L'étoile montante (3)
de Angelofys


Je sors de la salle de bain, frais comme un gardon, habillé comme il se doit pour une telle occasion : ni trop classe, ni trop débraillé. J'ai convenu avec Laura Balme de la rejoindre dix minutes avant l'heure de rendez-vous, en face du restaurant. Je pense à Théo qui doit plancher sur sa copie à cette heure. J'attrape mes clés, ma veste et sors de mon duplex. Dans la voiture, je commence à appréhender ce repas et ses "participants". Un tas de questions plus ou moins fondées s'accumulent et se bousculent dans ma tête. Je cherche une place où me garer pendant plusieurs minutes... sans succès. Je suis obligé de m'éloigner du restaurant pour élargir mes recherches. Quand j'en trouve finalement une, un rapide coup d'oeil à l'heure m'indique qu'il va me falloir courir pour arriver à l'heure. L'organisatrice est là, assise sur un banc, et regarde autour d'elle avec insistance. En l'observant un peu, je ne peux m'empécher de me dire que je comprends que les hommes se tournent vers elle. Très séduisante... Je revois le visage de Théo. Il me manque. J'aimerais qu'il soit avec moi mais comme il me l'a dit, lorsqu'il sera diplômé, nous serons toujours ensemble.
— Ah, Hugo ! Vous voilà !
— Bonjour, désolé pour le léger retard. Les places de parking se font rares...
— A qui le dites-vous..."
Ben... à vous" Je souris à cette pensée et je crois que Laura Balme prend ce sourire pour elle.
— Alors, je voulais m'entretenir avec vous pour le concert de la semaine prochaine, auquel vous pourriez chanter maintenant que ce repas ait été déplacé.
Elle m'annonce en gros les circonstances du concert et me demande si je suis intéressé. Je n'ai pas le temps de lui répondre que...
— Laura ! Ma belle !
Les salutations entre les trois hommes qui viennent d'arriver s'engagent. Parmi les trois nouveaux arrivants, il y a le rédacteur en chef d'un magazine people à grand tirage, un journaliste sur la sixième chaîne et l'animateur d'une émission de radio nationale.
— Vous avez peut-être entendu parler de lui : Hugo Marc. On l'a découvert il y a quelques semaines au concert privé de Nico Stan, qui organise le concert de ce soir aussi.
— Ah mais oui ! Je vous ai vu samedi soir, juste avant Olivia Ruiz... C'était votre second je crois ?
C'est ça.
J'ai répondu avec un sourire et le journaliste me le rend. Le rédacteur en chef nous observe sourire un instant avant de s'exclamer assez bruyamment :
— Que pensez-vous d'en discuter devant une bonne assiette ?
Nous acquiesçons tous et le suivons à l'intérieur du restaurant qui semblait être comme moi aujourd'hui : pas trop chic mais pas commun non plus. Un serveur nous présente une table dans un coin. Apparemment, les trois hommes sont des habitués. Le même garçon de table réapparaît quelques secondes plus tard avec les menus. Pendant que tous regardons les choix, j'apprends que le rédacteur en chef, Patrick Meyer, est en fait adjoint à la partie People du magazine. Il est donc le numéro 2. En promenant mon regard sur les différents plats, je reste assez stupéfait devant plusieurs titres qui me semblent pour le moins étranges. Laura se penche vers moins en voyant mon désarroi.
— Personnellement, je vous conseillerai de prendre de la caille. Elle est excellente !
— Ça me paraît bon aussi.
Une discussion sur le restaurant et sur les goûts culinaires s'engage alors pendant que le serveur revient une troisième fois, prêt à prendre soigneusement notre commande dans son petit carnet. Je l'observe alors discrètement : bien bâti, une visage avenant et très souriant, des lèvres fines, des yeux bleus azur mis en valeur par des cheveux noirs de jais... Je me demande comment va Théo. Il doit me rejoindre à l'entrée des coulisses avant le concert de ce soir et...
— A vous, Hugo.
— Ah oui... désolé... alors...
Le garçon repart avec nos choix et le journaliste de M6 se tourne vers moi...
Je ne m'étais jamais senti autant sous pression, même sur scène. Alors que le journaliste, Bruno Lemer, semblait déterminé à savoir tout de moi, Laura Balme me toisait d'un regard coquin. C'est Patrick Meyer qui m'a sauvé en réprimandant Lemer :
— Mais laissez le en paix ! Vous prendrez rendez-vous pour une interview digne de ce nom !
Je lui ai lancé un coup d'oeil reconnaissant et il m'a largement souri. Il m'a posé quelques questions sommaires sur mon parcours avant de parler de potins. Nous nous sommes régalés dans puis, vers 14h, nous nous sommes séparés. Meyer m'a demandé s'il pouvait me revoir plus professionnellement quelques jours plus tard, ce à quoi j'ai répondu OK. L'animateur de radio m'a prévenu que son émission de soirée diffuserait sûrement une partie du concert de ce soir. Lemer a voulu prendre un rendez-vous également mais je suis resté plus évasif. Quant à Laura, elle s'est contentée de me dire d'un air guilleret "A ce soir !".
Arrivé chez moi, je me laisse tomber sur le lit pour revivre chaque instant de ce déjeûner et voir, avec du recul, si je n'ai commis aucune gaffe. Je téléphone à Théo. Répondeur. Il est presque trois heures et il doit encore être devant son dernier examen après lequel il ne ferait plus rien en attendant ses résultats. Je lui laisse un petit message, amoureux. Je prends ensuite ma guitare et gratte quelques accords en entonnant la chanson que je compte chanter ce soir. J'appréhende un peu cet instant du fait que ce sera la première fois que des personnes autre que Théo ne l'écoutera. J'espère sincèrement que Ballet de Nuit plaira autant que la première que j'ai jouée aux deux premiers concerts. Je la répète quelques fois avant de ranger mon instrument. Je sais qu'à l'oral, je laisse planer une ambiguité sur mon orientation sexuelle mais je ne pense pas qu'on le remarquera. De longues minutes s'écoulent sans que je ne fasse rien d'autre que penser au concert de ce soir, au public, à la petite soirée chez Nico, Théo qui sera dans les coulisses... D'ailleurs, il ne faut pas que j'oublie le laisser-passer. Mon portable s'agite : un texto de mon homme !
"Coucou Toi j'ai hâte de te voir ce soir bisous mon Hugo"
Je m'empresse de lui répondre en souriant. Dieu que j'aime ce mec !
Vers sept heures, je frappe à la porte de Nico Stan, qui accueille le prélude au concert, réunissant quelques uns des participants. Reste plus qu'à pas terminer beurré. L'idée me fait sourire. Après avoir longé un petit couloir, j'arrive dans le salon. Il y a une dizaine de personnes qui discutent, un verre à la main.
— Salut Hugo ! Prêt pour ce soir ? Tu angoisses pas trop ?
J'embrasse Ginie et lui réponds :
— Ah ben tu sais... on a pas tous été Nefertari...
Nous rions à ma remarque et je détaille la pièce. Sur un long canapé noir, Nolwenn Leroy discute chaleureusement avec Arno Elias, dont on n'entendait plus parler depuis le succès de son titre Question d'habitude, il y a quelques années maintenant. Près d'une table d'acajou au centre de la pièce, je reconnais quelques musiciens qui étaient déjà présents au premier concert. Avec eux, riant aux éclats, il y a la chanteuse Anaïs qui pioche dans les cacahuètes. L'organisateur du concert m'invite à prendre un verre et prend la parole. Tous les regards se tournent alors vers lui.
— Eh bien... nous voilà au complet. Raphaël et Benabar ne nous rejoindrons qu'à vingt heures. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, je vous présente Hugo Marc. Il débarque dans le milieu. J'ai eu la joie de le mettre en scène une fois déjà et c'était pour ses premiers pas. Je voudrais porter un toast en son honneur !
Je sens que je deviens rouge de confusion. Je vois tous les invités lever leur verre avec un grand sourire. Ceux qui ne me connaissent pas me détaillent intensément sans pourtant que cela ne me dérange. Ginie me prend le bras et me traîne vers la table. Me voilà jeté dans la cage aux lions. C'est une pensée stupide mais c'est le sentiment que j'ai. Je salue les musiciens, ceux que je connais me gratifient d'une franche accolade. Je passe une heure très agréable dans ce salon. Je veille à ne pas boire car je sais que je ne tiens pas du tout l'alcool. Je me satisfais donc d'un grand verre d'eau. Je parle à tout le monde et je me sens plus à l'aise maintenant. On me demande si j'écris mes chansons moi-même, je donne des précisions, on me pose des questions sur ma vie personnelle, je reste evasif.
Près d'une heure plus tard, nous sommes tous en route pour la salle de concert. Bien qu'il ne commence que dans une heure et demie, il y a déjà quelques personnes devant l'entrée. Je m'étonne qu'il n'y ait pas eu de répétition dans la journée. Je demande à Nico pourquoi, il me répond que c'est une "répèt' éclair". Pendant l'heure qui précède le concert, on vérifie lumière et son, la position des musiciens sur la scène... Je découvre les loges avec Nolwenn, qui ne me lâche plus. C'est une fille vraiment très agréable. On ne se connaît pas depuis longtemps mais nous nous entendons déjà très bien. On se séparer pour nous enfermer dans nos loges et nous préparer avant la répèt' éclair. Nico nous demande ensuite de nous rassembler sur la scène pour attribuer les passages quand les deux derniers artistes arrivent. J'apprends que j'ouvre le bal ce soir...
— Nico a eu cette idée pour se débarrasser rapidement de toi et laisser la place à l'ex Nefertari comme tu dis !plaisante Ginie à l'annonce des passages.
Je devais, au départ, chanter avec ma guitare mais en discutant avec Emile, je conviens de le laisser jouer. C'est la première personne que j'ai rencontrée lors de mon arrivée sur le premier concert. Je lui donne donc la partition que j'ai pris soin de recopier à la maison. Je lui demande comme il va faire pour apprendre la musique en moins d'une heure. Il se contente de me répondre avec un sourire provocateur qu'il est un professionnel et que tout est possible pour lui. Nous nous établissons donc notre emplacement sur scène avant de répéter complètement la chanson dans ma loge. Après plusieurs tentatives quasi-parfaites, Emile connaît à présent la mélodie sur le bout de doigts et nous sommes tout à fait raccords. Il ne reste maintenant plus qu'un petit quart d'heure avant le début du concert. Je reçois un texto de Théo qui me dit qu'il arrive devant l'entrée réservée aux artistes. Je cours trouver Nico pour lui demander un laisser-passer. Il me regarde avec un sourire.
— Pour... une copine ?
— Un ami. Je peux ?
J'ai l'impression de revenir six ans en arrière, alors que je n'avais que dix-huit ans et que je prévenais mes parents que j'allais passer la nuit chez un copain. Je préférais en parler à mon père qui ne posait pas trop de questions et qui se contentait de me dévisager quelques minutes avant de me demander si c'était pas plutôt chez une copine. Résolument, je le contedisait simplement "Un ami", il me donnait son consentement et je filais rejoindre l'Ami en question. Je reviens au présent et regarde Nico.
— Bien sûr que oui. Tu sais que les artistes ont droit à deux laisser-passer !
Je le remercie avec un grand sourire et attrappe la petite plaque avant de filer vers l'entrée surveillée par deux armoires à glace. Théo se heurte à leurs bras puissants qui l'empèchent de passer. Il essaie de pourparler mais l'un des vigiles tente de le dégager. J'interviens alors en calmant le jeu et agite la petite carte aux deux types en costard noir avant de la mettre autour du cou. De nombreuses personnes crient leur désaccord sur mon acte mais je m'en contre-fiche. Il y a pas mal de gens sont massées devant l'entrée. Quelques unes me reconnaissent et m'appellent, je leur adresse un sourire en faisait entrer Théo dans le bâtiment. Je reconnais alors, dans la foule, Laura Balme qui fait de grands gestes pour attirer mon attention. Je lui fais signe de passer par l'entrée spectateur et retourne à l'intérieur. Je ne peux m'empècher de rire de la tête que faisait l'organisatrice. Je ne sais pas pourquoi elle est venue par là. Peut-être espérait-elle que je lui donne un laisser-passer... Comme quoi, c'est pas bien de trop rêver.
J'emmène Théo dans ma loge et, dès que la porte est fermée, je le serre contre moi en prenant possession de sa bouche. Je lui demande de me raconter sa journée rapidement et, alors que je commence à lui parler de mon déjeûner quand Emile vient frapper à la porte.
— Hé, Ptit Hugo ! Ça va être à nous dans même pas deux minutes, arrive !
Je prends la main de Théo et le guide vers la scène. Là, devant la foule de spectateurs, Nico est sur la scène et annonce chacun des artistes qui vont se produire ce soir. Ginie arrive derrière nous et nous dit :
— Tiens tiens ! C'est Théo je présume ?
— Lui même.
— Ah super ! Tu verras Hugo d'ici ? Tu vas voir c'est sympa.. bon tu vois que le profil mais c'est déjà ça !
Nous rions tous les trois quand Nico m'appelle sur la scène. Je le rejoins après un petit signe de la main à Ginie et Théo. Je salue le public pendant qu'Emile s'installe sur un tabouret derrière moi. La pression commence à monter. Je me demande si la chanon va plaire ou si... Je lance un regard aux coulisses où Ginie lève le pouce et mon homme me sourit largement avec un clin d'oeil. Emile joue les premières notes... Ça commence. C'est à moi...
Lorsque le Ballet de Nuit commence
Je ne veux qu'y assister
Et me laisser danser
Avec cet inconnu qui m'a toisé
Et en rythme laisser s'écouler
Cette démentielle romance qui commence
Minuit, lâcher le balai
S'élancer sur la piste
Et danser sur ce ballet
C'est l'enlacer sur la musique
Qui me fait prendre un risque
Mais pourtant je le fais
Porté par ce merveilleux ballet
Mon coeur bat au rythme de mes émotions amoureusement troublées
Je préfère alors laisser mes pas me guider, pour ne pas me tromper
Même si je sais qu'il n'y aura aucune trahison
Dès lors que le ballet commence par un simple son
Et quand la Réalité s'amorce
Le sol s'effrite sous mes pieds
Je me demande ce qu'il peut arriver
Pour que Tout soit effacé
Pour que Tout me soit arraché
Mais de cela je n'en ai pas la force
Hélas chaque chose à sa fin
Et seulement douze coups plus loin
Adieu la piste et la danse
La monotonie recommence
Le Ballet disparaît
Alors que je reprends ce sombre balai
Les douze coups ont sonné
Mais Tout à changé
C'est ce Ballet de Nuit
Qui a changé ma vie.
Emile cesse de jouer. La lumière tamisée reprend son ampleur. Le public applaudit à tout rompre. J'ai du mal à croire que c'est pour moi...

Suite

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