Le choix d'une vie
Le site de Benoît alias BHmtl
de Benoît


Ce texte m'a été inspiré par les démons de ma quarantaine. Il a été écrit sous forme de pièce de théâtre, pas nécessairement pour être joué un jour, mais beaucoup plus par l'inspiration du moment... Il sera peut-être interprété sur scène un jour... Qui sait ! Soyez avisé, qu'il comporte des scènes de violence et d'érotisme gai, qui pourraient ébranler certains navigateurs.

Un acte, un personnage, un figurant, une voix. (Durée : 1 heure 10 minutes) première version — avril 2005

(Un temps non défini, Simon, quarante ans, aigri, usé, seul, dans un pièce (genre loft) sombre, froide et enfumée. Il est assis dans un fauteuil, style «Laz-e-Boy», la tête enfoncée dans le dossier, de biais à une grande fenêtre à carreaux, sale et embuée, derrière laquelle ont distingue les lueurs de la ville. Aucun bruits ambiants, c'est le silence total.)

(Dans un coin de la pièce (jardin avant), une caméra installée sur un trépied qui pointe vers le fauteuil. À côté du fauteuil, devant la fenêtre, une petite table sur laquelle repose une petite lampe allumée, un cendrier, un paquet de cigarettes, un briquet, une carafe de vin rouge, un verre à demi plein et un téléphone. Au centre de la pièce, face à la porte d'entrée (côté cour), une valise, sur laquelle repose un imperméable et un chapeau beige.)

(L'homme regarde à la fenêtre, le bras droit accoudé sur le bras du fauteuil, le combiné du téléphone à la main, collé sur son ventre, l'autre bras accoudé également, la main tenant une cigarette allumée, pointe vers le ciel, près du visage. Il raccroche le téléphone, prend le verre de vin, le vide, le redépose, met sa main sur son genoux et se tourne vers la caméra.)

(Il parle calmement, avec une pointe d'amertume, un soupçon de tristesse dans la voix.)

— Mon plus grand bonheur, mon bonheur ultime... sûrement mes premières années, les toutes premières... quand je faisais rire et soupirer... avant que je commence à faire rire de moi et à soupirer... Je ne connaissais rien de la vie que j'allais devoir traverser, ne me rendais pas compte de ce à quoi je devrais faire face... rien d'autre que de boire et manger, dormir, pleurer, rire et m'amuser.... (il rit) semblable à aujourd'hui quoi... sauf que, je ne m'amuse plus... (Il perd son sourire) presque plus...

(Il pense, a un soupir nostalgique.)

— Mes premières années... (Il hoche la tête en signe de non.) pas de soucis, pas de craintes, aucune responsabilité... pas de choix à faire... La belle vie quoi ! Pas de choix... pas au début, non... au début, les choix sont fait pour nous et on a rien à dire... on nous dit rien, on nous dit pas pourquoi... pourquoi... pourquoi ensuite, on passera le reste de notre vie à ne fait que ça, des choix...

(Un temps...)

— Des choix, on en fait des bons, on en fait des mauvais... et les mauvais nous obligent souvent à en faire d'autres, bons ou moins bons, pour s'en sortir... pour corriger les autres choix... mais, les choix les plus importants, les premiers... ceux qui font toute la différence, notre différence... on a pas la possibilité, le droit de les faire... non... on a pas le choix du début et on a rarement le choix de la fin... pour ça, on a rien à dire... faut accepter, sans essayer de comprendre...

(Il se repositionne sur le fauteuil, prend une bouffée de cigarette.)

— C'est pour ça que je vous raconte... pour comprendre, comprendre pourquoi... je me raconte pour me comprendre, comme j'ai passé ma vie à essayer de le faire... comprendre, me comprendre... mes états d'âme... ça fait des années que je les couche sur papier... je ne les ai jamais réellement... parlé... alors ce soir je parle, je vous parle... je vous raconte pour que vous compreniez l'histoire... l'histoire d'une vie et de ses choix... mon histoire, mes choix... je tiens à vous la raconter, parce qu'elle est différente de la vôtre, même si elle parait semblable... on a tous une histoire à raconter... on a tous une vie à comprendre... on a tous des états d'âme... je vous les raconte pour que vous compreniez mes choix... mon choix...

(Il regarde la valise au centre de la scène.)

— Mon choix de quitter ces lieux qui m'accablent, et partir vers de nouveaux horizons en laissant tout derrière moi... vous inclus... pour recommencer une nouvelle vie, différente... ou pour oublier l'actuelle... je n'ai mis aucuns souvenirs dans ma valise, je les enferme ici... sur cette vidéocassette... peut-être pour que d'autres se souviennent... je choisis de m'effacer discrètement et de m'envoler vers un lieu inconnu, où je pourrai, peut-être... j'espère... tout reprendre d'une meilleur façon... refaire différemment... avoir d'autre choix... peut-être que je me sauve pour rien aussi... peut-être que rien n'est différent, ailleurs... peut-être qu'il n'y a rien de mieux, ailleurs... je prends le risque...

(Il regarde à la fenêtre, reviens à la caméra, se penche vers elle.)

— Vous voyez!

(Il prend une dernière bouffée de sa cigarette et l'éteint.)

— On ne ma jamais demandé si je voulais être ici, oui, ici.

(Il se repositionne sur le fauteuil.)

— Pas ici ce soir, dans cette pièce mais... ici, sur cette terre, dans ce monde, dans cette vie... ce cirque... ce cirque où l'on nous envoi pour faire... tantôt le clown, tantôt l'acrobate, tantôt la bête, ou le maître de piste... ce cirque qu'est la vie... suis-je content d'y être ? Je ne sais pas, je ne sais plus... je l'ai déjà été, il n'y a pas si longtemps... il y a quelques années... hier peut-être... je voudrais être ailleurs... dans un autre cirque...

(Il soupir.)

— On n'a choisi de me faire venir dans ce monde, sans se demander si je voulais vraiment y venir... sans me donner le choix... sans m'expliquer pourquoi je devais y être... ici, à cet endroit précis... et de la façon dont je suis... je n'ai toujours pas compris pourquoi... pourquoi tout ça... pourquoi naître pour mourir... briller pour s'éteindre... se battre pour perdre, en bout de ligne... il n'y a pas de réponses je crois... pas de vraies réponses...

(Un temps...)

— Pas de réponses à ce choix du début... à ces choix du commencement... naître homme ou femme, grand ou petit, blond ou brun, riche ou pauvre, malade ou en santé, au chaud ou au froid... on est condamné dès le début, à vivre avec ce que l'on nous donne... faut faire avec !!! Certains ne se poseront pas de questions et feront avec, toute leur vie... moi je me questionne, je l'ai toujours fait, je le fait encore et toujours... toujours trop je crois... réfléchir, c'est pas toujours bon quand j'y réfléchi...

(Il pense, sourit.)

— Je suis bien content d'être né homme... un bon choix... je n'ai rien contre les femmes, non... mais, je ne voudrais pas être à leurs places... déjà que j'ai toute la misère du monde en prendre la mienne dans ce monde d'homme... je n'aurais pas survécu, pas avec mes faiblesses, mes convictions, mes choix et ceux des autres... je n'ai peut-être pas plus survécu en tant qu'homme dans le fond, je suis peut-être déjà mort... un peu mort... ma vie l'est de plus en plus...

(Il pense.)

— J'aurais aimé être plus grand aussi, moins maigre, moins fragile... plus carré, plus... solide... J'aurais peut-être pu me défendre un peu plus... du moins, faire peur, intimider... peut-être pas non plus... la faiblesse, la lâcheté, la peur... c'est dans le courage que ça se passe, pas dans les bras... et le courage, c'est dans les yeux qu'il se perçoit... pas dans le corps... mes yeux... mes plus grands traîtres...

(Il sourit, un peu.)

— Je sais, personne n'a jamais ces choix... pas pour l'instant du moins... c'est peut-être mieux ainsi d'ailleurs... la perfection, ça doit être ennuyant... quoique... (il rit) et personne n'est jamais vraiment content de ce qu'il a... je ne suis jamais content... vous me connaissez, je ne suis jamais content, je n'ai jamais été content, totalement comblé... pourtant j'en ai eu, plus que bien des gens... j'en ai toujours voulu plus, j'ai toujours voulu mieux, je n'ai jamais eu ce que je voulais, comme je le voulais... presque jamais...

(Un temps...)

— Je ne suis quand même pas à plaindre, j'aurais pu être mieux peut-être, mais... j'aurais pu être pire aussi... en me regardant et en regardant les autres... hier... aujourd'hui... en me comparant, parce que c'est ce que l'on fait tous, volontairement ou non... j'aurais peut-être aimé choisir... qui n'aimerait pas avoir ces choix... ça aurait changé quelques choses ? En apparence, peut-être... en résultats, peut-être pas... sûrement pas...

(Il soupir.)

— Non ! On ne m'a rien demandé et on m'a foutus là, comme ça, dans une vie... avec des choix tout fait d'avance pour moi, des choix pour un début de vie, qui compterons beaucoup dans le futur, mon futur... mais bon, la vie c'est comme ça, au début on ne comprends rien...

(Un temps...)

— On a pas le choix du début, pas le droit de choisir, pas tout de suite du moins, on nous dit rien et on choisi pour nous... mais ce que l'on ne nous dit pas non plus, c'est qu'en bout de ligne, tout au long de notre futur, on aura rarement la possibilité de réellement choisir... des vrais choix, je veux dire raisonnés ou insensés mais... des vrais choix, des choix que l'on fait pour nous-même... dans le seul but de se faire du bien, à nous-même... pas des choix parce qu'on a pas le choix, pas des choix pour s'en sortir... se sortir de ses propres choix... ou de ceux des autres...

(Il pense.)

— Les choix... C'est de là je crois, que proviennent toute les frustrations, la révolte... pour certain, pour moi... c'est peut-être ça qui brise tout, qui à tout brisé pour moi... mes frustrations, ma révolte...

(il regarde quelques seconde par la fenêtre, regarde son paquet de cigarette, le touche, puis regarde vers la caméra de nouveau.)

— Vous me demandez souvent comment je fais pour être si... impassible, imperturbable, devant les impasses d'une vie... comment je fais pour rester toujours aussi... maître de moi-même, terre à terre, froid, devant des situations angoissantes, frustrantes... je vous réponds toujours «Je suis comme ça, c'est tout !»... je ne l'ai pas toujours été, je ne le suis peut-être toujours pas, c'est ma vie qui m'a amené à être ou... paraître ainsi... n'oubliez pas, je suis comédien et... humain... c'est l'expérience, l'orgueil, l'éducation... un mélange de tout ça...

(Un temps...)

— J'ai été élevé dans une famille moyenne, avec des parents normaux... moyens... encrés dans leurs valeurs et leurs craintes... ils m'on appris à avancer dans la vie d'une bien drôle de façon... en m'expliquant que, mieux vaut se taire plutôt que de parler, courir au lieu d'affronter, ne rien laisser transparaître, ne rien laisser ni entrer, ni sortir de soi, craindre le pire plutôt que de se lancer... éviter les difficultés... fuir... la fuite, y a rien de plus lâche... le plus lâche des courages... je suis un expert en fuite... j'ai fais ça toute ma vie... je le fais encore un peu ce soir...

(Un temps...)

— Mes parents... mes éducateurs comme j'ai choisi de les appeler... m'ont inculqué leur savoir, celui qu'ils avaient reçu et acquis... ils m'ont imposés leurs croyances, transposés leurs peurs et leurs rêves, leurs choix, pour eux et pour moi... j'ai écouté, j'ai entendu... mes forces et mes faiblesses ont fait le tri dans tout ça, pour devenir ce que je suis aujourd'hui... un peu de eux, un peu de moi... un mélange explosif, un mélange pas toujours heureux...

(Un temps...)

— J'ai donc... (fait le signe des guillemets avec ses doigts) ...évoluer... dans une petite banlieue hermétiquement fermée à la réalité... dans des petits bungalow presque tous identiques, abritants des gens différents dans leurs bagages passés mais, identiques dans leurs projets d'avenir. Créer un beau petit nid familial, dans une environnement de bon voisinage... dans une petite communauté qui fuit les dangers de la grande ville. Une communauté qui s'emploiera de toutes ses forces à taire la différence, cacher la marginalité, exclure les non conformistes... j'étais là, dans ce paradis sur terre, celui de mes parents et je devais être fort, suivre la masse, me tailler un bel avenir, sans déshonorer ma famille, sans faire de vague, sans faire parler les voisins, sans faire d'erreurs. J'étais là, faible dans ce paradis arrangé, qui s'est rapidement transformé pour moi... en enfer... c'est là que j'ai commencé à être mal... mal — heureux... tout jeune... si jeune...

(Un temps...)

— Au début on ne se rend compte de rien, on joue, on mange et on dors... c'est tout ce qu'on nous demande, ce n'est pas compliqué... un petit animal domestique... des récompenses quand on est bon, des punitions quand on l'est moins... on se fait dire oui, on se fait dire non et on grandi avec le souvenir des non et l'espérance des oui... dans ce terrain de jeu qu'est la vie...

(Il pense.)

— Ce terrain de jeu qui s'est élargi, par mes premiers pas à l'école... c'est là je crois que le paradis s'est réellement transformé en enfer... l'école... pour apprendre la vie dit-on !!! Je ne voulais pas... je me souviens, je ne voulais tellement pas... je ne savais pas pourquoi mais, je ne voulais pas... je n'ai pas eu le choix... pas que je ne voulais pas apprendre, vous le savez, je suis le gars le plus curieux du monde... j'aime apprendre, comprendre... trop quelques fois ! J'avais peur je crois... peur de l'humain, de ce que j'allais apprendre... sur l'humain, sur moi... peur de comprendre que l'animal domestique du début, devient inévitablement une bête sauvage tôt ou tard...

(Il allume une cigarette, se reverse un verre de vin, prend une bouffée, une gorgée.)

— J'ai goûté à mes premiers contacts avec la société... la vraie... celle qui t'attend à bras ouverts pour te faire comprendre que rien n'est jamais vraiment gagner. C'est là, je crois... que j'ai commencé à avoir des choix, les premiers vrais choix, fait par moi, pour moi... parce que j'apprenais une chose des plus importante... penser, réfléchir, analyser, comparer... une chose que l'on commence à faire un jour et que l'on fait pour le reste de notre vie, sans arrêt... trop souvent d'ailleurs...

(Il prend une grande bouffée de cigarette, la dépose dans le cendrier, se cale dans le fauteuil et expire la fumée lentement vers le ciel.)

— J'avais deux choix... en fait, au début, on a tous les mêmes choix je crois, des choix inconscients, qui ne sont pas nommés mais qui doivent être fait... pour continuer, pour avancer... soumission ou révolte... refouler l'animal dans cet enveloppe docile, plaire à la masse, prendre sa place et suivre, subir, survivre... être le petit garçon modèle que tout le monde rêve d'avoir, cet animal docile... où dors la bête... ça, c'est ce que l'on m'avais appris, c'est ce que l'on voulais de moi... ou alors... écouter la bête en soi, faire sa propre place, sa trace, subir, survivre... l'instinct de survie... être cet enfant rebelle qui n'est que déception, apprivoiser la bête pour la rendre plus humaine... humaine et vulnérable... être ce que je ressentais et non ce que les autres souhaitaient que je sois...

(Il a un petit rire, presque silencieux, venant de la gorge. Il se penche en avant pour se rapprocher un peu de la caméra.)

— Vous savez, l'image de nos conseillers, ange et démon, de chaque côtés de notre tête ? (rire) Et bien, mon ange à moi avait des cornes et mon démon des ailes...

(Il se recale dans le fauteuil, jette un regard vers la fenêtre, le ciel, puis revient à la caméra. Il sourit.)

— J'ai écouté celui qui avait des ailes, parce que j'en voulais moi aussi... pour m'envoler, m'évader... ai-je fais le bon choix ? (Il lève les yeux vers le ciel.) Je ne le saurai jamais... (Il fixe le plancher, fait un non de la tête.) je ne regrette rien... presque rien...

(On cogne à la porte, il tourne la tête pour regarder derrière lui, vers la porte. On entend une voix masculine, étouffée par une porte, entrecoupée par des cognements):

« Simon, ouvre-moi, je sais que tu es là, j'ai une bouteille de vin pour ta fête... ton vin préféré... et un cadeau... Simon, ouvre, fait pas le con... Tu ne peux pas rester tout seul un soir comme ce soir... Simon... Simon... Merde !!!»

(Il ne bronche pas. Son regard revient vers la table. Il prend une bouffée de sa cigarette puis l'éteint, il prend une gorgée de vin, dépose son verre et revient à la caméra.)

— Je fais pas le con Alex... ( Il a un petit rire) pas plus que les autres fois, pas plus que d'habitude...

(Il se repositionne sur le fauteuil.)

— Tout jeune, j'étais... chétif, fragile et plus petit que la moyenne des enfants de mon âge... trop petit... j'ai été dès le début, le souffre douleur de mon voisinage, de mon école... de cette société... J'ai subis haine et humiliation, jour après jours... on me bousculait, me lançait des roches, me criait des noms, on se moquait de moi... je ne savais pas pourquoi mais... j'ai appris à me défendre, à me battre... je l'ai toujours fait, je n'avais pas le choix... je le fait toujours... je me bat contre mon passé, contre les préjugés, la haine, la peur... je me bat contre moi-même, je me bat pour aimer, être aimé... survivre... aimer...

(Il soupir.)

— Dès le début, j'ai cherché l'amour, sans trop savoir ce que je cherchais, parce que trop jeune... je cherchais l'amour, c'était viscérale... ça l'est toujours... c'est puissant, c'est fort, c'est en dedans de moi, ce besoin d'amour, de tendresse, d'affection... d'attention... ça fait mal... j'avais 10 ans et je cherchais l'amour que je n'avais pas, que je n'avais plus... déjà... du genre de celui que j'avais eu à ma naissance... je ne m'en souviens pas mais, je sais qu'il devait être... merveilleux... cet amour sans borne qu'on vous offre quand on est tout petit... généreusement, sans qu'on le demande vraiment... on se retrouve dans des bras chaleureux, protecteurs... on se fait cajoler, bécoter, regarder avec des yeux plein... d'admiration... je le voulais encore, voulais être aimé comme ça... encore... je ne me sentais pas aimé, mal aimé... je cherchais l'amour et ne recevais que haine et indifférence... il y en avait sûrement de l'amour... tout jeune, mes parents m'aimaient sûrement beaucoup, ils m'aiment encore sûrement aujourd'hui... même s'ils détestent ce que je suis devenu... ils m'aiment encore sûrement mais ils ne le disent pas, ils ne me le disent pas... ils ne l'ont jamais réellement dit, de vive voix... «à quoi ça sert de le dire ou de le démontrer, tout le monde le sait, tu est grand maintenant... il ne faut pas trop en donner, c'est dangereux de se donner...» je me suis trop donné... je ne dit pas assez que j'aime... je dit trop que j'en ai besoin...

(Il pense.)

— J'avais 10 ans je crois, quand j'ai compris que ce serait toujours comme ça, pour moi, que je devrais toujours me battre, me défendre, me cacher, courir, me sauver... chercher... chercher l'amour... chercher à me faire aimer, à aimer... j'avais 10 ans quand j'ai réalisé que le plus grand choix de ma vie était à faire... là, maintenant... avant qu'il ne soit trop tard... avant que je fasse d'autres choix...

(Il lève la tête un peu de côté, comme pour s'aider à mieux imager ses souvenirs. Il sourit.)

— À la télé, il y avait ces deux jeunes hommes, plus vieux que moi, qui s'aimaient en secret, en silence... rien n'était vraiment dit, ça ne se disait pas à l'époque, mais tout était clair, pour moi du moins... ils étaient si beaux ! Je les regardais s'aimer dans leur triste bonheur secret et je m'y suis reconnu, je m'y suis vu... je les ai enviés... je les ai voulus... même si je savais que je n'avais pas le droit... on m'avait appris tout jeune que ce n'était pas bien, pas acceptable... je me souviens... j'ai regardé tout autour de moi, pour être certain que personne à la maison n'aperçoive la flamme qui venait d'allumer en moi... et j'ai rêvé en silence...

(Il a un sourire radieux, quelques secondes, puis retombe dans sa mélancolie.)

— Tout est devenu clair dans ma tête. Je venais de réaliser le pourquoi de ma différence. Non ! Je venais de comprendre... comprendre cette différence qui me démarquait des autres, qui m'en éloignait... je comprenais enfin un des pourquoi de ma révolte, celle qui brûlait en moi... celle qui brûle toujours... j'étais comme ça moi aussi... tapette !!! comme mon père s'amuse à si souvent le dire... Maudite Tapette ! Cette bête monstrueuse dont personne ne veux dans sa famille, dans son voisinage, dans son champs de vision... une bête qui fait peur... (Il sourit) moi, je n'ai pas eu peur... peur de moi je veux dire... (Il perd son sourire) mais j'ai eu peur des autres par contre... ça, oui... ça m'a foutus la trouille...

(Il pense...)

— Dès que j'ai été en âge d'entendre et de comprendre, même avant peut-être... on a tenté de m'entrer dans la tête que ce monstre était le mal incarné, et qu'il fallait l'éviter. Éviter d'en parler, d'en côtoyer, d'en être... surtout d'en être. J'étais comme ça moi aussi... cette bête monstrueuse qui n'a pas sa place... j'avais ce mot tabou que me collait à la peau, qui fait peur, et je ne l'avais pas choisi... un autre choix que je n'avais pas fait... j'étais marginal, heureusement... je le suis toujours, je crois... alors je n'ai pas écouté la voix de mes éducateurs, mais plutôt celle de mon coeur et de mon petit moi intérieur. Cette voix qui m'a guider toute ma vie, pas toujours sur le bon chemin, mais sûrement dans la bonne direction, et j'ai fait un choix, le choix d'une vie... un choix facile dans mon cas... vivre sa vie, en écoutant son coeur... ses pulsions...

(Il regarde à la fenêtre un court instant, prend une gorgée de vin, puis reviens à la caméra.)

— C'est drôle comme la vie est faite... mal faite... Quand on voudrais choisir, on a rarement le choix, et quand on nous offre un choix, on voudrais n'avoir jamais eu à le faire... Aurais-je voulus être différent... ne pas être ? Je ne sais pas, peut-être que ça aurait été plus facile... peut-être pas... j'avais 10 ans, j'avais un choix, j'ai choisi... mon premier grand choix, un choix réfléchis, un choix à conséquences... un choix parce qu'on à pas le choix... écouter mon coeur, celui qui a des ailes...

(Le téléphone sonne, il se lève, va derrière le fauteuil, prend le fil du téléphone et l'arrache violement du mur. Il reste là debout, près de la fenêtre, à regarder le vide devant lui.)

— Le silence... mon ennemi, mon allié... celui qui me suit depuis mes premiers choix... celui qui m'est utile autant qu'il me détruit, celui qui est essentiel à ma survie, inévitable à ma perte... écoutez ce silence... écoutez... (un temps) c'est moi...

(Il réagit, secoue la tête, comme s'il réalisait qu'il divaguait, verse du vin dans son verre et retourne s'asseoir dans le fauteuil.)

— C'est après ce choix que tout a basculé, toute ma vie... mon avenir... je n'aurais désormais que des choix à faire, pour m'en sortir sans trop d'écorchures... toujours et encore des choix. À chaque pas, chaque rencontre, à chacune de mes paroles, chacun de mes gestes, je devrais choisir... taire ou dire, révéler ou cacher, être vrai ou jouer... j'ai choisi mon chemin, celui que je devais suivre, celui qui m'a mené jusqu'ici...

(Il prend une gorgée de vin.)

— C'est certain qu'à 10 ans, dans le milieu où je vivais, j'ai choisi de me taire, de me terrer, jusqu'à ce que je trouve le chemin qui me mènerait à ma liberté... et je l'ai cherché... cherché...

(Il s'allume une cigarette, la regarde, sourit.)

— J'ai peut-être pris un raccourci que je n'aurais pas du prendre... à 11 ans, j'ai perdu ma virginité, volontairement... avec un homme, un garçon de mon âge, avec qui je me suis découvert encore plus... avec qui j'ai aimé encore plus ce que j'étais, ce que je devenais, parce que je me sentais moi-même, intègre... puis j'ai commencé à fumer, et à boire, à tester l'interdit, tâter le non dit, pour faire des erreurs, des découvertes, engendrant des bons et mauvais choix, que j'avais besoin de faire je crois, pour traverser la jungle, apprendre à l'apprivoiser... cette jungle où je me suis finalement jeté par choix, à 16 ans pour me sauver de la cage dans laquelle je m'étais réfugiée, quand j'ai choisi de vouloir devenir humain... plus humain que les autres... quand j'ai choisi de combattre l'homme, lui qui me provoquait... celui dont j'ai appris à me méfier, un peu... un peu trop tard...

(Il pense, perd son sourire.)

— Je m'en souviens comme si c'était hier... (Il ferme les yeux) peut-être parce que la douleur est toujours là, caché au fond de moi... (Il ouvre les yeux) même si je fais semblant depuis tout ce temps que j'ai oublié... pardonné peut-être... oublié, sûrement pas... le printemps de mes 13 ans... le printemps où quelque chose en moi est mort... où une partie de l'humain en moi est restée dans cette cave humide... (Il se rince la gorge) cette cave isolée où j'étais allé pour me faire des amis, des amis que je n'avais pas et que je voulais, pour me sentir plus... normal, pour me sentir aimé, apprécié... je me souviens, j'avais 13 ans, ils en avaient 15 ou 16, ces cinq gars que j'admirais parce qu'ils avaient le respect de tous, parce qu'ils étaient les plus forts... parce qu'ils étaient beaux aussi sûrement... ils étaient plus forts que moi et ne me respectaient pas... (Il a un petit rire empreint de dégoût) ils m'ont expliqué cette après-midi là, dans cette cave, la différence entre un gars et une fillette, entre un homme et une tapette... ils me l'ont montré leur définition de l'homme... l'un après l'autre, tour à tour, pendant plus d'une heure... (avec un peu de rage) en me déchirant le coeur de leur haine, en me transperçant le corps de leur masculinité... en ébullition...

(Il se rince la gorge, ravale ses larmes.)

— J'étais cloué au sol, immobilisé... je ne pouvais bouger, me défendre, mais je pouvais voir leurs visages... démoniaques, leurs yeux vides... je les entendais me haïr, s'encourager à me haïr... je les voyais s'admirer les uns les autres, en m'humiliant... je sentais leur rage, en moi... animal... ils étaient en train de tuer le petit enfant en moi et ils trouvaient ça drôle... j'ai dit non, j'ai crié, j'ai pleuré... un homme ne pleure pas, alors ils ont continués, pour que je comprenne... je me suis tue, et j'ai attendu que le petit garçon en moi meurt totalement, en silence... ce silence qui est devenu ce jour-là mon ami, mon seul ami...

(Il prend sur lui-même, se redresse.)

— Je me suis relevé, je me relève toujours après un mauvais choix... je suis rentré chez moi, blessé, en silence, pour ne pas me faire voir, je ne devais pas être vu, tout ça ne devait pas être su... je me suis tue, j'ai pansé mes blessures, seul... et j'ai oublié... oublié cette cave, cette journée, cet enfant en moi... j'ai oublié de me remettre à vivre aussi... ma révolte déjà présente s'est mise à brûler plus fort, la peur et la douleur passée, le lendemain matin... et j'ai commencé à survivre... fuir et survivre, fuir pour survivre... en silence... j'ai été fort, j'en suis fier, j'ai survécu... j'ai passer par dessus cette première mort et j'ai continué à avancer, avec un but encore plus fort en moi... partir de cet enfer pour me créer une vie à moi, la vie que je voulais, celle que je méritais, celle dont je rêvais...

(Il pense.)

— Ça a pris quelques années et quelques mensonges, mais j'ai réussi... j'ai atteint mon but, réalisé mon rêve... j'ai fuit ma banlieue maudite pour me réfugier à la grande ville, tout seul dans ce paradis des découvertes... un paradis ? Un purgatoire plutôt... c'est peut-être plus grand, plus... indifférent... c'est quand même rempli... d'humain... et j'ai continué à chercher, à me chercher... Tout jeune, je cherchais l'amour, le respect, l'attention et je ne trouvais que haine et mépris... j'ai continué à chercher ailleurs, ici... et j'ai trouvé un peu d'amour, un peu plus... et j'ai trouvé le sexe, encore... très jeune, trop jeune... expériences... amour, sexe... ça va ensemble, à ce qu'on dit... je les associais un temps, je les ai dissocié, un jour, ça me colle à la peau depuis... amour et sexe... j'ai eu un, j'ai eu l'autre, rarement les deux à la fois... aujourd'hui, je n'arrive à trouver ni un, ni l'autre... l'expérience... ça me sert peut-être aujourd'hui, je ne fais plus confiance, plus autant... pas assez ? Je me méfis, un peu plus... je ne me donne plus, moins... pourtant c'est ce que j'aime le plus faire... me donner, m'abandonner... ça fait trop mal, je ne le fais plus... j'ai trop peur de le faire... je le ferais bien aujourd'hui... là... maintenant...

(Un temps...)

— Les hommes... (Il soupir) ...je les ai détesté dès mon plus jeune âge... Je les ai détesté parce que je savais au fond de moi que ces hommes qui me blessaient déjà depuis toujours, me feraient souffrir toute ma vie durant et de manière souvent très cruelle... j'étais la victime parfaite... jeune, insouciant, vulnérable... assoiffé d'amour... je les détestais, les détestes toujours, et les aimes en même temps... je les ai toujours aimé... (Il rit) C'est fou non ?

(Il sourit.)

— Je les déteste, mais ne déteste pas les aimer... ne peux m'empêcher de les regarder, de les admirer, les désirer... parce que même si je sais qu'ils finiront toujours par me blesser, ils sont les seuls à arriver à me faire vibrer, comme j'ai besoin de vibrer... ils sont ceux par qui j'ai besoin de trouver cet amour viscéral... cette tendresse... ce sexe...

(Il prend une bouffée de cigarette, rit)

— La vie est un grand paradoxe... presque autant que moi... mais ça, vous le saviez déjà...

(Il dépose son verre et sa cigarette.)

— J'ai vieillis... vieillis, confronté à pleins d'autres choix, des bons et des mauvais et plus souvent qu'autrement, des choix parce qu'on a pas le choix... J'ai perdu une famille... que j'ai oublié, par choix... j'ai choisi mes amis, mes ennemis... mon style de vie, ma route... une route qui n'a pas été sans embûches, mais qui a quand même été... merveilleuse... quelques fois... souvent... de belles rencontres, des voyages magnifiques, des emplois enrichissants, des amis, des amants, des amours... et du sexe... tout ce qui fait de nous, une personne accomplie... comblé... j'ai été comblé... j'aurais dû m'en rendre compte avant qu'il ne soit trop tard... avant qu'il ne soit... aujourd'hui...

(Il se repositionne sur le fauteuil)

— J'ai passé les 25 dernières années à éviter de faire des choix et à ne faire que ça... j'ai passé les 25 dernières années à tenter de me faire aimer, à me convaincre de m'aimer... je ne sais plus si j'ai réussi... sûrement... j'ai été aimé, j'ai aimé, je me suis aimé... (Il hoche de la tête en signe de non) peut-être pas assez, puisque je cherche toujours... j'ai appris à m'aimer comme je suis... disons que je m'accepte... c'est pas une réussite totale, mais c'est le mieux que je puisse faire... Aimer les autres comme ils sont... ? Ça j'y arrive plus facilement, quoique... ça dépends des autres...

(Il prend une gorgée de vin, une bouffée de cigarette.)

— J'ai passé les 25 dernières années à oublier mes erreurs passées, celles des autres... mes mauvais choix, ceux des autres... à faire et refaire ma vie et à continuer ma trop constante recherche de l'amour, à lui courir après comme une bête affamée, assoiffée... j'ai l'impression que je cours toujours, que je cherche encore, que je cherche en vain, à me faire dire qu'on m'aime, par ceux dont j'ai envie de l'entendre...

(Il pense, sourit.)

— Hier, mon père m'a dit qu'il m'aimait... pour la première fois de ma vie, mon père m'a dit qu'il m'aimait... ma mère acquiesçait dans son coin, comme elle l'a toujours fait... il a dit les vraies choses et il les pensait sûrement... il était saoul, complètement saoul, comme ces 5 meurtriers de mon enfance l'étaient, quand ils ont tué l'enfant en moi... vrais et saoul... (Il a un petit rire étouffé) l'alcool... ça fait dire bien des choses, ça fait faire bien des choses... l'alcool réveille souvent le vrai en nous, ça fait sortir la vérité, le méchant... (Il perd son sourire) je bois depuis tantôt, le vrai sort de moi... je le fais sortir complètement, pour qu'il n'en reste plus, plus une goutte...

(Un temps...)

— J'avais 20 ans, il y a 20 ans, quand mon père m'a dit qu'il me détestait et que ma mère acquiesçait dans son coin... quand il m'a dit qu'il ne voulait pas de monstre dans la famille... quand il ne m'a pas donné le choix... quand il m'en a donné un plutôt... changer ou partir... j'ai choisi... ça lui a pris 20 ans pour changer d'idée, refaire son choix, accepter le mien... (Il a un petit rire étouffé) ma mère est toujours dans son coin, et acquiesce... (Il perd son sourire) mais elle n'a jamais rien dit, elle... elle acquiesce, sans même hocher de la tête... elle acquiesce en se taisant, en ne disant mot... je suis devenu orphelin, il y a 20 ans, orphelin de parents vivants, et j'ai continué à courir... entre le bonheur et la réalité, entre la souffrance et l'ivresse, entre la vie et la mort...

(Il pense.)

— J'avais 22 ans, quand la mort m'a rendu visite pour une deuxième fois, une troisième peut-être... je suis entré dans le bureau d'un médecin incompétent, à cause d'une perte de poids importante, une dépression... une de mes dépressions... j'en suis ressortis avec quelques mois à vivre, un an tout au plus... j'étais séropositif, j'avais le sida... ce sida qui commençait tout juste à chercher ses victimes, c'était nouveau, c'était mal compris... un faux diagnostic, une erreur médical que j'ai transporté sur mon dos des années durant avant qu'un autre médecin, plus compétent lui, découvre l'erreur... une erreur de lecture sur un test sanguin... une erreur qui aurait pu me coûter la vie, si je n'avais pas déjà été un peu mort... mais vu que la vie avait déjà commencée ses ravages, plus d'une fois, je n'y voyais qu'une suite logique à mon enfer... j'ai agit, réagit... mal réagit sûrement... peut-être pas...

(Un temps...)

— J'ai sauté à pieds joints dans cette vie qui me narguait... je n'avais plus peur d'elle, cette vie qui m'écorchait la peau depuis toujours, elle me fuyait maintenant, lentement et j'en étais content... je me suis employé à essayer tout ce qui s'essayait, avant qu'elle ne me quitte complètement, je me suis employé à la narguer à mon tour, et j'ai tout essayé... tout... drogues, prostitution, sexe, alcool... suicide... (Il rit) et j'en passe... j'ai tout quitté, tout ce qui me retenait... travail, amis, amours, biens matériels, j'ai tout perdu... tout... même ma dignité... je me suis réfugié dans les bas fonds de cette ville et j'y suis descendu, les yeux grands ouverts pour ne rien rater, jusqu'au plus bas... je ne cherchais plus vraiment à aimer, je voulais juste être aimé, même mal... une heure, une journée, un peu... par n'importe qui, le plus souvent possible, par le plus de gens possible... je suis passé d'homme en homme, nuit après nuit, et je les ai blessé, l'un après l'autre... pour m'amuser, pour me venger, pour partir gagnant... je n'ai pas gagné, la vie est restée, elle est revenue, après 2 ans de débauches démesurées... quand le médecin compétent, m'a remis face à ma réalité... la vie me collait à la peau...

(Il prend une gorgée de vin.)

— J'ai tourné la page, encore une fois... comme je le fais souvent, toujours... et je me suis refais une vie, une autre... j'ai recommencé à courir après l'amour, comme autrefois, mais cette fois-ci j'avais changé... quelque chose en moi avait changé, ou n'était plus là... la peur je crois... la peur m'avait quitté, la peur de la mort, ou de la vie... je ne sais plus... c'est peut-être pour ça que j'ai été plus aimé, que je me suis plus aimé... et je l'ai rencontré l'amour, le vrai... (Il sourit, un court instant) plus d'une fois même... (Il soupir) je n'ai pas su les garder, ses amours qui m'ont filés entre les doigts, parce que je n'avais plus peur, sûrement... pas assez... pas assez peur de les perdre pour savoir les garder... et je les ai tous perdu, l'un après l'autre... j'aurais aimé en garder juste un... juste un... je ne serais pas ici, je serais ailleurs, je serais différent... tout serait différent... mais bon...

(Il sourit, regarde par la fenêtre et reviens.)

— J'ai aimé beaucoup depuis, j'ai aimé plein de gens, des amis, des amours, des amants... et j'ai détesté aussi... aimé et détesté... plein de gens qui m'ont aimé... je me suis plus aimé aussi, j'ai appris à me connaître et à m'aimer, à aimé ce que j'étais, ce que j'étais devenu... je regardais le passé, j'admirais le présent, je ne vivais qu'au présent et je me cachait du futur... de mon futur... de ce futur que je ne voulais plus atteindre, de ce futur qui était quand même toujours pour moi... la fin...

(il soupir.)

— Aujourd'hui... depuis quelques années... 5 ou 6 ans, je ne compte plus... je me sens moins aimé, je m'aime de moins en moins aussi... disons que j'aime de moins en moins ce que je deviens... pas ce que je suis devenue, ce que je deviens... aux yeux des autres... je me suis accompli, j'ai vécu, j'ai profité... vraiment profité... et maintenant, après tout ça, toute cette exubérance... ma jeunesse m'a quitté, la convoitise me boude... et le futur me cours après... ce futur qui se rapproche de plus en plus de mon présent... qui me ramène de plus en plus mon passé... en tête... qui me fait m'en souvenir, qui me fait le regretter... ce passé qui m'a tué à petit feu, tout en me gardant en vie... pour me punir peut-être... de mes excès, de mes mauvais choix... ou des bons...

(Un temps...)

— Vous le savez, je ne cesse de vous casser les oreilles avec ça... je ne me sens plus très... convoité... je n'ai pas goûté à l'amour depuis trop longtemps... la tendresse me manque et le sexe est de moins en moins présent... je me sens de plus en plus seul, je me vois vieillir seul... mourir seul... finir seul, sans amour pour me tenir la main... sans personne pour me donner une raison, une seule raison... de continuer à avancer... vers ma fin, cette fin qui est peut-être encore loin...

(Il se repositionne sur le fauteuil.)

— Je sais, vous êtes là... vous, mes amis... entier, fidèle, présent... je sais que vous m'aimez... que vous serez toujours là, pour moi... vous me l'avez prouvé plus d'une fois... je vous aimes aussi énormément mais... ce n'est pas assez... l'amour que vous me portez, n'arrive pas à emplir le vide qui se creuse de plus en plus profond en moi. Ce vide que je ressent tous les jours en me levant... tout les soirs en me couchant... toutes mes nuits d'insomnie... ce vide avec qui je déjeune tout les matins... avec qui je passe presque toutes mes soirées... ce vide, cette solitude, ce silence...

(Il soupir)

— J'ai été seul toute ma vie, même bien entouré, d'amour et d'amis... j'ai aimé cette solitude, elle m'a fait grandir, mieux me connaître... j'ai apprivoisé cette solitude, m'en suis fait une amie, une alliée... comme le silence... mais aujourd'hui elle prend trop de place... toute la place... et elle me tue a petit feu... peut-être parce que je ne la contrôle plus... peut-être parce qu'elle a pris le contrôle... et ne laisse plus de place à rien d'autre...

(Il s'avance sur le bord du fauteuil, s'accoude sur ses genoux et regarde droit dans la caméra.)

— Au début de ma vie, ma vraie vie, celle que j'ai choisi... Quand j'étais encore frais et jeune... convoité... je voyais des hommes gais de l'âge de mon père, de l'âge que j'ai aujourd'hui, tenter de retrouver leurs jeunesses dans leurs habillements, leurs attitudes, leurs amis... pour rester sur le marché... le marché de la convoitise, du désirs... je les trouvais pathétique... D'autre, désespérément résigné, survivre à leur solitude forcée, parce que notre société, moi inclus à l'époque, peut-être même encore aujourd'hui... met au rebus tout ce qui ne respire pas la jeunesse, la beauté... je les trouvais déprimant... je ne deviendrais jamais comme ça... non pas moi !

(Il s'avance encore un peu plus vers la caméra.)

— Je me suis fais la promesse que si, à 40 ans, je me retrouvais seul et malheureux, que je me sentais devenir déprimant ou pathétique... je quitterais cette vie, avant de devenir comme eux... je ne voulais pas devenir un rebut dont plus personne ne veut... dont plus personne n'a envie... un homme qui ne provoque plus le désir et ne le rencontre plus... même s'il le ressent plus que jamais... je ne voulais pas me rendre au moment où il faut s'oublier pour être aimer... où il faut payer... pour quelques instants de bonheur... de faux bonheur...

(Il se recale dans le fauteuil, regarde par la fenêtre, baisse le regard vers la table.)

— J'ai 40 ans aujourd'hui... oui, aujourd'hui même... (Il prend le verre de vin, trinque à la caméra sans la regarder) j'y suis arrivé, à ces 40 ans que j'ai toujours repoussé, que je n'ai jamais voulu... j'y suis arrivé... trop vite... et pas comme je le veux... le bonheur est peut-être ailleurs... ailleurs que dans l'amour... sûrement... je ne le trouve nul part... peut-être parce que j'ai les yeux trop... ouverts... au seul bonheur que je connais... celui qui m'a fait courir toute ma vie et qui m'a épuisé... l'amour...

(et le cale, d'un coup.)

— Je regarde devant... ne vois que ma tristesse et ma solitude qui me brûle de plus en plus l'âme... Je suis fatigué... épuisé de courir après un semblant de bonheur qui m'a laissé, il y a si longtemps... qui me fuit, il me semble... je suis... pathétique !!! Je devrais me contenter de ce que j'ai, parce que j'ai quand même beaucoup, et continuer à être, sans demander rien de plus... profiter du jour, sans me soucier de la nuit...

(Il se retourne vers la caméra, la fixe et dans une voix étranglée par les sanglots):

— Je n'ai plus envie d'être ici... pas comme ça... Je ne vois plus aucunes raisons d'y être... personne pour me retenir, ici... à part vous, mes amis, qui n'y comprenez rien, parce que vous avez l'âge où on a pas à faire de compromis pour se faire plaisir... le même âge que j'avais, quand j'ai commencé à avoir peur de vieillir seul... Quand je me suis fais cette promesse de faire un dernier choix... pour moi... avant de devoir m'oublier pour vivre...

(Il ravale ses sanglots)

— Vous ne pouvez comprendre totalement, parce que vous avez encore des choix... du choix. Moi, je réalise que... plus les années avancent... plus j'avance en âge... moins j'ai de choix... je dois me contenter de ce qui s'offre à moi... oui, il y en a des offres... un peu mais, ce qui s'offre à moi... ceux qui s'offrent à moi... ne me tentent pas... ne me contentent pas... je veux ce que j'aime, ce qui me fait vibrer... (Avec un air répugnant) je ne veux pas me contenter de...

(Il jette un regard par la fenêtre, reviens à la caméra.)

— Peut-être que j'en demande trop à la vie... comme j'en ai toujours trop demandé... est-ce trop demander, de respecter ses envies, ses pulsions... je n'ai pas envie de prendre ce qui passe, juste pour être accompagné... mal accompagné... j'ai besoin de vibrer pour quelqu'un... de m'enflammer... avec quelqu'un... mais le trop peu des hommes qui brûlent pour moi ces dernières années... m'éteint plus qu'ils m'allument... et ceux qui m'allument, repousse ma flamme... de peur de s'y brûler j'imagine...

(Avec une pointe de colère, de rage)

— Vous dites que je suis trop difficile, trop sélectif... tout le monde le dit, tout le monde me le répète sans cesse... j'écoute mes pulsions, c'est tout... j'écoute mon corps, mon coeur, ce que j'ai toujours fait... ce que je n'arrêterai jamais de faire... Jamais... Je sais... Il faut faire des compromis dans la vie, en amour, dans une vie à deux... je sais !!! Je suis tout à fait prêt à en faire, dans une vie à deux... mais je refuse d'en faire, pour en avoir une... ce ne serait pas honnête, ni avec moi, ni avec les autres...

(Il pense, se calme)

— Pourquoi, quand j'étais jeune... j'avais le droit de faire des choix, d'écouter mes envies et mes pulsions, de choisir ceux qui combleraient mon si grand besoin d'affection et d'amour et que maintenant que je ne le suis plus... jeune... je devrais me résigner... ne plus être à l'écoute de moi-même et prendre ce qui passe, en me fermant la gueule... je refuse !!! Je devrais me contenter de ce que j'ai ? Oui, j'ai un emploi merveilleux, un superbe appartement, des amis généreux, une santé... acceptable, un peu d'argent... mais ça sert à quoi tout ça, si tu es seul pour en profiter...

(Un temps...)

— C'est un choix, je sais... j'ai choisi de m'écouter et je ne devrais pas me plaindre... je ne me plaint pas, je ne me plaint plus... j'abandonne, je baisse les bras... mais je ne me soumet pas, je ne me soumettrai jamais... j'ai toujours assumé mes choix et leurs conséquences... j'assume toujours les choix que j'ai fais, mais de moins en moins les conséquences qui me s'ont imposées...

(Il se redresse et fixe la caméra.)

— Je me suis fait cette promesse irréfléchie, il y a plus de 20 ans... de cesser de me battre quand je ne verrais plus d'espoir, même loin... Je me vois dans 20 ans, 10 ans même... je réfléchis... je ne veux pas m'y rendre... pas comme ça, seul... j'ai peur, trop peur... (Il soupir) alors, je respecte cette promesse, que j'avais enfouis dans ma tête... jusqu'à aujourd'hui... et je fais mon dernier choix, le choix de ma vie... j'espère que vous comprendrez... vous comprendrez peut-être, un jour... quand vous y serez vous aussi... si vous faites trop de mauvais choix, comme j'en ai fait...

(On cogne à la porte, il tourne la tête pour regarder derrière lui, vers la porte. On entend une voix masculine, étouffée par une porte...):

« C'est le livreur de choix... »

(Il se redresse, saisi la télécommande, la dirige vers la porte d'entrée et appui sur une touche. On entend le déclanchement d'un verrou. La porte s'ouvre, un homme tout vêtu de noir entre. Il porte des gants, un long manteau noir, un chapeau qui lui cache le visage, une petite mallette à la main. Il se dirige vers le devant du fauteuil, dos à la caméra, dépose sa mallette sur la petite table. Il regarde Simon dans les yeux. Simon regarde la caméra.)

— Vous êtes prêt ?

— Plus que jamais...

— Il est toujours temps de reculer...

— Je n'ai fait que ça de ma vie... reculer...

(Simon abaisse le dossier du fauteuil en position semi couché. L'homme ouvre sa mallette, en ressort une seringue qu'il dépose sur la table. Il prépare le bras de Simon pour une injection, prend la seringue et lui injecte le contenu. Il remet la seringue dans la mallette, la referme. Il ferme la petite lumière sur la table, prend sa mallette et se penche sur Simon, chuchote.)

— Fermez les yeux, ce ne sera plus très long... je vous laisse seul maintenant...

(L'homme se dirige vers la valise, l'ouvre, elle est pleine d'argent. Il enlève son imperméable noir, le remplace par le beige, son chapeau noir par le beige, se dirige vers la porte d'entrée, laisse tomber l'imperméable et le chapeau noir, quitte la pièce. Simon se repositionne de façon confortable, le regard tourné vers la fenêtre. On entend la fermeture de la porte d'entrée en écho. Il revient à la caméra.)

— Seul... maintenant... je vous aimes...

(Des larmes coulent lentement sur son visage, il sourit, ferme les yeux.)

(Noir progressif)

(FIN)

Le personnage de cette histoire existe peut-être, l'histoire peut avoir existée aussi et la fin est fictive. Toute ressemblance avec de vraies personnes n'est toutefois pas impossible !

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Avril 2005



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