Après mon anniversaire (3)
de Angelofys


Je marche dans un couloir au lycée. Perdu, égaré dans ces pensées qui m'entraînent au bout du couloir, où une porte noire est close. Je m'en approche et la porte s'entrouvre. J'essaie de m'arrêter. Mes jambes ne me répondent plus. Aucun membre de mon corps ne daigne m'obéir. Je hurle. Ma bouche ne s'ouvre pas. La porte se rapproche. La peur m'envahit. Je ne cesse de me débattre sans succès. Je crie plus fort encore. J'ai envie de récupérer mon corps. Je ne comprends pas ce qu'il m'arrive. La porte est ouverte mais rien ne s'en échappe, aucune lumière. C'est le noir complet. Mes jambes me portent et je franchis le seuil.

Mon réveil sonne. Mon réveil me sauve. Je me dis que j'aurais préféré une autre nuit noire. Je n'ai rien compris à ce cauchemar... Je m'assois dans mon lit, la mine encore égarée. Je me lève après plusieurs minutes et marche vers ma douche. Je jette mon caleçon et me jette sous le jet d'eau tiède. Je somnole sous l'eau quand soudain je heurte la poignée et l'eau tiède laisse place à une eau gelée. Je sursaute et éteins l'eau. Je tremble comme une feuille. Je me réfugie dans une grande et épaisse serviette. Je reste emmitouflé dedans pendant plusieurs minutes. Tant et si bien que je m'aperçois en allant près de mon armoire, que mon réveil donne une heure qui me surprend beaucoup, 07 : 39.

— Et merde...

Je prends des vêtements en toute hâte, les enfile en quatrième vitesse et attrape mon sac de cours, heureusement préparé la veille et dévale les escaliers. La sonnerie est à 08 :00. Si on passe les lourdes portes de bois de l'établissement après la sonnerie, ou même pile dessus, la surveillante qui nous gratifie d'un regard assassin à chacun de nos passages, nous offre un gentil petit mot malveillant sur notre carnet de correspondance qui tient en quatre mots toujours écrits en gros sur un petit billet bleu : En retard Sans Raison. Son dentier en tremble à chaque fois qu'elle écrit ces mots d'un geste rageur avec son stylo bille noir. Et je sens que c'est bien parti pour que je m'en colle un aujourd'hui.

Sans manger, je sors de la maison en courant. Je ralentis ma course en arrivant devant les portes. J'entre. La sonnerie retentit.

— Hop ! Ton carnet !
— Mais je suis déjà dans l'enceinte ! Protesté-je.
— Je veux pas le savoir, tu devrais déjà être devant ta classe.
Je commence à sortir mon carnet de liaison quand la porte de la salle des profs s'ouvre. Mon prof de maths en sort et me voit.
— Alors ton carnet ?
— Madame, M. Leconte est juste là !
Ledit prof de maths s'approche de nous et intervient :
— Madame Collowald, je crois que ça ira. Il est vrai que ce jeune homme aurait dû arriver plus tôt mais il serait dérisoire de le sanctionner alors que je ne suis même pas encore dans la classe.
La pionne, l'air renfrogné, retire sa main tendue vers moi et grogne :
— Allez vas-y...
C'est presque inaudible. Mon prof me fait un signe de la tête pour que je le suive. Sur le chemin vers la classe, je le remercie de m'avoir sauvé de ce mauvais pas. Nous sommes arrivés devant les escaliers qui mènent à la salle. Là, il se penche vers moi et me dit :
— Tu sais, ce n'est pas étonnant que Mme Collowald ait ses jours de congés les jours des Portes Ouvertes. Elle n'est agréable avec personne mais elle est efficace dans tout ce qui est paperasse. Mais c'est vrai qu'elle n'est pas appréciée et qu'elle n'apprécie pas beaucoup de monde.
Je souris. Tout ça est compréhensible.
— Ce que je n'apprécie pas du tout, c'est qu'en remplissant ses papiers de retard, elle fait prendre plus de retard aux élèves qu'à leur arrivée. J'espère que tu as fait tes exos.
Douche froide. Quel changement de sujet ! Awoua ! Je l'ai pas vu venir celui là.
— J'ai pas bien compris le troisième exercice mais sinon c'est bon.
Nous entrons dans la classe. L'heure passe, comme d'habitude, lentement. Je n'ose pas trop échanger quelques mots avec Kevin car je suppose que M. Leconte m'a à l'oeil et je ne veux pas m'attirer ses foudres. Quand soudain :
— Erwan, à toi de faire le troisième exercice, viens au tableau.
La galère. Qu'est-ce qu'il m'a pris de lui parler de ça ? Je me lève et fais l'exo du mieux que je peux. Je bloque. Je jette un oeil furtif à Kevin qui me fait un clin d'oeil. Je prends ça pour un signe d'encouragement standard quand je le vois recommencer trois fois d'affilée. Le prof lève un sourcil et regarde Kevin, immobile, impassible. Ouf ! Il ne s'est aperçu de rien. Je réfléchis à toute allure. Quatre. Pourquoi quatre ? Je scrute le tableau à la recherche d'un quatre.
— Eurêka !
J'écris la réponse et me tourne satisfait, vers M. Leconte.
— Le compte est bon.
— Le jeu de mots est bon aussi.
Oups. Je n'avais pas fais attention. Je retourne m'assoir et presse l'avant-bras de Kevin en lui chuchotant un très discret « merci ».
Heureusement pour moi, le prof m'oublie le reste de l'heure.
Il est dix heures. Je suis avec Kevin et quelques copains sous les cloîtres pour la pause du matin. Je leur raconte ma mésaventure de mon arrivée et tous pestent contre cette harpie. Nous rigolons à l'imaginer dans diverses situations puis les garçons partent jouer au foot dans la cour du collège, en bas. Kevin et moi restons un moment seul et je ne me prive pas de le remercier à nouveau pour son intervention en maths. Je n'arrête pas de lui dire merci depuis trois jours. Ces vingt minutes de pause sont vraiment reposantes avant ces trois heures de cours qu'il nous reste avant le repas.
Je jette un oeil autour de moi et suis rassuré de ne voir ni Lucie ni Jeanne. J'espère passer les cinq dernières minutes avec mon meilleur ami. Nous sommes dans la partie des cloîtres où il n'y a quasiment pas de passage.
— Comment ça va avec Lucie ?
Kevin semble surpris que je lui pose la question mais il me répond :
— C'est cool. Juste après que tu sois parti hier, elle m'a appellé et on est restés pas mal de temps au téléphone. En fait, je crois bien qu'on a parlé pendant une heure et demie.
— Whoa ! Vous avez pas mal de conversation pour rester autant de temps.
— En fait, on s'est disputés donc j'ai dû batailler pour recoller les morceaux.
— Disputés ?
— Oui, elle était persuadée que je regardais ailleurs. Franchement ça m'a fait peur parce que si au bout de trois jours elle pique une crise de jalousie pour un fait non avéré...
— Carrément...
La cloche sonne. Nous prenons nos sacs et nous dirigeons vers la salle informatique pour l'E.C.J.S. (Education Civique, Juridique et Sociale). L'ascension est longue. Les trois salles informatiques sont au dernier étage, autrement dit, au troisième. C'est la galère. Kevin et moi prenons au plus court, le problème, c'est que cet escalier est vraiment très étroit. Ce n'est pas agréable à grimper mais on débouche directement devant la Salle Info 3. Le prof nous avait donné rendez-vous là hier.
En montant, je lève les yeux et vois le délicieux derrière de mon meilleur ami. J'ai honte de le matter comme ça. Je termine la grimpette les yeux rivés sur les marches, bien bas. Le prof est déjà là. Je m'assois contre le mur, à côté de Kevin. Ce sont des tables de deux sur trois colonnes. Nous sommes au dernier rang, comme à notre habitude. L'heure passe lentement. Je fais mes recherches avec Kevin pendant que nous parlons discrètement. Le prof, croyant que nous parlons de nos recherches, nous laisse tranquilles. Il en va de même pour tous les autres.
— Tu es toujours pas prêt à voir les filles ?
Je décroche de l'écran et regarde mon ami.
— Ben... je pense que si mais...
— Hier, j'ai demandé à Lucie de me parler de Jeanne, comment ça allait depuis votre rupture.
— Ah...
— Non non ! T'en fais pas. Dès que la discut' dérivait sur toi, je revenais au sujet de départ. En fait, Lucie m'a dit que Jeanne pensait que c'était de sa faute si tu étais parti de chez elle. Mais à ce qu'il paraît, elle a trouvé quelqu'un d'autre. Il est dans un autre lycée. En même temps, ça fait une semaine et demie que...
— Ouais. Je pense que c'est bon. Et puis c'est un peu égoïste aussi de ma part de les éviter.
— Pourquoi ?
— Tu sors avec Lucie. Je dois faire un effort pour toi quand même, après tout ce que tu as fait pour moi...
Il me serre le bras avec un sourire reconnaissant.
— Ok... On va peut-être boucler les recherches ? Je crois qu'on a assez pour notre dossier.
— Tu as raison. Imprime je vais chercher la feuille...
Tandis que le cuistot, Eric, blague avec les élèves qui prennent leur plat de résistance devant lui, je m'assois en face de Kevin sur la dernière table de quatre personnes. Nous sommes chanceux de l'avoir eue. J'attaque ma salade quand mon meilleur ami me dit :
— 22 ! V'là les filles !
Je lève les yeux et regarde autour de moi. Jeanne et Lucie arrivent avec leurs plateaux.
— On peut s'assoir avec vous les gars ?
— Bien sûr !
Kevin me regarde, visiblement surpris. Lucie s'installe à côté de lui et Jeanne à côté de moi. Les premières minutes sont silencieuses jusqu'à ce que Lucie prenne la parole :
— Vous faites quoi en E.C.J.S. ?
— La violence au lycée. Et vous ?
— Pareil ! S'écrie Jeanne.
— Ça vous dirait de vous mettre avec nous ? Le prof a dit qu'on pouvait encore changer les groupes jusqu'à lundi prochain.
Lucie pose sa fourchette sur le rebord de son assiette et me dévisage. Kevin l'imite. Je comprends que mon initiative le surprenne. Jeanne brise le silence :
— Oui c'est une bonne idée. On aura une bonne note assurée vu que le prof est convaincu qu'un groupe de plus de deux personnes n'arrive pas à avoir une bonne organisation. Si on lui sort un bon dossier, c'est super note assurée !
Elle se tourne vers Lucie :
— Tu sais, Erwan et Kevin ont réuni pas mal de documents écrits. Nous, on a pas mal de photos d'illustrations et quelques exemples. Si on mêle le tout, on a un dossier solide.
Elle est rayonnante en parlant. Kevin sourit aussi.
— Moi je marche.
— Moi aussi, c'est une bonne idée.
— Ok ! On fait comme ça alors. Si vous voulez, j'irai voir le prof à trois heures.
Jeanne me bouscule un peu.
— Meuh nan ! On va tous le voir à trois heures, juste avant de sortir. Ça fera impression !
Nous terminons le repas joyeusement.
C'était moins dur que ce que je croyais ! Pensé-je en marchant vers mon cours de français. A peine assis à ma table, Kevin me presse le bras.
— Eh ben ! Je suis stupéfait ! Tu y es allé franco ! Wao, toi qui disait que t'aurais du mal !
— Ça m'est venu comme ça.
— En tout cas, je trouve l'idée excellente !
Je m'apprète à lui répondre mais la directrice entre dans la salle. Tout le monde se lève, comme d'habitude et tout le monde se demande pourquoi elle est là.
— Bonjour à tous. Je viens vous annoncer que le pont commence à la fin des cours ce soir. Autrement dit, le lycée est fermé dès que tout le monde est part. On vous revoit donc lundi. Bon week end !
— Bon week end !
Après sa sortie, les discussions fusent. Toutes dans le même genre « Waaa ! Week end de cinq jours !! ». Nous sommes vites stoppés net par la prof de français, bien décidée à faire son cours.
Il est trois heures, Kevin et moi attendons les filles à l'accueil. Quand elles arrivent, nous frappons à la porte de la salle des profs. Après une courte discussion, le prof d'histoire accepte notre changement de groupe et nous souhaite un bon week end. Nous sortons tous les quatre de Jeanne D'Arc.
— Bon, ben moi je vais rentrer.
— Ouais. Bon ! A lundi, les filles !
— Salut !
Lucie et Jeanne, qui habitent le même quartier, partent dans la même direction.
— Tu viens à la maison ?
Kevin réfléchit à ma proposition quelques secondes.
— Ben... Je vais rentrer d'abord. Ça t'ennuie pas ?
— Nan ! Fais comme tu veux ! Je vais pas te kidnapper.
— Ok. On s'appelle plus tard ?
— Yep !
Nous nous séparons. Dix minutes plus tard, j'arrive à la maison. Je monte directement dans ma chambre. Sur le chemin, je croise ma soeur qui me dit :
— Tiens salut frérot ! Déjà rentré ? Eh ben !
— Salut Jess !
Je pose mon sac sous mon bureau et redescend prendre quelque chose à manger dans la cuisine. Là, ma mère me rejoint et me lance :
— Tiens ! J'ai vu que tu n'avais plus cours jusqu'à lundi !
— Oui c'est super !
— On devait partir avec papa voir son oncle demain, on reviendra dimanche soir. Tu peux demander à Kevin s'il peut venir si tu veux. Il passera quelques jours ici.
— C'est vrai ?
— Oui, et tu sais, Jessica part demain matin aussi.
— Ouais ! Et même que j'ai un très zouuuuli examen jeudi !
Je l'avais pas vue arriver. Elle raffle une brioche.
— Cool ! Je vais voir.
Je monte dans ma chambre et prends mon portable. Je compose le numéro de Kevin, numéro que je connais par coeur. Après quelques secondes, j'entend sa voix.
— Coucou ! Je t'appellais pour te demander ce que tu faisais cette semaine ?
— Rien. Enfin si, vendredi, il y a mon cousin qui doit venir. Pourquoi ?
— Je viens d'apprendre que je serai tout seul demain et je me demandais si tu voudrais venir à la maison la fin de semaine.
— Attends deux minutes. Ma mère est là, je vais voir tout de suite.
J'attends. Deux minutes plus tard pile-poil, Kevin est de retour.
— Ouais c'est bon ! Mais il faut que je sois là pour mon cousin vendredi soir.
— No problemo ! Ça va être cool !
— Tu veux que je vienne à quelle heure demain ?
— Vers deux heures ça te va ?
— Farpait !
— A demain alors!
— Ouip.
Je raccroche. Ça promet d'être une semaine d'enfer ! Je redescends prévenir ma mère. Je passe la soirée avec ma soeur. C'est encore plein de petits surnoms qui fusent entre nous. Je passe une nuit vraiment calme, pas de cauchemars, pas de nuit noire, seulement un long rêve où je cours après un lapin blanc...
— Hey Frangin ! Debout ! Je m'en vais dans dix minutes !
Jess me secoue vigoureusement. Je me lève rapidement et jette un oeil à mon réveil : 10:13. Je roule et me laisse tomber du lit. J'adore faire ça. Ça me réveille d'un coup et je repars très vite.
— Me voilà me voilà...
— On t'attend en bas !
Je file sous la douche. L'eau fraîche me revigore. Je saute dans un jean et un t-shirt tous simples et dévale les escaliers. Je déboule dans le salon où ma soeur et mes parents ont posés tous leurs sacs avant leur départ. Nous discutons pendant quelques minutes avant que Jess ne se décide à partir. Mes parents parlent alors de s'en aller en même temps qu'elle. Les « au revoir » sont assez longs, comme d'habitude. Finalement, ma soeur part d'un côté, pour Paris, mes parents de l'autre, vers Dijon. Me voilà seul.
Je referme le portail et rentre. Je prends une brioche comme petit déj' et monte dans ma chambre. Je joue à mon nouveau jeu. Je suis tellement concentré dessus que, lorsque je lève les yeux sur mon horloge, je sursaute.
— Ah ouais... déjà...
Il est presque qu'une heure. Le temps est passé si vite ! J'éteins la console. J'ai un peu faim. Je descend à la cuisine. Je fais toaster deux tranches de pain de mie, les beurre avant d'y enfermer une tranche de jambon. Un sandwich classique, j'adore. Je reste à la table pour manger. Je repense au déjeuner d'hier. La prise de position de Jeanne, vive, immédiate, sa réaction face à mon idée m'a surpris. Je ne pense pas que ce soit pour se rapprocher de moi. Après tout, Kevin ne m'a-t-il pas confié qu'elle voyait quelqu'un d'autre ? Il tient ses sources de Lucie, qui est toujours avec Jeanne, sauf depuis qu'elle sort avec Kevin, bien entendu.
J'efface rapidement toute trace de mon passage dans la pièce et remonte dans ma chambre. Un quart d'heure plus tard, quatorze heures pile, on frappe à la porte. Je me précipite au rez-de-chaussée et ouvre la porte. Kevin est là, avec un sac à dos à ses pieds.
— Coucou toi ! Merci pour l'invit' !
— De rien enfin ! T'as tes affaires pour tenir deux nuits ?
— Carrément.
— Vas-y entre. Donne moi ton sac. On va monter dans ma chambre déposer tout ça.
Je prends son sac par terre et referme la porte derrière moi. Kevin enlève ses chaussures et passe dans le salon. Là, je l'invite à monter dans ma chambre. Je le suis de près. Il s'installe sur mon lit, pendant que je dépose son sac sur mon bureau.
— Ça t'ennuie pas de dormir ici ?
— Bien sûr que non Erwan ! C'est pas la première fois que je dors ici !
— Oui mais depuis que tu sais que je...
Kevin me prend le bras et me fait tomber sur le lit.
— Nimporte quoi ! On monte le deuxième lit ?
Il me laisse pas le temps de me relever, il est déjà sur mon « clic-clac ». Je me relève et nous transformons tous les deux le canapé en lit deux places. En moins de trois minutes, Kevin et moi installons les draps avant de nous laisser tomber dessus.
— On se fait une course ?
— Tu l'auras voulu !
J'allume la console et c'est parti ! Kevin gagne des courses et en perd autant. Nous jouons longtemps, sans se lasser. Nous arrêtons une demie heure pour manger un peu avant de reprendre, un jeu de combat cette fois. On s'amuse beaucoup, on arrête pas de rigoler, si bien que ça en devient difficile de jouer correctement. Finalement, j'éteins la console et je m'allonge sur mon lit.
— Fiou ! Tu m'as laminé !
Comme Kevin ne répond pas, je me redresse et l'observe. Il est toujours assis contre mon lit. Je m'approche de lui et pose ma main sur son épaule.
— Kevin ça va ?
Mon meilleur ami sursaute violemment ce qui me fait aussi réagir.
— Hein ?
Je tombe du lit. Cette situation me fait éclater de rire. Kevin me suit dans mon délire et rigole à son tour.
— Tu t'es pas fait mal ?
— Nan ça va merci. T'étais dans la lune ?
— Ben hier soir... Tu sais quand tu m'as invité devant le lycée et que j'ai décliné ton offre...
Il s'arrête de parler. Je respecte son silence en attendant qu'il continue. Il baisse la tête.
— Je suis rentré chez moi et dix minutes après, Lucie est passée pour... Elle m'a dit qu'elle voulait mettre un terme à notre relation.
— Tu... sais pourquoi ?
— Elle m'a rien dit... juste qu'elle voulait qu'on se sépare. Le pire c'est que...
Kevin se lève et va s'assoir sur son lit. Quant à moi, je remonte sur le mien, bien au centre pour ne pas retomber.
— ... ça me dérange pas plus que ça d'être de nouveau tout seul. Tu trouves ça normal ?
— Tu l'aimais ?
Il lève la tête vers moi et me dévisage longuement. Ç'aurait été quelqu'un d'autre, je me serais senti mal à l'aise.
— A vrai dire... je ne crois pas non...
— Ben tu sais je crois que c'est mieux comme ça alors. Si tu l'aimais pas plus que ça, c'est mieux que ce soit fini tu ne crois pas ?
— Tu as raison. Merci.
— J'ai rien fait pour... Tu as faim ?
— Oui un peu.
Je me lève et lui tends la main.
— Prends ma main si tu veux vivre !
Cette phrase tirée d'un film nous fait rire tous les deux. Je l'aide à se lever puis nous descendons à la cuisine. Je fais la cuisine rapidement et nous mangeons l'un en face de l'autre en se demandant quelles activités nous pourrions faire ces deux jours. Après le repas, nous remontons dans ma chambre. Nous décidons de lancer un film avant de nous installer sur mon lit pour le regarder.
Le soleil passe à travers mon velux et m'éclaire le visage. J'émerge difficilement de mon sommeil. Je sens quelque chose contre mon épaule. Je tourne la tête et un spectacle adorable s'offre à mes yeux à peine ouverts. Mon meilleur ami est endormi contre moi avec un sourire aux lèvres. Je m'écarte pour pouvoir sortir sans le réveiller mais...
— Aw !
Je suis encore tombé du lit mais cette fois sur quelque chose.
— Erwan ?
Je me maudis de l'avoir réveillé. Je regarde sur quoi je suis tombé : une simple chaussure. Je vois le visage de Kevin passer au-dessus de moi, apparaissant sur le rebord du lit.
— Ben alors t'es tombé ?
— Oui, tu faisais un beau rêve alors j'ai voulu te laisser dormir et boum.
— Boum ?
— Ouais, boum, aïe.
Je me relève et m'étire. Kevin regarde autour de lui comme s'il cherchait quelque chose. Je regarde la télé encore allumé. Le menu du DVD est sur l'écran. Nous nous sommes endormis avant la fin. Mon meilleur ami semble s'en apercevoir à son tour.
— Attends... on s'est endormi ?
— Je crois bien.
— Tous les deux sur ton lit ?
— Je crois bien.
— J'ai dormi contre toi donc ?
— Ça m'en a tout l'air.
— Il s'est rien passé hein ?
— Naaan !
— OK ! On va manger ?
Nous éclatons de rire. Je ris d'autant plus que son visage exprime tant de choses : soulagement, réveil difficile et peut-être est-ce un peu de déception que je lis dans ses yeux. Je lui souris en lui et lui répondant. Nous descendons à la cuisine et mangeons en discutant de notre journée d'hier, de la soirée, du film à moitié loupé et de cette nuit. La matinée passe tranquillement.
L'après midi, nous décidons d'aller marcher. Nous empruntons le portillon au fond de mon jardin et suivons le sentier. Nous nous promenons dans les bois de longues heures. Quand vient l'heure du crépuscule, nous regagnons la maison tranquillement. J'appelle Jess pour savoir comment s'est passé son examen. Elle n'est pas là. Je laisse un rapide message et retourne auprès de Kevin. Après un petit repas devant la télé, nous montons dans ma chambre et jouons à des jeux de combats et autres courses. C'est aux environ de minuit que nous décidons de nous coucher, chacun dans son lit cette fois.
Pendant que Kevin profite de ma salle d'eau, je descends prendre celle de l'étage en dessous. Quand je retourne dans ma chambre, je propose à mon ami de prendre mon lit, plus confortable.
— C'est bon pour moi.
Je m'allonge sous ma couette et éteins la lumière. Les minutes passent et je ne trouve pas le sommeil. J'entends Kevin remuer.
— Agité ?
Mon meilleur ami cesse de bouger.
— Un peu...
— Qu'est-ce que tu as ?
— Je sais pas trop.
Dans la pénombre, j'entends le « clic-clac » bouger. Je cherche à voir Kevin sans succès. Je sens sur mon matelas un poids qui s'approche de moi. Mon meilleur ami se glisse sous ma couette.
— Ça t'ennuie pas que je dorme à côté de toi ?
— Non pas du tout. Dis moi ce que tu as...
Alors, nous avons beaucoup parlé. Enfin, Kevin a beaucoup parlé. J'ai écouté sa voix me raconter ses pensées. J'ai appris qu'il ne sait plus vraiment où il en est. Que sa rupture avec Lucie l'a chamboulé alors qu'il n'était pas très amoureux d'elle mais que cette amourette lui a soufflé une envie de vraie relation amoureuse avec une fille qui lui convienne totalement. Pour lui, la fille idéale n'a pas de caractères physiques prédéfinis comme la couleur des cheveux, des yeux... Non, il désire juste une fille jolie, bien dans sa peau, futée avec beaucoup d'humour...
— ... mais assez de sérieux pour... les choses sérieuses, tu comprends ? Un humour modéré quoi.
Il a continué de me parler très longtemps, de lui, de sa relation avec les filles en général, avec ses parents, des cours, de moi... Moi qui ai bu ses paroles.
— Enfin voilà. C'est marrant, après t'avoir confié tout ça, j'ai sommeil.
— Ça se comprend.
— Merci de m'avoir écouté. Tu gardes ça pour toi d'accord ?
— Promis. Ça sortira pas de ma bouche.
— Bonne nuit Erwan.
— Toi aussi Kevin.
Quelques minutes plus tard, sa respiration s'est faite régulière. Ces confessions dans mon lit ont été surprenantes. Je ne me doutais pas que mon meilleur ami gardait tout ça dans son coeur. Je suis vraiment touché par le fait qu'il m'ait fait partager tous ses sentiments, ses idées, ses avis, ses pensées. Tout en y réflechissant, sa respiration me berce et je finis par sombrer à mon tour dans les bras de Morphée...
Le soleil s'est levé. J'ouvre les yeux. Je reste dans le gaz un petit moment quand les évènements de la nuit me reviennent en mémoire.
— Eh ben ! T'as une bonne tête au réveil !
L'éclat de rire de Kevin résonne dans mon crâne. Je m'assois dans mon lit et cherche où est mon meilleur ami. Je vois son visage apparaître dans l'encadrement de la porte de la salle de bain, sa brosse à dents dans la bouche.
— T'étais pas non plus hier matin. Tu rêvais de quoi au fait, pour avoir un tel sourire ?
Je rigole devant son air incrédule.
— Je sais plus.
Après cette réponse, il se soustrait à ma vue. J'entends l'eau couler et le revoilà. Il range sa brosse et son dentifrice dans une petite trousse qu'il remet dans son sac à dos.
— T'es levé depuis longtemps ?
— Ça doit faire dix minutes. Je me suis aperçu que ma mère m'a laissé un message sur mon répondeur.
— Attends... il est quelle heure ?
— Presque midi. Mon cousin sera là dans une heure environ.
— Si tu veux, je te raccompagne jusqu'à chez toi.
— Ouais ! Mais tu sais, je peux rentrer qu'à trois heures. Donc on a encore du temps. Le truc c'est que ma mère m'a dit que mon cousin avait une grande nouvelle à m'annoncer.
— Aha !
Je me lève et prends des affaires. Les cheveux encore mouillés de Kevin réfléchissent le rai de lumière qui passe par le velux. Je lui demande de l'ouvrir et entrant dans la salle d'eau. La porte n'a pas de verrou, je la ferme derrière moi. Au début, j'avais pensé à en installer un mais finalement, comme je suis le plus souvent seul à l'utiliser et que personne ne vient me déranger en entendant l'eau couler, ce n'est plus un problème.
Une fois désahabillé, je rentre sous la douche et laisse couler l'eau. Une eau bien chaude comme j'aime le matin. Deux minutes plus tard, la porte s'ouvre et Kevin se glisse dans la pièce. Heureusement que la buée parsème la douche et rend ma silhouette floue.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je te matte sous la douche tiens !
Mon ami rit tout seul quelques secondes avant d'ajouter :
— En fait, je dois rentrer tout de suite mais ma mère me demande si tu veux venir manger avec nous ce midi.
— Avec plaisir mais uniquement si tu sors !
Je rigole avec lui pendant qu'il s'éxécute et refeme la porte à sa suite. Je finis de me laver et sors de la douche. Je m'habille rapidement et rejoint Kevin dans ma chambre. Il a remis le « clic-clac » en canapé et s'est couché sur mon lit. Je m'approche de lui doucement. Il ne bouge plus et sa respiration est régulière. Comme ses yeux sont clos, je me penche au-dessus de lui. D'un coup, il ouvre les yeux, me prend par les épaules et me fait basculer sur mon lit.
— Trop facile !
Il éclate de rire et m'aide à me relever.
— Trop con...
— Je sais héhé... Allez on y va Erwan ?
— Ouip.
Je referme la fenêtre, descends refermer toutes les portes à clé et sors en compagnie de Kevin. Sur le chemin, il m'informe que son cousin est arrivé plus tôt, par le train. Ce cousin n'a qu'un an de plus que nous et Kevin ne l'a vu qu'une fois, quand il était petit. Il ne s'en souvient pas beaucoup mais partage avec moi ses souvenirs.
Quand on arrive chez lui, Kevin laisse son sac dans l'entrée. Deux gros sacs de voyages et un sac à dos sont déjà entreposés là. Je suis mon meilleur ami dans le salon où se trouve sa mère. Je la salue en lui faisant la bise, comme d'habitude. Elle m'invite à m'assoir et je prends place près de Kevin sur leur canapé. La mère de Kevin, Anne, prend la parole.
— Ecoutez les garçons, les parents de Hugo ont... eu un accident de voiture. Ils sont tous les deux décédés. Je vous dis ça pour ne pas faire de gaffe à ce sujet.
— Il est où ? Demande Kevin.
— Ton père est allé le chercher à la gare. Ils seront bientôt là. Ça s'est bien passé depuis mercredi ? Vous avec pas fait trop de bêtises j'espère.
Nous lui racontons nos activités en oubliant de lui parler de nos deux nuits que nous gardons pour nous. Nous l'aidons ensuite à mettre la table.
— Comment ça se fait qu'il y ai déjà des sacs ? S'étonne Kevin en passant devant l'entrée.
Anne n'a pas le temps de répondre car la porte d'entrée s'ouvre. Je regarde Kevin. Je lis sur son visage son appréhension. Sa mère nous pousse dans le salon pour accueillir les nouveaux arrivants. Je serre la main du père de Kevin qui passe à côté de moi. Nous échangeons quelques mots quand un garçon entre dans la pièce. Il est un tout petit peu plus grand que moi, les cheveux blonds assez courts, les yeux bleu perçants... Il est taillé tout comme il faut. Un vrai régal pour les yeux.
Il regarde Anne, puis Kevin et s'arrête sur moi. Je soutiens son regard mais je le détourne après quelques secondes. Malgré cela, je le sens qui me regarde encore. Anne s'approche du cousin de l'embrasse :
— Bonjour Hugo ! Tu as beaucoup grandi depuis douze ans ! Je te présente Kevin, ton cousin et son copain Erwan.
Je le salue d'un signe de tête avec un léger sourire.
— Bon ! Je suppose que vous avez faim, les garçons ! Allez, à table !
Je m'assois à côté de Kevin, ses parents aux extrémités de la table et le cousin se met en face de moi. Il continue de me regarder fixement. Ça commence à me déranger mais je ne dis rien de peur de paraître impoli. Et puis que pourrais-je bien dire ? « Dis, tu veux pas arrêter de me matter ? »
— J'ai fait des lasagnes, tu aimes ça Hugo ?
— Beaucoup oui.
C'est la première fois que j'entend sa voix. Je tombe des nues à ce son. J'aime sa voix.
— Bon alors... Bon appétit !
Le père de Kevin demande à son fils de lui raconter son séjour chez moi. Ensuite, il se tourne vers moi et me demande s'il n'a pas fait trop de bêtises.
— Il a failli nous perdre dans les bois et m'a fait l'affront de me battre plusieurs fois sur mon jeu préféré. Il a été vraiment horrible !
Kevin me donne un léger coup de coude avec un regard faussement méchant avant de partir à rire comme ses parents. Un sourire s'esquisse sur le visage de son cousin. Craquant à souhait... Je me décide à décoller mon regard de son visage :
— En tous cas, les lasagnes sont très bonnes !
— Un vrai régal m'man !
En dessert, Anne nous sert une part de tarte aux pommes délicieuse. Le père de Kevin, son assiette terminée, pose ses couverts et dit :
— J'ai une annonce à faire.
Je ne me sens pas vraiment à ma place. Je ne fais pas partie de la famille donc je suis assez mal à l'aise.
— Vous préférez peut-être que je...
— Non, tu peux rester Erwan. Après tout, ça te concerne un peu aussi.
Je vois Kevin hausser les sourcils. Il est aussi surpris que moi. Je jette un oeil à Hugo qui ne paraît, quant à lui, pas être étonné.
— Ça s'adresse surtout à toi, Kevin, parce que ta mère s'en doute déjà. Hugo, ici présent, va habiter avec nous dorénavant.
— Cool ! Ça va te dépayser non ? Tu habitais dans le nord avant je crois.
La question de mon meilleur ami fait réagir son cousin qui, doucement, lève la tête vers lui.
— Oui, c'est ça. A côté de Lille.
— Tu es en quoi ?
— Quelle classe tu veux dire ? Cette année je suis en seconde.
— Tu vas venir avec nous au lycée donc.
Hugo a jeté un regard vers Anne qui a hoché la tête.
— Je crois bien oui. Même si c'est pas génial d'arriver vers la fin de l'année scolaire...
Le silence s'installe et le revoilà qui me dévisage à nouveau. Kevin reprend ses questions :
— Tu as quel âge ?
— Seize ans depuis mars.
— Et tu...
— Kevin, la séance d'interrogatoire est finie. Tu vas aider Hugo à s'installer maintenant, ok ?
— D'ac !
Je réflechis à une excuse pour rentrer. Je me sens mal à l'aise.
— Tiens ! Pendant que j'y pense, ta petite amie a appellé. Elle voulait te voir hier. Je lui ai dit que tu n'étais pas disponible mais elle va rappeller ce soir... Tu lui a pas donné ton numéro de portable ?
— Je l'avais éteint pour être tranquille.
— Erwan, tu as une petite amie toi ?
— Euh... Non.
— Et toi Hugo ?
Silence. Anne comprend qu'elle a fait une erreur. Si Hugo en avait une, il ne la reverrait pas avant longtemps.
— Non j'ai... personne. En fait, je suis pas... Pour clarifier les choses, je suis homosexuel et célibataire.
Cette fois, c'est moi qui le fixe. Je le trouve encore plus beau après cette révélation.
— Ça... vous dérange ? Je sais que ça gêne pas mal de gens et...
— Nous ça ne nous gêne pas du tout en tous cas.
— T'es pas différent ! Cherche pas d'excuses pour me prendre mon dessert !
La réplique de Kevin fait rire tout le monde. Je savoure le rire de Hugo. Je le regarde à nouveau et m'aperçois qu'il me fixe aussi. Il s'excuse et se dirige vers l'entrée.
— Je vais devoir y aller. Mon père doit m'appeller sur le fixe en début d'après-midi et...
— Tu veux pas rester encore un peu ? Tu pourrais aider Hugo à s'installer avec Kevin.
— Ce serait avec plaisir mais je peux vraiment pas.
— D'accord. Merci d'être passé.
— Merci pour le repas. C'était vraiment très bon.
Je sors de table, fais la bise à la mère de Kevin et serre la main du père. Je les remercie encore une fois. Je referme la porte d'entrée derrière moi et tombé nez-à-nez avec...
— Hugo !
— Oui ?
— Rien rien, j'ai juste été surpris.
— Donc tu... es le meilleur copain de Kevin c'est ça ?
— C'est ça.
— Avant que tu partes... il est comment mon cousin ?
Il veut que je lui parle du garçon avec qui il va vivre à présent.
— C'est un garçon formidable, très gentil. On s'amuse beaucoup avec lui et il est jamais en reste. Je pense que tu vas pas t'ennuyer avec Kevin.
— Et toi ?
— Moi ?
— Oui toi. Tu es comment ?
Je suis complètement désarmé. Je ne sais pas quoi lui répondre. Je marche un peu pour rentrer. En passant près de lui, je lui dit doucement :
— Ben moi... je crois que... Ce qui tu as dit à table...
Je le dépasse et avance sur le chemin. Après quelques pas, je me retourne et lui lance :
— Je suis comme toi.

Angel Of Ys

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