Tonton Cristobal (2)
de Cyprien


C'est après deux semaines de chat, que je qualifierais d'intensif, avec le "Mister Cristobal" que je me suis dis que ce contact était réellement, et définitivement bon. Nous nous "voyions" régulièrement, quatre à cinq fois par semaine pendant de longues heures, pour discuter de tout et n'importe quoi, que nous ayons ou non le même avis sur telle ou telle question, tel ou telle artiste, BD, bouquin, émission TV,... qu'importe le sujet qui nous tombait sous l'esprit, tout était devenu sujet à de longues discussions, parfois prenantes, souvent drôles, toujours agréables.
Nous tournions assez régulièrement autour de la question du sexe sans jamais tomber dedans, ce qui m'étonnait et me comblait en même temps.
Je me surprenais à rentrer le soir plus guilleret qu'à mon habitude, à m'installer dans la chaise du PC au beau millieu de mon salon pour allumer l'ordi et le trouver là pour entâmer l'une de nos nombreuses et délicieuses soirées. Ce qui nous a d'ailleurs valu de nombreux soirs de jeûnes par simple oubli de la nourriture.
Au bout d'un mois à ce régime, nous avions notre petit rituel. Il rentrait de son boulot, m'attendait sur le chat, je l'y rejoignais à mon retour, et nous allions nous coucher à pas d'heures. Lorsqu'il était absent, j'appréciais ses mails qui m'en prévenait par avance. J'avais rarement croisé autant d'attention, que j'avoue ne pas lui avoir rendu à tous les coups lorsqu'on me prévenait d'une soirée au dernier moment. Pourtant, presque à mon insu, je m'adaptais à ses horaires et lui aux miens. Nous connaissions les amis proches de l'un et de l'autre pour en avoir entendu parler de nombreuses fois, nous connaissions nos boulots, les règlements de nos petites vies, les blessures, les quelques chagrins d'amour, les aventures occasionnelles (il en eu quatre pendant toute la periode où nous chations, moi cinq ou six),... tout ce qui faisait que nous tissions de réels liens d'amitié à travers nos câbles téléphoniques.

Pourtant, physiquement, nous ne savions strictement rien l'un de l'autre. Le néant total lorsqu'il s'agissait de l'imaginer. Nous n'y pensions pas, enfin, si, mais pas lorsque nous étions "face-à-face", et donc n'avions pas la présence d'esprit de poser la question. Il m'avouea plus tard qu'il s'était souvent interrogé sur la couleur de mes yeux, que c'était quelque chose sur lequel il s'appuyait beaucoup. Je ne m'en étais pas douté, et pourtant il m'avait parlé de la façon dont il choisissait ses éventuels petit-amis ou coup d'un soir, toujours parce qu'ils avaient de beaux yeux...
Ce que je trouvais amusant dans tout cela, c'est que nous discutions sans tabous, sans a priori ni quoique ce fut. Nous ne connaissions ni nos âges, ni les villes dans lesquels nous vivions - bien qu'aux récits de mes promenades, il avait bien dû deviner sans trop de problèmes que je vivais à Paris, ou en tout cas, tout près-. On dit souvent qu'on se livre toujours mieux à de stricts inconnus, en prolongeant ainsi l'icognito, nous étions à la fois très proches et laissions la distance que requérait parfois les révélations, les secrets jusque là inavouables ou inavoués. Nos discussions nous emmenants souvent dans des recoins de nos esprits que nous préférions occulter. La sensation de s'offrir ainsi totalement à quelqu'un a quelque chose de jouissif et d'appaisant, un peu comme parler à un psy sans avoir à affronter son regard. Nous étions protégés dans nos chez nous respectifs, nous ne pensions même pas que, peut-être nous nous croisions dans la rue tous les jours, ou au travail, en clubs. La sensation d'être enfin Vrai avec une personne, certes, virtuelle, mais qui vous répondait et qui était toujours là quand on avait besoin d'elle. Présente, sans même s'en rendre compte. Nous étions passés quelque part au-delà de l'amitié, une terre inexplorée disponible uniquement par internet.
Je me souviens qu'en ayant parlé un jour à un ami, il m'avait objecté que par lettre, ça pouvait être la même chose. J'y ai réfléchi mais en suis venu à la conclusion qu'on écrit rarement à une personne qu'on ne connait ni d'Eve ni d'Adam, qu'ensuite, l'écriture en dit toujours plus long sur nous que nous ne voudrions bien l'avouer et qu'enfin, les rapports restent bien moins instantanés. Non, Mister Cristobal et moi, avions bel et bien aboutit dans un univers parallèle, j'en restais intimement persuadé.

Je ne me rendais pas compte du lien que nous tissions. Malgré tout ce que je pouvais y opposer, nous étions bel et bien en train de construire une relation. Le contexte était différent, le façon de faire et de voir les choses l'était aussi, les repères avaient volé en éclats, mais c'était quand même ce que nous faisions. Et je me refusais à l'accepter. Pour moi, Cristobal était un ami, ça n'allait pas au-delà, même si la fusion que nous ressentions lors de nos débats animés ne me laissait pas vraiment l'ignorer. J'avais le nez dedans, mais je refusais de respirer. Je continuais de sortir, je continuais les histoires sans lendemain, alors que "chez moi", virtuellement parlant, j'avais un homme qui m'attendait, doux, gentil, attentionné, marrant, excitant. N'importe qui m'objecterait que le réel c'est bien mieux. Non, pas dans la situation dans laquelle j'étais. Les mecs étaient devenus pour moi des coups d'un soir ou, au mieux, d'une semaine ou deux. Je ne m'intéressais plus à eux, ou plutôt, ne voulais plus m'y intéresser. Un peu comme si je savais que j'allais être à nouveau cruellement blessé si je baissais les yeux plus de dix minutes. J'étais devenu un peu comme un chateau fort, seule une flèche pouvait m'atteindre dans mon donjon. J'étais une Raiponce qui avait décidé elle-même de s'enfermer dans sa tour.
Un de mes petit-ami de l'époque l'avait bien compris. Il était jeune, mignon comme tout, un étudiant encore frais et à croquer. L'esprit vif, l'humour corrosif, il m'avait charmé. Un de ceux avec lequel, j'aurais peut-être evisagé quelque chose si les murs autour de moi n'avaient pas été si épais.
Un soir où nous avions rendez-vous, alors que j'avais passé tout l'après-midi à chater avec mon TTKristO, le jeune homme en question avait attendu sagement que je veuille bien éteindre mon pc en rigolant encore d'un mot d'esprit de mon "copain". Il m'avait regardé droit dans les yeux, l'air un peu triste, puis avait soupiré en disant qu'une relation à trois ne l'intéressait pas vraiment. Il était déçu, il m'aimait beaucoup. Je m'étais excusé et avais étrangement tout fait pendant la semaine suivante afin d'être attentif à ce jeune homme pour lequel j'ai encore beaucoup d'affection. Mais rien n'y avait fait, nous avons rompu, j'ai retrouvé TTKristO.

Comment définir un couple qui n'en est pas un ? Ou, non, un non-couple qui en fait en est un ? Compliqué.
Je me voilais la face, je ne faisais que jouer au célibataire, tout comme mon ami virtuel d'ailleurs.

Les mois passèrent, je revis mon Ex qui entre temps, depuis notre rupture qui allait déjà sur sa première année, était également devenu l'Ex de Greg et le Nouveau d'un certain Jeremy "mais-ça-fait-seulement-une-semaine-tu-sais-comme-c'est-compliqué-ces-choses-là". Je savais surtout qu'il avait fichu en l'air notre vie de couple pour une relation éphémère, ça me faisait encore mal au bide. J'ai moi-même mis parterre sa relation avec le Jeremy en question en passant un week-end entier dans son lit. C'est stupide de coucher à nouveau avec son ex, je vous l'accorde, mais c'est un peu comme de retrouver son quartier des années plus tard, les pas et les gestes sont instinctifs, on a parfois besoin de ça.
Quand j'ai raconté cette histoire à Cristobal, il m'a semblé très dubitatif, mais n'a fait aucun commentaires. C'est aussi pour ça que je l'aimais, il ne me blâmait jamais. Et puis... un mois plus tard, le temps que cette petite histoire fasse son chemin dans sa jolie caboche sans doute, il m'accueuilli sur le chat par un faramineux et parfaitement hallucinant:
" Dans trois semaines, je vais à Paris pour le Taf. Je resterai le week-end, je veux te voir."
J'en suis resté comme deux ronds de flanc, à jouer les poissons rouges sur ma chaise de bureau.
Non, ça, il n'avait pas le droit, ce n'était pas dans le contrat. Quel contrat ? Mais celui qui stipulait clairement et en gras que nous ne devions jamais nous rencontrer.
Je crois que je suis resté silencieux plus d'une demie-heure. je ne réfléchissais même pas à la question, j'accusais seulement le coup. Il n'a rien dit de plus, attendant bien sagement que je veuille bien balbutier quelque chose. Je me prenais d'un seul coup sa réalité en pleine figure.

TTKristo existait.
Il était un homme de chair et de sang, pas un simple boot qui répondait à mon bon vouloir.
Il avait un prénom, un nom, une famille, il allait boire des coups avec ses potes, il parlait, il avait une voix, un physique, un sexe, des habitudes dans une ville que je ne connaissais pas, peut-être même un téléphone, un lit, un travail et même, probablement, une carte de sécurité sociale.
C'était de la folie furieuse, comment n'avais-je pas pu me rendre compte de ça avant ?
J'ai relu sa phrase, il ne me laissait pas le choix, j'avais l'impression de ne pas l'avoir, alors que bien entendu, j'aurais très bien pu m'effacer d'un seul coup et ne plus jamais y revenir. Je lui ai pourtant répondu, de la façon la plus infantile qui soit.

"Tu ne sais même pas à quoi je ressemble"
Réponse instantanée:
"Je m'en balance."
"KristO, il faut que j'y réfléchisse"
"Tu as deux semaines, pas une de plus, il me faut une marge pour trouver un hôtel"
J'ai laissé un long blanc, il avait rarement été si catégorique.
"Si je décide de te voir, je préfèrerais que tu dormes chez moi"
"merci. Dans ce cas tu as 2 semaines et demie"
Encore un blanc.
"très bien... je te tiendrai au courant. Bisou, bonsoir."
Et j'ai refermé le chat juste après son "bonsoir".

Je peux vous garantir que je n'ai pas fermé l'oeil pendant toute la semaine suivante. Je n'acceptais pas bien ce que je continuais à appeler une sorte de trahison. Comme si mon ami avait réellement brisé un pacte. Il m'obligeait à sortir de notre petit confort interactif et je lui en voulais pour ça. Je suis passé par une phase très irritable, je n'ai pas allumé mon ordinateur, pas consulté mes mails, pas ouvert le chat. Je découvrais que j'avais une envie folle, impérieuse, de le rencontrer, que celle-ci ne souffrirait pas d'attendre encore, on l'avait éveillé, maintenant elle réclamait son dû. Et c'était le prototype de ce que je ne voulais pas. Je m'étais attaché à quelqu'un, ce quelqu'un me manquait. Je m'interdisais pourtant de le rejoindre, autant pour le punir lui que moi de n'avoir ainsi rien remarqué avant de ne pouvoir revenir en arrière. Car faire toutes machines arrières étaient impossible, je ne pouvais déjà plus vivre sans lui.
En le rencontrant, j'avais peur de le perdre. Peur de lui, peur de moi. J'étais un gamin qui ne savait plus quoi faire de sa peau.
Finalement, je lui ai envoyé un mail, ce devait être un jour à peine avant son départ pour la ville Lumière. Je ne savais pas si je le verrais, je m'imaginais déjà qu'il avait rennoncé à mon existence. Tout est-il que je lui fixai rendez-vous le samedi matin suivant à 11h devant l'église St Eustache, près de Halles. Je n'ai pas eu de réponse, je me suis rongé les sangs.

Si un homme à connu l'enfer, je devais en être assez proche durant ces cinq jours là... Je tournais en rond, je me rongeais les ongles, je saoulais mes amis et mes collègues avec des histoires insipides, je n'étais jamais chez moi de peur de me retrouver seul avec mes interrogations stupides. La dernière de ces interrogations à été quelque chose comme: " Mais comment vais-je le reconnaître un samedi matin à 11h devant une église ?!". J'avais beau me creuser la cervelle, aucun détail ne me venait, nous n'avions jamais parlé de nos êtres physiques. Voilà que j'étais parti dans mes considérations métaphysiques, comment avais-je pu inviter chez moi un mec que je n'avais jamais vu ? Certes, je le connaissais bien, mais pas vraiment. Il avait pu me raconter une multitudes de bobards... en fait, non, puisque nous ne nous étions jamais rien dis sur nous. Et puis, que pouvais-je bien risquer d'un fan de Michel Berger, pour peu qu'il le soit réellement ? Je m'arrachais les cheveux.

Le samedi au matin, je n'avais pas dormi de la nuit. Je n'avais fait que me tourner et me retourner sous mes couvertures, jusqu'à leur refuser définitivement l'appelation de "lit". J'avais des cernes jusqu'aux genoux et la maladresse chronique de ceux qui manquent de sommeil et surtout, de self control. A 6h du matin j'avais déjà les yeux grands ouverts et me demandais comment j'allais m'habiller. Puéril, mais ça permet au moins de se fixer sur quelque chose. Le plus beau était que je n'espérais strictement rien de cette rencontre. Rien que le fait de bientôt le voir oblitérait toute autre forme de pensée raisonnée. Ou nous allions aller, je n'en savais rien, ni même manger (je n'avais fait aucune course), ou passer le temps. Ha si, je savais aussi qu'il dormirait chez moi, sachant que je n'avais qu'un pauvre clic-clac et que je n'avais absolument pas réfléchis avant de le lui proposer, il allait donc dormir avec moi.
J'étais sur place une heure avant notre rendez-vous, et ai profité d'un vrai petit déjeuné. Enfin, profité est un bien grand mot, mon estomac dansait si bien la salsa que je n'aurait rien pu garder. j'avais rajeunit, j'avais de nouveau 15 ans, et ça n'avait rien d'agréable. Mon café bien noir avait pourtant eu l'heure de me calmer un peu et la moitié de baguette fraîche, de me remettre quelques idées en place. A l'heure pile du rendez-vous, j'en étais encore à flâner de boutiques en boutiques en essayant de calmer les battements fébriles de la chose qui s'amusait de moi depuis maintenant pas loin de trois dizaines d'années. Je regardais le bout de la rue du coin de l'oeil, il y avait quelques passants, deux garçons dans la force de leur presque vingt ans en grande conversation aux côtés du Brancusi, quelques vieilles,... rien de bien intéressant. Je commençais à me demander s'il avait simplement eu mon mail. Je me suis approché et me suis installé sur un banc non loin de là. Attendant avec une inavouable impatience de deviner qui était TTKristO, je m'étais emmitouflé dans ma veste et regardais les pigeons.
Et puis mon regard s'est éveillé à l'approche d'un homme, la petite trentaine, svelte, les cheveux en une auréole châtain tout autour de la tête, le menton enfoncé dans une écharpe colorée, les yeux derrière de sexy petites lunettes, les mains profondément enfouies dans ses poches, l'air un peu perdu. Comme si je le connaissais depuis des lustres, je me suis levé de mon banc et ai marché d'un bon pas vers lui. Je vis son regard s'éclairer quand avec un sourire un peu timide, je lui demandai s'il était mon chateur. Il me tendit la main dans une poigne virile qui a immédiatement baissé toutes mes défenses.

"Je m'appelle Christophe."
Voilà, et maintenant, je fais quoi moi là ? Amoureux comme pas deux ?

Suite

Retour au sommaire de Textes Gais


Diffusez votre publicité sur nos textes pour tous publics en 468x60 ou 728x90, nos textes pour adultes en 468x60 ou 728x90
Les textes diffusés ici sont la propriété de leurs auteurs respectifs et de TextesGais.com. Tous droits réservés.
Site muni du tag ICRA pour la protection des mineurs.
Editeur : Editions textes gais. Hébergeur : Olf Software.
(c) Textesgais.com