L'œuvre des Corvier (2)
de Dast


Au sommet, il se retrouva devant plusieurs portes fermées, qu'il aille à gauche, devant lui, ou à droite. Il fallait qu'il choisisse. Son attention fut attirée par un bruit, à sa gauche. Il alla donc à gauche. Prudemment, il ouvrit la porte derrière laquelle sourdait le bruit en question. Il tomba sur la salle d'eau. Une baignoire, une douche, des sanitaires, un lavabo, un miroir. Le tout dans une pièce carrelée de turquoise. Une machine à laver et un séchoir se superposaient près du lavabo.
Il y resta, cependant, quelques minutes. Une sorte d'hébétude qui n'avait rien de désagréable. Sans le vouloir, un rêve était venu napper sa conscience. Il ne sut pourquoi, et du reste, ne se questionna pas sur le pourquoi de ce songe. Il imagina le jeune homme vu sur le dessin, qui se caressait le contenu de son boxer. Il l'imagina prenant sa douche. Sur le corps ferme et musclé ruisselait l'eau. Il s'était lavé avec un gel douche délicatement parfumé, et sa peau avait une fraîcheur renouvelée. Une peau douce, affriolante, qui donnait envie d'y poser les lèvres, de la respirer, de la toucher. Veloutée sous les doigts, elle appelait à d'autres caresses. C'était ce que Corvier venait faire. Lui-même venait d'entrer dans la salle d'eau, et, voyant son ami nu qui avait les yeux rendus rêveurs par l'agrément qu'il prenait à sa toilette, il ôtait, un à un, ses vêtements. Plus massif, plus brun, et plus velu de son amoureux, il voulait venir dans la douche. Excité par le spectacle de son amant, Corvier avait une vive érection. Le jeune homme alors se mettait à rire, arrêta l'eau chaude pour ne garder que l'eau froide, et arrosa Corvier avec le pommeau de douche. Le maître poussa une exclamation étouffée en sentant l'eau gelée maculer sa peau. Cela dit, ça ne calma pas son érection. Il se jeta sur son amant, et tout en remettant d'une main leste l'eau chaude, lui arracha le pommeau des mains, le suspendit au-dessus de leur tête. Une pluie agréable les arrosa. Corvier posa sa bouche sur celle de son ami, la fouilla avec sa langue. Ils se caressaient partout, se tâtaient, s'étreignaient. Ils gémissaient de plaisir. Le maître avait de plus en plus faim. Il embrassa le jeune homme dans le cou. Un baiser vorace, gourmand, presque une morsure. La chair était tendre, chaude, palpitante. Et la sienne n'en pouvait plus, se languissait de celle de l'autre. Corvier n'y tint plus. Il fallait qu'il le sodomise. Son dard pointé ne demandait que cela. Il ne travailla pas le petit orifice de son amoureux. Il n'en aurait pas la patience.
— Je crois qu'il va falloir que je t'encule, disait Corvier.
— Non, pas tout de suite, ça va me faire mal…
Il retourna son ami, et l'embrocha sans coup férir.
— Non, s'il te plaît, pas comme ça !
La protestation était un peu molle, toutefois. Ca manquait de conviction. Corvier le ressentit ainsi et poussa du bassin plusieurs fois, faisant fi des cris de son chéri.
— Tu veux une overdose de sexe ?
L'autre ne répondait que par des cris. Il succombait sous les assauts. Corvier ahanait comme un sauvage. Il rugit :
— Mon amour, mon amour…
Puis, l'apothéose vint, il éjacula avec violence en criant :
— Je vais tout décharger !
Ce fut comme une secousse électrique qui les grilla ensemble. Le fantasme étincelait. Mathias eut l'impression que ses neurones disjonctaient.
Avec une démarche de marin ivre, il sortit de la salle de bains. Le hall, plus frais, le fit pleinement revenir à la réalité. Il fallait qu'il continue ses recherches. Ces cris n'étaient pas interprétés par ses tympans comme étant des appels de souffrance ou de peur, ils ne paraissaient pas traduire de danger quelconque. Pourtant, comment se sentir tranquille, seul, de nuit, dans une maison vide qui irradie d'une présence qu'on ne définit pas ; comment se sentir tranquille quand vos amis ont disparu depuis des heures et ne répondent pas à vos appels ; oui, comment se sentir tranquille, dans ces conditions ?
Pour la première fois de sa vie de débusqueur de raretés artistiques, Mathias eut envie de jeter la solidarité par la fenêtre. Il éprouvait une sourde peur, l'idée que des yeux l'épient en toute discrétion le glaçait. Et puis, il éprouvait encore le contact inopiné sur ses fesses… Ce qui le retint fut, tout simplement, l'amitié qui l'unissait à ses amis. Il était sûr qu'eux ne l'auraient jamais abandonné en mauvaise posture. Ce fut la raison pour laquelle il lutta contre la frayeur. Celle-ci consentit à desserrer son étau autour des entrailles de l'homme. Mais elle ne relâcha pas totalement sa pression. Tout au plus faisait-elle un compromis obligé avec le regain de courage solidaire de l'individu. A la première occasion, elle briserait l'armistice. Etant parvenu à envoyer la peur paître, il ouvrit une seconde porte.
A première vue, c'était une sorte de salon. Un salon au sol couvert de moquette. Des feuteuils-fesses, comme dans le salon du bas, permettaient de s'asseoir. Un dessin en couleur de trois mètres cinquante sur deux mètres cinquante couvrait tout un pan de mur. Il représentait deux hommes, chacun accroché par les jambes à un trapèze fixé dans un ciel étoilé, qui se joignaient par les mains. Ils se souriaient, heureux, inconscients du reste du monde. Ils évoluaient ainsi, comme deux voltigeurs, au-dessus du monde, représenté par des immeubles illuminés, des rues bondées de voiture, des néons et des feux de signalisation. Il y avait également, dans cette pièce, deux statues. Charmantes, délicieuses, pleines de fraîcheur. A les regarder de près, c'étaient, taillées dans la roche, les mêmes têtes que celles des dessins. Ces hommes, dont on voyait les jambes musclées, les bras aux biceps admirablement dessinés, étaient vêtus d'une toge qui leur arrivait à mi-cuisse. L'un, effectuant une génuflexion, jouait de la harpe devant un homme qui le regardait avec une mine affectueuse. L'autre statue était un homme assis, qui écoutait, avec ravissement, un autre homme lui lire quelque chose sur un rouleau de parchemin.
On trouvait tout un ensemble télévision-home cinéma, lecteur-copieur-enregistreur de DVD. Un ensemble chaîne hi-fi, accompagnée d'un cortège innombrables de CD, dont beaucoup étaient des copies téléchargées. Une grande bibliothèque couvrait un grand pan de mur. Mathias alla voir les livres… peut-être l'artiste possédait-il des ouvrages rarissimes ? Il regarda les titres écrits sur les tranches des ouvrages. Les titres en eux-mêmes étaient évocateurs. La lampe les caressa, et alla s'aventurer sur d'autres livres. Elle trouva un classeur. Ce contenant interpella d'autant plus le cambrioleur que c'était l'unique de la bibliothèque. Il renfermait des lettres manuscrites. Il braqua la lampe sur le papier, alla s'asseoir entre les fesses d'un des fauteuils. Voilà qui était plus qu'intéressant. Des correspondances étaient des productions instinctives, brutes, authentiques. Elles témoignaient de la personnalité et de l'âme de leur rédacteur. C'était de l'inédit. Sélectionnées, elles pouvaient se revendre aussi cher que des lingots d'or. Les phrases des lettres, qu'il ne fit pourtant que survoler, le marquèrent au fer rouge.
« …Mon Laurent, mon maître, tu brûles ma chair au fer rouge de tes désirs. Je sens encore la flagellation de ton vit sur les parties les plus charnues de mon être que tu rends docile par tes caresses. Ma carapace est comme laminée, disloquée par les débordements impétueux que tu fais jaillir de toi à moi… »
« Jamais, mon amour, je n'aurais pensé que tu puisses éveiller en moi de tels volcans, me faire connaître de tels gouffres, de semblables apogées. Je ne suis qu'une matière qui prend et qui donne du plaisir. Tu t'abandonnes en moi avec des grognements d'animal repu. Je m'anéantis dans tes bras et me consume les morsures et les baisers de braise dont tu m'ardes »
« Ces jaillissements dont tu gratifies ma petite rondelle après que tu l'aies grignotée… je crois avoir déjà atteint des extases avec toi, mais avant-hier a été plus que mon esprit ne peut en assimiler. Je sature de sentir combien ton sexe est dur, et m'empale plus profondément que n'importe quelle lame… »
« Non mon bébé d'amour, toi seul est l'unique maître de mon corps. Tu me dis que je ne t'aime pas assez, mais tu te trompes. Nous nous appartenons l'un l'autre. Je suis à toi et en toi comme tu es en moi et à moi. Je respire par tes baisers, vibre par tes mains qui me caresses, m'envole par tes assauts… »
« La porte de mon petit orifice est défoncée par ton bélier sauvage. Je crie comme jamais je n'ai crié de ma vie. Tu provoques en moi des éruptions de sensualité qui sont si intenses que c'est à peine si je peux les supporter. Le week-end passé dans tes bras, à sentir ton odeur, ta chaleur, tes mots proférés de ta voix veloutée resteront des moments enchantés où la réalité est abolie. Je souhaite te revoir, mon Laurent, dès que tu voudras. Mon corps ne m'obéit pas et ma volonté ne s'impose pas tant ma chair te réclame... »
« Tes mains d'artiste ont été brutales, hier. Tu m'as arraché bestialement mon boxer, tu m'as renversé, dominé, possédé. J'ai senti tes doigts fouiller ma peau, tes ongles s'enfoncer dans mes côtes, dans mon dos. Je sentais ton haleine contre ma joue tandis que tu ruais et te déversais au plus profond de moi. J'ai aimé ça. J'aime quand tu es une bête. J'aime quand tu me bouscule, quand tu me chavires, me prends comme si j'étais une putain destinée à ta satisfaction… »
« …Les mots tels qu'ils coulent de mon stylo ne sont pas dictés par ma raison. C'est ma peau avide, mes sens en ébullition, le souvenir marqué du brandon du désir dans mon esprit qui me dicte ce que je dois t'écrire. Je déraisonne, je délire. Je suis à toi, je suis ta chose, ton plat de résistance, je suis ce que tu veux que je sois. Je veux être ton jouet, pour la satisfaction de tes plaisirs, car ta jouissance est ma jouissance. Tes déversements séminaux constituent un bonheur en comparaison duquel l'orgasme ne soutient qu'une pâle comparaison. Tu es tout pour moi. Tu es l'ami, le maître que j'admire, le conseiller, l'homme qui me détient et auquel je tiens. Je t'aime, Laurent, je donnerais n'importe quoi pour te garder, pour rester avec toi. Je veux encore et encore sentir tes ruades, ton poids, ton odeur, entendre tes mots, te voir travailler, être encore ton modèle, ton inspiration, je veux, je désire, je demande à être dans tes bras, ma bouche soudée à la tienne, ma langue contre la tienne, et toi, toi, oui toi, imbriqué en moi… »
« …J'aime faire l'amour avec toi. J'aime quand tu t'enfonces dans mes entrailles et que tu les fouilles de ton pal de chair. Tes bras sont alors comme des étaux tandis que mes mains te ravageront, t'exploreront chaque recoin, jusqu'au plus intime. Mais surtout, Laurent… Oh, Laurent ! Que j'aime te sucer ! J'adore ça ! Je pourrais le faire pendant des heures et des heures. Je ne m'en lasse pas. Vois-tu, je pourrais même ne faire que ça. J'aime te sucer toi, parce que c'est ta queue à toi et que je t'aime sans limites. J'aime l'user, la torturer avec ma langue. J'aime sentir son odeur, son goût, sentir combien elle aime que je la torture, que je la masse, que je la branle, que je la supplicie avec mes doigts et ma bouche. J'aime l'idée que tu résistes à te soulager, jusqu'à ce que ton bas-ventre ne soit plus qu'une douleur ; j'aime qu'à force de te contenir tu n'en puisses plus. J'aime quand explosent les vannes de la rétention séminal et et que tu m'arroses avec la générosité dont aimes me gratifier… »
Mathias dressa l'oreille. Il avait distinctement entendu un profond soupir suivi d'un mot tendre…
Toutes les lettres étaient signées : Vincent. Après la dernière lettre, une photo. Un beau jeune homme, aux cheveux noirs et bouclés. Il ne fut pas long à le reconnaître : chaque dessin de cette maison le représentait. Mathias éprouvait comme une chaleur dans la tête. Il imaginait les scènes, les assauts du maître, la quête frénétique du plaisir. Il se représentait les cris des deux hommes. Etre le spectateur, même en rêve, de deux mâles faisant l'amour de la façon la plus acharnée, dévastant un lit, ravageant des draps, saturant de vibrations sexuelles, le mettait dans un état qu'il n'aurait jamais cru possible. Il avait ressenti ces émotions auparavant, mais pas avec une telle acuité. Il avait bien en lui un mélange détonnant d'écœurement, de répulsion, et aussi, de trouble attirance.

Il avait affaire à un fait ignoré, mais qu'il savait depuis plusieurs minutes déjà : Laurent Corvier aurait entretenu une relation passionnée avec un jeune homme appelé Vincent. Des tas d'illustres inconnus et des célébrités plus ou moins fameuses ont dans leurs placards ou leurs ombres des amours homosexuelles. En soi, que le maître ait eu un amant n'était pas absolument extraordinaire. Cependant, cela pourrait toujours enrichir les biographes, des fois qu'on leur redonne cette information avec force exemples épistolaires. C'était d'abord et avant tout cette relation homosexuelle qui semblait avoir été brûlante qui occupait la majeure partie de son esprit. Qu'il suive le même cheminement dans ses recherches que ses deux comparses ne l'effleurait pas. Il n'y pensait pas. Il ne se doutait même pas qu'ils aient pu être effarés, estomaqués par ces lettres, ou par la vision des amours de ces deux hommes.
Mathias n'avait pas oublié ses deux amis, mais il n'y pensait qu'en pointillés. Comme à ces cris lointains, cette impression diffuse d'être observé. Ce serait une découverte inopinée dans ce qui avait la chambre de Laurent et Vincent qui remettrait Ludo et Manu au centre de ses préoccupations.
Un nouveau soupir. Immédiatement suivi d'un mot tendre. Un gémissement, avec tout de suite après cette petite phrase, lancée d'un ton fondant :
— Mmmh, Laurent, j'aime tellement quand tu passes ta langue entre mes fesses…
Le grand brun était repassé dans le hall. Il resta immobile. La voix fusa des ténèbres. Ca venait de derrière l'une des portes qu'il n'avait pas encore ouverte.
— Mmmm… mets-moi encore ta langue, chéri…
Il alla pousser une autre porte. Sans trop savoir pourquoi, il pensa que c'étaient ses deux amis qui jouaient à imiter des homosexuels en extase.
— Quels idiots, quand même, ronchonna-t-il.
La porte ouverte lui apprit que la voix ne venait pas de là. Il la referma vite : c'étaient les toilettes. Juste à côté, une autre porte, qu'il ouvrit. La lumière de sa lampe lui montra que les murs étaient rouges et le plafond orné d'un grand miroir. Mathias n'eut aucun problème à définir le rôle que tenait le miroir. Le sol était couvert d'une épaisse moquette noire. Des commodes, un petit meuble à roulettes avec posés dessus une télévision et un lecteur de DVD, un petit bureau, deux tables de chevet, avec deux lampes dont les pieds étaient, là aussi, en forme de sexes… Une partie de l'un de murs était vitré.
Mathias avisa des photographies, aux murs. Il y en avait peut-être plus d'une centaine. Apposées les unes à côté des autres, elles constituaient une fresque. C'était Vincent et Laurent. Les deux hommes étaient joints. Ils s'embrassaient, langues emmêlées puis lèvres soudées. Leurs mains se caressaient, puis ils s'effeuillaient mutuellement, sans cesser de se baiser aux lèvres. Vincent caressait la poitrine de Laurent, comme ce dernier lui apposait des mains gourmandes sur les fesses qu'il écartait pour y enfoncer les doigts. Vincent, pressé contre le bas ventre de son amant, griffonnait le dos de celui-ci, tandis que leurs sexes gonflés se touchaient et que leurs bouches n'en finissaient pas de s'unir. Puis, l'un des deux amants embrassait les tétons de l'autre, le ventre où les muscles abdominaux étaient joliment dessinés ; plus bas, la bouche s'ouvrait pour que la langue vienne taquiner la peau. Encore plus bas, Vincent, ou Laurent, selon les dessins, se dévoraient les testicules, ou, le nez contre les pubis, avalaient le sexe congestionné aussi loin que leurs gorges le pouvaient. Les derniers dessins les montraient se flattant, s'avalant et se dégustant mutuellement gonades et pénis…
— Ca a vraiment du être chaud entre ces deux là. Ce qui est le plus fou, c'est le temps et la force que ça a du leur prendre. Il n'y en a que pour ce mec et leurs ébats ! On dirait qu'ils n'ont fait que ça : baiser, baiser, et encore baiser. Et quand ils ne baisaient pas, ils faisaient quoi ? Ils s'envoyaient simplement en l'air ?
Mathias concevait que deux hommes puissent se désirer et se laisser aller à entretenir des rapports intimes. Il avait fait l'effort de jeter au rebut les préjugés sur la saleté ou l'aspect contre-nature de ce type de comportement. Non, ce qu'il réalisait manifestement moins bien, c'était la dimension sentimentale. Pour lui, deux hommes, ou, plus largement, deux personnes de même sexe, ne pouvaient qu'avoir des rapports sexuels. En aucune façon ils ne pouvaient faire l'amour. Les sentiments ne pouvaient, dans son esprit, avoir de place que dans l'optique d'une relation hétérosexuelle. Que Vincent et le Maître aient pu s'aimer sincèrement, avec passion, il en avait la preuve devant lui. Mais il l'interprétait à l'aune d'une simple frénésie sexuelle, laquelle serait devenue invasive, au point de déteindre sur les réalisations de Corvier. Que ces dessins aient été, dans leur crudité ou leur représentation, un don d'amoureux à son amant l'effleurait mais il repoussait ce point de vue comme étant une ineptie, ou du moins, de la science-fiction affective.
— Je ne pense pas avoir jamais fonctionné comme ça… proféra-t-il doucement, avant de se rendre compte avec horreur qu'il avait parlé à mi-voix.
Il regarda partout dans la pièce, dès fois qu'on l'ait entendu. Il se remit à son inspection. Il regarda, farfouilla un peu partout, évaluant ce qui pouvait être revendu. Le mieux était quand même les effets personnels : on trouvait parfois des pépites vestimentaires. Par exemple, dénicher un vêtement de travail du maître serait une excellente trouvaille : imaginer le prix de la revente lui mettait l'eau à la bouche. Mais… il n'y avait pas de vêtements, dans les meubles. Et dans le hall, il n'avait pas noté la présence de placards ou de mobilier susceptible de receler des vêtements.
L'ami de Ludo et Manu trouva, par terre, par hasard, un objet qui attestait du fait que ses amis étaient passés par là. C'était la caméra dont ils se servaient pour montrer aux futurs acheteurs ce qu'un endroit pouvait contenir, avant une seconde visite qui serait consacrée aux « emplettes ». La caméra gisait, par terre, sur la moquette, près d'un mur. Le sang de Mathias ne fit qu'un tour.
— Les gars, allez ! où êtes-vous ? ça suffit comme ça, maintenant.
Dire cela alors qu'il les cherchait et fouinait dans cette immense maison depuis plusieurs dizaines de minutes déjà était presque déplacé. Il se baissa, prit l'objet, et avisa que le mur était en fait monté sur des rails et pouvait être déplacé au moyen d'une poignée. Il l'actionna et dans un bruit de roulement, le volet fut rendu mobile. Il posa la caméra sur l'une des tables de nuit. Il tendit la main dans l'armoire. Il déplia quelques vêtements, émettant quelques grognements d'acquiescement quant aux goûts des anciens occupants. Puis, il les repliait consciencieusement. Mathias trouva surtout des vêtements griffés aux teintes chatoyantes et vives, et tous en matière noble. Ces messieurs ne se vêtaient pas avec n'importe quoi. Le visiteur eut du plaisir à palper le cachemire, l'angora, le mérinos ou le tweed. Sous les doigts, c'était hautement plaisant. C'était délicieusement voluptueux. Cet homme était certes un cambrioleur, un receleur et un revendeur d'objets d'arts. Mais s'il pervertissait son goût pour le beau et le luxe, il n'en restait pas moins qu'il avait un goût prononcé pour les belles matières. Cependant, il n'y avait pas de quoi, et loi s'en fallait, pour remplir un catalogue : le strict nécessaire. Trois ou quatre pulls, une demi-douzaine de chemises et de polos, quelques jeans et pantalons, et autant de bermudas. Il trouva aussi de la dentelle.
— De la dentelle ?
Un peu interloqué, il s'empara de la pièce de tissu. C'était un string en dentelle noire. Sourcils froncés, il l'observa quelques instants. Il trouva aussi des boxers transparents, dévorés, des harnais en cuir. Des bas pour homme. Des pantalons ouverts sur le devant, ou derrière, permettant aux fesses d'être vues du monde. Des tee-shirts dévorés, qui tenaient plutôt de la buée vestimentaire. Bien sûr, le tout très moulant. Certains boxers étaient ouverts sur le devant, pour mieux laisser passer les attributs virils. Mathias appréciait la matière dont ils étaient faits : la douceur de la pièce devait assurer un confort optimal aux mâles.
— Ca me rappelle…
Il chassa le souvenir. Il trouva des slips résille, des bodies, des strings coquille, avec des chaînettes, des débardeurs transparents, à fines résilles noires, ou plus courts, arrivant au niveau du nombril… Il trouva des anneaux où placer le sexe en érection, des bijoux intimes… Mathias ne pouvait s'empêcher de penser, disant à mi-voix :
— Proportionnellement, il y a beaucoup plus de sous-vêtements que de vêtements. Ces deux-là devaient passer le plus clair de leur temps à poil ou en petite tenue.
Sans qu'il le veuille, une image vint lui rendre visite. Les amants déambulaient dans la maison, Vincent en tee-shirt dévoré et portant un boxer transparent ouvert, laissant apparaître ses jouets à l'air libre. Laurent devait sculpter, en débardeur, un pantalon spécialement taillé pour laisser l'air ou les mains de Vincent, caresser ses fesses. Ils se rejoignaient dans le salon, devant la télévision, et parlaient de tout et de rien. Ils se regardaient, se dévoraient des yeux avant de se savourer mutuellement. Ou alors, Laurent préparait le repas, Vincent surgissait en petite tenue, et venait virevolter autour de son compagnon avec la légèreté d'un papillon. Frétillant, fringant, ils se narguaient et s'excitaient réciproquement de leur présence. Soudain, Vincent sautait sur Laurent, et, pour le simple plaisir du geste, lui donnait une fessée. Laurent répliquait en s'emparant de l'insolent et lui plantait sur les lèvres un long baiser. Au terme de préliminaires qui laissaient brûler leur repas dans la poêle, ils se retrouvaient à poil, dans le salon. Laurent avait fini d'humidifier avec sa langue l'antre postérieur de son amant. L'érection, violente, faisant saillir les veines sous la fine peau du phallus. Elle retirait la calotte du prépuce et laissait paraître le gland rose, mafflu, massif ; le gourdin, lourd et gonflé, tenait dans la main du maître, qui l'approchait, comme s'il s'agissait d'un objet fragile et sacré, aux portes de l'anus de Vincent. Celui-ci, à quatre pattes sur le canapé du salon, attendait, les yeux mi-clos et haletant d'impatience, que commence le plus exquis des supplices auquel son fondement pouvait être soumis. Deux mains voraces claquèrent sur le cuir des fessiers du jeune homme. Il criait de plaisir. Il en demandait encore. Les mains écartaient les fesses, les pressaient comme de la pâte. Le phallus les flagella avant que les doigts de nouveau ne les écartent. Vincent exigea que son amour passe au plat de résistance. Laurent plaça son sexe contre la rondelle, agrippa Vincent par la taille et rua de toutes ses forces. L'anus distendu manquait encore une fois de céder aux assauts impétueux du maître. Vincent hurla. Laurent s'acharnait, pilonnait, fouillait les viscères de son amoureux. Ce n'étaient qu'assauts épileptiques et convulsions des corps. C'étaient étreintes et joutes érotiques. Des gouffres et des apogées. Des enfers et des paradis.
Mathias s'entendit faire la comparaison :
— Un gladiateur qui chevaucherait un tigron fougueux.
C'étaient feulements, clameurs, hurlements de joie animale. La furie, la folie ne cessèrent que lorsque enfin, Laurent libéra des jets de sève brûlante, maculant l'orifice martyrisé avec délices, mais aussi les fesses, le bas du dos…
— Ah la vache ! la vache ! mais qu'est-ce que…
Mathias s'était égaré dans les nébulosités oniriques. Il fut surpris de l'intensité du rêve. Il rejeta les sous-vêtements Puis, il referma le placard, prit la caméra sur la table de nuit. Sa lampe alors rendit l'âme.
— Merde ! C'est pas possible ! pas maintenant !
A peine avait-il fini sa phrase que jaillit de la lumière. Une lumière crue, qui l'aveugla ; Mathias ne réalisa pas tout de suite.
— Ah bordel ! c'est quoi, ça ? gémit-il en se cachant les yeux avec son bras.
Progressivement, il s'y fit. Il n'avait pas le choix : un instinct lui disait de vite habituer ses rétines à la lumière. Il sortit sa tête, et de surprise, laissa tomber sa lampe de poche au sol.
— Non… Je le crois pas… J'hallucine… balbutia-t-il en regardant le lit.

Il se demanda s'il devait se frotter les yeux, se pincer ou prendre ses jambes à son cou, sortir de cette maison et démarrer pleins gaz la camionnette. Il était tellement saisi qu'en fait il ne fit rien du tout. Mathias se contenant de rester coi, bouche bée, son regard incrédule devenant concentré à mesure qu'il observait le phénomène. En même temps, dans sa tête, retentissait une sirène ; une voix claironnait à son esprit qu'il s'agissait d'un danger cartes captivant, mais surtout sournois.
Comment deux hommes. Comment diable étaient-ils arrivés là ? Rien n'était cohérent : pas plus que les lumières brusquement allumées, ces mâles sur un matelas couvert d'une épaisse couette rouge n'avaient de logique. C'était comme s'ils ne le voyaient pas. Et Mathias était là, près du lit, qui les regardait. Comme s'ils étaient des mirages auxquels son attention était engluée.
C'en était fascinant. Ce n'était l'acte en lui-même qui retenait le plus son attention. Certes, il fallait appeler un chat un chat. Ces deux hommes nus étaient enlacés, s'embrassaient, se caressaient, se préparaient à l'amour. Plus que d'observer un phénomène qu'il n'aurait jamais envisagé de voir, Mathias admirait. Oui, il admirait. Il admirait la beauté des corps. Les courbes des silhouettes, les muscles, tout était bien bâti par la nature. Les peaux se touchaient, se confondaient, se mélangeaient, se pressaient, mettant en relief le contraste : l'un était plus mat que l'autre. Mathias les voyait rouler dans le lit, l'un sur l'autre, puis se renverser, se mettre sur le côté. Ils s'agrippaient, se cramponnaient, se poignaient. Les jambes de Vincent s'enroulaient autour de la taille de son chéri, ses mains griffonnaient la peau du dos, des épaules, des fesses. Leurs sexes gonflés se pressaient l'un contre l'autre. Une soif sexuelle les liait, leurs peaux s'appelaient, leurs corps se réclamaient. D'autres mains passaient et repassaient dans les cheveux, sur la nuque. Les bouches se soudaient, les lèvres parcouraient le menton, la joue, le cou. Ils se goûtaient, se savouraient, imprégnaient leurs langues de la saveur de l'autre. Chacun était le festin de l'autre. Le cambrioleur observateur restait coi devant les dos musclés, les fesses fermes et rebondies, les bras noueux. Il écoutait les soupirs, et des mots tendres que l'un disait à l'autre, il écoutait se répercuter sous son crâne, plus forts que des cris, les murmures qui rendaient plus ardents encore ces éclairs de passion.
Mathias respectait presque malgré lui la tendresse dont Vincent et Laurent faisaient preuve. Une tendresse certes virile, mais où il y avait beaucoup de douceur. L'agressivité sexuelle, l'envie animale de soulager un instinct primitif étaient présentes, de façon sous-jacente. Le besoin montait, de plus en plus pressant, mais encore contenu. On voyait à leurs expressions, on entendait, à leurs gémissements, ce qu'ils ressentaient. Ils exhalaient l'amour, l'envie de communier. Ils feraient l'amour, et, si l'on avait pu le dire, ils feraient la tendresse, ils feraient la passion. Ils irradiaient de chaleur, de douceur. C'était cela, bien que Mathias ne l'eut peut-être pas formulé ainsi, qui était le plus beau. C'était cela qui était le plus estimable.
Les amants passèrent aux choses plus sérieuses : Laurent alla mordiller les tétons de Vincent, descendit plus bas, plus bas encore. Il écarta tendrement les jambes de son amoureux en les plaçant sur ses épaules. Puis, avec expertise, il se mit en devoir de sucer. Il lécha le pénis durement dressé, de la base jusqu'au bout du gland. Entre deux lapées, il disait :
— Elle est belle, elle est bien grosse, elle est bien raide…
Il lécha les testicules, les suça l'un après l'autre, passant et repassant la langue dessus. Il respirait l'odeur intime de son amant. Vincent gémit sous les caresses buccales. Laurent taquina de la pointe de la langue la pénis, étira la peau, lécha le petit orifice qui fendait le gland. Tendre, il murmura :
— Je vais tout te faire cracher, bébé…
Puis, il le fit entrer le plus loin possible dans sa gorge, le ressortit. Il répéta la pénétration plusieurs fois, puis secoua le pénis. Vincent couinait de plus en plus fort, haletait. Il caressa les cheveux de Laurent, et appuya la tête de son amant tandis que celui-ci pressait le gland entre sa langue et son palais. Il le mettait en bouche, jouait avec, le torturait. Vincent sentit Laurent le masturber, de plus en plus vite, le plus en fort. Il eut un cri, vite interrompu tandis que son chéri lui léchait à nouveau les gonades, les passant et repassant sous sa langue.
— Oh oui, continue, chéri ! Vas-y, suce mes boules…
Il s'en délecta, les prit l'un après l'autre à la pointe de ses dents, les faisait frémir au contact de sa langue. Et conclut la fellation en remettant le membre dans son gosier.
— Laurent, je n'en peux plus…
Vincent n'y tint plus. Il s'abandonna. Au même moment, son partenaire se retira, observa le final
— Jouis, jouis, lui dit Laurent, qui râlait de plaisir en regardant la semence blanche de son amant.
Les jets de sperme giclaient et allaient retomber sur les mains de Laurent, sur le pubis et sur le ventre de Vincent. Ce dernier se dressa, et se mit à faire une gâterie à son ami, faisant ressembler son sexe à un point s'exclamation dressé au milieu de poils pubiens coupés courts
Mathias était éberlué. En même temps, il ressentait une excitation trouble. Il n'était toutefois pas à la fin de son émoi. Laurent d'un coup retourna Vincent, le faisant s'allonger sur le ventre. Il se mit en devoir d'écarter les fesses ; Vincent, la tête enfouie dans la couette, s'extasiait :
— Chéri, tu me rends fou, gémissait-il, la voix sourde. Y'a que toi qui me fais cet effet-là !
Laurent poussa du bassin et enfonça un pieu raide dans l'orifice. Celui-ci s'écarta sous la pénétration. Les deux hommes émirent d'une même voix une longue plainte heureuse. Mathias pouvait voir les corps superposés. Les allées et venues se firent frénétiques, vigoureuses. Le lit dansait, et les deux hommes n'étaient qu'un concert vocal, entrecoupé de mots pleins de douceur. Laurent bascula sur le côté, sans sortir de son amant. Il plaça une main sur les parties génitales de Vincent, et se mit à le masturber. Le sexe, bien coincé, fut encore plus voluptueusement comprimé. Les deux hommes finirent par un orgasme mutuel, qui leur fit fermer les yeux de bonheur.
— Mon étalon, mon insatiable étalon, murmura Vincent à l'adresse de son partenaire.
— Mon cœur… lui répondit son mâle, la voix basse et vibrante.
Il déposa un baiser dans le creux du cou offert à sa tendresse.
Alors Laurent et Vincent se séparèrent. Ils s'assirent sur le bord du lit, la peau luisante. Une odeur irréelle sourdait par les pores de leur épiderme. Une odeur de sueur amoureuse, une odeur sexuelle… Mathias en éprouva à nouveau ce mélange singulier d'attirance et de répulsion. Les deux hommes tendirent la main vers Mathias, lui sourirent, les yeux brillants. Mathias recula, précipitamment, et alla buter contre le vantail de l'armoire. Il se méprenait sur la nature du geste. Il y vit une invitation à se joindre à leurs ébats. En fait, c'était un geste pacifique, amical. Une façon de l'inviter à leur serrer la main.
— Désolé, s'entendit-il dire, je peux pas, je suis pas ça, moi…
C'était dit sur un ton de protestation plaintive, comme s'il se sentait obligé de devoir se justifier. Les deux hommes ne répondirent pas, ne se départirent pas de leurs sourires. Ils se levèrent, s'approchèrent de lui. Mathias respirait leur odeur. Et c'était bien là le plus déstabilisant, c'était bien là ce qui l'effrayait le plus. Il se croyait le héros d'un film d'épouvante, mettant en scène la future victime face à deux morts vivants. Lesquels, pourtant, n'avaient rien d'horrifiques. Ils n'étaient pas en décomposition, ne sentaient pas la chair putréfiée. Non, c'était tout au contraire une chaude odeur humaine, une odeur d'être vivant, une odeur de corps humain que la vie n'avait pas déserté. Les yeux, eux-mêmes étaient lumineux, expressifs, pas même un peu vitreux ; le cambrioleur avait à faire face à quatre prunelles qui scrutaient de façon intense, tout en laissant les émotions les illuminer. Les traits étaient mobiles, non pas figés pour l'éternité. Aucun stigmate de sévices infernaux, aucun indice comme quoi ils seraient revenus de l'enfer, aucune indication quant à une âme dévorée par l'envie de chair humaine ou l'envie de submerger les vivants dans une mare de sang. Rien n'était à priori menaçant. Rien n'était apparemment dangereux. Rien n'était repoussant. Pourtant, Mathias était terrifié, et sentait sa raison chanceler sous les coups de bélier d'une frayeur hors normes. Mathias croyait qu'il serait mis à mort de la manière la plus abjecte possible… encore qu'il n'osât pas se représenter l'abjection en question. Son esprit le lui interdisait, pour ne pas totalement fracasser ce qui lui restait de courage. C'était à dire, présentement, quasiment plus rien.
— C'est impossible, vous êtes morts. Vous êtes morts ! hurla Mathias.
Les deux hommes s'approchèrent de lui jusqu'à le toucher aux joues. Ils souriaient, gentiment. Pas une once de méchanceté. En sentant ce contact, ces doigts chauds sur sa joue, Mathias eut voulu hurler à s'en faire éclater les cordes vocales. Sa terreur ne connut plus de limites. Ses jambes se dérobèrent sous lui. Mais on le retint. Vincent le soutenait, comme il eut tenu à bout de bras un poids mort…
— L'artiste est mort, oui, mais l'homme reste vivant quand il aime vraiment, dit Laurent. N'oublie jamais que l'amour laisse toujours en vie ceux qui l'ont ressenti. L'amour conserve mieux que tout.
La voix n'était aucunement spectrale. Chaude, basse, un peu chantante, elle était agréable à entendre.
— Je suis peut-être mort, mais je serai toujours conservé grâce à mes sentiments pour lui, reprit le maître en regardant tendrement Vincent.
Vincent prit le relais :
— Laurent et moi sommes ensemble à jamais. Il m'a trouvé, je l'ai trouvé, on s'appartient, désormais. On est morts ensemble pour n'être jamais séparés. Nous sommes morts ensemble pour montrer aux gens que personne ne peut rien contre nous, contre ce que nous avions l'un pour l'autre, pour montrer que même ailleurs, on sera encore ensemble et que les critiques ou les quolibets, on s'en fout. Ici, on a vécu, on s'est aimés, on s'aimera encore et encore. C'est notre endroit. C'est à nous. Personne ne peut rien contre ça, et ceux qui essaieront, qui viendront ici pour prendre quelque chose et nous nuire… gare à eux.
Laurent regarda Mathias, qui était groggy. Il lui prit le visage entre les mains :
— Oui, ici, c'est notre domaine, c'est notre monde. Je sais que toi, malgré ce que tu fais, tu n'es pas mauvais. Mais tu ne prendras rien, comme ton ami venu ici il y a quelques années.
Le contact de ces mains autour de son visage aurait du faire défaillir Mathias. Il n'en fut rien. Au contraire, il sentit son aplomb lui revenir, doucement. Mathias, en même temps que cette résurgence de vigueur morale, comprit alors cet air crispé que Henri avait eu en parlant de la maison de Corvier. Il comprit et abonda dans le sens du cambrioleur retraité.
— Parce que prendre quelque chose de nos vies, ça reviendra à vouloir jeter ce qui nous lie en pâture. Alors tu respecteras nos sentiments.
— On l'a laissé partir, parce que lui non plus n'était pas mauvais, expliqua Vincent.
Mathias sentit qu'il se rassérénait franchement. Sans oser le dire expressément, il se demanda comment ils étaient morts.
— Un accident de voiture, répondit simplement Vincent. Tués net, sur le coup. Et tant mieux.
— Et… Ludo ? Manu ?... Que… ?
Vincent et Laurent ne répondirent pas, secouèrent la tête. Puis, Mathias tomba dans un puits sans fond.

Lorsque Mathias sortit du puits, il mit une bonne minute avant de réaliser qu'il était dans la camionnette. Hagard, il regarda autour de lui. Le ciel était laiteux, mais lumineux. Il faillit se dire que ouf ! tout cela n'avait été qu'un rêve, mais tout aussitôt, il adopta la conclusion inverse ; Ludovic et Emmanuel n'étaient pas revenus de la maison. La caméra était sur ses genoux. Comme si on l'invitait ainsi à visionner ce qui avait été pris. Mathias appuya sur « marche », puis sur deux autres petits boutons.
Puis, il mit l'objectif devant son œil droit, et regarda ce que ses amis avaient filmé. Mathias perdit la notion du temps, à regarder la progression de ses comparses dans le noir, leurs interrogations un peu effrayées quand ils entendaient les soupirs, les gémissements, les cris de plaisirs lointains, et cependant si proches. Toutefois, l'effroi se perdit : les oreilles des deux maraudeurs assimilèrent avec diligence que les exclamations n'étaient en rien vindicatives, menaçantes. C'étaient des exclamations pleines de plaisir, d'un plaisir ardent, impatient. Tout en étant enveloppés par ces sons, Ludovic et Emmanuel scrutaient chaque œuvre, évaluaient à haute voix ce qu'ils pourraient retirer de la revente des œuvres. Ils faisaient leurs commentaires, comme à chaque première fois, lorsqu'ils venaient en reconnaissance. Rapidement, leurs commentaires se firent plus sarcastiques : ils avaient compris que Corvier avait une relation avec un jeune homme.
Sans être réellement homophobes, leurs réflexions n'étaient pas tendres. Ils ne prenaient pas cette relation au sérieux. Pour eux, ce n'était que du sexe. Et du sexe entre hommes ! Ca ne valait donc rien, ou pas grand— chose. Mathias comprit que leur point de vue habituel : « tous les goûts sont dans la nature, mais certains goûts sont vraiment spéciaux » prenait ici un relent presque insultant. Les habitants du lieu pouvaient se sentir blessés dans leurs émotions. Ludovic et Emmanuel avaient voulu dérober, donc porter atteinte à l'intégrité de l'œuvre, mais aussi, ils avaient déprécié les émotions. Plus respectueux, se dit ultérieurement Mathias, ils s'en seraient peut-être sortis ? peut-être ? qui pouvait le dire ? plus eux, en tous cas ! Ils étaient à présent, et pour jamais, inaccessibles. Disparaître comme ça, quelle drôle de fin…
Parvenus au second étage, ils s'étaient extasiés devant ce que recelait la seule et unique pièce : des dizaines de dessins inédits, de sculptures uniques, de peintures et d'objets encore jamais exposés. C'était une mine d'or. Il y en avait pour satisfaire tous les goûts, toutes les demandes possibles. Ils feraient déborder leurs comptes bancaires. Ils pourraient couler des jours paisibles n'importe où, loin de la France… La caméra s'attarda longuement sur les statues, les œuvres, les caressant avec l'objectif, les examinant sous les moindres coutures, sous tous les angles.
Redescendus au premier étage, ils fouillèrent un peu partout, tombèrent eux aussi sur les lettres, ricanant sur leur contenu… Ils échouèrent dans la chambre, où ils purent rire à leur aise des tenues affriolantes. Ludo fit un numéro de folle en faisant mine d'essayer un string :
— Comment tu me trouves là-dedans, chéri ?
— Follement craquante, ma puce. Et mon body, tu l'aimes ?
— Oh oui. Ca me fait plein de choses ! Et si je me ballade à poil avec juste mon débardeur, ça te donnera envie de me bouffer le cul ?
— Je préfère te mettre un gros gode, espèce de petite garce…
Le numéro dura encore quelques minutes, chacun vinaigrant son propos à chaque exhibition de lingerie, chacun forçant le trait sur les détails, sur ce Vincent et son amant artiste pouvaient se faire pendant leurs étreintes ; ces détails prenaient un tour peu ragoûtant dans leurs bouches.
Soudain, un hurlement démentiel les fit sursauter. La lumière jaillit.
— C'est quoi ça ? demanda Ludo.
— J'hallucine, regarde, regarde…
Zoom de la caméra vers le lit. Deux hommes y étaient assis, le regard sévère, les traits durs.
— Mais c'est… mais c'est…
Laurent poussa sans crier gare une clameur rageuse, et se rua sur eux. Ses yeux avaient une nuance infernale, couleur de métal en fusion. La bouche était déformée par un rictus agressif. La caméra tomba au sol ; Manu, qui la tenait jusqu'à maintenant, avait du, par peur, la lâcher. On entendit des bruits mats de coups, des cris horrifiés, qui allèrent decrescendo. La caméra fut empoignée ; l'échine gelée, Mathias vit la caméra se focaliser sur Ludo. Traîné par les pieds, il se débattait avec l'énergie du désespoir. Laurent l'emmena en dehors de la pièce, tandis que l'ami de Mathias n'en finissait pas de pousser son ultime hurlement. Il alla se perdre dans le noir. Manu, qui gisait à terre, fut brusquement réveillé, par une claque sonore. Lui aussi fut extirpé de la chambre de la même façon.
— Où est-ce que vous m'emmenez ? Qu'est-ce que vous allez me faire ? Ludo ! Matt ! Au secours ! Au secours !
Il disparut du champ de la caméra.
— Au sec…
Sa demande d'aide fut interrompue net.
Mathias ne saurait jamais rien de plus.
Une tristesse gonflait en lui. Il avait perdu des collègues, des amis. Ca pesait lourd sur sa poitrine. Malgré la peine, il ne pouvait pas blâmer Vincent et Laurent. Ils l'avaient laissé en vie. Il concluait qu'il était encore de ce monde parce qu'il avait été plus respectueux. Même s'il ne pouvait admettre cette trop possible mise à mort, que pouvait-il contre des esprits réincarnés qui défendaient leur territoire, leur ancienne vie, et surtout, un amour gravé de toutes les façons possibles ?
Mathias démarra, quitta le domaine dont la porte était refermée, comme si personne n'y avait jamais pénétré.
Sur la route, une idée visita le survivant. Laurent et Vincent ne protégeaient pas seulement les œuvres d'arts et leurs sentiments. Et si, au-delà de tout cela, ils protégeaient ce qui leur semblait l'aboutissement, leur chef d'œuvre ultime ? Et si leur amour au quotidien avait été leur chef d'œuvre absolu ?

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