Les anges noirs de l'utopie (2)
de Cyprien
Partie 2
Je ne m'attendais pas à me retrouver seul avec lui dans sa cabine. Ni même à prendre le thé en bonne intelligence. Soit il n'est pas très intelligent et par conséquent pas très prudent, soit je ne l'impressionne vraiment pas du tout. Je veux bien l'admettre, mais c'est assez vexant. Je suis un homme, je ne suis pas beaucoup plus petit que lui, je suis même très probablement mieux entraîné que lui
j'aime à croire que je ne suis pas une de ces mouches qu'on écrase d'un vague mouvement de bras. Et pourtant
il se comporte comme quelqu'un qui n'a absolument rien à craindre de ce qui se trouve en face de lui, il aurait même adopté une attitude de prédateur endormi. En plus, je ne sais absolument pas quoi faire, que voulez-vous que je lui raconte ? Je ne vais pas aller lui taper sur l'épaule comme s'il était un ami d'enfance en le prenant par le bras pour deviser joyeusement de la pluie et du beau temps !
Et puis j'aimerais qu'il cesse de me regarder de cette façon !!
Ah tiens, voilà qu'il s'en va ! Mais qu'est-ce qui lui prend ? Je me retrouve en face d'un gamin d'une toute petite quinzaine d'année, qui n'a pas l'air de savoir mieux que moi ce qu'il fait là.
- Monsieur
je me nomme Kevin.
Il s'incline profondément mais terriblement maladroitement, en voilà un qui ne doit pas avoir rencontré le grand monde une seule fois dans sa jeune vie. Je me contente de répondre d'un bref signe de tête.
Puis, il commence à déblatérer une quarantaine de règles insipides, pour un peu, je me serais cru en plein cours de droit canonique. « Pas de racisme, pas d'intolérance, pas d'effusion de sang, obéissance au maître des lieux - A savoir Thorms, semblerait-il -, droit d'association, partage équitable des biens et richesses,
etc. », tout ce qui pouvait faire de cette île, du point de vue théorique, un paradis civique. Mais je me demandais si tout se déroulait réellement comme ce jeune homme me le présentait. Si tel était le cas, j'avais pris la bonne décision. Hélas rien n'est réellement comme on l'imagine, je suppose que cette île est de toute manière pleine à craquer de ces marins si semblables aux hommes qui m'ont accompagné jusqu'ici. Et l'on ne me fera jamais croire que des brutes comme j'en connais certaines seraient assez intelligentes pour suivre ces règles telles qu'on vient de me les exposer. Mais je suis près à me plier aux exigences de ce paradis - qui soit dit en passant n'est plus le terme exact puisque Paradis = Liberté et que Liberté rime rarement avec Lois. Cela dit pour que des Hommes vivent sans lois, il faudrait d'abord que ce ne soit plus des Hommes. Mais laissons là ces considérations métaphysiques, je m'égare
-.
Kevin ne parle plus, il me regarde avec des grands yeux candides. Que me veut-il ?
- Monsieur West veut-il que je répète ?
Est-ce mon air pensif qui l'a trompé ou me prend-il pour le plus simple ahuri ?
- J'ai bien compris, merci de votre sollicitude jeune homme, je me demande s'il remarque le ton grinçant.
- Acceptez-vous les termes du contrat ?
- Dans la situation où je me trouve, je crois qu'il serait stupide que je les refuse, non ?
Il ouvre la bouche, la laisse béante un instant, puis fais un timide sourire.
- Oui Monsieur, ce serait effectivement stupide.
- Que ce passe-t-il lorsque l'on enfreint ces règles ?
Kevin a soudain l'air un peu gêné, il danse en passant d'un pied sur l'autre. À croire qu'il s'agit d'une question à laquelle il n'a pas été préparé. Son petit discours appris par cur flanche un peu. Mais j'attends patiemment, campé sur mes deux jambes bien au centre de la pièce, j'ai pris le dessus dans cette conversation, j'en profite. Je sais bien que cela risque d'être plus compliqué avec Joly.
- Monsieur Thorms demande généralement de voir la personne accusée.
- Et c'est lui qui décide ?
- Il demande parfois conseille à Messieurs Dean et Arthurus.
Oligarchie autocratique plutôt République libre si vous voulez mon humble avis
Sur le pont, on sent soudain une vive agitation. Je regarde vers la porte qui s'ouvre à toute volée sur le Capitaine Joly qui m'adresse un clin d'il mutin.
- West, on est arrivé.
Je remercie Kevin d'un signe de tête et emboîte le pas du pirate qui, d'un large mouvement de la main a demandé qu'on mette le premier canot à la mer. Il me précède à l'intérieur, faisant délibérément balancer l'échelle de corde. Ces jeux de gamins m'amusent moyennement, mais je suis très doué à celui-là en particuliers et puis je n'ai guère envie de me présenter à Thorms trempé des pieds à la tête. Je réponds à ces balancements de façon à amplifier encore le mouvement, il est en dessous de moi, il ne peut qu'avoir plus de mal à se tenir. Au-dessus de nous, sur le pont, ses matelots rient déjà à gorge déployée. Non, je refuse de perdre. D'un sec mouvement du torse, je fais décoller l'échelle et lâche mes pieds que je balance du même côté. L'échelle valse, lui avec. Il tombe et s'affale de tout son long dans le canot dans un bruit d'enfer. Je me mets à rire également, répondant aux cris au-dessus de ma tête. Joly me regarde, la lumière amusée dans ses yeux me laisse entrevoir l'ombre d'une vengeance. J'y réponds de la même manière que je le faisais à l'école des officiers
je descends sur le canot et pose un pied sur sa poitrine.
- Je suis le vainqueur Monsieur.
******
Je pensais sincèrement être meilleur que ça au jeu de l'échelle ! Moi qui n'y joue jamais, il semble que Ryan ait plus de pratique que moi. Suis-je bête, il sort à peine de l'école des officiers, et moi ça doit presque faire 10 ans que je n'ai pas pratiqué. Il faut me faire à cette idée, je vieillis. Quand je pense que je voulais seulement le tremper afin qu'il ôte sa chemise. J'en suis fort fâché. Et voilà qu'il affiche à présent sa victoire comme l'un de ses chasseurs de cerfs dans les forêts londoniennes. On le croirait à la chasse à cours ! Il ne sera pas dit que je n'aurai pas répondu à cet affront, je rendrai coup pour coup, il n'est pas dans mon tempérament d'être dominé jeune homme. Saisissant sa cheville, je lui fis exécuter un brusque quart de tour. Il sert les dents, mais il n'a pas bougé. Intéressant. Nous ferons mieux une autre fois.
Sur la rive, je vois Leïla me faire de grands signes, à ses côtés, la silhouette élancée de Simon n'esquisse pas un geste, mais je sais qu'il sourit. Il sourit toujours en me voyant de campagne, à croire qu'il est vraiment heureux de me voir rentrer. Je veux le rejoindre. La pression sur ma poitrine disparaît, Ryan a ôté son pied, il me regarde à présent avec un mélange de pitié et d'arrogance.
- Je crois que l'on vous attend là-bas, d'un mouvement de menton, il désigne Leïla. Et on a l'air enthousiaste.
Il s'assied en face de moi et saisit une rame.
- Votre épouse ?
Je souris, allons bon
- Une amie très chère, son mari est près d'elle.
Il jette un regard au grand homme blond.
- Simon Dean, n'est-ce-pas ? Je suis curieux de le connaître.
Je vois cette lueur d'intérêt s'allumer dans son regard, il a l'air pensif tout à coup. Ça me déplaît, voilà que Leïla m'a volé Simon, il ne manquerait plus que Simon me pique celui-là sous le nez ! Je l'accompagne à la rame, le canot se détache lentement de la coque dans un bruit de remous. Mes marins ont fini de rire, ils savent bien que je me fâche si leurs moqueries durent trop longtemps et que je suis de mauvaise humeur après. Aucun d'eux ne veut se risquer avec moi au mousquet ou au sabre.
- C'est un homme sympathique et très civilisé si c'est ça que tu veux savoir. Il est aussi mon meilleur ami.
- Et Thorms ?
- Tu le verras aujourd'hui, il reçoit tous les nouveaux arrivants. Mais je te préviens, il va falloir faire tes preuves.
Il lève un sourcils.
- En général, si tu tiens à rester capitaine auprès de nous, bien entendu, il y a une épreuve de comptabilité, d'écriture, de géométrie et de sabre. Tout cela plus dix sorties en mer comme second dans l'équipage d'un autre capitaine. Après, on te rendra ton vaisseau et tu redeviendras ton propre maître. Rien n'est gratuit, même pas notre liberté.
Son sourire n'a pas l'air étonné, à croire qu'il avait déjà réfléchi à tout ça. La seule chose qu'il ne sait pas, c'est que je ferai tout pour qu'il passe ces sorties auprès de moi. Nous approchons de la rive, déjà, Leïla a les pieds dans l'eau et vient à la rencontre du canot. Ryan lui fait un grand sourire lorsqu'elle approche de nous, il est craquant quand il veut. Elle rougit et esquisse un geste de la tête pour le saluer. Elle l'a trouvé à son goût ou c'est moi qui rêve. Enfin, elle se penche et m'embrasse sur la joue.
- Ou étais-tu ces derniers jours ? me demande-t-elle d'un air de reproche.
Il est vrai que j'ai été plutôt enfermé dans ma tente ces derniers temps
mais j'avais de très bonnes raisons. Je fais une moue grivoise.
- Tu veux un dessin ma chérie ?
Elle répond à ma grimace par une autre, dont elle a le secret.
- Merci, je m'en passerai, pervers.
Ryan n'a pas l'air choqué outre mesure, il ne s'intéresse d'ailleurs déjà plus à la scène, fixant son regard plus loin, derrière la silhouette de Leïla. Il échange un profond regard avec Simon. Aucun d'eux ne bouge, c'est à peine s'ils respirent. On les croirait dans un autre monde. Je ferais bien de m'atteler à les sortir de leur transe si je veux encore avoir mon mot à dire dans cette histoire.
- Ryan, je te présente Leïla, elle est l'épouse de Simon.
Il sursaute et se rend à nouveau compte de notre existence. J'ai l'impression que je ne vais pas cesser d'être contrarié dans ces prochains temps. D'un geste vif, il attrape la main de mon amie et la porte à ses lèvres - je maudis les femmes, pourquoi n'ai-je pas droit à un baisemain moi aussi ? Ses lèvres douces et charnues pressées sur le dos de ma main
ce serait déjà un bon début -.
- Madame, je me nomme Ryan West, ex-capitaine de la garde royale anglaise, s'il m'est possible de vous servir, ce sera un enchantement.
Alors là, il me l'a achevé ma Leïla, même Simon ne lui a jamais fait le coup ! Il m'a l'air réellement bien élevé celui-là
le choc culturel risque de lui faire un peu de mal.
Le canot cogne sur le sable, Ryan est déjà dans l'eau et le tire vers la terre. Simon s'est déjà approché et me jette un regard interrogateur.
- Le capitaine de la « Leythery » mon ami, Ryan West.
Ils se saluent tous deux, Simon n'a pas besoin de se présenter, Ryan le devance.
******
On m'avait dit que le capitaine Dean était un bourreau des curs lorsqu'il exerçait encore à Londres. Mais trouver un Apollon d'une blondeur charmante, ça, je ne m'y attendais pas. Il a l'air d'un homme calme et posé, et son épouse est tout à fait à sa hauteur, exquise. Elle me regarde en rougissant, à croire que je fais toujours autant d'effet aux femmes - tant mieux ça m'arrange, au moins il y en a, je n'en étais pas persuadé -. Elle a l'air légèrement plus âgée que moi et doit venir du continent, d'orient d'après son prénom. Etait-elle esclave ?
Je suis sagement la direction que m'indiquent le Capitaine Dean et John, cet endroit n'a pas l'air plus impressionnant qu'un autre. C'est une sorte de petit port au cur d'une baie cachée par une végétation luxuriante, ils ont l'air d'avoir bâtis quelques maisons de bois, probablement les restes de quelques bateaux mis en pièces. Mais la dominante est constituée de tentes de tailles variées en toile et en tressage. Il est vrai que dans ces îles, le bois tel que nous le connaissons est plutôt rare. Et cette île ne semble pas très grande. Ils se sont installés un peu partout, on dirait des énormes champignons tout autour de la baie. Mais je ne vois que trois bateaux, il doit y en avoir une autre quelque part, je ne pense pas qu'on m'en donne tout de suite la localisation.
Nous traversons un ruisseau puis une rivière pour nous rendre sur le flanc de colline où poussent des milliers de ces arbres à fleurs rouges-orangées qu'on appelle Flamboyants. Ils portent bien leurs noms, je n'en avais jamais vu d'aussi près, je n'ai d'eux que l'image de feu de forêt qu'ils nous laissent depuis la rive. Derrière moi, je distingue enfin la mer. Ce paysage est fantastique, bien loin de ma Londres natale, la sauvagerie m'a l'air de nature bien différente.
- Joli n'est-ce-pas ?
Je me retourne, John Joly à disparu, ne reste que Dean près de moi. Par-dessus mon épaule, il admire la vue.
- Je ne pensais pas voir ça en arrivant ici. Où est
?
- John ? Il est allé prévenir Thorms et lui faire son rapport, nous risquons d'attendre un peu.
Je hausse les épaules et laisse mon regard filer sur l'horizon, oui, vue d'ici, l'océan est réellement féerique.
- Pourquoi vouliez-vous vous joindre à nous ?
- Pourquoi l'avez-vous fait vous-même ?
Il sourit, mais pourquoi m'étais-je mis dans la tête ces idées qu'on nous raconte depuis que nous sommes enfants ? Les Pirates sont des hommes comme les autres, beaux comme laids, Dean ne fait pas exception à la règle. Pourquoi m'attendais-je donc à ne trouver que des grands balafrés ?
- J'ai eu peur pour ma vie, comme tout le monde, me dit-il sans sourciller une seconde. Je n'aurais jamais pensé devenir corsaire ou pirate, mais j'ai découvert une vie bien plus enrichissante. Et plus rien ne me retenait chez moi à Londres.
Il est une question que je me suis toujours posée
pourquoi parle-t-on toujours si facilement de nous-mêmes à des inconnus ?
- Je suis venu de ma propre volonté, je voulais connaître la raison pour laquelle mon père nous a quitté.
- Votre père ?
- Il a disparu en mer il y a longtemps. Ma mère est certaine qu'il est devenu pirate. J'ai suivi son parcours, retracé son chemin et reconstitué ses recherches ; elles m'ont toutes mené vers vous.
Il a sourire en coin, tendu, mécontent.
- Alors ça n'a rien à voir avec vos convictions que vous êtes ici, nous avons un capitaine de la Navy dans nos rangs.
- Nous avons tous été plus ou moins capitaine de la Royale Navy, non ? Toutes ces recherches m'ont permis de bien vite épouser les idées de mon père, je sais aujourd'hui pourquoi il est parti. Je sais aussi que moi non plus, je ne reviendrai pas.
Ma réponse a semblé le satisfaire, c'est toujours ça de gagné. Maintenant il suffit de savoir si elle agréera le maître de lieus.
Un bruissement se fait entendre derrière nous quelques minutes plus tard et Joly sort de fouets, un sourire plus large que lui sur les lèvres. Il nous fait signe de le suivre, je comprends que je vais enfin rencontrer Thorms.
En haut de cette colline, entre deux rochers, il y a un homme assit fumant la pipe. Il est déjà plus proche du stéréotype que mon imagination avait conçu. Une large barbe noire qui lui mange tout le visage, une balafre sur la joue gauche, une jambe de bois ; pas étonnant qu'il soit le prince de ces brigands, il a tout à fait le profil. Mais, à mon approche, je vois son regard bleu pâle s'éveiller et me scruter de bas en haut avec intérêt. Mais ce regard n'est pas le même que celui de Joly, il est plus inquisiteur, plus professionnel, un regard de patron porté à l'égard d'un probable futur employé. Ça me rassure presque, tous mes professeurs me regardaient ainsi.
Il tire lentement sur sa pipe sans ciller, je refuse de me détourner. Puis, enfin, un sourire vient détendre les traits de son visage.
- Prenez vos quartiers auprès de John le temps de vous trouver un coin et de vous fabriquer une tente. Il vous aidera.
Je crois que ma mâchoire ne doit pas être bien loin de se décrocher. Voilà que je dois vivre avec cet homme, je crois que je préférerais encore dormir dehors ! Thorms le remarque.
- Vous n'avez pas le choix, il sera votre guide et vous dictera les règles à suivre.
Là, si ça peut me sauver, je me décide à ouvrir la bouche.
- Je les connais déjà.
- En théorie, la pratique est subtilement différente. Vous naviguerez également avec lui pendant que nous procéderons au nouvel habillage de votre navire. Allez voir Bellay, l'Intendant, et notifiez lui votre arrivée afin que vous ne soyez pas oublié lors du partage.
Je ne supporte déjà plus le sourire de triomphe de Joly. Pourquoi ai-je la nette conviction de m'être fait avoir sur toute la ligne ?
A suivre
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