Le bonheur qui n'est autre que l'amour
de Angelofys


Il était sur le toit, penché au dessus du vide. Adam pleurait en silence. Au loin, on entendait une sirène d'ambulance qui se rapprochait. Il savait que ce n'était pas pour lui mais pensa que si elle pouvait le ramasser avant que Laurent ne le voie, ce serait bien. Comment peut-on être amoureux à ce point d'un homme qui s'en contrefiche ? Adam frissonna. Le vent d'hiver ébouriffait ses longs cheveux bruns. S'il les gardait longs, ce n'était pas pour suivre une mode, un style qui lui plaisait. C'était pour lui une sorte de bouclier. Il cachait ses yeux si expressifs au monde. En réalité, c'était de lui qu'il se cachait. Pourtant, il avait toujours refusé de se l'avouer.
Ses larmes ne tarissaient pas. Le flot coulait sur ses joues avant de s'écraser sur le trottoir, cinq étages plus bas. Adam leva la tête pour offrir son visage au ciel de l'aube. Pour que tout soit parfait, il aurait fallu que l'atmosphère soit menaçante, que de lourds nuages gris recouvrent la voûte céleste en délivrant la pluie. Il aurait aimé que ses dernières sensations soient celles qu'offrent les gouttes de l'ondée qui atteignent son visage fin. Adam voulait que sa vie se termine de manière idéale. Comme le personnage de cette histoire qu'il avait lue.
Adam s'identifiait à ce personnage, presque persuadé que l'auteur de l'histoire avait écrit le récit de sa propre vie. Tant de détails que lui seul pouvait connaître. Le passage sur l'amour que le héros portait à son ami n'en était qu'une confirmation. C'était l'état d'esprit d'Adam qui avait été décrit à ce moment là. Cette histoire l'a aidé à survivre un peu plus. Il avait toujours pensé que ce qui arrivait au personnage ne lui arriverait pas à lui, qu'il parviendrait à parler à Laurent et qu'ils finiraient ensemble. Malheureusement, Laurent n'était pas amoureux de lui, et c'est ce qui a détruit Adam.
Laurent n'y était pour rien bien entendu. Il ignorait tout de l'amour d'Adam. Et comme celui-ci ne lui en parlait pas, il ne pouvait pas savoir. Adam s'en voulait terriblement. Toutes ses tentatives avaient été vaines. Et si elles n'avaient pas abouti, c'est qu'il s'était toujours dérobé avant de les pousser au bout. Laurent le regardait alors avec étonnement, puis riait : « Tu sais que je pourrais me frustrer quand tu finis pas tes phrases ? » La veille encore, il n'avait pas pu lui dire, bien qu'il s'était soigneusement préparé.
Une bourrasque le frappa de dos alors qu'il revoyait la bouille amusée de son ami. Il perdit l'équilibre et tomba en avant, droit vers le trottoir. Adam pria. Non pas Dieu mais Laurent. Il lui demanda de l'oublier, lui qui n'a jamais su lui dire à quel point il l'aimait. Adam ne voulait pas voir sa fin ; il ferma les yeux. Le monde s'était ralenti. Le vent courait sur son visage, chassait ses larmes, le faisait voler. Adam avait le vertige. A ce moment là, il se sentit stupide d'avoir eu peur du vide toute sa vie. Quelle sensation merveilleuse que ne plus toucher le sol, évoluer dans l'air…
Adam se sentit soudain happé en arrière et tomba sur le toit. Toute sa peine qui s'était envolée avec lui revint à lui. En plus de cette charge émotionnelle, la mélancolie du vol se fit ressentir. Pourquoi n'était-il pas tombé ? Qu'est-ce qui l'avait fait reculer ? Comment était-il revenu sur le toit ? Il se releva et retourna au bord du vide. Il s'apprêta à se lancer quand :
- Mais STOP !
Adam se figea. Cette voix… Non. C'est son esprit qui cherchait à le tromper. Pourquoi serait-il là, sur ce toit ? Il déraillait. Ce n'était pas possible. Il fixa ses pensées sur son vol quand quelqu'un l'éloigna du bord en le tirant par le bras. Il se retourna alors pour crier qu'on le laisse mourir tranquille et vit Laurent. Le tonnerre éclata, un éclair zébra le ciel et éclaira le visage inondé de pleurs. Il pleuvait à présent. La pluie se mêlait à ses larmes. Il n'en était que plus beau.
- Adam, qu'est-ce que tu fous ?
- Je fais ce que j'ai à faire. Tu verras, ce sera mieux après.
- Comment ça pourrait être mieux après que tu te sois tué ?
Il criait, comme s'il cherchait à couvrir le tumulte de la tempête hivernale. Adam voulut croire que Laurent était venu l'empêcher de se suicider pour lui dire qu'il était amoureux de lui depuis le début mais qu'il ne savait comment s'y prendre pour tout lui avouer. Mais il se résigna. Si Laurent était venu, ce n'était pas pour cette raison. C'était idiot d'y penser. Adam réfléchit. Son esprit fonctionnait à toute allure. Pourquoi… ? Est-ce que… ? Tant de questions. Tellement de questions. Trop. Trop de questions se posaient. Adam ne pouvait pas y répondre. Celle de Laurent lui sembla se distinguer des autres et il décida de lui donner une réponse en premier.
- Je suis incapable de faire quoique ce soit. Ma vie mène à rien. Je manquerai à personne !
- Et moi ? T'en fais quoi de moi ?
Adam dévisagea Laurent. Qu'est-ce qu'il veut dire ?
- Oublie-moi.
Le visage de Laurent se tordit lorsqu'il entendit cette phrase, prononcée juste avant que n'explose le tonnerre et que la foudre n'illumine à nouveau le ciel. Adam s'avança vers le bord pour la troisième fois, laissant l'autre quelques mètres derrière lui, et prépara son envol.
- C'est pas possible ça !
- Il va pourtant falloir. C'est la seule solution. Laisse-moi.
- Pas question que je te laisse !
- T'approche pas !
- Dis-moi pourquoi tu veux en arriver là ! Je veux comprendre !
Adam se retourna et scruta Laurent. Il voulut tout faire passer, tout déballer par son seul regard. Il vit qu'il n'y parviendrait pas. Aussi inspira-t-il et lâcha :
- Il y a trop de choses que je n'ai pas été capable d'accomplir et ça me tue ! Surtout le fait que je t'aime… Et je peux pas continuer à vivre en sachant que ce ne sera jamais réciproque. C'est trop dur…
Adam fit face au vide et se pencha vers le sol. Les cinq étages qui le séparaient du trottoir semblaient à la fois si courts et si longs. La raison lui en était inconnue mais là, Adam s'en fichait. Il se serait laissé tomber s'il n'y avait pas eu ces mots. Un brin d'humour noir s'insinua dans l'esprit d'Adam. Des mots tombés à pic. Mots qui résonnèrent bruyamment dans son crâne, couvrant le bruit assourdissant de l'orage qui grondait au-dessus de lui.
- Qui a dit que j'avais pas de sentiments moi aussi… ?
Adam n'entendit pas Laurent s'approcher, lui empoigner le bras et le tirer loin du bord. Si aucun de ses sens ne fonctionna pendant cet instant, tous se réveillèrent lorsque Laurent le serra contre lui. La chaleur de son corps, son parfum mêlé à l'odeur de la pluie ou encore la douceur de sa peau. Tant de détails qu'Adam analysait pour les garder en mémoire. Adam ne se permettait pas d'y croire. Pas encore. Cela paraissait trop beau. Il devait rêver. Adam pouvait toujours penser ce qu'il voulait, toujours est-il que la Réalité finit toujours par rattraper le Rêve.
- J'ai souvent essayé de t'en parler mais c'est pas évident, surtout quand tu changes de sujet quand on passe à côté. J'aurais jamais pensé qu'un mec pourrait m'attirer et pourtant je t'aime. T'as pas le droit de t'en aller !
Adam ne put rien dire. Ces confessions au creux de son oreille le bouleversaient. Il se délivra de l'étreinte de Laurent pour le regarder. Il n'osait toujours pas y croire. Et pourtant, Laurent avait bel et bien dit ces choses !
- T'as pas le droit de me laisser seul ! Je ferais quoi sans toi ? Depuis que je te connais, on se quitte plus et là, tu voudrais partir ! C'est pas à moi de t'oublier, c'est à toi d'oublier ces conneries ! Reste avec moi !
Le vent hurlait, comme s'il s'accordait avec Laurent pour déjouer le plan d'Adam. Rester avec Laurent ? Mais il n'attendait que ça depuis des mois ! Il n'aspirait qu'à vivre contre lui. Adam réalisa que c'était ce que lui demandait Laurent, rester l'un avec l'autre. Personne ne reprit la parole. L'un ignorait comment faire comprendre à l'autre combien il l'aimait, l'autre ne savait pas quoi dire de plus. La pluie battait les deux hommes pour les forcer à rentrer à l'abri. Ils n'y faisaient pas attention. Adam chercha désespérément quelque chose à dire.
Au terme de longues minutes, Adam convint d'oublier les mots. Il ne parvenait plus à les utiliser. Il décida de faire comme dans ses rêves. Il prit le visage dans Laurent dans ses mains et l'embrassa. Jamais il n'avait connu pareille volupté. Il se sentait accompli. Lorsque leurs lèvres se séparèrent, Laurent les réconcilia. Le contact dura plus longtemps et fut plus intense. Adam bannit alors toute idée de suicide. Il avait Laurent, au diable son envol ! Tout plaisir s'agenouille puis s'efface devant le bonheur, qui n'est autre que l'Amour.

Angelofys

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