Quelqu'un m'a dit
(1)
de Marie
Jai eu trente cinq ans hier
cest stupide à dire comme ça, ce nest pas très vieux, pas très jeune non plus. Je suis comme qui dirait « entre deux âges ». Mais je suis quelquun qui a déjà une vie derrière lui et qui, pour être tout à fait franc, na pas le courage dy repenser et encore moins celui daller de lavant. Je suis là, avec mes trente cinq balais, une jeunesse sans excès, hormis peut-être un écart, unique et irremplaçable, une famille sans histoire et un fils adorable.
Mais voilà, mon épouse est morte lannée dernière. Nous vivions à Prague, en république Tchèque depuis près de onze ans, suivant les échecs et les victoires dune Nation ayant lespoir de se reconstruire après une longue période dun rouge carmin. Jai vu des ruines redevenir des palais, des enfants pauvres avec le sourire, lâme Slave se relever lentement et réinvestir le corps souillé de sang et de moisissures auquel elle ne saurait être infidèle. Dans tout cela je nai été que spectateur, je ne suis quun simple comptable. Je ne saurais dire que je me dégoûte, ce nest pas le cas. Jai fais vivre ma petite famille paisiblement, cest ma principale fierté. Mais Mélanie est partie, foudroyée par un cancer, et trop rapidement lunivers que nous nous étions construit sest désagrégé.
Nous sommes rentrés en France, mon fils Florian de huit ans et moi, laissant nos affaires sur place, dans lappartement de Mala Strana. Et nous sommes allés enterrer sa maman dans sa ville natale. Jai admiré le courage de mon enfant. Je lai découvert plus fort que moi dans cette épreuve, il a décidé de rester en France. Nous avons alors tous deux trouvé un petit appartement près de Reims, pas trop loin de son école, avons dégoté des cours de Tchèque pour quil ne perde pas la main et pour finir, avons fait revenir nos affaires et vendu la maison de Prague. Cela fait aujourdhui exactement un an. Florian grandit, il shabitue a devoir sadresser à moi lorsquil se sent mal ou que quelque chose ne va pas à lécole, et de mon côté japprends à être à la fois père et mère et à ne voir personne lorsque je me retourne la nuit. Ce nest pas une chose aisée, mais nous avons mis au point notre petite vie.
Hier jai fêté mes trente cinq ans. Voilà, je nai pas grand chose encore à préciser sur ma vie, sauf cette infime partie de mon être qui sest éteinte lors de mon départ pour Prague, avant même la naissance de Florian, avant même ma rencontre avec sa mère. Ce fragment qui sest éveillé tout dun coup, hier soir, alors que le vin mavait grisé et que le monde me semblait enfin plus loin et ma douleur moins vive. Lorsquun ami denfance, retrouvé lors de mon retour, me frappa amicalement sur lépaule, lui aussi également éméché. Je vois encore ses lèvres bouger, ses paroles parvenants lentement à mes oreilles :« Tu te souviens de Sylvain ? Cest un grand écrivain maintenant. Je lai vu il y a un mois et tu sais ce quil ma dit ? Quil taime encore. ». Mon ami sest écroulé sur la banquette, quasiment ivre mort, me laissant percuter. Et soudain, les pages du livre se sont inversées. Je lai lu à nouveau à lenvers. Je nous ai revu, nous, à dix-sept ans, deux gamins ivres de vie et davenir
*****
Me voilà devant chez toi, ça fait plus dun mois que je te cherche partout, tu es devenu comme mon obsession. Jai secoué mon ami comme un prunier pour quil me donne ton adresse, mais il ma expliqué quil tavait rencontré tout à fait par hasard dans la rue et que vous étiez seulement allé boire un verre ensemble. Jai cherché ton nom dans lannuaire, étais-je stupide
un grand écrivain ne risque pas dy être. Jai tenté de retrouver tes parents, dans la maison où tu vivais lors de notre enfance, tes parents sont morts et les nouveaux propriétaires nont aucunes nouvelles de ta sur ou même de toi. Nimporte quelle personne normale se serait découragée, je ne sais pas ou jai soudain trouvé le besoin souverain de te revoir. Tu étais redevenu mon point dencrage, la réalité que je recherchais à travers mes rêves tchèques et le désespoir dans lequel mavait plongé la mort de Mélanie. Je métais éloigné de toi, voilà quà présent je cours après ton ombre, douze années à retracer pour te retrouver. Jai encore le souvenir de ton visage de bambin, des égratignures de mûriers sur tes bras et tes jambes lors de nos escapades dans les Alpes et de ta façon si particulière de sourire lorsque tu devines ce que je vais raconter avant même que je némette un son. Une sorte de rictus tendre accompagné dun léger plissement des yeux et dun mouvement de tête sur le côté. Sylvain
tu as été mon meilleur et mon seul ami pendant longtemps. Je voudrais savoir aujourdhui pourquoi jai fuis. Je narrive pas à mexpliquer la raison pour laquelle je me suis évanouis dans la nature.
Jai acheté le premier de tes livres, je suppose que tu pensais que je ne te lirai jamais
sinon tu ne te serais jamais ainsi exposé. Une autobiographie cachée dun petit cur malmené, que jai piétiné. Tu as de très jolis mots pour expliquer ma fuite de ton existence
je ne me pardonnerai jamais de ne pas avoir pu entendre ces phrases de ta bouche. Pouvais-je imaginer combien jétais important pour toi ? Tu ne mas jamais rien dis ! A toi non plus je ne pardonnerai jamais, de têtre tu, de têtre tué. Florian na pas bien compris pourquoi ce livre me faisait pleurer, mais cest amusant, il est resté blotti contre moi tout le temps de ma lecture, auprès de moi dans mon grand lit vide. Comme sil avait tout simplement compris quil ne sagissait pas dune vulgaire lecture de tous les jours.
Jai écris à ta boîte dédition et ils tont transmis ma lettre. Jai attendu une bonne semaine avant davoir un mail. Je crois être resté assit devant mon ordinateur, sans rien faire, sans bouger, à seulement fixer lintitulé du message : « Ton retour, enfin
». Tellement despoir dans cette sentence sans prétentions, juste un constat, tu attendais mon retour. Dans le mail, pas grand chose, juste ton adresse, tu navais plus le téléphone, tu vivais à louest de Paris, en banlieue, dans un de ces villages de bord de seine si prisés des impressionnistes et des fauves, dans une minuscule maison pour toi seul. Et tu minvitais à venir te voir dès que ça marrangerait car tu vis de ton art et tu es toujours chez toi. Jai répondu immédiatement, nous étions le matin, jen avais pour deux heures de routes, mais je serais là en début daprès-midi. Je bénis les week-ends.
Et me voici chez toi. Debout comme un grand épouvantail devant ton portail, je nose pas sonner.
Jai limpression de timaginer dans ce jardin entouré de tes murs de pierres, dans cette petite villégiature semie campagnarde
tout te correspond tout à fait. Mais je me rends compte maintenant que je vais te retrouver et que je pense voir un jeune garçon de dix-sept/dix-huit ans mouvrir cette porte. Cest stupide, tu as vieillis comme moi, pourquoi trouvais-je ça normal que tu vives toujours seul ? Evidemment, un garçon de cet âge peut vivre seul, mais pas un homme de trente quatre ans. La personne qui va mouvrir est toi avec douze ans de plus ! Pourquoi ai-je limpression davoir perdu toutes ces années ? Ce nest pas le cas, jai eu une épouse, un enfant, un bon travail, une vie ailleurs. Mais tout me semble si flou à présent ; tu es ma seule réalité. Je tremble de peur. Tous nos souvenirs massaillent, je crois que je ne vais pas arriver à retenir mes larmes. Je te revois au lycée, la lumière de tes yeux noirs, tes mains fines et longues.
Je suis devant ta porte, je vais sonner, je vais y arriver. Je ne me souviens pas que tu mais jamais autant manqué quen cet instant précis.
Ton ventre plat, tes anches étroites et souples, tes lèvres passionnées, mais ou avais-je enterrées toutes ces images durant toutes ces années ? Mon ami, Sylvain
Jai sonné. Jentends tes pas dans lentrée, un temps mort, as-tu les mêmes peurs que moi ? Nous sommes là, dun côté et de lautre de la porte, nous sentons bien quil sagit de la dernière barrière et quelle va voler en éclat. Je sais que tu es là, que tu fixes comme moi le bois vernis, que tu tentes comme moi de deviner les formes qui se cachent derrière. Ma vision est floue, noyée sous les souvenirs et sous les pleurs que jessaye de retenir. Je suis revenu douze longues années en arrière.
La porte sentrouvre lentement, je devine ton visage. Tu as à peine changé, tes cheveux bruns en bataille semblent toujours aussi rebelles au peigne, tes yeux noirs brillent. Je devine les légers plis de mûrissement au coin des yeux, laccentuation de la sensualité des lèvres, tout ce que le temps apporte au charme dun homme. Tu es mieux bâtis quavant, tu as lair en pleine forme mais quelque chose me dit que tu nes pas en reste dans lémotion de cet instant. Ta bouche frémissante trahis ton trouble.
Quelquun ma dit, que tu maimais encore
?
Et là tu fonds en larmes sur ton palier. Je fais de même.
Marc
Tu tombes entre mes bras. Oh seigneur, je suis chez moi
je suis enfin rentré à la maison.
*****
Là, dans ton lit, au creux de tes draps, ton visage endormis reposant sur mon épaule, je laisse la vague de mes souvenirs me bercer. Lécume des jours na pas effacé cette odeur que je connaissais bien, à laquelle mon corps répond encore et toujours, celle du parfum de ta peau, celle de lamour que nous faisions en cachette. Ton parfum sera toujours pour moi celui de linterdit, des baisers furtifs, volés au coin dune porte, entre le battant et le mur, à la barbe du monde. La fragrance de ma première fois et de la passion que nous partagions alors. Jai retrouvé tout ça aujourdhui. Nous navons même pas eu le temps de parler toi et moi, à peine un échange de paroles et nous étions déjà au premier. Mais quaurions-nous à raconter qui aurait pu repousser lélan qui nous entraîna lun contre lautre ? Rien naurait pu être assez important pour retarder cet instant. Jai eu limpression de lattendre depuis des milliers dannées.
Je narrive pas à comprendre pourquoi tu me regardes toujours avec tant damour. Moi qui tai détruit, comment as-tu pu maccepter aussi facilement auprès de toi ? Fallait-il que tu maimes
tant dabnégation pour le simple homme que je suis. Tu es écrivain mon ami, tu mérites mieux que ça. Alors pourquoi mavoir attendu ? Pourquoi après tout ce temps ?
Ta chevelure soyeuse bouge sur mon bras, tu téveilles et me regardes. Une lueur sest allumée dans tes yeux, elle est différente de celle que je connaissais. Un sourire flotte sur ta bouche, tu ne dis rien. Nous ne faisons que nous contempler, analysants tous deux la trace des années qui a effacé les traits de nos folles jeunesses et approfondis nos regards. Jaime cette nouvelle nuance que prend ton expression, tu as lair plus calme. Comme si quelque chose dans ton cur sétait soudain apaisé, le silence après la tempête. Jespère que tu sais trouver en moi ce que tu cherches, que ce que je suis devenu ne te déplaît pas.
Ton sourire sélargit, je pense que tu nes pas déçu. Moi en tout cas, je ne le suis pas. Pouvais-je imaginer que tout se déroulerait si parfaitement ? Jaimerais désormais pouvoir te serrer ainsi chaque jour.
La montre sur la table de chevet me nargue, je nai pas envie de men aller. Pourtant je dois bientôt chercher Florian chez sa grand-mère. Florian
comment vais-je tannoncer ça ?
Quelque chose ne va pas ?
Me connais-tu donc si bien que ça ? Te souviens-tu de la moindre de mes réactions ? Il va falloir que je te le dise.
Il faut que jy aille.
Je vois la panique se peindre sur ton visage.
Je dois chercher mon fils chez sa grand-mère.
La surprise succède à la peur. Je me lève un peu trop vite pour que ton geste me rattrape. Sur ton bureau, il y a du papier et des crayons, jy griffonne adresse et numéro de téléphone. Lorsque je te les tends, tu as déjà lair plus serein.
Comment est-ce quil sappelle ?
Je souris à mon tour.
Florian, il a huit ans.
Je saute dans mes vêtements, tu fais de même après avoir soigneusement rangé mes coordonnées dans une pochette. Jentends tes pas qui me suivent alors que je mengage dans lescalier. Mon sac est là, près de la porte dentrée, là où je lai jeté tout à lheure pour te prendre dans mes bras. Je me retourne pour te regarder, je vois bien que tu as envie de dire des choses mais que tu noses pas.
Je suis libre mercredi dès le début daprès-midi. Tu as envie quon aille se promener ?
Ton front se pose sur mon épaule.
Jirais bien au cinéma, dis-tu, ça fait longtemps.
Oui, si cest une question, je me souviens très bien de notre dernière séance de ciné tous les deux. On ne peut pas dire quelle ait été très chaste. Jaccède à ta demande. Tes deux bras se glissent autour de mon cou, jy sens un baiser.
Tu mas manqué Marc.
Toi aussi mon ami, et je ne men rends compte que maintenant. Et maintenant ? Vais-je te faire entrer dans ma vie ? Jai peur de prendre à nouveau du temps, et surtout den perdre encore. Aujourdhui nous ne devions que nous revoir, tout est allé trop vite pour moi. Jai limpression davoir perdu pied avec la réalité et je suis encore certain quelle va me rattraper
elle ma déjà reprit Mélanie. Mais je sais que jai envie de te revoir. Recommençons au début cher prince, sortons, toi et moi.
Je me penche sur tes lèvres, en prends possession. Cest décidé, désormais, cest à moi.
Ma voiture séloigne, la place à mes côtés est toujours vide ; jai encore cette impression étrange que Mélanie va se pencher pour allumer la radio. Je ne le faisais jamais, aujourdhui mes trajets ne se font plus que dans le silence et le bourdonnement du moteur. Je te regarde téloigner dans le rétroviseur, tu me fais signe et je souris machinalement. Dici mercredi, je crois que tu vas encore me manquer
*****
Florian sinstalle avec armes et bagages à mes côtés. Jai droit à un immense sourire, il a lair de sêtre bien amusé aujourdhui. Sur le pas de la porte sa grand-mère nous regarde embarquer. Elle descend quelques marches pour arriver à notre hauteur et membrasse. Cest une jolie femme, jaurais aimé voir Mélanie vieillir comme elle. Ses yeux bleus ont pris cette nuance claire et tendre que met en valeur des cheveux grisonnants. Elle me demande si je ramène Florian ce mercredi. Oui, il viendra passer laprès-midi, mais je compte le chercher plus tôt que prévu. Un ami doit passer à la maison et jaimerais le lui présenter. Ma belle-mère à lair assez satisfaite. Au mot : « ami », son visage sest éclairé. Jai limpression quelle me trouve un peu trop solitaire.
Florian vient blottir sa tête contre mon ventre, au creux de ma veste. Il est devenu très câlin cette dernière année me semble-t-il
cest sans doute normal, sa mère doit terriblement lui manquer. Il est temps de partir, je le soulève et le jette sur son siège, un léger rire passe ses lèvres. Il ressemble tellement à mon épouse, je devine encore son sourire à travers le sien, sa façon dêtre dans certaines mimiques.
Florian non plus nallume pas la radio, on dirait que cest un accord tacite entre nous, tant quun adulte ne sera pas assit auprès de moi, personne ne tournera ce satané bouton. Mais ce soir je crois que jai besoin dun peu dambiance.
Tu nas pas envie découter une cassette ?
Un vague hochement de tête, les voyages en voiture le plonge toujours dans une profonde réflexion, je ne saurais dire où il sen va dans ces moments là. Il faut que jengage la conversation avant quil ne parte trop loin, je sais bien que là où il va, je nai aucune prise. Je passe une main dans sa chevelure châtain, lébouriffe.
Florian ?
Il me regarde, et dans ses yeux je devine le passage du monde du rêve à celui où je loblige à revenir. Est-ce que sa mère est toujours là-bas ? Jai très envie de savoir sil la voit encore, lui au moins. Il est à présent attentif, son intérêt à nouveau tourné vers son père.
Mercredi je voudrais te présenter quelquun.
Il secoue la tête, mais il ne pose aucune question.
Cest
Je voudrais surtout savoir pourquoi lair semble me manquer tout à coup
Cest une personne à laquelle je tiens énormément et qui va prendre une grande place dans notre vie à tous les deux.
Linformation à lair dêtre patiemment assimilée, il la tourne et la retourne, je limagine passer tous les rouages de son jeune cerveau. Et enfin la question que jattendais jaillis.
Cest une dame ?
Non.
Nouvelle information à intégrer.
Cest Sylvain ?
Alors là jaimerais volontiers savoir doù il tient ça ! Le livre la peut-être marqué plus quil nétait prévu. Mais il me semble étonnant quil ait pu assimiler le nom de lauteur. Je ne sais pas bien quoi lui répondre, il ma lancé ça comme sil sagissait dun personnage familier. Et Sylvain est tout sauf ça pour cet enfant !
Oui, cest bien lui.
Jai limpression quil retient un sourire un peu pâle, comme sil évoquait intérieurement un souvenir douloureux mais qui sest atténué avec le temps. Un sourire qui ne doit pas être loin du mien.
Comment est-ce que tu las deviné ?
Florian sinstalle à nouveau au fond de son siège et regarde dehors les champs qui défilent. Cest le signal que notre conversation est bientôt terminée.
Cest maman qui men a parlé, cétait il y a longtemps.
Fin de transmission. Je sais parfaitement que je nobtiendrai rien de plus ce soir.
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