Les anges noirs de l'utopie (1)
de Cyprien


Partie 1

Il est certains soirs où je me sens désespérément seul, et voir cette mer infinie, ce bleu profond qui m'entoure, cette nuit totalement noire, n'arrange rien à mon état. Il m'arrive de fermer les yeux, de faire silence en moi, de me fondre avec cet environnement muet. J'écoute le clapotis sur la coque, ressens la houle… en haute mer, lorsqu'il n'y a pas de tempête et encore moins de vent, on se sent insignifiant. N'importe quel vieux marin vous chanterait les couleurs changeantes de la marée, les nuances de fonds, le chant des mouettes, les baleines et les dauphins… on ne ressent cela qu'une fois entré à quai et seulement lorsqu'on ne s'est pas trop éloigné des côtes. Ici, on ne distingue rien que cette éternelle platitude azur, soucieux du moindre nuage arrivant à l'horizon, inquiet de la moindre vague. L'océan est pire que la mer, je le savais déjà avant de m'embraquer ; en quelques minutes, sans vigilance, ce calme feint peut devenir fureur. Nous avons perdu quatre hommes le mois dernier, tous emmenés par les flots. Et cette nuit nous ne sommes que deux à surveiller le pont, mon second dors à l'étage en dessous, attendant que je l'éveille pour son tour de garde, Charles, le maître des cartes est parti de l'autre côté pour demander au barreur de garder le cap vers le nord ouest. Je suis seul à la poupe, certains des hommes dorment à poing fermé à mes pieds, aux côtés des cordes des voiles, près à sauter pour les dérouler à la première ondée. Nous naviguons vers les Indes Portugaises, j'ai une cargaison à chercher là-bas. Après cela… après chacun de nous sait très bien ce qu'il adviendra de notre bateau. Son sort en a été décidé il y a plusieurs mois lors de notre appareillage à Plymouth, j'ai d'ailleurs choisis les marins qui m'accompagneraient en fonction de cette destination, précisément. Je voulais des hommes forts, des hommes révoltés. En tant que capitaine, me voilà donc maître d'une trentaine de fortes têtes, sans compter les autres, mais capitaine est un bien grand mot, si je l'étais réellement, jamais ils ne m'auraient suivis. J'ai gagné ce titre à la sueur de mon front, plus tôt qu'aucun autre capitaine, mes marins sont quasiment tous plus vieux moi, tous, en tout cas, ont une plus vaste expérience de l'océan et de ses dangers. Pour certains, nous ne sommes pas loin de la fin du voyage, d'autres sont de vieux loups de mers, aguerris et puissant comme des chênes, noueux comme l'olivier, d'autres encore sont jeunes mais en sont déjà à leur troisième ou quatrième voyage dans l'océan indien. Je n'en suis qu'au tout premier. Mais tous autant que nous sommes sur ce bateau qui vole vers les Indes, avons signé un pacte. Nous voguons vers la liberté.

******

Plus de quatre semaines, et toujours aucun navire annoncé, ce n'est plus comme il y a quelques années… nul besoin de rationnement, les hommes du village ont à présent appris l'élevage et les semailles que nous avons rapporté ont porté leurs fruits. Mais nous commençons sérieusement à nous ennuyer. L'inactivité est mauvaise pour les hommes, elle est source de bagarres de plus en plus fréquentes et je manque d'idées pour les freiner. Comment voulez-vous empêcher quatre brutes épaisses de s'entre-tuer ? Menacer du mousquet ?
Cela dit je trouve que l'opium n'est pas un mauvais dérivatif, surtout pour moi. Ca m'empêche de m'énerver.
Les informateurs ont dit qu'un bateau de la flotte anglaise nommé « Leythery » devrait partir des Indes Portugaises d'ici une semaine, nous verrons bien ce que ça donne, il devrait être chargé à bloc avant d'appareiller. Voilà qui devrait nous donner un peu de cœur à l'ouvrage.
- Joly !
Merde…
- Simon… que me vaut le plaisir ?
Il va me réveiller le chaton qui dort paisiblement à côté de moi à ce rythme là !
- Joly, Thorms te demande.
Ca bouge dans mes draps, une cuisse pâle se dégage, un œil s'ouvre, se braque paresseusement sur moi, se referme, puis de délicates mains blanches viennent les frotter. Enfin, les deux billes d'Agathe se fixent sur l'importun qui, le voyant, fait une moue terrible.
- Il y a un problème John ? Me murmure le chaton.
Je ne vais pas en vouloir à Simon de l'avoir obligé à rouvrir des yeux qui m'avaient terriblement séduits la nuit précédente, mais j'aime réveiller moi-même les hôtes de mon lit.
- Non mon chaton, rendors-toi, le devoir m'appelle.
Je saute des draps et attrape mes bas avant de fondre dans les chausses jetées dans un coin plus tôt dans la nuit. Enfin, je vole un baiser à ma proie qui s'est rallongée bien sagement et je suis dehors, devant un Simon au regard toujours aussi désapprobateur.
- Ce n'est pas très sérieux John.
Je lève un sourcil tout en enfilant ma chemise. Je me dépêtre tant bien que mal entre les volants et les lacets, c'est l'enfer ces vêtements, à quand des chemises simplement ajustées avec quelques boutons sur la longueur ? Je passe enfin la tête et tire sur les bras, je crois que Simon a ajouté quelque chose que je n'ai pas entendu, il se tient les poings sur les hanches, il fait toujours ça quand il est contrarié, et en général il est contrarié quand je n'ai pas entendu quelque chose.
- Qu'est ce qui n'est pas sérieux ?
- Tu pourrais déjà éviter de me faire le coup quand je viens te voir, tu sais que ça me dégoûte.
Alors là j'hésite, ce qui le dégoûte ce sont mes habitudes de dormir tard ? De fumer de l'opium ? De dormir nu ? De coucher avec des hommes, hum, pardon, des garçons, je ne les supporte pas plus vieux que moi… ? De les retrouver le matin dans mes draps ? Ou carrément le tout ?
- Excuse-moi ? Je ne suis pas le seul à être, comment dit-on chez toi déjà ? Ha oui, « sodomite » c'est ça ?
Son petit regard vert s'enflamme, dieu que j'aime son regard, lui, il est plus vieux que moi, et par tous les dieux de tous les panthéons du monde, je me le farcirais bien… sans mauvais jeu de mot.
- Ne te moque pas de ça John !
- Tu manques de sens de l'humour. Cela dit, je pourrais peut-être t'éviter ce spectacle dégoûtant si tu prévenais lorsque tu te rends chez moi. Ou si tu daignais au moins te faire annoncer, je les cacherais vite sous le lit.
- John !
- Simon ?
Je soutiens son regard fâché, mais il se radoucit.
- Ce n'est pas le problème, mais tu es censé donné le bon exemple, et tu penses vraiment que c'est en allongeant tous les gamins entre dix-sept et dix-neuf ans que…
- Tu exagères, je pousse jusqu'à vingt-deux ans !
Il s'énerve à nouveau et se met à jurer.
- Simon, ce n'est tout de même pas de ma faute si tu as gardé pour toi la plus jolie fille de l'île.
Là, je le vois sourire enfin, C'est vrai que Leïla est jolie, un peu trop de poitrine à mon goût, un manque de quelque chose entre les jambes aussi, mais son teint de miel est plus tentant qu'un bon verre de whisky, je m'y laisserais presque prendre. Et puis il l'a épousé le mois dernier, m'ôtant par là tout espoir de le prendre lui mais m'offrant un sacrée dose de fantasmes lors de leurs concerts nocturnes. Enfin bref, tant-pis.
- Même si je te laissais Leïla tu n'en voudrais pas alors je ne ferai pas ce sacrifice.
Son sourire s'était fait pernicieux, tentant.
- Non, ce que je voudrais John, c'est que tu te trouves un garçon mieux que ça et que tu restes avec lui plus d'une nuit.
Avec tout ce que j'ai à me mettre sous la main, se moque-t-il de moi ??
- Je peux aller jusqu'à trois nuits, mais je crois que plus, j'aurais du mal.
- John, c'est important.
Mais c'est qu'il serait sérieux en plus.
- Nous avons un réel problème de natalité ces derniers temps ; beaucoup trop de petits naissent par rapport à nos réserves et à nos champs. Il faudrait réussir à calmer tout ça.
- Et le rapport avec moi ? Je pense que je le saurais si un de mes amants avait mis un enfant de moi au monde.
- Ne te fais pas plus stupide que tu n'es. Beaucoup de nos marins t'admirent, à vingt-huit ans, tu es l'un des plus expérimentés et des plus doués. Ces crétins t'imitent en tout, et beaucoup se conduisent comme toi mais avec les femmes. J'ai croisé cinq filles enceintes du même homme ! Est-ce que tu t'en rends compte ?
Non, je dois bien l'avouer, je n'avais pas remarqué une telle influence.
- En plus, nous n'avons aucun médecin valable sur l'île, le tiers de ces filles meurent en couche. C'est énorme. Imagine un peu ce que serait cette île s'il ne restait plus que quelques femmes.
- Un bain de sang.
- Je ne te le fais pas dire. Pour un paradis, ce serait une bien triste fin.
- Je ne te promets rien Simon…. Je vais en tout cas faire en sorte d'être beaucoup plus discret. J'ai l'impression que ces semaines d'inaction m'ont légèrement ramollit le cerveau.
Il me regarde maintenant avec indulgence, ses yeux verts flamboient, s'il savait seulement qu'avec lui je serais peut-être fidèle.
- Si tu manques d'exercices va voir le capitaine Arthurus, il te trouvera bien quelques passes temps.
Je ris.
- Les pompes, je n'ai jamais aimé.
Les perles de son rire passent ses lèvres, m'arrachent un sourire douloureux… Leïla, j'aimerais être à ta place.
J'en viens finalement à lui demander ce que me veux Thorms, notre vénéré chef ne m'appelle que lorsqu'un navire est en route près de nos côtes, peut-être est-ce enfin le moment de réunir un équipage ? Mais Simon ne fais que sourire et ne me dis rien. C'est bon signe, il me préviens lorsqu'il s'agit d'une mauvaise nouvelle.
Nous retrouvons Thorms sur la plage, il scrute l'horizon avec sa longue vue, sa jambe de bois ancrée au sol, une main dans sa veste. Lui aussi doit s'ennuyer, je le connais, ses yeux pâles ne s'animent qu'au cœur des combats. Il se retourne à notre arrivée, son sourire s'illumine lorsqu'il me voit, nous nous aimons bien.
- Joly, prépare un équipage, tu vas à la rencontre du « Leythery », il a appareillé hier matin. Tu connais le travail…
Et Simon pose sa large main sur mon épaule.

******

Deux jours déjà que nous avons quitté Goa, nous voguons lentement vers le sud ouest. Les cales sont pleines à craquer, et les hommes commencent à s'impatienter. Il est vrai que cette escale a été plus longue que prévu, plusieurs de mes matelots ayant une certaine ancienneté dans les services de polices de la ville, les autorités ont faillis ne pas nous laisser repartir, ou alors avec un autre équipage. Ils avaient peur pour moi, peur que je me fasse égorger, on ne fait jamais confiance aux jeunes capitaines, ils n'auraient surtout jamais dû me faire confiance à moi.
Mais à présent que nous avons repris la mer, l'attente se fait longue. Nous voguons à une allure très lente et vers la côte, pour faire croire à une avarie, mais qui sait s'ils viendront. Le propre des Pirates, c'est bien d'être imprévisibles. Mais nous les attendons de pied ferme. Qui viendra ? Dean Simon ? The Breeder que personne n'a vu depuis près de trois ans ? Rianno Giani ? Joly John ? Ou Thorms ? Nous avons une cargaison à la hauteur de leur voracité, maintenant, les dés sont jetés. Ils doivent soit penser que nous sommes des inconscients ainsi offerts à leur merci, soit que nous cherchons à les tromper, mais ce n'est ni l'un ni l'autre.
Il est très tôt, je regarde autour de moi les marins ouvrir les voiles, il y a des mouettes au loin, nous nous sommes trop approchés des côtes, il faut s'éloigner, on pourrait nous voir de là-bas et nous venir en aide, il ne fait pas qu'on nous voit. Je lance quelques ordres à mon second pour remédier à cela et prend la lunette. Le ciel est bleu, aucun nuage à l'horizon, aucune ville sur la terre qui est au loin, nous pouvons continuer tranquilles. Nous nous éloignons lentement, des mèches de mes cheveux passent devant la lunette, je sens le vent, je l'entends jouer et tendre les cordes, je perçois les mouvements de la grand-voile, l'imagine tendue vers l'immensité bleue, nous tirant vers elle pour nous éloigner de la terre. Puis un point foncé attire mon attention vers le large. C'est un navire, légèrement plus petit que le mien qui se découpe entre l'océan et le ciel. Je n'aurais pas dû le voir aussi tôt, je pourrais encore changer de cap pour nous sauver des griffes de ces monstres sanguinaires, mais je ne le ferai pas, nous les attendons. Personne n'a encore noté la tâche brune dans l'immensité bleue, je décide de me taire et change la direction de ma lunette. Je risque peut-être ma peau en venant à leur rencontre, trop souvent, ils tuent le capitaine et réquisitionnent l'équipage. Avec un peu de chance ils remarqueront que je ne donne aucun ordres pour les agresser, au pire, une balle viendra me cueillir sur le pont. Je ne sais pourquoi mais quelque chose me donne confiance.
Des clameurs s'élèvent depuis le pont inférieur, ça y est le navire pirate est repéré, il avance vite, c'est le moment, je donne un ordre pour tenter de fuir, si nous ne le faisons pas, ils vont se méfier et nous couler de loin. Ce n'est vraiment pas ce que je veux.
- Capitaine West, descendez du pont ou vous allez être visé !
Je refuse, je veux qu'ils me voient, je ne suis pas venu à eux pour me faire traiter de poule mouillée. Le pavillon noir vient de se lever, il flotte haut au-dessus de leur mat, j'ordonne qu'on baisse le nôtre. Ils s'approchent, déjà, je devine un autre homme debout sur le pont supérieur de son vaisseau, un homme qui me fait très exactement face et dont je ne devine que la silhouette. Ainsi, c'est lui que je vais devoir convaincre. Un coup de canon résonne, tiré délibérément dans l'eau, ils veulent nous faire peur ou alors tout simplement nous pousser à la riposte. Nous ne ferons rien. Mes matelots, plus bas, ne bougent pas d'un pouce, ils regardent simplement s'avancer le navire qui a maintenant notre avenir au bout de ses canons. Plusieurs minutes passent, aucun des deux vaisseaux n'approche l'autre. Je saisis la lunette, d'abord, ce n'est que flou, puis ensuite se dessine sur un fond de bois et d'écume, les contours de celui qui me fait face. Il a l'air grand, longiligne, mais pas exactement à l'image que je me faisais de ces hommes regroupés sur une île aux confins du monde occidental. Il a l'air d'un aristocrate. Mais suis-je donc bête, je suis moi même noble, alors pourquoi pas ? Je le regarde, je vois son regard se tourner vers moi. Il a la tête nue, des cheveux marrons flottent dans sa nuque, son sabre est toujours bien au chaud contre sa hanche gauche, il ne l'a pas tiré. Je vois son sourire, et je sais qu'il m'est destiné. Je retire la lunette. Il ne s'agit pas de Thorms, c'est déjà chose certaine puisque celui-ci n'est connu que par sa jambe de bois. Un canon se pointe vers moi, je vois son trou noir, béant, je sais qu'il peut tirer à n'importe quel moment, mais je me demande bien si j'aurai le temps d'entendre sa détonation, on dit que ce n'est pas le cas pour ceux qui meurent d'une balle de mousquet dans la tête. Cet homme va me tuer, sans aucun doute. Alors je fixe mes yeux sur lui, je le vois de mieux en mieux, il me fixe également. Ma main se porte à ma tempe, presque machinalement et je le salue d'un large mouvement de l'épaule droite. Il ne réagit d'abord pas puis esquisse un geste, lève la main à l'attention du canonnier puis dans un balancement de bassin théâtrale, exécute une gracieuse révérence. Amusant. Je suis sauvé.

******

Ce fourmillement dans la nuque me manquait. Ca fait un bien fou de repartir en mer après ces semaines. J'ai appelé auprès de moi mon équipage habituel plus trois ou quatre qui brûlaient réellement de reprendre le large. L'air est grisant, il glisse sur mon visage, caresse ma nuque, se glisse dans le col de ma chemise. Ah, mon amant le plus vorace, comme tu m'as manqué ces derniers temps ! Excuse mes infidélités, mais tu vois, toujours, je reviens vers toi. Debout sur le pont supérieur, mon second près de moi qui discute avec le quartier maître, je ris à gorge déployée. Seigneur qu'il fait bon de se retrouver en terrain conquit ! Je suis le roi sur mon bateau, ici, personne ne peut rivaliser avec moi ! Et surtout pas un jeune capitaine anglais ! On m'a dit que le capitaine de la « Leythery » est très jeune, qu'il s'agit de son premier voyage, le pauvre petit, il va être déçu du voyage. Les plus jeunes sont généralement les plus coriaces, la fougue de la jeunesse pleine de certitude est quelque chose de jouissif à détruire. Je sens que je vais bien m'amuser, mais j'hésite, je le tue ? je le viole, puis je le tue - Mais il est peut-être laid - ? ou alors je le fais prisonnier ? Je n'aime pas les prisonniers, s'ils sont trop résistants, il faut faire un procès après et ce n'est pas moi qui aurait alors l'insigne plaisir de le passer à travers une lame, ce qui m'est très désagréable sachant qu'il s'agit de l'un de MES prisonniers. La seconde solution m'est la plus tentante, mais je crains que le viole ne soit pas non plus inclus dans les recommandations que Simon m'a faites ce matin. Reste la première. Tant-pis, je m'amuserai en rentrant, autant que cette sortie soit nette et expéditive.
Nous l'avons étonnement vite trouvé ce navire… la jeunesse est vraiment stupidement inconsciente de rester ainsi près des côtes à une allure aussi lente. Je doute qu'il s'agisse d'une ruse, mais on ne sait jamais, « Prudence est mère de sûreté » paraît-il. Nous nous sommes donc approchés vite, mais calmement, mon équipage répond au doigt et à l'œil, voilà ce que donne sept années de navigation avec la même équipe, morts et nouveaux mis à part. C'est beaucoup trop facile mais je n'ai pas peur. Je ne sais pas pourquoi je suis persuadé que ce jour sera spécial, mais je reste confiant. Le soleil est derrière moi, il est encore très tôt, nous allons l'aborder par l'est.
Je prends la lunette que m'apporte mon jeune second, il n'a que quatorze ans mais je décèle déjà un pied marin assez développé pour son âge, il ne sera pas mauvais, c'est la raison pour laquelle je lui ai donné sa chance. Quoiqu'on en pense, je sais qu'en temps que pirate, je suis l'un des meilleurs de ma génération, ça ne changera pas, même si je ne navigue pas pendant un certain temps. J'aurais aimé avoir un peu de fil à retordre aujourd'hui, mais si c'est tout ce que l'on a sous la main, alors je me plie volontiers à ce petit travail. Je sais combien les autres auraient adoré être à ma place, alors je vais bien faire.
J'ordonne qu'on hisse le pavillon, nous sommes assez près et sa manœuvre pour fuir vient trop tard. J'avais raison, ce capitaine est bien trop jeune. Il reste sur le pont, sa lunette collée sur l'œil, il me tourne le dos. Je vois les mèches noirs de ses cheveux flotter dans le vent, il a le chapeau vissé sur la tête, comme tous les anglais. Mais il se retourne et regarde vers moi. Sa lunette se baisse alors que nous approchons. Il à l'air très fin, très racé, il se tient droit, me défit du regard. Je ris à nouveau en voyant le pavillon de son bateau de baisser en signe d'abandon ; va-t-il oser le pavillon blanc pour sauver sa misérable vie ? Pourquoi ai-je l'impression que non ? Nous approchons encore, j'ordonne qu'on porte un canon sur lui. Mais c'est qu'il est vraiment beau ce capitaine, me voilà presque déçu de devoir en terminer. Je toise lentement son équipage, des hommes grands et larges pour la plupart, des hommes expérimentés, pourquoi alors n'avoir pas fui ? Ils ont dû nous voir de très loin pourtant. Aucune épée n'est au clair, aucun poignards ne miroite au soleil, ils attendent. C'est alors que je comprends, mes yeux se retrouvent happé par la silhouette du capitaine, altière, qui d'un geste, me salue. Celui-là, il est irrésistible. J'ordonne qu'on abaisse le canon, la bagarre ne sera pas pour aujourd'hui, ce n'est pas grave, j'ai plus intéressant à faire à présent, ce petit malin m'intéresse. Je lui offre ma plus belle révérence, il a l'air étonné, puis mon bateau accroche le sien.
Je profite qu'il descend sur le pont inférieur pour le détailler, il doit avoir la vingtaine, de longues jambes aux cuisses fuselées descendent les marches, son torse, gainé dans une chemise et une veste à l'air légèrement maigre, plutôt bien dessiné, mais on ne peut bien voir de si loin. Je descends à mon tour pour attendre qu'il rejoigne seul mon bord. Je ne suis pas fou au point de me jeter dans la gueule du loup. J'exige qu'il vienne seul, il n'a aucune hésitation et je le vois passer par dessus bord pour attraper l'échelle et descendre auprès de moi. Mes hommes sont méfiants mais surpris de sa témérité. Il vient vers moi. Sainte mère de dieu, pardonnez moi de jurer, mais a-t-on jamais vu un regard aussi incendiaire ? une bouche aussi sensuelle, nom de nom, pour sa bouche seulement je me damnerais.
- Je suis le capitaine Ryan West, a qui ai-je l'honneur ?
Sa voix est un miel. Alors là, il va falloir que je m'excuse auprès de Simon, celui-là, je veux bien lui accorder une douzaine de nuits !! Et de suite encore !
- John Joly.
- Le célèbre capitaine Jolimont ?
Que dis-je de suite, j'avais oublié les journées entre, je veux bien lui donner les journées aussi ! Je souris, il sera à moi, à moi seul, traître à sa couronne ou envoyé du gouvernement britannique pour nous tuer tous, peu m'importe, je le veux.
- Lui même.

******

J'avais du mal à croire que le capitaine Jolimont était aussi bel homme, je le voyais plus vieux aussi. Plus grand que moi d'au moins une dizaine de centimètres et pourtant j'étais plutôt grand. J'aimais déjà le regard bleu améthyste qu'il braquait sur moi. J'y étais arrivé, j'étais devant l'un des plus célèbre pirates du moment, et il ne me semblait pas hostile. Peut-être alors étais-je vraiment sauvé.
- Pourquoi vous êtes-vous laissés prendre aussi facilement ?
Sa question me prit au dépourvu, je savais qu'il s'en rendrait compte. Mais j'aurais dû également prévoir sa question. J'ai opté pour la vérité.
- Parce que nous vous attendions. La cargaison que nous transportions vous était destinée.
Pourquoi fait-il la moue ?
- Je vois deux raisons pour lesquelles vous auriez pu faire cela : la première est que vous êtes un espion envoyé par les britanniques pour nous infiltrer, dans ce cas vous savez ce qui vous attend et je suppose que vous auriez fait cela de façon plus subtile à moins que vous ne soyez stupide.
Je déteste qu'on m'insulte. Il l'a bien sentit, il a posé sa main sur la garde de son sabre.
- La seconde est que vous vouliez devenir pirate, ce qui à votre âge est plutôt étonnant au vu du grade que vous occupez. Comprenez donc notre suspicion…
- Je la conçois et la comprends.
Jolimont n'a de cesse de me regarder partout, c'est gênant. Il doit chercher une arme, il ne peut évidemment pas savoir que je n'en ai absolument aucune mais c'est tout de même très gênant.
- Vous n'avez rien à craindre de moi…
Je l'entends pouffer de rire et le regarde, il me fixe à présent droit dans les yeux. Cet homme est effrayant, j'ai l'impression qu'il est à l'intérieur de moi, qu'il sait tout ce que je pense avant même que je n'en émette l'idée.
- Evidemment que nous n'avons rien à craindre de vous, nous sommes très bien organisés, vous ne risquez pas de pouvoir transmettre quoi que ce soit à l'Angleterre et de toute manière, pour peu que vous y arriviez, votre information serait périmée avant d'arriver à Goa, et vous y perdriez la vie. Ca ne vaudrait pas la peine. Alors que faites-vous ici ?
- Je suis venu m'enrôler, si c'est ainsi qu'on dit.
Les yeux du pirate s'écarquillent, j'ai l'impression qu'il étouffe une crise de fou rire.
- Et qu'est ce qui vous fait croire qu'on emmène n'importe qui ?
Cette fois s'en était trop. Je saisis son col et voulus le frapper, mais on m'arrêta bien vite.
- Je ne suis pas n'importe qui, je suis le meilleur de ma génération et ça ne changera jamais !
Je l'ai vu tiquer, il m'attrape le bras et me tire vers lui, me soutirant aux mains de ses marins et venant me coller tout contre lui.
- Vous voulez venir avec nous ? J'ai une proposition à vous faire dans ce cas…
Sa main cours sur mon dos, me plaque ventre contre son ventre, hanches contre hanches. J'ai peur de trop bien comprendre ce qu'il désir. Je rougis, je ne peux pas m'en empêcher, c'était déjà comme ça à l'école d'officier lorsque les autres me charriaient, maintenant, ça suffit. D'un geste sec, je le rejette, essoufflé.
- Je vous interdis de me toucher !
Il ris encore, son rire va me rendre fou.
- Quand je pense que je voulais simplement vous proposer d'ôter votre couvre-chef jeune homme… il faut changer les armoiries…
Tout le pont éclate de rire, me voilà ridiculisé. Mais ils semblent étrangement satisfaits. Jolimont attrape mon chapeau et arrache les armes de l'amirauté britannique alors que tous reprennent leurs postes et que plusieurs de ses hommes montent sur mon bateau pour en prendre le contrôle. Je sais qu'ils me le rendront plus tard, pour l'heure, nous nous rendons à Libertalia et il ne peuvent pas se permettre de me laisser barrer. Jolimont me sourit.
- Nous verrons plus tard pour vos raisons, elles ont intérêt à être bonnes. Mais vous m'auriez semblé louche en vous abandonnant à ma proposition. Vous y seriez passé puis auriez probablement visité la planche.
Alors j'avais bien compris ce qu'il voulait, mais il s'agissait d'un test. Que j'avais semble-t-il réussi.
- Venez avec moi.
Et cette fois, enfin, ce me semblait être en bonne voie.

******

Dans ma cabine, j'ai du me retenir pour ne pas lui sauter à la gorge. Ce garçon avait une furieuse tendance à me faire oublier ma maîtrise. Il était plus beau que le plus joli garçon de l'île, d'un âge raisonnable qui plus est. Et maintenant que je l'admire sans veste, se dandinant d'une fesse à l'autre sur une de mes chaises d'ébène, et jouant avec la petite cuillère dans son thé, je le trouve encore plus craquant.
- Du sucre ?
Il sursaute et me regarde, un peu perdu. Je suppose que son plan avait été dûment échafaudé jusqu'à l'abordage mais qu'il avait omit ce qui pouvait se passer après. Il n'a vraiment pas l'air à son aise. Pourtant je n'ai jamais fais autant d'efforts pour sembler agréable à quelqu'un. Il me tend sa tasse pour que j'y verse les quelques milligrammes de sucre et murmure un remerciement. Il faut vraiment que je trouve un sujet pour le dérider ou il va m'énerver. Moi qui ai toujours favorisé mes petits amants délurés, voilà qui allait me changer.
- Ryan, je peux t'appeler Ryan ?
Il secoue la tête, quand je pense qu'il a faillis m'envoyer un poing dans la figure tout à l'heure, je n'ai vraiment pas l'impression que c'est le même.
- Quel âge as-tu ?
Il soupire.
- J'ai vingt-deux ans.
Tiens, il est moins jeune que ce que j'imaginais, c'est presque ma limite, il va falloir que je fasse vite !
- Et tu es dans l'armée maritime anglaise depuis combien de temps ?
- Depuis que j'ai quatorze ans, mon père était amiral.
- Tu as un père amiral et tu veux devenir pirate ! Voilà un intéressant choix de carrière, que va dire papa ?
Ses yeux sont noirs comme l'ébène, on ne distingue ni pupille ni iris, seulement un bille noire insondable. Il m'hypnotise c'est incroyable.
- Mon père a disparu et de toute manière ça ne vous regarde pas. Si je désire faire partie des vôtres c'est par conviction personnelle.
Je ne dis plus rien et le regarde, au-delà de son physique pour le moins avantageux, quelque chose éveille ma curiosité, cette attitude mi soumise, mi révoltée me fascine. J'aime voir ses sourcils se froncer, ses lèvres rondes et charnues s'éveiller, cette langue qui vient régulièrement les humidifier alors qu'il est gêné. Sa gorge et ses mains sont tout un poème, délicats et blancs comme le marbre, le léger creux avant de plonger vers la poitrine sous les plis de la chemise pourrait à lui seul me rendre fou. Je n'arriverait pas à attendre, je vais le violer sur place. Il faut que j'appelle quelqu'un.
Il me regarde me lever, appeler mon second afin qu'il lui dicte les règles élémentaires de l'île, pour l'heure, en ce qui me concerne, j'ai besoin d'un bon bol d'air frais pour calmer mes ardeurs.

Suite


Retour au sommaire de Textes Gais


Diffusez votre publicité sur nos textes pour tous publics en 468x60 ou 728x90, nos textes pour adultes en 468x60 ou 728x90
Les textes diffusés ici sont la propriété de leurs auteurs respectifs et de TextesGais.com. Tous droits réservés.
Site muni du tag ICRA pour la protection des mineurs.
Editeur : Editions textes gais. Hébergeur : Olf Software.
(c) Textesgais.com