Après mon anniversaire (6)
de Angelofys
Unforgivable Sinner. Je me passe cette chanson en boucle depuis mon réveil. Hugo dormait encore. Les évènements me sont revenus brusquement. Je me suis remis à pleurer. Je me suis levé et suis allé m'assoir à l'autre bout de la chambre, à même le sol après avoir attrappé mon baladeur, inséré l'album de Lene Marlin. J'ai mis mes écouteurs et la troisième chanson de l'album : Unforgivable Sinner.
J'ai complètement perdu la notion de temps. A vue de nez, ça doit faire une ou deux heures que j'écoute cette chanson encore, encore et encore, sans jamais me lasser. Je me laisse envahir par la voix de cette chanteuse que j'adore. Hugo dort toujours, paisiblement. Il ne remue pas beaucoup la nuit.
You know where you've sent her, you sure know where you are
You're trying to ease off, but you know you won't get far
And now she's up there, sings like an angel,
But you can't hear those words
And now she's up there, sings like an angel
Unforgivable sinner
Maybe one time lost...
La musique se coupe : plus de piles. Je libère mes oreilles et avance vers mon sac, près du lit. Je plonge dedans prendre des piles neuves ; j'ai toujours du rechange au cas où. Je prends également le CD du Roi Soleil, la comédie musicale. Je suis un vrai fan. En me relevant, je contemple mon Hugo qui dort. Son visage est serein. Je crois même discerner un sourire dans la pénombre. Je retourne ensuite dans mon coin, par terre. Délicatement, pour faire le moins de bruit possible, je remplace les piles et change de CD. Dès les premières secondes, me voilà transporté. Je ferme les yeux. Je sais que j'ai avalé quelque chose en fouillant dans mon sac mais je ne sais pas quoi... Quelques minutes plus tard, il ne reste que la musique dans ma tête puis... plus rien. Le Néant...
Erwan, tu vas bien ?
J'émerge difficilement. Où suis-je ? Je suis face contre terre. Mes écouteurs ont dû tomber. Je ne sais pas combien depuis combien de temps je suis là. Je décolle mon visage du sol et tente de me relever. Mes muscles sont endoloris par mon sommeil sur le lino. Ma vision est totalement brouillée, je vois flou. A quattre pattes, je cherche à prendre des repères. Hugo, je le reconnais à sa voix, m'aide à aller m'assoir sur le lit. Il me demande ce que je faisais par terre. J'essaie de lui répondre mais n'y parviens pas. J'ai l'impression que mon âme n'a pas encore regagné mon corps. Toujours « aveugle », mes yeux regardent partout sans comprendre, sans voir. Mais qu'est-ce qu'il se passe dans ma tête ?!? Un éclair passe devant mes pupilles. Ma tête est si lourde...
Erwan ? Reste avec moi ! Erwan !
La dernière information qui arrive à mon cerveau, c'est cet univers flou qui tombe. Ou alors... c'est moi qui... tombe ?
Des voix autour de moi forment une sorte de grondement sourd qui résonne dans mon crâne. J'ouvre les yeux : j'ai retrouvé une vision normale. Je suis sur le lit de Hugo. Quand je cherche à me redresser, une douleur fulgurante traverse mon dos. Je gémis tant ça fait mal. Hugo se précipite près de moi, me pousse tendrement l'épaule et me recouche.
Mais je vais bien...
Je te trouve endormi par terre quand je me réveille et juste après tu tombes inconscient sur moi, ça ne va pas bien.
Anne s'approche à son tour.
Hugo a raison. Tu as pris quelque chose hier ?
Je me rappelle alors qu'elle est infirmière. Je trouve quand même sa question stupide. Hier ? Il y a une centaine d'années vous voulez dire. Hier... surprise, baffe, évacuation, Hugo, Lene Marlin... Tout à coup, ça me revient. Je revois ce petite cachet blanc que j'ai avalé tout rond. Je sais que c'était hier soir, ou ce matin... Le cachet était dans une petite boîte au fond de mon sac. Je me souviens qu'il me restait d'une courte période au début de l'année scolaire où j'avais des crises d'insomnie :
Un somnifère je crois.
C'était pas raisonnable et...
Mais je vais bien !
En tout cas, il est pas question que tu ailles au lycée aujourd'hui. Hugo, toi et Kevin vous y allez maintenant ou vous allez être en retard.
Je regarde l'heure : il n'est que 7 : 46 !
Je veux rester avec lui.
Hugo s'il te plaît. Je m'occupe de lui. Toi, tu files en cours. Tu ne vas quand même pas sécher ton deuxième jour de lycée ! Allez !
Mais...
Anne le chasse de la chambre. Elle me dit ensuite de me glisser sous les couvertures. Elle passe sa main sur mon front et murmure pour elle même que je n'ai pas de température. Je lui dit une fois encore que je vais bien mais elle m'interrompt. Elle m'ordonne de ne pas bouger avant de s'assoir sur le lit. Selon elle, je n'aurais pas dû prendre ce cachet et blablabla et blablabla... Comme je réagis pas, elle finit par me prévenir qu'elle va appeler mes parents pour leur parler.
Non !
Ecoute Erwan, je dois les mettre au courant. Je suis responsable de toi.
Ils sont déjà assez en rogne contre moi sans mettre ça sur le tapis !
Ce sont tes parents quand même ! Je suis sûre qu'ils t'aiment. Et puis, d'un certain point de vue, ça pourrait t'aider.
En voyant mon air incrédule, Anne m'explique :
C'est la même chose pour tous les parents. Même quand ils sont en colère, ce sont toujours les enfants qui priment. S'ils apprennent que tu ne vas pas bien - même si toi tu prétends le contraire -, ils vont s'inquiéter et oublier les détails pour ne s'occuper que de ce qui est vraiment important : Toi. En tous cas, c'est comme ça que je réagis avec Kevin. Tu te souviens d'il y a deux ans, quand il s'était cassé la jambe ? Au départ, il fouinait dans le grenier et il a cassé plusieurs objets de famille. En entendant le bruit, son père et moi nous sommes fâchés contre lui en voyant les dégâts mais lorsqu'on s'est aperçu qu'il se plaignait de la jambe, on a oublié la casse.
J'ai pas vraiment... cassé quelque chose.
On peut dire que si. Je suppose que tes parents te voyaient marié avec des enfants. En aimant les garçons, tu brises ce rêve. Je ne dirai rien sur leur réaction parce que je ne sais pas comment j'aurais moi-même réagi si Kevin nous avait appris qu'il était homosexuel.
Et avec Hugo ?
Tu sais, j'ai été surprise mais j'ai compris pourquoi ma soeur évitait de parler de lui la semaine dernière. Elle a toujours été homophobe et, comme j'ai pu le constater, son mari était pareil. Je n'ai jamais su pour quelle raison elle l'était. Quoiqu'il en soit, on a accepté que Hugo vienne habiter ici et on se doutait qu'il avait fait quelque chose pour que sa mère ne veuille plus donner de nouvelles de lui.
On parle longuement de l'homosexualité, de moi, de Hugo, de nous deux aussi. Si longuement que le père de Kevin, André, rentre de son travail. Anne descend dans sa cuisine tandis que j'attrape des affaires et file dans la salle de bain. Une fois habillé, je rejoins les parents de mon meilleur ami en bas. Je salue André. Anne me dit qu'elle a appellé mes parents : je me raidis. Même avec notre discussion matinale, je m'attendais pas à ce qu'elle ne le fasse si vite. Elle me dit qu'ils passeront en fin d'après midi et qu'ils resteraient dîner avant de rentrer avec moi. J'essaie de relativiser : ils n'auraient pas accepté de manger ici, avec moi, s'ils avaient décidé de sévir... ou du moins je veux m'en persuader. Pendant le repas, je demande si je peux aller en cours l'après-midi. Anne préfère que je reste là, au calme. Je ne veux même pas protester. Je ne suis pas en terrain conquis comme dirait l'autre. Je commence donc l'après-midi par jouer à ma console portable, que j'ai pris soin d'emporter, avant de m'endormir quelques temps plus tard. Quand je me réveille, Hugo est assis sur le lit, tout près de moi. Il me regarde avec un petit sourire.
Hey... dis-je, encore endormi.
Bonjour toi. Tu vas mieux ?
Je lui donne de mes nouvelles, lui parle de ma journée avant qu'il ne se lance dans un description minutieuse de son deuxième jour au lycée. Tout en parlant, il me caline tendrement. Je me sens si bien avec lui. Je me demande vont réagir mes parents avec lui. Après tout, ma mère m'a vu l'embrasser. Je ne sais pas si elle a appris qu'il vivait ici. Un flot d'idées, de questions se propagent dans mon esprit. Questions auxquelles je n'ai évidemment pas de réponse. C'est ce genre de questions qui, lorsque l'on tente d'y répondre, on se retrouve embarqués dans un tourbillon, un ouragan de pensées pas toujours fondées ou possibles. Enfin bref, un début de migraine quoi.
Hugo me donne ensuite les devoirs à faire et je recopie les cours manqués. Kevin nous a rejoint et nous travaillons tous les trois. Nous décidons ensuite de faire une partie de « Petit Bac ». Après la première partie suivent une dizaine d'autres, on rigole beaucoup de nos réponses. Vers vingt heures, nous sommes mis à contribution pour préparer le repas avec Anne et ranger salon, salle à manger... L'heure du dénouement se rapproche de plus en plus. Je parle de mon angoisse à Kevin pendant que son cousin termine de mettre la table. On sonne à la porte et il me glisse :
On sera jamais aussi proche qu'à cet instant.
Si. Maintenant.
Je vois que ton humour est toujours au rendez-vous.
C'était un réflexe.
T'en as de bons toi !
Il me secoue amicalement l'épaule. Je ne sais pas si notre conversation m'a redonné un peu de courage mais elle a le mérite de m'avoir fait sourire. Mes parents suivent Anne dans le salon. Le regard de ma mère se pose d'abord sur moi, puis sur Kevin et enfin sur... Elle se fige une seconde en voyant Hugo arriver de la salle à manger. Elle détourne le regard et salue André.
Ah mais vous ne connaissez pas le jeune homme ici présent ! S'exclame Anne en montrant Hugo. C'est mon neveu, Hugo. Il habite chez nous depuis vendredi. Il a eu la chance d'être intégré dans la classe d'Erwan et Kevin.
Ledit neveu dit timidement bonsoir accompagné d'un signe de tête. Ma mère le toise sans rien dire. Le père de mon meilleur ami invite tout le monde à s'assoir prendre l'apéritif. Je m'assois entre les cousins, en face de mes parents. Servis, les adultes entament une discussion et je ne veux même pas l'écouter. Kevin me raconte le moindre fait divers du lycée. Je ne peux réprimer quelques rires mais, bien que ce soit drôle, on ne peut pas vraiment dire que le coeur y est. J'essaie de ne rien laisser paraître. Hugo, à côté de moi, est mal à l'aise et ça se voit. Ses doigts sont crispés autour de son verre de soda et il le fixe obstinément. Ma mère lui jette quelques regards d'abord étranges, suspicieux puis curieux. Lorsqu'un blanc s'invite chez les adultes, elle lui demande :
La ville te plaît ?
Je suis surpris par cette question tout à fait anodine. Hugo met du temps à analyser la question. Il semble chercher la meilleure réponse possible :
Ah ben... je... hum... Oui, je... C'est un peu p'tit comparé à Lille mais c'est bien, c'est... hum...
Je l'ai jamais vu aussi timide mais je le comprends bien, ça doit vraiment pas être évident. Surtout que ma mère revient à la charge :
Et le lycée ? Ça te change beaucoup ?
La réponse arrive tant bien que mal. Dans l'ensemble, il se dépatouille pas mal. Quelques questions suivent celle-là. Je ne sais pas si elle cherche à le connaître ou à le destabiliser. Pour clore le dossier, André lance une phrase qui fige tout le salon.
En bref, Hugo est tombé dans une classe qui possède déjà deux gai-lurons.
Il semble s'apercevoir de la légère bourde qu'il a commise. Sa femme rattrape le coup en proposant tout le monde à se mettre à table. Le dîner est vraiment très bon. Après le dessert, les parents restent autour de la table avec un café pendant que je monte à l'étage avec les cousins. Nous nous réunissons dans la chambre de mon meilleur ami et nous partageons nos avis. Je m'excuse auprès de Hugo pour les questions de ma mère.
Bah ! Tu sais, que ce soit ce soir ou plus tard...
On arrive maintenant à une nouvelle étape, une nouvelle phase de cette épreuve. Mes parents m'appellent : on va rentrer à la maison. Kevin me serre la main et me dit que tout ira bien. Je lui souris et Hugo le remplace. Il me prend contre lui et m'embrasse. Ça fait très solennel et ça me fait une drôle de sensation. Hugo prend mon sac de cours, j'attrape mon sac à dos et m'engage dans le couloir. Je descends, suivi de près par mon meilleur ami et son cousin, qui porte mon sac. Nous arrivons au rez-de-chaussée. Le moment fatidique approche. Je frissonne quand s'ouvre la porte d'entrée. Je remercie Anne et Andre pour leur accueil. Hugo me donne mon sac et je profite de ce geste pour lui caresser la main. Le contact est très bref - trop bref - mais ça me rassure un peu.
Bon ben... à demain, en cours.
Tout le monde est prêt. Mes parents remercient à nouveau ceux de Kevin pour m'avoir hébergé et pour la soirée. Nous sortons tous les trois jusqu'à la voiture. L'air est frais, c'est agréable. Une fois installé sur la banquette arrière, je jette un dernier regard sur la maison. Par la fenêtre du salon, je vois Hugo qui me fait un signe de la main. La voiture démarre et nous voilà partis. Aucun mot ne sort pendant le trajet, et, comme hier avec mon père, l'atmosphère est lourde. Personne n'ose parler.
Quand on entre à la maison, je monte directement dans ma chambre. Je crains que mes parents n'aient enlevés mon ordi ou mes consoles, comme ses parents l'avaient fait pour Hugo. Je constate avec soulagement que tout est dans le même état, à la même place qu'à mon départ. Je dépose et range mes affaires. Je sais pas ce que font mes parents en bas. Je sors mon caleçon de nuit et ma serviette quand les voilà qui débarquent dans ma chambre. Ils me demandent comment s'est passé mon court séjour chez Kevin. La question est tellement incongrue que je mets un petit temps avant de répondre. Je sais qu'ils se servent de cette question comme prélude à leurs véritables questions, leur véritable intérêt. Comme je m'y attendais, ils entament ensuite le sujet qui les préoccupent : comment ? Depuis quand ? Le tout dans un calme surnaturel.
Moi ce que je ne comprend pas, c'est que tu sortais avec ta copine il y a pas longtemps et là, tu changes de bord !
Je réponds en bredouillant que j'ai rompu avec elle justement parce que j'ai réalisé que je préfère les garçons.
Peut-être que c'est simplement que c'est elle que tu n'aimes pas, pas les filles en général.
Non maman. Pas juste elle, elle filles en général. Je... j'aime les garçons en général et... et Hugo en particulier.
Bon... Si tu sais ce que tu veux... En attendant, je me demande ce qu'on vont en penser les voisins et...
Stop ! Je compte pas crier sur les toits que j'aime les garçons ! Le monde n'est pas obligé de savoir ! Et si on l'apprend, ce sera sur moi que seront les ragots et moi je m'en fous !
J'ai crié. Je m'en suis pas rendu compte. Toujours très calmement, mon père dit à ma mère, mal à l'aise.
Il n'a pas tort... Bon, eh bien je crois qu'on a fait le tour de la question. Erwan, viens nous parler si tu as besoin. Tu aurais dû nous le dire dès le début.
T'avoueras que c'est pas simple... et puis, après hier...
Oui bon... Allez bonne nuit.
Je les regarde sortir et reste un long moment assis en fixant la porte. Je respire enfin. Non, mes parents ne feront aucun remake de l'histoire de Hugo. Je me sens libéré d'un poids immense, d'une véritable enclume qui m'accablait. Mes épaules meurtries sont donc apaisées avec cette charge qui se retire. Je me relève et achève de me détendre sous une eau délicieusement chaude. Après m'être emmitouflé dans mon drap éponge, j'enfile mon caleçon de nuit et me réfugie ensuite sous ma couette. Je regarde mon portable : Hugo m'a appellé deux fois et laissé un message de soutien sur mon répondeur. Je lui envoie un texto avant d'éteindre ma lampe de chevet : « tout va bien je suis vivant. je t'aime. à demain »
Quand le sms est envoyé, je vérifie mon réveil et me prélasse dans la douceur de ma couette et de mes deux oreillers rectangulaires. Je suis vraiment heureux que ma révélation soit finalement bien passée et acceptée. J'ai hâte de raconter en détail à Hugo et Kevin cette discussion avec mes parents. Je me demande ce qu'ils ont pensé de Hugo. Ils ne m'ont rien dit à ce sujet. Je sens que Morphée s'empare peu à peu de moi. Vais-je revoir ce foutu lapin blanc cette nuit ?
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