![]() Le Bal de fin (3)
L’ascenseur dévoile sur un décor tout à fait somptueux. C’est un minuscule hall qui donne sur une grande porte de bois qui m’a l’air sculptée. Jamais je n’aurais cru, en voyant l’immeuble de l’extérieur, qu’il eut pu exister un tel intérieur ici ! Les murs sont peints en rouge sang qui contraste avec les grandes plantes vertes disposées dans les coins. Eben sort une clé de sa poche et pousse la porte qui paraît vraiment lourde. En entrant, nous débouchons sur un vaste et vétuste salon plongé dans la pénombre à cause d’épais rideaux bordeaux et indigo aux fenêtres. Tous les meubles de cet appartement ont l’air ancien, comme si on les avait ramenés des centaines d’années avant aujourd’hui. Cependant, tout me semble resplendir. Nous entrons dans la cuisine qui est en déphasage total avec le reste de l’appartement. Moi qui m’attendais à … Enfin non. En réalité, je ne sais pas à quoi je m’attendais. La cuisine donne un air de vaisseau spatial. Le gris métallisé recouvre murs et meubles, refroidissant l’atmosphère pourtant chaude offerte par le salon. L’évier en inox brille, tout comme la porte du fond qui ressemble à s’y méprendre à celle d’un réfrigérateur géant qu’on trouve dans les usines. Il n’y a rien d’autre dans cette cuisine qu’une table minuscule entourée de deux tabourets et un petit frigo, lui aussi en métallisé, dans un coin. Je m’étonne qu’il n’y ait que ça mais cette lourde porte d’acier m’intrigue d’autant plus. Une fois encore, Eben répond à mes interrogations mentales.
— Je vis seul ici, je n’ai pas besoin de grand-chose donc… je n’ai pas grand-chose. Cette porte t’intéresse, Willen ? Il se penche vers moi, comme pour me dire un secret, et murmure en souriant : — Mes anciennes conquêtes… Je les garde au frais façon Barbe Bleue. Son rire emplit la pièce. Malgré cette plaisanterie, je suis pris d’un frisson que je ne saurais expliquer. Il ouvre son frigo, s’excuse de ne pas avoir grand-chose à manger et me propose un sandwich. Pendant qu’il parle, je ne peux contraindre mes yeux à ne pas le contempler. Ils détaillent chaque centimètre de ce garçon qui hante mes pensées. Avec habileté, il prépare deux casse-croûtes en quelques minutes. Je m’égare dans mon admiration quand mon esprit décide de faire demi-tour, de revenir sur son trait d’humour. En y repensant, je ne la trouve pas vraiment de bon goût, après ce qui vient d’arriver à sa petite amie. Je secoue la tête. Je réfléchis trop. — Ce n’est pas forcément une mauvaise chose à faire, tu sais ? — Pardon ? J’ai un sérieux doute. De quoi est-ce qu’il parle ? Est-ce que cette réflexion est en réponse à ma pensée ? Je me perds dans le flot intarissable des questions qui m’apparaissent et s’enchaînent à propos de ce garçon. Et si, contrairement à ce que je me suis déjà objecté dans la voiture, il peut véritablement lire dans ma tête ? D’accord gros malin, alors dans ce cas, il est quoi ? Eben serait médium ? Ou alors, peut-être qu’en réalité, il n’est pas humain. Je te pose la question Willen mon cher, il est venu d’une autre planète en rameutant une pluie de météores ou bien il s’est fait mordre par un insecte télépathe radioactif ? Tu pars complètement en sucette là ! Ressaisis-toi mon gars. Regarde, Apollon se demande s’il doit appeler l’asile. Tu dois vraiment avoir une de ces têtes ! Ce mec est monté dans ta voiture pour que tu le raccompagnes, ensuite, il te fait monter chez lui avant de te préparer à manger. Il est génial et toi tu te fais un trip schizophrène à propos des petits tours que te joue ton esprit un peu… carrément zippé ! Ressaisis-toi bon sang ! — Heu… Willen, tu vas bien ? Tu es tout pâle et tu as l’air… égaré. — Ah oui. Désolé. — Ce n’est pas grave, je ne te faisais pas de reproche. Pour revenir à ce que je disais avant que tu ne t’absentes, ce n’est pas une mauvaise chose de manger des sandwiches au beurre de cacahuètes au déjeuner. Ça coupe la faim un petit moment et ça permet de sauter un repas facilement. C’est encore plus pratique quand le temps nous fait défaut. J’acquiesce en silence. Tu vois bien qu’il ne te répondait pas ! T’es con Willen. Oui mais il a tressailli lorsque j’ai pensé qu’il n’était pas humain ! Mais non, il préparait les sandwiches. Tu te fais des idées. Concentre-toi sur lui, c’est le plus important non ? Décidant d’arrêter cette joute mentale, je m’exécute. — Tu m’as dit que je pourrais te poser mes questions une fois ici… Eben sourit et hoche la tête. — À propos du bal… Tu étais sérieux quand… — Je ne pense pas que je te l’aurais demandé si ce n’était pas ce que je voulais, me répond-il en me tendant un des casse-croûtes. — Mais… pourquoi ? La question me paraît insipide mais je n’ai pas pu la retenir. J’ai besoin de savoir. Il prend une bouchée, sort deux verres d’un placard et les remplit d’eau du robinet. Dès qu’il est assis en face de moi, ses yeux plongent dans les miens et il semble choisir consciencieusement ses mots. J’ai l’impression que le temps s’est arrêté mais la vieille horloge devant laquelle nous sommes passés pour entrer dans la cuisine sonne la mi-journée. — Et pourquoi pas ? — Mais parce que tu es un garçon et moi aussi ! Et que tu sors avec Ambre, et qu’il y avait beaucoup de monde autour de nous et… — Tu penses beaucoup trop Willen, lâche Eben en soupirant. Si j’avais envie de danser avec toi, c’était pour que l’on partage un moment tous les deux. Peu importe le monde qui nous entoure. Si on vit en fonction de lui, que sommes-nous libres de faire ? J’ai vécu suffisamment longtemps pour savoir que ça ne mène à rien d’agir ainsi. — Suffisamment longtemps ? demandé-je, surpris par cette expression. — Dix-huit ans suffisent pour comprendre beaucoup de choses. Il suffit d’observer. — Où… où est-ce que tu veux en venir Eben ? La réponse à cette question me fait peur, même si elle peut jouer en ma faveur. Je suis déjà chamboulé par son discours mais également stupéfait d’avoir posé cette question qui peut tout faire changer. Apollon avale sa dernière bouchée et frotte ses doigts pour se débarrasser des miettes. Comme s’il voulait laisser perdurer mon attente, il vide son verre d’un trait et range tout ce qu’il y a sur la petite table, à l’exception de mon verre et mon sandwich que je n’ai toujours pas touché. D’un geste de la main, il m’invite à manger. Je mords dans le pain de mie quand il se décide à me répondre. — Je veux dire que je fais ce que j’ai envie de faire. Si je désire sortir avec Ambre, je sors avec Ambre. Si je décide de rompre avec elle, c’est ce que je fais, même si j’accepte son bras pour une soirée de plus. Si, à cette soirée, je rencontre quelqu’un qui attire mon attention, rien ne m’empêche de le retrouver. Si j’aimerais danser avec lui, je vais le lui proposer. Et si j’ai envie de l’embrasser, je ne me retiens pas. J’avale de travers. Je manque de m’étouffer et commence à tousser. Je repose le sandwich, attrape mon verre et bois plusieurs gorgées. Lorsque je relève la tête, Eben s’est rapproché. Il se tient tout près. Sa main s’avance doucement. Ses doigts viennent se caler sous mon menton pendant que son pouce essuie l’eau sur la commissure de mes lèvres. Je n’ose plus respirer. Ses mains sont fraîches, la sensation est très agréable. Vraiment très agréable. Il retire sa main et son visage s’approche. Sa bouche rencontre la mienne et toutes deux s’unissent. Mes yeux se ferment à ce contact. Contact qui dure, qui dure… Je voudrais qu’il ne s’arrête jamais. Malheureusement, il n’est pas éternel et nous nous séparons. Mes yeux doivent être comme des soucoupes. Enfin je réalise qu’il m’a bien embrassé et surtout que cette fois, nulle brume blanche pour me rappeler que c’est un rêve. Ses lèvres me manquent déjà. Je le regarde, incrédule mais toujours subjugué par ce garçon fascinant. Lui aussi me fixe, ses améthystes scintillent à la lumière. Il me sourit et souffle : — Tu vois Willen ? Je fais toujours ce que je veux. Je reprends peu à peu mes esprits pendant qu’Eben met en route la chaîne Hi-Fi. Sans vraiment savoir comment, j’ai quitté la cuisine et me suis assis sur le sofa de sa chambre. Chambre qui se trouve à mille lieues du reste de l’appartement. Bien qu’aussi sombre, la pièce a des murs aux reflets vert foncé. L’ambiance sylvestre est renforcée par une odeur boisée qui flotte dans l’air au même titre que le tube de Stereophonics qui commence. Ses derniers mots résonnent en moi comme s’ils étaient les plus importants que j’aie jamais entendus. Une sonnerie de téléphone discrète ne réussit même pas à me faire broncher. Je ne réagis qu’à peine lorsque mon hôte extirpe le mobile de sa poche mais frémis lorsqu’il me sourit. Refermant le clapet du téléphone pour le déposer sur le bureau avec délicatesse, Eben vient s’asseoir tout près de moi. Mes émeraudes, comme aimantées à ses améthystes, ne les perdent pas une seconde.
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