La grande première (1)
de Cyprien

18 ans, entrée en terminale, jour J moins 1. J'ai terminé toutes mes courses pour cette foutue rentrée des classes 99, j'en ai marre, je suis sur les rotules et maman cours encore devant avec cette liste que j'aurais envie de lacérer. Il faut encore atteindre la voiture, tout y balancer et faire 30 kilomètres de route pour arriver à la maison où il faudra tout cocher, ranger, classer, préparer, etc… en plus je sens bien que c'est Bibi qui va se la faire cette route, maman déteste conduire et depuis que je fais la conduite accompagnée c'est l'horreur.

Soupirs déchirants, un jour, je serai père et je me vengerai. Une fille passe devant moi, jolie comme un cœur, des yeux de biche et une bouche assez pulpeuse pour en faire rêver plus d'un. Son maquillage est à vomir, maman me fait signe de lui dire bonjour, je passe à côté d'elle sans un regard. Je ne sais pas ce que j'ai en tête, je dois être un brin débile, mais à 18 ans bien tassés ma libido est dans un état qu'on pourrait facilement juger catastrophique. Je m'explique, pas de petite-amie, je n'ai pas la patience, pas de bouquins et encore moins de films pornos sous mon lit - J'en avais vu deux, un gay, qui m'avait assez fait fantasmer, et un hétéro que j'avais trouvé immonde mais je mettais ça sur le compte du fait qu'on prenait les filles pour des moins que rien et que ça ne m'excitais pas -, masturbation quasi inexistante pour mon âge, une fois par semaine dans les temps fastes, aucune image ne me venait jamais à l'esprit. Bref, un extra-terrestre et donc pas de potes parce qu'à cet âge-là, si tu ne parles pas de cul, ni de voitures, ni de beuveries, de quoi parles-tu ?

Quelque part, ça désespère ma pauvre mère qui s'attendrait à une ou deux copines par an, au minimum. Quelque part, je m'en fiche. La seule chose dont je suis certain c'est que j'aime regarder les filles et que les mecs me font un effet sympathique, je suis peut-être bi, il y a moyen de faire un test pour savoir ça ?
Je mets les paquets dans la voiture, écoute ma mère soupirer à cause de la chaleur et prends le volant.

18 ans, entrée en terminale, jour J. J'attends mon amie Catherine au coin de la rue comme c'était prévu, elle arrive essoufflée et fatiguée, je la connais, elle a dû fêter hier soir. Je ne me formalise jamais qu'elle oublie fréquemment de m'inviter à ce genre de soirée, de toute façon, je n'irais pas. On cause tranquillement sur le chemin que nous connaissons tous deux par cœur, sans prêter attention aux autres élèves qui nous rejoigne sur le sentier de la torture morale, un véritable chemin de croix, et je ne suis pas en reste.

J'écoute les vacances de Catherine, les deux aventures sexuelles que je ne crois qu'à moitié, c'est pas vrai, elle n'a pas dû voir un mec bander de sa vie parce que sinon elle en ferait pas tout un fromage. Je lui raconte les miennes, sans en rajouter, que voulez inventer à deux semaines à la Grande Motte en famille ?!

Arrivée à la grande porte, on se fait relativement écraser, comme d'habitude, c'est fou ce que ça revient vite malgré les deux mois et demi où on ne s'était pas fait agresser par un troupeau d'hormones en pleine expansion. Je rejoins le coin « terminales », là où tout le monde rêve d'aller pendant deux ans et dont on se lasse vite au bout du compte. Je ne reconnais personne d'autre. Un ou deux de ma précédente classe, peut-être. Coup d'œil au tableau d'affichage et le troupeau se réparti dans les différentes classes, c'est beau tout de même ce rouleau compresseur scolaire qui transforme les adolescents en adultes responsables et obéissants. Les sixièmes, eux, de l'autre côté de la cour, fichent un bordel monstre, j'aimerais bien être là-bas.

Je suis tranquillement Catherine, troisième année consécutive que nous nous trouvons dans la même classe, à croire qu'ils savent tous que je n'ai aucun ami et qu'ils ont peur de me séparer d'elle. Enfin, ce n'est pas pour me déplaire, j'aurais tendance à dire que j'en suis même content. Elle passe devant moi, nous saluons tour à tour ceux qui nous ont rejoints, des têtes connues, d'autres moins, je m'étonne de voir qu'ils connaissent mon prénom, j'ai droit à quelques saluts chaleureux et deux ou trois bises ; cette année serait-elle différente ? Ça n'est vraiment pas désagréable de se sentir apprécié, au moins un petit peu. Nous prenons place, j'aime les fonds de salle, histoire de pouvoir regarder sans être vu, mais cette année, trop de monde nous ont devancé, ce sera pour le cours suivant.

C'est à ce moment précis que ma vie a effectué un virage radical. Je rêvassais en regardant par une fenêtre, Catherine me parlait de je ne sais quoi, c'est tellement loin maintenant… quelqu'un est entré, a légèrement crié de joie de revoir un ami, ce qui a eu pour conséquence de me faire tourner la tête et je l'ai vu. Il était derrière la personne et attendait patiemment qu'elle veuille bien terminer sa démonstration pour entrer dans la pièce. Je l'ai immédiatement détaillé, sans le vouloir, mes yeux faisaient le tour du propriétaire, admiraient et assimilaient chaque détail. Il était grand et mince, portait un bermuda noir et un tee-shirt rouge juste assez serré pour que je puisse deviner le dessin de sa musculature, ses cheveux, noirs, étaient longs et retenus dans la nuque par un élastique, rouge lui aussi, (j'adore les cheveux longs, ça me fait complètement craquer) et pour couronner le tout, un teint hâlé à damner le saint que j'étais.

Je ne me suis jamais remis de ces quelques premiers instants, tout est gravé dans ma mémoire comme un film au ralenti. Il s'est assis de l'autre côté de la classe, seul, et a attendu comme nous le faisions tous.

Vincent, puisque c'était son nom, est vite apparu comme le nouveau paria de la classe. Ça m'a beaucoup étonné au début au vu de son physique et de ses qualités scolaires, mais j'ai vite compris. Quelques filles lui parlaient, l'une d'elle, Myriam, lui semblait très attachée sur le plan de l'amitié, mais aucun garçon ne s'adressait jamais à lui. Il ne s'en formalisait pas, se contentant de les ignorer superbement. Un jour j'ai fait tomber mon stylo et il l'a ramassé, le l'ai remercié avec un sourire qui l'étonna. Un de mes camarades me lança que je ferais mieux d'essuyer mon instrument de travail avant de m'y remettre, je risquerais de devenir pédé. J'ai pas mal buté à cette phrase, que je trouvais tout d'abord à la mesure de sa stupidité puis que je compris enfin. Vincent était gay, toute la classe le savait, sauf moi probablement. Mais que cela pouvait-il bien changer au fait de le trouver beau à en mourir ? Ce n'était pas cette révélation qui allait me faire changer d'opinion ! J'étais à des lieux de penser que je pouvais aussi pencher de ce côté de la balance juste parce que je le regardais. Je ne me posais pas la question. Quelqu'un est beau, on l'admire et voilà.

C'est à l'approche des vacances de Noël qu'il commença vraiment à m'intriguer. Je sortais tous les soirs légèrement plus tard que les autres, à peine quelques minutes, parce que j'étais désigné pour rapporter le cahier de texte en salle des profs, et ce, à l'année. Un soir, je l'ai vu sortir. Il n'y avait plus personne dehors, la marrée était dispersée, Catherine m'attendait pour rentrer avec une de ses amies et un homme d'une trentaine d'années était installé sur le capot de sa voiture, les bras croisés, patient. J'ai vu Vincent se diriger vers lui d'un pas vif, l'a salué et l'homme s'est penché pour l'embrasser. Sa été la décharge électrique, j'ai vraiment détesté voir ça. Vincent sortait avec ce gars, de dix ans minimum son aîné, et qui, par-dessus le marché, n'était vraiment pas à sa hauteur physiquement. Non pas que je me trouvais mieux que lui, 1m80 et 65 kgs tout mouillé, avec mes cheveux rebelles à toute forme esthétique, mais je l'imaginais avec mieux que ça. C'est profondément blessé que je suis rentré chez moi. Le pire est que j'ai vu cet homme-là encore longtemps, il est venu le chercher tous les mardis et vendredis soirs pendant plus de deux mois ! De mon côté, je commençais à me liquéfier - au sens figuré, mais en y réfléchissant bien… - Il me faisait de plus en plus d'effet, d'icône sainte, il était passé en moins de quelques semaines à une sorte d'idole primitive, vous savez, celles qui exigent des sacrifices physiques. Je ne le regardais plus, je le sondais, tentant à chaque instant d'imaginer ce qu'il pouvait bien penser et quand j'en arrivais à cet homme, je balayais tout et entrais en rage. Il fallait bien que je me rende à l'évidence, j'étais complètement jaloux.

Puis le troisième trimestre est arrivé, avec lui, les révisions du bac et la notation en natation où je m'étais inscrit et lui aussi. Tout à complètement basculé dans ma pauvre tête dès le premier jour où il est entré avec un maillot ridiculement petit dans cette foutue piscine. À peine arrivé chez moi le soir, je me suis jeté sur mon lit pour assouvir toutes les pulsions dont j'avais été la proie - ou la victime - deux heures auparavant, j'avais l'impression de ne pas avoir débandé une seule seconde et bénissais les cours de crawl qui m'avaient permis de rester à plat ventre dans l'eau toute la séance. Je me suis passé les mains sur le corps, agaçant légèrement mes mamelons, imaginant que ses dents les mordillaient, puis sur le sexe que je n'avais jamais sentit aussi dur, ça en faisait presque mal d'avoir tellement attendu, je voyais ses courbes, ses abdominaux contre les miens, ses mains, sa bouche sur moi, ses fesses rondes et musclées. J'ai eu le plus violent orgasme jamais réussi jusqu'alors, j'ai dû me vider totalement dans un pauvre mouchoir. Puis à bout de souffle, j'ai fondu en larmes. J'étais désespéré, incapable de comprendre que c'était le désir qui me mettait dans cet état, mort de peur de trop bien comprendre ce qui se passait et de ne plus pouvoir le gérer. J'étais fou d'un mec, j'étais homo.

Je me suis empêché de le regarder pendant une semaine, une semaine de torture psychologique à ne lire que des revues érotiques hétéro bon marché, à comprendre qu'elles ne m'intéressaient que parce qu'on voyait les fesses de tel ou tel mec que j'en arrivais à trouver carrément appétissant ; une semaine à me masturber comme un fou à chaque fois que je pensais à Vincent. Je suis arrivé à une conclusion, tout était de sa faute à lui, si je ne l'avais pas su gay, ça ne me serait jamais arrivé. On est bête n'est-ce pas quand on tombe amoureux la première fois ? Et puis je me suis rendu compte que personne ne l'attendait plus devant le lycée et qu'il prenait le même chemin que moi. À force de fantasmer, j'ai bien fini par vouloir m'exorciser, j'ai voulu lui parler. Un soir, j'ai envoyé Catherine rentrer seule et ait couru pour le rejoindre.

L'air de rien, je l'ai un peu suivi sur le parcours et l'ai abordé.
- Salut… ça fait longtemps qu'on fait le même chemin, ce serait peut-être une bonne idée qu'on rentre ensemble.
Il m'a regardé de haut en bas, genre je t'ai jamais vu.
- On est dans la même classe, ai-je cru besoin de préciser.
Il m'a souri, j'ai fondu, il avait les plus magnifiques yeux noisette que j'ai jamais vus, certaines de ces nuances ambrées accrochaient la lumière.
- Je sais, tu es Cyprien.
Là je n'en pouvais plus, il connaissait mon nom ! Mais, bien entendu, qu'il connaissait mon nom, nous étions dans la même classe, qui ne connaît pas les noms de ses camardes de classe ?!
- Je t'ennuie ?
Il m'a regardé, un peu ébahis.
- Nan, ça me dérange pas. Mais tu rentres pas avec Catherine d'habitude ?
Là évidemment, il ne pouvait plus nier m'avoir remarqué.
- Elle est partie devant aujourd'hui.
- C'est ta copine ?
J'ai été plutôt surpris.
- Non, pas du tout, une voisine.
- Ah…

Notre conversation s'est plutôt aventurée vers les arbres et le temps après cette brève intrusion dans ma vie privée. Mais j'étais déjà assez content de moi, je lui avais adressé la parole.

Par la suite nous sommes devenus d'assez bon copains, il est venu chez moi deux ou trois fois pour jouer à la console, je suis venu chez lui pour réviser le bac et nous rentrions ensemble. La rumeur a eu vite fait de nous rattraper. En moins d'un mois, j'étais devenu gay - Ce qui entre parenthèse était totalement vrai - et le copain de lit de Vincent. Un jour de révision, il s'est décidé à m'en parler. Il a posé son stylo et m'a regardé tellement intensément que s'il avait trop insisté, je me serais senti très à l'étroit dans mon jean.

- Un problème Vincent ?
- Je voulais m'excuser.

J'ai levé les yeux et stoppé mon travail, déjà que je tentais vainement de me concentrer quand il était dans les parages, voilà qu'il parlait totalement d'autre chose.

- Pour quoi ?
- Pour la rumeur qui circule sur ton compte à cause de moi.
- Qu'est ce que tu veux que ça me fasse.

Il a souri, un de ses sourires qui me font complètement flancher. Il devient un peu moqueur et croise les bras.

- Tu es bien le premier gars assez certain de son hétérosexualité pour ne pas craindre ce genre de rumeurs. Tu es marié ?

Je me suis mis à rire.

- Rien de tout ça…

J'en avais peut-être un peu trop dit, certes je fantasmais sur lui comme un cinglé, le simple fait qu'il se tienne près de moi torse nu me faisait bander comme un taureau, mais j'hésitais très franchement à sauter le pas. Je ne savais pas comment je réagirais si un homme me touchait et vice-versa, tout ça était encore un peu trop frais à mon goût et cette lente torture, même si elle était exaspérante, me convenait. Cela dit, je l'aurais croqué tout cru à le voir se dandiner sur le coin de son lit pour ôter son tee-shirt. En tout cas, il avait tiqué en entendant ma réponse.

- Tu es vraiment homo alors ?
- Ça se voit tu penses ?

Vincent a secoué la tête.

- Pas vraiment…
- Ça doit être parce que je n'en suis pas certain.

Il a écarquillé les yeux.

- Pas certain ? On peut faire ça ?
- Je n'ai jamais couché avec personne, j'en sais vraiment rien.

Ça y est, la conversation avait complètement dérapé. Vincent à fait la moue en passant sa main dans ses cheveux lâchés, je mourrais d'envie de faire la même chose.

- Tu veux essayer ?

J'en suis resté complètement abasourdi. Je l'ai regardé, tel un poisson avalant son air, l'œil vitreux et le visage sans expression.


Suite


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