L'ailleurs (1)
de Dast
Elodie avançait dans le couloir. Les murs étaient en ruine. Des pierres barraient le chemin. Des morceaux de bois gênaient la progression. Une lueur bleutée, irréelle, semblait tomber d'on ne savait où. Elle suffisait cependant pour que l'on puisse discerner les choses devant soi. L'air était chaud. Il sentait la poussière et l'humidité.
D'un coup le décor changea. Elle était dans un pré herbu, parsemé d'arbres. Au loin, sous le ciel bleu, la mer s'étirait, calme. Une surface d'huile. On entendait pépier des oiseaux. Mais on n'en voyait aucun. Le soleil brillait, au zénith. Il faisait bon. Il faisait très doux. L'astre du jour chauffait la terre et les corps de ses rayons.
Arriva devant elle une belle jeune femme souriante. De taille moyenne, très brune, le teint mat et la dent blanche. Elle était habillée d'une tunique transparente. Cette femme s'arrêta devant elle. Sans façons, elle lui prit le visage et l'embrassa. Un baiser irrésistible : sa langue était merveilleusement douce. Elodie, d'un coup humidifiée comme rarement, aussi étonnée qu'heureuse, l'étreignit contre elle.
-Viens, lui dit la femme en interrompant le baiser. Sois la bienvenue.
-Où tu m'emmènes ?
-N'aie pas peur, Elodie, suis-moi.
Elle la connaissait donc
Mais d'où ? Et comment cela se faisait-il ? Ces questions s'envolèrent : prise par la main, Elodie suivit docilement.
-C'est moi qui accueille celles qui viennent ici.
Cette femme sentait bon. Sa main était ferme, chaude et douce. Admirative, Elodie regardait les courbes gracieuses sous la tunique. Les hanches étaient larges, le buste généreux, les cuisses tendres. La peau ambrée, les cheveux longs et bruns noués en une lourde tresse qui pendait dans son dos, la femme avait quelque chose de maternel. Un aura bienveillante, chaleureuse, émanait d'elle. Elles marchèrent longtemps dans le pré. De temps en temps, son hôtesse s'arrêtait. Alors, elles se regardait. Et Elodie la laissait lui fouiller la bouche et le cou de baisers.
-Tu seras heureuse, ici.
Bientôt, la femme s'arrêta. Elles étaient au sommet d'une petite falaise. En contrebas, une plage de sable fin ; un peu plus loin, plusieurs centaines de mètres devant elles, une cascade d'eau grondait. Des silhouettes se baignaient dedans.
-Nous y sommes. Viens, descendons.
Elles empruntèrent un escalier taillé dans la pierre. Parvenue en bas, Elodie resta interdite. Avec émerveillement, Elodie voyait des couples de femmes. Certaines étaient court vêtues, d'autres entièrement nues. Toutes tournèrent la tête vers la visiteuse. Elles la saluèrent avec grâce et gentillesse, leurs visages souriants. Qu'est-ce qui rendait leurs traits si lumineux, si joyeux ? Ce n'était pas que le soleil, ce n'était pas que la douceur du léger vent, pas uniquement dû à cet air de perpétuel été. Il flottait dans l'air une joie, une tranquillité, une positivité qu'Elodie n'avait jamais connues auparavant. Regardant les femmes, la visiteuse contemplait ces créatures. Outre cet environnement exquis, c'était la liberté de l'endroit qui était délectable ; certaines faisaient l'amour, n'en finissaient pas de se faire l'amour. Et ce, au vu et au su de toutes. Et personne ne trouvait à dire, personne n'en faisait cas. Comme si c'était naturel.
C'était invraisemblable de voir des femmes l'une sur l'autre, roulant ensemble et s'ébattant aussi librement. Certaines étaient en pleine extase, criant leur bonheur. Les clameurs qu'elles poussaient étaient parfois si fortes que la terre tremblait, de la fumée s'en échappait, répandant dans les airs un parfum excitant.
-Il n'y a pas d'hommes ici
-Ils sont ailleurs, entre eux, fit la femme avec le sourire dont elle ne départissait pas. Elodie
Elle sembla chercher ses mots.
-Il y'a quelqu'un qui voudrait te dire bonjour. Derrière toi.
Elodie se retourna. Sidérée, émue, Elodie murmura :
-Claudine !
-Bienvenue, ma chérie. Tu as fait bon voyage ?
-Oui, mais
ça alors, je pensais pas que tu
-Tu vas voir comme c'est bien ici, ma petite biche.
Une femme se tenait à côté d'elle, que Claudine embrassa à pleine bouche. Puis, elles partirent se baigner. Heureuses, insouciantes. Elodie revint à sa guide. Celle-ci ôta sa tunique.
-Ici, tout le monde est heureux. Respire bien cette ambiance
Ce qu'Elodie fit. Alors quelque chose céda en elle. Ses résistances, ses barrages, ses interdictions mentales
tout fut emporté. Sa guide le sentit, le comprit. Elle s'approcha d'elle, lui murmura :
-Abandonne-toi
Elle fit plus que s'abandonner : elle succomba. Cette femme savait d'instinct ce qu'elle aimait. Cette créature connaissait ses points les plus sensibles. Elle avait deviné de quelle manière Elodie aimait qu'on la touche, qu'on la caresse, qu'on l'embrasse. C'était comme si ses désirs les plus secrets, ses besoins les plus profonds étaient exaucés avec maestria. Sa chair n'était plus qu'une matière qui donnait et recevait du plaisir comme jamais avant elle n'en avait reçu. Il fallait dire qu'elle était avec un homme
Pouvait-elle comparer ? Ces contacts physiques n'eussent rien été si cette femme n'avait pas été aimante, tendre, douce. Elodie sentait les cris qui montaient des tréfonds de son être jusqu'à sa gorge. La tête renversée en arrière, elle clama son extase à la face des cieux si bleus. Des orgasmes irrépressibles tordaient ses entrailles. Puis, sa conscience s'abîma dans le noir.
-Ca va ? demanda une voix masculine.
Elodie était réveillé. Dur retour dans la réalité ; elle comprit avec une tristesse fade qu'elle n'avait fait que le meilleur des rêves érotiques.
-Oui, ça va
j'ai dû rêver.
-Oui, j'ai entendu ça. Tu as poussé un de ces cris...
C'était dit de telle façon qu'Elodie comprit que Yann, son partenaire, avait été excité. Il avait à présent envie de faire l'amour. Elodie s'y plia, sans plaisir. Elle feignit d'y trouver son compte. Elle ne parvint à avoir du plaisir qu'en repensant à son rêve. Blottie tendrement contre son compagnon, elle s'endormit non sans se poser deux questions. La première, à savoir pourquoi elle avait rêvé de faire l'amour avec une femme, elle connaissait très bien la réponse. Ce rêve, qui revenait assez régulièrement, mais qui n'avait encore jamais revêtu cette intensité, risquait de devenir une bombe. Gare au jour où ça péterait ! La seconde question fut : pourquoi avait-elle vu Claudine ? Pourquoi dans ce rêve, alors qu'auparavant, elle n'y apparaissait jamais ?
Elodie était plutôt une jeune femme logique. Bien sûr, les sciences divinatoires et les rêves prémonitoires, elle y souscrivait volontiers. Mais elle n'y accordait pas non plus un crédit inconditionnel. Cependant, elle se disait qu'elle avait peut-être fait un rêve prémonitoire, en voyant Claudine. Deux jours après ce fantasme délirant, elle avait reçu la lettre d'un notaire : « Mademoiselle, ayant été mandaté par Aurélien, Virginie et Kevin Baziac, enfants de Madame Claudine Baziac née Gourques, j'ai l'honneur de vous convier à la lecture des volontés testamentaires de madame Claudine Baziac, disparue depuis le 3 septembre 1995 et considérée légalement comme décédée depuis le 26 février 2006. Vous voudrez bien venir entendre la lecture à mon cabinet le 11 mai, à 10 heures 30. Pour tout empêchement, veuillez prévenir ma secrétaire au numéro que vous trouverez en haut à gauche du présent courrier. Veuillez recevoit, Madamoiselle, l'expression de mes sincères salutations. Maître Roland Costanzo. »
Accompagné de son frère Romain, qui avait reçu la même missive, Elodie se sentit triste. Des souvenirs allaient et venaient dans sa tête. Des souvenirs d'enfance. Des bons moments passés en famille. Claudine avait été une tante qu'elle avait beaucoup aimée. Très dynamique, joyeuse, très hospitalière, généreuse. C'était bien simple : avec Claudine, même lorsque ça n'allait pas, ça allait quand même. Souvent, elle disait qu'il était poli d'être gai. D'après cette femme, les choses qui allaient mal pour soi n'étaient pas si graves que ça, lorsque l'on cessait de regarder son nombril. Elle avait su de quoi elle parlait. Son mari la trompait avec la première dinde venue. Plusieurs fois, on avait eu l'impression qu'elle était même battue par son époux. Mais personne n'en avait eu la confirmation. Jamais Claudine ne s'était plainte. Jamais ses enfants n'avaient fait la moindre confidence. Mère attentive, bien que très occupée par son hôtel, elle avait été largement assez bonne pour que ses enfants gardent d'elle un souvenir lumineux. Car elle disparut, sans qu'on sache comment. Elle s'était comme volatilisée. Son mari, ses enfants, ses parents la firent rechercher. Durant onze ans, elle fut guettée, quêtée. Ce fut en vain. Alors, Aurélien, Virginie et Kévin avaient fini par se résoudre au plus difficile. Ils entamèrent des démarches pour que leur mère soit légalement reconnue comme décédée. Elodie et Romain les avaient souvent réconfortés durant cette période. Ils les avaient aidé à sécher leurs larmes. Sans avoir réellement conscience de ce que cela impliquait, Elodie et son frère imaginaient quelque peu ce par quoi leurs cousins passaient. De toute façon, l'expression gravée sur leurs visages en disait long. Virginie se retenait pour ne pas verser de larmes. Sa cousine lui coula un regard compatissant. Romain lui donna une tape affectueuse sur l'épaule, maladroitement.
Elodie ignorait que sa tante eut laissé des volontés testamentaires ; ses cousins l'avaient découvert par hasard, lorsque maître Pujol les avait contactés, quelques semaines après la légalisation du trépas supposé de leur mère.
A ses enfants, elle léguait sa fortune, qu'elle partageait en trois parts. Leur père n'aurait pas un centime (il eut par contre une lettre dont le contenu le fit blêmir). Claudine avait tenu un hôtel classé trois étoiles près de la mer, au milieu de résidences de standing. Le quartier portait le nom des Grenadines. Un quartier très prisé par les étrangers argentés ou par la bourgeoisie locale. Cet hôtel était à la base de la fortune de Claudine. Elodie en hériterait. A charge pour elle d'en faire ce qu'elle voudrait. Si elle continuait l'activité hôtelière, elle devrait reverser à ses cousins le tiers des bénéfices. Romain héritait quant à lui d'un appartement en plein cur de Montpellier. Les parents d'Elodie détiendraient des objets de famille, d'une valeur de plusieurs milliers d'euros.
Chaque héritier reçut en outre une lettre de la main de la disparue. Elodie lut la sienne dans sa voiture. Elle éprouva une telle émotion que ses yeux se mouillèrent.
Elle avait toujours eu l'impression que Claudine la comprenait mieux que ses propres parents. Depuis qu'à l'âge de dix-neuf ans elle avait pris son envol, elle voyait peu ses parents. Retraités, ils passaient l'essentiel de leur temps à voyager. Ils ne devaient séjourner dans leur maison de Narbonne que trois semaines par an. Ils avaient des moyens financiers appréciables. Lui était un ancien ingénieur ; il avait réussi une première reconversion dans l'énergie renouvelable. Il donnait maintenant des conseils aux particuliers, pour arrondir des fins de mois déjà confortables. Sa femme, néerlandaise d'origine, n'avait plus quitté la France depuis la fin de ses études. Elle avait exercé comme esthéticienne, tenant un institut de beauté très couru avant qu'elle ne parte à la retraite. C'était Romain qui le gérait désormais. Pendant ce temps, leurs parents vadrouillaient de par le monde. Tant mieux pour eux
La lettre était un peu absconse, truffée de fautes d'orthographe. Ca rendait, du point de vue de la jeune la femme, plus authentiques encore les marques d'affection qu'elle lui témoignait : « Ma chérie, si tu lis cette letre, c'est que je ne suis plus auprès de vous tous. Où que je sois aujourdui, sa n'a pas d'umportance. Saches seulemant que je suis très heureuse et que tout va bien. Bien sûr il va sant dire que vous me manquer tous beaucoup mais je devais faire un chois et la vie a voulu que je puisse pas rester, car s'était impossible. Je te laice cette hotel très particulier dont tu fera se que tu voudra en faire, désormais il tapartien. Si je te le laice s'est passeque je te conais bien mieut que tu peux le croire et le penser. Toi seule peus l'apécier tel qu'il est et pour ce qu'il représente. Cette hotel s'est de la marge de liberté suplémanterre dont je te te gratiffie passqu'il ma été utile dans des époques où j'en avais besoin. Ma vie n'a pas toujourt été rose ni simple et cet hotel sa a été comme une boué de sauvetage pour mon coeur. Cet endroit a une histoire et un passé très long. Je pense que tu y a tout ta place. Je te l'ai dit, je te conais mieux que tu ne le penses et tu me ressembles pas mal à pas mal d'égard, la chance et la vie éyant voulu que tu naices à une époque plus facile que pour moi, mais ou comme même c'est pas évidant pour autant. Je ne te dit rien de plus que tout sa passe que tu doit découvrire les choses par toi-même. J'ai laicé beaucoup de paparrasses diverses et varier tu devras trier jeter, ou garder ce que tu veux. Je sais déja que ton bon sens te montrera se qui est cappital à garder pour que tu comprenne. Je te souhaite tout le boneur auquel tu as droit et je t'embrasse très fort en te serant sur mon cueur ma nièce chérie. Qui ces on se revera peut-être prochainement ? Je t'aime très fort ma petite chérie quoique tu puisses penser. Ta tante, Claudine. PS : Tu trouveras un passepartout collé derrière cette lettre, comme sa tu pourras entrer sans devoir etre encombrer de tout un barda de clés ».
Quelques jours après la lecture du testament, la jeune femme alla voir cet hôtel, accompagné de Yann. Celui-ci roula des yeux admiratifs. Il était séduit. Pour un peu, il s'y fut installé. Ce qui n'aurait pas été déplaisant. Habiter au bord de la mer, dans un quartier résidentiel calme, huppé, pas très loin de la grande ville
Un grand terrain, une grande surface habitable, c'était idéal pour passer des soirées très agréables, pour recevoir des amis
Inutile d'installer une piscine, il y avait une immense plage à un jet de pierre. Elodie se mit à rire, et lança que tout cela était certes plaisant et agréable à entendre. En rêve, elle aussi s'y voyait. Mais en rêve, seulement. Parce qu'en réalité, elle ne se voyait pas faire le ménage tous les jours en devant courir du rez-de-chaussée au troisième étage. Et puis, l'entretien, est-ce que ce serait lui qui le ferait ? C'était douteux
L'hôtel était en vieilles pierres taillées. Il paraissait assez ancien, quoiqu'en fort bon état. Du moins, vu de l'extérieur. Il convenait de voir si le même jugement tenait en ce qui concernait l'intérieur. Malgré le fait qu'il n'ait pas été entretenu depuis des années, il restait majestueux. Le jardin de l'établissement, pour sa part, était touffu. Chardons, cistes, graminées, ronciers, touffes anarchiques de thym et de romarins, arbustes ayant germé au hasard des graines semées
c'était un vrai fouillis végétal. Cisailles et autres tondeuses à gazon en avaient été bannies depuis longtemps, évidemment. Mais leur retour en force ferait qu'elles feraient place nette. Les arbustes importuns seraient arrachés. Elle avisa néanmoins que certaines essences n'étaient pas mauvaises : pouvait-elle arracher un abricotier et un amandier, même semés ici par le plus grand des hasards ? Il serait bête qu'elle coupât un cerisier qui ne demandait qu'à prospérer. Il n'empêchait que les mauvaises herbes rétives seraient passées à l'herbicide.
Le jardin, en fait, était un parc entouré d'arbres qui formaient comme un écrin végétal. On entendait les oiseaux gazouiller. De façon ténue mais insistante, le bruit de la mer proche berçait. La plage était à quelques centaines de mètres, au bout du jardin, derrière une haute clôture bordée d'épineux. Un portail en fer forgé, qu'il suffisait de pousser, séparait le jardin herbu du sable fin.
Tout de suite, Elodie sut ce qu'elle allait faire : des logements dont elle encaisserait les loyers. Pas question d'être dans l'hôtellerie : elle ne pouvait pas abandonner son métier d'assistante de direction. Employée dans une entreprise en pleine expansion, elle voyait son salaire monter d'année en année. Elle touchait un très généreux treizième mois, de confortables primes sur les bénéfices, et avait des actions de son entreprise. Avec Yann, son chéri, elle vivait dans un appartement dans une résidence flambant neuve, à Saint-Matthieu-de-Tréviers, à deux pas de Montpellier. Yann lui-même avait une situation agréable : il était concessionnaire automobile. Lui aussi gagnait très bien sa vie. Alors pourquoi changer ? Et que demander mieux ? Peut-être plus de temps ensemble
Peut-être un bébé
Peut-être plus d'action dans leur vie de couple ? Peut-être aussi d'autres expériences dont la jeune femme rêvait mais que
Stop ! On ne va pas par là !
Elodie et Yann étaient pris par leurs vies professionnelles, et ne pouvaient en aucune façon devenir hôteliers. Et comme il était hors de question, de confier la gestion de cet établissement à des mains inconnues, Elodie avait eu vite fait de trancher. L'hôtel devient résidence, et resterait dans la famille.
Le couple sortit la clé jointe à la lettre de Claudine. Il se mit à faire l'état des lieux. Un bureau, encombré de cartons pleins, de papiers, et surtout de poussière
-Pourtant on a fait des recherches sur ta tante
on dirait que personne n'a fouillé dans ses affaires depuis ce temps.
-Je ne cherche pas à comprendre, Yann.
Ils passèrent à autre chose. Ils répertorièrent trente-deux chambres. En calculant bien, ils pourraient en faire entre six et dix appartements. Tout était en bon état. Les murs tenaient debout, étaient solides. Les moquettes étaient saines. Les volets tenaient bien, les gonds des portes ne couinaient pas. Lits, tables de nuit, placards, armoires, sanitaires, tout était très convenable. Bon, ça sentait la poussière, le renfermé, un peu le moisi, mais sans plus. Revenus au rez-de-chaussée, Elodie, guillerette, voulut conclure :
-Bon, ben
On y va ? On a tout exploré.
-Non, pas ce qu'il y a derrière cette porte, dit Yann.
-Quelle porte ?
-Celle-la, là, juste derrière toi.
-Ah tiens, oui, c'est vrai
fit Elodie en se retournant. Je l'avais pas remarquée, dis donc !
Le passe-partout n'ouvrit pas la porte. A leur grande surprise, d'ailleurs.
-Parle-moi d'un passe-partout, ricana Yann.
-Tu t'y es mal pris. Donne !
-Vas-y, mademoiselle moi-je-sais-et-pas-toi.
Il regarda sa copine se démener en vain. Elodie soupira de dépit.
-Tu l'as mauvaise, hein ? rit Yann.
-Mais non, qu'est-ce qui te fait dire ça ?
-Ta tronche, répliqua son homme. Tu verrais ta tête que tu tires. On dirait un brochet qui vient de se faire sortir de l'eau !
-Quoi ? Moi ? Un brochet ?! Merci pour la comparaison.
Rien que pour le plaisir de s'invectiver, ils se firent une gentille fausse scène de ménage qui les fit bien rire. Ils refermèrent l'établissement, remontèrent dans la voiture et au moment de franchir le portail d'entrée, ils tombèrent sur une dame âgée qui les regardait avec un air mi-méfiant, mi-curieux. Ils saluèrent ; elle répondit. Elle leur fit signe de baisser la vitre. Un début de conversation s'embraya, entre les automobilistes et la piétonne.
-Cet hôtel n'est plus ouvert depuis des années, dit la femme.
-Je sais, répondit simplement la jeune héritière.
-Vous cherchiez quelque chose ?
-Seulement à voir ce que cet endroit était devenu
-Il est à l'abandon depuis sa propriétaire a disparu.
-Je suis au courant : je suis la nièce de la propriétaire.
La vieille dame se raidit quelque peu :
-Vous allez reprendre l'endroit ou pas ?
La question était pour le moins directe. Elodie regarda avec acuité cette personne vêtue avec goût, légèrement maquillée sous un chapeau cloche. Une élégance un peu surannée, mais plaisante. Tentée durant deux secondes de répondre que ça ne regardait personne, la nièce de Claudine dompta son impulsivité. Ce devait être une sympathique grand-mère, en réalité : elle ne méritait pas d'être renvoyée abruptement dans ses cordes. Et puis, on lui avait toujours dit d'être polie avec les personnes âgées.
-Oui, mais ce ne sera plus un hôtel, dit Yann.
La dame eut une moue.
-C'est vrai que ça a été toute une histoire, la disparition de votre tante. Ca a fait parler, dans le quartier. Cet endroit a un passé bien rempli, depuis Casbrol de Bajac.
-C'est qui, Casbrol de Bajac ?
-Un peintre des années 1680, dit Yann.
-Il aurait vécu dans ce secteur, ajouta la dame.
-Vraiment ? demanda Elodie, qui s'étonna d'accorder autant d'importance au bavardage de cette personne.
-C'est affreux, j'ai oublié de me présenter : je suis Huguette Fargas. Je suis un de vos voisines.
Elodie et son compagnon se présentèrent à leur tour. Ils discutèrent encore un peu, puis Huguette s'éclipsa sur quelques mots de courtoisie.
Une dizaine de jours plus tard, pendant le week-end, Elodie revint. Il fallait commencer à trier dans les affaires de sa tante. Yann n'était pas venu. Il avait du s'absenter pour une semaine, à l'Ile Maurice : sa mère était malade. Comme de coutume, chaque fois qu'elle était malade, elle faisait dire à son fils qu'elle en était à la dernière extrémité. En fait, l'impératrice, comme la surnommait Elodie, avait encore du simplement faire une indigestion carabinée. Ou ses rhumatismes l'embêtaient juste un peu plus qu'à l'accoutumée.
En pénétrant seule dans ce lieu, Elodie éprouva un pincement au cur. La présence de Claudine y était encore sensible. Comme si son fantôme hantait encore. Comme si son fantôme était l'âme de ces lieux. C'était diffus, c'était épars, c'était poignant. Et si ses pensées allaient à la disparue, Elodie avait le sentiment de recevoir en retour, venant d'un hypothétique ailleurs, une chaleur, une tendresse, une douceur.
Rien que pour se conforter dans ce qu'elle comptait apporter comme changement à cet hôtel, elle refit un tour du propriétaire. Puis, elle alla dans ce qui avait été le bureau. De nombreux cartons y étaient entassés. Les armoires croulaient d'objets, de livres, de bibelots. Des tableaux ornaient les murs. Des photographies des enfants de Claudine.
-J'ai du boulot, murmura Elodie.
Elle avisa au mur un tableau qui l'impressionna. Il représentait des accouplements de femmes et des coïts d'hommes. En voyant cela, elle eut comme une flambée. Son regard se vissa sur les femmes entre elles. L'une d'elles était comme flambée par une colonne ardente. Sa bouche ouverte, ses yeux mi-clos semblaient dire quel délice était le sien. Un homme partageait, de son côté, le même sort. Les femmes étaient communes, mais elles paraissaient si heureuses qu'elles en étaient transfigurées, embellies. Leurs seins, leurs ventres, leurs mains, leurs anatomies, tout en elles était rendu désirable. Elodie avait envie de les toucher, de se faire embrasser par elles. Elle coupa net. Elle devait se consacrer à autre chose.
Elle commença son tri. Elle prenait son temps. Elle avait tout le temps. Elle lisait, au passage, le contenu de certains papiers. Souvent, c'était sans intérêt. Ca finissait à la poubelle, sans autre forme de procès. D'autres étaient des fiches relatives à de la comptabilité, à l'occupation des chambres, au bilan financier annuel. Elodie donnerait les bilans à ses cousins. Ca leur revenait, pensait-elle.
Manifestement, l'hôtel marchait bien. Il ne désemplissait pas. Et le bénéfice que sa tante en retirait se montait régulièrement à plusieurs millions de francs. Elodie trouva la liste de travaux auxquels sa tante faisait procéder chaque année, au printemps. Durant un mois, en mars, l'hôtel fermait. Pendant ce laps de temps, les murs étaient repeints, le mobilier rafraîchi, la disposition des meubles changée. Les moquettes étaient remplacées, la décoration était renouvelée. En octobre, voire jusqu'à la mi-novembre, selon son humeur, Claudine fermait son bien. Pour se reposer, pour se consacrer à ses enfants. Pour faire autre chose. Pour casser la routine.
Elodie trouva des photos de son mariage. Elle eut la surprise de voir le visage de son époux gribouillé. Derrière chaque photo, une variété bien particulière de mots tendres : des injures. Elodie voyait là un saisissant contraste. Sa tante si civile, si exquisément courtoise envers tout le monde, toujours si chaleureuse, sa tante pouvait écrire des horreurs ? « Bienvenue » aurait pu être sa devise. Et là
des mots trempés dans l'acide de la rancune. Des mots assassins qu'elle décochait comme des carreaux d'arbalète. Avait-elle espéré que ces insultes seraient des flèches qui, gravées sur les photos, graveraient aussi la chair d'un mari qu'elle haïssait ? Sur d'autres clichés, ses enfants. Au verso de photographies de ses enfants, des commentaires : « mes trois plus beles réussites », « mes merveille du monde » « mes trésors », « mes petits », « mes anges adorers
» Des petites phrases, des petits mots, qui, ornés de curs, en disaient long sur son amour maternel. Sur des calepins, des emplois du temps très serrés. Mais toujours, après 18 heures : « mes bichons ». La jeune femme se sentit émue. Elle consacrait peu de temps à sa famille, mais le peu qu'elle était avec les siens, elle y était corps et âme.
-Je leur donnerai tout ça. C'est à eux.
Comme ça, se disait-elle, ses cousins et sa cousine sauraient que leur mère les a aimés jusqu'à la fin. Leur peine sera peut-être adoucie. Elle revoyait leur expression abattue, chez le notaire
Dans l'un des tiroirs, elle trouva un ensemble constitué de plusieurs cahiers collés. Il y en avait pour des centaines de pages. En jetant un coup d'il dessus, Elodie comprit qu'il s'agissait d'une chronique, d'un journal intime. La nièce eut envie d'en savoir plus. Mais pouvait-elle ? En avait-elle le droit ? La curiosité vainquit ses dernières réticences.
-Pardon, ma tante, mais je n'y tiens plus
Quelque part dans sa tête, Elodie crut entendre un rire. Un rire bon enfant, qui l'absolvait de sa curiosité. Mais il y avait tant à lire que Elodie ne fit que survoler les lignes. Certaines phrases s'imprimèrent dans sa mémoire, mais insuffisamment pour y rester vraiment. Elles ne laissèrent que quelques vagues traces qui devaient la hanter dans les semaines suivantes. Pas comme ce rêve très sensuel qui depuis plusieurs jours revenait la visiter, qui la laissait haletante, pantelante, ivre d'un désir fou et irréalisable.
-Ah, Yann, pourquoi t'es pas une femme ? se prit-elle à demander à haute voix.
Elle tourna les pages, encore et encore, et arriva à la toute fin du cahier. A la dernière page, était collée une clé. Dessus, un petit bout d'autocollant sur lequel était écrit : « Cave ». Elodie, fébrile, la décolla en arracha du papier au passage.
-C'est peut-être la clé qui ouvre la porte restée close.
Oui, c'était sûrement ça. Avec lenteur, elle alla donc vers cette porte, l'introduisit dans la serrure et
un cliquetis léger se fit entendre. Elle poussa la porte et vit un escalier qui descendait dans le noir. Un silence de crypte s'en dégageait. Les escaliers allaient se perdre dans le noir. Ils l'invitaient à descendre. Elle hésita. Pourquoi ? Parce qu'un gros mort-vivant griffu et poilu allait la violer en bas de l'escalier ? Parce qu'une innommable bête allait lui en faire voir de toutes les couleurs avant de se la servir en papillote pour le dîner ?
-Oui, c'est sûrement ça, ricana Elodie avant de s'engager en se traitant de cloche.
En bas de l'escalier, elle se heurta à quelque chose de dur. Elle gémit : dans sa tête un gong douloureux vibra. C'était une porte. Evidemment, elle ne pouvait que se cogner, puisqu'elle n'avait pas de lumière.
-Qu'est-ce que tu peux être cruche, ma pauvre fille, rouspéta la nièce de Claudine.
Elle trouva une poignée, l'actionna et une pièce s'ouvrit à elle. Sombre, mais pas tant que cela. Les yeux d'Elodie s'adaptèrent vite. Elle discerna des piliers qui soutenaient le plafond, des choses contre le mur du fond. Ce qui la frappa était un léger parfum qui flottait dans l'air. C'était surprenant, plutôt plaisant. Une odeur excitante. Cette pièce était comme nimbée de phéromones qu'Elodie connaissait bien, puisqu'elle en émettait aussi, surtout dans l'intimité, avec Yann
Très affriolante, cette senteur, mais quand même ! très bizarre aussi. Elodie la respira, s'en imprégna les poumons. Ca lui parlait, d'une façon basique et très appétissante. D'où cela provenait ? Elle alla faire quelques pas, revint vers les marches, les remonta. Pourquoi Claudine avait-elle fermé cette porte, qu'un passe-partout n'arrivait pas à desceller, au moyen d'une clé qu'elle avait cachée? Etait-ce par jeu ?
Un peu plus d'un mois était passé. Elodie était ravie. Les travaux avançaient bien. Si les ouvriers continuaient à ce rythme, elle pourrait concrétiser son projet pour novembre. Ce serait un bon rapport. Investir dans l'immobilier alors qu'il y avait une forte demande était judicieux. La région, par surcroît, était attractive. La plage, le soleil, le ciel bleu, la végétation méditerranéenne, moins de soixante jours de pluie par an
A vingt kilomètres de Montpellier, sur le bord de mer : la résidence était idéalement située. Si elle louait tous les appartements, elle pourrait percevoir facilement six mille euros de loyers mensuels. De quoi faire saliver Harpagon
Cyprien, un ami de longue date, était venu la rejoindre. Il avait quelque chose de très important à demander. Il voulait aussi voir cette future résidence de ses propres yeux. Son avis fut qu'elle avait un projet très prometteur. Ses yeux noirs luisant d'espoir et de contentement, Elodie lui demanda avec un sourire éclatant:
-Tu le penses vraiment ?
-Evidemment que je le pense vraiment !
-L'endroit est tellement agréable. Je comprends que ma tante ait constamment eu du monde dans son établissement.
Affectueusement, Cyprien enlaça Elodie. A bien le regarder, il ne paraissait pas si enthousiaste que ça.
-Elodie, je voulais te demander un truc.
Elodie fronça les sourcils. Elle le regarda : il avait l'air hésitant, nerveux.
-Je sais que tu es occupée, tu as ton emploi du temps d'assistante de direction, bientôt ta résidence à gérer, mais ça nous ferait très plaisir si tu acceptais
On eut dit un garçonnet qui ose à peine demander un bonbon à sa mamie.
-
si tu acceptais d'être la marraine du petit.
-Oh ! Cyprien ! s'exclama Elodie.
La jeune femme se cacha quelques secondes le visage entre ses mains, et, toute rose et des larmes dans les yeux, lui refit face en disant :
-Mon Dieu, mais j'en serais ravie !
Elle étreignit son ami, le baisa longuement sur la joue. Le jeune homme bafouilla des remerciements. Alors un ouvrier sortit comme une trombe de la maison :
-Mademoiselle, mademoiselle, venez vite, venez vite !
Elodie regarda venir Gabriel, le plâtrier. Cette interruption dans un moment de joie simple et profonde leur parut être comme une profanation.
-C'est Georges
le muraliste. Il est en bas, dans la cave.
Il y avait près d'une semaine, on ne savait pas pourquoi ni comment, l'un des murs de la cave s'était à moitié écroulé. Elodie était en train de continuer ses tris lorsqu'elle avait entendu un sourd bruit provenant du sous-sol. Munie d'une lampe de poche, elle y était descendue, et avait vu, au fond de la cave, le mur avec un trou énorme. Il s'agissait d'un trou dans lequel un être humain se serait aisément introduit. Cette béance ressemblait à une bouche noire ouverte sur un angoissant inconnu. Dans leur chute, des pierres du mur avaient endommagé un tuyau qui s'était mis à fuir.
-Je sais pas ce qu'il a, il est inconscient. Il a les yeux ouverts, mais il répond pas.
La jeune femme eut un air incrédule.
-Il a eu un accident ?
-Je sais pas, ça a du se produire quand j'étais pas là. J'étais allé chercher des sacs de mortier, pendant qu'il regardait la lézarde.
Ils entrèrent tous trois dans la maison. L'ouvrier ouvrait le passage en braquant la lumière d'une lampe de poche dans les ténèbres. Ils descendirent quatre à quatre les marches en colimaçon qui menaient à la cave. Ils arrivèrent dans la cave sombre et humide. Cyprien remarqua :
-Ca sent bon, ici.
-Ouais, bof, dit Elodie
-C'est pas désagréable, approuva Gabriel.
Forcément, l'odeur ne pouvait que plaire à ces hommes ! Ca sentait la femme
Elodie ne pouvait pas leur dire combien elle se régalait de cette odeur.
Au fond de la pièce, un employé était sur le ventre, la tête sur le côté. Dans la lueur de la lampe de poche, ses yeux ouverts avaient une fixité tragique. En le retournant, on vit qu'il arborait un sourire béat. L'air extasié traduisait une mise en état d'apesanteur de son cerveau. Il ne répondait pas aux appels. Il ne réagissait aucunement lorsqu'il était touché.
-Ca a l'air grave. Faut appeler un médecin, dit Cyprien.
Une voix héla depuis l'étage supérieur.
-C'est pas vrai, manquait plus que ça
rouspéta Elodie.
Pendant ce temps, le standard des urgences ne répondait pas. La voix se fit à nouveau entendre.
-Cyprien, tu peux aller voir qui c'est ? Tu lui dis de patienter quelques instants, que je m'occupe de ce gars
Le jeune homme s'en fut. Enfin, au téléphone, on décrocha. Elodie s'entretint avec les standardistes, donna l'adresse. Puis elle alla à son tour à la rencontre de la voix, suivie du jeune homme qui les avait avertis.
L'arrivant était Olivier Cessenon, le plombier. Il venait pour les fuites constatées au sous-sol. Pendant qu'il travaillerait à les colmater, on s'occuperait de l'homme inanimé. On le pria d'attendre avant de descendre. Les ambulanciers arrivèrent. Voyant que l'on remontait un corps inerte de la cave, Cessenon eut un sursaut. On le rassura en lui disant qu'il avait eu un malaise, tout simplement. Ils s'en furent, dans le jardin, le laissant seul, en lui ayant seulement souhaité un bon travail au sous-sol.
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