Quelqu'un m'a dit
(2)
de Marie
Je nai rien compris au film. En réalité, jai suivis le début et la fin, je dois avouer que tout le reste ma complètement échappé. Je tai contemplé, les yeux rivés sur lécran, tu semblais boire les paroles de lacteur principal. Je ne te connaissais pas si cinéphile ou plutôt, si, mais pas vraiment de cette manière là . Ca mamuse de remarquer des changements, tout comme ça me fascine de voir que dans le fond tu es si parfaitement semblable à toi-même. De temps à autre ton regard glissait vers moi, pour constater que jétais toujours là, à tobserver stupidement sans oser te tirer de ton hypnotisme. Et tu me souriais tendrement. Je vois lunivers entier dans ce sourire. Ta main est restée bien ancrée à la mienne pendant toute la séance, la seconde venant parfois caresser mon avant bras. Auparavant, ces mains là farfouillaient partout à peine la lumière avait-elle baissée. Et tu choisissais toujours des films dauteurs, parce quil y aurait moins de monde. Est-ce ce qui a motivé ton imaginaire ? Je me souviens que parfois, en plein baiser tu stoppais tout pour écouter la fin dune tirade. Tu étais en deux endroits, à la fois dans le film et avec moi, tels deux amants que tu refusais de frustrer. Cétait tellement différent. Mattendais-je réellement à te voir me sauter dessus ou te pencher sur mon jean en plein film comme autrefois ? Je sais bien que je ne taurais jamais laissé faire. Mais alors pourquoi suis-je si déçu ?
Maintenant tu marches devant moi dans la rue et je ne sais pas quoi te dire. Tu as les cheveux plus courts quavant mais ils flottent de la même façon. Tu me souris, tu piques mes lèvres de tendres baiser sans prendre garde aux passants. Nous ne le faisions jamais à lépoque. Trop jeunes pour assumer, à peine assez pour mettre des mots sur nos sentiments. Provocateurs, parfois. Mais ce nest plus de la provocation.
Comment texpliquer ? Jaimerais que toi et moi nous rencontrions à nouveau, que tu me parles de toi. Je suis dévoré de passion par tes dix-sept ans comme tu dois lêtre par les miens. Mon ami, je tombe amoureux de tes trente-quatre ans.
Tu tes arrêté devant une grande enseigne à néons verts.
Il existe encore ce bar ?
Je lève les yeux, cest là que nous allions au sortir du ciné.
Tu as envie daller y prendre un verre ? Je tinvite.
Tu as une moue légèrement dubitative.
Non, trouvons-en un nouveau, quest-ce que tu en penses ?
Il semblerait que tu suives le même raisonnement que le mien, il faut que nous devenions lun pour lautre ce que nous sommes aujourdhui.
Nous nous sommes installés finalement dans une brasserie chaleureuse à deux pas de chez moi. Dans un décor dentrelacs Arts Nouveaux un peu vieillot et fleurant la pipe froide, sur deux banquettes dun velours lie de vin élimé mise côte à côte devant une table basse, nous avons commencé à discuter. Je te regarde à présent siroter ta bière ambrée, la lumière tamisée se reflète dans tes yeux alors que tu regardes dehors. Il fait bientôt nuit et jai limpression quil va pleuvoir.
Tu es toujours dans les assurances ?
La question me fait un peu rire. Cest vrai que nous navons strictement causé de rien. Je te dis que je suis comptable, que je viens de retrouver du travail pour deux cabinets davocats et un médecin. Peut-être que je pourrai rouvrir ma propre agence dici un an ou deux, comme jen avais un à Prague
. Il faut seulement que je me remette à jour des lois françaises. Ton regard sest éclairé.
Tu ne pars plus alors ?
Jen aurais bien envie mais je ne parle vraiment que le Tchèque et lAllemand. LAllemagne ne me tente pas et je serais incapable de retourner en République Tchèque. Une page est tournée, je refuse de revenir sur mes pas.
Ca va dépendre de Florian
Jhésite à te dire que tu auras une grande part dans ma décision également.
Mais pour le moment je nenvisage rien que dêtre avec toi.
Tu as toujours été mignon quand tu rougis.
Jai très envie de le rencontrer.
Je me demande si tu le penses vraiment. Tu sais aussi bien que moi que cest entre autre pour quil existe que jai épousé Mélanie et que je tai quitté. Je voulais devenir père, fonder une famille. Tout ce à quoi tu nas jamais aspiré. Ca métonne quaujourdhui tu tiennes tellement à voir mon fils.
Cest prévu. Je dois le chercher dans une heure.
Je cherche vainement dans ton regard quelque chose qui me démontre que tu as peur. Non, tu as lair assez sûr de toi. Tu me souris même.
Nous terminons notre discussion sereinement, japprends que tu toccupes dune association qui aide les gamins en français, que tu es en train décrire un nouveau roman, que tu projettes une série de nouvelles. Bref, que tu as une petite vie bien remplie. Mais cest à mon tour de poser une question.
Pourquoi est-ce que tu nas personne dans ta vie, Sylvain ?
Tu en aurais lâché ton verre.
Cest une question stupide. Tu devrais déjà connaître la réponse.
Non, effectivement, je ne lignore pas. Mais je me refuse à ladmettre. Personne ne reste seul volontairement. Pas pendant douze ans, et surtout pas pour moi. Cest un poids trop lourd, je ne veux pas le porter. Tu nas pas le droit de my obliger, si tu pouvais trouver une autre raison, je crois que je ten serais gré.
Tu me la donnerais quand même ?
Ton regard est planté dans le mien. Je me plonge dans leur noirceur liquide, incapable den réchapper.
Un pâle sourire flotte sur tes lèvres, tu es sur le point de me dire les mots qui nont jamais passé leur barrière à lépoque. Ceux que toi et moi étions trop fiers pour prononcer. Pourquoi est-ce que je toblige à les dire en premier ? Je suis encore et toujours en train de me protéger.
Jai vécu avec quelquun pendant deux ans
Cest toujours ça
Tu étais marié depuis six mois, partis depuis deux. Il ma quitté parce que je nai pas réussis à me guérir de toi. Jai décidé que je ninfligerais plus ma peine à personne.
Je taime Sylvain !
Je taime Marc
. Je veux construire quelque chose auprès de toi. Je le voulais déjà à lépoque. Par peur, je tai laissé te marier sans rien faire. Je ne referai plus la bêtise de te laisser filer. Jaime croire que jaurais eu une chance de te retenir.
Ce quil y a de bien avec le temps cest quon fini par comprendre que la honte nest que dans son propre regard. Quon se fiche bien de savoir comment, pourvu quon soit heureux.
*****
Ca doit bien faire cinq minutes quils se regardent dans le blanc des yeux. Jai limpression dêtre transparent. Depuis que nous avons débarqué de la voiture, que Florian est venu à notre rencontre, jai dû disparaître de la surface de cette terre
Cest terriblement gênant. Pour la peine, je me suis mis à discuter avec ma belle-mère qui ne comprend pas plus que moi le comportement de mon fils. Sylvain la salué chaleureusement, je crois quils sétaient croisés à mon mariage. Florian ma à peine dit bonjour et est allé directement vers Sylvain. Et maintenant nous sommes là, tous les quatre plantés devant la voiture, sans trop savoir quoi dire. Je demande à mon fils sil veut bien daigner me raconter sa journée, il joue les évasifs et me répond à peine sans même tourner la tête. Je ne saurais dire sil sagit simplement de curiosité ou sil sait tout simplement déjà ce quil y a entre lui et moi. Bêtement, je pencherais pour la seconde solution, comme ça, dinstinct. Si ça dure encore une minute, jopte pour les Gros Yeux. Sylvain à lair de ne plus savoir ou se mettre, lui qui était de si bonne volonté, je crains que ce simple échange ne le décourage complètement. Ma très chère progéniture nayant pas, a priori, pour projet davoir lair plus avenant.
Florian
ta mère et moi navons-nous pas tenté de tinculquer la politesse ?
Il sursaute, comme sortit dun rêve. Il me regarde, lincompréhension se lit sur son visage. Cest toujours comme ça quand je lui parle de Mélanie ou que je linclue dans une de mes phrases comme si elle était toujours vivante. Comme sil avait encore peur de la décevoir à travers moi. Cest alors quil remarque la main tendue vers lui. Cette grande main qui quelques minutes plus tôt était posée sur lépaule de son père. Il la serre rapidement et émet un son plus proche du borgorygme que dun bonjour.
A voir le regard de Sylvain, on devine que le désespoir nest pas bien loin. Je tente de le rassurer dun bref clin dil alors que je jette sacs et enfant dans la voiture. Je remercie la grand-mère, toujours prête à rendre service, sur ce coup, javais vraiment tiré le gros lot, je nai pas à me plaindre. Ca me fait penser que je devrais aussi emmener Florian voir mes parents de temps à autre. Dans la voiture cest le calme plat. Sylvain regarde dehors, Florian est de nouveau dans la lune. Je ferais bien de prendre tout ça le mieux possible, je vais commencer à me fâcher dans le cas contraire. Ce nest pas facile pour un enfant de rencontrer des nouvelles personnes, je veux bien ladmettre. Quil soit timide, ça aussi je veux bien, jirai même jusquà supporter quil vire au déraisonnable
mais pas plus de deux minutes ! Surtout que je ne lai présenté autrement quétant un AMI.
Ca fait longtemps que tu es un ami de papa ?
Sylvain lève les yeux et semble subitement comprendre que la question lui est adressée. Je vais répondre mais il pose une main sur mon bras.
Je lai connu quand on avait neuf et dix ans.
Il lui sourit, ce serait bien le diable si mon fils du même sang que moi ne craque pas devant ce sourire !
Cétait bien avant maman alors
Jai faillis avaler de travers.
Oui, bien avant, nous étions amis denfance en fait.
Tu aimais bien maman ?
Il réfléchi une seconde. Non mon fils, il naimait pas vraiment ta mère mais en tout cas, ils ne sont jamais allé jusquà sarracher les yeux.
Ca a été un peu difficile, et cétait il y a longtemps, mais je navais et nai toujours rien contre elle.
Daprès le visage de Florian qui se reflète dans le rétroviseur, je dirais que les réponses claires de Sylvain lui plaisent bien.
De longues minutes passent à nouveau, Sylvain sest un peu détendu. Florian réfléchit. Cet enfant est plus intelligent quil nen a lair, je ne dis pas ça parce que cest mon fils mais jaime le regarder digérer des informations et ne sortir quune phrase mûrement pesée.
Tu aimes papa ?
Pour un peu, et si le moment avait été mieux choisit, jaurais pouffé de rire en voyant le visage de mon passager. Il prend une grande inspiration et cherche mon approbation du regard. Je lui souris, le plus rayonnant possible.
Oui, beaucoup.
Bien ! Et maintenant advienne que pourra ! Je tente anxieusement de croiser les yeux de Florian. Ils ne me fuient pas, jai même limpression quil semble plutôt content de lui.
Je ne mattendais pas à ce que cette si importante discussion se passe dans la voiture à quelques minutes de la maison et dès la première rencontre. Mais je nen suis pas fâché. Au contraire, peut-être vaut-il mieux être direct tout de suite. Je le saurai pour lavenir. Je tends le bras derrière moi, vers son genou et le secoue un peu. Une sorte de remerciement quil saura interpréter. Puis mon bras glisse vers Sylvain pour caresser sa main une seconde.
Il est soudain la personnification du soulagement.
Florian détache sa ceinture et passe comme léclair entre les deux sièges pour aller appuyer sur le bouton de lautoradio. Etonnant. Ce nest pas encore Sylvain qui sen occupe, mais cest déjà un bon début. La musique qui fend lair allège soudainement latmosphère, cest un pas vers notre nouvelle vie.
*****
Je ne sais pas comment tannoncer ça
pourtant il va bien falloir que je le fasse, ça fait déjà deux mois que je te le cache. Je ne supporte plus ce mensonge permanent, jaimerais respirer à nouveau. Mais je me sens tellement coupable. Rien na jamais été clair entre nous après tout, pourquoi suis-je si énervé ?
Je te regarde tasseoir en face de moi, tu as sentis quelque chose, ça jen suis certain. Tes yeux noirs se fixent dans les miens, tu nes pas rasé, tes cheveux longs roulent sur tes épaules, tu avais dis que tu te les couperais dès ton retour. Mais tu es là depuis déjà une semaine
ton coiffeur doit être très réputé pour mettre tellement de temps à prendre un rendez-vous. Ou alors est-ce parce que tu sais que je te préfère comme ça ?
Comment cétait lArgentine ?
Ton sourire est rayonnant, ta peau de miel me fais terriblement envie. Diable, tu naurais pas du bronzer, ça rend ma tâche mille fois plus difficile. Tu as lair dun petit pain chaud.
Humide.
Tu me tends un verre de bière.
Et en dehors de ça ?
Je ny suis pas resté assez longtemps pour pouvoir vraiment ten dire autre chose. Mais cest très lumineux et très
Latino.
Jimagine
Il sest passé quelque chose pendant ton absence
il faudrait que je ten parle.
Tu hausses un sourcil intéressé. Tu dois être à des kilomètres de timaginer ce que je vais te dire
Sylvain
Tu es tendu, tu sais que je ne tappelle jamais par ton prénom, tu es plus habitué à Vayne depuis quelques années.
Prendre une grande respiration, bon dieu, mais je nai rien à te cacher ! Pourquoi est-ce que je me sens si mal ?
Je vais me marier.
Ton cur a eu lair de manquer un battement mais tu souries. Le silence se prolonge un peu beaucoup à mon goût.
Euh
Toutes mes félicitations Marc.
Pourquoi ai-je limpression que tu te forces ? Nes-tu pas mon ami ? Je sais que tu ne portes pas particulièrement Mélanie dans ton cur mais tu pourrais faire un effort ! Mais quest ce que je raconte, tu ES en train de faire un effort.
Je ne peux pas rester
tu mexcuseras
Ton sourire est crispé. Maintenant que jy porte plus attention, ton regard à lair vide et tellement
triste. Non, je me fais des idées, cest seulement du mécontentement. Tu poses tes lèvres sur mes joues.
On ne joue plus alors
hein ?
Pourquoi est-ce que ta voix tremble ? Je passe une main dans tes cheveux, merde, ça va me manquer ! Plus que ce que je pensais.
Je nai jamais joué Sylvain
Je passe la porte et tu la refermes derrière moi en me saluant gentiment de la main dans lescalier.
Aujourdhui je sais que si jétais resté un peu, jaurais entendu tes sanglots à travers le bois, jaurais deviné tes ongles dans la tapisserie, tes larmes sur la moquette. Jaurais compris ton désespoir, et le mien se serait peut-être révélé. Je navais pas compris la déprime qui mavait assaillie les semaines suivantes. Lapathie ressentie le jour même de mon mariage alors que tu discutais à lombre dun grand saule avec mon épouse. Aujourdhui également jaimerais savoir ce que vous vous êtes dis. « Pas grand chose » dixit Mélanie.
Florian joue dans le jardin, jai encore le nez dans les cartons alors que tu tentes de faire de la place pour mes livres dans ta bibliothèque. Tu as déjà accroché deux tableaux et branché la Nintendo de Florian
alors que je méchine à retrouver la vaisselle que les déménageurs ont mit dans je ne sais quelle caisse. Jai encore envie de te poser des questions. Maintenant que le souvenir du jour de mon mariage me revient, je suis certain davoir raté un épisode. Tu me regardes et tarrêtes.
Quoi ?
Jai rien dis
Marc
Je maffale sur le fauteuil, en sueur. Tu viens prendre place auprès de moi et pose un baiser sur mes lèvres.
Je pensais à mon mariage.
Tu fais la moue.
Tu as parlé avec Mélanie ce jour là. Cétait la première fois que je vous voyais en tête-à-tête. Quest-ce que vous vous êtes raconté ?
Pas grand chose
Ca, on me la déjà dit. Vayne
Tu me fusilles du regard.
Nutilise pas ce surnom, cest ridicule.
Tu ne le trouvais pas ridicule avant
Vayne
Ca va, ca va, si tu veux vraiment le savoir, demande à ton fils.
Sur ce, tu me laisses en plan et retourne ranger les cartons. Florian
mais bon dieu quest-ce que ce gamin pourrait bien savoir de cette histoire ? Il nétait même pas encore en létat de spermatozoïde ! Je me lève et vais voir mon fils qui projette déjà de sacheter un chien depuis quil sait quil va vivre avec un jardin. Je ne veux pas de chien. Je me contenterai dune éponge pour tout animal domestique. Il me voit arriver et fait un grand sourire. Il a lair heureux de sinstaller ici. Je maccroupis pour être à sa hauteur.
Je peux te poser une question ?
Il secoue la tête.
Quest-ce que maman ta dit à propos de Sylvain ?
La question est si anodine pour lui quil continue ses occupations.
Quil était gentil. Que quand elle ne serait plus là, tu irais probablement le voir.
Allons bon, Mélanie était devineresse.
Quil faudrait être gentil avec lui, parce quil avait fait la promesse de tattendre. Je nai pas bien compris.
Il y avait un complot ! Douze années de complot ! Depuis la terrasse, Sylvain me regarde, assit dans une chaise longue. Je retourne vers lui, passe encore une main dans sa chevelure si courte qui recommence à pousser, je joue avec une mèche, lenroule autour de mon doigt, caresse sa tempe. Il émet un léger soupir.
Elle taimait, tu sais
Oui, je le sais.
Elle pensait que tu ne tiendrais pas plus de dix ans dans le mariage. Ce jour là, elle ma dit que si javais le courage dattendre jusque là, je te récupérerais. Jai suivis son conseil.
Jai les larmes aux yeux. Elle me manque tellement. Le bras de Sylvain tire et vient me coller contre son cou, jéclate en sanglots, laisse les pleurs mouiller sa peau, mon chagrin sen aller, un peu
Sa main glisse dans mon dos avec la tendresse qui en était absente il y a si longtemps, sa bouche se presse sur mon crâne. Sylvain, je taime.
« On me dit que nos vies ne valent pas grand chose,
Elles passent en un instant comme fanent les roses
On me dit que le temps qui glisse est un salaud
Que de nos tristesses il s'en fait des manteaux,
Pourtant quelqu'un m'a dit que...
Tu m'aimais encore,
C'est quelqu'un qui m'a dit que tu m'aimais encore.
Serait-ce possible alors ?
»
FIN
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