Tonton Cristobal (1)
de Cyprien


Se faire plaquer, c'est jamais la grande joie. Au bout de quelques semaines, de quelques mois, passe peut-être encore. C'est une autre histoire lorsque le cap de la première année est déjà derrière vous, ajoutez en encore deux de vie commune à cette équation et on se trouve assez proche de la catastrophe.
C'est ce qui m'est arrivé il y a maintenant plus de six mois.
Savez-vous ce que c'est qu'une personne qui vide les lieus en moins de deux jours ?
Se sont des potes qui n'osent pas vous regarder dans les yeux tandis qu'ils transportent la moitié de votre existence dans l'utilitaire loué pour l'occasion.
C'est celui que vous n'arrivez pas encore à appeler votre "Ex" qui vous explique par A+B qu'une rupture vite consommée est une blessure tout aussi rapidemment cicatrisée.
Ce sont vos yeux rouges et bouffis de larmes et de manque de sommeil que vous tentez d'empêcher de fondre encore et encore.
C'est toujours ce type que vous aimez par dessus tout, qui vous dit qu'il s'est arrangé avec le pote Greg pour s'installer quelques temps chez lui: " le temps de trouver un nouvel appart". Le pote Greg, mais si, celui qui était déjà votre meilleur ami bien avant que vous ne rencontriez celui qui commence à devenir: "l'Enfoiré".
C'est votre appartement qui se vide de la moitié de sa subtance carton après carton.
C'est votre impossiblité d'exploser face à votre vie qui fout le camp d'un claquement de doigt.
C'est votre coeur qu'on arrache lambeau par lambeau.
C'est vous, pitoyable.

Et puis vous fermez la porte à un dernier: "Je suis désolé, j'aimerais qu'on reste copains.". Quand on a jamais été copains, juste deux fous fondus de passion, c'est pas un truc qu'on sait faire d'instinct.
Alors finalement, la porte, on ne la ferme pas, on la claque. En hurlant, si possible. En le traitant de tous les noms. Ca y est, c'est plus fort que vous, il est devenu: le "Salaud", l'"Enflure", le "Connard".
Peut-être est-ce ce qu'on appelle "l'instinct" de survie, haïr, cracher le plus fort possible sur ce que l'on aime le plus ?

Vient le silence, quatre longs mois de silence interminables. Le déménagement dans un endroit minuscule, les cartons entassés qu'on a pas prit la peine de réouvrir. Reliques d'une autre vie qu'on s'efforce d'effacer entre autres objets de dévotion maladive. Un coeur qui ne réussit pas à la fermer et la tête qui, elle, comme votre couloir, entasse les souvenirs et le broye pour en faire de l'encre noire.
Quatre longs mois à trouver les amis qui ont choisit votre camp. A maudire ceux qui ont prit le parti du "Salopard", dont Greg, "celui que vous croyiez votre ami-à-la-vie-à-la-mort". Boufonnerie.
Quatre mois à toujours éviter les endroits que vous fréquentiez ensemble, ou même ceux où il se rendait seul. Comme si c'était vous qui étiez en faute. Non, vous êtes le seul à avoir mal, c'est différent. Et puis, biensûr, tomber sur lui au coin d'une rue où vous ne pensiez jamais qu'il irait. Avec Greg à son bras, bien entendu, sinon ça n'a rien de drôle. Dilemne. Changer de trottoir ? Faire croire qu'on a ravalé son orgueil ? Affronter ?
Ca, ça dépend de la personne. J'ai choisi l'option affrontement, ça m'a valu un super badtrip et une cuite du tonnerre de Zeus le lendemain avec une semaine de congé maladie et une conjonctivite carabinée. Il y en a que ça calme.
Quatre mois, encore, de plans baise à 90% foireux quand ils ne sont pas carrément flippants. Trouvés un peu partout entre le boulot, les bars, les backrooms, les saunas ou les chats. Entre celui que vous avez mit à la porte parce qu'il avait envie de vous pisser dessus, celui qui était "fou de vous" et que vous avez croisés 4 ou 5 fois dans des backs, celui qui adorait que vous lui fassiez mal (et d'ailleurs que vous vous êtes fait un pur plaisir de frapper, rien que pour vous défouler de toute votre haine, mais qui ne vous a pas tenu dans ses bras quand vous vous êtes effondré de honte et de douleur) ou ceux qui vous ont fait courir à grandes enjambées le lendemain pour prendre un traitement post exposition et fait faire 3 ou 4 tests...

Vous voilà, vous, paumé, mort à l'intérieur, quatre mois plus tard... vidé. A vous demander scincèrement ce que vous faites encore là dans votre chemin autodestructif. Une vie simulée de bout en bout.

C'est là que j'ai décidé de calmer un peu le jeu. Quitte à être vide, autant regarder son néant bien en face. Vient une période d'enfermement quasi total, limite autiste. Métro-bus-boulot-bus-métro-dodo. Deux ou trois coups de fils à des amis pour prévenir qu'on est finalement pas mort. Votre bouteille de vodka herbe de bison devient votre meilleure amie, ainsi que les programmes de télé-réalité qui vont font croire qu'il y a encore plus pathétique que vous. Vous vous traînez chez vous, vous vous traînez au taf et pour finir, vous ne vous traînez même plus dehors. L'extérieur devient un monde hostile où chaque passant est près à vous sauter à la gorge. Phase paranoïaque et hypocondriaque à haute teneur en alcool et autre substance plus ou moins illicites.
C'est là que votre employeur vous demande, sympa comme il est, d'"aller voir quelqu'un qui pourrait vous prescrire un petit temps de repos". Vous aviez tout sauf besoin, par dessus le marché, qu'on vous fasse sentir que vous devenez un boulet pour vos collègues de bureau. Bon, ok. Petit passage chez le psy qui vous demande si, par pur hasard, vous ne seriez pas un peu en train de faire une minuscule depression. Vous vous foutez un peu de sa tronche avec cet humour un brin charbonneux que vous vous êtes découvert assez récemment. Vous vous en tirez avec 4 mois d'arrêt et "il faut revenir [le] voir si ça ne va pas mieux". Super ! Même plus besoin de sortir de chez vous !
C'est au bout de quelques petites semaines de parfaite autarcie qu'on fini par tambouriner à votre porte. C'est lamentable, pas rasé, pas coiffé, au milieu d'une montagne de détritus que vous ouvrez la porte à... votre Ex.
Le tout est de résister à l'envie de la refermer aussitôt et d'oublier que sans être aussi beau qu'avant, il n'a quand même pas tellement changé. Impossible, trop tard, il est déjà dans l'entrée à bredouiller connement qu'il est désolé de vous voir dans cet état, qu'il espère que ce n'est pas de sa faute. Nouvelle résistance pour ne pas lui balancer la phrase cynique à souhait: "mais non voyons, c'est la faute du plombier". On se tait, on attend qu'il veuille bien battre en retraite le plus vite possible. Il dit qu'il aimerait bien récupérer tel ou tel truc, vous lui montrez les cartons dans l'entrée, il s'étonne que vous n'ayez rien déballé. Vous lui lancez un regard noir et retournez dans votre salon pour vous servir le quatrième verre de cette demie-journée. Vous vous demandez vaguement si vous ne seriez pas en train de devenir profondément alcoolique mais sans y porter grande attention. Pendant ce temps là, il éventre quelques cartons et fini par crier victoire une bonne demie heure de torture plus tard.
Non, définitivement, vous n'arrivez pas à l'oublier.
C'est là que môssieur, dans sa grande magnanimité, vous demande ce qui vous arrive. Vous lui débitez quelques insalubrités sur votre boulot. Il se désole, essaye une ou deux phrases réconfortantes, et comme il n'arrive pas à vous dégeler, fini par vous lancer ce regard que vous avez eu tellement de mal à vous ôter de l'esprit.
Là, vous craquez, vous lui dites que vous l'aimez toujours, que ça vous fait encore un mal de chien, que vous n'avez toujours pas compris, que vous ne comprendrez probablement jamais et qu'il ferait bien de partir s'il vous veut encore un peu de bien. Le pôv'petit s'en va, la queue entre les jambes, avec ce qu'il est venu chercher et dont vous vous rendez compte que vous vous fichez complètement.

Et c'est là que ça fait tilt. C'est toujours lorsqu'on vient de se vautrer dans sa propre médiocrité que la réaction, même légère, se fait sentir. Allez savoir pourquoi, l'appartement a été rangé de fond en comble en deux jours à peine, et j'ai fini par appeler un ami pour partir quelques jours avec lui en balade à la mer. Direction Nice, quatre jours de soleil et de regonflage des batteries décidemment bien trop à plat. Le retour à Paris n'a pas été très joyeux, j'ai reprit contact avec mon directeur, plutôt content de constater que je commençais à "reprendre le dessus". C'était vite dit.
Reprise des chats et des sorties, mais pas très facile d'avoir l'air sociable lorsqu'on s'est coupé du monde aussi longtemps. Pendant très longtemps, on se sent loin et en perpétuel décalage, juste le temps de reprendre l'habitude de la vie en société. Toujours, prendre sur soi, et éviter de penser aux mois précédents, voire à sa vie précédente sous peine de redescente en flèche avant guérison.

+++++++

Un soir ordinaire, dans une journée ordinaire, une cigarette posée dans un cendrier qui laisse s'élancer de longue volutes de fumées vers la porte fenêtre ouverte sur la rue. Le son de quelques voitures dans ma petite rue calme, le soleil qui se couche sur les vieux toits du centre, pas de cd, pas de tv, juste le silence du ronronnement du ventilo de la machine. Connecté au monde par une simple prise murale, j'attends le moment propice pour me lancer. Je tape une petite phrase spirituelle sur l'un des chats où j'ai mes petites habitudes. Quelques habitués me répondent avec chaleur (c'est si facile d'embrasser sur le net), c'est pathétique, on aurait presque l'impression d'être accueillis chez soi.
Je propose un dialogue en privé, j'ai envie de discuter, peut-être de trouver quelqu'un pour réchauffer un peu de mon vide, cette nuit ou demain. Quelqu'un me répond, un mec que je ne connais pas. "TTKristO", conceptuel comme pseudo, ça me fait un peu penser à cette vieille chanson de Pierre Perret qui me faisait trop marrer, "Tonton Cristobal". je lui demande aussitôt s'il a "le tuyau d'échappement plutôt près du gazon". Il me répond en rigolant qu'il ne pensait pas que quelqu'un devinerait.
J'ai un sourire, je crois qu'il est plutôt bon ce contact...

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