Tonton Cristobal (3)
de Cyprien
Il est parfois difficile de faire le lien entre la personne réelle et les aspects virtuels que celle-ci a bien voulu vous montrer. Dans le cas de mon TTKristO, devenu Christophe, au beau milieu de mon chambardement intérieur, ma terreur aussi bien que mon coup de foudre m'empêchèrent tout semblant d'approche avant quelques bonne heures. Il paraissait penaud, ne savait pas bien quoi faire de ses bras et jambes, s'absorbait dans la contemplation des arbres ou du ciel. Le gros avantage quand on vit à Paris c'est qu'on peut très bien se balader, il y aura toujours des raisons de s'exstasier sur telle ou telle chose pour combler les vides de conversation. Pourtant, il me semblait que j'avais des millions de choses à lui dire. Rien ne sortait. Et visiblement, il lui arrivait exactement la même chose. Lorsqu'il avait une minute d'inattention, j'en profitais littéralement pour le dévorer des yeux. Ses lèvres pleines, ses yeux bleu marine concentrés, ses sourcils un peu froncés, le petit sourire en coin,... rien que ses mains me rendaient gaga. Je calquais petit à petit son être physique sur celui que je connaissais beaucoup mieux. Et plus je faisais ce rapprochement, plus ma propension à la rationnalisation diminuait. Je me faisais peur, mais étant donné que mon petit nuage planait à des kilomêtres de là, j'arrivais à m'empêcher de partir en courant.
Même si j'en avais rêvé, ce qui n'est jamais arrivé, je ne l'aurais jamais imaginé de cette façon. Et je m'étais d'ailleurs bizarrement persuadé qu'il s'appellait Cristobal alors que Christophe était déjà plus courant, ce qui avait encore aidé à faire de lui un être totalement irréel.
Nous avons bien dû marcher sept heures sans jamais nous arrêter ce jour-là. Il trottait sagement à un pas de moi, parfait touriste en visite chez un copain. Petit tour à Beaubourg, déjeuné au Comptoir, passage dans la cour carrée du Louvre, aux tuileries, crochet par le musée d'Orsay (en bons amoureux des Fauves et de Degas) puis promenade dans le premier arrondissement, passage place Vendôme,... le circuit du parfait petit visiteur. Pourquoi m'étais-je imaginé qu'il n'avait jamais vu la capitale ? Je n'en sais strictement rien, tout est-il qu'il ne moufta pas d'un cil de toute la journée où je le traînai derrière moi. Et puis, finalement, vers 21h, il décida de stopper net sur le banc d'un arrêt de bus.
Je me suis sentis stupide, nous n'avions pas échangé plus d'une vingtaine de phrases de toute la journée, je l'avais proprement épuisé alors qu'il avait derrière lui une semaine de boulot dans une ville stressante qu'il connaissait à peine. Je m'en suis voulu et ai pris place à ses côtés. Voir la lueur amusée de son regard lorsque je m'excusai me rassura.
"Ce n'est pas tout à fait ce que j'avais imaginé d'une journée avec toi, mais je suis content de te voir quand même !"
Je fis la moue, et m'excusai encore.
"Je suis si impressionnant que ça ? Ou tu m'en veux toujours pour le sale coup que je t'ai fais ?"
Ca pour un sale coup... ne même pas me prévenir qu'il correspondait parfaitement à mes fantasmes, oui, ç'en était un du plus vil accabit.
Là, à l'instant juste où son regard rieur croisa le mien, un peu farouche, la tension lâcha prise. Nous nous écroulâmes de rire, tous les deux absolument vidés, les yeux pleins de larmes et les jambes tremblotantes d'avoir trop courru. Je ne lui en voulais plus pour rien, une bouffée de bonheur m'avait envahi, j'étais un petit con borné et mort de rire assis aux côtés du mec probablement le plus fantastique de la terre.
Je l'emmenai boire un verre et nous passâmes la plus mémorable soirée de ma vie, plongés dans une poignante complicité, à fumer, à sireauter quelques bières et à jouer au flipper dans un infâme bouiboui. Comment avais-je pu oublier que nous étions déjà les meilleurs amis du monde ? J'avais retrouvé mon TTKristO, le mec qui me faisait marrer chaque soir en rentrant de mon boulot, celui qui sortait blague idiote sur blague idiote, qui jouait avec les mots, qui riait tout le temps, qui chouinait sur Michel Berger, passait des heures au téléphone pour calmer sa meilleure amie dépressive et hystérique, adorait le repassage mais détestait faire la cuisine et jouait sa diva sur les vieux tubes des années 70/80. Et le voir à présent, bien réel, juste à mes côtés, me faisait trembler jusqu'à la moelle. Il m'avait proprement envoûté, aucun autre mot ne me vient, il était là, il était devenu mon Evidence et j'aurais tué père et mère pour être la sienne. Mais pouvais-je être seulement sûr de ça ? L'inquiétude avait déjà commencé à me tarauder lentement, oui, j'étais tombé amoureux, oui, j'étais un vrai con après ce qui m'était déjà arrivé, mais non, je ne pouvais pas m'en empêcher, même si lui ne me considérait que comme un ami.
Tant-pis pour moi.
Juste avant le dernier métro, il était rond comme une queue de pelle, et moi pas très loin du compte. Je proposai donc de rentrer chez moi.
La première chose qu'il fit en passant la porte de mon appartement fut de s'asseoir dans la chaise de mon bureau. Il me dit en souriant que ça lui faisait tout drôle de découvrir l'autre côté du fil téléphone, l'antre de "JunCtiOn". J'ai rigolé en me débarassant de la plupart de mes fringues, plaisantant un peu sur le sujet jusqu'à ce que dans un sursaut, il se souvienne que toutes ses affaires étaient à la consigne de la gare de l'est. Nouvelle crise de fou-rire des deux joyeux lurrons que nous étions. C'est sans hésiter que je lui ai proposé des affaires à moi. Au fond, je m'en fichais un peu de lui laisser un calbut et une paire de chaussettes. Je lui fis faire le tour de mon petit studio et il hopta vite pour la douche.
Une fois la porte refermée derrière lui, je m'écroulai sur mon canapé-lit, les yeux au plafond. Qu'est-on censé faire dans ce type de situation ? Je n'avais envie que d'une chose, lui sauter dessus et me l'offrir comme cure-dent. Mais:
1/ Je ne savais pas ce que lui voulait.
2/ Je n'avais pas envie de le brusquer.
3/ J'étais un peu bourré.
4/ Pas envie de me dire le lendemain au réveil que j'avais fais une bêtise plus grosse que moi.
En attendant, actuellement dans ma douche, j'avais quand-même l'homme de mes rêves. Dilemne cornélien s'il en est. Le pire est arrivé lorsqu'il m'a appelé pour avoir "quelque chose à se mettre sur le dos pour dormir". J'ai retourné mon armoire pour lui trouver un truc à peu près convenable et ai filé dans la douche pour le lui donner. Sans prendre garde, sans respirer un bon coup, sans aucune des précautions d'usage. Il était là, tout innocent, debout dans la douche, le rideau à peine tiré, de dos, me souriant comme un âne. Croyiez moi si vous le voulez, je n'ai pas craqué, j'ai détourné le regard et ai détalé à toutes jambes au salon. Bon, c'était clair, je crois qu'il voulait que je cède.
J'ai sagement attendu qu'il termine ses ablutions. Lorsqu'il est sorti en caleçon de la salle de bain, on aurait limite pu deviner l'auréole et les petites ailes dans mon dos qui battaient la même mesure que mon coeur, c'est à dire, la chamade. J'ai éludé son grand sourire et ait filé à mon tour sous l'eau froide, résolu à calmer mes ardeurs. Mitigeur position droite à fond. Sursaut, petit cri. Pensée anihilée tout comme l'envie qui me tord les entrailles. Tout allais bien, je me sentais tranquille, au calme, dans mon petit appart avec un très bon copain, un ami, sous ma douche qui commençait à tiédir doucement,... j'ajoutai un peu d'eau chaude et fermai les yeux. Notre journée se mit à défiler devant mes yeux. L'ambiance tendue et gênée que j'avaisi laissé planer au déjeuner me faisait déjà horriblement honte, je me souvenais de ses yeux qui cherchaient les miens, de ses constantes questions auxquelles je ne répondais que par monosyllabes. Un vrai mufle. J'aurais été à sa place, je me serais tiré vite fait. J'avais vraiment du mal à croire à ma chance.
Lorsque je suis sorti, il s'était déjà installé au fond des couvertures avec une bd piquée quelque part sur une de mes étagères, la petite lumière du bureau allumée prodiguant une douce lumière tamisée. D'un sourire, il me désigna la place à ses côtés. Je sentis déjà tous mes efforts fondre. La douche froide n'avait finalement fait que repousser de quelques minutes la formidable explosion de sentiments qui se produisait un peu partout dans mon corps. Je le trouvais beau, sublime, sous cette lumière, sans tee-shirt, tourné vers moi, ses petites lunettes sur le bout de son nez. J'ai sauté dans les couvertures et ai enfoui mon nez dans mon coussin tandis qu'il finissait tranquillement sa page de bd. Qu'est ce qui avait bien pu faire que nous étions déjà si proche l'un de l'autre que rien que le fait de s'allonger l'un près de l'autre semblait naturel ? Il posa le relié et baissa encore un peu la lumière, laissant juste le filet permettant à nos yeux de se croiser. La discussion s'engagea, sur la journée, sur ce que nous avions vu ensemble, sur la soirée, puis autour du chat et de nos petites habitudes. Nous nous approchions l'un de l'autre sans même nous en rendre compte, c'était tout ce que j'avais toujours imaginé sur le grand amour, une complicité, une tendresse qui faisait qu'on recherchait l'autre inconsciemment. Je ne m'éveillai de ma douce torpeur que pour constater que sa main s'était posée sur mon ventre et le caressait amoureusement au rythme de sa respiration. Je me demande encore s'il s'en était seulement rendu compte. Sa main glissait comme une lente rivière du bas de ma poitrine sur mes abdos jusqu'à l'élastique de mon boxer sans jamais aller plus bas et remontait par le même chemin. Nous avions cessé de parler pour somnoler dans le petit matin. Je cherchai instinctivement ses yeux, il trouva les miens, sa conscience revenait peu à peu, comme la mienne. Il percuta sur ce qu'il était en train de faire. Je vis l'hésitation dans ses yeux: " Je m'arrête brusquement et j'ai l'air ridicule autant que je risque de le vexer... ou alors je continue et là, advienne que pourra". J'ai décidé de l'aider un peu, esquissant un sourire. Là, sa main s'est posée sur ma hanche, y a prit appui et tous mes restants de scrupules s'envolèrent avec ses lèvres sur les miennes, avec sa langue mélée à la mienne.
Il devait être un peu plus de 5h du matin, je voyais la lumière commencer à tenter de s'immiscer par les interstices du volet, je sentais sa peau glisser sur la mienne, ses mains masser ma nuque, son sexe suivre le chemin tracé pour lui entre mes fesses, ses dents plantés dans la tendresse de mes tétons, sa douceur mélangée à toute la violence dégagée par ses furieux coups de reins, ses yeux qui ne me lâchaient pas, mes doigts et mes ongles enfoncés dans ses épaules. Une folie pure s'était emparée de nous. J'en garde un souvenir qui me fait encore monter des bouffées de chaleur rien qu'à son évocation. Il m'avait rendu fou de lui, enchaîné à lui. Quand il s'est vidé sur mon ventre, quand il est venu me sucer pour exploser entre ses lèvres, je savais déjà qu'il deviendrait ma drogue. Quand il s'est blotti contre moi pour s'endormir, je savais déjà qu'il deviendrait ma vie. C'était la première fois que ça m'arrivait, ça balayait tout, rendait la teinte de mon chagrin d'amour si palotte que j'en avais honte d'en avoir fait tellement. Je ne savais pas ce que l'amour était et le découvrir commençait à me terroriser.
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