Julien
d'Arkangel

A Cyril et Sandrine… Vous me manquez : )))

Est-ce qu'il vous est déjà arrivé de flasher pour un gars qui n'est pas du tout, du tout votre genre de mec ? Moi oui.
J'ai rencontré Julien il y a un peu plus de six mois maintenant. Nous avons été recrutés ensemble au service clients d'un fournisseur d'accès internet très connu. Vous savez, les petits gars qui vous répondent au téléphone quand vous avez des soucis, le truc où vous attendez souvent trop longtemps avant qu'on vous réponde, avec la nana sur le disque qui vous dit qu'on va répondre tout de suite à votre appel ? Les petits gars, ce sont entre autres Julien et moi. Notre environnement de travail est à quatre-vingt quinze pour cent féminin. Alors, forcément, entre mecs, le courant passe d'autant mieux.
Je ne sais pas ce qu'on a pu vous raconter sur les plateformes téléphoniques, mais si on vous a dit la même chose qu'à moi, vous pouvez en oublier les trois quarts. Nous sommes deux gars dans une équipe d'une trentaine de personnes, et tout ce petit monde bosse dans une joyeuse ambiance. Pas de chef de service qui hurle à longueur de journée, pas de mauvais traitements : on a des postes confortables, des superbes chaises à roulettes, des écrans plats, et même la clim, c'est vous dire ! En plus, deux gars au milieu de toutes ces filles, on est forcément chouchoutés…

Sauf que pour ce qui est de se trouver un mec là-dedans, même pour un soir… Ca limite considérablement le champ des recherches… et les probabilités de succès ! Bon, il y a bien Fabien et Thomas, dans l'autre équipe, mais souvent on se croise : on arrive et ils s'en vont, ou l'inverse, selon nos horaires. Il y a Matthieu, Frank et Luis, à la téléphonie, et Luc à la téléphonie mobile… Plus deux ou trois autres. Mais ceux-là, ils ne restent jamais bien longtemps, alors on se contente de regarder, de soupirer, et de rêver quand ça en vaut le coup. Bref, je m'éloigne du sujet.

Sur notre session de recrutement, le calcul était rapide : dix-huit filles, deux garçons. Dix pour cent, on respectait donc très largement les quotas. Instinctivement, on s'est installés l'un à côté de l'autre. J'avais déjà cinq ans de télémarketing derrière moi. Julien débutait. On s'est tout de suite bien entendus.
Julien est châtain, les yeux gris, un mètre soixante-quinze, plutôt sportif. Une casquette vissée sur la tête (il lui arrive même de la garder sous son casque !), en survêtement la moitié du temps. L'autre moitié, il a son joli petit cul serré dans un jean moulant. Bref, que du bonheur. Fan de métal et de rap (comme quoi tout arrive). Signe particulier : porte une épaisse chaîne en argent autour du cou, chaine qu'il cache souvent sous son T-shirt XXL.
Je m'appelle Romain, je suis brun, j'ai les yeux noisette. Je fais un mètre soixante-dix-sept pour soixante-huit kilos. Je fais pas mal de natation, mais sinon je me contente du sport à la télé… et en chambre. Jeans, T-shirts, chemises, polos… Mais vous ne me verrez jamais avec un survêtement sur le cul. Je déteste ça. J'adore le classique, la musique électro, la pop anglaise et la musique disco. Ah oui, j'adore aussi les Beach Boys. Bref, pas grand-chose en commun avec mon petit Julien. J'ai vingt-six ans, il en a vingt-quatre. Voilà, je pense avoir fait le tour de la question : les présentations sont faites.

Comme je vous l'ai dit, on a rapidement sympathisé. On s'est fait un paquet de sorties ensemble : bars, boîtes, mais aussi ciné ou resto. Je ne lui ai jamais dit ouvertement que j'aimais les mecs, mais il l'a rapidement compris en voyant Greg débarquer dans mon F2…
Greg… Comment dire ? Il se définit comme une "pédale libérée". Personnellement, comme il est plutôt du genre "piège à filles", beau gosse charmeur et tout et tout, je préfère dire qu'il est extravagant et incontrôlable. Et croyez-moi, c'est un doux euphémisme.
Bref, un soir où Julien était venu prendre l'apéro chez moi avant de reprendre le train, Greg a débarqué. Et je peux vous garantir que Greg, dans trente-cinq mètres carrés, ça déménage. Il a commencé par faire la bise à Julien, qui devait se sentir passablement con avec sa main tendue, avant de se retourner vers moi et de me balancer, goguenard, "Dis donc, quand t'en auras plus besoin, tu m'appelles : je suis preneur !" Donc, si Julien n'avait pas capté ce soir-là, il n'aurait probablement jamais capté. Mais il ne fit pas une seule remarque de la soirée.
Je me demandais à quelle sauce j'allais me faire bouffer le lendemain, mais rien. Rien de rien ! Il me balance tranquillement qu'il s'est éclaté comme un fou, qu'il a passé une super soirée, et qu'il a hâte de remettre ça et de revoir Greg. A ce moment précis, je sais ce qu'a pu ressentir la Vénus de Milo, parce que les bras m'en tombent.
Petite précision : Julien a une copine, et pas n'importe laquelle. Audrey, c'est une sorte de bombe anatomique, avec le caractère de la mère Fouettard. Elle dit bonjour quand elle y pense, se met à brailler dès qu'elle ouvre la bouche, appelle vingt-trois fois chez moi quand Julien a cinq minutes de retard (je me demande toujours pourquoi cet abruti a été lui filer mon numéro…) Rien que de la voir arriver, je sens que les emmerdements la suivent de très, très près…
Donc, je me retrouve avec un Julien pas gêné une seconde que son pote de boulot soit pédé (ça m'arrange), pas traumatisé par Greg (ça me surprend), et qui aimerait se refaire d'autres soirées comme ça (ça me laisse sans voix) !

- Hé, tu vas dire quelque chose ?
- Hein ?
- Je te parle de Greg !
- Oui, c'est bon, j'ai compris.
- Et… ?
- Et quoi ?
- Quand est-ce qu'on se refait une soirée ?

Il insiste, le bougre !

- Je ne sais pas, moi ! D'abord, Greg passe quand sa lui chante : impossible de planifier quoi que ce soit avec lui.
- Il débarquera bien un de ces soirs, quand même ?

Oh pour "débarquer", il va débarquer, Greg, ça c'est certain. Il débarque toujours, il ne se contente jamais de passer. Et les Américains ont sans doute foutu moins de bordel en juin 1944 sur les plages de Normandie que Greg quand il débarque dans mon immeuble…

- Il va venir, oui. Mais je ne sais pas quand.
- Bah, on verra bien.
- Quoi qu'il arrive, on est toujours coincé par ton train de vingt-trois heures et des brouettes : Greg est plutôt du genre "oiseau de nuit"…
- Pas grave. Je me trouverai une chambre d'hôtel.
- ???!!
- Quoi ?
- Et Audrey, dans tout ça ? Tu en fais quoi ?
- Ben, je ne sais pas. Mais elle ne vient pas, c'est clair.
- Non, t'inquiète pas, je ne te demande pas de la ramener chez moi. Mais qu'est-ce qu'elle va dire ?
- J'en sais rien moi. Et puis tu sais quoi ?
- Non.
- Je m'en fous.
- Des soucis ?
- On ne s'entend plus très bien.

Silence embarrassé. Je me décide à poser une question :

- Ca fait combien de temps, vous deux ?
- Bientôt trois ans.
- Et depuis combien de temps ça ne va plus entre vous ?
- Bientôt trois ans.

D'accord. Le torchon brûle, et le jeune homme a l'intention de se changer les idées.

- Tu veux passer quelques jours chez moi ? Histoire de te poser un peu ?
- Ben… Je ne sais pas…
- C'est toi qui vois. Si tu veux, n'hésite pas. Heu, juste un truc : il n'y a que le clic-clac pour dormir…

Il me balance un de ses petits sourires facétieux :

- Tu vas dormir dans la baignoire ?
- Heureusement que ce n'est pas une douche !
- Allez, râle pas ! Ok, si tu veux, je te prêterai un bout de mon lit.

J'éclate de rire. Lui aussi.

- Ok, c'est cool de ta part. J'ai deux ou trois trucs à faire en ville demain matin, je prends mes affaires, et je dors chez toi.
- Ouais, ben prends le train plus tôt, et passe à la maison avant d'aller faire "tes trucs à faire", qu'on s'organise…
- Attends, ne bouge pas, je reviens.

Et il me plante là, dehors, sur le parking, seul avec ma clope, pas gêné une seconde. Je retourne sur le plateau en me demandant ce qu'il magouille…

Une cliente mécontente me fit oublier les bizarreries de Julien. Il me fallut près de dix minutes pour lui expliquer que je ne pouvais pas mettre en place son prélèvement automatique si elle ne me fournissait pas son RIB. Elle finit par me balancer ses références bancaires alors que j'étais au milieu d'une phrase, et trouva le moyen de râler sous prétexte que je ne l'écoutais pas. Alors qu'elle repartait dans une longue explication sur le pourquoi du comment de l'échec scolaire de son fils (tous les gens qui vous disent qu'ils sont pressé sont comme ça : ils vous font speeder, et ils vous tiennent pendant vingt minutes), un message apparut sur mon écran : "Tu peux venir me voir ?". C'était Valérie, notre chef de plateau. Qu'est-ce que j'avais bien pu dire à ma cliente qui puisse me valoir un cours de morale ? Je finis par remercier madame Machinchose de son appel, et par raccrocher. Vingt et une minutes et dix-huit secondes. Record battu.
Je fus rassuré en voyant Julien assis devant son bureau.

- Julien m'a expliqué.
- Ah ?!

J'étais déjà nettement moins rassuré.

- Vous pouvez prendre votre après-midi, c'est assez calme comme ça. Et ça vous fera un week-end un peu plus long. De toute manière, j'allais demander s'il y avait des volontaires pour faire des heures la semaine prochaine, et Julien m'a dit que tu étais ok…
- Heu… Oui.
- Allez, filez, et à lundi.
- Heu, oui, bon week-end.
- Salut les gars, bon week-end.

Je passai récupérer mes affaires, éteindre mon poste, et je suivis Julien dehors.

- Content ?
- Qu'est-ce que tu es allé lui raconter pour qu'elle nous lâche un vendredi après-midi ?
- Que je m'installais chez toi à cause de la grève des trains, et que mon cousin m'aidait à ramener des trucs chez toi aujourd'hui.
- La grève ?
- Dis, tu regardes la télé, des fois ?
- Heu… Oui.
- Et tu ne sais pas que les cheminots font grève ?
- Ben, comme je fais la route à pied…
- A partir de lundi. Préavis de grève reconductible.
- Ca tombe plutôt bien, finalement.
- Disons que c'est ta proposition qui tombe plutôt bien…
- Admettons. Bon, ton cousin…
- Il habite à six cents bornes d'ici, il a onze ans et il n'a pas le permis. On y va en train et en bus, mon gars.
- Ok, ton cousin n'est pas super dispo, mais j'ai une voiture, quand même.
- Pourquoi tu viens à pied, alors ?
- Parce que j'habite à six cents mètres d'ici, et que la dernière fois que je suis venu en bagnole, la seule place libre que j'ai trouvée… c'est dans le parking souterrain de mon immeuble. Donc, je ne bouge plus ma caisse pour le boulot.
- Normal.
- Et toi, pas de voiture ?
- J'ai fait le calcul : ma carte de transport me coûte huit fois moins cher qu'une voiture : pas d'assurances, de frais de parking, de location de garage, pas d'essence, de réparations, d'entretien…
- C'est pas faux. Bon, allez, on y va. Heu, juste un truc…
- T'inquiète : elle n'est pas là ce week-end.
- Tant mieux.
- On ne peut pas dire que ce soit le grand amour, tous les deux.
- D'abord, c'est ta copine…
- Ouais, je sais…
- Ensuite, elle a un caractère…
- De merde.
- J'allais le dire.
- Et c'est pas ton type.

Je le regardais sans doute bizarrement, parce qu'il se mit à rigoler.

- Disons qu'il lui manque un petit quelque chose pour qu'elle t'attire. Je me trompe ?

Je me sentis rougir à une vitesse qui devait approcher celle de la lumière. J'hésitai avant de répondre :

- On va dire ça.
- Je peux te poser une question indiscrète ?
- Tu peux toujours la poser, mais je ne suis pas certain d'y répondre.
- Greg, c'est ton ex ?

Décidément, c'était la journée des surprises… Julien avait vu Greg pour la première fois hier soir, et s'était fait sa petite idée sur ce qu'était ma vie. Et cette idée était jusqu'à présent assez juste.

- On est sortis ensemble pendant deux ans.
- Et pourquoi vous vous êtes séparés ?
- On en avait marre de vivre à deux dans le même appartement. Et puis, on s'entend vachement mieux depuis qu'on n'est plus ensemble.
- Ca devrait me servir de leçon.
- Oui, ben évite de t'emballer : ça ne se passe pas aussi bien à chaque fois.
- T'as déjà… Enfin… Tu sais, avec une fille… ?

Pour le coup, c'était lui qui était tout rouge.

- On arrive à la maison. Je te suggère qu'on finisse cette conversation quand on sera revenus de chez toi.
- Ca marche.

Nous prîmes le temps de boire un café avant de partir de chez moi, en parlant de la pluie, du beau temps et de la grève. Il était seize heures quand nous avons quitté le parking souterrain.
En moins de deux heures, nous étions allés chez Julien, il avait fait son sac (on dit de moi quand je pars en week-end, mais j'ai trouvé en Julien un sérieux concurrent…), laissé un mot à sa chérie (grève des trains, obligé de passer la semaine sur place à cause du boulot, n'appelle pas quinze fois par jour, je t'enverrai un texto), embarqué tout ça dans ma voiture (heureusement que je n'avais pas un break), et nous étions retournés à la maison.
Je lui ai fait de la place pour ses affaires dans le placard de l'entrée, et à vingt heures pétantes, nous étions assis devant la télé, l'apéro sur la table. Alors que le présentateur du journal nous expliquait le pourquoi du comment de la grève, la conversation tournait sur le boulot. Les horaires, les collègues, les superviseurs, Valérie, c'était cool qu'elle nous ait laissés partir, c'était sympa que je le loge pendant la grève, il avait passé une soirée super sympa hier soir, Greg, Greg et moi, moi… Je m'étais laissé manipuler sans rien voir venir. Il avait réussi à passer du boulot en général à ma vie sexuelle en particulier sans que je ne voie rien venir. Chapeau bas… J'allais devoir répondre.

- Tu sais, notre conversation de tout à l'heure…
- Oui…
- Celle qu'on devait finir quand on serait rentrés de chez moi.
- Ah, cette conversation-là.
- T'es pas obligé de me répondre.
- Bah, ça ne me dérange pas de répondre à tes questions, si tu réponds aux miennes.
- Marché conclu.
- Donc, ta question, c'était ?
- Toi et les filles.
- Ah, oui. Donc oui, je suis déjà sorti avec des filles. Et je ne me suis pas contenté de sortir avec, si tu vois ce que je veux dire.
- T'es bi ?
- Oui, je crois qu'on peut dire ça.
- Et les mecs, c'est venu comment.
- Greg.
- ??
- Oui, oui, Greg.
- Ca fait que deux ans, alors ?
- Non, non, je t'explique. Greg et moi on se connaît depuis une dizaine d'années. Nos parents louaient deux gîtes l'un à côté de l'autre. On s'est connus comme ça.
- Et ça a été le coup de foudre ?
- Pas vraiment, non.
- Raconte !
- Bon, tu vois Greg aujourd'hui ?
- Ouais.
- Il était déjà aussi extravagant il y a dix ans. Il a fallu moins de deux jours pour qu'il me soule. Et le pire, c'est qu'on allait passer deux mois ensemble… Bref, vacances foutues en perspective. Un soir, nos parents devaient aller à un concert et une soirée ensemble. Et comme je les avais tannés pour aller passer deux ou trois jours au camping d'à côté… Ils m'y ont envoyé avec Greg.
- Trois jours ?
- Trois jours et deux nuits, oui, Monsieur. Greg me soulait, mais j'allais devoir faire avec, sous peine de me retrouver avec une nounou dans les pattes.
- A seize ans ?
- On voit que tu ne connais pas ma mère… Donc, pas question de montrer à tout le monde qu'il m'agaçait. J'ai fait comme si de rien n'était, et j'ai eu raison. Le premier soir, nous avons parlé de tout et de rien, comme tous les ados, je pense. On a parlé de nos parents, du lycée, des filles. Et là, Greg me dit que les filles ne l'attirent pas du tout. La conversation dérive donc vers les mecs et, chose surprenante, je me rends compte que, sans être attiré par les mecs, je ne trouve pas vraiment repoussante l'idée de deux mecs ensemble. Ca me tentait même d'essayer. Evidemment, ça m'a un peu empêché de dormir. Je crois que j'étais dans ma phase "dépucelage obligatoire avant la fin des vacances".

Je fis une courte pause pour m'allumer une cigarette. Julien ne bronchait pas. Il avait resservi l'apéro, et attendait avec un certain intérêt que je poursuive mon histoire.

- La journée du lendemain s'est passée sans une seule allusion à notre conversation de la nuit précédente. Mais le soir, nous étions dans la tente à peine la nuit tombée. La conversation est revenue sur les mecs, comme si la journée qui venait de s'écouler n'avait pas existé. Greg m'a expliqué qu'il se sentait en confiance avec moi. C'est à ce moment-là que je lui ai dit que je ne savais pas trop quelle serait ma réaction si un mec me draguait. "Tu le prendrais mal ?" Je lui ai répondu que je ne pensais pas. Il s'est alors penché vers moi, et m'a embrassé. Il s'est reculé vivement, avant de s'excuser et de se mettre à pleurer.
- Qu'est-ce que tu as fait ?
- Je me suis penché vers lui, et je lui ai rendu son baiser.
- Comme ça ?
- Euh, oui, comme ça.
- Tu ne t'es pas posé de questions ?
- Pas une seule. Je crois que j'ai eu un peu les boules de le voir pleurer. Je me sentais responsable.
- Et ?
- Et… Et ce qui devait arriver est arrivé. On est passés de la phase consolation à la phase action en moins de trois minutes.
- Ben dis donc !
- Bah, tu sais, à seize ans, les hormones commandent.
- Ouais. T'as pas vraiment pensé avec ta tête…

Déconcertant. Ce mec était tout simplement déconcertant. En règle générale - ce qui signifie qu'il y a forcément des exceptions… - les hétéros sont mal à l'aise avec leurs amis pédés qui racontent leur vie sexuelle. Julien, lui, était du genre curieux. Bon je ne le dégoutais pas, ce qui était déjà une bonne chose. Mais le fait qu'il se sente aussi à l'aise m'agaçait un peu. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m'agaçait. Je me décidai à poser la question qui allait le faire rougir.

- T'as déjà couché avec un mec ?

Je l'observais attentivement. Pas la moindre appréhension dans son regard, pas la moindre rougeur sur son visage, et pas la moindre hésitation dans la voix :

- Pas encore.

J'étais sur le cul. Et en plus, j'étais vexé. Il n'avait tout simplement pas sourcillé en me disant ça.

- Parce que c'est au programme ??
- Pas vraiment.
- C'est-à-dire ?
- En fait, je n'ai rien contre. Si un jour ça se passe bien avec un mec, pourquoi pas. C'est tout.
- Ah…
- Attends, t'as quand même pas cru… ?
- Ah, ça, non. Non, mais ça donne un peu l'impression que tu t'es fixé une date limite pour passer à la casserole.

Il éclata de rire.

- Ok, la manière de présenter les choses n'était pas fabuleuse. Mais je n'ai pas l'intention de te violer dans ton lit…
- Bah, il n'y a pas viol quand l'autre est consentant…

Alors que cette blague-là était totalement innocente, mon petit Julien prit instantanément une jolie teinte d'écrevisse. Pour le coup, je ne savais plus quoi dire. Il rompit le silence.

- Ben au moins, t'es direct.
- Heu… Oui, enfin…
- T'inquiète, hein, je vais m'en remettre.
- T'es sur ?
- Certain. C'est juste que je ne m'attendais pas…
- …
- Ben, tu sais… ?
- … à ce que je sois aussi direct ?
- A ce que je te plaise.

Ok. Si on continuait sur ce terrain là, ça allait devenir gênant pour tout le monde. Et plutôt casse-gueule.

- Ecoute, t'es mignon, c'est certain. Par contre, je n'étais pas en train de te faire des avances. C'est juste que… Comment dire… ?
- Si je disais oui tu ne dirais pas non ?
- Arrête ! Je ne suis pas un mec qui saute sur tout ce qui bouge.
- C'est pas ce que j'ai dit.
- Je sais. Bon, on change de sujet, parce que je me demande comment va se finir cette conversation…
- Ok.

Pour le coup, elle était morte, la conversation. Moins d'une demi-heure après, nous étions tous les deux couchés, sagement allongés l'un à côté de l'autre dans nos boxers noirs. Bizarrement, une fois la lumière éteinte, la discussion revint sur les mecs et les filles. Nous nous racontions nos meilleurs coups, nos secrets d'alcôve, nos trucs les plus intimes et les plus fous. Le sommeil vint nous cueillir en pleine conversation.

Je me réveillai vers trois heures du matin. Sans doute le fait d'avoir quelqu'un dans mon lit. Le manque d'habitude… J'avais une foutue envie de me griller une cigarette. Je partis m'enfermer dans la salle de bains pour ne pas réveiller Julien. Assis sur le rebord de la baignoire, la cigarette à la main, pas tout à fait réveillé, je laissai mon esprit vagabonder. Je repensai à notre conversation de la soirée, à Julien me disant qu'il n'avait rien contre l'idée de se taper un mec… Un instant, je me demandai si… Mais non, je rêvais. Quoique… Est-ce que lui et moi ? Non, je devais laisser tomber cette idée. Elle était dangereuse. S'il avait été attiré par moi, il me l'aurait certainement dit. Ou alors il était trop timide ? Il avait peur que je refuse ? J'écrasai ma cigarette dans le cendrier, furieux contre moi-même de nourrir de telles pensées. A mon âge, il était plus que temps que j'apprenne à faire la différence entre fantasmes et réalité.

En revenant de la salle de bains, je le vis, allongé sur le clic-clac. Il avait repoussé la couette. Dans un geste inconscient, il avait glissé sa main dans son boxer. C'était plus que tentant… Mais bon, pas moyen. Vous comprenez certainement ce que je pouvais vivre à cet instant précis. Ce type était là, dans mon lit, aux trois quarts à poil… Je me recouchai, et j'essayai de me rendormir. En vain.

L'image de Julien, allongé dans mon lit, la main dans son boxer… C'était tout simplement insoutenable. Je remontai la couette sur lui. Il ne bougea pas. Je décidai de remettre sa main à un endroit où elle ne m'empêcherait plus de dormir. Mon cœur battait à cent à l'heure. Délicatement, en glissant ma main sous la couette, je cherchai son poignet. Je finis par le trouver, et je tirai doucement sa main. Dans son sommeil, il se retourna vers moi, passa son bras ainsi libéré autour de moi, et cala sa tête contre mon épaule. J'étais tétanisé. Là, pour le coup, je ne risquais plus de m'endormir. Finalement, les idées préconçues ne valent souvent pas grand-chose : moins de dix minutes plus tard, je dormais comme un bébé, Julien confortablement collé à moi. Je sentais la chaleur de sa peau contre la mienne, et cela m'aida certainement à trouver le sommeil…

Si ma nuit fut tout ce qu'il y a de plus standard, il n'en fut pas de même du réveil. Une délicieuse odeur de café flottait dans l'appartement. J'ouvris un œil, puis le second. Il me fallut quelques secondes pour me rappeler que je n'étais pas seul chez moi. Instinctivement, je cherchai Julien du regard. Il n'était plus dans le lit, mais en train de mettre la table. En boxer. La situation allait rapidement devenir délicate : si je devais me lever, mes émotions du matin, conjuguées à celle que provoquait en moi la vision de Julien en boxer, risquaient de me trahir. Inutile de vous faire un dessin, je pense.

- Salut !
- T'es réveillé ?
- Euh… Je crois, oui.
- Café ?
- Hé, du calme, faut que j'émerge, avant.
- Ah…

Le ton était ironique.

- Quoi, "Ah…" ?
- Disons que la partie de toi qui émerge en ce moment n'est sans doute pas celle que tu trouves la plus présentable…
- ???
- Vu que tu étais collé à moi quand je me suis réveillé, j'ai eu l'occasion de… Enfin, bref, disons que tu ne passes pas inaperçu dans un lit le matin au réveil…

J'étais au moins aussi navré qu'il pouvait être rouge. Ce qui n'est pas peu dire, vous pouvez me croire.

- Je suis désolé…
- Faut pas. Si tu t'étais réveillé le premier, la situation aurait sans doute été inversée.
- J'aurais préféré…
- Allez, arrête. Un mec qui a la gaule le matin, c'est normal.
- Ouais…
- Allez, café au lit pour tout le monde.
- Ah bon ?
- A moins que tu n'aies envie de t'exhiber ?

Quel petit vicieux ! Je n'en croyais pas mes oreilles. En plus, avec cette espèce de sourire sadique sur le visage… Il fallait que je me calme avant de me lever pour lui rouler une pelle et le regretter dans la seconde qui suivrait.

- Ok, espèce de pervers. Café au lit.

Le café me fit l'effet d'un coup de fouet, la douleur en moins. Son café était fait comme je l'aime : bien serré. Une fois ma tasse terminée, je la posai sur la table du salon, qui me servait de table de nuit. Il se pencha par-dessus moi pour faire la même chose avec la sienne. Mon cœur manqua un battement. Puis il se rallongea à coté de moi. Le soleil entrait par la porte fenêtre, inondant la pièce.

- T'as un truc de prévu, ce matin ?
- Non. Et toi ?
- Vu que je n'avais pas prévu de dormir chez toi, non. Tu fais quoi quand tu ne bosses pas ?
- Ca dépend. Généralement, je commence par glander une bonne partie de la matinée. Il est quelle heure ?
- Neuf heures et demie.
- Ouais… Je te préviens, je ne me lève pas avant onze heures.
- Il te faut tout ce temps-là pour débander ???

Il allait falloir lui apprendre les bonnes manières, à ce gars-là… Il me fallut moins de trois minutes pour l'emballer dans la couette de telle manière qu'il ne puisse plus bouger du tout. Nous étions tous les deux morts de rire. Je finis par relâcher mon étreinte et me rallonger à côté de lui. Il s'extirpa tant bien que mal de sa prison, remit soigneusement la couette sur le lit et se glissa dessous, à mes côtés. Il posa à nouveau sa tête sur mon épaule, et la conversation revint sur ces nuits endiablées que nous avions vécues.

Au fil des mots, je découvrais un Julien que je ne connaissais pas. S'il paraissait cool et décontracté, je me rendais compte que c'était une façade. Il fallait qu'il se sente en confiance pour se lâcher. Bon, certes, il s'était pas mal senti en confiance ces dernières années, mais les mêmes noms et les mêmes lieux revenaient souvent. J'étais beaucoup plus éclectique dans mes sorties. Il paraissait tantôt surpris, tantôt amusé, de ces anecdotes que je lui racontais. Nos virées avec Greg le faisaient rire aux éclats, certaines soirées finies dans un lit - et pas pour dormir - l'intriguaient. Il finit par poser une question qui devait lui trotter dans la tête depuis un moment.

- En fait, tu as été en couple avec Greg, mais c'est tout ?
- En couple, non, pas qu'avec Greg. Mais pour ce qui est de la vie commune, oui.
- Qu'est-ce qui a foiré entre vous ?
- Rien. Un jour, on s'est dit qu'on ferait bien de se trouver chacun un appartement, parce qu'on se sentait à l'étroit. Je ne sais même plus si l'idée vient de lui ou de moi.
- Comme ça ?
- Oui, comme ça. Et depuis, on se voit au moins trois fois par semaine.
- Et vous… ?
- Ca arrive. Disons qu'on n'en a pas souvent l'occasion.
- C'est bizarre, comme relation, tu ne trouves pas ?
- Non, tant qu'aucun de nous deux n'est en couple.

Il n'était vraisemblablement pas convaincu.

- Si je faisais ça, Audrey me flinguerait sans sommation…
- Oui, mais vous êtes en couple, pour autant que je sache.
- Ah, t'es sûr ? Dans ce cas-là, t'es vachement mieux renseigné que moi.
- ??!!
- Ben, un couple, c'est quand on vit à deux, qu'on a une relation sérieuse. Je me trompe ?
- A priori, non. Pourquoi ?
- Parce qu'on ne vit pas à deux. Je vis avec elle. Et tu peux me croire, c'est sacrément différent. Et puis les seules relations sérieuses qu'on a… Ben tiens, c'est marrant, j'ai beau chercher, j'en trouve pas…
- Alors, où est le problème ? Si tu penses que vous n'êtes pas un couple, c'est que vous n'êtes pas un couple. Point final.
- Oui, mais si elle pense le contraire.
- Si mes souvenirs sont bons, pour former un couple, il faut être deux…
- Ouais…
- T'es pas d'accord ?
- Si, si, bien sûr.
- Ben alors ? Où est le problème ?
- Ca veut dire que je suis célibataire ?
- D'après toi ? Tu te sens célibataire ?
- En fait, oui. Depuis pas mal de temps.
- Julien, je n'arrive pas à te suivre. Est-ce que ça fait longtemps que tu ne considères plus Audrey comme ta copine ?
- Assez longtemps, en fait, oui.
- Mais encore ?
- Ben… Ca doit faire plus d'un an qu'elle et moi… Enfin, bref, je ne vais pas te faire un dessin…

Je me redressai dans le lit, plus que surpris par les déclarations de Julien. Il se redressa le temps que je me cale contre les oreillers, puis reposa sa tête sur mes jambes.

- Ca t'en bouche un coin, on dirait…
- Oui, ça m'en bouche un coin. Ca c'est clair.
- A ce point là ?
- Pourquoi tu me demandes ça ?
- Ben tu verrais ta tête, mon pauvre.
- J'étais juste en train de me dire que si j'avais un mec comme toi dans…

Je stoppai net, incapable de finir ma phrase. Il éclata de rire.

- Si t'avais un mec comme moi dans ton lit, tu ne te contenterais pas de dormir, c'est ça ?

J'étais au supplice.

- En gros, oui.
- Je te rappelle que c'est exactement ce qui se passe depuis hier : je suis dans ton plumard. Et, sauf amnésie, on a juste dormi, toi et moi…
- Ouais, sans commentaire, s'il te plaît.

Il feignit une mine indignée :

- Tu as profité que je dorme pour faire de moi ta chose ? Salaud !

Je le regardai fixement. J'étais perdu dans mes pensées. Si un jour ce petit diable décidait de passer à l'action, je ne m'en plaindrais pas, c'était limpide dans mon esprit encore mal réveillé. Mais de là à abuser de lui… Même si l'idée était tentante… Je redescendis sur terre à la vitesse de l'éclair : une main qui n'était pas la mienne s'aventurait sous la couette, et vadrouillait sur mon boxer…

- T'es à l'aise ?
- Pas autant que toi, mon ami Romain… Y'a un truc dur qui me gêne…

J'allais mourir. J'espérais seulement que ce serait rapide et pas trop douloureux. Dans la catégorie "pris sur le fait", je venais de décrocher la médaille d'or. Contre ma volonté, je le jure, mais tout de même. Et ce bougre de crétin qui laissait sa main sur mon boxer… Il s'était calé confortablement la tête, comme si de rien n'était. Quelque chose venait de changer dans notre relation… Et, loin de me faire débander, cette situation m'excitait au plus haut point…

- Julien ?
- Oui ?
- Tu veux bien enlever ta main de là, s'il te plaît ?
- Ca te dérange ?

Allez, le coup du regard innocent…

- Ca me met mal à l'aise, oui.
- On ne dirait pas, pourtant.
- J'ai dit que ça me mettait mal à l'aise. Pas que ça ne m'excitait pas.
- Alors, où est le problème ?
- Julien, assieds-toi, s'il te plaît.

Il se redressa, un air coupable sur le visage. Et pour le coup, je savais que ça n'était pas feint.

- Je suis désolé. Je ne pensais pas…
- Laisse tomber. C'est juste que je ne m'y attendais pas.
- C'est la première fois que je touche un autre mec.
- Et ?
- Ben, rien. Enfin, je ne suis pas mort, quoi.
- Encore heureux.
- Tu ne le prends pas mal, hein ?
- Non.
- T'es sûr ?

En l'entendant, je revoyais Greg, quelques années plus tôt, a camping, dans cette tente qui avait fait de nous beaucoup plus que de simples amis. Greg avait eu la même expression sur son visage. Je ne voulais pas voir Julien pleurer. Je me penchai, et je l'embrassai doucement. Il ne bougea pas.

- Ok, tu ne le prends pas mal.
- A une condition.
- Laquelle ?
- Disons que si je… Si je m'aventure sur le même terrain que toi…
- Promis, je ne crierai pas.

Nous avons passé la journée au lit, ainsi que la journée du lendemain. N'allez pas vous imaginer que nous nous sommes envoyés en l'air durant deux jours, ça n'est pas le cas. Mais je ne vous cacherai pas qu'au lieu de passer une semaine chez moi, Julien y a passé un bon mois, pour finalement quitter définitivement Audrey et s'installer dans le studio au dessus du mien. Nous passons beaucoup de temps chez l'un ou chez l'autre, et nous ne nous mettons pas au lit que pour dormir. Toutefois, nous ne sommes pas un couple, et je peux vous dire qu'aujourd'hui, Julien a parfaitement compris quel genre de relation j'entretenais avec Greg. Et qu'il ne la trouve plus aussi "bizarre" qu'il y a quelques semaines…

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