Le Bal de fin (1)
de Angelofys



Le bal de fin d'année. Quel élève ne rêve pas d'y assister aussi bien accompagné ? Du bonheur à l'état pur d'être invité par la personne qui hante nos rêves depuis si longtemps. La personne dont les yeux améthyste emplissent votre esprit pour éclipser tout le reste... Comment ne pas flasher ? Comment ne pas tomber amoureux d'un personnage si mystérieux mais si beau, si parfait, si… lui ! Lorsqu'on le croise dans les couloirs du lycée, nos yeux sont inexorablement attirés sur ce visage, tous les regards convergent vers ces joyaux indigo… Lui ne semble jamais s'apercevoir des réactions qu'il provoque. Sa peau blanche donne l'impression que tout son corps a été sculpté dans le marbre et cette aura d'apollon qu'il dégage ne semble pas naturelle tant elle est prenante… Il porte toujours des tenues assez décontractées mais jamais de couleurs. Il ne s'habille qu'en noir. Avec raison puisque cela fait ressortir la beauté de sa peau, de son teint, de ses traits. Ses acolytes, quant à eux, ont la peau bronzée, rendue mate par de multiples expositions prolongées au soleil et ont un look de surfer avec chemises hawaïennes et pantacourt flashy tout au long de l'année. Entouré par ses deux indéfectibles compères au moins aussi beaux que lui, la beauté incarnée ne prête que peu d'attention au monde qui l'entoure sauf à ce cercle privé qui est constitué naturellement par les élèves les plus populaires du bahut. C'est du moins ce que je pensais depuis mon arrivée l'an dernier.
En effet, à mon premier entraînement de base-ball de cette année, il m'a vu, il m'a regardé, il m'a observé… Bien que ça n'ait duré que quelques secondes, je sais qu'il s'est passé quelque chose. Avant cet évènement, je ne faisais que l'entr'apercevoir dans mes songes. Depuis, je ne passe plus une nuit sans me voir calé confortablement contre lui. Chaque jour au lycée, je cherche à capter de nouveau son regard… en vain. Cela n'est arrivé qu'une fois et je commençais à me dire que jamais plus ça n'arriverait. Ce premier entraînement, c'était le mois dernier. Halloween approche et, bien que je tienne cette fête en horreur, la perspective d'aller au bal du 31 octobre m'attire plus que de raison. J'en ignore la raison mais un pressentiment me souffle que ce sera génial. Mon costume est rangé dans ma penderie, attendant bien sagement son heure. Ne reste que le principal : la personne qui va m'accompagner. Je n'ai reçu aucune proposition. Je n'en ai faite aucune. Bien que je fasse partie de l'équipe de base-ball, je n'attire pas vraiment l'attention. On m'a souvent dit que j'avais ce petit quelque chose qui donnait beaucoup de charme à un garçon mais il m'aurait peut-être fallu un « grand quelque chose »… D'un commun accord, nous avons décidé, Allison et moi, d'y aller ensemble. Mon apollon y va avec sa pom-pom girl, cela va de soi. Pourquoi faut-il que les beaux mecs d'un lycée sortent toujours avec les belles filles ? Normal on me répondra, ç'a toujours été comme ça et ça le sera toujours, c'est dans l'ordre des choses mais…
La semaine qui précède le bal est consacrée aux préparatifs. Alors que le bal de fin d'année se déroulera dans la salle de réception d'un grand hôtel du centre ville, comme chaque année, les autres bals ont lieu dans le gymnase du lycée. Bref, cette semaine est donc relativement détendue. Les profs sont impatients de savoir qui parmi eux feront partie du jury visant à sacrer le prince et la princesse de la soirée. Apparemment, jouer les chaperons ne leur pose pas de problèmes. Quant aux élèves, l'effervescence que provoque une telle soirée fait ressortir leurs meilleurs côtés. Ils ne se préoccupent plus des autres. Dans leur esprit, il n'y a plus que trois choses qui restent. La première, son cavalier ou cavalière. La seconde, le costume. Et enfin la dernière, vais-je terminer la nuit seul(e) ? J'avoue que je partage les deux premières mais la troisième… J'avoue que j'aimerais finir dans les bras de ce garçon qui m'obsède mais je sais que c'est impossible. Deux jours avant le bal, mon entraîneur réunit l'équipe au complet pour préparer le premier match de l'année. Le temps est couvert, il fait sombre mais ce n'est pas ça qui va empêcher l'entraînement. À peine sorti des vestiaires, je commence un tour du terrain en trottinant pour me mettre en condition, accompagné de Nicholas, le lanceur. Arrivés à la moitié, Nicholas me souffle qu'on nous regarde. Je secoue la tête. Il y a toujours quelques filles à vouloir absolument assister aux entraînements. Elles passent leur temps à glousser en feuilletant leurs magazines ou en matant les beaux joueurs. Nous terminons le tour et commençons l'entraînement. On se quitte toujours sur un petit match entre joueurs. Comme je suis un assez bon batteur et que je cours plutôt vite, je suis toujours dans les derniers à battre.
Nos équipes ont changé de place, il ne reste que deux batteurs à passer. Nicholas lance la balle et le batteur la renvoie pile dans mon axe. Si je la rattrape assez rapidement et que je la passe à un de mes coéquipiers, on peut éliminer trois joueurs. Je cours me placer à la réception puis recule, le bras bien en l'air, certain de récupérer la balle. C'était sans compter sur une petite pierre bien placée. Mon talon roule dessus et je m'étale par terre. La douleur m'irradie la colonne vertébrale mais je prends sur moi et me relève tant bien que mal. Un coup d'œil au terrain en face et je devine que toute élimination est devenue impossible. Je fais quelques pas pour ramasser la balle… qui n'est pas au sol. Je la cherche des yeux quand une voix suave et mélodieuse m'appelle :
- Willen ? Je crois que c'est à toi.
J'ai l'impression que la balle vient d'elle-même se poser dans mon gant. Ma vue voilée s'éclaircit lorsque je croise ce regard si envoûtant. La douleur disparaît. J'ai l'impression que plus rien n'existe en cet instant précis. Je réussis à balbutier un vague remerciement lorsque…
- Regarde juste où tu mets les pieds la prochaine fois. Salut, Willen.
Je reste coi un moment. Ou peut-être deux, qu'en sais-je ? J'ai perdu toute notion du temps. Aussi, quand on hurle mon nom dans mon dos pour que je rapporte la balle, je sors brusquement de ma torpeur et rejoins l'équipe. De retour dans les vestiaires, après l'entraînement, je reste longtemps sous la douche, essayant de réaliser que oui, il m'a bien parlé. À côté de moi, j'entends Nicholas me demander :
- T'es pote avec Eben Bell toi maintenant ?
Je ne réponds pas, me contentant d'enlever le peu de gel douche qu'il me reste sur le corps, la tête ailleurs. Le lendemain, le lycée tremblait d'impatience et le surlendemain, c'était pire. Le bal du 31 octobre était devenu LE sujet de conversation. Tout tournait autour. À présent, il n'était plus question du devoir à rendre le lundi suivant pour le cours de littérature, ni de la sous-entendue liaison entre le proviseur et la mère de la fille la plus populaire du lycée qui faisait encore jaser hier. Non, aujourd'hui, il n'y avait plus que le bal qui comptait aux yeux de n'importe quel élève de l'Emerson High School. Il est presque 21h. J'arrête ma voiture devant la maison d'Allison. Elle m'attendait sous le porche et n'a donc plus qu'à embarquer. Je lui fais remarquer qu'elle est somptueuse dans sa robe de Lady. Avec un grand sourire, elle me répond que je ne suis pas mal non plus et nous partons vers le lycée. C'est la première fois que je vais au bahut après dix-neuf heures. C'est aussi la première fois que j'assiste à un bal. Je me gare facilement et, Allison au bras, je marche vers le gymnase.
En poussant les portes, la musique déferle vers nous comme un torrent déchaîné. Comme je l'avais parié, les basses sont trop fortes. Enfin, j'en fais abstraction. Allison semble repérer quelqu'un et quitte mon bras. De mon côté, je tente ma chance vers le buffet. Je me sers un verre de punch et observe la scène. Il y a tout d'abord ceux qui dansent au centre de la salle, concentrés à la fois sur leurs pas et les mots à murmurer à l'oreille de son ou sa partenaire. Tout autour, il y a ceux qui regardent les danseurs, se demandant pourquoi ils ne sont pas parmi eux. Sans compter les gens qui discutent joyeusement, enchaînant verres et morceaux de gâteaux. Dans tout ce petit monde, j'oublie de parler des profs qui traînent parmi les élèves, leur calepin à la main, à la recherche des élus de la soirée. Les critères de sélection sont plutôt faciles : originalité des costumes et élève en lui-même. Combien on parie que le couple sera celui formé par Eben et Ambre ? Un pari comme ça, jamais une personne sensée ne relèverait. C'est couru d'avance. Tiens d'ailleurs, où sont-ils ces deux là ? Je ne les ai pas encore vus. Ambre passe encore, je m'en fiche. Mais où est mon apollon ? Pas sur la piste, pas autour… L'hypothèse qu'il ne soit pas venu est exclue. Alors où ?
- Sympa ton costume. Capitaine anglais, fin XVIIIe, c'est ça ?
Je manque de faire tomber mon verre, que j'ai à peine touché. Cette voix… Je me suis figé et n'ose me retourner pour confirmer ce que je sais déjà. Il est là depuis combien de temps, à me voir le nez dans mon gobelet en plastique en pleine contemplation de la scène du bal ? Les secondes se suivent et rien ne se passe. Est-ce que j'ai rêvé ?
- Si tu voulais rêvasser, il fallait rester dans ton lit Willen.
Très lentement, je fais face à mon interlocuteur et reste béat devant une telle splendeur. Il esquisse un sourire et je ferme la bouche, réalisant qu'elle est grande ouverte. Je balbutie quelques mots à peine audibles avant de me réfugier dans mon verre. Il est tout simplement magnifique. Dans son costume de Gentleman des années 20, il est tout à son avantage. Les lignes de sa veste et de son pantalon épousent soigneusement la forme de son corps. Tout en craignant qu'il le remarque et désapprouve, je ne peux m'empêcher de le dévorer des yeux. Il est...
- ...waw...
- Pardon ? Excuse-moi je n'ai pas entendu ce que tu as dit. À te dire vrai, je n'ai rien compris de tout ce que tu as dit jusqu'à maintenant. C'est sûrement moi qui saisis mal et je m'en excuse. Tu veux bien répéter Willen ?
Cette façon de prononcer mon nom... Elle est unique. J'en frémis et il doit s'en apercevoir. Ce doit être pour ça qu'il le répète. Après quelques secondes où seuls nos yeux se rencontrent, je sors de ma torpeur, enfin décidé à parler intelligiblement. Les mots me manquent, je cherche quelque chose - n'importe quoi - pour entamer une conversation. Lancer sur son look ô combien réussi ? Sur le bal ? Le lycée ? Les cours ? La vie ? Lui ? Je perds les pédales...
- Tu n'as pas de cavalière ?
Mais quel abruti ! Il vient me voir, me parle de moi et qu'est-ce que fais ? Je le renvoie sur sa petite-amie !
- On est venus ensemble mais elle est allée « se repoudrer », tu sais ce que c'est. Et toi, où est passée la tienne ?
Et bang ! Prends ça dans tes dents Will. Fallait t'y attendre après tout. Trouve un réponse et fissa.
- Euh... je... Je suis venu sans cavalière...
- Ah ? Tu n'es pas arrivé avec Allison Scott ? Me demande-t-il après avoir jeté un bref coup d'œil dans mon dos.
- Ben, en fait... je...
... cherche à m'enfuir. Je ne sais quoi répondre. J'explique en bafouillant que ce n'est qu'une amie. Je dois être ridicule à me justifier comme ça parce qu'un large sourire fend le visage d'Eben. Je fonds. Il me demande si le punch est si terrible qu'il en a l'air. Surpris, je ne capte pas tout de suite mais me reprends assez rapidement pour ne rien laisser paraître. Il acquiesce en m'écoutant, son sourire toujours dessiné. Lorsqu'il me coupe, me proposant soudainement de lui accorder une danse, mon verre glisse entre mes doigts. J'ai l'impression qu'il tombe au ralenti, comme si le temps lui-même voulait donner de l'ampleur à cet incident. Le plastique se plie au contact du sol, envoyant une gerbe de punch tout autour, éclaboussant nos chaussures et le bas de nos pantalons, avant de se coucher, déversant ce qu'il reste de son contenu sur le sol lustré. Je laisse échapper un juron, attrape un paquet de serviettes en papier, posées sur le bord du buffet, et m'accroupis pour éponger tout en me confondant en excuses. Je suis pathétique. Il vient de lui-même me parler, entame la conversation, plaisante avec moi et la seule chose que je trouve à faire, c'est lui ruiner son costume avec un punch qui doit plus tâcher que du ketchup industriel. Le sol est partiellement essuyé et je m'emploie timidement à m'occuper de chaussures qui semblent d'époque. Je ne pense à rien d'autre que m'acquitter de cette tâche. Tout mon être est focalisé dessus. Si bien que lorsqu'une main délicate mais ferme se pose sur mon épaule, je peine à réagir. Les doigts glissent sur mon bras et me relèvent. C'est comme dans un rêve. Le corps ne fournit aucun effort, les muscles ne sont même pas sollicités et pourtant, on bouge. En un instant, me revoilà debout. Les doigts remontent ensuite sur ma mâchoire. Le monde autour de moi a disparu. Il a été remplacé par une brume opaque. Je suis seul dans cet espace blanc. Enfin non, pas seul. Il est là lui aussi. Ses améthystes fouillent dans mes yeux verts. Je tressaille. Son pouce caresse ma joue tout doucement. Son visage s'approche du mien et nos lèvres se frôlent…
- Oh pardon !


Suite

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