-apens. L'enregistrement fut projeté sur l'heure devant les Magistrats.
(Visage de Phorgas et voix d'un soldat hors champ) "Résidence du Gouverneur."
(Voix de Phorgas) "Appel en ligne fermée du Vice-Commandant Phorgas pour le Gouverneur."
(Voix du soldat) "Reste en ligne, Vice-Commandant."
(Silence, puis voix de Mar) "Oui, Phorgas, j'écoute."
(Phorgas) "Gouverneur Swooney, nous sommes tous d'accord."
(Mar) "Laquelle des alternatives avez-vous choisie ?"
(Phorgas) "La première... il ne nous reste rien d'autre à faire."
(Mar) "Vous acceptez donc de signer vos démissions ?"
(Phorgas) "Oui, bien sûr."
(Mar) "Tous les officiers et les sous officiers ont accepté ?"
(Phorgas) "Tous les officiers. Nous n'en avons pas encore parlé avec les sous officiers."
(Mar) "Peu importe, je m'occuperai d'eux après. Alors venez tous les huit à la Résidence signer votre lettre de démission."
(Phorgas) "Non, nous préférerions que ce soit toi qui vienne ici, au centre sportif des officiers."
(Mar) "Bien, je viendrai avec mon escorte."
(Phorgas) "Non, incognito. On préférerait que tout ça reste entre nous."
(Mar) "Sincèrement, je n'en vois pas la raison..."
(Phorgas, dur) "Mais notre dignité d'officiers..."
(Mar) "Dignité ? Quelle dignité ? Vous en avez encore ?"
(Phorgas, dur) "Alors, tu acceptes ?"
(Mar) "J'y penserai. Quand devrais-je venir ?"
(Phorgas) "Tout de suite irait, nous t'attendons."
(Mar) "Pas tout de suite, j'ai à faire."
(Phargas) "Ce soir alors, puisque demain tu dois partir."
(Mar) "C'est possible."
(Phorgas) "Nous restons là à t'attendre, Gouverneur. Cet après-midi s'écoule..."
(Mar) "Cet après-midi s'écoule, Citoyen Phorgas !"
(Expression surprise de Phorgas au terme utilisé par Mar dans son salut final. Fin de l'enregistrement.)
Phorgas s'insurgea, clamant que l'enregistrement était un faux. La Commission d'enquête fit valoir que les analyses réalisées n'apportaient aucune preuve que ce soit un faux ni qu'elle soit authentique.
Puis la Commission exposa certains faits vérifiés sur Ross et les dépositions signées, y compris par le personnel aux arrêts. Parmi ces nombreux témoignages, certains neutres, d'autres en faveur de la thèse de Mar, certains, peu et irrecevables, en faveur de celle des officiers, certains furent jugés fondamentales par le Jury des Magistrats.
1) Etait confirmée l'existence du bruit que Mar avait contraint des soldats à avoir des relations sexuelles avec lui, mais chaque soldat nommé comme sa victime avait catégoriquement démenti les faits.
2) L'officier Médecin avait retiré de l'infirmerie des doses d'embaumement la veille de la mort présumée de Mar.
3) Certains soldats avaient entendu des appels à l'aide de Mar provenant de la plage réservée aux officiers.
4) Au moment du présumé accident arrivé à Mar tous les officiers étaient dans la zone du Centre Sportif, ce qui était inhabituel, puisqu'au moins quatre d'entre eux auraient dû être en service.
5) De nombreux soldats avaient reçu de leur gradé le conseil de ne pas accepter la répartition du butin "parce que le Gouverneur ne l'approuve pas et fera bientôt le ménage".
Ce qui plus que tout fit pencher le verdict en faveur de Mar fut le retrait de l'embaumement avant sa mort présumée. Et les sept officiers furent tous condamnés à l'exil sur Ross. Après quoi Mar dégrada puis licencia les quatorze sous officiers restés sur Ross, beaucoup des soldats les plus corrompus, et enfin s'affranchit des derniers employés civils qui restaient encore au Bureau, en se réservant de reconstruire au plus vite les organisations.


CHAPITRE 18
Njeiry se décide

La Résidence baignait dans l'euphorie : tous sentaient que Mar avait enfin gagné son plus grand défi. Njeiry avait vécu une période de forte tension nerveuse, mais maintenant il était enfin serein. Mar par contre, passée l'euphorie du moment, était tombé dans un état un peu triste dont il n'arrivait pas à sortir. Njeiry portait toujours son anneau, c'était vrai, mais il ne s'était pas encore prononcé.
Soufflet sentit la situation plus qu'elle ne la comprit, et elle se mit à arpenter la maison "tous radars activés" comme elle dit à Vieux.
Tous deux ils appelèrent Teskar et Chanul : "Mar devrait être serein, mais il ne l'est pas. Vous avez idée de quoi il s'agit, de ce qui l'inquiète?"
Chanul haussa les épaules : "Ben... peut-être... je ne suis pas sûr..."
"Parle. La moindre idée pourrait nous aider à comprendre."
"Je ne sais pas, mais à voir comment Njeiry regarde Mar et surtout à son inquiétude quand Mar semblait mort, je crois qu'il est amoureux de lui. Mar l'a sans doute compris lui aussi mais il est gêné. Il est bon ami de Njeiry et il lui doit beaucoup, alors il ne sait pas comment le lui dire..."
Teskar secoua la tête : "Non. Je crois que c'est plutôt le contraire. Chaque fois que Mar voit Njeiry il a l'air de s'illuminer un instant. Mais tout de suite après il se ferme. Quand il parle de lui, même rien que comme d'un officier fidèle, d'un bon collaborateur et rien de plus, sa voix change imperceptiblement, elle a l'air plus chaude, plus belle, je dirais."
Vieux commença à rire intérieurement et tout son corps se mit à frétiller sous sa tunique : "A vous écouter ils s'aiment tous les deux et ils n'osent pas se le dire ! Et dire que ce ne sont plus des enfants... Il faut qu'on les aide !"
Soufflet fit non de la tête : "Il ne manquerait plus que ça. C'est des choses où personne ne doit mettre le nez, ça. Il faut qu'ils les résolvent seuls, oui, il le faut."
"Mais, je ne parle pas d'y mettre le nez, mais juste de les aider un peu. Tu en penses quoi, Chanul, et toi, Teskar?" demanda Vieux.
Teskar regardait ses mains : "Le bonheur de Mar me tient à cœur. Et je ferai tout ce qui pourrait lui être utile ou nécessaire."
Chanul, appuyé au mur, arqua les sourcils : "Bien sûr, Mar a besoin de bonheur, comme d'ailleurs tout être humain. Mais lui, après toutes les batailles qu'il a dû mener, je crois qu'il en a plus besoin que nous tous. Mais je ne sais pas si, ni comment on pourrait l'aider en la matière."
Soufflet commençait à jouer avec son bracelet : "Si Mar devait s'occuper d'une telle situation pour un de ses amis, en moins de deux il trouverait la solution. Mais pour lui je suis sure qu'il ne sait pas par où commencer. Malgré sa lucidité, la froideur et la détermination montrées à moult reprises, au fond Mar est un sentimental, avec tous les enthousiasmes et les incertitudes du romantique."
Vieux poursuivit : "C'est pour ça que je disais qu'on doit l'aider..."
"Oui, mais comment?" demanda Chanul.
"Et bien... pour commencer faisons en sorte qu'ils se rencontrent souvent, qu'ils passent plus de temps ensemble, seuls. Après on verra..." proposa Vieux.
Ainsi commença la "conjuration" de la maison. S'ils avaient quelque chose à dire à Mar ils en chargeaient Njeiry. S'ils les voyaient ensemble, ils s'éclipsaient et les laissaient seuls. Mais rien ne semblait changer.
Un soir où soufflait un fort vent froid, chacun se reposait dans son propre cubicule. Mar n'arrivait pas à dormir. Il prit son manteau et sortit au jardin. La faible lueur de la lune de Quaryel laissait à peine deviner le sentier caillouteux entre les arbres qui bruissaient, agités par les rafales. Son manteau se soulevait sous le vent et s'agitait comme un drapeau autour de lui, bien que Mar le retienne contre lui. Les branches des arbres de latza agitaient leurs longs rubans pendant comme une chevelure au vent. Elles ondulaient presque à l'horizontale et leurs battements sonnaient un peu comme le cri des hirondelles de la planète Terre.
Mar aimait les voix de la nature et surtout celle du vent. Il aimait aussi la pluie et il souhaitait qu'elle tombe de façon à mouiller tout . Mais le ciel ne comptait que deux ou trois petits nuages couleur jade, qui filaient vite. L'un d'eux masqua la lune et tout fut plongé dans une obscurité presque totale. Mar se tourna vers la Résidence. Une seule fenêtre tait éclairée : celle de la chambre de Njeiry. Son ombre apparaissait claire sur un fond de lumière dorée. Mar s'arrêta comme devant une révélation.
Il se cacha derrière le tronc d'un arbre, craignant que le retour du clair de lune ne la laisse voir de la Résidence. Il souhaita être télépathe...
"Njeiry, viens... Viens mon amour..." continuait-il à penser, avec une intensité et une force croissantes.
La silhouette restait immobile dans le cercle de la fenêtre. Mar était consumé de désir. Il lâcha son manteau qui s'envola tout de suite, tourbillonnant dans le vent. Il ne sentit pas le froid, il ne sentait pas non plus le vent tant son âme était tendue vers cette fenêtre. Le nuage s'éloigna et la faible lueur de la lune revint. Mar aurait voulu voler dans le vent, là-haut, là-haut, jusqu'à la fenêtre de l'être aimé.
Il tendit les bras et murmura : "Njeiry, mon aimé, viens..."
Les rafales de vent, de plus en plus fortes, enveloppaient le corps de Mar à présent sans protection et lui ébouriffaient les cheveux. Il continuait à fixer cette fenêtre, fasciné. Soudain le cercle commença à s'obscurcir : Njeiry polarisait la vitre. La lumière dorée se fit mauve, il y eut des éclairs arc-en-ciel, le cadre s'obscurcit, passa au violet intense puis s'éteignit. Mar restait immobile, comme stupéfait que "cette" lumière puisse s'éteindre.
"Réapparais, lumière, je t'en prie... fais-moi revoir mon amour... Tu ne peux pas t'éteindre ainsi, tu ne peux pas, tu ne dois pas..."
Le jardin continuait à émettre ses froissements, ses murmures, ses chansons au vent. Mar, toujours immobile, une main appuyée au tronc, l'autre pendant sur le côté, le manteau dansant dans le vent, sentit une profonde tristesse l'envahir. Son rêve était fini, irrévocablement fini. Il se sentait seul, comme abandonné.
Soudain une voix surgit de nulle part : "Qui est là ?"
Mar se retourna d'un bond : Njeiry était face à lui.
"Ah, c'est toi Mar."
Mar, la main toujours appuyée au tronc, ne trouvait pas ses mots. "Il est venu," pensait-il confusément, "il est là près de moi..." et il lui tendit la main dans un geste d'invitation. Njeiry tendit le bras et prit doucement la main tendue.
"Mar, tu n'as pas froid ?"
"Je devrais ?" répondit Mar dans un murmure.
"Je ne sais pas... peut-être que non..."
Mar commença à rapprocher lentement son bras, sans lâcher la main de son aimé.
"Toi aussi, tu aimes le vent ?"
"Oui." Répondit Njeiry.
"Et la pluie ?"
"Aussi."
"Et la nuit ?"
"Oui..."
Maintenant Njeiry était à un pas de Mar.
"Njeiry ?"
"Oui ?"
"Ne... ne t'en vas pas."
"Non."
Mar regardait fasciné ses yeux profonds. Il se sentait le cœur léger, la tête légère et c'est tout juste s'il osait respirer, de peur de briser l'enchantement.
Le vent soufflait toujours, plus fort qu'avant, et les murmures se faisaient lamentations. Les rubans de latza maintenant battaient avec des coups secs, presque violents.
"Tu entends, Njeiry ? La nature aussi a le cœur qui bat la chamade... ne me quitte pas..."
"Non..."
Ils restèrent longtemps tout près, les yeux dans les yeux, sans rien voir d'autre. Ils ne se touchaient que par une main, mais cela les réunissait. Mar bougea les doigts et les entrelaça avec ceux de Njeiry.
"A quoi tu penses ?" murmura Mar.
"Je ne pense pas, je sens."
"Et... tu sens quoi, Njeiry ?"
"Le vent, la terre, les arbres, toi... tout."
"Vraiment tout ?"
"Oui, Mar, vraiment tout."
"Et... tu aimes ce que tu sens ?"
"Oui, beaucoup."
Mar avait tant de peine à penser clairement qu'il craignait de perdre la raison.
"Tout ?" demanda-t-il encore.
Njeiry ne répondit pas tout de suite. Il serra les doigts de Mar entre les siens, ferma les yeux et dit enfin : "Vraiment tout, mon amour."
Mar répondit à l'étreinte de ces doigts, son autre main quitta le tronc et se posa sur le côté de son aimé.
"Viens..."
"Attends." Dit Njeiry en se détachant, "Ne sois pas pressé, il manque encore quelque chose."
Mar eut un coup au cœur. La voix incertaine il demanda : "Quoi ?"
Njeiry sourit, se pencha et s'accroupit. Il arracha un long brin d'herbe filaire et se mit à le tresser. Mar le regardait, il se mit à genoux pour que ses yeux soient à la hauteur de ceux de Njeiry.
Il demanda de nouveau : "Quoi ?"
Njeiry lui tendit l'herbe tressée en anneau, il souriait : "Ceci, mon amour. Mets-le à ton doigt."
Mar, ému, le prit, se le passa à l'index et regarda de nouveau Njeiry, radieux. Ils s'approchèrent lentement, se prirent dans les bras et leurs bouches se trouvèrent. Le vent soufflait avec la même violence, mais dans le jardin seuls les arbres et l'herbe semblaient s'en rendre compte.
Ils se couchèrent sur le manteau bleu et le corps de Mar monta sur celui de Njeiry, qui l'enlaça et se mit à le caresser de façon de plus en plus intime. Peu à peu chacun enlevait les habits de l'autre, jusqu'à ce que leurs corps nus se collent l'un à l'autre et que leurs vigoureuses érections se rencontrent.
"Oh, Mar, j'ai envie de toi, j'ai tellement envie de toi, tu le sais ?" murmura Njeiry.
"Et moi j'ai envie de toi..." soupira Mar.
Leurs membres s'entrelaçaient comme pour exprimer leur désir de s'unir, et même de se fondre en une seule entité. Chacun explorait le corps de l'autre dans un crescendo d'émotions dont l'énergie surpassait même celle du vent qui battait leurs corps nus. Puis Njeiry ceignit des jambes la taille de Mar et, sans un mot, il s'offrit à son jeune amant.
Lequel agit vite et avec art pour que son sexe dur et tendu trouve son chemin et commence à presser contre le trou chaud et palpitant de Njeiry, qui lâcha un profond soupir et se relâcha, heureux, pour l'accueillir en lui. Mar se sentait s'enfoncer dans la chaude intimité de Njeiry. Il le regarda dans les yeux et il vit la lueur de bonheur qui l'illuminait, alors qu'il entrait lentement en lui.
Et ce fut le début de la danse puissante et tendre de l'amour. Mar sentait qu'il accédait enfin au paradis, et aussi que cet acte d'amour qui les unissait le purifiait enfin de toutes les misérables expériences de son passé. Le plaisir qui inondait son aimé passa en lui et l'envahit, monta graduellement, le submergea et enfin explosa en même temps que son orgasme.
Pendant qu'il offrait à Njeiry le fruit de sa passion, Mar se sentait l'homme le plus heureux de toute la Galaxie. Leurs bouches se retrouvèrent pendant que peu à peu il se relaxait dans l'étreinte de Njeiry et son souffle et ses battements de cœur revenaient lentement, tout doucement, à la normale. Les mains de Njeiry accompagnaient tendrement sa détente par des caresses amoureuses.
Puis Mar regarda Njeiry d'un regard lumineux et lui murmura : "Mais maintenant je veux que ce soit toi qui me prennes, qui me fasses tien..."
Njeiry accepta avec un tendre sourire. En restant enlacés, ils se retournèrent de façon à ce que Mar soit couché sur le dos et Njeiry soit sur lui. Mar se prépara à recevoir enfin la vigoureuse virilité en lui et il l'accueillit avec un plaisir infini. Njeiry commença à bouger en lui en rythme, dans son étroit et chaud canal d'amour, ils s'embrassèrent encore, ivre l'un de l'autre.
La nature elle-même semblait accompagner et appuyer la vigueur de leur union. Et en effet, quand enfin Njeiry arriva lui aussi au sommet du plaisir, quand il ne put plus se retenir et que son orgasme explosa à son tour et qu'il déchargea dans son amant, presque à l'instant où il s'effondrait et se relâchait sur le corps de son jeune amant, le vent aussi retomba brusquement et le calme s'abattit tant dans la nature que dans le cœur des deux amants.
Ils se caressèrent et s'embrassèrent un moment, puis enfin, en échangeant de temps en temps du regard un sourire heureux et comblé, ils se rhabillèrent. Ils rentrèrent à la Résidence en se tenant par la main, pleinement conscients qu'une nouvelle vie venait d'ouvrir ses portes devant eux.
Le lendemain matin, Soufflet mal réveillée et les yeux endormis se plaignait : "Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, avec tout ce vent et tout ce tumulte..."
Vieux la regarda stupéfait : "Quel vent ? Je n'ai rien entendu. Qu'est-ce que j'ai bien dormi !"
Il regarda dehors par la fenêtre. Le jardin, immobile, n'était que jeu d'ombres et de lumières sous les premiers rayons du soleil. Les pelouses de filaire s'étendaient douces et brillantes, soulignées de sentes blanches et tâchées ça et là de touffes de fleurs-pinceaux mauves. Son œil capta une grande tâche bleue et il reconnut le manteau de Mar.
"Etrange..." murmura-t-il.
Il sortit le chercher. Il regarda autour : le jardin était désert. Le murmure de l'eau qui ruisselait du rocher et les coups secs et rythmiques des marque-temps était les seuls bruits qu'on entendait.
"Bah, il doit l'avoir oublié hier soir." Se dit Vieux et il rentra à la maison.
Plus tard ils allèrent à la Résidence. Le personnel était déjà au travail.
Vieux demanda : "Mar ?"
"Il dort encore." Répondit Adlo.
Soufflet prit Chanul et Teskar à part : "Du nouveau ?"
"Rien." Répondirent-ils.
"Il fut qu'on fasse quelque chose. Aucun des deux ne semble encore prêt à affronter l'autre sur le sujet. Des propositions ?"
Chanul s'assit : "Je ne sais pas... On pourrait peut-être organiser une virée et s'arranger pour qu'ils restent seuls plus lontemps."
Teskar appuya : "Ça peut être utile. Mais peut-être qu'un de nous devrait d'abord faire une... une approche plus directe de l'un d'eux, ou même des deux. Je ne sais pas. Par ailleurs j'ai peur que, à trop pousser les choses, on fasse plus de mal que de bien. J'ai beaucoup de doutes..."
Vieux pinça les lèvres en avant puis les ouvrit avec un petit claquement : "Non, au contraire, moi je dis qu'il nous faut à présent agir avec plus de détermination, de clarté. Des occasions on leur en a créées, plein, et pourtant quand ils sont ensemble ils semblent plus indifférents que les deux pôles d'une planète. Mais quand l'un n'est pas vu par l'autre, ils ont l'air de se dévorer des yeux. Ah la jeunesse d'aujourd'hui, nous deux, de notre temps..."
"Eh, Vieux, nous avons toujours été deux timbrés, ne l'oublie pas. On est loin de pouvoir se donner en exemple. Tu te souviens, non, comment on s'est déclarés... si on peut dire."
Vieux se mit à rire : "Oui, je me souviens... mais ce n'est pas nous le sujet. Je dis que..."
Mar entra à cet instant. Tous virent qu'il avait une expression différente, bien qu'ils auraient été incapables de dire en quoi ou pourquoi. Peut-être plus de lumière dans le regard, peut-être les épaules plus droites, ou le pas plus assuré, non, plutôt plus élégant... Le fait est qu'il semblait un nouveau Mar, on aurait dit plus jeune. Son visage affichait un sourire à peine accentué, clair et lumineux.
"Njeiry dort encore ?" demanda-t-il.
Chanul le regarda attentivement : "Je crois que oui, je ne l'ai pas encore vu dans le coin."
Mar sourit : "Adlo est là ?"
"Oui. Je l'appelle ?"
"Non, il est où ? Je vais le voir."
"Je crois qu'il est en train de remettre en ordre le bureau."
"Bien, cette matinée s'écoule, les amis."
Ils répondirent presque en chœur et le regardèrent sortir.
"Holà," dit Teskar, "vous avez remarqué ?"
"Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir." Répondit Chanul.
"Que les Puissances me foudroient, il a l'air d'un autre !" commenta Vieux.
"C'est peut-être le meilleur moment pour lui parler, non ?" suggéra Teskar.
"Oui je crois aussi. Qui lui parle ? Toi, Vieux ?" demanda Soufflet.
"Bon, si vous voulez. Je pourrais lui dire..."
Mar revint et ils se turent tous, ils le regardaient.
"Belle matinée, pas vrai ?" leur demanda Mar.
"Mhmh." Répondit Vieux.
"Je retourne à mon bureau. Si vous voyez Njeiry, dites-le-lui."
"Tu dois lui parler ?" demanda Vieux.
"Oh non. Enfin si. Bref, je ne sais pas." Répondit joyeusement Mar en sortant.
Les quatre amis se regardèrent, perplexes.
"Il travaille du chapeau." Conclut Vieux pour tous.
"Alors, tu vas lui parler ?" demanda Soufflet.
"Oh ! On est vraiment sûr que c'est le bon moment ?" demanda Vieux.
"Autant essayer..." répondit Teskar.
"Mais ne l'aborde pas de front." Conseilla Chanul.
Vieux se leva : "D'accord. Je ferai de mon mieux." Dit-il et il partit vers le bureau de Mar.
Les autres restèrent là, à attendre en silence.
Vieux fit glisser la porte du bureau et se montra : "Salut, Crevette, je te dérange ?"
Mar était debout à côté de la fenêtre et il regardait le jardin.
Sans se tourner, il répondit : "Non, non, mais entre donc."
Vieux entra et ferma la porte : "Tu sais, j'ai quelque chose à te dire..."
"Ah, toi aussi ?"
"Mais qui d'autre ?" demanda Vieux, étonné.
"Personne !" répondit Mar.
Vieux secoua la tête: "Comment vas-tu, Mar ?"
"Moi ?" demanda le jeune homme l'air étonné, "Bien, non ?"
"Ah, bien. Tu es complètement remis ?"
Mar ne répondit pas.
Vieux insista : "Tu vas de nouveau bien, vraiment bien, maintenant ?"
Mar, regardant toujours dehors par la fenêtre, répondit : "Oui. Oh que oui !"
"Bien... Voilà, Mar, j'avais l'impression que quelque chose n'allait pas ces derniers jours et je... enfin, on était très inquiet, tu vois ?"
Mar répondit : "Que le jardin est beau, aujourd'hui !"
Vieux cligna des yeux : "Quoi ?"
Mar se retourna : "Tu me rendrais un service ?"
Vieux fit oui de la tête : "Bien sûr. Mais je voulais te dire..."
"Oui, oui, bien sûr. Je voudrais qu'aujourd'hui on fasse un petit déjeuner dehors, avec vous tous. Tu crois que tu peux organiser ça, s'il te plait ?"
"Oui, bien sûr, Mar. Je voulais juste te dire..."
"Là, sous les arbres de latza, sur l'herbe."
"D'accord, Mar, mais si tu as un moment..."
"Il faut que tout le monde soit là." Conclut Mar et il se retourna vers la fenêtre.
Vieux haussa les épaules en un geste désolé. A son retour dans la salle où les trois amis l'attendaient, ils se précipitèrent sur lui.
"Tu lui as parlé ?"
"Hein ?" demanda Vieux, "Ah, oui..."
"Et qu'a-t-il dit ?"
"Qu'on va prendre le petit déjeuner ensemble, sur l'herbe."
"Bien, d'accord, mais de 'ça', qu'en a-t-il dit ?"
"Rien. Il ne m'a pas écouté."
"Il n'a rien voulu entendre ?" demanda Soufflet stupéfaite.
"Oh non, non. C'est juste que je ne suis pas arrivé à lui parler. J'ai essayé, mais lui... c'était comme s'il ne m'entendait pas. Je lui disais : je dois te parler, et il disait : oui, oui et il poursuivait à parler du jardin qui est si beau, du déjeuner sur l'herbe... Je n'y comprends plus rien ! Enfin, Chanul, tu veux t'en occuper toi ? Il veut qu'on mange tous ensemble, sous les arbres de latza..."
Chanul partit immédiatement. Teskar regarda le vieux couple.
"Peut-être a-t-il compris de quoi tu voulais lui parler et que c'est pour ça qu'il n'a pas écouté... c'était peut-être une façon élégante de te dire qu'il ne voulait pas t'en parler."
"Peut-être. Mais il était si bizarre... Je crois qu'il n'est pas encore remis !" conclut Vieux.
A cet instant la porte glissa et Njeiry entra. Il était beau dans son uniforme noir de la Garnison. La spray-tenue mettait en valeur ses formes viriles.
"Cette matinée s'écoule, les amis."
"Mhmh !" répondit Vieux en le regardant.
"...'tinsécoule !" répondit Soufflet.
Teskar lui dit : "Mar ta demandé."
"Ah ?" répondit Njeiry.
"Il est à son bureau en ce moment."
"Ah !" répéta Njeiry.
Vieux et Soufflet échangèrent un coup d'œil.
"Ce matin on prend le petit déjeuner sur l'herbe, sous les arbres de latza." Dit Vieux.
Njeiry sembla rougir, mais il sourit : "Ah... bien..." dit-il et il sortit.
"Mais quoi," s'exclama Vieux, "ils sont devenus fous tous les deux ?"
"Bah, on dit que le vent joue de sales blagues." Répondit Soufflet.
"Sans doute !" conclut Vieux en haussant les épaules.
Chanul revint : "Torich, Bast et Tukyl préparent tout. Ils disent que ce sera prêt d'ici une demi-heure."
"Ah !" dit Vieux en s'asseyant lourdement sur un coussin.
Six centidis plus tard, Bast sonna au gong le signal du déjeuner. Ils allèrent tous au jardin. Ne manquaient qu'Adlo et Mar. Njeiry jouait avec les brins de filaire, en regardant l'arrière de la Résidence qui donnait sur le jardin. Vieux donna un petit coup de genoux à Soufflet, désignant Njeiry d'un signe de la tête et fit un clin d'œil. Soufflet ajusta les plis de sa tunique, l'air de rien. Les autres étaient assis en silence de façon inhabituelle, tous apparemment indifférents ou absorbés par les plus inutiles occupations.
Un peu plus tard Bast sonna encore le gong. Mar n'arrivait toujours pas. Adlo non plus. Ils attendirent encore, puis Chanul monta au bureau de Mar et passa la tête dedans. Mar était là à écrire.
"Pardon, mais le petit déjeuner est prêt."
Mar, sans lever la tête, dit ; "Mais Adlo n'est pas encore là."
Chanul haussa les épaules et demanda : "Tu crois qu'il va tarder ?"
"Oh non, il a promis de faire vite..."
Chanul redescendit au jardin. Enfin, Adlo apparut, sortant du transmen, un petit paquet à la main et il monta au bureau de Mar. Puis il redescendit au jardin et s'assit à côté de Teskar.
Lequel se tourna vers lui et lui demanda à voix basse: "Il arrive ?"
"Oui, bien sûr. Il descend."
Et de fait Mar apparut dans la véranda, regarda ses amis puis descendit et s'assit à côté de Njeiry. Qui regarda la main de Mar, y vit l'anneau de filaire encastré dans un anneau de cristalite, et sourit.
Mar regarda autour de lui et dit : "Nous sommes tous là. Je dois vous dire à présent quelque chose qui... qui pourrait vous étonner. Mais je dois d'abord faire lire ça à Njeiry..." et il lui tendit une feuille rouge aux inclusions iridescentes de fibres de virlya.
Njeiry l'ouvrit, le lut, sourit, et se mit à le plier soigneusement pour en faire une cocotte. Mar le regarda avec attention puis s'illumina.
"Bien, mes amis. Nous, c'est à dire Njeiry et moi, devons vous dire..."
Il ne put pas finir, interrompu par le cri de Soufflet : "Youhou ! Et quand allez-vous enregistrer le contrat ?"
Mar parut surpris : "Tu as compris ?" lui demanda-t-il, puis il regarda les autres : "Vous aviez compris ? Vous le saviez déjà ?"
Teskar lui posa une main sur le bras : "Ça fait des jours qu'on n'attend que ça !"
Mar se tourna vers Njeiry : "Et nous qui avons mis tant de temps ! Et eux... eux..."
Puis il prit Teskar dans ses bras et ce fut un tohu-bohu de félicitations et d'embrassades. Enfin Mar se tourna vers Njeiry et le prit dans ses bras. Les autres lancèrent des sifflets modulés en approbation. Mar se détacha doucement de l'étreinte de Njeiry.
"Mes amis, mes amis, votre bonheur renforce encore le nôtre. Merci."
Teskar regarda Adlo qui acquiesça : "Alors," commença Teskar, "vu que vous avez fini par vous décider, Adlo et moi voudrions demander à Mar l'autorisation de nous marier nous aussi."
De nouveaux cris et sifflets accueillirent ces mots.
Mar prit la parole : "Teskar, Adlo, vous êtes deux libres Citoyens, vous n'avez à demander l'autorisation à personne."
"Non, Mar. C'est la coutume, ici sur Quaryel, que deux serviteurs ne se marient pas sans l'assentiment de leur patron."
"Mais vous êtes mes amis, avant d'être serviteurs à la Résidence. Enfin, si c'est l'usage... alors je serais heureux si vous vous mariez le même jour que nous."
Teskar et Adlo s'embrassèrent, heureux.
Mar reprit, amusé : "Tant qu'on y est, personne d'autre n'a l'intention de se marier ? Toi Punth ? Toi Rams ? Ou peut-être toi, Torich ?"
Ils virent tous Torich lancer un coup d'œil à Chanul, puis baisser les yeux.
Chanul regarda Torich, puis Mar : "Et bien, nous... on y a pensé, mais..."
Mar le regarda étonné : "Il y a un mais ?"
"Oui, nous ne pouvons pas nous marier, pas encore."
"Pourquoi, si je peux vous demander?"
"Voilà, nous voudrions aussi avoir des enfants, un au moins, mais avec la nouvelle loi du Gouverneur Tani sur revenu..."
Mar acquiesça : "C'est ma faute, c'est ma faute. Je n'ai jamais pensé au problème, oui, je suis impardonnable. Chacun de vous aura une augmentation de salaire à chaque fois qu'il voudra un enfant, pour être à même d'être autorisé à l'avoir. Et d'ailleurs, pour fêter ça, je vous augmente tous."
Teskar lui posa une main sur le bras : "Non, Mar. Tu es généreux, mais tu ne peux pas te permettre cette dépense, surtout que maintenant tu n'auras plus les... les rentrées exceptionnelles du butin. Je connais bien ton budget, et on sait tous que tu ne peux pas te le permettre."
Mar secoua la tête : "Non, non. Ce qui est dit est dit. En ce jour de fête vous devez tous être heureux, et vous ne devez rencontrer aucun obstacle, d'aucun genre. Je suis le chef, ici, et j'en ai décidé ainsi."
Chanul prit la parole : "Mar, tu es bien plus qu'un chef, pour nous et bien plus qu'un ami. Ce que tu as dit, ce que tu as décidé, est très beau et généreux. Mais Teskar a raison, tu ne peux pas nous donner cette augmentation, il ne te resterait pas assez de fonds pour tes activités. Tu comprendras qu'on ne peut pas accepter."
Les autres approuvèrent, unanimes.
Mar recommença : "Non, j'ai dit que..."
Vieux l'interrompit : "Bon, comme je ne suis pas concerné je crois pouvoir donner un avis objectif. Enfin je note quand même que pour une fois je ne suis pas le cabochard de l'histoire, et pourtant elle n'en manque pas. Mais réfléchissez ! Jusque là, quand Mar a eu des problèmes d'argent comme lors de l'opération Biker, chacun de vous a contribué, par ses revenus, à l'aider, non ? Maintenant, ce problème pour les enfants ce n'est qu'un problème légal. Bien. Mar augmente vos salaires comme il l'a décidé et vous, vous continuerez à le soutenir financièrement quand ce sera nécessaire, comme vous l'avez toujours fait. C'est on ne peut plus simple, comme vous voyez."
Njeiry sourit : "Oh, enfin quelqu'un de sensé. D'ailleurs n'oublions pas que Vieux, Soufflet et moi ne sommes pas payés par Mar mais directement par l'UPO, et nous trois aussi nous pourrions contribuer à la bonne santé des comptes."
Ainsi se mirent-il finalement tous d'accord. Ils enregistrèrent les contrats de mariage et firent une fête intime, en famille, à la Résidence.


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