L'œuvre des Corvier (1)
de Dast


Henri approcha de la table en boitillant, apportant à ses trois invités les espressos et les digestifs. Ces derniers n'en finissaient pas de le complimenter sur la blanquette de veau qu'il leur avait servie. Les morceaux de viande tendres et fondants, la sauce épaisse et crémeuse, les pommes de terre rissolées qu'il avait mitonnées en accompagnement leur avaient paru enchanteurs. Henri était un bon cuisinier, un adepte des plats roboratifs. Il appréciait la « bonne bouffe ».
Ses trois convives, Ludovic, Emmanuel et Mathias étaient trois amis de longue date. Ils se connaissaient depuis une vingtaine d'années. Ils étaient de quinze ans ses cadets, mais ils avaient été en quelque sorte ses élèves. Ensemble, ils s'étaient livrés à quelques actions éclatantes. Henri avait pris une sorte de retraite depuis quatre ou cinq ans. Il avait à présent largement de quoi vivre. Il avait accumulé de belles réserves financières. Jamais il ne s'était fait attraper par les autorités, au cours de ses cambriolages. Cela avait bien failli arriver, mais il s'en était sorti de justesse. Henri avait cessé d'être opérationnel, à la fois de façon contrainte et de son plein gré. Suite à mauvaise chute lors d'une poursuite, il s'était éclaté la rotule. Il parvint à s'en sortir in extremis, échappant à ses poursuivants. Par la suite, il se fit opérer, mais décida de cesser ses activités. Il ne pourrait plus opérer correctement suite à l'intervention qu'il avait eue à subir. Avec cette patte devenue folle, il se ferait intercepter. C'était hors de question. Autant cesser ses expéditions : il avait assez pour vivre, désormais. Et puis, s'il devait subir un autre choc psychologique tel que celui qu'il avait subi -la rotule étant la conséquence directe de ce choc - il préférait jeter l'éponge.
Henri n'était pas le simple maraudeur qui sévit chez les particuliers. Lui et ses trois acolytes - qui eux, étaient toujours en service - ne sévissaient que chez les riches particuliers, ceux qui avaient des biens artistiques. Ou alors, ils visitaient les musées les plus vulnérables, les églises, les couvents, les galeries d'art. Ils prenaient commande pour de riches amateurs d'arts, spécialement les demandes provenant de l'étranger.
Ils avaient une façon de procéder : d'abord, aller en reconnaissance, pour voir quelles étaient les systèmes de surveillance, les protections. La seconde visite s'opérait caméra à la main, pour filmer ce qui était éventuellement commercialisable. La troisième fois était la bonne. Etait pris ce qui leur avait semblé revendable. Ces quatre larrons avaient un goût certain, connaissaient les tendances en vogue dans l'art, discernaient à coup sûr l'authentique du toque.
L'objet de la visite de Ludovic et de ses complices était certes motivé par la camaraderie ; ils ne s'étaient pas vus depuis deux ans. Mais aussi, ils avaient à parler. Emmanuel expliqua le pourquoi de leur venue, alors qu'ils étaient en train de savourer le cognac et le café à petites gorgées gourmandes.
— Tu étais allé voir chez le maître Corvier, il y a quelques années de ça ? C'était ta dernière course ?
Henri prit le temps d'avaler, regarda le questionneur d'un air méfiant :
— Oui, en effet.
— C'était bien là que tu t'étais blessé ?
— Je confirme, c'était quelques semaines après la mort de Corvier et… s'interrompit Henri, de plus en plus sur ses gardes.
Il allait dire quelque chose qu'il ne poursuivit pas. Il se borna à demander :
— Mais pourquoi cette question ?
Ludovic prit le relais :
— On a eu une commande. On voudrait savoir s'il y a réellement des merveilles, là-dedans. Notre commanditaire nous soutient que oui.
Cette fois, Henri était tellement sur la défensive qu'il avait l'air assis sur des charbons ardents. Il marmonna :
— Y'a du lourd, c'est vrai.
Trois paires d'yeux s'allumèrent. L'appât du gain… Evidemment, du Maître Corvier, ça vaut très, très cher. Ca ne pouvait que susciter des convoitises.
— La convoitise, c'est un peu comme la gourmandise : c'est un très vilain défaut. Laissez tomber l'affaire, et prenez en compte une autre commande.
— Tu délires ou quoi ? Si vraiment y'a du lourd, c'est hors de question.
— Y'a du lourd, je vous le redis, mais le jeu n'en vaut pas la chandelle. Ca vaudrait mieux pour vous que lâchiez l'affaire. Je ne pense pas avoir été le seul à m'y être risqué, mais je pense faire partie des très rares à en être sortis.
Ses trois invités eurent l'air soit d'avoir l'écoute sélective, soit l'entendement altéré, puisqu'ils ne parurent pas prendre en compte cette dernière phrase, pourtant lourde sens.
— Les autres n'ont pas eu de chance, voilà.
Consterné par cette conclusion, Henri abonda, mais pour mieux les remettre en garde :
— Voilà. On peut dire ça comme ça, oui.
Là encore, cela revint à lancer des avertissements dans le vide : personne ne tiqua. Mais pouvait-il leur dire de plus ? Ce qu'il savait. Ce qu'il avait vécu. Il devrait. Seulement, il ne tenait pas à passer pour fou. C'était, pour un esprit rationnel, à peine crédible. Lui-même avait cru à une hallucination. C'était lorsqu'il s'était rendu compte que ce rêve était bien matériel qu'il avait poussé une clameur épouvantée. Il s'était entendu hurler des choses qu'il n'aurait jamais cru pouvoir proférer, sans cohérence. Henri pourtant avait été sincère, pas uniquement parce qu'il avait la frousse de sa vie. Etait-ce du au fait qu'il n'était pas mort, juste après sa chute ? Il se souvenait avoir détalé, comme du gibier traqué. Il avait cavalé dans les escaliers, raté une marche et avait senti sa rotule se briser tandis qu'il rebondissait sur les marches comme une balle de caoutchouc. Le rôdeur s'était finalement écrasé comme un pantin désarticulé, au bas des escaliers, tandis qu'à demi assommé, hébété, il entendait qu'on se rapprochait inexorablement de lui. Il avait imploré miséricorde, beuglant à l'aide. Pour toute réponse, on l'avait empoigné rudement par le col. On l'avait traîné dans le hall, tandis qu'il gémissait, hoquetait de terreur. Sa jambe le faisait cruellement souffrir. Des ondes grises de douleur remontaient jusqu'à son bassin. Couinant d'épouvante, se voyant déjà promis à des horreurs, Henri ne disait plus rien d'articulé. On lui avait dit qu'il ne lui arriverait rien, parce qu'on savait qu'il n'était pas quelqu'un de mauvais. On avait ouvert la porte. On l'avait mis dehors. Puis, la maison s'était refermée derrière lui.
Henri choisit de ne rien dire ; mais il leur jeta encore une fois :
— Vous feriez mieux d'abandonner.
— Tu ne veux pas qu'on réussisse à ta place ? fit Ludovic.
— Je n'ai pas de titre à défendre, dit Henri tout en riant.
Cette hilarité n'était pas feinte.
— Qu'est— ce qu'il y a dans la maison de Corvier ?
— Des statues, des dessins, des photographies, beaucoup d'objets du quotidien, répondit Henri. Elles sont surtout au rez-de-chaussée, dans le salon et au grenier, au second et dernier étage. J'ai les plans de la maison, quelque part dans un de mes placards…
— Beaucoup de biens ?
— Des biens potentiellement commercialisables ?
— Evidemment, répliqua Emmanuel, on n'ira pas pour aller revendre ses slips ou ses chaussettes.
— Ecoutez, reprit le vieux briscard, faites attention.
Mathias demanda :
— Tu vas nous resservir cette mise en garde combien de fois ?
Henri ressentit une satisfaction intérieure : oui, on l'avait quand même entendu ! Mais ce contentement fut de courte durée, car ce qui suivit fut prononcé avec une dérision qui le désespéra :
— Pourquoi donc ? Les statues ne vont pas nous manger, si ?
— Bien sûr que non.
— Hé bien quoi ? Qu'est-ce qui semble dangereux au point que tu fasses une tête pareille ? Tu verrais tes yeux, c'est comme si étais revenu de l'enfer, poursuivit Mathias avec un sourire narquois.
Henri sentit sa bouche qui tremblait. Les mots voulaient sortir. Mais sans succès. La peur rétrospective le muselait.
— Renoncez.
— Certainement pas. Il y'a de quoi se faire des couilles en or, dit Emmanuel.
— On partagera avec toi, si tu veux, proposa Ludovic.
— 10% pour toi. Après tout, ce sera en partie grâce aux infos que tu nous as dites. Je suis sûr que Mathias et Ludovic seront d'accord.
Henri eut un sourire crispé. Il essayer de contraindre son larynx à dire les phrases d'une importance capitale, vitale. Il était comme empêché de tout avouer. Craignait-il donc tant d'être ridicule, d'être taxé de mythomane ? Il valait mieux pourtant les mettre en garde, même si cela revenait à être pris pour un dément ou, au mieux, un affabulateur.
— D'ailleurs, reprit Mathias, tu pourrais nous retrouver les plans dont tu nous as parlé ?
Henri, vaincu par ce secret qui voulait en rester un, se leva. Quelques minutes plus tard, il étalait un plan sur la table du salon, sous les yeux luisants de ses trois compagnons.

Mathias bondit de son siège. La secousse lui fit ouvrir les yeux. C'est alors qu'il se rendit compte qu'il s'était endormi. Un peu hagard, il regarda autour de lui. Nuit noire. Bon, il ne devait pas avoir tant dormi que cela. L'horloge le détrompa vite. Quatre heures dix-sept. Ils étaient partis, il était environ onze heures. Cela faisait donc plus de cinq heures que Ludo et Manu étaient dans la maison. Ils auraient du revenir depuis longtemps. Autour de la camionnette, toujours ce grand parc arborisé. La lune, à travers une couche nébuleuse translucide, diffusait un halo argenté. Dans les bois environnant la demeure, des engoulevents ululaient ; Mathias eut un frisson qui lui parcourut l'échine. C'était en parfait contraste avec la douceur nocturne de ce mois de juillet.
C'était une fort belle maison, tout en pierres apparentes. D'après les plans que ses amis et lui en avaient eu, elle était haute de deux étages, avait une surface habitable de quatre cents soixante mètres carrés. Ce n'était peut-être pas un palace, mais ça s'en rapprochait. Cette bicoque devait valoir quelque onze millions d'euros.
Mais maître Laurent Corvier avait pu se la payer. « Maître » parce qu'il revendiquait cette appellation, au départ formulée par des critiques acerbes mettant en doute son talent. Ensuite, il avait fini par devenir l'un des maîtres incontestés de la sculpture et du dessin. Ses œuvres s'étaient vendues à des sommes astronomiques dans les enchères. Particuliers amateurs d'arts, ou collectionneurs, comme les musées payaient à prix d'or ses créations. A sa mort, survenue il y avait cinq ans, alors que Corvier n'avait que quarante-trois ans, il avait fait part de ses volontés testamentaires. Certaines œuvres iraient aux enchères, d'autres seraient donnés à des musées ou rétrocédées à un prix qu'il fixait lui-même. Mais de son ancienne maison, rien. Pas un mot. Comme si elle n'avait jamais existé. Pourtant, elle était bel et bien. Elle n'avait échappé à personne. D'aucuns avaient essayé d'y entrer ou y étaient entrés. Ce n'était pas autant que l'on en savait davantage. Et tout le monde continuait à se demandait ce qu'il pouvait bien y avoir dedans. D'après les renseignements grappillés, il y aurait de nombreuses œuvres inédites. Il y aurait des révélations possibles sur maître Corvier, sur sa vie quotidienne, sentimentale, financière… On savait qu'il avait été marié, qu'il était père de trois enfants ; des nouvelles d'un divorce avaient suinté du mur de silence qui entourait sa vie privée. C'était assez normal. Autant l'artiste était public, autant l'homme avait pour vocation de rester privé. Mais ce qui touchait à la maison, à la vie de Corvier était presque légendaire. Ce n'étaient que des on-dit. Pas de fumée sans feu, disait l'adage. Restait à vérifier si feu il y avait.
Maître Corvier jouissait toujours d'un grand prestige. Des œuvres de lui sur le marché de l'art, il n'y en avait presque plus. De son vivant, ses créations atteignaient des millions de francs. Après sa mort, celles qui circulaient encore valaient parfois des dizaines de millions d'euros. Et comme cette maison était un gisement possible en trophées, Ludo, Manu et Math n'avaient pas hésité à accepter d'aller en reconnaissance avant de voler des œuvres, pour les revendre ensuite aux plus offrants. Combien de riches Russes, Chinois, ou Américains se vendraient au diable pour avoir même un cendrier ayant appartenu à Corvier ? Ils seraient, si jamais ils décidaient de revenir faire le coup, les premiers à le réussir. Henri n'avait pas pu, pour des raisons connues de lui seul. D'autres avaient essayé, mais avaient échoué. On ne savait pas ce qu'ils devenaient, du reste.
Mathias regarda le siège avant droit de la camionnette et avisa son radio. Ils avaient toujours une radio pour communiquer, au cas où quelqu'un approcherait, entrerait. Plusieurs fois, ils avaient ainsi évité d'être repérés. Mathias tendit le bras, et s'empara de son appareil.
— Allô, les gars, vous entendez ? Vous m'entendez ?
Comme le silence lui répondait, il répéta plusieurs fois sa question. Il finit par s'impatienter.
— Mais qu'est-ce que vous branlez ? Répondez, quoi !
Que ses mots tombent ainsi dans le silence était des plus inquiétant. Mathias réfléchit. Les murs, si épais qu'ils soient, ne pouvaient empêcher la réception des signaux. Ils s'étaient déjà parlés sans souci au travers de structures architecturales faites de matières plus épaisses que de la pierre taillée. Imaginer ses tentatives se perdre dans l'obscurité d'une maison dans la campagne, voir en songe ses mots sortir du récepteur pour aller rebondir sur des murs sourds et s'égarer dans le noir ne lassait pas de l'angoisser.
— C'est pas possible, ça, maugréa Mathias. Ludo ! Manu ! Hé ! Y'a quelqu'un là-bas au bout ?
Le cri d'un engoulevent le fit frémir. Saletés d'oiseaux ! C'était sinistre, c'était lugubre, c'était déplaisant au possible ! Quatre heures vingt-huit. Résolu tout en éprouvant une pointe d'inquiétude sans savoir trop pourquoi au juste, l'homme fouilla la boîte à gants, prit une lampe de poche, sortit de la camionnette. Oui, il se sentait inquiet, quand bien même il se disait qu'il ne risquait pas de se passer grand-chose. Le fait, pourtant, qu'il se tienne un raisonnement logique pour parer à une peur sans fondement était une preuve indirecte qu'il y avait quelque chose d'anormal.
La maison ayant les volets clos, ils avaient du passer par la porte d'entrée. Comme aux fins d'éviter d'être repérés, ils s'étaient garés derrière la maison, Mathias fit en fit le tour à pas de loup. Cela prit quelques minutes. La lune projetait une lumière irréelle, brouillait les ombres des arbres, faussait la lueur déjà normalement déficiente lorsque la nuit est éclairée par l'astre nocturne, réduisait le décor à une sorte d'évanescence. Les statues, plantées dans le jardin comme des vigiles de pierre, en devenaient inquiétantes. De jour, elles devaient être belles, inoffensives. La luminosité blême de la nuit leur conférait le pouvoir d'inquiéter.
— Je me fais de ces films… murmura le cambrioleur.
Une peur presque infantile que les statues s'animent et ne se ruent sur lui s'installait en lui. Mais qu'était une statue ? Une représentation en pierre taillée. Une représentation, à fortiori en pierre taillée est plus morte que morte, raisonna-t-il pour conjurer son appréhension. Elle ne risquait pas de lui sauter dessus.
— Les mecs, je viens vous chercher, ça a assez duré, je sais pas ce que vous fabriquez, mais moi j'en ai marre grogna Mathias.
Le jeune homme tendit l'oreille vers son récepteur. Au-delà du grésillement infime, il avait cru percevoir un son. Un son humain. Un son inarticulé.
— Allô ? Emmanuel ? Ludovic ? ? Allô ? Allô ? ?
Son doute se confirma. Il entendit bien un son. C'était léger, il fallait avoir l'ouïe aux aguets, mais c'était tout à fait audible. C'était comme si les cordes vocales étaient engourdies.
— Qu'est-ce qui se passe, les gars ?
Le son devint soupir. Un soupir profond qui interpella Mathias.
— Mais qu'est— ce que vous foutez, enfin ?
Le soupir enfla, enfla, encore et encore, se changea en une expiration profonde, béante, insondable, puis finit comme un grognement rauque, sauvage, animal. Un grognement d'animal content.
— Bon, allez, arrêtez là… Ca suffit comme ça, je vous attends devant la porte d'entrée.
Ce qu'il fit presque. Presque, parce qu'il resta plusieurs mètres devant la porte d'entrée. Plusieurs minutes passèrent ainsi.
— Je suis là… Vous sortez ?
Le silence lui répondit par la négative. Il reformula plusieurs fois l'ordre de sortir à ses amis. Mathias était effrayé. Il savait qu'il avait du leur arriver quelque chose. Tout ici réalisait l'ambiance d'un mauvais film horrifique. Il n'était pas peureux de nature. Au contraire : impulsif de tempérament, il avait le poing facile. Et tout agresseur, avant de l'attaquer, se devait d'y réfléchir à deux fois. Il pesait un peu plus de quatre-vingt quinze kilos. Mesurant un mètre quatre-vingt huit, il était solidement charpenté. Non qu'il fut sculpté comme un athlète de l'époque hellénistique, mais il avait beaucoup de force physique. Il était pourvu de muscles assez puissants. Ses fibres musculaires étaient de très bonne composition Il avait une poitrine et des épaules larges, des poings vigoureux à assommer un bœuf. Comme il faisait beaucoup de jogging, ses jambes étaient très musculeuses. Très mat de peau, le cheveu noir et les yeux à l'avenant, son visage taillé à la serpe était soutenu par un cou épais. Les traits étaient durs, la forme du visage anguleuse, la bouche aux lèvres minces laissait voir, lorsqu'il souriait, des dents de carnassier. Le menton comme le nez étaient saillants, secs. Cependant, il ne manquait pas d'une rude et singulière séduction. Le regard était luisant, éclatant. Les cheveux abondants, drus, lui donnaient un air rebelle qui séduisait la gent féminine, et pas que féminine. Bien qu'il n'aimât pas qu'on plaisante là-dessus, il avait également du succès avec les hommes. Etait— ce parce qu'il avait déjà franchi le pas ? En réalité, personne ne savait s'il avait déjà eu des rapports intimes avec la gent masculine… Ce n'étaient pas Ludo et Manu qui étaient allés lui demander s'il avait fait déjà fait des folies de son corps avec des messieurs. Eux-mêmes, d'après les fois où ils avaient été amenés à en parler, acceptaient que tous les goûts soient dans la nature. Mais l'homosexualité, très peu pour eux, merci bien.
S'il leur était arrivé quelque chose, il fallait qu'il aille y voir. Entre eux, il y avait une solidarité réelle. Cela faisait seize ans qu'ils travaillaient ensemble. Des liens professionnels, puis amicaux s'étaient noués. Peut-être d'autres équipes se seraient désolidarisées, chacun s'enfuyant sans demander son reste en cas d'ennui pour ne pas se faire repérer. Mais eux étaient noués par des liens solides ; ils avaient toujours fait front ensemble. Aucune lâcheté, aucun abandon, n'entachaient leur complicité.
Mathias se sentait un peu responsable d'eux. Non qu'ils soient fragiles et vulnérables. Eux aussi étaient bien taillés. Moins grands que lui, mais pourvus d'une musculature prononcée. Moins bruns de peau, plus clairs de cheveux, les yeux tirant davantage vers le bleu pour Manu, le gris pour Ludo, ils étaient plus jeunes que lui. Mathias avait trente— huit ans, Manu trente-cinq et Ludo trente-quatre ans. Si Mathias et Ludo avaient un visage imberbe, Manu portait une barbe de trois jours, qu'il taillait régulièrement pour lui garder cette apparence.
Aussi l'aîné du trio avança prudemment, le cœur battant. Arrivant près de la porte, il nota tout de suite un détail inhabituel qui le fit tiquer.
— Les gars, vous avez laissé la porte ouverte ?
Il grommela :
— Quelle négligence…
C'était étonnant. D'ordinaire, ils prenaient soin de clore la porte derrière eux. L'entrée n'était pas béante, non, elle était simplement entrebâillée de quelques centimètres. Plongeant ses rétines dans le noir qui sourdait de cette légère ouverture, Mathias avança la main vers la poignée, ouvrit, et sur ses gonds, la porte couina. A cause du silence à peine entrecoupé du lointain chant des engoulevents, il parut au cambrioleur que le grincement de cette porte était assourdissant. Se tenant dans l'encadrement de la porte, face au noir, il annonça :
— Manu ! Ludo ! Je viens vous chercher et je vous garantis que vous aurez de mes nouvelles !
Un silence qu'il ressentit comme narquois lui cria qu'ils n'en avaient probablement rien à fiche.

Mathias alluma la lampe de poche. Une lame lumineuse plongea dans les entrailles des ténèbres. Mathias avança de quelques pas, sans se rendre compte que la porte se refermait, insensiblement, derrière lui, pour finir sa clôture dans un infime cliquetis. Le cambrioleur ne l'entendit même pas. Ce qu'il perçut fort bien, en revanche, c'était le silence épais, à couper au couteau. Il fut tout de suite plongé dans cette atmosphère. Assurément, c'était un lieu plaisant, à la base. Mais de nuit, il prenait un caractère moins sympathique. Mathias avait vraiment la certitude de ne pas être seul. Que ses amis, et d'autres avant, étaient passés par ici. Il le percevait, avec une sorte de sixième sens. Emmanuel et Ludovic étaient encore là, qui ne daignaient pas répondre à ses appels (ils allaient entre parler de lui, quand il les retrouverait !) mais d'autres aussi… Ca, c'était très inquiétant.
La lampe indiquait que les murs étaient recouverts d'un crépi blanc. A sa gauche, une grande cuisine aménagée. A sa droite, un escalier montait dans la nuit. La lampe suivit les marches, qui allèrent mourir dans le noir. Au sommet, on pouvait discerner une sorte de balustrade, qui surplombait le hall. Dieu seul savait ce qui pouvait y dormir.
— Ludo ? Manu ? s'entendit-il proférer d'une voix menue qu'il ne se connaissait pas.
Personne ne répondit, une fois de plus. Mais si ses appels ressemblaient davantage à des couinements d'homme atteint d'une laryngite, on ne risquerait pas de l'entendre aisément. Bon, et c'était prévisible, la cuisine n'était pas une caverne d'Ali Baba. Il était peu probable que quelqu'un paye des fortunes pour s'acheter le robot multifonctions ou le four à micro ondes dans lequel le maître faisait réchauffer sa popote. Aussi ne s'attarda-t-il pas sur ce lieu sans valeurs potentielles. Le hall d'entrée était peu meublé. Des sièges, pour d'éventuels visiteurs qu'il aurait prié d'attendre bien sagement. Un secrétaire, un guéridon avec un téléphone. Un grand vase avec un immense bouquet de plantes et de fleurs séchées. Aux murs, c'était autrement plus intéressant. Des dessins de la main du maître. Corvier était spécialiste des nus. Ses statues de femmes nues, seules ou en couple, chastes ou s'adonnant au saphisme, avaient été très prisées. Une collection de soixante-trois dessins, intitulé Le Kama-Sutra de la Création, représentait Adam et Eve s'adonnant innocemment aux plaisirs de la chair dans le Jardin d'Eden… Corvier aimait le sexe, et chacune de ses œuvres était une apologie du sexe, une représentation scénique d'actes sexuels ou à caractère fortement sexuel.
Les dessins, dans cette maison, étaient aussi des nus, mais pas tous. Mais ils étaient sans exception d'une nature quelque peu différente. C'étaient des représentations d'hommes dans le plus simple appareil, ou partiellement ou totalement vêtus ; ces hommes étaient quelquefois immortalisés en pleine fièvre amoureuse. Mathias les regardait avec saisissement.
Il passa au salon. C'était tout ce qu'il y avait de plus ordinaire. Du moins, en apparence Un vaisselier, deux bibliothèques, une armoire avec de l'argenterie, des tables, des fauteuils, des tapis. Du moins, au premier coup d'oeil. A la lumière de sa lampe, le visiteur s'aperçut que certains fauteuils prenaient la forme d'une paire de fesses ; on s'assiérait dans la raie du postérieur. Aussi amusé que surpris, Mathias essaya de poser ses fesses dans les fesses offertes.
— C'est confortable, s'entendit-il dire, à moitié hilare. Et pour le moins original…
Ca pouvait être des pièces uniques. Cependant, il avait du mal à imaginer un richissime amateur d'art poser son postérieur sur ce genre de siège. Etait-ce revendable ?... Il se dressa sur séant, et continua son exploration. La table basse représentait un homme se tenant à quatre pattes, l'air sensuel. Le visage gracieux, jeune, exprimait une joie presque contagieuse. Un pied de lampe, orné d'un abat-jour, formait en fait un phallus au sommet duquel était vissée une ampoule. Des dessins ornaient les murs. Il s'agissait d'hommes, seuls ou en couple. Ces hommes étaient assez beaux, mais se ressemblaient. Il se dégageait d'eux quelque chose de profond, de charnel. Il n'y avait pas que de l'amitié ou de la complicité. Ces créations mettaient en scène quelque chose de plus intime, de plus peut-être plus marginal pour bien des gens, mais qui semblait atteindre une certaine densité, une certaine crédibilité. Voir ces nus, virils, musclés, bien taillés, donnait une beauté réelle à ces corps, une pureté inattendue aux formes et, par ricochets, aux sentiments, aux intentions. Car dans les baisers profonds, plaqués sur les toiles, il y avait une passion qui laissait présager que même figés, les hommes n'en resteraient pas à ces préliminaires linguaux. Sur un autre, un jeune homme se tenait allongé, la tête inclinée sur le côté. Les yeux clos, la bouche entrouverte, il semblait ravi. Torse et ventre étaient fortement musclés. Son pantalon était descendu au niveau de l'aine, et laissait apparaître un sous-vêtement très moulant, comme un boxer ; on devinait un bosselage, lequel traduisait une certaine excitation chez ce type.
— En tous cas, ça, ça peut se vendre une fortune, certainement, murmura Mathias.
L'ami de Manu et Ludo braqua sa lampe de poche sur des dessins en quinconce. Ils étaient d'une grande finesse, d'une précision magistrale. Les détails, les muscles des corps, les courbes, la pilosité, les ombres comme les plis du visage, les dents et la langue, les lèvres, les yeux rendus expressifs, la raideur des sexes et leur tumescence, tout était admirablement exécuté. Un autre couple qui se baisait les lèvres de façon dévorante, enlacés au milieu d'un décor champêtre, tout en étant habillé de pied en cap, détonnait à sa façon. Les mains de l'un des amoureux, qui passait dans les cheveux de son amant, donnait une tendresse fougueuse à l'ensemble. Mathias, en revanche, recula brusquement devant un autre dessin, laissa tomber sa lampe de poche au sol.
— J'hallucine ou quoi ?
Il avait du rêver… pourtant, ça avait été si vif, si rapide, si percutant surtout, qu'il avait un doute… Il se pencha pour reprendre son faisceau lumineux. Quelque chose ou quelqu'un. On lui parlait dans sa tête, c'était sûr. Tandis qu'au loin, il entendait un long soupir satisfait, langoureux, à côté de lui, on lui disait de fuir.
— Hé !!! Qui est là ?
Il avait eu l'impression que c'était un ancien visiteur. Un ancien visiteur qui lui disait de fuit de toutes ses jambes. Mais c'était impossible de partir comme ça, alors que ses amis étaient encore là. Ce n'étaient ni sa fierté, ni son courage, qui lui ordonnaient de rester. C'était la solidarité. Les liens professionnels et amicaux. On n'abandonne pas lâchement ses amis en cas de danger. Du moins était-ce sa morale à lui. Aux aguets, avec circonspection, comme si on l'avait électrocuté, Mathias reprit sa lampe de poche. Et la braqua derechef sur le dessin qui l'avait sidéré. C'était un homme, dessiné de façon à être présenté de face à un observateur. Allongé, il tenait ses jambes écartées, et était habillé. Le visage était beau, les traits réguliers, la bouche aux lèvres minces ouverte dans une expression de plaisir, les cheveux courts. Les yeux étaient à demi clos. Son polo était ramené au niveau de ses pectoraux dont on apercevait le rebord inférieur. Sa main caressait un ventre aux abdominaux saillants. Une autre main plongeait profondément dans son bermuda… Il serait peut-être resté longtemps à l'affût d'une manifestation si un cri inarticulé, net, presque lancinant, ne l'avait sorti de sa veille. Mathias sentit une pellicule de givre faire frissonner son échine. Le cri se répéta, mugissant, mais exprimait quelque chose qui ne paraissait pas être de la souffrance. C'était indéfinissable.
— C'est quoi ça ? Manu ! Ludo ! J'arrive, les gars !
Ca venait des étages supérieurs. Rappelé à la solidarité, il délaissa les œuvres, et se rua dans les escaliers qui menaient en haut.

Suite

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