Le Bal de fin (4)
de Angelofys

Il frappe la balle qui prend rapidement de l’altitude et commence à courir. Nicholas franchit la première base et s’élance vers la seconde. La balle n’a pas encore atterri, il a peut être une chance de marquer un home-run. Il atteint la deuxième base à l’instant où la balle touche le sol. Il continue sa course pendant qu’elle passe de main en main dans l’équipe adverse pour que l’accès à la prochaine base lui soit bloqué. Bon choix stratégique, Nicholas s’arrête. Juste à temps pour éviter l’élimination. Tant pis pour le home-run. C’est maintenant à moi de battre. Une fois encore, je suis le dernier à passer. J’attrape la batte et me mets en place. Le lanceur secoue la tête : il est en train de décider du sort qu’il me réserve. Il doit bien choisir car mon passage déterminera l’issue du match. Comme si je n’avais pas assez la pression, le coach me le rappelle à travers le grillage. Je raffermis ma prise autour du manche de bois lorsque le lanceur hoche la tête et amorce son mouvement avec un léger sourire. Je crois déceler une balle rapide, je m’y prépare donc quand un flash m’éblouit.

— Strike !

Merde, j’ai loupé la balle ! Je secoue la tête et me reprends. Il ne faut pas que je pense à cet incident mais que je me focalise sur le jeu. Le lanceur fait rouler son gant, fléchit la jambe et envoie. Un autre flash et je ne vois plus rien. Je ressens la vibration du choc de la balle et de la batte. Puis, des cris d’encouragements rugissent dans mon dos. Je cligne des yeux, ma vision revient. Je réalise que la balle file dans les airs vers le bout du terrain. Je cours le plus vite possible le long du sentier de terre battue. Nicholas a déjà quitté la troisième base et termine à présent son tour de terrain. Quant à moi, je franchis la deuxième base lorsque la balle touche le sol. Je pique un sprint pour marquer un home-run avant de me faire éliminer. J’atteins la troisième base, dernière ligne droite. J’entends l’équipe adverse appeler aux passes. Hors d’haleine, je repousse mes limites pour réussir à devancer mes adversaires. L’un d’eux s’est placé sur le bord du sentier, attrape la balle qui lui est lancée… et fait un très mauvais choix stratégique. Heureusement pour moi, au lieu de bloquer la base, il avance vers moi. Voyant ma chance, je décide de la saisir et me laisse glisser sur la terre battue. Tout se passe très vite et je me rends à peine compte que mon pied a touché l’ultime base. Mon équipe se réunit autour de moi et nous crions tous à notre victoire. C’est l’effervescence dans le stade. Tout le monde saute en riant. Nicholas a posé son bras sur mon épaule et nous sifflons dans le brouhaha. Et là, à une trentaine de mètres de là, parmi les nombreux visages de la foule, je vois le sien très distinctement. Un sourire passe et il disparaît, les yeux plus rouges que jamais.

Après une bonne demi-heure dans les vestiaires à nous repasser chaque minute du match avec force de commentaires, notre retour au plein air nous fait du bien. Chacun retourne à sa voiture pour terminer sa soirée. D’ordinaire, on aurait fêté la victoire dans le bar des étudiants du centre ville mais cette fois, nous avons préférer rester entre nous dans nos locaux. Ça permet de pouvoir boire sans se faire surprendre par qui que ce soit. Il est certain que ce n’est pas vraiment raisonnable de conduire alors qu’on vient de si siffler quelques canettes de bières mais personne n’a l’esprit assez clair pour le faire remarquer. Un peu éméché, je grime derrière le volant. La voiture s’ébroue et j’avance sur quelques mètres lorsque quelqu’un se glisse sur le siège passager. Encore une blague d’après match. Je bouscule l’intrus et le somme de sauter de ma bagnole avant que je ne le balance moi-même. Un éclat de rire et Brett s’exécute pendant que je regrette une fois de plus d’avoir laissé la voiture décapotée. Je prends de la vitesse pour sortir du parking et amorce mon virage.

— Tu n’es vraiment pas prudent Willen.

Je manque de rentrer dans le panneau « sortie » au son de cette voix inattendue. J’aspire une bonne bouffée d’air puis me tourne vers Eben.

— Tu m’as fichu une de ces trouilles ! Comment t’as fait pour entrer ?

— Ta voiture est décapotée. Il faut que tu évites l’alcool, ça ne te va pas du tout. Laisse-moi le volant, il n’y aura pas d’accident comme ça.

Sans que j’aie vraiment le temps de comprendre ou de bouger, je me retrouve sur le siège passager et Eben prend le virage à ma place. Le temps que mon esprit récupère ses capacités, nous avons déjà atteint ma rue. Il prend soin de garer ma voiture dans l’allée et se tourne vers moi, plongeant ses améthystes dans mes émeraudes.

— Tu ne voudrais pas rester avec moi cette nuit ?

— Willen, avec tes parents dans la pièce d’à côté, ça ne serait pas très judicieux.

— Oh, tu sais… du moment que je personne ne crie…

— Des cris, j’en ai entendu assez ce soir.

Un éclair flamboyant passe sur ses pupilles. Je frémis.

— Avec le match, reprend-il. Tu devrais rentrer, tu as froid.

L’alcool aidant, j’oublie cette coloration furtive et insiste :

— Allez, j’en ai envie et je suis sûr que toi aussi. Monte avec moi, s’il te plaît…

Avec un soupir, Eben sort de la voiture, attrape mon sac de sport à l’arrière et vient m’ouvrir la portière pour m’aider à sortir. Lentement, dans la plus grande discrétion, il m’accompagne dans ma chambre, où il ferme la porte derrière nous…

Je passai un dimanche calme avec Eben, comme la semaine qui a suivi cet après-midi chez lui. Nous ne sortîmes pas de la maison et il rentra au soir. En arrivant au lycée ce lundi matin, une vive impression de déjà vu s’impose à moi. L’unique différence se trouve au lieu où sont garées les voitures de police. Cette fois, ce n’est pas vers le gymnase mais près du stade. Après quelques tours, je finis par me dégotter une place libre. Sortant de ma voiture, je cherche à savoir ce qu’il se passe auprès d’élèves qui s’éloignent de la cohue.

— Encore un meurtre. Ça s’est passé samedi soir mais on l’a découvert que ce matin. La même bestiole à ce qu’il paraît.

— Une autre pom-pom girl ?

— Nan, un joueur de l’équipe de base-ball. Hé mais… t’en fais partie toi nan ? Ouais, c’est toi qu’as terminé le match de samedi ! T’as eu chaud !

Le gars s’éloigne et s’empresse de raconter l’histoire aux nouveaux arrivants. Je rejoins la foule et cherche un visage familier. Un peu plus loin, je remarque Nicholas et Matt, un autre joueur. Allant à leur rencontre, je m’enquis de savoir qui est la victime cette fois. C’est Jay, l’un des remplaçants. Je me souviens de son visage avec quelques difficultés. C’était un garçon extrêmement réservé, qui ne parlait jamais. Je ne me rappelle même pas quand est-il entré dans l’équipe.

— Moi je me demande pourquoi il a été attaqué. Ambre était super populaire mais pas lui…

— Tu sais Matt, répond Nicholas, si c’est une bête, elle fait pas de sélection.

Nous restons tous trois en silence avant que la sonnerie nous appelle en cours. En littérature, le cours n’est pas vraiment à Richard III mais aux deux attaques. C’est terrible à dire mais à présent, Jay est populaire. On ne parle plus que de lui et c’est à qui le connaissait le mieux. Le prof perd patience devant notre inattention. Il arrête son cours, ce qui a pour effet d’intensifier les conversations. La fin de l’heure arrive mais les discussions se poursuivent dans les couloirs. Toute la matinée, c’est l’effervescence. Au déjeuner, Allison me rejoint à une table en extérieur et j’ai droit aux derniers potins d’Emerson High.

— Miss Popularité et inconnu total. Est-ce qu’il y a un lien ?

— Ils sortaient peut-être ensemble, propose mon amie.

— Elle l’aurait préféré à Eben ? Impossible.

— Il l’aidait pour les cours alors.

— Là encore, pourquoi se faire aider par Jay alors qu’Eben est brillant ? Et puis, entre nous, je ne pense pas que les cours l’aient jamais intéressée.

— Eben, Eben, Eben… Tout tourne autour de lui ! Je parie qu’il a quelque chose à voir dans tout ça. Du coup, je m’inquiète pour toi.

Je secoue la tête. Malgré ça, au fond de moi, je ne peux m’empêcher de penser que celui qui partage mon lit à une responsabilité dans ces meurtres. Après tout, par deux fois je l’ai vu avec des yeux incandescents et par deux fois des gens sont morts peu après. Mais je me refuse à le croire. Pourquoi aurait-il fait ça ? C’est vrai qu’il m’a dit qu’il avait rompu avec Ambre mais pour quelles raisons l’aurait-il tuée ? À moins que ce ne soit elle qui ait cassé et qu’il ne l’ait pas supporté… Non, je suis convaincu que la rupture vient de lui. Ça s’explique par le fait qu’il soit avec moi. Même si on ne s’affiche pas ensemble, on forme un couple, aussi peu conventionnel soit-il. Si ce n’était pas le cas, ça voudrait dire qu’il m’a menti et qu’il ne m’aime pas. Une boule se forme dans ma gorge. Ça ne peut pas être ça. Je suis sûr qu’il est amoureux de moi. Je le vois dans ses attentions, je le ressens dans ses caresses.

Sous le soleil d’automne, je réalise que cette année scolaire est la dernière avant l’université et, en y réfléchissant bien, je trouve une certaine ironie là-dedans. Après tout, chaque année de terminale est toujours chamboulée par des tonnes d’histoires plus décapantes les unes que les autres. C’est dans l’ordre des choses même si, d’ordinaire, ça se limite à un championnat de base-ball, une élection de fin d’année des roi et reine du bal et d’un concours scientifique. Cette année pourtant, il n’y aura tout ça plus le début d’une série de meurtres. Je dis « début de série » car je suis certain que d’autres morts surviendront dans les prochaines semaines. J’ignore pourquoi j’ai l’intime conviction que mon amant est mêlé d’une manière ou d’une autre à ça.

À l’instant où me vient cette idée, je frémis du contact d’Eben. Sa main posée sur mon épaule est le prélude à un baiser sensuel. Autour de nous, il n’y a plus que le vent qui est audible. Tous les regards sont tournés dans notre direction. Même Allison en est bouche bée. Eben s’assoit à mon côté et, au vu de mon expression, me souffle qu’il fait ce dont il a envie. Un sourire éclaire son si beau visage et je fonds sur place. Il engage la conversation avec mon amie qui sort de torpeur en moins de temps qu’il ne faut pour le dire et répond avec animation. Les discussions reprennent peu à peu sur l’aire de déjeuner. Le bras de mon petit-ami enserre négligemment ma taille. C’est la première fois qu’il marque notre amour en dehors de son appartement ou de ma chambre. Je n’éprouve aucune honte de cette exposition. Bien au contraire, je suis vraiment fier qu’il s’affiche avec moi comme ça. Mon esprit a totalement zappé ce qui l’occupait avant l’arrivée de celui qui occupe mon cœur. Je reste obnubilé par ce geste.

— Eben Bell ? Veuillez nous suivre s’il vous plaît.

Je me tourne vers ceux qui viennent de troubler ce petit moment privilégié. Deux agents de police derrière nous fixent Eben avec attention, comme s’ils se préparaient à le voir s’enfuir.

— Je suis suspect dans l’affaire ?

— Nous voudrions simplement vous poser quelques questions. Suivez-nous s’il vous plaît.

Eben se penche sur moi, m’embrasse et nous lance à Allison et moi un « à plus tard » décontracté. Je le regarde s’en aller avec inquiétude. Lorsqu’il disparaît de mon champ de vision, je perçois des bribes d’échanges qui confirment que rumeurs et ragots sont en phase de propagation. Enfin, rumeurs pour ce qui concerne la police et ragots pour ce qui est de ma relation avec le plus beau mec du lycée. Il a monté tout à l’heure que c’est une réalité. La rumeur n’a donc pas eu le temps de naître.

En sortant du lycée, à quinze heures, je sens les regards posés sur moi. Je vais de voir m’y faire. Non seulement, j’ai malgré moi fait mon coming out mais je suis aussi catalogué comme « celui qui se tape Eben Bell ». Ça, en revanche, ça me dérange beaucoup moins. Dans la voiture, pendant que je raccompagne Allison chez elle, elle me dit :

— Will… Après déjeuner, j’ai entendu plusieurs choses que tu devrais peut-être savoir.

Le ton qu’elle prend me fait froid dans le dos. J’arrête la voiture devant son allée et lui demande de continuer.

— C’est un peu délicat mais si jamais ça vient à se répandre… Tu pourrais avoir pas mal de problèmes, et pas des petits.

— Vas-y, dis-moi. J’ai du mal à te suivre là…

Après une grande inspiration, mon amie se décide enfin à se lancer.

— Lorsqu’Eben t’a embrassé tout à l’heure, il a déclenché un truc…

— Oui, ça c’est clair ! la coupé-je avec un grand sourire en me remémorant ce baiser.

— Ecoute-moi Will ! Ok, grâce à lui, tout Emerson High est au courant que t’es gay et que tu sors avec Eben. Ça encore, ça passe. En plus, t’as une réputation de chaud lapin maintenant. Parce que tout le monde pense que s’il t’a choisi toi, ce doit être pour ça. C’est con mais comme t’es juste mignon et pas ultra canon comme lui…

— J’apprécie...

Je reçois un léger coup sur l’épaule.

— Donc voilà pour ça. Mais d’un autre côté, il y en a pas mal qui jasent. Comme partout et tout le temps tu me diras. Or, ceux qui sont dans ce cas racontent de drôles de trucs. Ils disent que tu as toujours voulu avoir Eben pour toi. À partir de là, il y a tout un raisonnement qui s’est monté. Il se murmure donc que pour l’avoir, tu étais prêt à tout. Le bruit de couloirs raconte que tout à commencé au bal de la Halloween. Tu n’aurais pas supporté de voir Ambre au bras d’Eben. Aussi, quand tu l’as vu s’éloigner de toi pour aller la rejoindre, tu les aurais suivi, raconté un bobard à Eben pour qu’il s’éloigne et qu’après, tu aurais assassiné Ambre. Bon, déjà c’est un tissu de conneries mais en plus, c’est illogique puisque les soupçons se sont portés sur Eben. Si tu le voulais, comme ils disent, tu n’aurais rien fait pour qu’on l’accuse. Enfin, bref… Ensuite, deux semaines plus tard, tu aurais découvert que Jay est homo aussi. Et après le match, tu aurais flippé en le voyant avec Eben. Je te laisse deviner ce que tu aurais fait… Ecoute Will, c’est totalement fou mais fais attention ces prochains jours. Imagine que ce genre de saloperies arrive aux oreilles de la police ! Tu serais considéré comme suspect. Va falloir rester vigilant.

Je reste complètement abasourdi par cette théorie échafaudée dans mon dos en quelques heures seulement. Chamboulé, je fixe le volant un instant.

— Merci Al. Merci de m’avoir mis au courant. Tout ça… C’est dingue…

— Il faut que j’y aille. On se voit demain. Je serais avec toi quoi qu’il arrive, ajoute-t-elle avant d’ouvrir la portière.

J’acquiesce en l’embrassant et la regarde rentrer. La porte refermée, je rentre chez moi, l’esprit troublé par ces racontars. C’est absurde ! Je me refuse d’y repenser ce soir. Je ne veux pas que mes parents se doutent de quelque chose. Encore heureux qu’ils ne rentrent que ce soir ! Je décide de me concentrer sur la route. À la maison, je me remplis un verre de soda et m’affale dans le sofa du salon, devant la télé. Après quelques publicités abruties, je manque de lâcher mon verre. Un flash spécial d’information me raidit :

«  Une voiture de police a vraisemblablement explosé aux environs de quatorze heures après que le conducteur ait perdu le contrôle du véhicule. Aucun des deux policiers n’a survécu. Cependant, les premiers pas de l’enquête tendent à montrer que ce n’est pas l’explosion qui a provoqué le décès. Le chef de la police Hausen pense également que les deux agents de police n’étaient pas seuls dans l’habitacle. En effet, une paire de menottes a été découverte au grillage qui sépare l’avant de l’arrière du véhicule. L’enquête, menée par Hausen lui-même, révèlera, nous l’espérons, ce qu’il s’est véritablement passé cet après-midi. Les corps des deux policiers seront inhumés jeudi matin où… »

Je me file devant les photos des deux types. Ce sont eux qui ont embarqué Eben tout à l’heure…

Je reprends peu à peu mes esprits pendant qu’Eben met en route la chaîne Hi-Fi. Sans vraiment savoir comment, j’ai quitté la cuisine et me suis assis sur le sofa de sa chambre. Chambre qui se trouve à mille lieues du reste de l’appartement. Bien qu’aussi sombre, la pièce a des murs aux reflets vert foncé. L’ambiance sylvestre est renforcée par une odeur boisée qui flotte dans l’air au même titre que le tube de Stereophonics qui commence. Ses derniers mots résonnent en moi comme s’ils étaient les plus importants que j’aie jamais entendus. Une sonnerie de téléphone discrète ne réussit même pas à me faire broncher. Je ne réagis qu’à peine lorsque mon hôte extirpe le mobile de sa poche mais frémis lorsqu’il me sourit. Refermant le clapet du téléphone pour le déposer sur le bureau avec délicatesse, Eben vient s’asseoir tout près de moi. Mes émeraudes, comme aimantées à ses améthystes, ne les perdent pas une seconde.
— Ils ont fermé le lycée. Les journalistes sont entrés dans le bâtiment pour leurs investigations quand une bagarre a éclaté dans un des couloirs. Ils ont utilisé des extincteurs et les locaux sont hors d’état. Voilà notre week end prolongé ! Willen, tu te sens bien ?
Je bafouille quelque chose d’inintelligible avant de me résoudre à hocher la tête. Un nouveau sourire se dessine sur le visage de mon apollon. Alors que mes yeux observent ces lèvres parfaites remuer, mes oreilles parviennent à capter des bribes de paroles mais mon cerveau n’en traduit que quelques morceaux. Au vu de la mine que je dois afficher, Eben prend une feuille, un crayon et griffonne un message. Il me tend ensuite la page. Avant même de comprendre le mot, je suis stupéfait de voir une aussi belle écriture alors qu’il a écrit à la va-vite. Quand mon étonnement pour sa magnifique calligraphie passe, je saisis enfin la teneur du billet. « Veux-tu rester pour me tenir compagnie cet après-midi ? »
Je suis totalement perdu. Tous mes repères disparaissent. Où suis-je ? Quand ? Mais surtout, qui suis-je ? Qui suis-je pour avoir la chance de voir ce beau mec s’intéresser à moi ? Une fois encore, je dois rêver. Ce n’est pas possible autrement ! Je suis amoureux de lui et en deux jours, il me propose une danse, je le retrouve dans ma voiture et nous nous retrouvons dans son appartement pour déjeuner. Ensuite il m’embrasse et enfin, quand je commence à peine à retrouver mes esprits, voilà qu’il me demande de passer le reste de la journée en sa compagnie. Que pourrait-il arriver de plus ? Qu’il m’embrasse encore et après ? Je n’ose pas trop réfléchir du fait que j’ai le sentiment qu’il lit dans mes pensées. Tiens d’ailleurs, petite expérience : Eben, est-ce que tu lis dans mon esprit ? Je scrute son visage parfait dans l’attente de sa réponse. Une minute passe sans que rien ne perturbe la chanson qui passe en fond sonore. Enfin, lorsqu’elle s’achève…
— Tu sais ce que j’aime chez toi Willen ? Tu as un visage vraiment très expressif. À tel point qu’on peut facilement déchiffrer ton âme en plongeant dans tes yeux. Ça me plaît beaucoup, tu sais.
Ça lui plaît de ne me laisser aucune intimité ? Remarque, ce n’est pas comme s’il pouvait voir ce que je pense le soir, dans ma chambre... Non, n’y pense pas, il le verrait ! Je n’imagine même pas sa réaction en découvrant le genre d’idées lascives qui me viennent dans la solitude de mon lit. Je relève la tête pour m’apercevoir qu’il me fixe encore. Ou plutôt, qu’il me fixe toujours. Je réalise que je fronce les sourcils, comme tout à l’heure dans le parking. Il est clair à présent que ma figure est un livre ouvert sur mon état d’esprit. Mais… est-ce que ça va jusqu’à noter sur mon front et mes joues l’ensemble de mes songes ? Je m’efforce à nouveau de rester calmer et de maîtriser mes pensées. Pour commencer, je me répète un mot plusieurs fois en faisant valser mon regard à travers la pièce. Je sens un sourire poindre sur le visage de mon hôte. À ma question très sobrement posée « heu… qu’est-ce que… quoi… comment dire… tout va bien ? », Eben me sourit plus largement et me répond que tout est sous contrôle. Mes sourcils se froncent une fois de plus et mes résolutions s’envolent. Est-ce qu’il veut dire que c’est mon esprit qui est sous son contrôle ou c’est moi en entier ? Je ne sais pas. Je réalise que je m’étais décidé à contrôler mes pensées et que je suis mal parti. Je secoue légèrement la tête et répète mon mot magique. Une fois, deux fois, trois fois… Je suis complètement cinglé… quatre fois, cinq fois… totalement frappé… six fois, sept fois… Et puis qu’est-ce qui m’a pris de choisir un mot pareil ? Il me faut trente ans pour bien le prononcer quand je veux aller vite… huit fois, neuf fois…
— Willen ?
— Abracadrabantesque !
— Je te demande pardon ?
Je rougis immédiatement et reperds mes repères. Je m’enfonce le visage dans les mains et marmonne quelque chose que je ne comprends même pas. Un poids sur le lit et je me redresse. Les doigts d’Eben se posent sur mon menton et je me tourne malgré moi vers lui. Enfin… Ce n’est pas comme si je n’en avais pas vraiment envie. Comment refuse de voir un garçon aussi parfait ? Sa bouche s’étire en un nouveau sourire et il me dit que je suis vraiment amusant. Sans me laisser le temps de faire ne serait-ce qu’un mouvement, il se penche vers moi pour m’embrasser. Mais, à ma grande surprise, il continue d’avancer. Doucement, il me force à me coucher sur le lit. Le dos contre les draps, j’ajuste mes jambes dans la longueur. Nos lèvres ne se sont pas quittées. Alors que j’ai comme perdu toute motricité, les doigts de mon hôte glissent sous mon T-shirt. Ils se lancent dans une découverte minutieuse et sensuelle de mon torse. J’en ai des frissons. Sa bouche se détache de la mienne et vient se réfugier dans mon cou pour butiner ma peau. J’aimerais le toucher à mon tour, parcourir son dos, sa nuque, voire descendre dans le bas du dos, vers… Malgré cette envie, je reste prostré sous Eben qui poursuit ses caresses qui me font perdre l’esprit. Il se décolle de moi pour enlever mon haut et profite de chaque parcelle de mon épiderme qui lui est accessible.
— Ton odeur est extraordinaire Willen. Ta peau est si parfumée qu’il ne m’en faudrait pas beaucoup plus pour te mordre.
Ces mots me glacent le sang. Je me raidis soudainement. Lorsque je suis à nouveau pris de frissons, je réalise que ce ne sont plus des marques de plaisir mais des marques d’effroi. Il remarque mon état et se redresse.
— Ne t’en fais pas. Je n’en ai pas l’intention.
Je respire. C’est idiot mais il m’a semblé percevoir un soupçon de désir, un zeste d’agressivité dans sa voix. Mon corps encore figé commence à se détendre. Je reprends possession de moi, réussis à bouger mes doigts, puis mes mains, mes bras, mes jambes… Eben ne semble être ni surpris ni dérangé par ma reprise de mouvements. Je me laisse emporter par la situation et une sorte de fièvre m’enivre. C’est le même effet que m’a procuré la brume blanche le soir du bal. Ma vision se brouille pour se rétablir d’un coup. Alors que nos mains finissent de nous dévêtir, la chambre disparaît. Je ne vois plus que lui et moi. Je ne vois plus que l’osmose de nos corps…




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