Tonton Cristobal (5)
de Cyprien


Christophe était parti. Rentré chez lui. J'étais de nouveau seul dans mon appart minuscule. Cette réalité me sauta aux yeux alors que je posais les fesses sur mon canapé clic-clac qui de sa longue expérience de lit n'avait jamais été aussi bien fait. Même lorsque je vivais encore avec l'Ex-fanatique-du-ménage-et-du-rangement. J'observais mes quatre murs, silencieusement, presque religieusement. M'imprégnant de l'odeur mélangée qui y régnait encore, avant que la mienne ne reprenne totalement le dessus sur celle du jeune homme qui avait partagé mes draps. Je me sentais seul, je me sentais con. Je me sentais comme une coquille vide, un bateau à la dérive sur une mer d'huile. Il y a une heure encore, je voyais cette terre qui allait sauver ma vie, et à présent ne restait d'elle que son vague souvenir. Pendant des mois, j'avais cessé de m'alimenter, voilà qu'on m'avait gavé pendant deux jours et que d'un coup, on m'ôtait à nouveau le pain de la bouche. La sensation de manque me faisait frémir. Je devais m'occuper, faire quelque chose de ma peau, ne pas allumer internet pour l'attendre, juste sortir, appeler des amis, me faire à manger vite fait et aller boire un coup.
C'est ce que j'ai fais. Un petit dîner de trois pâtes grillées et un yaourt, et hop, direction un bar "branchouille" (dixit l'ami qui m'y attendait) quelque part dans GayLand. A mon arrivée, bar blindé, pote coincé entre un bus de militaires (ils avaient dû caster toute la caserne) allemands et un groupe de 3/4 nanas. Je me souviens avoir esquissé une grimace et mon ami avoir répondu par un vague haussement d'épaules.
Cette soirée reste gravée dans ma mémoire comme celle qui m'a réveillé. J'étais là, avec un copain que j'avais déjà tiré trois ou quatre fois par flemme d'aller chercher ailleurs, par excès d'alcool et même parfois par ennui (il en était de même pour lui, je tiens à le préciser). Je mattais dans toutes les directions, je buvais pas mal, fumais un peu trop, je me laissais allumer par le groupe de trouffions dont l'un s'était plaqué tout contre mon dos. On se questionnait sur l'idée, ou pas, de passer la fin de soirée au sauna le plus proche. Et puis, soudain, une vibration dans ma poche. Je sortis mon portable pour lire un message de Christophe. Des phrases anodines pour dire qu'il était bien arrivé chez lui, toutes simples, mais qui m'ont fait comprendre la vacuité de tout ce que je faisais ce soir là. J'avais un mec, j'étais amoureux, je n'avais rien à faire dans ce bar de drague. Je me suis alors levé, ai salué mon pote et les trouffions qui lui faisaient une cours d'enfer et me suis sauvé de là en courant.
Je crois que c'est à cet instant précis, en sentant l'air frais du dehors battre sur mes joues alors que je courrais chopper un métro, que j'ai arrêté de penser. Je suis rentré chez moi, ai fichu mon armoire parterre, ai bouclé deux valises et suis retourné illico à la gare qui m'avait vu dire au revoir à mon homme quelques heures plus tôt.
Le train de 23h15 était presque vide, j'avais pu y arriver in extremis sans prendre de billet. J'y suis arrivé avec une sorte de sensation du devoir accompli, le lendemain à 5h30, je serais à Strasbourg, à 7h, peut-être dans les bras du mec qui ne m'y attendait même pas.
Ce voyage fut long, je ne dormis pas beaucoup et très mal. Je sursautais à chaque arrêt, chaque ouverture de porte, espérant arriver le plus vite possible, trouvant le temps trop long, à me tourner d'un côté à l'autre dans mon siège inclinable, à trouver qu'il faisait trop chaud, puis trop froid, à constater qu'ayant pensé à embarquer mon lecteur CD, j'avais pourtant omis d'y ajouter le si précieux CD et me tapais l'intégrale de France Gall laissé là par ma chère maman à laquelle j'avais gracieusement prêté la chose qui me servait en de si rares occasions (mais j'aurais tout écouté pour ne plus subir les ronflements d'un de mes voisins de salle). Vers 4h, incapable de fermer l'oeil, je me souviens avoir longuement fixé le voyant des toilettes. Ce fut l'enfer, une abomination, on ne devrais pas faire subir un tel trajet, déjà long, mais en plus de nuit, et à une personne qui attend avec impatience de faire une surprise à quelqu'un. Parce que j'avais hésité à le prévenir. D'un côté, ma bonne éducation me dictait qu'on arrivait jamais à l'improviste chez les gens, qu'on pouvait déranger (et, oui, ça, ça me faisait un peu peur).D'un autre côté, je piaffais d'impatience rien qu'à imaginer sa pauvre tête.
Ce fut un soleil un peu pâle qui m'accueillit sur le quai strasbourgeois et une fraîcheur inattendue. Passer des années bloqué entre 12 immeubles avait, semblait-il, encore amoindri mon côté campagnard, déjà pas très développé à la base. Mais j'étais motivé, pas de très bonne humeur, complètement crevé, mais motivé. Il me fallu d'abord trouver le café béni qui m'accueillerait à cette heure. Une veine, près des gares, il y en a toujours. Là, après m'être bien installé avec tout mon barda, commander aux serveurs pas beaucoup plus réveillés que moi et demander à avoir un annuaire. Et oui, parce que bien évidemment je n'avais pas l'adresse exacte de mon amoureux ! A peine avais-je son nom de famille et savais-je qu'il y avait une fontaine en bas de son immeuble. Une demie heure, trois cigarettes et deux cafés plus tard, j'avais mon plan d'attaque:quatre adresses possibles. J'étais plutôt content, je m'attendais à beaucoup plus mais je découvrais que si son nom était plutôt commun dans les alentours de Paris, il l'était beaucoup moins près de Strasbourg. Je demandai à appeler un taxi, et ce fut avec lui que j'éliminai deux des autres adresses. Bon, demander à un brave chauffeur provincial quel: "serait le coin le plus plausible pour un jeune mec célibataire de 30 ans et pédé ?", c'est un peu téméraire, je l'avoue, mais ça a porté ses fruits ! Et puis je n'étais pas dans le trip "prendre des pincettes", j'étais pressé.
La première adresse était un peu décevante, proche du centre ville, un peu délabré, au beau milieu d'un simili parc avec trois arbres. Mais j'avais beau chercher, pas de fontaine, il m'en avait assez parlé de cette fontaine, il fallait que je la trouve.
Lorsque je vis de loin le petit immeuble de la seconde adresse, là, mon coeur se mit à battre dans tous les sens et je bondis sur mon siège, au grand damne du chauffeur de taxi (en passant, c'est hors de prix, les taxis, en province !!) qui me prenait déjà pour un sacré cinglé et qui dû me jeter définitivement dans la case "irrattrapable" de son cerveau. On était déjà plus loin du centre, dans un quartier a priori très calme et plutôt cossu, en face d'un parc et d'une école primaire, un petit parfum de village. Devant le parc, chose qui ne m'échappa pas, il y avait cette fontaine avec ces dauphins et ces jets d'eau qui ne fonctionnaient que trois mois dans l'année (au printemps et hors sécheresse). Heureux comme le premier Pape, je payai le taxi (sans même faire gaffe à la note, arf !) et bondissai dehors. J'étais devant chez Christophe, je savais que je voyais son trottoir, son entrée, et surtout, sa fenêtre ! Puisqu'il avait vu sur cette fichue fontaine.

Traînant mes deux énormes sacs derrière moi, je traversai la rue et balançai tout dans un coin pour trouver la sonnette. Ce fut d'une voix endormie, mais bien la sienne, qu'il répondit à l'interphone. Et là... le blanc. Le blanc total, ultra white, top clean, je n'avais rien prévu de ce qui allait se dérouler ensuite, voilà, j'étais là, c'était mon but ultime, et maintenant ? Ce doit être au douzième: "Oui ?", que je répondis, d'une voix feutrée, que c'était le facteur pour une livraison spéciale. Ca oui, elle avait bien quelque chose de spécial ! Il avait semblé perplexe en m'indiquant l'étage, mais j'étais là, bien arrivé, à gravir les escaliers les plus longs de ma vie, alors qu'il y avait un ascenseur et que je ne l'avais même pas vu. Il avait dû se demander s'il avait bien donné l'étage parce qu'au détour de l'escalier en colimaçon, ce fut son regard endormi et ses joues pas rasées qui attendaient tous le facteur des " livraisons spéciales 7h30 du mat' mon bon monsieur !!", que je croisai.
Je ne saurais décrire les réactions dans son regard, d'abord la surprise, une vraie surprise, celle qui rend les yeux totalement flous (genre j'comprends rieeenn !!), puis ce sourire... ravageur, intense, mon soleil à moi. Et puis ses premiers mots alors qu'il se ruait sur mes sacs pour me laisser respirer:
"Merde, JunCt !! Merde ! Mais ça alors, merde !"
Tout n'est qu'une suite de flashs: son baiser rapide mais appuyé, mon entrée dans son appart, le dépôt de mes sacs, mon entrée dans sa chambre où flottait son odeur, ses mains qui me déshabillent, mon atterrissage dans ses draps, mes baisers, ses baisers, notre sommeil pelotonnés l'un contre l'autre.
Réveillés par la sonnerie tonitruante de mon téléphone une heure plus tard, je dû expliquer à mon chef que j'avais dû me rendre au plus vite chez ma mère souffrante (too much France Gall) et que je ne savais pas quand je pouvais rentrer, que pour l'instant, je prenais les quatre jours de congés que j'avais encore de rab' de l'année précédente. Je me souviens du regard rieur de Christophe, le nez dans son coussin, qui se foutait de ma gueule en se rendant compte que je n'avais vraiment rien planifié mais qui semblait plus que flatté de mon coup de tête.
Pour me remercier de mon si prompt déplacement, il vint me lécher tendrement dans le cou, mordre ma bouche, pincer mon corps, griffer mes fesses, faire glisser ses lèvres tout le long de ma queue, me faire jouir de sa langue et de ses caresses,... moi j'étais simplement heureux de le sentir encore, profondément satisfait d'avoir eu cette si judicieuse réaction et tout étonné d'être au fond de son lit et de me laisser aller aussi totalement. Je riais franchement de ses caresses trop légères qui me rendaient chatouilleux au creux des cuisses, je me tordais de ses coups de langue et des légers pincements de ses dents sous mes couilles, j'ondulais au rythme de ses lèvres, de ses sucions, je soufflais lorsque parfois ses dents effleuraient mon gland et qu'il lui offrait un long coup de langue juste après, je jubilais de cet amour qui naissait encore plus fort, plus beau ce matin là qu'il ne l'avait été lors de notre petit week-end, de cette complicité de vie qui semblait bien vouloir aller jusqu'au sexe. Sulfureux, amoureux, tendre, chaud, coquin, joueur, je trouvais en lui les combinaisons qui m'avaient tellement manquées, mais dans une parure différente qui me semblait mille fois plus profonde. Oh... et puis je m'en foutais, je l'avais lui, pour le moment, je le voulais totalement.

Notre toute première grande discussion de la journée ne vint que plus de sept bonnes et larges heures plus tard. Alors que nous terminions une Nième partie de jambes en l’air (mais plutôt sur ses épaules qu’en l’air, mes jambes), il me demanda si je ne commençais pas à avoir faim. Après un coup d’œil à son réveil qui clignotait joyeusement son « 15h20 », je répondis par la positive. Lorsqu’il ouvrit son frigidaire, j’eus la surprise de constater qu’il était presque plein. Tout sauf un stock de célibataire, il y avait même des légumes frais. Des légumes, incroyable. Quand je pense qu’entre ma bouteille de lait et celle de vodka je n’avais en tout et pour tout dans mon frigo qu’un pauvre rang de yaourts, probablement périmés, et un pot de cornichons, ça me faisait sourire. Il remarqua mon air narquois.
« — Je te signale quand même que j’étais pas chez moi pendant une semaine, c’est pas moi qui ait acheté tout ça. »
Là, horreur, un des pire scénar vint me frapper en pleine figure. Mais alors, QUI avait fait les courses ? Ca voulait dire qu’il vivait forcément avec quelqu’un ! Comment osait-il me l’avouer comme ça ? J’allais mourir, ça y était, trop beau pour être vraie cette rencontre, j’en étais proche, je sentais la lame de la guillotine déjà chatouiller ma nuque…
Il ouvrit des yeux en me voyant perdu dans mes tergiversations, prit un air interrogateur et sembla comprendre tout à coup. Il éclata de rire, ce qui me vexa un peu, quand même.
« — Du con, c’est ma mère qui a fait les courses, ma mère. »
Stupide, j’étais sur le point de me récrier et de montrer pour la première fois mon plus gros défaut à mon nouveau mec, ma profonde mauvaise foi. Elle m’avait plusieurs fois joué des tours, tous plus vicieux les uns que les autres, autant que je la cache encore un peu. Alors j’ai souri, comme un gros niais, content d’avoir été très bête, au beau milieu de sa cuisine. Christophe a alors changé de visage du tout au tout, contourné la table et est venu m’embrasser goulûment. Puis, finalement, il se mit à baragouiner près de ma bouche sans que je comprenne quoique ce soit à ce qu’il essayait de me dire, pour peu qu’il voulût que je le comprenne. A ma troisième requête seulement il daigna me le dire hautement et intelligiblement.
« — Tu fais chié, je t’aime, j’ai dis. »
Grand sourire stupide de ma part.
« — Tu m’aimes parce que je te fais chié ou je te fais chié parce que tu m’aimes ?
— Tu veux que je le répète, c’est ça ?
— Absolument.
— Donc ça ne t’ennuis pas ?
— Tu te fous de moi ?
— Nan,… j’avais un peu peur. Tu n’as quand même pas été très content quand je suis venu chez toi. Mais j’en avais tellement envie. Et puis, on pouvait pas continuer comme ça encore longtemps, à se tourner autour…
— Je sais. Redis-le, que je sente encore un fois que mon coup de tête d’hier soir n’a pas été complètement sans fondement. »
Son regard au fond du mien me fit complètement chavirer. J’étais définitivement stupide de n’avoir pas compris plus tôt que c’était bien lui, ce mec rencontré sur ce chat, qui me convenait. Un mec qui n’hésite pas à vous dire « je t’aime » comme ça, ça ne m’était arrivé qu’une fois. J’avais 18 ans à l’époque, et celui qui me l’avait dit, ne les avait pas encore. Il n’était pas conscient de ce qu’il avançait, mais là, un type de trois dizaines d’années le savait. J’étais aux anges.
« — Je t’aime. »
Bon, ok, c’était décidé, si ces quatre jours entre nous se passaient aussi bien que je l’espérais, je réfléchirais à deux fois avant de rentrer à Paris. Peut-être même à trois fois. Ou alors n’y réfléchirais-je pas du tout, peut-être que je saurai déjà. Sans doute même que je sais déjà et que je me laisse une marge de manœuvre. Pourquoi déjà est-ce que je la laisse cette marge ? Pas à cause de ses yeux qui me dévorent, probablement pas non plus à cause de sa bouche qui se goinfre tout autant et certainement pas à cause de ses mains qui me rendent dingue. Pourquoi alors ? Ha oui, parce que les débuts sont toujours parfaits et aussi parce que j’ai déjà payé une fois. Mais je crois que je veux bien repasser à la caisse. Oui, je veux bien.


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