L'ailleurs (3)
de Dast


Elodie, en attendant Jeanne Fratellini-Surier, s'était mise en tête de lire des pages du journal de sa tante. Claudine avait une très belle écriture, appliquée, soignée. De beaux pleins, de beaux déliés. Mais que de fautes d'orthographe ! Chaque ligne tracée était un exercice réussi de calligraphie mais aussi une injure aux dictionnaires. Ce journal intime se lisait comme un passionnant roman. Il coulait comme un fleuve mais avait la lourdeur d'un véritable pavé. Cet ensemble de cahiers collés les uns aux autres commençait le 16 avril 1978 et finissait au 2 septembre 1995. Dix-sept années de sa vie, retranscrites à travers ces lignes. Ainsi, Elodie apprit de sa tante, au 11 octobre 1978, que : « c'était un ancienne hotel particulier. Il appartennait au paintre François Casbrol de Bajac, qui a disparru à la fin du XVIIème siècle. Avec un immance plaisir, j'ai découvert, planquer dans le grenier et couvert de poussière, un tableau de lui. Je l'accrocherais dans mon burreau. Mais quelle manifique afaire j'ai fait ! Rachetter cet endroit si charger d'histoire pour une bouchée de pain, c'est inespérer. Bon, on m'a raconter dans le quartier que pas mal de propriots ont disparut par le passé mais je ne pense pas que sa m'arivera aussi. Cela dit, sa m'interaise de savoir comment ils ont pu s'envoler comme sa. J'aurai bien le tant de voir sa dans lavenir… » Toutefois, chaque jour n'était pas couvert. Il pouvait se passer parfois trois jours, une semaine, quinze jours, avant qu'elle se reprenne sa chronique. Le 14 décembre 1980, elle écrivait : « J'ai eu un drolle de reve la nuit derniaire. J'ai vu une femme qui s'approchait de moi et m'embrace de partout. J'ai aimer ce qu'elle m'a fait et comment elle m'a fait tous sa. C'était comme si j'avait enfin été compris. Elle répondait à touts mes envis, mes désires les plus sécrets, mes pensés les plus intimmes. J'ai joui et j'ai crier comme si j'étais devennue folle. J'étais toute mouiller. Aucun homme ne m'a jamais fait sa. Sa me fait penser que j'aurais jamais du me marrier avec ce conard qui me sert de mari. J'ai aimer Sabine mais papa m'a interdie de jamais la revoir. J'étais prete à m'enfuire avec elle mais on m'en a empecher passeque dans la famille tout le monde avait peur du scandalle. Ce n'est pas la premiaire fois que j'ai ce genre de reve. Depuis pres d'un an, je le fait souvent. C'est peut etre à cause de la frustration ». Claudine confessa, le 25 mars 1983 : « Quel merveilleux livre ! Cette maison est vraiment une cavairne au traisor cacher. Je suis en train de le lire et la maison prent alor un tour que je n'aurai jamais soupsonner. J'ai eu du mal à le croire, mais alors si j'ai bien comprit ce qu'on ma traduie, derrière l'un des murs du sous-sol se cache la clé vers un bonheur dont je suis priver depuis mon calamiteue marriage. J'ai peinne à le croire mais si c'est vrai sa change bien des choses ». 7 avril 1985 : « Quesse que je peut aimer cet endroit. Là-bas rien ne m'ateind plus et je suis heureuse. J'ose maintenant aller au bout de mes envis de mes fantasmes et de mes rêves. Je redécouvre les plaisirs profonds de ma vrai nature. J'explore mes possibles charnele et Sabine me comble. Elle et moi on est heureuses et personne ne nous enquiquine plus… » 10 juin 1986 : « J'ai relu les couriers laisés par certains les anciens tenans de mon hôtel. Eux aussi ont connu plus ou moins les mêmes extases que moi. Mais alors coment sa se fait que certains soient disparuts et d'autre pas ? ». 23 août 1989 : « Casbrol de Bajac, comme je te comprends ! Et je comprends mieux les disparitions, je comprends mieux que certain n'ont pas tenu et se soient sentis l'esprit vaincu devant les intensiter de se qu'on traverse quand on est livrés aux brulures du plaisir, aux magmas d'extase de sa naturre profonde… ». 30 mars 1992 : « Sabine me fait mourir. Je l'aime à en crever. Quand je pence à ses vingt-six années qu'on a perdus elle et moi dans le respect des convention ou passqu'on devait faire comme sa, alors que le temps n'est plus à l'hypocrisie des bien-pensant et des bien-baisants. Faite l'amour convenablemant, c'est un slogan d'une escrocrie monumentalle. Je reviens toujours ici avec le cuoeur gonfler de bonheur et les petitesse de mon mari ne m'ateignent plus, les soucis de gestion de mon hôtel qui ne désemplit pas, heureusemant, ne sont plus un fardeau. L'amour remplit ma vie, comme mes enfants du reste. C'est curieux d'aileurs que personne ne s'aperçoive de rien. Que mon tocart de mari ne voit rien je m'en foue bien, mes enfants ne doive pas savoire de toute fasson. Pour garder leur amour je suis prette à taire cette liaison avec Sabine, mais les autre je les ammerde. Les cliants n'ont jamais rien remarquer. Remaque ! Quesse qu'il iraient faire dans la cave ? C'est un lieu que je ferme rigoureusemant à clé. C'est la porte à mes délires les plus foux et persone d'autre que moi et Sabine ne peuvent y entrer… »
Des images de sa tante faisant l'amour jusqu'à la folie avec une autre femme enflammaient l'imagination de la lectrice. Elle imaginait des caresses manuelles et buccales, linguales, des baisers, des étreintes. Elodie voyait une langue lisser le calice, embraser le clitoris, irriter les mamelons. A ces songes, un filet humide vint courir le long de ses cuisses, imprévu, brûlant, incoercible. Le bout des seins d'Elodie auraient pu couper du verre. Pourtant, elle se ressaisit en pensant à la vie de Claudine ; une vie cachée, une vie clandestine, une vie amoureuse finalement triste car frustrée. Claudine n'avait pas pu aimer comme elle l'avait voulu, elle avait été plus ou moins obligée d'aimer comme on voulait qu'elle aime. A savoir, aimer un homme plutôt qu'une femme, malgré son attraction pour les femmes…
-J'avais deviné que la cave était un lieu spécial qui n'a pas l'air d'être exactement ce qu'il devrait être. Mais Claudine qu'est-ce que tu pouvais bien aller faire dans la cave avec ta maîtresse ? demanda Elodie, après avoir encaissé le fait que sa tante eût pu être lesbienne.
Une pensée la visita, une pensée insolite : se pouvait-il que deux femmes s'aimant puissent laisser le souvenir olfactif de leur amour ?... 5 mai 1995 : « La femme de mes rêves m'a dit de choisir, passe que sa ne devient plus tennable. Il m'a encore frapper et traiter de tous les nons posibles et imaginnables. Sa me fait de la peine parsse que mes enfants que j'aime tant, que vont-il devenir… elle a eu beau de dire que tout irait bien pour eux mon cœur de mère n'est pas tranquille. Ils sont jeunes et ils ont besoin de moi coique la femme me dise ». 25 juillet 1995 : « Elle me répète tout ira bien pour mes chéris. Petit à petit je me fais à cette idée. Après tout, ils sont jeunes, mais ce sont des adultes, plus des enfants. Mes bébés ont plus de dix-huit ans, ils peuvent s'élanser dans la vie, sans moi. Leur abruti de père saura se montrer à la hauteur. Avec moi il a été un mari lamentable et violant mais avec ses enfants il a été parfait. Rien à redirre sur sa paternité. Mais j'ai mal comme même, s'est toujours un déchirement pour une mère. Je ne sais pas quoi choisir… « 1er septembre 1995 : « Il a encore été odieut, c'est fini. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. C'était peut etre écrit dans la livre de ma vie que sa se conclurait comme sa. Alors j'ai choisi. C'est sans doutte mieux comme sa, trancher dans le vif et partir sans rien dire que de laisser une esplication un compréhansible pour eux… »
Elodie s'extirpa de sa lecture tout soudain… l'heure ! Quelle heure était-il ? Flûte ! Sa montre était arrêtée ! Elle regarda l'horloge de son portable… et sursauta en voyant : « vous avez reçu un message de Inconnu à 13.37… » C'était Jeanne Fratellini-Surier. « Serai à votre hôtel plutôt vers quatorze heures. Viendrai par le bus. Salutations. Jeanne »
-Mais alors elle était sensée être déjà lorsque je suis arrivée…
La nièce de Claudine se maudit de n'avoir pas remis la sonnerie de son portable. Elle mit celui-ci en position « sonnerie niveau 2 », sortit de son bureau. Son attention fut attirée par la porte de la cave qui était entrouverte. La nièce de Claudine flaira là une singularité. A pas de loups, elle s'approcha… et s'immobilisa de peur. La porte s'ouvrait. C'était une créature livide, blafarde, qui apparaissait : Jeanne Fratellini-Surier. Une Jeanne exsangue. Les yeux étaient fixes, vagues, l'expression béate ; elle marchait comme une somnambule, un livre dans la main. Un automate. Un zombie. Elle se mouvait sans même paraître se rendre compte de ce qu'elle faisait. Elle ne avait l'air de ne voir ni rien ni personne. Elodie l'interpella plusieurs fois, lui demanda ce qu'elle faisait là, comment elle était entrée. Aucune réponse ne sortit de la bouche de Jeanne. Elodie la toucha. La peau était glacée, les membres flaques. Le livre tomba par terre. Puis, l'enseignante s'écroula tout d'un bloc. La tête rendit un son mat en percutant le sol.
Elodie appela les secours. Une quinzaine de minutes plus tard, l'ambulance était là et l'emmenait au CHU. Comme le véhicule médicalisé s'en repartait, une dame entra sur le terrain de la propriété. Aimablement, elle salua Elodie.
-Vous avez eu un souci, on dirait…
Elodie la reconnut. C'était Huguette. Elle répondit à son salut, mais avec un ton à peine courtois.
-Que s'est-t-il passé ?
-Que venez-vous faire ici ? demanda à son tour la jeune femme. Il n'y a rien à voir. A moins que vous ne soyez venue pour me donner des infos qui me manquent.
-Je ne comprends pas…
Le visage de la vieille se chiffonna. Mais cela ne refroidit pas l'agressivité de la jeune femme.
-Et moi je crois bien que si, au contraire.
Avec surprise et peine, Elodie vit la figure de son interlocutrice se friper davantage. Les rides semblaient onduler sous l'effet de vagues. Les yeux brillaient de larmes, qui débordèrent vite les paupières. Huguette Fargas hoqueta, gémit, éclata en sanglots douloureux :
-Cela fait onze ans que ma petite Sabine est partie, que je ne l'ai plus revue.
Elodie resta là à regarder la femme éplorée. Sabine ? La même Sabine que dans le journal intime ? Elle encaissa le prénom comme elle eut encaissé une gifle, le tourna et le retourna dans sa tête. Comme si elle était confrontée à quelque chose qui la dépassait mais qu'elle devait assumer malgré tout. Au bout de quelques secondes, elle rangea cette information dans un tiroir de son cerveau, et revint à la peine de la dame âgée. Elodie compatit :
-Je suis désolée…
Ce n'était pas que la bête formule prononcée avec ce détachement dont elle est parée à l'ordinaire, cette formule qui fait qu'on la sert à autrui comme on s'acquitte d'une corvée administrative qui dédouanerait. Elodie était touchée de cette manifestation de peine, et regrettait cette dureté dont elle avait fait preuve. Cette femme qui pleurait l'interpellait, et la peinait sincèrement. Dire qu'elle était désolée était un peu exagéré, mais Elodie ressentait une affliction vraie face à ce chagrin.
-Qui était Sabine ? reprit doucement la nièce de Claudine en lâchant le bras.
-Ma fille… dit Huguette. Ma petite fille chérie.
-Mon Dieu… murmura Elodie en prenant la main de celle-ci.
Elle la caressa doucement, mais se sentit perdue, désemparée. Que dire, que répondre ? Que sa tante eut été lesbienne ne la dérangeait nullement -Elodie aurait été mal avisée d'être choquée alors qu'elle-même…- mais qu'elle ait eue pour maîtresse la fille de cette aïeule l'atteignait.
-Ma petite fille, qui a disparu. Elle venait souvent ici, vous savez. Et elle est venue ici le jour où elle a disparu.
-Oui, je… je pense que je sais, balbutia la nièce de Claudine. Je…
La mère de Sabine regarda Elodie. Celle-ci lâcha la main, recula de deux pas. Les yeux bleus étaient rougis. Des traces humides et roses marbraient ses joues. Les prunelles s'étaient transformées en fulminants cumulonimbus.
-Oui, mon enfant ? demanda la dame.
Devant cet air de colère et de chagrins froids, Elodie baissa la tête.
-J'ai cru comprendre ça en lisant les mémoires de ma tante, qui parlait d'une certaine Sabine. Je suppose qu'elle parlait de votre fille…
Huguette Fargas soupira :
-En effet. Sabine me parlait souvent de votre tante. Elles s'aimaient depuis qu'elles étaient adolescentes. Le genre d'amour qui laisse pantois tellement c'est fort, tellement ça paraît irréel. Mais à l'époque, vers 1970, l'homosexualité était taboue. Un enfant qui était découvert comme homosexuel savait qu'il restait le bannissement de sa famille. Je ne sais pas comment cela a du se passer dans la vôtre. Mais je sais que mon mari avait des doutes sur la « normalité » sexuelle de sa fille. Un soir, il y a eu une scène terrible. Ca a été très violent. Ce jour-là, j'ai cru que mon époux allait la tuer. Heureusement, son frère était là, il s'est interposé et a empêché son père de commettre l'irréparable. Sabine s'en est tirée avec des contusions, mais a été comme obligée d'épouser le fils de l'un de nos amis. Terrorisée, elle n'a opposé aucune résistance à cette union. Evidemment, ça a été un vrai désastre.
« Son mariage et la peur que son père la surprenne n'ont pas empêché ma fille de poursuivre sa passion avec votre tante. Je savais qu'elles se voyaient le plus souvent possible. Mon époux est mort six ans après le mariage de Sabine. Claudine a racheté cet hôtel, Sabine a divorcé aussitôt, afin qu'elles poursuivent leur histoire. C'est quelques mois avant leur disparition à toutes les deux que Sabine m'a dit qu'elles pensaient s'en aller. Elle m'a dit que c'était un endroit inatteignable pour l'immense majorité des gens. Un endroit fait pour les personnes comme elles, où personne ne pouvait les gêner et où elles ne gêneraient personne. Un endroit perpétuellement ensoleillé, radieux, plein de gaieté, un lieu fait pour qu'elles vivent leur amour. Un coin pour elles.
« J'ai cru qu'elle parlait de suicide. Sabine a éclaté de rire en m'assurant que non : elles y étaient allées plusieurs fois et en étaient revenues. La veille de son départ, elle m'a serré très fort contre elle. On a pleuré comme deux gamines. Je l'ai suppliée de ne pas partir, qu'elles pouvaient vivre leur histoire ici. Ma fille m'a opposé qu'ici, si la pression sociale devait s'alléger, rien ne changerait pas avant longtemps. De toute façon, elles devaient choisir et elles avaient choisi, malgré la peine qu'elles avaient de laisser leurs proches.
-Ma tante en parle dans ses pages. Mais c'est quoi, cet endroit ?
-Je vais vous répéter ce que Sabine m'a expliqué… elle-même tenait cela de votre tante, qui ne lui cachait pas grand-chose… Cet hôtel était celui de François Casbrol de Bajac. Lui était homosexuel. Au cours de sa vie, il a acquis le livre d'un certain Ion de Massalia, l'a recopié au cas où il le perdrait, l'a fait traduire. Puis, il a construit son hôtel ici... sur ce qui était autrefois un sanctuaire consacré à une femme, femme à laquelle Ion de Massalia fait référence. Un beau jour, Bajac a disparu de la même façon que votre tante. Sous Louis XIV, l'homosexualité était passible de mort, et Bajac risquait gros à s'adonner à sa nature.
« Claudine a su tout ça parce qu'elle avait découvert des écrits de lui, où il faisait état de ses trouvailles. Elle avait découvert d'autres écrits, émanant d'anciens propriétaires. Elle avait découvert le livre de Ion de Massalia… et tout ce qu'il racontait. L'origine de cet endroit édénique, où il se trouve, comment et par où on y accède, le fait que très peu peuvent y entrer...
-Il faut être homosexuel pour y entrer, compléta Elodie avec un léger sourire. J'ai ce livre, je l'avais confié à une enseignante de la fac de lettres pour en connaître la signification. La prof qui est repartie sur une civière…
La mère de Sabine dit doucement :
-Je sais que ma fille est heureuse, je sais qu'elle est ailleurs, tout près mais que je ne peux pas la revoir… et ça, c'est très dur.
Elle se tut, avala une goulée de salive, et conclut :
-Je crois que vous avez tout pour comprendre. Vous avez lu le journal de votre tante, vous avez ma version, vous avez le livre de Ion de Massalia. Je vois des feuilles insérées dans les pages… sont-ce des annotations de cette érudite dont vous venez de me parler ?
-C'est possible, je vais les consulter.
Le téléphone se mit à grésiller. C'était Cyprien. Sa voix était blanche.


Elodie entra, le livre de Ion sous le bras. Cyprien était là, tendu, nerveux. Une femme se tenait, anxieuse. Grasse, habillée d'une robe blanche à pois rouges et bleus, les cheveux un peu trop blonds pour être naturels, elle se tenait, silencieuse, lèvres pincées, le regard dur. Cyprien fit les présentations : c'était la mère d'Isabelle. Il balbutia :
-On était à la maison. D'un coup, elle s'est mise à saigner. Elle avait mal, elle se tordait… on est venus ici en catastrophe. J'ai appelé ma mère mais elle n'était pas là… alors je t'ai appelée, toi.
-Tu as bien fait, dit-elle.
-On l'a prise en urgence, et à la tête qu'ils ont fait en la voyant, ça avait l'air mal barré… On est encore loin du terme.
Cyprien baissa la tête.
-Elle est enceinte de combien ?
-Même pas sept mois.
Elodie ne laissa rien paraître, mais une inquiétude comme une nappe de brume l'envahissait. Lé bébé pouvait survivre, mais ce n'était pas une garantie.
-Pardon de te déranger avec ça…
-Mais ne dis pas de bêtises ! répondit Elodie en lui donnant une tape sur l'épaule.
-J'avais besoin de…
-Je comprends.
-Je suis inquiet, tu sais…
-C'est normal. Mais tout se passera très bien, elle est entre de bonnes mains, OK ? Tu vas être l'heureux papa d'un adorable petit bout de chou. Faudra juste que je me grouille de lui acheter un cadeau.
-Tu crois que c'est nécessaire ?
-Pourquoi ? je ne suis plus sa marraine ?
-Si, évidemment, s'il survit.
Elodie en convenait en silence, mais elle protesta :
-Houlà, tu es d'un pessimisme ! Chasse-moi vite ces idées noires de ta tête, veux-tu ? J'ai vu un distributeur, je vais te chercher un café. Et toi, tu ne bouges pas.
Deux minutes plus tard, elle revenait avec un gobelet fumant. Maternelle, amicale, elle entoura son ami de ses bras, l'embrassa affectueusement.
-Tout ira bien, ne t'en fais pas. Je vais rester ici.
-Tu as à faire, tes ouvriers à…
-Non, les travaux sont suspendus.
Cyprien voulut savoir pourquoi. Elodie éluda. Il n'insista pas. Personne ne parla plus. L'ambiance était lourde. Il faisait chaud. Assis tous trois, ils laissaient couler le temps. Elodie s'était mise à lire, relevant parfois la tête pour encourager Cyprien d'un regard. Elle ne s'en rendait pas compte, mais pour Cyprien et sa belle-mère, les minutes passaient avec la lenteur d'un siècle. Les feuillets qui dépassaient du livre de Ion de Massalia étaient des traductions.
« Que Pélopia soit la reine de ce domaine que je lui accorde pour l'éternité, dit Hadès devant la foule de ses serviteurs. Mais que pour jamais elle soit reléguée et que personne ne partageant ses goûts ne puisse s'approcher sans en subir les conséquences, que pour jamais seuls les êtres et les âmes étant de la même consistance de désirs puissent entrer et vivre dans le domaine que je lui accorde. Ce sont des plaisirs qui peuvent devenir insupportables à ceux qui ne les ont point en goût et pour ceux qui aimeraient les goûter, ils peuvent être si délectables ou si épouvantables qu'ils n'en reviendraient pas. Pélopia, femme de séduction vénéneuse, va t'en donc, désormais, t'adonner à tes rites et ne sors plus de cet antre qui est tien… »
« Pour qui n'est pas de la nature inverse à celle établie par le commun des choses, cette porte reste close. Et si devant toi elle s'ouvre, aie garde à ne pas te laisser submerger par ce qu'elle recèle car tu ne t'en relèveras pas. Ce sont là des plaisirs bien étranges à qui ne les a pas en pleine appréciation, et pour les avoir en pleine appréciation il faut les trouver à son goût. Sans quoi tu seras assailli de plaisirs que tu prendras pour des turpitudes, tu ne sauras les recevoir comme ils voudraient que tu les reçoives. Ta conscience s'abolira et ton être s'évanouira. Il plaira aux dieux de te les rendre. »
« Ces caresses, ces étreintes, ces baisers, pourras-tu les aimer si tu n'y consens pas déjà par goût personnel ? Pélopia a peut-être payé de sa vie le fait qu'elle a percé les limites. La nature a prévu que l'homme et la femme s'unissent et connaissent des joies sensuelles selon le savoir-faire et le savoir-aimer des couples. Mais un homme qui honore la chair d'un autre homme, de même que la femme qui honore la chair d'une autre femme, détient les secrets du plaisir, car qui mieux qu'une personne de votre anatomie peut vous prodiguer les extases dont vous nourrissez vos songes les plus profonds? L'amour pour le même sexe n'est pas la règle, mais il recèle une part de vrai que les dieux n'aiment pas voir divulguée… Tout dépend de l'ardeur, des gestes, des attitudes, de la tendresse donnée, tout dépend de la science, de la maîtrise de l'art d'aimer. Mais si maîtrise il y a, alors l'amour devient félicité. Mais seuls les êtres qui ont cette nature en eux peuvent le savoir et le comprendre, pas les autres ; ceux-là, même si le dégoût ne les submergeaient pas, verraient leur nature remise en cause ou outragée parc quelque chose qu'ils ne sauraient entendre. Ce n'est point à recommander, car ce n'est ni juste, ni bon, ni plaisant. »
« Il est vrai qu'il ne faut pas forcer les limites imposées par son goût personnel et ses inclinations. Pélopia le disait lorsqu'elle vivait. Mais elle disait aussi que si les dieux ont voulu qu'elle aime une femme, si les dieux ont voulu qu'un homme aime un homme, c'est aussi pour que rien de ce qui touche à la jouissance n'échappe à personne, même si ce plaisir est interdit pour la nature de la plupart des humains ».
« Si déjà tu as en toi ces désirs et cette amour de même nature que toi, alors rêver est déjà une clé pour ouvrir la porte du chemin tracé par Pélopia, et que si tu es de la nature de Pélopia, tu y accéderas. C'est par elle que tu entreras, par elle que tu vivras les transes les plus inédites, celles qui font des voyages des sens des voyages hors du corps, où l'esprit sombre. Si Pélopia le décide, tu auras le choix de rester ou pas avec elle. Pélopia n'aime pas les extases pour ce qu'elles sont, mais pour ce qui les inspire. Pélopia aime les élans des corps similaires si les cœurs s'unissent. »
« L'amour pour un pareil que soi ne peut être vécu sans susciter ire ou réprobation, et c'est parce que la reine des ombres a su fléchir son divin époux que Pélopia ne fut point jeté dans le Tartare. Hadès a compris les transports singuliers des âmes qui aiment d'autres âmes gravées comme elles du sceau de l'amour parallèle ».
« On y accède par un souterrain, et après avoir cheminé, la visiteuse ou le visiteur se baigne dans la quiétude, dans la félicité des sens, dans les remous de la passions, dans les certitude que personne ne dérangera jamais amantes ni amants. Mais gare ! les âmes qui y sont finissent par savoir si l'arrivant partage d'instinct leurs transports. Qu'il soit dans le royaume de Pélopia par erreur, et si la félicité des sens l'assaille malgré son tempérament naturel, il ne s'en remettra pas. La curiosité et l'erreur alors sont sans retour. On ne plaisante pas avec ces choses-là. Viens comme un voyeur de mauvaise foi, tu succomberas sous les attaques d'un plaisir que tu n'as pas choisis avec franchise. A ces amours, à ces jouissances, on consent. On fait un choix pour y accéder. Mais ce choix ne souffre pas de légèreté, il demande pleine conscience et acceptation en respect avec son ordre et ordonnancement personnels. C'est seulement si tu es sincère et si ta curiosité est franche, dénuée de toute scorie hypocrite que tu peux sois rester soit t'en repartir… »
Mais elle, Elodie, elle n'avait pas de femme dans sa vie… elle fantasmait, sans plus. Elle avait envie d'une femme, depuis qu'elle était adolescente. Et puis, elle avait rencontré Yann, Yann qu'elle aimait bien, Yann qu'elle trouvait être un plaisant compagnon, bardé de qualité, solide comme un roc. Mais Yann qui ne pourrait pas totalement la satisfaire. Seule une femme le pourrait. Elodie avait envie qu'une femme lui arrache les cris qu'aucun homme ne pourrait jamais lui arracher. Ion de Massalia avait certainement raison : qui mieux qu'une femme peut donner jouissance à une femme ? Elles se connaissent, savent d'instinct ce qui leur est bon, et après, tout n'est question que de gestes, de douceur et de stimulation des zones sensibles. Avec une femme, elle se sentait en terrain connu, elle se sentait égale. Pas comme avec un homme, où tout était certes excitante découverte, mais où aucun des partenaires n'était tout à faire à son aise… Ou alors, raisonnait-elle ainsi parce qu'elle avait un désir lesbien en tête ? Eut-elle été totalement hétérosexuelle, elle ne serait pas posée la question : elle se fut satisfaite des fougueuses étreintes de son viril petit ami lorsqu'il la possédait. Elle se fut abandonnée à une fusion des corps, des êtres.
Elle tenait à Yann. En aucune manière elle ne voulait le blesser. Mais elle était lasse de cette hypocrisie, de ce désir fantasmé jamais réalisé qui la rongeait insidieusement. Claudine et Sabine s'étaient aimées d'un amour interdit à une certaine époque. Un amour qui était resté clandestin durant des années. Et finalement, parce qu'elles pensaient que le monde resterait toujours réprobateur et intolérant, parce qu'elles croyaient les autres incapables de les comprendre, elles étaient parties ailleurs, dans l'univers de Pélopia. Elles étaient faites pour ça. Et elle ? Sa tante lui avait écrit qu'elle était à sa semblance. Sa tante qui l'avait cernée et devinée comme personne. Oui, Claudine avait raison. A une différence près : la société avait changé. Il y avait davantage d'acceptation, même si ça n'était pas toujours évident de pouvoir assumer. Ce qui freinait Elodie, c'était l'appréhension de réaliser un besoin sexuel pressant mais dont les conséquences l'effrayaient.
Sa pensée obliqua vers les deux ouvriers, vers Jeanne Fratellini-Surier. Ils avaient alors du vivre des plaisirs qu'ils n'auraient jamais cru aimer, ou pouvoir vivre. Et leur entendement, leur conscience avait chaviré sous les assauts d'une jouissance si vive qu'ils en avaient eu un malaise. Ils ne sauraient pas exprimer ce qu'ils pouvaient avoir vécu. Ils avaient expérimenté quelque chose pour quoi ils n'étaient pas calibrés. Comme quoi… il vaut mieux respecter sa nature. A moins que ça ne se soit pas passé comme ça ?
Elodie sortit de ses réflexions comme une infirmière venait d'entrer. Elle avait un air grave qui ne laissait rien présager de bon.
-Nous avons fait ce que nous avons pu.
Cette phrase pesa comme un boulet dans la poitrine d'Elodie. Cyprien et sa belle-mère blanchirent comme des linges.
-Votre femme a perdu beaucoup de sang, elle est dans un état stable.
Elodie et la mère d'Isabelle respirèrent plus largement.
-Et… et le bébé ? demanda Cyprien.
Elodie se mordit les lèvres ; son ami la bouleversait. Elle devait se contraindre pour ne pas l'étreindre. La belle-mère avait joint ses mains comme pour prier.
-Il n'en était même pas à sept mois…
-Oh, non, non, non ! Ne dites pas qu'il est… begaya Elodie.
Cyprien était comme crucifié. La belle-mère avait les larmes aux yeux. L'infirmière fronça les sourcils.
-Laissez-moi finir. Le bébé est en couveuse et nourri par sonde. Il n'en était même pas à sept mois, c'est pour ça qu'il pèse à peine un kilo. C'est un petit garçon.
Les épaules de Cyprien s'affaissèrent ; la tension nerveuse se relâchait brusquement. Tout le monde soupira d'aise, à l'unisson. Mais ce bonheur était précaire. Pas même sept mois : autant dire que cet enfançon était à tout juste viable. Il devait être accroché à la vie, et se battre pour ne pas la laisser partir. Comme pour conjurer l'épée de Damoclès qui menaçait de s'abattre sur la petite frimousse, Elodie baisa Cyprien aux joues, et le gratifia d'une tape dans le dos :
-Je t'avais dit que ça se passerait bien ! Je t'avais dit !
L'infirmière sourit, ce qui mit en valeur des traits fins.
-Votre femme est hors de danger, mais concernant votre enfant, les semaines à venir diront ce qui en est. Nous ferons notre possible…


Yann était parti raccompagner la maman de Cyprien ; celui-ci avait pu tenir son bébé dans les bras. Elodie, tout énamourée, bouleversée, attendrie, avait cajolé son filleul. C'était maintenant Isabelle qui maternait, sous les yeux de son compagnon et d'Elodie. Tous deux se tenaient derrière la vitre qui abritait la nurserie.
-Léo a cinq semaines, maintenant. Il a bien changé, il a forci.
-Oui, il a atteint un kilo huit cents. La bataille du poids est en passe d'être gagnée, mais on attend de voir pour ses yeux.
Le bébé avait eu une petite partie de son cerveau qui avait souffert pendant le délicat accouchement. Peut-être serait-il aveugle. Ce serait à confirmer dans les semaines et les mois à venir.
-En tous cas, c'est un morfal, dit Cyprien en riant. Si l'appétit est là, c'est qu'à la base, ça va.
-Je ne te le fais pas dire. On dit tel père tel fils… s'il a ton estomac, achetez-vous plusieurs frigos. En tous cas, je suis ravie que tout s'arrange. Votre bébé est craquant comme tout.
-Ca ne te donne pas envie ? demanda Cyprien en lui jetant un regard un petit peu moqueur.
Elodie eut une moue ambiguë.
-Ca viendra un de ces jours, peut-être, conclut le jeune père.
-Je n'en doute pas. Tant que Yann n'amène pas le sujet sur le tapis, je n'en parle pas. Enfin !... si à trente-cinq ans il n'a toujours pas évoqué un projet de parentalité, alors je provoquerai le débat. Ca lui laisse encore trois ans de répit.
Disant cela, la marraine de Léo eut l'impression de mentir à son meilleur ami. Serait-elle encore avec Yann dans trois ans ? Serait-elle encore parmi eux dans trois ans, voire avant ça ? Isabelle pressait son enfant contre son cœur. Le bébé dormait comme un angelot.
-Je pense que Léo est en très bonne voie. Et même s'il a un souci aux yeux, si le reste est opérationnel, ça ne devrait pas être gênant outre mesure.
-Oui, la cécité n'est pas le pire des handicaps. Et même s'il est aveugle, ça m'empêchera pas d'aimer mon fiston.
Presque timide, Cyprien regarda son amie. Ses yeux marron avaient un éclat doux
-Elodie… tu parais nerveuse, tu sais.
Celle-ci le regarde avec un rien de surprise. Elle qui croyait se dominer, se trahissait-elle toute seule ? Se voulant tranquille, elle répondit :
-Non, pas plus que d'habitude. Tu te fais des idées.
-Les travaux ont repris ?
Isabelle couvrait de baisers le front de son petit, lui susurrait des mots doux. La marraine du nourrisson secoua la tête :
-Non, pas encore. Incessamment sous peu.
-Et… tes ouvriers, comment ils vont ? Et la prof de fac ?
-Ben écoute, depuis trois semaines, ils sont sortis du coltar. Ils sont rentrés chez eux. D'après ce que je sais du suivi auquel ils sont soumis, ils sont réactifs, ils sont redevenus autonomes, mais ils ont perdu l'usage de la parole, et semblent être amnésiques sur ce qui leur est arrivé. Ils ne communiquent que par écrit. La prof, pour sa part, est toujours placée sur orbite. Si elle fait comme ses deux prédécesseurs, elle sera à nouveau sur pied d'ici quelques semaines.
Cyprien fit une moue dépitée :
-Donc, on ne saura pas ce qui a pu leur arriver.
Elodie fit non de la tête. Ca valait mieux ainsi. Peut-être le monde dans lequel Pélopia régnait voulait-il rester secret. Peut-être faisait-il en sorte que celles et ceux qui s'y aventuraient par mégarde ne puissent raconter ce qu'ils ont vu et vécu. Isabelle regarda vers eux, avec un visage que la maternité radieuse transfigurait. Ils étaient oubliés, les jours où elle gisait sur son lit, amorphe, faible, livide. Pendant une semaine, Isabelle avait été presque incapable de bouger. Elle avait perdu énormément de sang. C'était un miracle que son enfant ait survécu au décollement du placenta. Elodie lança un sourire resplendissant à la jeune mère, doublé d'un regard attendri. Gardant cette attitude, elle disait à l'adresse de Cyprien :
-C'est peut-être mieux comme ça, non ?
-J'aurais bien voulu savoir ce qui les a mis dans cet état.
Elodie savait, mais devait être la seule à savoir. Bien sûr, elle aurait pu informer Cyprien. Il était son meilleur ami. Elle pouvait avoir confiance en lui. Mais la jeune femme sentait que si elle se confiait, elle dirait tout. Tout, y compris son désir d'avoir des relations intimes avec des femmes. Ce désir ne l'avait pas lâchée, bien au contraire. Il la brûlait toujours autant. Ses nuits étaient hantées par cette envie, par des songes érotiques moites. Cette femme de ses rêves n'était sans doute pas la plus belle au monde. Mais elle était douce, sensuelle, sa chair était tendre et dorée. Elle possédait des courbes agréables, pleines, charnues. Sa silhouette était celle d'une créature épanouie. La bouche, rouge et gourmande comme une cerise, appelait les baisers. Le sein, provocant et généreux, était douceur et incitait à ce qu'on le touche, à ce qu'on y pose les lèvres. L'intimité, profonde, rose, humide et brûlante, demandait à s'offrir au toucher, à frémir sous une langue experte. La voix soupirant, languissante, invitait Elodie à s'approcher, et à se fondre dans ce corps. Dans ses rêves, elle entendait : « Je te désire », « Viens près de moi », « Je t'attends », « Viens, qu'on puisse s'aimer enfin »… Plusieurs fois, elle avait vu sa tante ; sa tante accompagnée de celle qui devait être Sabine. Claudine qui lui avait dit combien elle était heureuse, combien elle serait heureuse si elle venait ; Claudine lui promettait que si elle venait, ne serait-ce qu'une fois, elle serait comblée d'un désir qui était devenu trop lourd pour elle. Qu'elle vive son fantasme, qu'elle ose franchir le pas ! Et son existence serait sans doute plus agréable. Elodie devait vivre cela. C'était pour ça qu'elle irait, dès ce soir. C'était le moment, maintenant que Léo allait mieux. Elle savait où aller. Elle savait quoi faire. Quant à Yann, elle verrait bien. Plus tard, il serait temps.
-Va t'en savoir…
-Dis voir, on dirait que ça te préoccupe peu.
-Ben tu sais, maintenant qu'ils sont sortis d'affaire, pourquoi y revenir ?
-Tu as raison, Elodie, mais ce qui s'est passé n'est pas banal. Et à chaque fois, le sous-sol était en cause.
Elodie se complut dans le silence, et arbora un air qui signifiait : « Eh oui, mais que veux-tu, c'est ainsi ».
-En fait, il y'a quelque chose derrière ce mur. Mais on ne saura pas quoi. Tu vas le faire réparer ?
-Certainement, dit Elodie avec toute la conviction que demandait ce gros mensonge. Mais je vais surtout faire condamner la cave.
Isabelle avait remis son poupon dans la couveuse. Elle revenait vers eux. Elodie embrassa ses deux amis, et partit.



La jeune femme sentit ses pulsations cardiaques s'accélérer. Mais elle n'hésita pas. Elle ferma la porte d'entrée derrière elle, descendit à la cave. Sans lampe de poche. Elle huma l'air. L'air était saturé de cette fragrance. De cette odeur de femme excitée. Cette odeur de femme prête à l'amour et qui appelle à sa satisfaction. Vite, elle se trouva devant le mur troué, les pieds dans la grande flaque que le plombier n'avait pas réparée. Elle regarda devant elle. Il faisait noir. Elle passa une jambe, puis l'autre, sans quitter des yeux ce qu'il y avait devant elle. Il n'y avait qu'un passage obscur comme la nuit. Un passage étroit, au sol irrégulier. Lentement, à pas de loups, elle cheminait. Elle vivait ce qu'elle avait vu dans le premier rêve qu'elle avait fait, quelques jours avant d'aller cher le notaire.
Elodie avançait dans un couloir. Les murs étaient en ruine. Des pierres barraient le chemin. Des morceaux de bois gênaient la progression. Une lueur bleutée, irréelle, semblait tomber d'on ne savait. Elle suffisait cependant pour discerner vaguement les choses devant soi. L'air était chaud. Il sentait la poussière. Il sentait aussi l'humidité. L'humidité intime…
D'un coup le décor changea. Elle était dans un pré herbu, parsemé d'arbres. Au loin, sous le ciel bleu, la mer s'étirait. Une surface d'huile. On entendait pépier des oiseaux, sans en voir aucun. Le soleil brillait, au zénith. Il faisait bon. L'astre du jour chauffait la terre et les corps de ses rayons. Arriva devant elle une belle jeune femme. Elodie la reconnut, la salua. C'était la femme qu'elle avait vue en rêve.
-Tu es Pélopia ? hasarda Elodie.
La femme hocha la tête.
-Nous t'attentions depuis longtemps. Suis-moi.
Elodie se sentait fébrile, heureuse. Elle se retourna, comme pour chercher l'accès par lequel elle était entrée. Il n'y en avait pas. Sans comprendre comment elle pouvait tirer une semblable conclusion, Elodie ne s'inquiéta pas, se dit qu'elle n'aurait qu'à revenir ici pour rentreer chez elle, si... sa pensée de retour s'évanouit comme Pélopia l'embrassait. Un baiser de rêve. Un baiser de tendresse qui réveillait en elle un volcan de sensualité. Elodie se sentait ruisseler. Elle voulut prendre la jeune femme, mais celle-ci se déroba.
-Viens avec moi.
Elles marchèrent toutes deux. Elles rejoignirent une sorte de plage, après avoir descendu des escaliers depuis le haut d'une falaise… Le soleil était chaud, le vent doux, le bleu du ciel immaculé, sans un nuage, la mer était calme et tiède. Elodie rejoignit les femmes qui étaient sur la plage.
La nièce de Claudine ne vit certes pas sa tante, ni Sabine, mais ressentit une profonde paix intérieure. Elle avait l'impression d'être franche avec sa conscience, avec elle-même. Comme si elle était vraiment chez elle. Elle sentait qu'ici, tout le monde était bien, heureux, détendu, apaisé. Aucun importun, aucun souci, aucune hypocrisie ne venait troubler la quiétude de ces lieux. Ici régnaient la concorde, le calme, l'harmonie. Les dissentiments, les faux-semblants, les dissimulations et les compromissions étaient bannis. C'était une sorte de paradis. De temps en temps, des femmes faisaient trembler le sol et les airs par leurs éclats d'extase. Des jets ardents sortaient du sol, et allaient se perdre dans le vent.
Elodie comprenait mieux alors, les tableaux de Bajac. Il était venu ici, avait du goûter au repos et à la sensualité de ses semblables. Il avait du voir le désir, la félicité des sens, et le bonheur délirant qui faisait flamber les âmes et les corps, laissant pantelants, haletants ceux et celles qui en avaient été atteints. Revenu dans la réalité, il avait voulu donner force et intensité à ses tableaux, complaire à la morale de son temps en laissant croire que les pécheurs étaient consumés par leurs plaisirs vicieux.
Pélopia sourit, débarrassa Elodie de ses effets, ôta les siens. Elodie flamba de joie. Sa peau fut brûlée, sa bouche fouillée de baisers, ses seins caressés et stigmatisés par les mains de sa maîtresse. Son sexe fut un trésor pillé par une bouche savante, et excité par des doigts experts. Jamais on n'avait fait se tordre ses entrailles. Jamais elle n'avait senti de tels spasmes dans son vagin. Jamais les cris n'étaient sortis de sa gorge avec autant de force. A aucun moment Elodie n'aurait pensé qu'on puisse, même en rêve, la faire exploser, jouir de la sorte. Le corps en feu et l'âme consumée, Elodie haletait, en redemandait. Elle se disait qu'elle était insatiable. Avide d'être touchée, caressée, embrassée. Affamée du corps de l'autre, de cette poitrine chaude, de ce ventre à la peau de soie, de ces fesses veloutées, de cette bouche à la saveur fruitée. Elle voulait rouler avec elle sur le sable, ne pas finir de se frotter, ne pas cesser de se presser contre sa belle amante aux cheveux parfumés. Puis la tempête se calma. Le désir qui l'assoiffait s'étanchait.
Rendue à la réalité après avoir été enfin satisfaite, Elodie était fondue de reconnaissance. Mais elle se disait Pélopia n'était pas pour elle. Pélopia était une expérience unique, magique dans un ailleurs idéal. Il y aurait peut-être ici, ou dans le vrai monde, une femme qu'elle aimerait. En tous cas, elles s'aimeraient ici.
La nièce de Claudine ne resterait pas chez Pélopia, du moins dans l'immédiat. Elle aimait bien Yann et ne se sentait pas de le quitter. A moins que Yann ne la comprenne et tolère… à voir ! Et puis, elle avait un filleul pour lequel elle avait un très gros faible. Elle avait en outre quelques projets, personnels et professionnels. Il fallait qu'elle les mène à bien. Le corps content, elle pouvait les envisager avec sérénité, elle pouvait avancer plus sûrement. Et si son corps la tenaillait encore, elle savait que dans cet ailleurs, elle avait un coin de rêve où trouver la plénitude. Loin des regards, loin des gens, loin des mesquineries. Que pouvait-elle demander de mieux, pour le moment ?

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