Tonton Cristobal (4)
de Cyprien


Une fin de matinée ensoleillée, un dimanche au son des cloches qui tintaient à la volée aussi bien dans mon coeur et dans ma tête qu'au clocher de l'église du coin, une cigarette pendue au coin du bec, un corps profondément endormi tout près de moi. Assis dans mon lit, je suivais le tracé des draps défaits, les plis sur son corps, le dessin de son dos et de ses fesses à peine couverts, de ses jambes dans lesquels ils s'étaient complètement emmêlés, de son genoux gauche qui en emmergeait comme un petit pic montagneux le matin au-dessus de la brume. Une raie de lumière lui caressait la nuque, son visage était tourné de l'autre côté pour éviter qu'elle ne tombe directement sur ses paupières, ses mains agrippaient l'oreiller et je me laissais bercer par sa respiration lente et profonde. Je ne redoutais rien plus que de le voir s'éveiller. Je voulais que le temps s'arrête, ne pas risquer de le perdre alors qu'il ouvrirait les yeux, non plus sur JunCtiOn, mais bel et bien sur moi. Je me sentais perdu. Mon Ex venait d'être chassé à coup de pied de mon coeur par quelque chose de si énorme que j'avais encore du mal à gérer une case qui avant d'être vide avait été si brusquement remplie. J'avais surtout peur que cette même case explose sous la pression et ne laisse de moi que des lambeaux de chair sanguinolants. J'avais beau me raisonner, me mettre claque mentale sur claque mentale, il était déjà bien trop tard pour faire machine arrière.
Au même titre qu'il était descendu de son piedestale virtuel pour devenir Chritophe, je devais à présent lui rendre la pareille et me montrer.
Comment réagir lorsqu'il s'éveillerait ? Rigoler en bon copain de baise ? Ou laisser déborder les sentiments que la nuit entière j'ai cru réciproques ? Je ne savais plus rien de ce qui avait fait de moi une sorte de chasseur insensible les mois précédents, on m'avait violemment rejetté dans ma stupide sensiblerie et je ne savais plus où étaient les prises qui me permettaient de remonter pour respirer et reprendre de la distance. Les deux seules choses que mon esprit voyait alors étaient que je l'aimais à en perdre la boule, ce qui n'était probablement pas réciproque, et qu'à peine quelques heures plus tard, il irait reprendre son train pour rentrer chez lui.
J'allais en crever, autant que je m'éloigne le plus vite possible. Ne surtout pas assister à son réveil, être déjà dans le rythme de la ville et de la vie avant que ce moment n'arrive. Surtout, avoir déjà repris pied.

Je suis alors descendu du lit en douceur et ai sauté dans des affaires, emportant mon sac, direction la salle de sport. Là-bas, je me réfugiai dans les pires exercices qui soient afin de noyer mes pensées dans la sueur et la douleur. Deux bonnes heures d'effort sain qui réussirent tout d'abord à me mettre de bonne humeur et ensuite, à me faire prendre une certaine distance face aux éléments qu'avaient constitués ma journée précédente. J'étais encore et toujours avec un super copain, un coup fabuleux qui plus est, nous avions encore quelques heures à passer ensemble, autant en profiter. Alors après une bonne douche fraîche et revigorante, je me suis à nouveau rué chez moi, tout content de pouvoir aller déjeuner avec lui. Je mourrai de faim.

Le tableau que je découvris en ouvrant la porte est proprement indescriptible. Mon joli Christophe, debout en plein milieu du salon, tout vêtu, avec veste et écharpe, les yeux rougis, mon pc allumé sur une page bloc-note où étaient tapés quelques mots à peine. Il me regardait comme si j'étais une apparition. Ni une, ni deux, j'ai jeté sac et veste pour me diriger directement sur le pc. Oui, quelques mots à peine, et presque enjoués:
"JunCt., tu devais avoir des milliers de choses à faire, je dois me rendre à la gare. Ce fut une soirée très agréable, on remet ça quand tu veux ! Je te contacte par mail en rentrant. Kiss, TT."
Son attitude était en complète contradiction avec les mots qu'il me laissait. A coup sûr, si j'avais trouvé ça sans lui à mon retour, j'aurais sombré dans une depression encore plus noire que celle que j'avais déjà connu. Mais là, je le voyais, triste, presque effondré, les bras ballants, le regard fixé sur la moquette. C'est là que je compris que j'étais loin d'avoir été le seul à utiliser la carapace du net, que lui aussi jouait avec ses sentiments. L'utilisation de nos deux pseudos dans ce message n'avait strictement rien d'innocent.
"Je suis désolé Chris."
J'eus droit au pauvre sourire du gamin prit en faute et au coeur gros. Il leva les bras d'un air impuissant et les laissa retomber lourdement. Il se laissa tomber assis sur le lit, fouillant un peu la pièce du regard. Il avait effacé toutes les traces de notre nuit, depuis les plis dans les couvertures, jusqu'au repliage du canapé et au rangement de mes fringues. Puis ses yeux se fixèrent aux miens.
"J'aurais aimé que tu sois là ce matin, mais on n'a pas toujours ce qu'on veut. C'est pas si grave."
Doux reproche.
J'allai m'asseoir près de lui, il se poussa un peu pour me laisser la place, j'aurais aimé qu'il ne le fasse pas.
"Tu dois vraiment partir si vite ?"
Je me serais volontiers pendu à ses basks pour le supplier de ne plus jamais sortir de cette chambre, de cette appartement, de cette ville, de ma vie. Il pouvait se vanter de faire faire des fichus grands huits à mon estomac. Finalement, j'attendrais peut-être encore un peu pour manger.
"Non, je voulais juste fuir d'ici."
Bon, ok, ça voulait dire qu'on avait franchis le cap de la franchise. J'avais bien une idée de ce que je pouvais, et avais envie de lui dire, mais je tenais à un certain decorum pour dire ce genre de choses, et de toute façon, je n'en trouvais ni le courage, ni le ton. Lui proposer de remettre le couvert n'aurait pas beaucoup arrangé nos affaires, accentuant encore notre future gène. je me suis alors mis à lui poser des questions sur lui. Vraiment. Toutes les questions qui me brûlaient la langue. Il parla sans se cacher de rien. C'est ainsi que j'appris qu'il vivait à 450 bornes de moi, dans un petit 2 pièces strasbourgeois, 4h30 de train, à un prix exhorbitant pour toute personne ayant dépassé les 25 ans, ce qui était valable pour lui comme pour moi.
Cette révélation me mina complètement. Peut-on seulement faire évoluer quelque chose en vivant si loin l'un de l'autre ? Mais la première question était déjà, VOULAIT-on seulement faire évoluer quelque chose ?
Comme il était déjà tout vêtu, tout en discutant, nous allâmes manger italien dans un petit restaurant du coin où je regardai ses yeux pétiller en écho aux douces bulles sucrées d'un Lumbrusco, puis prendre l'air en nous promenant tranquillement dans les rues au hasard de nos pas. Ces questions ne furent pas misent sur le tapis, je crois que ce que nous ressentions était trop frais, trop impromptus, probablement trop fort également. Il allait prendre son train, je ne le reverrais pas avant un bon bout de temps, il m'avait envoûté... putain, j'allais en chier, pour être vulgaire, mais je le savais déjà, il était LUI. Un point c'était tout.

Lui dire au revoir sur le quai de la gare m'a valu un des plus longs et des plus fabuleux baisers de ma vie, sous les regards de la foule du dimanche soir qui rejoint la douce province. Ce fut comme s'il plantait en moi le clou définitif du: "tu m'appartiens", et plus sûrement du: "d'ici 2 jours tu vas me supplier de revenir". Je l'aurais fait sur le champ si je m'étais écouté.


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