Après mon anniversaire (5)
de Angelofys


Je m'assois à ma place habituelle quand le prof de géo commence son cours. Ni Hugo ni Kevin n'est présent. Il faut, bien sûr, que je m'inquiète. Quand j'y repense, il me paraît normal que Hugo ne soit pas encore là, avec toutes les paperases administratives... Peut-être est-il placé dans une autre classe de seconde. Cette idée m'emplit d'effroi : je le veux avec moi ! Où est Kevin aussi ? Il doit être avec son cousin, ce serait naturel. Je me fais reprendre pas le prof pour « vagabondage d'esprit ». Le cours reprend et l'heure passe. Tant et si bien qu'il est rapidement neuf heures. Une deuxième heure de géo débute. C'est long. Enfin, la pause de dix heure arrive ! Je me précipite sous les cloîtres à la recherche de mon meilleur ami et son cousin. Jeanne et Lucie viennent me voir. On discute tous les quatre de notre week end de cinq jours. Je ne sens plus aucune gêne ou quelque sentiment désapprobatoire en ce qui concerne la proximité avec Jeanne. J'en suis soulagé. Je pense que mon attention est tellement portée sur Hugo et Kevin que j'en oublie le reste. On en vient à parler de l'E.C.J.S. Et de notre travail à quatre. Lucie est au courant de l'arrivée de Hugo. Aussi, elle me dit que s'il était intégré dans notre classe, il ferait mieux d'aller avec Kevin et moi. Je la remercie du regard. Je crois qu'elle ne fais pas attention... et tant mieux pour moi. Elle en rajoute en disant que c'est normal qu'un nouveau aille vers ses connaissances à son arrivée. Jeanne m'observe, je sens son regard chercher, fouiller sur mon visage quelque élément qui me trouble. En effet, je me retourne toutes les deux minutes en cherchant autour de moi.
Lucie me demande de lui parler de Hugo. J'essaie donc de lui répondre sans dévoiler mes sentiments pour lui. Je suis pas vraiment prêt à m'assumer au grand jour. Je continue de parler, de décrire mon Hugo. Mais plus ça va et plus je m'embrouille, je bafouille. Quand je me mets à bégayer, je m'aperçois que les filles me jettent un regard curieux.
_ Tu es amoureux ou quoi ?
Heureusement pour moi, le débarquement de Kevin m'évite de répondre. Décidément, même sans le faire exprès, il me sauve la vie ! Il reste dix minutes avant la reprise. Le temps passe, à mon grand bonheur, lentement. Je salue chaudement mon meilleur ami. Après une rapide prise de ses nouvelles, je lui demande où est son cousin. Il me répond que Hugo est dans le bureau de la directrice. Il ajoute ensuite, avec un ton haussé style « bourgeois moyen-âgeux » :
_ Il prend connaissance des règles du noble établissement qui porte le nom d'une folle qui entendait des voix. Je ne parle évidemment pas d'une certaine prof d'espagnol.
Nous éclatons de rire. Kevin nous raconte ensuite sa matinée : il est arrivé avec Hugo à neuf heures et l'a accompagné dans le bureau de la directrice où ils ont eu un « petit entretien ». Kevin était resté avec son cousin pour les autres formalités. La directrice a ensuite pris congé de lui pour s'entretenir seule à seul avec Hugo. Lucie trépigne d'impatience pour faire la connaissance de ce nouveau personnage de l'histoire de sa vie. Moi aussi, j'ai hâte qu'il arrive.
_ Il est dans notre classe alors ?
_ On a fait la demande mais...
Un silence s'installe. C'est foutu. Je baisse la tête, déçu et trouve soudain mes chaussures d'un intérêt royal.
_ C'était déjà prévu comme ça.
Je me mets à perste sur mon meilleur ami. La frayeur qu'il m'a provoquée ! Ça le fait rire lui et les filles. Je sens deux mains se poser sur mes yeux. Je pense d'abord à une des filles mais...
_ Je t'ai manqué ?
_ T'as pas idée !
Je me retourne vers Hugo. Il est rayonnant. Je le regarde des pieds à la tête. Comme moi, il porte un sac de cours en bandoulière. Je lui fait remarquer que j'aime beaucoup la façon dont il est habillé. Je fonds devant son sourire. J'ai trop envie de prendre possession de sa bouche... Kevin présente son cousin à Jeanne et Lucie et je remarque qu'il ne les laisse pas indifférentes. Je me mets à ricaner en mon for intérieur : « Il est pour moi ! Na ! ». La sonnerie stridente retentit et résonne sous les cloîtres. Je m'étonne en regardant ma montre : le temps est passé si vite depuis l'arrivée de Kevin ! Je récupère mon sac posé par terre au début de la pause et suis les filles qui se sont empressées de sauter sur mon meilleur ami pour le harceler de toutes les questions qui leur viennent à propos de Hugo. Hugo qui reste près de moi. Nous parlons tous les deux du reste de notre journée de cours qui nous attend. Je ne peux m'empècher de lui répéter qu'il m'a manqué. Lui continue de me sourire en m'écoutant parler. A peine arrivés devant la salle de cours, on apprend qu'il nous faut aller en salle audio-visuelle. Laquelle est située à l'autre bout du lycée, dans les sous-sols. Nous amorçons notre descente des marches du deuxième étage. Je demande à Hugo de me narrer ses activités d'hier. Il me dit qu'il s'est réveillé dans le lit d'un très beau jeune homme, qu'il s'est prit un coup de poing dans la figure et qu'il a passé le reste de la journée à penser au jeune homme de son réveil en préparant sa rentrée au lycée. Je deviens assez rouge quand je l'entends me qualifier de « très beau jeune homme ». Inconsciemment, j'ai emprunté le chemin le plus long et personne d'autre ne nous suit. Le couloir étant assez peu éclairé, j'en profite pour dissimuler mon visage. Il me demande ensuite de lui parler de mon dimanche.
_ Dodo. Tu étais dans mon rêve d'ailleurs.
Nous descendons une dernière série de marches qui donne directement sur l'entrée de la salle audio. J'entends des voix de gens de la classe et parviens même à distinguer celle de Kevin. Avant de franchir le dernier virage, je plaque Hugo contre le mur, mes mains sur sa poitrine et mes lèvres contre les siennes. Quelques longues secondes plus tard, je brise ce doux lien et rouvre les yeux.
_ Désolé. J'aurais pas pu attendre plus longtemps.
_ J'aime tes initiatives.
Il m'embrasse à son tour.
_ Viens. Ils entrent dans la salle...

Deux heures passent devant un documentaire entièrement en anglais sous-titré français. Hugo et moi nous sommes installés tout au fond de la salle. De son côté, Kevin s'est rapproché d'une fille arborait une chevelure aux reflets rouges et violets. Elle s'appelle Marlène. L'an dernier, une partie de la classe - Kevin compris - était partie en Angleterre. J'étais resté avec la demi-douzaine d'élèves qui n'avaient pas voulu partir. Je m'étais alors « acopiné » avec Marlène. Je me souviens de ces fous rires si puissant, si spontannés, si drôle tout simplement. Je suis resté très proche d'elle jusqu'au début de cette année scolaire où elle s'est entichée d'autres filles que je ne supporte pas. Nos contacts se sont fait plus rare mais sont toujours présents. Il m'arrive encore très souvent de croiser son regard et d'exploser de rire. La mémoire de nos instants tous les deux, au self plus particulièrement, de nos rires incontrôlés envahissent mon esprit et je pars à rire, tout seul. Ça me vaut toujours des regards interrogateurs de l'entourage qui se demande si j'ai perdu la tête une fois encore. Marlène m'avait furtivement confié qu'elle trouvait mon meilleur ami « canon ». Comme elle était dans une phase « tout le monde il est beau », je n'y avait pas vraiment prêté attention.
En sortant de la salle audio, la prof d'anglais demande à Hugo de rester deux minutes. Je comprends qu'elle cherche à le cerner. Je décide de l'attendre dans le couloir puisqu'on va aller manger. Quelques minutes plus tard, Hugo sort et me sourit. Il me suit ensuite dans les escaliers que nous avons pris en venant pour se rendre à nos casiers. Nous déposons nos sacs dans mon casier, Hugo n'ayant pas encore le sien. Je l'emmène ensuite au self où nous attend Kevin. Celui-ci entraîne son cousin dans la file et je les suis. Hugo lui parle de son avis sur la prof d'anglais puis lui parle de son entrevue avec elle. Nous nous asseyons tous les trois à une table de quatre personnes et déjeunons en riant. J'explique à mon Hugo qu'une semaine sur deux, nos deux heures d'anglais se changent en deux heures de sciences-physiques. Il est ravi d'apprendre que nous sommes libre aujourd'hui dès quinze heures. Après avoir déposé nos plateaux repas, le ventre plein, nous remontons sous les cloîtres et récupérons nos sacs. Là, Marlène me saute dessus et, sans un mot, elle m'entraîne dans un couloir vide.
_ Ne dis rien. Je voulais juste te dire que Kevin m'a invitée à sortir avec lui mercredi après-midi.
_ Ben... c'est cool Minouche !
_ Oui mais je dois faire quoi ?!?
_ Y aller non ? Tu le trouvais pas canon l'an dernier ?
_ C'était l'an dernier !
_ Ah bon...
_ Cette année, je le trouve trop... « sex » !!!
On éclate de rire. Je m'étonne, non pas du fait qu'elle trouve mon meilleur ami sexy, il l'est, mais qu'elle me choppe comme ça, sans prévenir, et me poser une telle question. Surtout après qu'on ne se soit pas parlés depuis deux semaines. Enfin passons, je lui conseille d'être elle-même et lui dit qu'elle est géniale comme ça. Marlène m'embrasse sur la joue, tout sourire avant de s'en aller :
_ Bonjour au fait !
N'importe quoi la Minouche ! Je retourne auprès de Kevin et Hugo. Je leur sourit et entre dans leur conversation. Aucun d'eux ne me parle de mon « enlèvement » même si je sens que mon meilleur ami en brûle d'envie. Nous erstons à discuter jusqu'à quatorze heures où nous rentrons en classe. Ces deux heures de pause m'ont ravi, rien ne peut affecter mon moral. Pas même ce joyeux et très plaisant contrôle surprise qui nous tombe dessus.
_ C'est l'éclate ! Glissé-je à mon meilleur ami et son cousin quand la prof distribue nos sujets.
En une heure, je me dépatouille plutôt bien dans cet exercice d'expression écrite. A peine ais-je terminé une phrase que je la relis. C'est quelque chose que je ne peux pas m'empècher de faire, c'est « totomatix » comme dirait l'autre. Quand retentit cette horrible sonnerie, je rends ma copie double. J'attends les cousins devant la salle. Lucie et Jeanne sortent en même temps. Toutes les deux paraissent contentes de leur travail. A leur suite, Marlène sort et passe devant moi en me faisant un léger clin d'oeil. Je lui réponds par un sourire. Enfin, Hugo me rejoint. Lui aussi me dit qu'il pense avoir passé cette interro avec brio. Son cousin arrive ensuite avec la prof :
_ Ç'a été les garçons ?
_ Sympathique !
La prof me sourit et s'en va en nous saluant. Accompagné de mon Hugo et de mon meilleur ami, je sors du lycée. Il fait beau, la température est agréable. En clair, c'est encore une belle journée comme on en a eu toute la semaine dernière. J'espère que ça va durer ! Kevin nous annonce soudain qu'il a arrangé un rendez-vous avec Marlène à seize heures au square. Quand il nous demande, à son cousin et moi, si nous voulons l'accompagner, je dis oui sans hésiter. Il y a eu un écho dans ma voix. Je réalise que Hugo a répondu au même instant que moi. Je le gratifie d'un radieux sourire. Nous décidons de rentrer poser nos sacs et nous retrouver vers quatre heure moins dix. Je ne peux pas embrasser mon Hugo ici, devant le lycée avec les autres élèves de notre classe qui attendent que leurs parents viennent les chercher. Je me contente donc de lui lancer un clin d'oeil avant de m'engager dans le réseau de ruelles qui me mènera chez moi.
Là, je m'installe devant mon bureau et travaille mes exos de maths. Ensuite, j'allume mon ordi et me connecte sur mon blog. Je l'ai créé il y a deux mois. Il me permet en quelque sort de soulager mon esprit. Je dépose sur ce blog mes états d'âme quotidiens. Ça fait près d'une semaine et demie que je n'y ai rien ajouté. Je n'ai pas parlé de mon homosexualité dessus car je sais que Jess y passe régulièrement. Elle m'a dit aimer ma façon d'écrire. Elle laisse plein de commentaires amusants qui me plaisent beaucoup. Je me lance dans la rédaction d'un article qui prend rapidement un air de roman. J'y dévoile mes sentiments amoureux pour une personne très spéciale. Sans faire vraiment attention à ce que j'écris, je cite Hugo et raconte notre premier baiser. Je me relis, comme à mon habitude, à chaque phrase. J'ai l'impression que ce n'est pas à moi que tout cela est arrivé après la relecture complète de mon article. Je choisis d'accompagner mon texte d'un clip de DHT « Listen To Your Heart ». Ça y est, mon article est publié. Je jette un coup d'oeil à mon portable.
_ Je vais être en retard !
Je dévale les escaliers, quitte ma mère dans le salon et file vers le square.

Hors d'haleine, je franchis le petit portail et pénètre dans l'espace vert, boisé. Je me dirige vers des éclats de rire où une voix se démarque : mon meilleur ami a la voix qui porte et rit toujours bruyamment. Derrière un petit bosquet, assis sur un banc, je trouve Hugo et Marlène. Kevin est debout devant eux; il me tourne le dos. Lorsque son cousin me voit, il saute sur ses pieds et s'empresse de venir à ma rencontre.
_ T'es en retard ! Et pas qu'un peu !
_ Désolé mon Hugo. J'écrivais et j'ai pas vu l'heure passer...
_ « Mon Hugo » ?
Je lui réponds par un de ces sourires que je sais si bien faire. Son air faussement fâché s'envole aussitôt :
_ Pour ça je te pardonne mon Erwan.
Là, Marlène et Kevin disparaissent, les arbres et les buissons s'évaporent, le temps s'arrête. Hugo m'embrasse. Plus rien d'autre n'a d'importance que le goût de ses lèvres. Sa langue demande asile. J'accède à sa demande et la laisse passer. Un petit échange de salive qui permet à nos bouches de mieux faire connaissance. Qu'est-ce que j'aime ça ! Je pose une main sur son dos tandis que la seconde vient cajoler sa joue. J'ai soif de lui et je l'embrasse encore plus passionnément. Il caresse mes cheveux d'une main pendant que l'autre reste sur ma hanche. C'est un baiser qui mérite l'appellation « une seconde d'éternité » car oui, il n'a duré qu'une seconde. Le monde reprend vie à notre séparation qui me rend très triste. J'en veux encore. Je veux pas que ça finisse. Aussi je repars à l'assaut de sa bouche que je désire tant.
_ Awoua... C'est puissant entre eux ! Hey, les boys, vous v'nez ?
Je m'arrache difficilement de mon Hugo. Il me prend la main et m'entraîne vers son cousin. Minouche veut tous les détails de notre relation. Nous lui racontons donc tout. Kevin paufine nos dires avec des petites réflexions de son crû qui nous font tous rire. Après un petit quart d'heure, j'emmène Hugo marcher un peu. Nous faisons plusieurs fois le tour du square. Finalement, nous trouvons un petit coin, légèrement en contrebas et coupé du monde par de grands buissons. On a une vue de choix sur les reliefs de la Bourgogne. C'est l'endroit idéal pour passer du temps avec lui. Je regoûte ses lèvres. Je m'étends sur le banc et pose ma tête sur les cuisses de Hugo. Bien qu'une voix dans ma tête me dit que ce n'est pas très délicat, je lui demande de me parler de son ancien lycée, ses amis de Lille... J'ai envie d'en apprendre plus sur lui, et sur la vie qu'il a menée avant l'accident. Il me réponds calmement en s'occupant de moi : ses doigts carressent mes cheveux, parcourent mon visage, ma poitrine. C'est magique. Au dessus de nous, graines et feuilles tombent comme des flocons de neige à Noël. Les rayons du soleil leur donnent des reflets féeriques. Je vis à présent dans un rêve et je ne veux pas me réveiller, sortir de ce magnifique enchantement. Je commence à redouter mon éveil inéluctable, ce retour à la réalité, ce cap que je vais être forcé de franchir. A quoi bon le refuser ? Ce qui doit arriver arrivera. En attendant, j'ai la chance d'être avec celui que j'aime et je veux en profiter un maximum.
_ Enfin voilà ce qu'étais ma vie. Maintenant, ma vie, c'est ici. C'est Kevin, c'est le lycée Jeanne d'Arc, c'est cette ville, ce square... Mais ma vie, c'est surtout toi.
Cette déclaration... Elle atteint directement mon coeur qui depuis vendredi ne bat que pour lui. Je me relève pour revenir à sa hauteur.
_ Je t'aime.
_ Je t'aime aussi mon Erwan. Viens là...
Il me serre contre lui et nous unissons nos bouches une fois encore. Je sens les pulsations de son coeur qui bat la chamade. Ce tendre câlin dure longtemps mais le temps ne m'importe plus. Je m'en contre-fiche. Il n'y a que Hugo qui soit important. Seulement lui, juste ce garçon fantastique, sublime, dont j'ai la chance et le bonheur qui me tienne dans ses bras. C'est encore un instant magique. Mais comme tout instant magique, il se termine. Je maudis ce téléphone qui interrompt un tel moment.
_ C'est le tien mon Erwan.
_ Pas envie de répondre.
_ Si c'est tes parents ?
_ Il est pas tard et puis, je suis pas loin. J'ai pas envie de partir.
_ Tu devrais décrocher quand même. Je te raccompagnerai chez toi si tu veux.
_ Tu le ferais ?
_ Pour toi évidemment !
La sonnerie de mon portable s'arrête. Je le sors et regarde le dernier appel reçu. Il vient de la maison. Hugo a aussi vu l'écran de mon téléphone qui nous a dérangé en plein câlin.
_ Allez je te ramène !
Je fais la moue : je veux pas être séparé de lui. Hugo me dit avec philosophie qu'à chaque séparation, il y a retrouvailles et que les nôtres sont proches. Je l'embrasse puis nous commençons à marcher. Nous sommes à présent sur le petit perron, sur le seuil de ma porte d'entrée.
_ Nous y voilà...
Je le prends dans mes bras et unis nos lèvres. Un « je t'aime » survient dans la bouche de chacun puis il me quitte. Il est à moins de dix mètres mais il me manque déjà. Je le regarde marcher jusqu'à ce qu'il disparaisse au virage. Je rentre dans la maison. Ma mère est devant moi. Je n'ai pas le temps d'ouvrir la bouche que je reçois une claque magistrale.
_ Comment as-tu pu... Comment as-tu pu faire une chose aussi répugnante ? Et devant les voisins en plus ? Va dans ta chambre, je veux plus te voir !
Mes yeux sont embués de larmes. La douleur, autant physique que morale, est foudroyante. Ma joue est brûlante. Je monte les escaliers et, dans ma chambre, je me jette sur mon lit, laissant mon oreiller recueillir mes larmes. Ma mère m'a vu embrasser Hugo... Je pensais pas qu'elle pouvait réagir aussi violemment. Je comptais dire à mes parens que j'aime les garçons mais plus tard ! C'est trop tôt. Je ne suis pas prêt à franchir « ce cap, cette péninsule » comme dirait l'autre. Je me déteste de penser à un truc aussi stupide que ça dans un pareil moment. Et mon père qui va bientôt rentrer. Je peux être certain que tout va lui être rapporté. Comment va-t-il réagir ? Une farandole de pensées contradictoires envahissent mon esprit : et s'ils me changeaient d'école pour que je ne voies plus Hugo ? Ça m'emplit de terreur et je me force à penser à autre chose. Que vais-je dire à Hugo ? J'ai peur d'être séparé de lui. Je l'aime trop, je supporterais pas de m'éloigner de lui. Je em vois lui annoncer la réaction de ma mère. Je sos de ma vision au son de la porte d'entrée de la maison qui claque. Mon père est rentré. Je n'ose pas me lever pour aller écouter ce qu'il se dit en bas. Le temps passe et mon attente est insupportable. Je me fais plein de films sur ce qu'il pourrait m'arriver.
Ma porte s'ouvre finalement et mon père apparaît. Il reste près de l'entrée, près de la sortie. Bien que mes larmes se soient taries, leur ombre salée est toujours visible sur mon visage. D'une voix calme, trop calme, il me dit :
_ Prends tes affaires de cours pour demain et des vêtements de rechange. On s'est arrangés avec les parents de Kevin. Tu vas aller chez eux. Non, on ne te chasse pas, ajoute-t-il en me voyant ouvrir la bouche, mais on a besoin de réfléchir. On part dans dix minutes.
Je ne sais plus quoi penser. Je ne sais pas si mes parents savent que Hugo habite avec Kevin. Je prépare mon sac de cours et quelques affaires que je fourre dans un autre sac avec mon nécessaire de toilette. A peine ais-je mis une serviette longue et bien épaisse, comme j'aime, dans le sac que mon père frappe à la porte, toujours aussi calme en me disant qu'il est temps d'y aller. Jusqu'à la voiture, je ne vois pas ma mère. Commence alors un trajet en voiture comme je n'en ai jamais connu. Mon taux d'appréhension explose. Je n'ose pas regarder mon père, ne serait-ce qu'une seconde. Je sens que lui me jette quelques regards furtifs. L'atmosphère est palpable, étouffante. J'aimerais voir ses pensées, lire ses réactions, entendre ce qu'il se dit...
Nous arrivons enfin chez Kevin. Mon père me dépose devant l'entrée. En sortant de la voiture, j'essaie de lui parler mais je ne parviens pas à articuler un mot. Ma voix s'estompe dans ma gorge avant de se perdre dans ma bouche. C'est donc en silence que mon père s'en va pour retrouver ma mère et décider de mon sort. Je marche jusqu'à la porte et frappe. Immédiatement, Anne m'ouvre et me fais entrer. Elle m'invite à déposer mes sacs dans l'entrée avant de m'installer sur le canapé. Elle me sert un verre de thé glacé et m'informe qu'aucun des deux garçons n'est au courant de ma présence. Le père de Kevin, ayant appris la nouvelle, les a emmenés au centre commercial, sans toutefois leur avoir parlé de moi. Anne me dit que mon père l'a appellé en catastrophe pour lui demander de m'héberger. Elle a alors dépéché son mari pour éloigner les garçons à mon arrivée.
_ Il ne m'a donné aucun détail ton père. Juste qu'ils avaient besoin de réfléchir et que tu ne devais pas être là. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Je voudrais bien comprendre...
Je revois alors le moment où Hugo a mis tout le monde au parfum pour son homosexualité et la réaction des parents de Kevin. Je pense que je peux lui répondre, être franc avec elle. Alors je lui fais un bref résumé. Annec acquiesce tranquillement. Elle essaie ensuite de me rassurer au mieux, que tout va s'arranger et que c'est la surprise qui a guidé la réaction de ma mère. A ce moment, les hommes de la famille entrent dans la maison. J'entends la voix de Hugo :
_ C'est le sac d'Erwan non ?
Ils débarquent tous les trois dans le salon. Kevin me demande ce qu'il se passe. Hugo s'approche mais n'a aucun geste pour moi. Tout passe par le regard. Je suppose qu'il pense que les parents de son cousin ne savent pas pour nous deux et donc reste discret. Je lui en sait gré. Anne me propore d'aller me reposer un peu dans la chambre de Hugo et demande aux garçons de rester avec elle et son mari. Je la remercie puis passe prendre mes sacs avant de monter dans la chambre qui est, depuis vendredi, celle de Hugo. Je m'écroule sur le lit. Une dizaine de minutes plus tard, quelqu'un entre dans la pièce. Je ne cherche pas à savoir de qui il s'agit.
_ Tu vas bien ?
Kevin s'assoit près de moi. Je lui réponds doucement. J'ai une voix chevrotante qui casse par moments. Mon meilleur ami me rassure et réussit même à me faire rire. Il me demande ensuite ce qu'il s'est passé exactement.
_ Ma mère m'a dit que tes parents devaient parler tous les deux et que tu allais rester ici cette nuit.
Je lui raconte toute l'histoire. Je reste évasif sur mon après-midi avec Hugo mais je lui décris la scène de notre départ jusqu'à mon arrivée ici. Kevin me serre contre lui en me chuchotant des paroles de soutien. Son cousin entre timidement dans la chambre. Mon meilleur ami se lève et lui demande de le suivre dans sa chambre, juste de l'autre côté du mur. Les minutes passent. Je ferme les yeux. Le ton monte à côté. J'entends les cousins se disputer. Je décide d'aller voir. J'espère que ce n'est pas à cause de moi. Une fois sur mes pieds, Hugo pénètre dans la chambre et ferme la porte derrière lui.
_ Qu'est-ce qu...
_ Kevin a raison. Tout est de ma faute. Je m'en veux de t'avoir raccompagné. C'était une mauvaise idée et à cause de moi, tes parents t'en veulent.
Je prends alors sa main :
_ Je n'étais pas contre cette idée ! C'est pas de ta faute. Je te rappelle que c'est moi qui t'ai embrassé et non le contraire. Ne te ronge pas les sangs, tu n'y es pour rien.
_ Mais je t'aime et donc je m'inquiète pour toi. C'est normal.
Je le tourne vers lui. Il est triste. Ses yeux sont tout rouges. Je me sens coupable car c'est à cause de moi qu'il est comme ça. Pourquoi faut-il passer par une période comme ça ? Pourquoi ça ne se passe pas tout simplement ? « Papa, maman, j'aime les garçons. - Ah bon ? Ben c'est ton choix » Tout est si compliqué... Je tire Hugo vers moi et le serre fort.
_ J'ai peur que mes parents ne... s'ils m'envoyaient loin de toi, je pense pas que je le supporterais.
_ Tu sais, tu as un avantage dans cette histoire.
Je le regarde, étonné. Où veut-il en venir ?
_ Tu es entouré. Tu m'as moi. Tu as Kevin qui tient beaucoup à toi. Ses parents t'apprécient beaucoup aussi. Moi j'étais tout seul. Tout seul contre deux parents qui me haïssaient parce que j'aime les garçons. Pendant deux semaines, j'ai dû subir leurs insultes...
Il me décrit ensuite ces deux semaines entre sa révélation de l'accident de ses parents. Je découvre alors que la gifle de ma mère n'était rien comparé à ce que Hugo a enduré. Il me rassure un peu en me précisant qu'il n'a pas été battu, ses parents trouvant répugnante la simple idée de toucher leur fils homosexuel. Chaque jour, ils se contentaient de l'insulter, lui lancer des piques violentes, lui interdisait toute sortie en dehors des cours. Ils le forçaient à rester dans sa chambre à longueur de temps. Sa chambre où il ne restait plus que lit, bureau et armoire après un passage des parents. Hugo me parle longuement de ces deux semaines. Il me dit qu'il aurait voulu en parler à ses meilleurs amis. Je lui demande, surpris, pourquoi il ne l'a pas fait.
_ Mon père m'avait dit que si j'en parlais à qui que ce soit, il pourrait me tuer. Il m'a même dit juste après « Ça ferait un putain de sodomite de moins dans le monde ». Avant que je fasse mon coming out, j'aurais jamais pensé une seule seconde que mes parents étaient homophobes. Sinon tu penses bien que je me serais gardé de leur dire. Mais de là à croire qu'ils pourraient refuser de me toucher, même pour me frapper, c'était au-dessus de mes moyens. En plus, ils avaient peur de quoi ? L'homosexualité est peut-être contagieuse, attention... Je sais pas comment on peut haïr quelqu'un comme ils m'ont haï. Dans leur tête, j'étais même plus leur fils. Deux jours avant l'accident, j'ai entendu mon père répondre au téléphone - un appel pour moi - et dire « Hugo ? Il n'y a pas de Hugo ici. Erreur de numéro ».
Il reprend son souffle. J'entends son coeur battre la chamade.
_ Excuse moi.
_ Tu pouvais pas savoir. Tu sais, ça m'a fait du bien de déballer tout ça, j'en avais besoin. Enfin bref. Tout ça pour te dire que tu n'es pas seul et que je te soutiendrai toujours, quoiqu'il arrive. J'espère que tes parents ne feront pas comme les miens.
J'acquiesce et me serre davantage contre lui. Mon portable vibre dans ma poche. C'est un texto de ma soeur. Après l'avoir lu, je le montre à Hugo :
« Il a l'air cool ton petit copain. La prochaine fois que je viens, il faut que tu me le présentes ! Il doit être mignon en plus =) Bisous »
_ Ta soeur est au courant ?
_ J'ai écrit un truc sur mon blog. Elle a dû le lire et...
Je baille à m'en décrocher la mâchoire.
_ Tu devrais dormir un peu mon Erwan.
Il m'embrasse et ajoute :
_ Je reviens.
Pendant qu'il sort, je me lève et me change. J'enfile mon caleçon de nuit et me glisse sous les couvertures. Comme on était couchés dessus, c'est tout chaud. Quelques minutes plus tard, Hugo me rejoint dans le lit, dans la même tenue que moi. Il se colle contre mon dos, l'épousant parfaitement ainsi que mes jambes. Il passe ensuite un drap par dessus mon corps et prend ma main. Je sens son souffle dans ma nuque.
Après cette fin de journée éprouvante, la fatigue me gagne facilement. La respiration régulière, chaude et apaisante de mon Hugo, la chaleur de son corps, le contact de sa peau contre la mienne et nos mains l'une dans l'autre... Tout ça me réconforte et m'aide à sombrer dans le sommeil. Quand je sens que Morphée m'emporte, une pensée vient tout gâcher : Et si mes parents réagissaient comme les parents de Hugo ?

Angel Of Ys

Suite

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