L'ailleurs (2)
de Dast
Plombier de son état, Olivier Cessenon passa la porte menant au sous-sol. Devant lui, un couloir dans lequel des marches d'escalier descendaient en colimaçon. Il faisait très sombre. Et bien sûr, le courant ne fonctionnait pas. Olivier avait l'habitude des endroits sombres, mais instinctivement, l'obscurité ne pouvait que le rebuter. Qu'à cela ne tint ! il dompta son instinct. L'homme est fait pour la lumière. Mais le besoin de gagner sa croûte aidant, il pouvait s'accommoder de la noirceur si cela s'imposait. En tous cas, si l'air était très humide, ce n'était pas un lieu assailli de mauvaises odeurs, de moisissures, ou d'excréments de rongeurs. Non, il faisait chaud, il faisait moite, mais ce n'était pas déplaisant, aussi étrange que cela puisse paraître.
Le plombier, muni de son matériel, s'avança sur les marches d'escaliers, sa lampe de poche en main. Derrière lui, la porte se referma dans un claquement sec. Il remonta ; un instant, il avait eu peur de rester enfermer dans cet endroit. A son grand soulagement, ce ne serait pas le cas. La porte se rouvrit sans difficulté. Il pouvait la laisser fermée, ce ne serait pas un problème. Il volta, et fit face aux escaliers qui allaient se perdre dans les tréfonds de la cave. Olivier progressa à la lumière de la lampe. Enfin, il parvint en bas des marches. Cessenon se trouva dans une grande cave, de forme rectangulaire. Des piliers soutenaient les plafonds. Les murs étaient faits de brique rouge. Le faisceau lumineux balayait la cave, et distinguait des canalisations qui couraient sur le plafond, des flaques d'eau éparses. Contre le mur du fond, qui comportait un trou fort large, il distingua une chaudière et des ballons d'eau chaude. Barrant le trou, des tuyaux, encore des tuyaux. Des canalisations sortaient du sol et s'accrochaient au plafond, s'y enfonçaient. Contre ce même mur, il vit un tas de briques écroulées, ainsi que ce n'était pas qu'une simple flaque, mais une pataugeoire.
-Hé bien, je sens que vais bien m'amuser, dit-il avec un petit rire.
Il respira, et s'avança. Ses narines humèrent cette odeur humide, chaude, qui n'était pas déplaisante. Non fait, c'était une odeur très agréable, qui l'atteignait aux entrailles. Non, ça allait plus loin que ça. Ca l'atteignait à l'âme, aux tréfonds de son être. Ca parlait à ce qu'il y avait de plus primitif, de plus archaïque en lui. Il se surprit non seulement à inspirer goulûment, à pleins poumons, mais aussi à avoir une violente érection. La partie la plus prosaïque de son cerveau, ses organes génitaux, ses hormones en effervescence lui disaient qu'il flottait dans l'air stagnant des effluves de
-
chatte qui mouille, soupira-t-il.
Non, en fait, il ne soupirait pas ; il coassait de plaisir.
-J'ai l'impression d'être entré dans une chatte mouillée, ajouta-t-il.
Ce petit homme brun dut faire un effort colossal pour chasser de son esprit les pensées sexuelles qui l'encombraient. Il avança, le pénis encore durement dressé. Lui qui se vantait d'avoir un membre si dur qu'il pourrait s'en servir comme d'un cric pour changer les pneus de voiture, il se sentait peu fier de cette turgescence. Son pal bosselait le devant de sa tenue de plombier. Pas à pas, il approchait du fond de la pièce, la lampe braquée sur le mur du fond.
-Faut que je voie d'où y'a ces fuites, murmura-t-il.
Un son rauque se fit entendre, le faisant sursauter. Ca faisait vibrer les tuyaux.
-Sûrement les canalisations, ricana Olivier.
Si vraiment alors cela venait des tuyauteries, pourquoi cette appréhension ? Près du mur, il remarqua que l'odeur changeait. Plus forte, plus dense, bien moins sensuelle, tout en restant sexuelle. C'était un mélange. Bien qu'il ne l'analysait pas ainsi, l'air sentait la femme et l'homme. De plus en plus l'homme alors qu'il s'était mis à regarder les canalisations sortant du sol. Un vague rictus de dépit sur les lèvres, Olivier ne prêta plus guère d'attention aux fragrances. Il analysait, centimètre après centimètre, les tuyaux qui avaient l'air de gros serpents. Il remarqua alors une brèche qui laissait passer des gouttes.
-Forcément, si c'est comme ça depuis longtemps, c'est normal que ça fasse de telles flaques.
Le soupir rauque se fit à nouveau entendre comme il touchait le tuyau. Ca ne venait pas du tuyau. Ca venait
-
de ce trou
Très effrayé, il regarda néanmoins à l'intérieur avec la lampe de poche. La brèche était si large qu'on pouvait y passer. En dépit d'une voix pressante qui lui enjoignait de ne pas y aller, il franchit le Rubicon. La lampe lui montra que derrière le mur éventré, il y avait un passage. Des pierres entravaient la progression, ainsi des poutres ; dans l'air volait de la poussière. Une sorte de lueur bleutée dont il aurait incapable de deviner la provenance. Et cette odeur de mâle
Le décor changea soudainement. La lumière était devenue crue, aussi aveuglante que celle du soleil de juillet en plein midi. Ce qu'il vit le sidéra.
Il ne savait ni à qui ni à quoi il avait à faire. C'était hallucinant, mais c'était beau, en un sens. C'était singulier à regarder. Si Olivier parfois se sentait ridicule du haut de son mètre soixante-cinq ; s'il se trouvait pas toujours gâté avec son aspect trapu et musclé, ses épais cheveux bruns en bataille, sa barbe de trois jours ; s'il se trouvait avait un air de loubard avec ses yeux marron cernés, en ce lieu, il se sentit s'oublier. Avec fascination, incapable de se sortir du charme qui l'envoûtait, Olivier voyait qu'on s'approchait de lui. Il ne put volter pour s'enfuir, il ne put émettre un son. On posa sur ses lèvres un baiser auquel on adjoignit très vite la langue. On le toucha, on le caressa comme jamais avant. On lui procura une extase inouïe. Il n'en revenait pas, de ce plaisir. Il aimait ce qu'on lui faisait, sans qu'il le veuille. Bientôt, le plaisir devint proprement insupportable. La conscience d'Olivier s'abolit. La cervelle d'Olivier fut comme aspirée dans un entonnoir. Titubant, il retourna dans la cave. Le corps du plombier se mouvait, mais son esprit était à des années-lumière d'ici. Il s'écroula, comme une masse.
Les secours étaient venus, et avaient emmené l'ouvrier au Centre Hospitalier Universitaire de Montpellier. Le pouls était rapide, le cur battait très fort, mais les yeux réagissaient aux stimuli lumineux. C'était pour le moins étrange. Un peu contrariée, Elodie avait cependant continué le cours de ses tâches. Réfugiée dans ce qui avait été autrefois la salle de la direction de l'hôtel, elle avait servi à son invité un verre de soda.
-En tous cas, sache que je suis ravie d'être la marraine de votre petit bout.
-Et je suis ravi que tu aies accepté.
-Pour rien au monde je n'aurai refusé, tu penses !
Cyprien l'avertit qu'il allait la laisser tranquille, mais s'interrompit au milieu de sa phrase. Il regardait derrière la tête d'Elodie. Elle capta son regard, se retourna, et dit :
-Ah ! oui ! toi aussi tu es fasciné par ce tableau. Il est assez envoûtant, je trouve. J'ignore de qui il est.
-Il n'a pas de signature sur la toile
peut-être derrière
certains artistes signent derrière. Je peux
? demanda Cyprien en faisant mine de tourner le tableau.
Elodie acquiesça de la tête. Elle entendit :
-François Casbrol de Bajac
-Ah, OK.
Ce disant, passa fugitivement sur son visage un voile. Quelque chose lui échappait, mais quoi ? Rapidement, elle passa à autre chose.
-C'est puissant, souffla Cyprien. Il a de la gueule.
Le tableau représentait des couples d'hommes et couples de femmes, enlacés voluptueusement. Ils se chevauchaient, se pénétraient. Ils avaient des airs d'extase, de plaisir, de bonheur charnel qui irradiait sur leurs traits. Les yeux se révulsaient sous l'emprise du plaisir. Les orteils se crispaient dans les orgasmes. Les bouches étaient ouvertes dans des cris muets, lorsqu'elles ne goûtaient pas les peaux ou n'étaient pas soudées à d'autres lèvres. Des antres féminins excités par des doigts de femmes coulaient des sucs qui se répandaient sur une terre ardente d'où montaient fumerolles et flammes. Les hommes se repaissaient des anatomies de leurs pairs, se flattaient mutuellement leurs mâles bijoux. D'autres se faisaient éprouver l'entre fesse. Ce n'étaient là que caresses, morsures et imbrications. Les corps étaient musclés, charpentés ou fluets, minces ou enrobés, velus ou imberbes. Le tableau avait quelque chose de délicieusement libertin, de voluptueusement pervers, agréablement troublant. Les expressions qui nappaient les visages des acteurs de la toile racontaient les sensations vertigineuses qui les consumaient tous. Les flammes et les nuées qui jaillissaient du sol accentuaient la sensualité crue et torride, tout en leur donnant une dimension infernale. Ils renforçaient des émois charnels si forts qu'ils en confinaient à la torture. A l'aune des flammes presque chtoniennes, le désir devenait alors un tourment, une perpétuelle quête d'assouvissement. Pourtant, le fond du tableau était d'un bleu chatoyant, de charmants oiseaux volaient dans les cieux, des branches d'arbres, sur les côtés du tableau, laissaient voir un plaisant feuillage d'un beau vert.
-Il m'impressionne un peu, dit le jeune homme. On pourrait croire que ça représente l'enfer des homosexuels.
-On pourrait le croire, mais je n'en suis pas si sûre.
-Moi non plus, le tableau présente des détails contradictoires. Comme bien des uvres, d'ailleurs.
-Je ne sais pas quoi en penser. Quand j'aurai du temps, je me pencherai peut-être sur la question. Vois-tu, j'ai beaucoup à ranger ici. Tous ces papiers, ces bouquins, ces bibelots... Ca fait du tri en perspective, des cartons à garnir. Je garderai peu de choses.
-Evidemment, opina Cyprien. Mais qu'est-ce tu vas en faire, de tout ce dont tu te débarrasses ? Les céder à des amis ? Les fourguer à la déchetterie ? Les revendre ?
-S'il y a des choses qui te plaisent, vas-y, je te les laisse de bon cur. Mais je compte plutôt en revendre un max sur Internet. Ca peut être d'un excellent rapport. Mais certaines choses comme ce vieux livre, par exemple, non, je ne m'en déferai pas.
Ce disant, elle montra du doigt un livre dans la bibliothèque. La tranche était d'un rouge éclatant.
-Celui-là ? demanda Cyprien.
Son amie lui fit signe que oui. Cyprien s'en empara, avec beaucoup de délicatesse, et arborait le sourire d'un orpailleur qui aurait trouvé une monstrueuse pépite. Il appréciait beaucoup les vieux livres. Il aurait pu faire des études. Cyprien était capable. Il était cultivé, dénotait beaucoup d'intérêt pour la littérature, les lettres, les langues. Malheureusement, le décès de son père avait sérieusement ébranlé la stabilité financière de sa famille. Sa mère avait du travailler, mais gagnait mal sa vie. Cyprien avait donc du abandonner ses études pour l'aider sa mère. Il lui reversant une partie de son salaire. Il travaillait comme employé dans la grande distribution. Il avait certes eu des promotions, mais ce n'était pas sa vocation. C'était un emploi purement alimentaire, si l'on pouvait dire ainsi. Comme pas mal de gens, il avait choisi une profession par défaut, parce que les circonstances y avaient contribué, parce qu'il n'avait eu non plus la force de contrecarrer les diktats de la vie. Un jour, il s'extirperait de sa situation. Ceci dit, ça mettrait du temps : sa compagne, Isabelle, était enceinte. Charmante Isabelle, pensait la nièce de Claudine, une jeune femme qui lui faisait penser à une fleur dans la rosée matinale. Elle avait un sourire délicieux. Une Une femme attendrissante au possible. Isabelle donnait envie qu'on l'étreigne. Cyprien l'adorait. Revenant à la réalité, Elodie dit en riant :
-Vas-y, jette un il dessus.
Son ami ne se fit pas prier. Il l'ouvrit, avec précaution. C'était de très vieux feuillets. Brunis par le temps, ils fleuraient la poussière. Ces pages avaient traversé les époques. Elles sentaient le mystère, le secret. Elles inspiraient à Cyprien une déférence et un respect profonds.
-C'est tout en grec
à part quelques rudiments d'alphabet, je ne connais rien à cette langue
voyons voir
apparemment, ce serait un certain Ion de Massalia qui l'aurait écrit. Dis donc ! Si le mec qui a écrit ça signe « de Massalia », c'est que ça date d'au moins deux mille ans, et que cet ouvrage est écrit en grec ancien. Ce serait bien de savoir de quoi il parle.
Elodie écoutait cette conclusion avec un grand intérêt. Non pas qu'elle vouait à la culture antique un fol intérêt. Mais cette information ne la laissait pas indifférente.
-Ta tante avait de sacrés goûts littéraires.
-Oui, je ne les lui connaissais pas. J'ai le souvenir d'une femme qui aimait surtout la presse people et les potins de la jet-set. Cela dit, ça la détendait. Elle n'avait pas vraiment le temps de lire.
-Ce livre est peut-être une chronique des potins de la jet-set de Massalia ?
Les deux amis se mirent à rire. Reprenant son sérieux, la jeune femme dit connaître, par le truchement de Yann, une professeure de lettres anciennes à la faculté de Montpellier. Elle lui ferait parvenir cet ouvrage.
-Est-ce que ça te dirait, avec Isabelle, de venir dîner ce soir ? Le temps de prévenir Yann, ça ne prendra que trente secondes.
Yann fit savoir au téléphone qu'il serait ravi de les recevoir, et qu'il se ferait un plaisir de leur mitonner un plat à sa façon. Mauricien d'origine -il était franco-mauricien- il avait une très bonne connaissance des plats créoles et indiens. Isabelle, de son côté, quoiqu'un peu fatiguée, fut d'accord pour aller chez Elodie.
Vers sept heures et quart, les deux amis décidèrent de partir. Elodie avertit les ouvriers, et leur enjoignit de fermer la porte de la maison avant leur départ. Comme de coutume, ils reviendraient le lendemain, pour neuf heures et demie.
-Infirmière en chef Nathalie Récamier, j'écoute.
La voix était courtoise, mais précise. On devinait tout de suite qu'il valait mieux aller droit au fait avec elle. Elodie ne tergiversa donc pas.
-Je voulais avoir des nouvelles de Georges Tarditti, qui a été amené hier. Il avait les yeux ouverts mais ne répondait à aucune sollicitation. On m'a aiguillée vers vous.
-Oui
eh bien son état est stationnaire, il est calme.
L'adverbe n'échappa point à la vigilance d'Elodie.
-Calme ?
-Vous êtes de sa famille ?
-Non, je suis son employeuse. Mais il me tient à cur de savoir, ça me paraît normal.
Nathalie Récamier approuva.
-Il a l'air bien
-Super ! Quelle bonne nouvelle ! s'exclama Elodie, interrompit l'infirmière au milieu de sa phrase. Quand est-ce qu'il sort ?
-Pas demain la veille, finit-elle pas dire.
-De quoi ?
-Il a l'air bien, il a l'air calme. Mais surtout il a l'air de planer à des milliers de kilomètres d'ici, fit Récamier.
Elodie eut un soupir déçu.
-C'est-à-dire ?
-Ce n'est pas très courant de voir quelqu'un qui a l'air d'être dans un coma qui s'apparente à de la pure extase contemplative. Il garde ses yeux ouverts, fixes, et avec un sourire jusqu'aux oreilles. Les fondamentaux de son organisme sont excellents. Les ECG et EECG pulsent fort, très fort. Plus forts que la moyenne. Donc, il est plus que vif ; mais ça ne se voit pas. Son esprit est ailleurs. Comme il est sans réaction, il faut le nourrir, le changer, l'entretenir.
Elodie regarda sa montre-bracelet, s'aperçut que sa pause-café était presque finie. Elle remercia, raccrocha. Le travail exigeant qu'elle se concentre dessus, elle parvint à mettre ces informations entre parenthèses. Puis, l'heure vint de partir. Elodie se mit en route pour aller superviser les travaux : quelques semaines auparavant, elle s'était arrangée avec son employeur pour quitter un peu plus tôt, quitte à ce que ce soit Emilie, la secrétaire, qui prenne le relais. L'héritière venait d'entrer dans sa voiture quand la sonnerie de son portable retentit. Le numéro était masqué. Elle prit la communication. C'était Jeanne Fratellini-Surier, la professeure ès lettres, amie de Yann. La jeune femme ne s'attendait pas à un si prompt appel. Elle se serait plutôt vue contactée ou faire contacter Fratellini-Surier une ou deux semaines plus tard.
-Ce n'est pas un livre authentique. C'est sûrement une copie d'un livre écrit par Ion de Massalia.
Jeanne raconta :
-J'ai passé la moitié de la nuit à le lire, et j'ai repris ma lecture ce matin. Je profite d'un entre-deux cours pour vous appeler et vous faire part de mes impressions. Je suis à peu près certaine que c'est une copie d'un ancien manuscrit aujourd'hui disparu. Simplement, je ne sais pas qui l'aurait recopié. Nous ne le saurons peut-être jamais.
-Cette copie date de quand ?
-Je ne suis pas spécialiste en datation, mais j'ai la certitude qu'il ne s'agit pas d'une copie antérieure à la Renaissance. Le style du manuscrit est amphigourique, mais
-Quoi ? Amphi
amphigourique ?
-Amphigourique : obscur, difficile à comprendre.
-Ah, OK, je ne connaissais pas le mot.
-Il est vrai qu'il est d'usage peu courant. Mais est-ce qu'il faut toujours parler avec la pauvreté langagière de tout le monde ? D'après moi, non. Si vous avez du vocabulaire, inutile de le cacher. J'arrête ma digression et j'en reviens à notre propos
D'après ce que j'en ai lu et compris, il s'agit d'un texte parlant d'une jeune femme prénommée Pélopia. Sa liberté de murs a déplu à ses contemporains. Ostracisée de sa cité d'origine, elle a erré jusqu'en Occident, échouant à Massalia. Elle a continué sa vie libre, aimant et séduisant des hommes, mais surtout des femmes. C'était un autre Sappho, en fait. Elle aurait écrit de nombreux vers, fameux dans tous l'Occident et également dans la Rome primitive. Mais ses écrits se sont perdus, je pense. Je n'en ai jamais entendu parler, personnellement.
« Elle est morte, d'une façon assez cruelle, d'après ce qu Ion raconte. Mais il ne s'attarde pas sur les circonstances de son trépas. En revanche, l'auteur apporte une info inédite sur le plan mythologique. Il raconte que sa beauté a séduit Perséphone, la femme d'Hadès, dieu des Enfers. La déesse devint la maîtresse de Pélopia. Hadès les surprit ensemble. Furieux, le dieu chtonien
-Chtonien ?... demanda Elodie d'une petite voix.
-Infernal
Je reprends : il a voulu la précipiter la lesbienne au Tartare, mais Perséphone s'est interposée. La reine des Enfers est parvenue à apaiser le courroux de son époux, et à plaider la cause de son amante. Celui-ci, dans un geste exceptionnel, a consenti à taire sa rancune. Il a donc crée pour elle un séjour particulier dans les Enfers. C'est le séjour des âmes qui se sont livrées aux amours parallèles.
-Les enfers ? s'étrangla Elodie. Rien que ça !
-N'oubliez pas que les Enfers, chez les Grecs anciens, n'ont pas toujours la connotation de tourment ou de supplice que revêt l'Enfer des religions monothéistes. A cette époque, les enfers, sont souvent l'au-delà en général. Certes, il y a bien un Tartare, qui est le lieu de perdition et de châtiment des mauvaises âmes. Mais le Tartare n'est vraiment que le fond du fond des enfers.
« Les anciennes maîtresses de Pélopia ont fait ériger un temple sur le lieu où elle est morte. Rapidement, elle a été presque divinisée. Jusqu'à la christianisation de la région, vers les seconds et troisième siècles, elle a été l'objet d'un culte pour les adeptes des amours socratiques ou saphiques. Il me reste encore une centaine de pages à lire
Elodie lui demanda de bien vouloir la rappeler lorsqu'elle aurait fini l'ouvrage. Elle remercia, et se mit en devoir d'aller superviser les travaux. Elle avait en outre encore bien des rangements à faire. Le moteur démarra. Cette voiture était réglée comme une horloge. Aujourd'hui était, une fois de plus, une très belle journée. La météo avait prévu que ça durerait.
En arrivant, son sang ne fit qu'un tour. Une ambulance rouge.
-Mais c'est pas vrai, mais c'est pas vrai !
Elle gara sa voiture comme une furie, en sortit comme un diablesse sort d'une boîte, et se rua dans la demeure en pleine réfection. Du sous-sol montaient des voix. Elodie descendit les escaliers en catastrophe, manqua d'y trébucher, se rattrapa de justesse.
-Je suis la propriétaire des lieux. Que se passe-t-il ?
-Vous connaissez ce monsieur ?
-Oui, c'est Olivier Cessenon, le plombier.
-Il ne répond pas, ne bouge pas, il a les yeux ouverts, simplement.
-Quoi ? Lui aussi ?
Dans son esprit, s'opérait un rapprochement. Mêmes symptômes apparents, dans la même pièce
elle regarda le mur qui comportait la béance. Dans les méandres de son cerveau se bousculaient toute une foule de questions. Et si les mémoires de Claudine n'étaient pas que des élucubrations ?...
Olivier Cessenon fut remonté de la cave et emmené, lui aussi, à l'hôpital. Les ouvriers, entre eux, se mirent à faire des vagues. L'un deux lança que cet endroit était maudit. Elodie tiqua :
-Comment ça, maudit ?
-Deux gars qui tombent à cet endroit, ça vous interpelle pas, des fois ?
Il n'avait pas envie de partir, mais ce n'était pas loin. Les autres ne disaient rien, mais n'en pensaient pas moins. Encore un incident, et le chantier serait déserté. Il y avait quelque chose de louche, dans cette cave.
-Peut-être vaudrait-il mieux que vous cessiez le travail jusqu'à nouvel ordre. Le temps que tout s'apaise, déclara Elodie avec des yeux impérieux.
Le temps surtout qu'elle désamorce un doute, une suspicion qui la taraudaient. Il fallait qu'elle vérifie ces missives. Un autre des ouvriers lui demanda :
-Vous croyez vraiment, mademoiselle ? Y'a juste qu'à ne pas descendre dans la cave, et puis il se passera plus rien.
-Possible, mais je veux quand même éviter qu'il se produise un troisième incident. Alors vous rentrez chez vous. Vous reviendrez quand cette affaire sera éclaircie. J'en avertirai par téléphone et par courrier votre chef.
-On peut être appelés sur d'autres chantiers, entre-temps.
-Je sais. Vous ferez ce que vous aurez à faire.
Et pour bien leur signifier qu'il n'y avait pas de protestation qui tienne, elle lança :
-Sur ce, messieurs, bon après-midi à vous.
Yann accueillit Elodie avec un air tendre qui la réconforta. L'après-midi avait été rude. L'entrepreneur n'avait pas apprécié qu'elle congédie ses employés. Elodie avait du, par téléphone, lui expliquer qu'en aucune façon ce n'était un congédiement, mais une suspension temporaire. Il y avait eu deux incidents dans le sous-sol. Elle se devait, en toute conscience, de résoudre ce problème. Bien entendu, elle paierait les salaires des journées travaillées. Cela allait sans dire. Dès que tout serait rentré dans l'ordre, et sous réserve de disponibilité, elle ferait de nouveau appel aux services de cette entreprise.
Cette corvée téléphonique expédiée, elle s'était remise à trier les vieux papiers de sa tante Claudine. De temps en temps, elle s'était prise à jeter un regard vers le tableau accroché au mur ; alors, son rêve d'extase avec une femme la visitait. Ca pénétrait son esprit avec force.
Tout à coup, elle avait su. Ces impressions d'être passée à côté de quelque chose de potentiellement important
elle comprit à côté de quoi.
Affectueux, dévoué, Yann lui fit couler un bain et la débarrassa de ses vêtements. Le pantalon et le chemisier tombèrent sur le carrelage, suivis par le soutien-gorge et le string. L'aimable compagnon lui passa les mains sur les épaules. Il entreprit de lui passer une huile parfumée et décontractante. Les mains agiles dénouèrent les épaules, libérèrent les tensions. Il laissa couler sur la masse sensible et charnue des seins des gouttes odorantes. Les globes de chair furent malaxés, pressés. L'héritière de Claudine éprouva du dépit à ne pas se sentir transportée par ces sensuelles caresses. Elle ne ressentait qu'un plaisir léger, diffus, peu satisfaisant.
-Ils sont si beaux, si fermes, dit Yann, qui posa un baiser sur chacun d'eux.
-Tu es un amour, répondit Elodie en lui prenant le visage entre les mains.
Elle baisa les lèvres de son partenaire, respira son parfum. Un autre parfum, installé par le souvenir de son rêve, vint la hanter : l'odeur du corps de sa guide
Yann la fit entrer dans le bain moussant. Il écouta avec contentement le soupir de satisfaction que sa compagne poussa.
-Ca fait un bien fou. Après cette journée, ce bain est le bienvenu.
-Vas-y, raconte, demanda Yann en lui passant un gant le corps.
Pendant que sa compagne lui exposait ce qui s'était produit, tandis qu'elle se faisait laver, Yann, à force d'être exposé à la buée, avait le tee-shirt qui s'imbibait d'humidité. Ses pectoraux saillaient sous le tissu mouillé. Ce jeune homme était plutôt bien fait de sa personne. Son teint bronzé, sa bouche vorace, son menton carré, ses bras aux biceps saillants, ses yeux couleur d'acier luisant lui conféraient un air de fauve mâtiné de jeune premier.
-Je me demande vraiment s'il n'y a pas anguille sous roche.
-Tu peux naturellement te le demander, mais sur quelle base reposent tes soupçons ?
-Sur le coup, je n'y ai pas accordé un grand sérieux. J'ai commencé à débarrasser le bureau de Claudine il y a un peu plus d'un mois. A cette époque, je triais un peu tout et n'importe quoi, mais certaines choses comme un journal intime. Je l'ai gardé. Il est là-bas. Je compte le lire dès demain. De plus, la femme qui m'a parlé d'un certain Casbrol de Bajac...
-Oui, je me souviens, coupa Yann. C'est le peintre
-Tu connais ? interrompit sa compagne.
-Mais oui. Enfin, de nom, comme ça. Je suis allé au Louvre, en 2002. Il y avait des tableaux de lui. Ce qui me fait retenir son nom c'est comment il peignait les femmes ou les hommes qui se
-Ma tante en possède un, dans son bureau, dit vivement la jeune femme pour éviter que son ami ne lui dise un mot dont l'évocation même la transformait en source humaine.
L'idée levait en elle une telle tempête libidinale qu'il valait mieux qu'il soit interrompu.
-Pas possible ! Tu es certaine ?
-Je te jure, Yann !
-Quand nous sommes allés dans son burlingue, je n'ai rien vu.
Son ami se tut, la regarda avec un air de lui dire qu'elle avait beaucoup de chance et une petite fortune potentielle. Puis, il reprit :
-Que disait ce journal dont tu m'as parlé?
-Je n'ai fait que le survoler, je n'ai pas les termes exacts en tête. Mais c'est en triant que l'idée m'est venue que les pages écrites par ma Claudine contenaient des pistes pour répondre aux questions que je me pose. Vois-tu, j'ai l'impression d'être passée sur des détails qui ont leur importance
Enfin, passons ! Et toi, ta journée ?
-Oh, bonne, comme de coutume. Figure-toi que
Avec un désintérêt travesti en un air de curiosité onctueuse, la jeune femme écouta Yann lui raconter sa vente du jour avec force détails. La vente du mois. Une voiture à quatre-vingt neuf mille euros. Cela lui ferait un beau pourcentage. Elle le félicita avec toute la chaleur que nécessitait sa distraction.
-Si tu avais du la tête de Christophe quand
Pour parer à une nouvelle histoire sur Christophe -son grand rival- Elodie attrapa son compagnon par le col et avant que celui-ci n'ait pu réagir, l'avait fait entrer dans la baignoire. De l'eau déborda et alla mouiller le carrelage. L'héritière se mit en devoir de laver les cheveux de son petit ami. Celui-ci se laissa faire avec un air comblé. Il aimait sa compagne. Il ne manquait pas une occasion de le lui montrer. Yann ne lui ménageait pas les fleurs, les petits cadeaux, les attentions, les petits mots tendres. Au lit, c'était un homme empressé, avide, assidu. Une crème d'homme. Ses amies lui disaient qu'elle avait trouvé la perle rare. Et ce, dans un endroit qui ne s'y prêtait pas forcément : une discothèque. Bien des histoires se nouent dans ce genre d'endroit, mais peu sont durables. Elodie avait cette grande chance. Alors quoi ? Elodie connaissait le problème. Elle tenait à son Yann, elle l'aimait bien. Il lui dispensait une sécurité, un réconfort, une stabilité. Yann la défendait contre elle-même, sans qu'il le sache
quoique ! l'ignorait-il totalement ? Elle préférait ne pas le savoir. Yann la protégeait d'elle-même, mais soyons honnête, se disait la jouvencelle. Le bouclier qu'il faisait était de plus en plus fragile. Des appétits d'ogresse sexuelle se levaient en elle, que Yann pouvait satisfaire d'une manière seulement superficielle. Lorsqu'il lui faisait l'amour, elle criait, certes
mais parce qu'elle imaginait que c'était une femme qui la possédait. Des vents érotiques la soulevaient, tourbillonnaient en elle, l'ébouriffaient, jusqu'au vertige. Elle les retenait, mais elle risquait d'être emportée si elle ne se décidait pas à briser le miroir. Ces vents soufflaient en elle et à force de répression, se mutaient en tempêtes oniriques, comme celui où elle avait vu Claudine
Elodie se sentait comme une charpente par endroits percluse de malandres. Les malandres du désir retenu par les laisses de l'habitude, de la pression, la peur d'elle-même, surtout. Voilà, ce n'était pas tant la peur du qu'en dira-t-on ou le conformisme qui la muselaient, c'était elle-même, et la répulsion à l'idée faire souffrir ce pauvre Yann. Yann qu'elle aimait bien. Mais Yann qu'elle n'aimait pas assez, sinon, elle eut rangé ses désirs dans un coin et n'y eut plus pensé.
Tous deux lavés, ils se rhabillèrent pour passer à table. La soirée se passa devant la télévision. Ils regardèrent un film d'horreur qui ne faisait frémir que lorsqu'on pensait aux kilos de tomates gaspillées pour faire le coulis qui barbouillait des victimes aux talents d'acteurs discutables. A défaut de les angoisser, le nanar les fit bien rire.
A minuit, ils étaient au lit. Yann s'endormit comme un bébé. Il avait le sommeil facile. Trois minutes après avoir posé la tête sur son oreiller, il ronronnait. On eut dit un tigre sommeillant après avoir avalé son comptant de viande. Couché sur le côté, en chien de fusil, il s'abandonnait au pouvoir de Morphée. Elodie, en nuisette noire, un gilet en angora sur les épaules, réfléchissait. Elle lirait le journal intime de sa tante. Qu'y découvrirait-elle ?
-Elodie, vous m'écoutez ou bien quoi ?
La fautive sursauta. Son patron lui jetait un regard sévère.
-Elodie, vous êtes dissipée
Le ton était empreint de reproche. Que répondre ? Si elle lui disait le pourquoi, il ne la croirait peut-être pas ; et de toute façon, elle avait tort. En aucune façon elle ne devait permettre à ses soucis personnels de nuire à son efficacité au travail. Etre prise en flagrant délit de rêverie, c'était un tantinet agaçant
-Oui, c'est vrai, veuillez m'excusez, bafouilla-t-elle. Je tâcherai de faire en sorte que cela ne se reproduise plus.
Cette résolution fut prononcée avec un air de contrition de si bon aloi que son employeur, satisfait, ne trouva rien à répondre. Elle nota avec un air de déférence pénétrée ce qu'il lui dictait, à charge pour elle de faire circuler l'information ; dans sa tête, d'autres réflexions avaient cours. « Réflexions » était peut-être un bien grand mot. « Fantasmes » aurait été plus adéquat. Elle s'était réveillée dans un état proche de l'affolement. Tous ses sens en pleine tourmente. L'esprit renversé. Le cur palpitant. La fièvre au corps, le cur en flammes. Son côté du lit détrempé. Elle avait du se justifier en disant à Yann qu'elle avait rêvé de lui dans un accoutrement très, très, vraiment très coquin
Yann l'avait alors regardée avec un air de convoitise qui ne laissait pas de doute sur ses intentions profondes. Le coït expédié, Elodie s'était préparée, non sans continuer à être humidifiée par le rêve qui ne la lâchait décidément pas. Non seulement la femme l'avait incendiée de plaisir, livrée aux plus exquis des tourments charnels, mais elle lui avait dit dans son songe que tout ne serait que volupté et satisfaction des sens
que là-bas, elle l'attendait. Une femme qui valait qu'elle balaie son Yann
La voix de son employeur grésilla à ses oreilles :
-Je dois m'entretenir avec un client chinois. Dès que Wang Xiao arrivera, vous l'introduirez
Ce qu'elle fit. Priée de ne pas les déranger, et de ne lui transmettre aucun appel, sauf, évidemment, urgence familiale vitale, Elodie regarda son bureau d'un air vide. Il y avait toujours quelque chose à faire, mais pour cette fois, Elodie décida de n'en rien faire. Elle transmettrait à sa collègue l'information avant de partir.
Elle préféra se consacrer à des tâches sans rapport avec le travail. Son supérieur occupé, elle pouvait s'occuper de ce qui la tenaillait sans risquer la moindre remarque ni le plus petit blâme. Moralement, la jeune femme se sentait concernée par le sort des employés. Elle tomba non sur pas Nathalie Récamier, mais sur une autre infirmière. On accepta de lui répondre sans problème. Rien de neuf. Le discours qu'on lui tint était à peu près semblable à celui de Récamier.
-Ils sont toujours dans un état tel qu'on ne sait pas s'ils sont béats de bonheur ou inconscients.
-Béats de bonheur ?
-Ils ont les yeux ouverts et ils ont l'air de sourire, comme s'ils voyaient des choses merveilleuses.
-Ils ne disent pas un mot ?
-Ils sont plus muets que des carpes.
Elodie eut un gros soupir de dépit. L'infirmière reprit :
-A part ça, tout est normal. Leurs tensions et leurs pulsations sont régulières. Physiquement, ils vont bien. C'est juste que leurs cerveaux ont l'air d'avoir été déconnectés de la réalité.
-Pas de traumatismes ?
-Vous le savez peut-être, non ?
Elodie répondit avec vivacité :
-Mais non, absolument pas ! Je les ai trouvés tous deux dans cet état-là. Je ne vois comment ni avec quoi ils se seraient gravement blessés, au point d'en perdre leur conscience.
-En tous cas, aucune trace de traumatisme. L'activité électrique du cerveau en revanche est plus forte que chez des individus conscients, ce qui est pour le moins paradoxal.
-Bref, rien n'a changé
-Ca changera peut-être, mais pas à court terme, je ne pense pas.
Elodie remercia et raccrocha. Elle se connecta à Internet et se mit en devoir de grappiller des informations sur François Casbrol de Bajac.
Sur une encyclopédie en ligne, elle finit par tomber sur un article consacré à cet artiste. La jeune femme commença une vorace lecture : « François René Matthieu Casbrol de Bajac. Né à Nîmes, le 27 février 1637 et disparu le 18 septembre 1691. Troisième d'une famille de sept enfants. Ses parents, de confession réformée, s'appelaient Gilles Casbrol de Bajac et sa mère, Simone Teilhan. L'enfant qu'il était manifesta très tôt, dès l'âge de sept ans, des talents pour la peinture. Pressenti comme pouvant gagner sa vie et s'élever quelque peu socialement par cet art, il fut envoyé jusqu'à l'âge de quatorze ans étudier et perfectionner son don à l'école de maître Claude Orgelier, à Arles. A seize ans, il réalise et vend pour quatre cents livres un tableau dont seul le nom nous est parvenu. Mesurant quatre mètres sur deux, il représentait la bataille des Thermopyles. Il peint, sur commande, des fresques de la mythologie ou des Evangiles. Tout se déroule dans des décors riants, pleins d'espoir, de joie et de lumière. Il allégorise, personnifie les émotions, joue sur les couleurs et leurs nuances ; il leur confère ainsi une intensité rare. Prolifique avant son mariage, Casbrol de Bajac a peint pour l'intendant du roi en Languedoc, pour des aristocrates locaux, pour quelques riches bourgeois. Il se marie en 1668 avec Henriette Madeleine Coudrac, fille d'un bijoutier de Montpellier. Nous ne donnerons ici que les noms de ses enfants qui sont parvenus à l'âge adulte. On en compte six. Françoise (née en 1670), Anne (1671), François (1673), Henri (1677), Louise (1680) et Guillaume (1682). Il sera père onze fois, si l'on inclut les enfants morts en bas âge ou à l'adolescence. 1685 est une année pénible pour l'artiste. Sa femme meurt en couches des suites d'une fièvre puerpérale, après avoir donné naissance à un enfant qui meurt peu après. Cette même année, l'Edit de Nantes est révoqué, et si l'une de ses surs se convertit au catholicisme et reste dans le royaume, ses autres parents s'enfuient à l'étranger. Ayant une clientèle fidèle, François décide de rester, de se remarier. Il jette un hypocrite dévolu sur Jeanne Servel, de quinze ans sa cadette. Le père de Jeanna consent à cette union, à condition que son futur gendre se convertisse avant. Ce qui se fait. Début 1688, il convole. L'homme, comme nous l'avons précédemment écrit, a exercé un choix insincère en se remariant. Car il pratique des moeurs plutôt libres. Dans une correspondance (retrouvée en 1974) entre Olivier Servel, frère de son beau-père et François Casbrol de Bajac, on a des traces explicites d'une vive passion entre eux. Parallèlement à cela, il poursuit une liaison avec un dénommé Isidore Langevin (on a retrouvé dans les années 1980 des lettres et des présents adressés par François), un amant qu'il avait pris alors qu'il était marié à Henriette Coudrac. Jeanne le sait, mais semble indifférente aux étreintes que son mari et son oncle se prodiguent.
« C'est à la mort de sa première épouse que les tableaux de François changent quelque peu. Sa peinture s'assombrit, les thèmes qu'il aborde sont traités plus rudement. On ne sait, à regarder les uvres qui nous sont parvenues, si elles doivent susciter affliction ou porter à la joie. Elles mettent souvent le spectateur mal à l'aise. En fait, elles confrontent qui les regarde avec lui-même. Les émotions sont peintes et illustrées plus crûment sur les visages, les corps paraissent éprouvés, voire suppliciés elles. Les âmes donnent le sentiment qu'on les écorche. Les situations exposées sont plus dures, plus rudes, plus singulières. Aucun détail n'est éludé. A bien regarder ces toiles, on voit qu'il distille des détails pessimistes et optimistes, sourires et larmes, couleurs sombres, sourdes, vives ou claires. Ces uvres sont des kaléidoscopes graphiques et émotionnels. Ce prolifique peintre disparaîtra en 1691. Disparaîtra, car il a été impossible d'établir avec précision la date de sa mort et les circonstances de celle-ci. On n'a jamais retrouvé ni ossement ni sépulture. Aucune célébration religieuse n'a été officiée. C'est comme si François de Bajac s'était volatilisé. On a retrouvé des mémoires, des lettres à des amants et à ses enfants (il semble avoir été un père très aimant, même si rarement présent). Au détour de quelques missives, il raconte que quelques-unes de ses créations ont été inspirées non seulement par les visions qu'il allait puiser aux tréfonds de son imagination, mais aussi par les voyages qu'il faisait au départ de la maison qu'il s'est achetée en 1686, au bord de la mer, dans la commune actuelle de Lattes (France, département de l'Hérault). Il disait que sa maison était le point de départ vers des horizons inédits, des voyages qui sont tant physiques que des transports de l'âme. Il racontait que sa maison a été construite sur un site autrefois sanctuarisé par une colonie grecque dépendante de Massalia. Il laisse entendre qu'il a étudié l'histoire de cette colonie, en lisant l'uvre de Ion de Massalia, qui fréquenta ce sanctuaire. Il a connu ainsi l'origine de cet endroit. Il n'en dit pas plus. Ce lieu lui a inspiré ses derniers tableaux comme « L'amitié égéenne », « Délices chtoniens », « Incandescences des sens », « L'enseignement de Pélopia », « Le cheminement ».
Elodie resta quelque peu sur sa faim : sur Internet, elle ne trouva presque rien sur Ion de Massalia. En revanche, un bip finit par attirer son attention. Cela provenait de son sac à main. C'était son téléphone portable. Mis en position vibreur, il émettait un bip lorsqu'un message était reçu. « Message de Inconnu reçu à 11.19 : Serai à l'ancien hôtel de votre tante vers quinze heures trente ou seize heures. Votre compagnon m'a expliqué avec précision où il se trouvait. A plus tard, salutations. Jeanne ».
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